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Il s'appelait Poivre

De
198 pages
L'horticulteur physiocrate Pierre Poivre a tenté, au XVIIIe siècle, une opération réputée impossible, à savoir la collecte et l'acclimatation à l'Isle de France (aujourd'hui Maurice) des épiceries fines qui passaient alors pour faire la puissance et la fortune des Provinces-Unies (Pays-Bas). Force est de reconnaître que cette véritable guerre des épices n'a que peu rapporté. En revanche les aventures de Poivre, sa personnalité et aussi ce que la postérité a retenu de lui, éclairent sur le courant physiocratique et économiste qui s'affirme dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
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Gérard Buttoud
Il s’appelait Poivre
Un chasseur d’épices dans la mer des Indes (1750-1772)
Il s’appelait Poivre
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris www.harmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-10499-7 EAN : 9782343104997
Gérard ButtoudIls’appelait Poivre Un chasseur dépices dans la mer des Indes (1750-1772)
Du même auteur -:en Afrique sèche et à Madagascar La forêt et l’Etat changer de politiques forestières. Paris, Karthala, 1995.
- Les politiques forestières. Paris, Presses Universitaires de France, collection « Que sais-je ? », 1998. -: l’essentiel sur la politique etGérer les forêts du Sud l’économie forestières dans les pays en développement. Paris, L’Harmattan, 2001. -: un espace aux utilités multiplesLa forêt . Paris, La Documentation Française, 2003.
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Le touriste pressé délaissant une demi-journée la plage de Beauvallon pour découvrir la capitale des Seychelles, Victoria, dont tous les guides vantent le marché coloré et le temple hindou, est parfois attiré par une statue quelque peu insolite. Dans un recoin du carrefour central où trône l’Horloge, réplique en miniature deBig Benet témoignage s’il en est à la fois de l’art kitch et de la présence anglaise dans l’archipel, du fond d’un petit jardin, le buste en pierre d’un personnage en perruque du XVIIIème semble le surveiller. En s’approchant, il peut constater qu’il s’agit d’un certain Poivre, au nom donc bien français dans ce décor britannique, et en essayant de déchiffrer l’inscription, apprend qu’on l’honore pour avoir introduit la cannelle aux Seychelles, dont elle a fait quelque temps la richesse. Pense-t-il ou non que ledit Poivre, à défaut de s’appeler Cannelle, a quand même donné son nom à une autre épice bien connue, le voilà de retour dans son guide, lequel lui raconte alors, brièvement sans doute, mais avec force emphase, que l’homme à la perruque poudrée est surtout connu pour avoir acclimaté sous les tropiques françaises d’autres épices, plus précisément la noix de muscade et le clou de girofle, qui avant lui ne se trouvaient que sous le contrôle des Hollandais. Témoin, on allait dire vivant, de l’obstination et de la raison françaises, ce Poivre-là était bien, tel Astérix, un véritable héros national.
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Est-il plus curieux encore, ou s’ennuie-t-il vraiment sur la plage, l’omniprésentiPhone ne demande qu’à être consulté. SurWikipedia, une biographie en règle de notre homme, ornée d’une gravure présentée comme d’époque et qui ressemble de loin à la statue, vous le décrit d’une façon un peu plus compliquée que le guide sans doute. Mais elle n’en conclut pas moins à l’importance fondamentale que ce monsieur a prise dans l’évolution économique des îles de l’océan Indien, et donc de la France qui à l’époque y était fortement sinon solidement implantée. Lorsqu’il y apprend en plus que l’ami Poivre a fait tout cela en l’absence de sa main droite tranchée par un boulet de canon anglais, notre touriste trouve que la postérité a vraiment bien fait de lui rendre cet hommage discret, mais réel, pied de nez appuyé aux occupants britanniques. A son retour, s’il va chercher plus loin dans les livres et sur Internet, il découvrira un foisonnement d’archives et d’articles sur sa vie, véritable mine d’informations pour l’historien. Encore que comme ses idées et ses actions étaient fortement contestées par beaucoup de ses contemporains, il a passé son temps à se battre, à se défendre, et souvent aussi à attaquer. Et la masse documentaire le concernant, faite de papiers se contredisant à l’envi, donne finalement de notre homme une image d’abord contrastée, puis embrouillée, finalement confuse. Poivre -ou Le Poivre, comme on l’appelle également, d’un nom qu’il signe parfois lui-même- n’a pas écrit à proprement parler de livre, mais il n’a cessé au cours de sa vie de s’épancher dans des courriers innombra-bles, des rapports, mémoires et autres notes confiden-
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tielles ou pas, dans lesquels il est facile de se perdre. A-t-il seulement fait ce que lui-même ou les autres ont dit de lui ? L’interrogation est parfois légitime, et pas toujours facile à répondre. C’est pour éviter à notre touriste ce cheminement fastidieux et peut-être illusoire, que ce livre a été écrit. En resituant le parcours et les aventures d’un homme bien dans son siècle, mu par une idée fixe à laquelle il s’est obstiné jusqu’à se croire persécuté, dans l’évolution de l’économie, de la politique et plus généralement des idées de cette seconde moitié du XVIIIème siècle. Car autour de Poivre, le monde alors est en train de changer. Les modes de vie et jusqu’aux habitudes alimentaires d’abord, dont font partie les fameuses épices qu’il se met dans l’idée de rechercher là où personne encore ne l’a fait. L’économie ensuite, qui, dans la mer des Indes, se développe sur l’initiative de pionniers qui se soucient fort peu des règles de l’Etat monarchique, même si celles-ci se crispent alors en réaction à une opposition parlementaire dont personne ne sait déjà plus si on en a besoin ou pas. La politique aussi, quand, vues et vécues de ces îles lointaines, guerre et paix se succèdent dans l’indifférence des belligérants. Les idées enfin, sur la vie, la nature, la société, le monde. De ces changements, Poivre n’est pas seulement un témoin, mais bien un acteur, et un acteur passionné et obstiné, dans un monde qui se cherche, avec toutes les difficultés qu’il rencontre et les contradictions qui l’animent. Moderne.
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