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Impossible n'est pas africain

De
255 pages
"Impossible n'est pas africain" raconte l'aventure de deux routards qui traversent l'Afrique d'ouest en est. Leur périple, en empruntant les moyens de transport les plus simples, se déroule sur 12 000 kilomètres entre l'océan Atlantique et l'océan Indien, en passant par le Sénégal, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Cameroun, le Centrafrique, le Zaïre, l'Ouganda et le Kenya. Il en résulte des rencontres émouvantes balancées entre l'accueil local légendaire et des situations étonnantes générées par le mode de vie et les valeurs de l'Afrique.
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À Mama Roche…

«Il me prend parfois l’envie d’aller respirer l’aventure et la poussière… »

TUNISIE

MAROC

ALGERIE LIBYE
ÉGYPTE

MAURITANIE

MALI
Tombouctou

NIGER
Gao
Agadez

TCHAD

SOUDAN
ÉRYTHRÉE

SÉNÉGAL
DAKAR

Diré Kayes
Bamako

Zinder Ségou Mopti
Niamey

Diffa
DJIBOUTI

GAMBIE GUINÉE-BISSAO

Fandou Maiduguri
BURKINA FASO

GUINÉE

NIGÉRIA
GHANA
TOGO BÉNIN SIERRA LÉONE LIBÉRIA CÔTE D'IVOIRE

Maroua Garoua
RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE

ÉTHIOPIE SOMALIE

Lagos

Bouar
CAMEROUN

Bangassou Bambari
Bangui

Bouta
OUGANDA

SAO TOMÉ-ET-PRINCIPE

GUINÉE ÉQUAT.

Iziro
Kampala
CONGO

KENYA
Nairobi

GABON

ZAÏRE

RWANDA

Mombasa
BURUNDI

TANZANIE

SEYCHELLES

COMORES

MALAWI

ANGOLA

ZAMBIE
U

FRANCE

E

FRANCE

Q

ZIMBABWE NAMIBIE
BOTSWANA

M O Z A MB

I

MADAGASCAR
FRANCE FRANCE

SWAZILAND

AFRIQUE DU SUD
LESOTHO

NOTE AU LECTEUR
Certains noms, événements ou références évoqueront peutêtre des souvenirs de l’histoire récente de l’Afrique, sans toutefois être de l’actualité la plus proche. Cette aventure, à travers le continent africain, en transport en commun, de l’océan Atlantique à l’océan Indien remonte en effet à quelque temps déjà. J’ai souhaité raconter cette histoire au présent de l’indicatif, ce temps m’a semblé plus propice à la spontanéité et à la découverte. Néanmoins, les quelques années qui nous séparent de cette expédition à travers l’Afrique n’ont pas changé grandchose quant aux infrastructures mises à la disposition des voyageurs, qu’ils soient africains ou routards. Repère: 100 CFA équivaut à 1 franc français ou 0,15 €.

PREMIÈRE PARTIE

AVANT LE DÉPART

Le rêve prend forme 9 août

Du coin de ma fenêtre, j’aperçois la rue de Rivoli et le réveil de la capitale. J’ai quitté mon travail depuis une semaine mais je suis encore habitué à me lever tôt. Nous sommes en novembre, la grisaille et le froid sont là. Les voitures qui circulent déjà réveillent à coups de klaxon celles, moins courageuses, restées endormies sur le bord de la chaussée. Celles-là se mettent dans le flot à leur tour, accentuant bousculades et bouchons quotidiens. On dirait qu’elles se rendent toutes au même endroit, laissant sur leur passage un mélange de gaz d’échappement et de bruits stridents sur fond de brouhaha. Ça fait partie de notre vie quotidienne. Je vis moi-même dans ce stress quotidien depuis des années. Sans travail et sans obligation particulière, je vais désormais pouvoir prendre un peu de recul et me consacrer à de l’inhabituel. L’espace d’un temps, il me sera possible de prendre le temps. Je vais profiter de cette tranche de vie privilégiée qui m’est envoyée et l’utiliser au mieux. Dans ma petite chambre, un magazine sur la nature et la géographie traîne sur la table ronde qui me sert à tout. Je le prends machinalement et sans réelle intention de le lire, m’affalant dans le canapé-lit. Les merveilleuses images me font rêver, elles ne font qu’accroître l’appel au voyage qui me harcèle depuis tant d’années. Chacun pense à partir un jour ou l’autre, certains veulent vivre autre chose, d’autres veulent recommencer ailleurs. J’ai souvent éprouvé ce besoin de prendre le large quelque temps, d’aller à la rencontre d’autres terres pour être le témoin de ce qui fait tourner le monde. Comme si j’avais besoin de vérifier sur le terrain les images venues d’ailleurs que je ne connais qu’à travers les médias. Je veux découvrir des paysages, 13

des natures, des climats, des cultures, des peuples, des coutumes. Il faut absolument que j’en connaisse davantage, tout cela j’ai envie d’aller le toucher, d’aller le voir, le sentir, le respirer. La vente du bateau sur lequel j’habitais avant mon arrivée dans la capitale assurerait facilement mes besoins au cours d’un voyage, ainsi qu’au retour, le temps de retrouver un job. Que cela paraisse raisonnable ou non n’a pas d’importance, l’appel du voyage est plus fort que tout et je dois profiter de la situation, ça ne fait aucun doute. Depuis toujours, l’Afrique est le continent qui m’attire le plus. J’ai l’impression que l’on peut encore y trouver des endroits méconnus, restés mystérieux et peu fréquentés par les touristes. C’est une partie de la planète où j’imagine pouvoir rencontrer des hommes aux valeurs complètement différentes des miennes. Il serait important que ce voyage serve à rencontrer d’autres hommes, qu’il me fasse partager des sentiments, me permette d’écouter des histoires, me fasse découvrir de nouveaux modes de vie. Cela me conforte dans mon choix pour commencer un périple. J’aimerais partir pour un tour du monde, je voyagerais un an, me déplacerais en transport en commun avec pour objectif de passer les quatre premiers mois en Afrique, les quatre suivants en Asie et les quatre derniers en Amérique centrale et du Sud. Décision prise, je peux commencer la préparation sans tarder et me renseigner sur différents sujets: la prévention médicale notamment, avec la mise à jour des vaccins et la constitution d’une pharmacie comprenant des médicaments préventifs et curatifs ; le matériel indispensable, les coûts et l’élaboration d’un trajet. Pour choisir un itinéraire, il me faut des cartes routières. Je cours au rayon «librairie» du BHV, à deux pas, et rentre aussitôt. J’étale les cartes sur la moquette, les scrute pendant des heures et découvre le continent africain sur lequel je suis assis. Je cherche un passage, une sorte de ligne directrice que je pourrai suivre d’ouest en est. 14

L’idée de traverser le continent de l’océan Atlantique à l’océan Indien me plaît, ça donnera une pointe d’aventure à l’expédition. Petit à petit, je me rends compte que le chemin sera plus facile à trouver que prévu. Les routes sont peu nombreuses et le choix par conséquent limité. Après quelques soirées d’études partagées entre guides et cartes, l’ébauche d’un trajet approximatif dont le point de départ est Dakar prend forme. Il se poursuit vers le sud-est, longeant plus ou moins la côte de l’Ivoire et la côte de l’Or pour quitter le bord de mer au niveau du Cameroun et s’enfoncer dans les terres à peu près à l’horizontale en direction du Kenya. Autant que possible, j’ai favorisé le transport ferroviaire dont les lignes figurent sur mes cartes. Tant que je serai dans un train, il ne pourra pas m’arriver grand-chose. Je n’ai jamais vraiment quitté l’Europe, et même si je suis particulièrement décidé à me lancer, je ne sais pas très bien à quoi m’attendre sur place. L’idée du train évoque quelque chose de rassurant. J’alterne mon étude entre guides et cartes pour arriver enfin à un itinéraire satisfaisant, bien qu’à certains endroits, des liaisons entre routes ou pays paraissent douteuses, au point que je me demande s’il y a réellement une connexion. Guides, cartes, guides, cartes, c’est la seule source d’informations dont je dispose jusqu’à présent. C’est bien mais cela reste trop théorique, j’ai absolument besoin de trouver des renseignements apurés provenant d’une personne qui a vécu le continent, possédant une expérience de terrain et capable de me conseiller, de témoigner. Il faudra qu’elle puisse me préciser certains points mal développés dans mes guides. La tournée des librairies spécialisées dans le domaine du voyage ne donne pas grand-chose, je parle de mon projet avec les vendeurs ou les chefs de rayon mais personne ne peut fournir les réponses que je demande. Un employé m’oriente finalement vers la Guilde du Raid, une association dont le but est de rapprocher les voyageurs des organismes ou entreprises qui accordent des bourses. Chacun peut monter un dossier d’aventure et espérer financer une partie de son rêve grâce à 15

l’un de ces sponsors. Là-bas, je rencontrerai peut-être des personnes capables de me fournir des informations utiles. Je m’y rends rapidement. Chloé, employée par la Guilde, m’informe du fonctionnement de l’association et me remet différentes brochures. Je lui explique ce que je désire, l’échange est sympathique. Elle comprend ma demande mais ne peut en dire davantage elle-même, elle me parle d’un voyageur qu’elle connaît. – Je vais vous donner le numéro de téléphone de quelqu’un qui connaît bien l’Afrique. Il y est allé plusieurs fois en moto, il a même gagné une moto avec la bourse Yamaha pour un de ses projets. Il s’appelle Paul, appelez-le de ma part, vous verrez, c’est une mine d’or. Depuis que j’ai commencé la préparation de cette expédition, je rencontre énormément de personnes qui partagent la même passion, je n’ai jamais autant parlé voyage et aventure. Les personnes d’expérience connaissent bien leur sujet et sentent rapidement si on est véritablement accroché au projet dont on parle, elles peuvent alors se motiver davantage pour apporter leur aide. Le routard est quelqu’un de simple dont l’abord est facile, il n’hésite pas à partager ses connaissances pour aider un «collègue». En sortant de la Guilde, je passe immédiatement un coup de fil d’une cabine à « la mine d’or ». – Paul ? – Ouais! – Je vous appelle de la part de Chloé à la Guilde du raid. – Ah ! Chloé, comment va-t-elle? Je la connaissais à peine. – Oh ben elle va bien, elle m’a dit que vous connaissiez bien l’Afrique. J’envisage d’y faire un voyage et j’aurais bien aimé avoir quelques informations. – Oui, bon, on va peut-être se tutoyer. Le mieux serait certainement que tu passes un de ces soirs à la maison pour en discuter. Peut-on rêver mieux comme entrée en matière ? 16

Le vif du sujet 22 août

Quelques jours plus tard, je débarque chez monsieur Paul, en compagnie de Caroline et François. Tous deux participent au projet et devraient partir avec moi ou me rejoindre en cours de route. Paul habite en banlieue, dans l’Est parisien, bien installé dans le genre de petite maison que l’on rencontre dans les quartiers des bords de Marne. Dès qu’on entre, le décor ne laisse aucun doute possible sur l’activité extraprofessionnelle de notre guide. Divers objets, en provenance d’Afrique je pense, sont disséminés à travers la pièce principale. Il y en a aux murs, sur les meubles, par terre, enfin partout. De nombreuses photos recouvrent les murs. Les présentations sont simples et rapides (normal entre routards). Nous ouvrons la première des bouteilles de bière que nous avons apportées alors qu’il montre ce qu’il a fait en Afrique et explique brièvement ses voyages. Il est parti six ou sept fois sur le continent, souvent à moto. Tous ses itinéraires sont tracés sur une carte de la taille d’une feuille A4, il y a des traits dans tous les sens. Nous exposons le projet, combien de temps nous voulons partir, pourquoi nous voulons le faire, etc. Je présente rapidement le trajet dessiné sur la carte routière déjà bien barbouillée par mes recherches. Il regarde avec attention et acquiesce dans les grandes lignes, trouvant intéressante l’idée de voyager d’un océan à l’autre. Il propose cependant de ne pas longer la côte au cours de la première partie comme je l’ai prévu mais plutôt de couper complètement du Sénégal au Niger en passant par le Mali. Il y a, selon lui, peu de choses intéressantes sur la côte et certains tronçons de ce passage sont assez difficiles, voire dangereux. La présence de grands centres d’échanges portuaires et de villes importantes rend la côte très peuplée par endroits et peu sûre. 17

Lagos, la capitale du Nigeria, par exemple, est une mégalopole dont la réputation est extrêmement mauvaise sur le plan de la sécurité. On prévoit qu’elle deviendra une des toutes premières villes du monde vers 2020 en termes démographiques. Elle est loin d’être la seule dans ce cas, d’autres villes côtières sont connues pour être incertaines. Paul propose plutôt de traverser le Mali, il trouve ce pays plus authentique, plus naturel, plus agréable, les habitants sont d’une gentillesse légendaire. – Vous pourriez passer par le pays Dogon, une ethnie bien particulière qui vit le long d’une falaise près du mythique fleuve Niger. Il a une manière de s’exprimer qui n’impose absolument rien mais propose seulement. Ça donne le sentiment de n’être pas jugé sur le travail fourni malgré mon manque d’expérience. À l’exception de cette partie, il pense que nous pourrions laisser le trajet tel que je l’ai conçu, l’itinéraire est d’ailleurs plus ou moins imposé par les voies de communication existantes. Nous évoquons un autre problème ou plus exactement une incertitude qui me fait douter de la fiabilité de la carte. – Tu vois, Paul, entre Diffa au Niger et Maïdiguri au Nigeria, aucune route ne figure sur la carte. Est-ce qu’il y en a une? Peut-être que c’est simplement la carte qui est mauvaise. – Ah! Ouais!… ouais, ouais… ouais! répond-t-il avec la voix du routard confirmé. C’est vrai, j’y suis passé avec mon pote, y’a pas de route sur 50 kilomètres, on est passé à moto à travers la savane. Je ne vois pas très bien comment vous pourrez faire si vous n’avez pas de moyen de locomotion. Mais il y a peut-être des communications parce que de nombreux habitants du Niger se rendent au Nigeria pour faire du commerce, il y a beaucoup plus de choses à vendre qu’au Niger. Nous discutons toute la soirée sur le même sujet. En partant, nous nous promettons de garder le contact et de nous tenir au courant. Ce premier entretien a été sympathique, formateur et instructif pour les béotiens du voyage que nous sommes. 18

À l’aide de ces nouveaux éléments, je vais pouvoir arrêter un trajet définitif à quelques points d’incertitude près qui laisseront au voyage le goût d’aventure qu’il mérite. On traverserait donc l’Afrique d’ouest en est, comme prévu et par les pays suivants: Sénégal, Mali, Niger, Nigeria, Cameroun, Centrafrique, Zaïre, Ouganda et Kenya pour terminer. Neuf pays pour un périple prévu sur une durée d’environ quatre mois à travers le continent. L’avantage d’envisager une traversée, plutôt que de faire des visites ponctuelles à certains endroits, serait certainement la diversité dans l’aventure. Il y aurait des endroits très touristiques, au Sénégal et au Kenya par exemple. Il y aurait aussi des moments de complète inconnue où il faudrait improviser. Nous suivrons un fil conducteur entre Dakar et Mombasa mais n’aurons pas de but précis entre ces deux villes. Cela permettra de prendre le temps quand nous le souhaiterons, au détour d’une rencontre, d’un hasard ou d’une occasion. Nous ne serons pas dans l’obligation de respecter un planning strict qui ferait perdre une occasion de découverte. Il va maintenant falloir aborder le sujet de la prévention médicale. Il ne s’agit pas de devoir bêtement rentrer pour une raison qui aurait pu être évitée. Le temps presse et mes deux amis et moi devenons vite de vraies passoires. Outre les vaccins classiques qu’il faut remettre à jour, nous nous faisons tous les trois piquer contre la fièvre jaune, la typhoïde, la rage, les méningites A et C et les hépatites A et B; chaque vaccin nécessitant une ou deux injections. Le médecin nous aide à constituer une pharmacie de voyage. En même temps, je commence à rassembler le matériel, c’est une partie excitante de l’aventure, semblable à la sensation que peut éprouver l’écolier en préparant la rentrée scolaire avec ses fournitures flambant neuves, excepté que nous jouons la carte de la récupération au maximum. Je contemple toutes ces affaires avec lesquelles je vais vivre pendant un an. Durant cette période, je serai comme un escargot qui transporte sur le dos tout ce qu’il possède. 19

Pour les choses de valeur, c’est-à-dire les papiers d’identité et l’argent, je les transporterai dans une ceinture spéciale portée à même le corps. Elle sera dissimulée sous mes vêtements et toujours contre moi. Je couds également une doublure sous la languette de mes chaussures pour y cacher quelques dollars entre les deux épaisseurs, ce sera une petite réserve en cas de perte ou de vol. Les derniers préparatifs concernent justement la gestion de l’argent, je voyagerai avec des cartes bleues, des traveller’s cheques, de l’argent français et des dollars en cash. Pour clore le chapitre des finances, il faudra aussi faciliter le travail de mes parents en laissant une somme sur un compte en France afin qu’ils puissent payer mes impôts pendant mon absence. Je dois d’ailleurs leur annoncer la bonne nouvelle, leur fils va partir pour un an et ça, ça ne leur fera pas plaisir. Tout avance à grands pas, il ne manque finalement plus qu’un billet d’avion et des visas. La plupart des visas ont une durée de validité de trois mois avant l’entrée dans le pays. Si je me réfère au planning, je pourrai les prendre jusqu’au Zaïre inclus, après on verra sur place.

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L’Afrique à Paris 25 octobre

D’importantes grèves des transports en commun frappent Paris et sa région en cette fin d’année. Il est devenu absolument impossible de circuler en ville car tout le monde essaie de se rendre au travail en voiture. J’ai de la chance, Paul me prête la mobylette que sa fille n’utilise plus. Je sillonne ainsi les rues de la capitale pendant une dizaine de jours à la chasse aux visas. L’obtention du tampon n’est pas toujours simple car il faut théoriquement présenter un billet d’avion, ce que je ne possède évidemment pas compte tenu de la façon dont nous projetons de voyager. Les allers et retours entre les ambassades se multiplient, je slalome entre les files de voitures qui semblent stationnées sur la chaussée à cause de la grève, les rues sont devenues comme un grand parking. L’opération sera longue pour recevoir les six visas car chaque ambassade garde les passeports plusieurs jours avant de les rendre frappés d’un tampon. Tous les formulaires sont remplis en double pour que mon ami François puisse avoir les siens en même temps. Il a en effet décidé de me rejoindre un mois après mon départ, quand je serai arrivé à Niamey. Nous nous sommes mis d’accord sur ce planning car d’un côté, je commence à bouillir et il faut vraiment que je parte vite ; de l’autre, il reste à François quelques obligations professionnelles à régler avant de pouvoir se libérer. Caroline me retrouvera plus tard, après le séjour en Afrique. J’emporte une première victoire en recevant le premier visa sans aucune difficulté administrative, celui du Mali. On ne m’a posé aucune question sur la manière dont je voyagerai. C’est plutôt bon signe car j’avais pourtant été mis en garde sur les difficultés que je rencontrerais à obtenir des visas sans pouvoir présenter de billet d’avion. 21

J’enfourche la mobylette et me dirige vers l’ambassade suivante, dans le quartier chic du seizième arrondissement de Paris. J’ai pris la précaution de téléphoner auparavant pour m’assurer que le service des visas est ouvert aujourd’hui. Je circule entre les files de voitures, arrive au coin de la rue, monte sur le trottoir et roule jusque devant l’ambassade. J’attache mon deux roues à un panneau «interdit de stationner» et gagne la porte massive de l’immeuble en pierre de taille. Une hôtesse se tient derrière le comptoir d’accueil. – Bonjour, madame. Je souhaiterais faire les démarches pour obtenir un visa de voyage. – Ah noooon ! Le service des visas est fermé aujourd’hui. – Mais j’ai téléphoné hier, on m’a dit de passer ce matin, que ce serait ouvert. – Ah oui, normalement c’est ouvert le mardi, mais aujourd’hui, c’est fermé, il faut revenir demain. Devant moi, à Paris, l’Afrique est déjà là, il est inutile d’insister davantage. Heureusement, j’ai un peu de temps et puis de toute façon je ne peux pas réagir autrement, c’est à moi de commencer à m’adapter au fonctionnement africain. Jour après jour, je poursuis mes démarches auprès des ambassades. Plus j’avance, plus les visas deviennent difficiles à obtenir, on me demande les billets d’avion aller-retour ou des attestations provenant d’agences de voyages qui prouveraient que je suis sur le point d’en acheter. Ce sont des documents que je n’avais pas eu à fournir jusqu’à présent, je n’ai rien de tout cela. Je tente d’expliquer ma façon de voyager à mes interlocuteurs, essayant de démontrer qu’il est impossible de fournir un billet d’avion mais il semble qu’il n’y ait rien à faire. Pas de billet, pas de visa, la procédure est la procédure, il faut trouver des solutions. Il paraît qu’en Afrique on peut toujours s’arranger mais en attendant, je rentre chez moi sans résultat. Je rédige de fausses attestations d’agence de voyages sur des photocopies couleur de papier à en-tête. Celles-ci certifient que je suis en cours d’achat d’un billet d’avion, je n’ai 22

plus qu’à retenter ma chance. Ça marche plutôt bien, le système me permet d’obtenir plusieurs visas, jusqu’à l’ambassade du Nigeria, qui complique encore les choses en demandant en plus de tous les documents devenus habituels une réservation dans un hôtel sur place. Je tente une fois de plus d’expliquer au responsable du service que la manière dont je compte voyager est incompatible avec la fourniture d’une réservation d’hôtel. Mais là encore la réponse est sans appel, si la procédure n’est pas respectée, aucun visa ne sera délivré. Peu importe la méthode mais il va falloir trouver le moyen de réserver une chambre d’hôtel et surtout que l’on me fasse parvenir un fax de confirmation en guise de justificatif. Il y a me dit-on à l’ambassade, un hôtel Sheraton à Lagos. J’appelle le centre international de réservation de la chaîne et demande que l’on me réserve une chambre pour une date donnée et évidemment que l’on m’envoie un fax, c’est ce qu’il y a de plus important. Dès que je serai en possession de mon justificatif, je retournerai à l’ambassade pour remettre une demande de visa. J’annulerai la réservation aussitôt après car je n’ai pas les moyens de m’offrir une chambre à ce prix et puis de toute façon, je ne passerai pas par Lagos ! Et voilà, il ne me manque plus grand-chose avant le grand saut, si ce n’est peut-être le plus important: un billet d’avion « aller simple» pour l’Afrique, un vrai cette fois! Je me rends donc dans une agence de voyages pour acheter un billet. Avec ce titre de transport, je me vois aussi imposer une date de départ. C’est seulement à partir de ce moment que je réalise: je vais réellement partir et désormais je ne peux plus reculer. C’est enfin la réponse à la question que je me suis si souvent posée : « Crois-tu que tu partiras vraiment ? Vas-tu réellement oser aller au bout de cette idée?» La réponse est arrivée, définitive et positive. Jusqu’à présent, tout s’est enchaîné avec une extrême facilité, sans réel besoin de s’engager. Cette fois, ça y est, je me lance vers l’aventure. Après tant de pourparlers, je viens finalement de signer ce contrat avec moi-même. 23

Rencontre 16 décembre

Le départ est pour aujourd’hui, les derniers préparatifs m’ont empêché de me coucher avant 2 heures du matin et le réveil a été fixé à 5 heures, je suis dans un état second en arrivant à l’aéroport. Mes amis m’accompagnent jusqu’au départ. Une des poches latérales de mon sac à dos est remplie de gris-gris qu’ils m’ont offerts. Par superstition, il m’est impossible de ne pas les emporter. Je présente mon billet «stand by» à l’enregistrement mais l’hôtesse de la compagnie aérienne est assez pessimiste sur mes chances de partir ce matin. Cette éventualité n’est pas pour me déplaire, plus le départ approche plus je sens le stress monter et l’espoir de ne pas pouvoir partir me soulage plutôt. Un manager intervient soudainement, il prend le dossier en mains et surclasse un voyageur en première pour me permettre de monter à bord. Tout est relancé, je vais partir et mon sac passe à l’enregistrement. J’emporte environ 17 kilos, c’est beaucoup pour quelqu’un qui devra le porter aussi fréquemment. L’inconnue m’a rendu prévoyant ! Il reste une bonne demi-heure avant d’embarquer, juste le temps de prendre un café avec les autres. Je dis ensuite au revoir à tous et passe le contrôle de police, mes amis disparaissent derrière les vitres. La longue passerelle mène les passagers à bord de l’Airbus de la Swissair en direction de Genève où nous ferons une escale. Genève, première étape, deuxième Airbus, deuxième envol. En direction du continent africain cette fois. – Mais que fais-tu là-dedans? Je me pose cette question sans cesse, je suis content de partir, bien sûr, mais pas très décontracté. Face à quoi vais-je me retrouver là-bas? L’anxiété des jours d’examen m’envahit, cette affreuse boule dans le ventre refuse de partir. 25