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Impressions d'une vie

De
262 pages
A peine sorti de l'enfance et toujours affecté par la défaite de la France, le contre-amiral (CR) Louis Le Hégarat détermine sa voie et s'y engage sans réserve. Officier de marine, il exprime les impressions qu'il retient de certains événements vécus de 1953 à la chute du mur de Berlin. Ayant servi dans une unité de fusiliers marins en Algérie, il dit ce qu'il a ressenti sur le moment et bien plus tard à l'occasion de cette mission. Ayant quitté la Marine, l'auteur s'engage dans la vie politique. L'ancien militaire exprime, sans ambages, ses appréciations de la vie politique vécue de l'intérieur.
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A Odile, mon épouse, et à ma fille Sophie, qui ont supporté ces impressions. A mes parents qui m’ont ouvert les portes du large.

"Le passé comme le reste ne nous parvient qu’à travers le présent. Nous le construisons comme nous pouvons et il finit toujours par ressembler beaucoup plus à ce que nous sommes aujourd’hui qu’à ce qu’il était hier." Jean d’Ormesson-Une fête en larmes –R Laffont Paris 2005

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Avant propos Les événements se succèdent au cours d’une vie et j’ai eu la certitude en les vivant qu’ils étaient gravés dans ma mémoire. Bien sûr l’oubli a mis de l’ordre dans ces souvenirs. Voire…je ne puis garantir qu’il n’y ait pas introduit quelques désordres. Après bien des hésitations j’ai choisi de rapporter simplement quelques événements qui ont jalonné mon parcours. Je propose une lecture sincère, sinon authentique, d’une vie, de ma vie. En cette année 2004, au moment de commencer, je ne sais pas encore ce que je vais confier à ces pages, et pour ne pas être bridé par un cadre que je me serais imposé prématurément, je les intitule simplement "Impressions". Des impressions, venues d’une tranquille exploration de ma mémoire. Je ne raconte ni une histoire, ni mon histoire. Je ne transcris que des impressions que j’ai éprouvées lors de quelques événements qui m’ont marqué et que j’ai retenus mais dont je ne peux garantir la stricte exactitude historique. Les souvenirs des périodes récentes sont évidemment plus précis mais ils n’ont pas, en revanche, le recul qu’ont les plus anciens. Je me promènerai donc dans mes souvenirs comme j’aime à le faire en parcourant les sentiers de nos campagnes ou encore en regardant la mer et son horizon. Écrire mes cheminements est probablement hasardeux. Je sais que je prends ainsi le risque de décevoir et peut être même de peiner. C’est pourquoi je demande que l’on veuille bien me pardonner au nom de l’amitié.

Première Partie

De l’École communale à l’École navale

Chapitre Premier L’enfance

1- C’était la guerre !
Si loin que je remonte dans ma mémoire j’ai le sentiment de m’être ouvert au monde des adultes vers 1942. Drôle de monde en vérité ! Car mon enfance fut marquée, par la guerre déclarée en 1939 et surtout par les conséquences de la défaite de 1940. Mais à partir de 1943 les réalités de la guerre devinrent véritablement oppressantes pour tous et cette ambiance pesante n’épargnait pas, loin s’en faut, le garçon de 10 ans que j’étais alors. La guerre, je la connaissais, à vrai dire je ne connaissais qu’elle. Interminable, cruelle, humiliante, elle m’était, d’une certaine façon, familière. En écoutant les conversations des grandes personnes je m’efforçais parfois d’imaginer furtivement une France sans guerre et sans occupants, mais ce monde là, que je souhaitais si ardemment, me paraissait procéder d’un idéal inaccessible. Après les premiers revers qui m’avaient profondément révolté et peiné, je suivais tous les jours la lente progression des alliés. La présence des Allemands était une vexation permanente et Dieu sait s’ils étaient présents, installés dans les deux châteaux du Bourg Blanc à quelques centaines de mètres de notre modeste demeure familiale de la campagne de Plourivo près de Paimpol. Cette présence m’offensait mais elle ne me faisait pas peur, j’estimais au contraire que beaucoup trop d’adultes étaient bien timorés, qui, sans cesse exhortaient à la prudence les garçons de mon âge. C’était la guerre. Elle occupait toutes mes pensées quand mon esprit n’était pas absorbé par les contingences du moment : le ravitaillement, et puis surtout l’école, l’école, l’école…La présence pesante et presque tranquille des soldats allemands dans notre paisible hameau bien à l’écart de tout centre apparent

d’intérêt, avait quelque chose d’incongru, voire d’indécent. Les occupants se comportaient comme des propriétaires ordinaires et définitifs des lieux. Les appréciations élogieuses de certains de mes compatriotes qui insistaient sur leur correction m’exaspéraient. Cette situation était insupportable et il faudrait bien y mettre fin en les chassant. Je guettais tous les commentaires qui affirmaient que la victoire des alliés finirait par s’imposer, j’aurais voulu être insensible aux commentaires allant dans l’autre sens, mais ils m’atteignaient profondément. C’était la guerre. Alors que trop de Français affichaient leur résignation, il y avait heureusement dans mon entourage quelques personnes courageuses et d’abord bien sûr, ma mère. Elle faisait face toute seule depuis bientôt trois ans aux difficultés de tous ordres de la période. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir entendu se plaindre. C’est avec son accord que mon père avait quitté la métropole pour combattre, ailleurs, cet ennemi qui nous entourait. J’essayais d’imaginer où pouvaient être maintenant mon père et un de mes oncles, qui avaient rejoint tous deux les Forces Navales Françaises Libres. Je ne manquais jamais d’adresser avant de m’endormir une prière à la Vierge pour lui demander de bien veiller sur eux et de les ramener vivants et victorieux, le plus tôt possible. J’éprouvais pour eux deux et tous les autres "gaullistes" une admiration et une fierté profondes mais contenues. Il avait fallu attendre 1943 pour que les partisans du Général cessent de se taire. Je me souviens avoir subi auparavant, à l’école, des vexations, comme par exemple celle d’être considéré comme fils du "déserteur" ! Déserteur ? Je ne me souviens pas d’avoir douté de l’issue de la guerre. Je me souviens en revanche d’avoir enragé de devoir, à l’école, dessiner le portrait du Maréchal – au fait c’est peut être pour cela que je ne pourrai jamais, par la suite, dessiner quoi que ce soit de présentable. Fin 1943 c’était sûr, le vent avait tourné, les alliés s’étaient repris et marchaient vers la victoire, mais quand donc arriveraient-ils ? De temps en temps un tract largué par les avions anglais remontait le moral des "vrais Français". J’en avais conservé un, longtemps, qui sentait bon l’Angleterre, le revanche, la liberté, la victoire : c’était un tract annonçant la mise en service d’un chasseur allié - le Mustang -

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dont les performances annoncées étaient exceptionnelles. C’était une preuve écrite, s’il en fallait une, que notre libération était entreprise et j’imaginais tout ce que ce nouvel avion pouvait nous apporter. C’était la guerre. J’imaginais tout particulièrement les affrontements cruels en mer avec ces sous-marins allemands qui infligeaient de lourdes pertes aux flottes alliées. J’avais froid dans le dos à l’annonce du tonnage des cargos et pétroliers coulés. Je suivais la progression des alliés sur tous les fronts en écoutant, malgré l’interdiction de l’occupant, la BBC et son émission des « Français parlent aux Français ». Nous avions trouvé une carte d’Italie et nous marquions d’une épingle la position de nos armées. Les débarquements en Afrique du Nord puis en Sicile après les âpres combats de Tunisie étaient autant d’événements acclamés ici comme d’authentiques victoires. La propagande nazie avait beau apposer de grandes affiches montrant la carte d’Italie et un escargot aux couleurs alliées remontant la botte et soupirant, « It’s a long way to Rome ! », cela ne trompait plus personne. Les alliés progressaient partout, les Russes enfonçaient les armées allemandes. Je voyais, au dessus de Paimpol et du camp allemand de Plounez, les raids des bombardiers en piqué de la RAF, attaques accompagnées par les claquements rageurs de la DCA allemande et ponctuées par les explosions sourdes et puissantes des bombes. Les survols des formations de forteresses volantes devenaient fréquents et je m’enthousiasmais en dénombrant les appareils volant en altitude, hors de portée de la DCA, vers de lointaines cibles allemandes. Les annonces de pertes de sous-marins allemands se succédaient depuis quelques mois. Les alliés gardaient la maîtrise de la mer indispensable pour libérer la France. Ici même les occupants allemands du château voisin devenaient de plus en plus vieux, la rumeur rapportait qu’ils revenaient du front russe. Les collabos faisaient, disait-on dans mon entourage, grise mine. L’issue, dont je n’avais, je le répète, jamais douté, était maintenant proche.

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2 - L’Ecole communale de Plourivo (Côtes d’Armor) Cette période 1942-1944 de la guerre devait être aussi pour moi celle d’un choix de vie. Et ce choix s’imposa très tôt et clairement à ma jeune conscience, à tel point que plus tard, adulte, je m’étonnerai de cette lucidité dont j’avais fait preuve étant enfant. Je pouvais en effet suivre la voie habituelle de la plupart des garçons du village, mes compagnons de tous les jours. A cette époque, cette option consistait à suivre le processus scolaire ordinaire du certificat d’études pour entrer dans la vie active comme apprenti. C’était la voie normale et elle s’imposait par son évidente facilité : elle libérait l’apprenti, dès quatorze ans, de la plupart des contraintes qui pèseraient sur le lycéen désargenté que l’autre option promettait. Car cette option - à savoir la poursuite des études secondaires - était bien plus hasardeuse pour les familles aux revenus modestes. Oui, nous étions bien loin de l’objectif annoncé par un ministre de l’Education dans les années 1980 : "80% d’une classe d’âge admis au baccalauréat". J’ajoute que ma sœur Gilberte, de trois ans mon aînée, avait montré l’exemple en entrant en sixième au "collège1 moderne" de Guingamp deux ans auparavant, et ce précédent rendait mon choix absolument évident. Mon orientation était fondée sur une constatation : ceux qui "s’en sortaient" dans mon village, ou bien, avaient un bon niveau d’études, ou alors, étaient soit cultivateurs propriétaires, soit commerçants. Les autres frisaient assez souvent le seuil de pauvreté quand ce n’était pas celui de l’indigence. Avec l’appui total de ma mère et avec sans doute beaucoup d’optimisme ou d’ignorance sur mes capacités, j’avais choisi la seule voie qui me paraissait acceptable, le parcours scolaire. Pas d’alternative, je devais réussir, c’était la seule façon de démontrer que le choix était bon. Car les critiques ne manquaient pas, elles s’adressaient surtout à ma mère qualifiée par ses proches de prétentieuse, voire de folle, quant à moi il m’arrivait de subir quelques rares moqueries sur
- C’était l’appellation du moment des établissements de l’enseignement secondaire de l’Education Nationale.
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cette option d’être un éternel écolier et d’user mes fonds de culotte sur les bancs de l’école (c’était l’expression) mais ces réflexions ne m’atteignaient pas, je considérais plutôt avec pitié mes petits détracteurs. Il faut dire que les maîtres de l’Ecole communale de Plourivo étaient d’un dévouement probablement exceptionnel, servi par une lucidité collective remarquable. A la réflexion je constate maintenant que, dès l’école maternelle je fus mis sur la bonne voie. Je ne crois pas avoir été protégé, je fus simplement intelligemment stimulé pour "sauter" sans dommage les années inutiles. J’ai aussi la certitude que mes parents, et d’abord ma mère, seule présente au moment du choix décisif, furent bien soutenus par des maîtres qui dispensaient patiemment leurs conseils éclairés, sans pour autant exercer une quelconque pression pour imposer leurs points de vue. Je me souviens de certaines impressions souvent ressenties sur le chemin de l’école, vers la grande classe, celle de M Le Vay, le directeur. L’ambiance y est plus que studieuse, surtout pour la douzaine de garçons qui seraient présentés à l’examen d’entrée en sixième en juin 1944 et, plus particulièrement, pour mon camarade Joseph et moi, candidats de surcroît au concours des bourses nationales. Ah ! Ce concours, j’en rêve la nuit, car de son résultat dépendra, je le sais depuis longtemps, mon avenir. La réussite est un billet d’entrée au pensionnat de Guingamp en sixième et synonyme de poursuite d’études secondaires comme le fait actuellement ma sœur Gilberte depuis deux ans. Les études sont chères et seule une bourse complète me permettra d’accéder au collège. Chaque lundi matin il y a l’épreuve reine de la dictée dont dépendra, avec le problème d’arithmétique qui suit, l’ambiance générale de toute la semaine. Je ne suis pas spécialement inquiet, je suis plutôt bon élève, mais, pour le maître, il n’y a qu’un résultat qui soit acceptable : le zéro faute. Plus qu’une condition nécessaire à la réussite au concours, c’est véritablement une question d’honneur, honneur du maître et honneur de l’élève. Alors l’heure est à la concentration et non au trac. Cette concentration sans crispation me servira souvent par la suite, à chaque épreuve scolaire ou académique importante de mon parcours universitaire ou professionnel, une concentration profonde mais sereine, apprise

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et développée dès cette époque. Tandis que je marche d’un bon pas vers le bourg de Plourivo, je vois clairement le déroulement immuable de la matinée et je me dis que, dans quelques heures, j’aurai l’esprit plus léger en revenant pour le déjeuner. Le déjeuner, - que je prendrai avec Georges, mon jeune frère âgé de quatre ans, et ma mère - sera vite expédié. J’apprécie néanmoins cette pause rapide avec les miens même si cela m’oblige à courir pour être à l’heure. M Le Vay est un maître d’une conscience exceptionnelle, non seulement il ne tolère évidemment aucun retard si minime soit-il, mais il commence toujours la classe avant l’heure normale : une heure le matin, une demie heure l’après midi. Le temps est donc compté et comme je n’ai pas de montre, il me faut courir pour assurer. Une illustration de l’état d’esprit de mon instituteur à propos d’une décision qui pourrait être considérée comme anecdotique mais qui fut pour moi d’une importance primordiale. Voici l’événement. Au moment de la constitution du dossier d’inscription au concours des bourses, il fallait, entre autres renseignements, signaler l’établissement scolaire choisi pour les études, soit le Lycée de Saint Brieuc, soit le Collège moderne de Guingamp. Depuis de longs mois j’avais exprimé ma volonté de choisir un autre établissement, l’Institution Notre Dame de Guingamp. Ma mère seule le savait et après réflexion elle avait décidé d’appuyer mon choix, synonyme pour elle de sacrifices supplémentaires alors qu’au moment de la décision en mars 1944 nous n’avions plus, depuis longtemps, de nouvelles de mon père. Nous savions aussi tous deux que nous allions, heurter les convictions profondément laïques de mon instituteur. Au jour prévu, je remets donc le fameux dossier rempli selon mon choix. Le maître en prend connaissance et ne dit mot. Mais dans la soirée, M Le Vay vient chez nous à bicyclette. Je le revois encore alors que je retenais mon souffle, craignant le verdict du maître, à l’autorité incontestée. Il prend alors un ton solennel pour dire à ma mère son étonnement à propos du choix exprimé, ajoutant ce commentaire que je n’ai pas oublié : "Vous comprenez, Madame, je ne veux pas travailler pour le roi de Prusse1". Ce fut l’unique manifestation de son désaccord,
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- c.-à-d. pour des prunes

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car après que ma mère eut confirmé notre option, il n’en fut plus question, ni pendant la préparation des épreuves, ni le jour du concours, ni bien sûr lors de l’annonce du résultat qui consacrait mon succès, mais qui était aussi, chacun le savait au village, la réussite du maître. Quand je vois en cette année 2004 le comportement de certains enseignants, je me dis que ceux là au moins ne sauraient prétendre être les héritiers de ces hussards noirs de la République que j’ai eu l’honneur et le bonheur de connaître dans mon enfance, eux qui, dévoués et désintéressés, ont tant œuvré en Bretagne pour sortir notre belle province de l’illettrisme. Je quittais donc l’école communale en octobre 1944 pour entrer en sixième. La France était libérée, nous avions appris que mon père et mon oncle, combattants de la France Libre étaient en vie, mon avenir s’ouvrait sur une voie libre mais que je savais bien difficile, comme me le rappelaient certaines réflexions pas toujours encourageantes que j’entendais. 3 - La vie de tous les jours Avant de commencer ces lignes j’avais pensé que les conditions matérielles que j'avais connues, enfant ou adolescent, ne pouvaient intéresser qui que ce soit en dehors de moi-même, et je n'avais pas prévu de les évoquer. Mais au fil de divers échanges avec mon entourage, je me suis rendu compte que ce que j'allais écrire serait à certains égards incompréhensible si je ne situais pas le cadre de mon parcours. Il est clair que les conditions que j’ai connues n’avaient à l’époque rien de véritablement exceptionnel mais, elles restent pourtant tout à fait inimaginables pour qui n’a pas vécu dans la réalité et l’intimité de mon terroir natal à cette époque. Les ressources de la famille furent toujours limitées et elles le furent tout particulièrement pendant la durée de la guerre. Les relations avec mon père étaient évidemment rompues depuis que les Antilles Françaises avaient rallié officiellement de Gaulle. Heureusement la compagnie de navigation du bateau1 de mon père continuera à verser une "délégation" jusqu’à la Libération et cette
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- Le pétrolier "LIMOUSIN " de la Compagnie WORMS

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modeste contribution permettra à la famille de survivre dignement. Pour compléter nos ressources ma mère travaillait dans les fermes voisines et moi même je ne ratais jamais une occasion de proposer mes services : gardien de troupeau, aide à la moisson ou encore ramasseur de pommes de terre. Ces travaux à peine rémunérés me permettront surtout de partager les repas copieux servis dans les fermes et d’atténuer ma maigreur de gamin en pleine croissance. Je garde le souvenir d’avoir partagé avec ma mère et ma sœur, dès cette époque, les préoccupations de la survie de la famille. Je ne me souviens pas avoir connu la fameuse insouciance de l’enfance que j’entends souvent évoquer. Mais attention, j’ai toujours été joyeux et heureux de mon sort, persuadé que nous allions, moi et ma famille, nous en sortir, de toute façon. Notre demeure était, je l’ai dit, modeste et je me dois de l’évoquer même si cela me coûte, tant les conditions que je connaissais alors me paraissent maintenant antiques. J’ai lu depuis "Le cheval d’orgueil" de PJ Hélias, j’ai aussi entendu des commentaires étonnés sur les conditions matérielles de son enfance. Lui même laisse entendre qu’il a souffert de ces conditions, ce qui, je le répète, ne fut pas mon cas, bien que j’aie retrouvé dans les descriptions de PJ Hélias beaucoup de points communs avec les conditions matérielles que j’ai moi-même vécues. Nous habitions à plus d’un kilomètre du bourg, en pleine campagne dans un hameau comportant une ferme et quelques autres habitations. Notre cadre était assez exceptionnel : une campagne bien tenue, des champs cultivés et des vergers, un étang, un château et quelques vestiges seigneuriaux que j’aimais à explorer quand l’accès en était libre, c’est-à-dire avant l’arrivée des occupants allemands et après leur départ : une allée autrefois seigneuriale mais envahie depuis par une broussaille dense, un pigeonnier en bon état, quelques fontaines, un bassin de rouissage de lin ou de chanvre, lui aussi abandonné et oublié au creux d’un vallon.

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C’était là en quelque sorte mon domaine privé, ma fortune, d’autant plus insaisissable qu’elle ne m’appartenait pas, un refuge calme et tranquille où je me retirais, solitaire, pour réfléchir, pour bâtir mes projets, pour rêver à l’avenir d’adulte que je préparais avec, je le crois, clairvoyance. Notre maison était entourée d’un grand jardin potager1 où les fleurs avaient aussi leur place. Nous disposions de quelques dépendances pour entreposer la réserve de pommes de terre, de bois et de charbon et aussi pour caser notre petit élevage de lapins, élément important de notre subsistance. L’habitation elle-même comportait deux pièces assez grandes et un vaste grenier auquel on accédait par un bel escalier. Comme nous étions cinq il y avait des lits dans les deux pièces : une cuisine, une autre, plus vaste, servait de séjour sauf les jours de grand froid car nous nous regroupions alors dans la cuisine, en particulier pour les sacro saints devoirs du soir. Il y avait dans chacune des pièces une cheminée efficace ; dans la cuisine, une cuisinière au charbon qui traditionnellement n’était en service que le samedi soir et le dimanche ; enfin dans le séjour, un poêle au bois que l’on n’allumait que lors des grandes occasions ou les très grands froids. Le sol était en terre battue, nous n’avions évidemment pas l’eau courante, mais nous partagions un puits avec la maison voisine ce qui n’était pas un luxe mais constituait un avantage par rapport à quelques autres maisons des environs. Il y avait de nombreuses familles mieux logées que la nôtre mais dans l’ensemble nos conditions n’étaient pas vraiment différentes de celles que connaissaient nos voisins, à ceci près que nous avons subi quand même un handicap majeur jusqu’en 1943, puisque ce n’est qu’à cette date, que notre propriétaire, sans doute pour faire taire les rumeurs désobligeantes, se décida à nous installer l’électricité. Je me souviens de cette installation et de l’arrivée de cette véritable fée, l’électricité, qui allait enfin nous permettre de remiser les vieux éclairages au pétrole dont la lueur incertaine compliquait vraiment mes travaux du soir d’écolier. Non seulement cette électricité changeait nos vies, mais c’était la première intrusion de
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- Deux ou trois ares.

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la modernité : éclairage mais aussi plus tard, poste radio, bouilloire et fer à repasser électriques. C’était le premier palier significatif de notre progression vers une situation qui, j’en étais sûr, allait continuer à s’améliorer. Je ne me suis jamais apitoyé sur les conditions matérielles de mon enfance et pour cause : elles ne me sont apparues rudes que bien plus tard, quand j’ai pu faire des comparaisons. Je connaissais nos ressources et je savais que ma mère gérait notre budget au mieux, nous en parlions de temps en temps en famille. Peu m’importait au fond que ma mise fût probablement très modeste comparée à la moyenne de mes condisciples, je considérais qu’il ne tenait qu’à moi que la situation ne s’améliorât. Comme tous les Français, nous avons subi pendant de longs mois les privations de la guerre, mais nous mangions finalement à notre faim, merci M Parmentier ! A la campagne, les familles de fermiers ne subissaient pratiquement aucune restriction. Nous voyions ainsi, à la récréation ces quelques privilégiés sortir de leur cartable des tartines bien beurrées de pain à la blancheur insolente, tartines qu’ils dévoraient sans vergogne. Ce pain avait été fabriqué à la ferme dans quelque vieux four délaissé depuis des années mais que l’on avait réhabilité pour l’occasion. Bon ! C’était d’autant plus indécent que leurs mères, disaient-ils, leur avaient interdit de partager. Ma réponse était alors celle qui sera, plus tard, toujours la même quand je serai confronté à l’injustice : afficher un mépris tranquille et rechercher l’humiliation des auteurs, par exemple dans le cas présent, en obtenant des résultats scolaires exemplaires, face à leurs médiocres notes de repus. Ma mère s’employait à obtenir des victuailles pour améliorer notre ordinaire. Si nous avions du lait sans difficulté il en allait tout autrement pour les œufs et le beurre qui constituaient, avec le pain, la base de notre alimentation. Nos relations étaient sollicitées et nous aidaient parfois. Le vrai problème ce fut le pain au printemps 1944 : il fallait donner de la farine au boulanger pour compléter la maigre distribution officielle. Heureusement il y avait trois meuniers dans un rayon de quatre kilomètres de notre maison, leurs moulins étant installés au bord du Leff, affluent du Trieux. Ma

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mère et moi nous sommes allés plusieurs fois après le couvre-feu pour tenter d’apitoyer la meunière et le meunier et, ma foi, nous y parvenions au prix d’une attente interminable dictée par la prudence vis-à-vis des patrouilles allemandes. Puis c’était le retour avec nos quelques kilos de précieuse farine, à travers la campagne, hors des chemins, le cœur battant au moindre bruit. J’étais alors très proche de ma mère, et je crois que nous nous encouragions l’un l’autre dans ces expéditions nocturnes. Tout cela n’était que les conséquences des difficultés du ravitaillement et de l’explosion du marché noir. L’autre jour n’avait-on pas demandé à ma mère des tickets de cartes d’alimentation, en plus du paiement, pour obtenir une paire de souliers dont j’avais besoin pour le collège afin de remplacer les sabots de bois que nous portions comme tout le monde à Plourivo ? L’ambiance n’était pas toujours empreinte de fraternité ni de solidarité, mais pourquoi s’attarder sur ces comportements minables alors qu’il y avait par ailleurs, fort heureusement, tant de comportements dévoués voire héroïques ? 4 - La Libération Un jour la nouvelle arriva, celle que nous attendions depuis de longs mois : Ils ont débarqué ! C’est en Normandie ! Notre joie était immense mais elle a fait place sans tarder à une certaine angoisse : vont-ils tenir ? Je me souviens que nous avions une vue assez claire des obstacles que les alliés allaient rencontrer, notre culture militaire, alimentée par les informations diffusées depuis des années par la BBC sur toutes les batailles livrées aux troupes allemandes en Afrique et en Italie, était quand j’y pense assez étonnante. Nous savions bien que les premières heures seraient meurtrières et décisives et nous misions sur la supériorité aérienne. En revanche personne n’avait imaginé l’ampleur des moyens et la coordination extraordinaire des opérations alliées. On ne parlait pas encore du Jour le plus long mais le concept ne nous était pas totalement étranger. Autant que je me souvienne, le débarquement fut localement le début d’une assez grande confusion que je me refusais à admettre tant j’étais fasciné par la délivrance qu’il annonçait. Entre le 6 juin et le 16 août date de la

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reddition locale des troupes allemandes, les événements se succédèrent. Les troupes allemandes stationnées dans notre hameau du Bourg Blanc à Plourivo quittèrent les lieux, et, le cœur battant je pénétrais avec quelques copains de mon âge dans ces lieux interdits et abandonnés précipitamment. Très vite nous avons décidé de prélever dans les baraquements ce qui était accessible et utile : ampoules électriques, interrupteurs, poignées de portes… c’était un moyen, pensions-nous, de nuire à l’occupant, et d’apporter notre modeste contribution à la victoire. Nous nous moquions de la prudence des adultes qui n’osaient pas s’aventurer là ou nous opérions. Plus tard un maquis s’installa dans les deux châteaux, et puis, un jour les troupes allemandes revinrent et l’ensemble du secteur fut le théâtre d’un violent accrochage. J’ai connu ce jour là mon baptême du feu, dans un fracas d’armes automatiques, d’explosions de grenades et de projectiles de mortiers. Les allemands contournèrent notre maison où nous étions blottis autour de ma mère, nous les entendions hurler des ordres dans notre jardin, et nous éprouvions l’angoisse de vivre nos dernières minutes. Heureusement, après quelques heures interminables, tout se calma et dans la soirée nous sortîmes, incrédules, pour une reconnaissance : les maquisards s’étaient repliés semblait-il sans perte, une maison était en flamme et des fermiers nous racontèrent, avec toute l’émotion que l’on imagine, avoir été menacés d’être fusillés. Ce fut la dernière incursion des occupants dans notre voisinage immédiat. La résistance aidée et encadrée par des officiers SAS parachutés dans la région - dont le propriétaire du château1 - prit alors définitivement la direction des opérations. En août une colonne de blindés américains arriva au bourg de Plourivo, je faisais partie évidemment des admirateurs qui entourèrent les G.I., de jeunes américains2, impressionnants de décontraction, de détermination et de gentillesse. Quelques jours plus tard, le 16 août
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- Capitaine de Mauduit. Les Français des SAS (Special Air Services) étaient intégrés aux commandos britanniques parachutés en France pour coordonner les actions de la Résistance et des Alliés. 2 - Très jeunes, par rapport aux soldats allemands que nous avions l’habitude de voir

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1944 notre famille au complet pénétrait dans Paimpol quelques heures après les FFI-FTP et nous participions à la liesse générale. Puis, les jours suivants à Plourivo, ce furent les règlements de compte auxquels j’assistai étonné et attristé : condamnations prononcées sous l’autorité d’un président1 de comité de salut public communiste - qui avait pris immédiatement la direction des affaires de la commune - défilés de quelques jeunes femmes tondues, colères des uns, étonnements des autres, mais discrétion assez générale d’une majorité silencieuse et, non sans raison, plutôt timorée. Comme chacun le sait, cet épisode, vécu dans une ambiance de règlement de compte, ne fut certes pas l’action la plus glorieuse de cette période, mais je pense que les débordements furent chez nous relativement bien contenus. Assez rapidement l’ensemble de la Bretagne fut libéré. Nos compatriotes, un peu plus âgés que mes camarades et moi, se portaient volontaires pour l’armée. Ils étaient dirigés, pour la plupart, vers la poche de Lorient toujours tenue par les allemands ce qui paraissait, aux garçons de mon âge, tout à fait incompréhensible et donc inadmissible… On sait que la garnison allemande de Lorient ne devait se rendre que le 10 mai 1945 ! 5 - La guerre de mon père A la déclaration de guerre mon père, marin mécanicien, est en mer sur un cargo de la compagnie Schiaffino et mobilisé à bord comme tous les inscrits maritimes. Il navigue ensuite sur le "Roussillon" qui est désarmé en mai 1940. En Mars 1941 Il réussit à quitter la France pour Fort de France par Marseille à bord du bananier ’"Belain d’Esnambuc". Il embarque en avril 1941 sur le pétrolier "Limousin". Ce pétrolier effectue plusieurs voyages dans la mer des Antilles et vers New York. de 1941 à 1943. Mon père quitte le "Limousin". en janvier 1944 à New York et embarque sur le pétrolier "Barham" jusqu’au mois de juin 1944. Malade il est,
- Un voyageur représentant de commerce résidant sur la commune et assez discret jusqu’alors, il fut élu maire de Plourivo aux élections suivantes mais son mandat ne fut pas renouvelé.
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dès sa guérison, affecté comme secrétaire à la mission de la Marine marchande française à New York. Enfin en février 1945, démobilisé, il est rapatrié à bord du cargo mixte "Jamaïque" qui rallie Marseille le 31 mars. Finalement, après plus de quatre années d’absence, mon père arrive en gare de Paimpol quelques jours plus tard. 6 - La fin de la guerre Nous avions reçu fin 1944 des nouvelles de mon père. Au début de 1945 il était à New York et s’apprêtait évidemment à "rentrer au pays", selon l’expression habituelle des marins bretons. Je ne trouve pas les mots pour décrire notre joie, mais je me souviens de ce moment intense, vécu en famille. Nous relisions, muets, incrédules, heureux, cette fameuse lettre écrite de sa main, cette lettre attendue depuis si longtemps, depuis plus de trois ans. J’étais déjà au collège quand mon père arriva à la gare de Paimpol un jour d’avril 1945. C’était heureusement pendant les vacances de Pâques ce qui permit à ma sœur Gilberte et à moimême d’aller l’accueillir. Contrairement à Gilberte, je ne reconnus pas mon père et j’en étais très étonné, tant son image m’avait, me semblait-il, accompagné pendant ces quatre ans. Quand à mon frère Georges âgé de six ans, il ne connaissait évidemment pas son père. Tout à ma joie je me souviens que j’avais pourtant au cœur une certaine angoisse : mon père allait-il approuver la décision, prise par ma mère en son absence, concernant le choix de mon collège, choix qui ne correspondait sans doute pas à ses convictions ? Mais rapidement mon père dissipa mes craintes et notre bonheur fut sans nuage. Ce retour d’un "Français libre" passa complètement inaperçu en dehors de notre famille et de quelques proches voisins. La guerre était finie et l’oubli commençait immédiatement son œuvre. Pour l’anecdote, je me souviens que mon père et ses amis Français libres rapatriés et débarqués avec lui à Marseille, avaient été accueillis sous les insultes de dockers. D’une inconscience imbécile, ils les avaient traités de "planqués" et en avaient profité pour leur voler une partie de leurs modestes bagages.

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