Il est déjà si tard !

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Gamin de TOULOUSE, il a ouvert ses grands yeux sur la vie de son quartier, avec ses rites, avec ses fêtes, les mille petits métiers qui animent les rues. A la communale, il acquiert le savoir de base transmis par l'instit. Puis les études secondaires, alors qu'éclate la guerre ! Pourtant, par miracle, il peut accéder aux études médicales. Médecin du travail dans les chantiers de montagne, il découvre la dimension exaltante à sa tâche, mais le bilan est terriblement meurtrier. Ainsi pétri dans la rencontre avec la souffrance, la mort, c'est pour lui l'évidente néccessité de l'engagement social, politique, sans ambition mais non sans dommages.
Publié le : samedi 1 mars 2003
Lecture(s) : 276
EAN13 : 9782296306837
Nombre de pages : 222
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Albert GARNIER

IL EST DEJA SI TARD!

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino IT ALlE

Graveurs de Mémoire

AVERTISSEMENT
Pourquoi avoir écrit ce récit? Sans doute pour faire ressurgir des images, retrouver des ambiances chères et riches endormies au fond de ma mémoire, pour revivre des épisodes, des évènements que je ne désirais pas voir disparaître sans leur porter témoignage. Ce texte comprend trois parties, diverses par leur sujet mais complémentaires, retrouvant leur unité dans la chronique d'un vécu personnel: -- la première, à la fois pour remercier la vie de m'avoir permis de réaliser un rêve devenu un projet, accéder à une profession qui, vouée au don, constituait mon désir le plus cher dès avant mon adolescence, mais me paraissait inaccessible; et aussi pour illustrer, à travers les souvenirs de l'enfance, la richesse, la simplicité de la vie quotidienne de ce temps-là, la chaleur de la relation, la diversité des métiers qui constituaient la trame de l'activité dans nos milieux simples; non pas au nom d'un archaïsme ringard, mais parce qu'il s'agit là de lambeaux d'histoire trop oubliés et méconnus des jeunes générations actuelles. -- la seconde fait revivre l'épopée des travailleurs qui, au prix de leur souffrance et parfois de leur vie, ont construit les premiers éléments de notre vie moderne, par exemple, ici, la production de l'électricité, aventure que j'ai partagée comme témoin impliqué.

troisième, imprégnée d'évocations politiques et de luttes sociales, me permet de retracer le vécu douloureux d'une injustice bien typique de notre société dominée par les forces économiques. D'aucuns pourront s'étonner du manque - ou presque dans ce récit autobiographique, d'évocation d'une vie familiale pour un père de famille nombreuse. Je pense que mes enfants me remercieront de cette discrétion. Sans doute ont-ils souffert de ce que plusieurs d'entre eux m'ont reproché comme une absence, dans une existence à leurs yeux trop consacrée à l'extérieur: reproche courant, sans doute justifié, manquelnent dénoncé par exemple par Alain CORNAUD. Persuadé de vivre ardemment ce que PEGUY appelait « le père de famille, cet aventurier du monde moderne» je me rassurais aussi à l'écoute de Françoise DOLTO (la qualité, l'intensité de la relation compense sa relative rareté), au souvenir de moments de joie intense, de vacances partagées, d'entretiens intimes, de deuils si douloureux. Bref, pourquoi, encore une fois, ce récit? Non pas pour me persuader naïvement de produire une œuvre littéraire, je sais qu'être écrivain exige un génie spécifique, une patience de toute la vie, une souffrance charnelle, une angoisse devant la page blanche, la phrase qui ne veut pas surgir au bout de la plume, ... Mais seulement pour la délectation de l'écriture, pour évoquer, revivre, s'abandonner

-- la

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au plaisir narcIssIque de se dire et pour partager avec le lecteur inconnu,

« l'écriture autobiographique est d'abord une pratique individuelle et sociale qui n'est pas le seul fait des écrivains ». Philippe IJEJEUNE « L 'homme construit des maisons parce qu'il est vivant, mais il écrit des livres parce qu'il se sait mortel ». Daniel PENNAC

A mes enfants, à Françoise, ange, si tôt disparue.

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PREMIERE PARTIE

NAISSANCE D'UNE PASSION

Le quartier, un livre d'images.
Mon enfance a imprimé au fond de moi un indicible sentiment d'ennui, qui, lorsque j'y réfléchis, est certainement injustifié, mais rien pourtant n'émerge de joyeux, d'enthousiaste. Notre famille se situait dans la moyenne inférieure au plan économique mais je n'ai manqué de rien, ni d'affection, ni de relatif confort; certes, l'appartement loué n'était pas luxueux, situé loin du centre ville, aux abords immédiats des premiers champs, des premières métairies: lors de notre arrivée dans ce quartier, mon père avait dû demander à la Société du Bazac]e l'installation d'un poteau pour prolonger la ligne afin que nous puissions bénéficier de l'électricité. Quels changements depuis! Les premières villas classiques des années trente sont apparues, avec leurs jardinets élégants et fleuris, leurs balcons de pierre; puis, après la guerre, l'urbanisation galopante a tout envahi, jusqu'à rejoindre les banlieues qui me paraissaient si lointaines alors, et à les absorber, les défigurer, les accabler de "buildings" monolithiques et trop souvent sinistres. Notre logement couvrait un espace réduit, mais je possédais ma chambrette, obscure il est vrai car sans fenêtre! Au fond de la cuisine qui donnait sur rue, mon père avait construit un bâti de bois tendu de toile de jute, afin d'installer et de dissil11ulerune "salle de toilette" bien précaire, qui nous permettait cependant de sauvegarder un pudique mais relatjf isolement pour nos ablutions. (les w.c. comme cela se disait

alors, se situaient dans la cour, derrière la maison, un par locataire, et étaient vidés périodiquement par les camionneurs de l'entreprise "Hygiène MADRON" qui amenaient sur le trottoir, devant la maison, les citernes cylindriques dégoulinantes et déroulaient les gros tuyaux visqueux dans le couloir de l'immeuble, empuantant le quartier pour la journée). Dans le sous-sol de la cuisine, on pouvait accéder, en soulevant une lourde trappe, à une excavation, véritable grotte dans laquelle étaient conservés au frais le "barricot" empli de vin de table ordinaire du Languedoc, et le jambon de pays, le «cambajou» suspendu à un gros piton planté dans une lambourde sous le parquet. Le grand luxe, c'était la salle à manger, première étape pour pénétrer dans l'appartement, la pièce où l'on recevait et où s'arrêtaient les visiteurs, élégamment meublée d'un mobilier de chêne, fierté de nos parents; un paravent "chinois" dissimulait, devant la fenêtre, une plante grasse amoureusement arrosée par maman (en fait, nous mangions tous les jours dans la cuisine exiguë). Parmi les souvenirs marquants, la vie du quartier reste pour moi un livre d'images que je me surprends encore à feuilleter en nostalgique rêverie: tous les métiers familiers passaient dans la rue, sans qu'il soit besoin de se déplacer, de sortir, mêl11e,car chaque affaire se traitait aussi bien par la fenêtre: la première, au petit matin, était la laitière qui venait emplir avec son grand bidon de fer galvanisé, le pot posé sur

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l'appui de fenêtre; sa réserve de lait fraîchement trait était empilée dans le cabriolet tiré par César, beau cheval roux; le samedi, on ouvrait la fenêtre pour lui régler la note de la semaine. Aussitôt a.près elle, c'était le boulanger, hissé dans sa voiture, tractée par une fine jument noire, et dont il ne descendait jamais: il fallait courir, la monnaie à la main, pour recueillir le pain encore fumant, la flûte, 1e pain tourné, la grosse miche, et, régal suprême, le "pistoletH, exquis petit pain que nous trempions en gourmandise, garni de beurre et de confiture, dans le traditionnel café au lait du matin. Sur le trottoir s'installait périodiquement la matelassière, avec son impressionnante cardeuse montée sur roues, qu'elle maniait vivement, dans un balancement rythmé et la laine, dégagée des matelas éventrés, jetée par poignées, reprenait son lustre et sa légèreté en s'effilochant douloureusement entre les dents acérées de la machine, double planche courbe à "clous de fakir" ! Puis elle cousait la belle toile à larges bandes grises et blanches, traversait hardiment la couche avec sa longue aiguille montée de ficelle nà rôtis" et terminait son oeuvre en nouant de petites boules de laine à chaque point du moelleux capitonnage. Bien d'autres artisans s'installaient ainsi à même la rue : le raccommodeur de tàïence et de porcelaine, que j'admirais longuement, avec ses gestes lents et précis qui redonnaient vie aux soupières, aux assiettes brisées à bordure

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dorée, aux poupées fragiles à la robe fanée; le ferblantier qui vous rendait casseroles et chaudrons bien lisses, réguliers et rutilants après les avoir martelés, ressoudés, lustrés. Les am'bulants étaient vite repérés par leur appel ou leur signal sonore: le marchand de glace qui maniait vivement ses volumineuses barres de cristal transparent à l'aide de sa griffe d'acier: "un quart de bille, une demi-bille, Madame?" Le rémouleur poussant sa lourde meule de grès surmontée d'une pissette d'eau et entraînée par un jeu de larges courroies de cuir, lançait une stridente et vibrante mélopée avec sa scie "musjcale" dont il faisait surgir des sons surprenants: les ménagères, surprises dans leur travail, accouraient, essuyant une main à leur tablier fleuri, tandis que de l'autre, elles brandissaient les ciseaux, les couteaux, les hachoirs à aiguiser; le marchant de fromages blancs, roulant à vélo et portant sur sa tête sa précieuse marchandise en criant d'une voix aiguë fIlesj'onchées !", ainsi nommés parce qu'ils reposaient sur une couche de joncs frais et verts; la marchande de "caillé" à la voix de crécelle qui poussait sa petite charrette arborant le récipient chromé dans lequel s'agitait le lait, et qui versait la présure dans la coupe qu'on lui présentait; le marchant de cresson et son cri modulé "le cresson de fontaine, les trois bottes vingt sous"; et le vitrier surmonté de son grand bâti de bois à bretelles de cuir dans lequel s'entassaient les carreaux de toutes dimensions: HUn carreau d'cassé? Accourez, mesdames, c'est l'vitrier qui passe" ; enfin, last but not the least, Ie "payarot", qui passait

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régulièrement et lançait ses modulations à la cantonade pour attirer la clientèle "payarot, marchand d'chiffons, serpillières, bourres, charpie, peaux de lapin, j'achète tout au meilleur prix". Mais celle que nos mères affectionnaient, c'était "la Per/otte", vieille dame au teint flétri, un grand fichu retenant ses mèches blanchies, son maigre corps perdu dans une longue robe noire sans forme, et qui passait dans la matinée à côté de son âne tirant la carriole lourdement chargée de légumes 'bien frais, véritable tableau ambulant aux riches couleurs, avec la balance Roberval et la série de poids de fonte estampillés: "Et toi, ma perle, qu'est-ce que je te donne avec la botte de persil gratuit?" disait-elle invariablement à toutes ses clientes fidèles. L'hiver, appel était fait au charbonnier qui nous livrait les Hboulets"le HcokeH nranthracite" selon le poêle utilisé ~ ou le brave homme, son bon sourire noyé dans la noirceur du visage, chargeait hardiment les gros sacs de jute sur son épaule et les vidait dans la réserve de l'appartement; lors des années de pénurie, durant la guerre, il répartissait sa marchandise entre tous ses clients fidèles afin que chacun ait un minimum de chance de se chauffer, sans préférence pour personne et sans augmentation de ses tarifs peu lucratifs! L'autre homme en noir, le ramoneur, portait sur l'épaule ses "hérissons" accrochés à de longues cordes noircies dans leurs voyages de cheminée en cheminée: il entraînait avec lui son

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aide, apprenti en général, chargé de tirer la corde dans l'âtre pendant que le maître, juché sur le toit, descendait ses instruments qui décrochaient la suie en raclant les parois de briqlles. Finalement, il Y avait peu de magasins dans Je quartier: l'inévitable bistrot, bien sûr; l'épicerie, avec ses grands volets de bois à poignées métalliques refermés tous les soirs, caverne d'Ali Baba pour les achats courants de la cuisine, des centaines de produits divers bien rangés sur les étagères de bois peint: les boîtes de conserve, les casiers de légumes secs, lentilles, pois cassés, haricots blancs, les graines, avoine, Inaïs, blé, l'huile, les condiments, les grands filets de morue qu'on faisait tremper toute la nuit pour la dessaler, les filets de hareng saur, les "gendarmes", disposés en rayon dans un fond de barrique, ... et aussi les petits détails pour réparer les oublis, au dernier moment, lorsqu'on se met à table; à l'entrée du magasin étaient ostensiblement placés des bocaux de bon"bons bien tentants, et l'exploit, c'était pour nous, gamins, d'en dérober deux ou trois pour faire les fiers devant les copains, jusqu'au jour où, à ma grande honte et frayeur, j'aperçus le regard noir de l'épicier qui me fixait sévèrement: il avait astucieusement placé un miroir au fond de la boutique et pouvait ainsi nous espionner en nous tournant le dos! Ce fut pour moi bien fini, ces larcins d'enfant. Sur la grand-place, le boucher, moustache à la gauloise, trônait dans sa boutique, volumineux et rougeaud, 18

brandissant ses lames tranchantes, et qui vendait une viand,e irréprochable: "Faites-moi confiance, c'est lnoi qui choisis mes bêtes l" Mais si le client négligeait de venir faire ses achats régulièrement, il ne manq'uait pas de le lui reprocher: pourtant, pour beaucoup, la viande était encore un luxe! Particlllarité originale, un voiturier siégeait dans l'avenue, à deux pas de la maison: des "autos" circulaient déjà, certes, dans les rues, mais notre "voisin hippomobile" conservait une bonne clientèle et "faisait le taxi" ; je sursautais lorsque retentissait le vibrant hennissement de ses chevaux, et j'allais admirer dans le vaste hangar, ses véhicules, cabriolets et calèches, alignés, brancards relevés, régulièrement astiqués, bois vernis, chromes et cuivres scintillants, capotes bien tendues ou soigneusell1ent repliées; la paille et le foin odorant emplissaient le fenil et les écuries sentaient bon la chaleur animale, le "'bourrin" fraîchement étrillé. Une voisine, handicapée des membres inférieurs, se livrait elle aussi à un travail peu courant: la fabrication de couronnes mortuaires et de fleurs artificielles destinées à maintenir sur les tombes et caveaux une décoration plus durable que les chrysanthèmes du 1er novembre! Sur sa grande table de bois, elle disposait des cuvettes d'étain alignées, emplies de perles de diverses couleurs: les cuvettes toumajent sur leur axe à l'impulsion donnée d'un geste vif par Delphine, c'était son prénom, et les perles s'enfilaient

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spontanément dans le fil métallique posé au sein de la masse perlière, faisant apparaître de véritables colliers qui, tressés avec soin, prenaient peu à peu la forme de couronnes, de ger"bes, de « coussins », que Delphine portait ensuite au fleuriste bien connu de la rue Ozenne. Toutes les semaines, le jeudi matin si je ne m'abuse, se tournait un véritable "western" dans la rue : les "ramasseurs de chiens" passaient, louvoyant sur les trottoirs, aux côtés de leur prison roulante tirée par un vieux bourrin; munis d'un lasso monté au bout d'une longue tige de bois, ils capturaient avec une habileté déconcertante les pauvres chiens errant sans leur maître et sans collier; leurs victimes s'entassaient dans la roulotte à barreaux, lançant des abois plaintifs; les ménagères se révoltaient et, "bien souvent, ouvraient subrepticement leur porte cochère à l'animal poursuivi, lui évitant la capture! Mais l'employé municipal qui accompagnait les gitans chargés par la mairie de ces coups de filets, menaçait ces bonnes âmes d'une lourde amende! Petite ambiance de drame banal dans nos rues débonnaires. C'est à la fourrière que le maître du malheureux clébard devait le récupérer, moyennant paiement d'une contravention. Le dimanche, parfois, les parents nous amenaient promener sur la «prairie des filtres », encore sauvage, où les grands saules pleureurs agitaient atl vent leur souple chevelure, ou bien sur l'autre rive, le long des quais de la

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Garonne. Quelques cartes postales de l'époque, en noir et blanc ou sépia, font revivre le quotidien des bords du fleuve, avec ses lavandières, ses promeneurs flânant sur les berges pavées; mais le souvenir le plus frappant pour moi reste l'image des «pêcheurs de sable» : dressés tels des échassiers à bord de leurs larges barques plates, arc-boutés sur la longue perche de leur palette, ils grattaient Je fond de l'eau pour recueillir le précieux Inatériau qu'ils hissaient péniblement et entassaient au fur et à mesure sur l'embarcation qui peu à peu ployait sous la surcharge: métier épuisant! Plein encore de pitié, je garde l'image de ces hommes, torse hâlé au vent et aux brûlures du soleil, amaigris par le rude labeur mais puissamment musclés par l'exécution de cette douloureuse chorégraphie au long des journées, du petit matin au soir tombant. Au mois de juillet, généralement étouffant de cha1eur lourde, avait lieu la fête du quartier, "la balloche", avec ses flonflons, ses lnanèges, ses stands de tir, ses boutiques de jouets et de fanfreluches qui me faisaient rêver: notre mère, originaire du Nord, les trouvajt tristounettes, comparées aux vibrantes "ducasses" de son enfance, fanfares imposantes, musiciens en uniforme, fiers de défiler drapeau en tête, bals endiablés, nuits bruyantes, échevelées: « On n'a pas l'air comme ça, nous les ch 'timis, mais on sait faire la fête! » L'été, passaient souvent de petits cirques qui dressaient leur tente marabout sur la place de la Gravette

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toute proche et attachaient à des poteaux leurs quelques malingres animaux, chevaux arabes, âne savant, chèvres entêtées frappant le sol de leurs sabots, singes au cri guttural,

un dromadaire efflanqué et débonnaire,

...;

parfois, luxe

inquiétant, une panthère noire bien enfermée dans sa cage, rugissant furieusement: nous n'osions nous approcher! Et le patron, monté sur son "destrier", parcourait les rues du quartier, entonnait des refrains bien connus, "la musique de cirque", avec son clairon ou sa trompette, et proclamait le programme des réjouissances étonnantes: "Du jamais vu ! qu'on se le dise, il ny aura pas assez de place pour tout le monde", cependant que le clown se livrait à ses facéties et ses cabrioles; la nouvelle courait dans les ruelles de bouche en bouche: "ce soir, y a "pipine" ! tu viendras ?" Et à la nuit tombante, jeunes et vieux s'asseyaient sur les banquettes inconfortables alignées en rond autour de la piste nantie de l'inévitable fil tendu à deux mètres de haut sur lequel la ballerine allait se livrer à ses manœuvres d'équilibriste qui nous laissaient pantois d'admiration. Pour aller en ville, le vieux tramway (N° 24, BuscaCapitole), nous offrait ses banquettes raides: nous n'avions pas le droit (une pancarte le précisait), de nous adresser au "wattman" qui maniait avec aisance ses manettes, l'une pour accélérer progressivement, l'autre pour freiner, souvent de façon brutale, lorsqu'un client demandait à monter, en dehors des "arrêts" (si le conducteur était complaisant) ou lorsqu'un chien traversait imprudemment les rails devant la bruyante

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machine: j'ai même le souvenir d'un arrêt prolongé du véhicule, un couple de chiens ayant décidé de s'accoupler au milieu des rails! Et personne, parmi les voyageurs amusés, ne protestait contre ce retard imprévu! Au fond de la motrice, le "receveur" dans sa guérite distribuait contre monnaie le ticket de transport à bien conserver, car quelque contrôleur pouvait surgir impromptu sur la ligne. Et tous les soirs de beau temps, chacun installait qui sa chaise, qui son fauteuil sur le trottoir de l'avenue et les conversations allaient bon train: tout le monde se connaissait dans le quartier, ce qui n'empêchait pas, bien sûr, les gentilles médisances confiées à voix basse: l'ambiance était joviale et, dans les coups durs, la solidarité se manifestait sans retenue.

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Le cursus scolaire
Je garde le souvenir d'une grande vivacité physique à l'âge scolaire: j'étais semble-t-il très turbulent; mon père se désespérait du nombre de paires de chaussures que j'étais capable d'user: « Il paires en un an ! », clamait-il, y compris les « galoches}) à semelles de bois que je fendais en quelques jours! Je revenais souvent le soir avec les habits déchirés, et il n'y avait pas le rechange! Ma mère devait donc, à la veillée, réparer l'accroc de la culotte ou du tricot: peu fier de moi, dans mon lit, je me reprochais le surcroît de travail que je lui imposais: un soir, rongé par la honte, incapable de ln' endormir, je me levai sans bruit et m'approchai d'elle qui soupirait en tirant l'aiguille, recroquevillée sur la chaise 'basse de la cuisine: « Maman, JOe te demande pardon! » Elle me regarda, très surprise, puis: « Oui, mais ça ne répare pas ton pantalon, et JOe suis obligée de veiller! » La mort dans l'âme, je me recouchai. Je suis persuadé, maintenant, que, très émue de ma démarche, elle était restée par pudeur apparemment sévère. L'école primaire nous regroupait, sexes bien séparés: école de garçons, école de filles; l'école maternelle, elle, était mixte. Je me rendais tous les jours en classe à pied, rejoignant en chemin les camarades qui suivaient le même itinéraire, et les conversations étaient animées: petits secrets d'enfants, appréhension de la prochaine composition, ou parfois, impudente initiation par un "plus grand" pas peu fier

d'étaler ce qu'il croyait connaître de la vie et de la sexualité: il traçait par exemple un mystérieux « 69 » avec un bâton dans le sable, puis demandait, d'un air suffisant: « Tu ne sais pas ce que cela veut dire? Au fond, il vaut mieux: tu es trop jOeunepour connaître ces choses! » A la récréation, les jeux traditionnels, gendarmes et voleurs, balle au chasseur: les vastes vitrages des classes étaient protégés de nos maladresses par de longs grillages; les jeux de billes étaient menés avec âpreté: "d'amplec ou de roulette" ! selon des règles sévères que les anciens se chargeaient de faire respecter ~ la passion nous envahissait dans les jeux de "sous" : nous nous placions discrètement au fond de la cour, tracions un grand cercle sur le sol dans lequel chacun mettait quelques centimes de son argent de poche ~à l'aide d'un épais disque métallique, "la mule", on essayait de faire gicler hors du cercle les piécettes qui, dès lors, nous revenaient; mais si la mule, mal lancée, restait prisonnière dans le cercle, il fallait doubler la mise pour la récupérer. Les ilTIagesd'Épinal, représentations de soldats des diverses armées à travers les siècles, étaient aussi l'objet d'un O'bSCUfommerce: chacun c en plaçait quelques-unes entre les pages d'un livre bien éculé à force d'être ainsi malmené, et "la prime", une dizaine de gravures regroupées en une mêlne page, était rapidement entrevue avant de plonger l'ongle dans le bouquin refermé que le partenaire nous présentait, moyennant un droit d'entrée d'une image: si la page ouverte contenait une figurine, ou mieux, la prime, le joueur l'emportait.

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Cet enseignement de base de "la communale" m'a apporté tout ce qui permet de faire face à la vie courante, une envie, aussi, d'en apprendre davantage: les instituteurs, plus ou moins sévères, ou "braves" comme on dit à rroulouse, accrochaient notre attention par des exercices très concrets: je me souviens que, pour l'étude de la respiration, le
directeur,

- j'étais

alors dans la classe du "certif~" -, avait

demandé au fils du boucher de nous apporter une trachée et des poumons de bœuf qui se gonflaient lorsqu'il soufflait dans le tuyau! De même, un os était attaqué par l'acide, ne laissant en fin de compte qu'une matière molle et gluante, la gélatine. Comment oublier de telles "leçons de choses" ? En dernière année, l'examen du certificat d'études, présenté à la fin du mois de juin, nous angoissait plusieurs mois à l'avance, sous la férule du directeur qui tenait à ce que son école se distingue par des résultats flatteurs. Un grand diplôme illustré récompensait les brillants candidats qui avaient passé avec succès les épreuves. Chaque année, la fête de l'école nous permettait de faire valoir nos dons d'acteurs dans de petites pièces de théâtre ardemment préparées, et la chorale lançait les traditionnels chants occitans bien vite repris en chœur par les parents endimanchés: "la chanson du "bouvier", celle "des chaudronniers" (Sem venguts in vostre villo uno trupo de

richanchas ... ), sans oublier l'inusable et toujours apprécié

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