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Ingénierie du regard transdisciplinaire

De
308 pages
Le très singulier "mobilier mental" exposé et proposé à l'usage de chacun par cet ouvrage peut désorienter, avant de permettre de se réorienter rapidement! Vues partielle (incomplétude), subjective (autoréférence) et partiale (indétermination) caractérisent tout processus d'observation, mais offrent à l'existence sa consistance, dans notre insurpassable affrontement à ces trois invariants.
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Gérard GIGAND

INGÉNIERIE DU REGARD TRANSDISCIPLINAIRE
L'événement entre incomplétude, autoréférence et indétermination

Préface de Basarab Nicolescu

L'Harmattan

L.Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo. fr halmattan 1@wanadoo. fr @L'Hannattan,2007 ISBN: 978-2-296-03620-8 EAN:9782296036208

REMERCIEMENTS
Il serait banal de dire que cet effort de conceptualisation est le fruit - bien sûr inachevé - d'un entourage et de circonstances atypiques. Pour le fort encouragement vers la validation des acquis de l'expérience, puis Ie Master en sciences de l'éducation puis l'écriture de ce livre, je veux remercier Claire et Marc HéberSuffrin chez qui je fus d'abord un ouvrier pour leurs travaux avant qu'ils m'attirent sur une toute autre piste! Vient alors l'immense contribution de Gaston Pineau, équipé d'assez de patience, de vision et de fraternité pour m'aider à dégager quelques idées de leur gangue. Puis intervient Marie-Pascale Malaterre dont la relecture respectueuse, laborieuse et pointilleuse m'a valu de nombreuses et nécessaires corrections en même temps que des échanges explicatifs et humoristiques, très salutaires à l'intelligibilité. Dominique Dauvert ne s'attendra sans doute pas à ce que son nom fasse partie de ces lignes. Ce compagnon de travail de longue date sur les chantiers n'est pas peu responsable de la continuité de cette recherche par les longs échanges passionnés qu'il a suscités sur le phénomène transdisciplinaire, dans la poussière des gravats! Dans un autre mode, ma famille, Véronique et nos fils JeanFrançois et Etienne ont formé depuis les premiers pas vers cet écrit, l'instance autorisante, attendrie, co-chercheuse, dynamique qui a permis à cet effort de synthèse d'être une aventure filialement solidaire. Le service ainsi rendu par chacun est double. Il concerne l'aide pratique indispensable autour de l'apprenti de son projet mais aussi la manifestation vivante d'une vérification cruciale: La transdisciplinarité circule bien librement entre des domaines de vie réputés sans lien ni dans la forme d'énergie en jeu, ni dans les types d'intelligence sollicités, ni dans les rôles personnels ou sociaux dévolus. C'est cette qualité «multi-niveaux» du regard de chacune de ces personnes qui a tissé une texture de plausibilité puis de confiance absolument indispensable à cet essai d'écriture.

PREFACE
Une pensée des limites

Le livre que le lecteur a entre ses mains est atypique. L'auteur est un artisan, mais il a entamé un cursus universitaire solide. Il est autodidacte, mais sa culture est immense. TIpart de l'étude d'un cas (un colloque organisé dans le cadre de l'association «Démocratie & spiritualité», dont il est membre), mais il fait des incursions vertigineuses - de la philosophie de la physique quantique à la théorie générale des systèmes, de la théorie de la complexité à la transdisciplinarité. Apparemment naïf, Gérard Gigand se demande: «[. . .] comment certaines personnes responsables supposées douées d'une grande intelligence au moins dans l'égoïsme éclairé, peuvent-elles prendre, dans des situations troublées, des décisions en violation si flagrante avec les lois de l'univers» et, à notre étonnement, il trouve une réponse plausible. Les clés de voûte de son analyse sont les notions quelque peu abstraites d'événement, de niveaux de Réalité, de tiers inclus, d'interdépendance, mais tout est écrit avec une grande clarté et même avec beaucoup d'humour. Gérard Gigand ne s'interdit pas d'interroger même la pensée orientale - Lao-Tseu se trouve parmi ses références, à côté d'Edgar Morin ou de Maître Eckhart. Mais il se fonde surtout sur la transdisciplinarité, conçue comme «une méthodologie permettant d'augmenter considérablement notre capacité à modéliser et mettre en œuvre l'événementiel ». Gérard Gigand identifie trois invariants de son analyse: l'incomplétude, l'autoréférence et l'indétermination. Ces invariants lui permettent de bâtir une grille de lecture de l'événement d'une grande richesse. Elle est d'une grande portée épistémologique et même politique. Dans l'esprit de «Démocratie & Spiritualité», Gérard Gigand tente de concilier exigence démocratique et renouvellement spirituel. Le tiers inclus, qui nous permet l'accès

du monde au-delà de la pensée binaire du « oui» et du « non », est ici un moyen essentiel. Les enquêtes des cas sont souvent arides et austères. Celle de Gérard Gigand, tout en respectant la rigueur scientifique, est joyeuse, passionnante, pleine d'humour. Elle débouche sur un espace de liberté, de tolérance et de l'interdépendance des êtres humains impliqués. Gérard Gigand nous fait découvrir la nature des blocages dans l'interaction entre les êtres et aussi les moments de grâce (<< basculement») quand l'énergie de mouvement le circule librement et conduit à « une structuration du regard », dans un processus d'entrée « en intelligence avec ce qui a été toujours présent» mais jusqu'alors caché. L'auteur met en évidence avec pertinence la peur associée au dépassement des contradictions, la nature de cette peur et les moyens pour l'éliminer. Les pages sur ce «basculement » méritent d'être longuement méditées. Si Gérard Gigand cite la fameuse phrase de Korzybski «la carte n'est pas le territoire» c'est pour conclure que « du territoire nous ne saurons jamais rien ». Il y a donc une limitation de notre regard qui ne signifie nullement la défaite de la raison, mais que la raison doit garder la place qui est la sienne. «L'autreté ontologique» fait partie de la rationalité du monde. Les conclusions de l'auteur sont exprimées avec clarté: «L'incomplétude me dit que là d'où je vois, je ne vois pas. L'autoréférence me dit que dans le champ de vision où il m'est donné de voir, je peux provoquer tout ce que je veux voir. L'indétermination me dit que dans le champ de vision dont je dispose, la précision de ma perception des objets est sélective. » Paradoxalement, l'infranchissabilité des limites engendre l'espérance des êtres finis que nous sommes. TIest remarquable de noter, dans ce contexte, l'aisance avec laquelle l'auteur navigue entre les différents niveaux de réalité et entre les différents niveaux de représentation, aisance qui est le signe de la libération de nos multiples conditionnements. «Relier une décision politique ou autre aux lois de l'univers, - écrit l'auteur - c'est en fait, en vérifier

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la cohérence dans le domaine de validité et le niveau de Réalité approprié ». Avec ce livre, un nouveau penseur est né. Un penseur des limites.

Basarab Nicolescu Physicien théoricien au CNRS, Université Paris 6 Professeur à l'Université Babes-Bolyai de Cluj, Roumanie Membre de l'Académie roumaine. Président du Centre International de Recherches et Etudes Transdisciplinaires (CIRET)

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INTRODUCTION

GÉNÉRALE

Ce livre émerge d'expériences dont la clarification a été pour moi, une nécessité impérieuse. Ces expériences ressortent de deux types de situation. Le premier rassemble tout ce qui a constitué mon parcours scolaire très négatif tant au plan des résultats que de l'identité personnelle. La question issue de cette période est la suivante: comment un processus conçu pour le bien de l'apprenant peut-il résulter d'une manière si répandue, en des années d'ennui et de dévalorisation profonde de soi-même? Le deuxième concerne mon vécu dans des situations géopolitiques telles que le Vietnam et le Laos en guerre, l'Afrique du sud et le Zimbabwe au cœur de l'apartheid, les troubles en Irlande du Nord, les relations hindous-musulmans en Inde, HongKong dans les dernières années britanniques, la Papouasie Nouvelle-Guinée à l'heure de l'indépendance ou encore la prise de conscience sociale de la minorité aborigène en Australie; situations dont j'ai pu approcher certains des acteurs lors de missions de formation en ces différents continents au fil des années 70-80. Ma deuxième question est alors celle-ci: Même hors de tout souci d'éthique, comment certaines personnes responsables supposées douées de grande intelligence au moins dans l'égoïsme éclairé, peuvent-elles prendre, dans des situations troublées, des décisions en violation si flagrante avec les lois de l'univers? Ces interrogations sont comme montées en pression en moi au fil des décennies jusqu'à la nécessité de les conceptualiser, pour en repérer quelques clefs. Méditant ces situations à la fois difficiles et passionnantes, minuscules ou planétaires dans lesquelles j'ai été plongé par les
circonstances de la vie

ans -, je me suis posé la question évidente du besoin d'un changement afin que des possibles nouveaux puissent advenir en référence aux aspirations humaines. Ce besoin, me suis-je dit touche au problème du regard sur les choses, et du mien en particulier. Je me suis demandé si nous n'entretenions pas une

- je

suis ouvrier du bâtiment depuis vingt

séparation si étanche et définitive entre les objets entendus au sens large, qu'ils ne peuvent qu'être rivaux; et qu'en était-il de notre relation à la nature? Où commençait-t-elle vue depuis notre corps? D'autres questions découlent des premières: le chemin estil d'apprendre pour comprendre ou plutôt d'apprendre ce qu'on a déjà compris? Si les « anciens» repères pour notre vie ont perdu leur crédit de stabilité, existe-t-il un champ qui puisse toujours orienter notre « aiguille» dans une direction qui reste libre de tous les magnétismes du monde qui affolent nos boussoles? Les binômes ennemis habituels peuvent-ils être remis en cause, même au prix du « bon sens» qui finalement ne réussit pas si bien? Par exemple: succès-échec; force-faiblesse; intellectuel-manuel; chance-malchance; responsabilité-victime; exclusion-inclusion; vie privée-vie sociale; rapidité-lenteur; maîtrise-non maîtrise; vieillesse-jeunesse... Sont-ils des découvertes ou des inventions? Sont-ils d'immuables réalités objectives? L'enjeu existentiel est considérable car je me suis posé la question de savoir si l'objectivité était jamais vraiment possible même l'espace d'une seconde ou si le bonheur de l'émerveillement ne nicherait pas plutôt dans le j eu de l'entrelacs des subjectivités. Dans le foisonnement de ces questions, il m'est apparu qu'elles pointaient toutes vers la notion d'« événement» et que celui-ci était en quelque sorte, dans la banalité de son appellation, la « brique première» de l'entendement. L'événement « contient» toutes les questions qui à son tour le contiennent. Ainsi il me paraît recouvrir à la fois l'ordinaire et l'extraordinaire. Mais si l'événement est ce qui advient, alors tout advient et le terme se fond dans la masse, faute de singularité. Cependant s'il s'agit de l'acception courante de "l'événement", c'est-à-dire de ce qui sort de l'ordinaire, alors il est intéressant d'en comprendre la nature extraordinaire qu'on ne retrouverait pas dans la routine de la vie ou qu'on ne pourrait pas prévoir. Car peut-être n'y a-t-il pas une telle distance entre l'exception et l'ordinaire? La question vaut le coup d'être visitée car si la forme extraordinaire de l'événement s'introduisait dans le courant de tous les jours, son effet de réenchantement transformerait notre vie. 12

Comme tout le monde, j'ai fait l'expérience que les événements sont quelques fois redoutables mais face à eux, la routine revisitée à l'aune événementielle peut s'avérer regorger d'informations capables d'augmenter notre intelligence des situations. Il doit bien s'agir d'une question de regard. Le regard ne change pas les choses mais le changement de regard en révèle de nouvelles. Réenchanter notre vie est évidemment crucial mais cet « événement» que serait le réenchantement est éminemment relationnel et ne saurait se limiter à la première personne du singulier. Ainsi, l'événement touche à l'ordinaire comme à l'exceptionnel, à l'individuel comme au collectif. Les regards personnel et collectif sont tous deux imbriqués. Ce regard qui est à la fois vision personnelle et accord intersubjectif, aurait donc un pouvoir considérable non pas pour changer ce qui est, mais pour diversifier notre vision des éléments de notre environnement, e' est-à-dire. . .ce qui est! Ceci amène « naturellement» à une interprétation du politique qui, au-delà de « l'art du possible» devient « l'art des possibles ». Dans notre condition, le multiple prévaut sur l'un. Il s'agit en fait d'un choix, c'est-à-dire d'un changement de regard qui doit nécessairement signifier un travail qui, pour être quelque fois ardu dans la déconstruction impliquée puis dans l'agencement à nouveau, peut se révéler passionnant parce que démultiplicateur de vision. Ce choix personnel permettrait peutêtre de quitter la malédiction de la «chance perdue» pour appréhender spontanément l'aspect « événementiel» du déroulement de notre vie. Cette mise en œuvre personnelle et collective de l'événement appelle à un apprentissage de l'art de sa conduite dans les situations qui sont toutes «événementielles ». L'art de cette conduite est celui d'un grand jeu! Signifie-t-il maîtriser les circonstances ou repérer un champ pour s'y orienter? Est-ce alors un acte spirituel ou une mise en phase avec l'univers matériel? L'un rejoindrait-il l'autre ?

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La liste de ces questions était suffisante, me suis-je dit. Et voilà qu'une occasion idéale se présentait: une association, «Démocratie & Spiritualité» dont je suis l'un des responsables, avait décidé de tenir une de ses universités d'été sur le thème de «l'interdépendance» entendue comme la relation causale de toute chose à toute chose, au contraire «des» interdépendances sur le dosage desquelles nous avons une influence. TI s'agissait de conduire un échange entre les participants, permettant de mieux comprendre en quoi nous sommes reliés les uns aux autres « intrinsèquement» et quelle incidence cela pourrait avoir sur nos affaires courantes et nos choix de vie. C'était l'occasion rêvée d'aborder toutes ces questions qui nous sont un commun dénominateur, afin d'y voir plus clair. J'ai dû un peu déchanter. En effet, parvenir au choix de ce sujet, élaborer son contenu, trouver un rapport fécond dans l'équipe de préparation, clarifier un minimum la teneur particulière du thème, percevoir un fil conducteur en cours de rencontre, bref, conduire l'ensemble - avant, pendant, après - n'a fait qu'augmenter ma perplexité et la densité de mes questions. En fait, le défi pédagogique représenté par la tenue de cette rencontre et la difficulté d'expression et de compréhension de ce thème m'ont conduit à réfléchir plus avant sur la nature de ce qui se trame dans la conduite des situations événementielles. Peut-être y verrais-je alors plus clair dans mes deux familles de questions du départ. Ainsi ce livre est architecturé autour de cette expérience pédagogique particulière, en association, dont on repère bien maintenant ce qu'elle a de pertinent en tant qu'effort d'élucidation expériencielle et conceptuelle par rapport aux questions évoquées et émergeant de quelques décennies d'existence. Je reviens sur cette rencontre estivale moins pour dire ses conclusions que pour m'instruire de ses insuffisances. C'était peut-être au fond, sa raison d'être: oser tenter d'étudier un processus d'insuffisance. C'est déjà se libérer d'un «binôme ennemi» ! Cependant, un autre phénomène s'est dégagé de ce colloque et qui s'apparente à un «basculement». Quelles que soient les difficultés rencontrées, il s'est produit un « événement» qui peut 14

se décrire comme une accélération dans un temps court d'un nouvel entendement du sujet traité. Certains le confirment, d'autres «n'ont rien vu» ou l'ont« perçu autrement ». Quoi qu'il en soit, il fait suffisamment l'objet d'un accord intersubjectif pour l'étudier de plus près car il révèle un processus plus répandu et plus significatif que je ne l'avais conçu au départ. Au-delà de cette expérience associative, la recherche présentée dans ces pages est avant tout motivée par un souci d'intelligence des modes de l'existence qui s'oriente autant vers la recherche de sens que vers l'opérationnalité d'approches nouvelles notamment dans le domaine de la formation, dans le sens le plus pragmatique de la mise en œuvre et de l'évaluation de celles-ci. D s'agit, par conséquent aussi, d'un travail sur les phénomènes d'auto-interdiction, de transmission des savoirs, et d'autodidaxie. La notion de «mise en œuvre» sera pour moi une ligne de force qui émerge naturellement de mon activité manuelle dans le bâtiment. Quelle est son incidence sur la conduite de situation? Cette mise en œuvre de la conduite implique une pratique et une évaluation de la pratique. Qu'est-ce que conduire et à partir de quoi? Au fil de cet ouvrage nous chercherons les outils nécessaires à la stabilisation non pas statique mais «gyroscopique» des repères de la vision pour appréhender didactiquement les spécificités de l'approche événementielle d'une situation. Quelques notions empruntées au regard du randonneur, à la physique quantique, à la physique relativiste ainsi qu'aux sagesses occidentale et orientale nous permettront de proposer une «métaapproche », sachant que toute méthode de mesure conventionnelle fait s'évanouir tout processus événementiel à l'étude.. .pour en créer un autre. Nous en venons donc au « regard transdisciplinaire » qui nous fait explorer les propriétés du regard de la personne. Cette stabilisation gyroscopique des repères de la vision évoquée plus haut nous conduira à explorer des constantes. Tout au long de ce développement, la cohérence de l'observation des faits nous ramènera constamment à qualifier ces propriétés d'invariantes pour les étudier en profondeur comme clefs du processus relationnel que 15

nous entretenons avec notre environnement tant que nous avons un corps. La longue liste de conjectures évoquées plus haut est le moteur de cette recherche qui s'ancre dans une aspiration non pas à la réponse définitive qui toujours, mène à l'impasse mais à la question tâtonnante qui s' autogénère et s' autorégénère parce qu'elle se nourrit du mystère de la vie. L'exploration de cet écrit ne porte pas sur l'exceptionnel mais sur l'émergence de chefs d' œuvre de l'ordinaire. Maître Eckart nous le confirme du fond des siècles: « Plus une chose est noble, plus elle est commune à tous [...] plus les choses sont nobles, plus elles sont amples et plus elles sont universellest ».

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Maître Eckhart, Sermons, Editions du Seuil, 1974, p.64-65.

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PREMIÈRE PARTIE VISITE D'UNE PROBLÉMATIQUE

CHAPITRE 1

- DE LA SYSTÉMIQUE
T~SDISCIPLUN~TÉ

À LA

Introduction Nous voici à pied d'œuvre pour explorer les pistes évoquées en introduction. TI y a néanmoins quelques regroupements conceptuels à faire dans ce chapitre, afin de préciser ce que nous allons rechercher au cours de l'analyse de cette expérience associative. L'histoire des recherches de la société autour de ces questions va être un substrat édifiant pour ne pas dériver au fil du courant. Ce voyage a déjà été balisé par de nombreux prédécesseurs et des termes communément reconnus ont émergé, qui rendent compte au mieux de l'infinité relationnelle de l'événement. Il sera naturel au fil de ce livre, de mettre ce travail à profit pour nous en éclairer. Ainsi, quand j'évoque «L'entrelacs des subjectivités» dans un enchevêtrement de relations et de niveaux, ce foisonnement nous conduit naturellement à nous instruire de la systémique qui dépasse l'analytique sans l'annuler. Deux de ses lieutenants sont la complexité et le concept de tiers inclus. La complexité émerge du foisonnement et apparaît aujourd'hui comme une science par elle-même. Le tiers inclus doit être exploré par rapport aux « binômes ennemis» et la « séparation si étanche et définitive entre les objets ». Nous nous renseignerons autant qu'il est nécessaire, sur leurs prérogatives respectives qui ouvrent des champs insoupçonnés en matière « d'événement» et de « conduite de situation». Alors que la systémique est un concept scientifique lié à la cybernétique, son « versant» sociologique, celui qui nous intéresse particulièrement ici, est la transdisciplinarité. Devant l'alternative « d'appendre ce qu'on a compris plutôt que d'apprendre pour comprendre », la transdisciplinarité est une approche pédagogique qui présentera pour nous un intérêt fort et que nous différencierons des autres disciplinarités.

La recherche d'un «champ qui puisse toujours orienter notre aiguille dans une direction qui reste libre de tous les magnétismes» fait appel à des constantes, insensibles aux éléments mouvant de l'environnement ou plutôt capables de rétroagir afin de garder une constance de rapport, qu'elle soit dans un système spatio-temporel ou dans un système de valeur. Nous parlions aussi de « stabilité non pas statique mais gyroscopique des repères de la vision ». Cette capacité, nous l'identifierons comme étant une « invariance». Nous lui découvrirons son corollaire qui est la « symétrie» et ses brisures qui règnent toutes deux sur le monde à notre insu. La «question du regard », fil conducteur de ce livre, apparaîtra dans la section concernant l'évaluation. Celle-ci est le corollaire de toute conduite de situation. Ce regard sera notre référence fondamentale. La perspective que donne la communauté des chercheurs et mon questionnement d'origine me conduiront à l'expression d'une hypothèse qui présidera à l'investigation du vécu de cette université d'été. Je pense utile de préciser qu'une telle recherche mettant en œuvre des invariants et des questionnements qui «jouxtent» l'inconnaissable, amène à citer parmi les auteurs, des chercheurs dont l'approche est explicitement spirituelle ou religieuse. La mention du vocable «Dieu» par certaines personnes citées, l'un des mots les plus diversement interprétés sur terre, n'indique en rien l'affirmation d'un choix. Cependant, quand la spiritualité permettra de décrire au mieux des zones limites de l'entendement, il en sera fait «usage» tout simplement. D'ailleurs, la mise en parallèle de références empruntant aux sphères scientifiques, philosophiques, sociologiques et spirituelles, portant sur un même sujet, est une «pluridisciplinarité» souvent très éclairante. Plus le sujet est vaste, foisonnant et à la limite de l'entendement, plus le croisement des types de regards est instructif et ce, par-dessus les siècles. De plus, notre type de recherche nous conduira à «buter» sur le mystère qu'il sera utile de commenter car le vivant plutôt que le méthodologique est la préoccupation de ce livre.

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La «mise en œuvre» de l'événement, évoquée dans l'introduction ne trahit aucunement l'ambition illusoire de domestiquer un mouvement s'apparentant au vol imprévisible des étourneaux mais plutôt la recherche de l'apprentissage d'un rythme toujours singulier permettant d'entrer dans la danse d'une situation. De même, il ne s'agit pas de récuser la méthode analytique de Descartes en tant que telle car c'est elle aujourd'hui qui nous donne les moyens de sa remise en cause, mais remise en cause sélective. Cet itinéraire n'oubliera pas qu'il tient sa légitimité de son questionnement sur des grands sujets tels que l'approche éducative, l'échec scolaire, la construction européenne, les conflits endémiques, le stress, le chômage... Mais aussi, quels peuvent être les apports de l'événementiel et de l'invariance dans la recherche identitaire et la quête de sens? Certainement une déconstruction des certitudes mais sans doute aussi un changement paradigmatique d'angle de vision. Remarque sur le regard Puisque qu'au regard est attribuée une place d'honneur dans ces lignes, il me faut préciser que je n'entends pas par-là uniquement l'acte permis par l'organe biologique de la vision. Une personne aveugle est tout autant concernée par les questions abordées ici et serait encore mieux à même de traiter ce sujet que ne le ferait un «voyant ». L' œil est naturellement associé au phénomène des représentations mais tous les autres sens y concourent également et l'absence de vue ne peut l'empêcher. D'ailleurs, la vue certes plaisante ne diminue en rien notre perplexité sur le processus de connaissance de notre environnement et des phénomènes. Et pourtant, si nous sommes prêts à admettre la subjectivité des quatre autres sens, la plupart d'entre nous avons le réflexe de penser qu'au moins la vue d'un objet nous donne accès à sa réalité objective. C'est cette certitude qui serait ici un obstacle majeur à un autre entendement de la relation. Le non-accès au réel ontologique est posé ici comme une affirmation fondamentale. L'inverse viderait ce livre de toute substance mais tout aussi bien, je crois, d'espérance. Il faut donc comprendre le mot regard

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comme le processus de représentation des objets de notre environnement, au moyen de l' œil, des autres sens et de tout instrument mis à notre disposition. 1.1 - LA SYSTÉMIQUE Par essence, la systémique et la transdisciplinarité se reconnaissent l'une l'autre. La systémique est le fruit d'un long parcours occidental. Elle est familière des orientaux depuis des temps reculés. Ce fruit est souvent considéré comme en rupture avec l'arbre analytique de Descartes, une sorte de mutation sauvage, à partir du tronc commun du réductionnisme. Selon l'apparence il semblerait que les lois de la systémique, son approche, ses conceptions de base ne soient pas compatibles avec le « Discours de la méthode ». Pourtant, lui attribuer un caractère d'étrangeté absolue par rapport à l'approche réductrice serait sans doute nier la systémique elle-même puisqu'elle est née du positivisme. Le principe du réacteur est en discontinuité avec l'hélice mais sans hélice, point de réacteur. Chaque invention prend appui sur la précédente, même dans une discontinuité apparente. Si la systémique nie quoi que ce soit, elle se nie elle-même. L. Von Bertalanffy, ne dit-il pas de la systémique: « Evidemment, la théorie générale des systèmes [...] incorpore à la fois le maintien et le changement, la préservation du système et le conflit interne,. elle est donc adaptée à être le squelette logique d'une théorie sociologique perfectionnée] ». On pourrait envisager cette sociologie comme une transdisciplinarité. Je crois pour ma part que la systémique était contenue en Descartes comme un « gène récessif» tout simplement parce que même si les propriétés de la relation entre l'observateur et l'objet n'étaient pas prises en compte, celles-ci n'en existaient pas moins dans le choix des réductions opérées et sont apparues «à la
I L. Von Bertalanffy in Les combats aux frontières des organisations, Gaston Pineau, Science et Culture, 1980, p.247.

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première occasion ». En effet les accomplissements prodigieux de la méthode cartésienne devaient nécessairement conduire à un questionnement de celle-ci. Les modèles sont souvent « victimes» des perfectionnements qu'ils ont autorisés. Par exemple, quand la mouche drosophile et l'homme partagent la majorité des éléments de leur génome, ce n'est plus dans la réduction permettant cette extraordinaire découverte mais dans les émergences issues des relations complexes entre les éléments du génome qu'on peut repérer le champ dans lequel se joue une telle différence de capacités. Reste encore à en comprendre le mécanisme. C'est la réduction cartésienne qui nous permet de percevoir les limites de celle-ci mais aussi sa validité circonscrite à un niveau de réalité. Il y aurait donc un manichéisme de fait à désigner la systémique comme le positif et l'approche cartésienne comme le négatif. Aujourd'hui, il n'y a pas pire que l'occidental pour décrier son propre système, ses propres politiques, la trop grande simplification des analyses de notre monde complexe. Cette critique commence même à contrarier ceux qui, ailleurs dans le monde, n'ont pas encore profité des avantages matériels des « lumières» tels qu'ils les perçoivent chez nous. Il est donc utile de parcourir à grandes enjambées l'itinéraire de la systémique non pas en opposition mais en « émergences imprédictibles» de l'approche réductionniste. Là sera la meilleure conservation de notre énergie disponible pour notre recherche. Nous pourrons ainsi y percevoir les relations organiques existant entre les différentes étapes de son développement et sa lente mais irrésistible évolution vers la transdisciplinarité. Celle-ci réintègre l'homme non pas comme simple récipiendaire du savoir mais comme partie prenante du processus cognitif. Ces quelques concepts évoqués nous permettront de mettre en commun un vocabulaire et un entendement pour l'exploration et l'analyse de l'événement et de l'invariance dans la troisième partie du livre. Ceci en vue d'un plus grand discernement sur les données de nos problèmes de terrain.

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Il est maintenant utile de retracer rapidementl, avec quelques
repères chronologiques, le parcours du concept de systémique. Elle est la mécanique universelle de l'événement et de l'invariance. Ce concept est le maître de la relation, de la complexité et de l'émergence. TI constitue une référence indispensable. La systémique fait partie de ces notions qui sont synonymes d'univers mais qui émergent à peine dans notre conscient. Son parcours et son mode opératoire ne sont pas sans rappeler celui du zéro en Occident. Celui-ci a fait l'objet d'un veto des instances dominantes du moment, à cause du danger de sa puissance de contradiction des dogmes établis. C'est la puissance du rien. Son inclusion est relativement récente et la prolongation de son absence après deux mille ans d'interdiction pythagoricienne, aurait laissé l'Occident dans la seule fixité positiviste des objets. La systémique emprunte un parcours semblable. Elle émerge à notre entendement comme une matière discrète, omniprésente dans notre univers phénoménal et en préséance à tout autre objet. Elle est une entrée en matière de la relation. Comme le zéro qui permet de quantifier avec le rien, le regard systémique détrône la suprématie de l'objet comme seule réalité. Toute l'attention se porte alors sur l'évanescente relation d'échange avec l'observateur, que je nomme « événement». Il reste frappant néanmoins que cette prise de conscience des apports de ce que nous appelons la systémique reste confinée à une méthodologie « analytique ». Elle est pensée comme un contenu à exploiter et enseignée d'une manière systématique. Ainsi la systémique reste-t-elle un terme savant et peu de personnes s'y frottent ou bienjuge-t-on que sa validité est soumise à l'éphémérité des modes. La systémique prend fin dans la volonté d'annihilation de toute autre approche. Elle ne se fabrique pas en rivale d'autre chose, elle s'accueille en mettant en œuvre par des actes politiques à l'échelle individuelle et sociétale les conditions
1 Pour un développement plus complet, voir mon mémoire de Master 2, «Approche systénlique et ingénierie de l'événement », Gérard Gigand, SUFCO, Université de Tours, 2005. 24

de son actualisation. Elle ne peut se limiter à une inculcation intellectuelle; elle est un champ indivisible irradiant tous les territoires de la vie mais néanmoins soumise, comme tout fait d'observation, à l'incomplétude du regard. Une telle nature des choses pose la question de l'enseignement de l'événement systémique car si on le veut «discipline» il devient un contenu méthodologique et perd « son âme ». Pourtant la question de la mise en œuvre est incontournable aujourd'hui. Il est possible de tracer une frontière autour du concept de systémique et d'en décrire le processus. Beaucoup l'ont fait remarquablement. Par contre, les mots et les modes pédagogiques habituels échouent quand il s'agit de transmettre la mise en œuvre de l'événement systémique d'un être humain à un autre. Ce génie n'habite pas une personne en particulier et sa « révélation» ne saurait être contenue exclusivement dans des mots audibles. En «matière» d'événement relationnel, l'élève est «dans le même bain» que le professeur. Nous n'avons plus affaire à une différence de potentiel instituant un courant d'un point A à un point B mais à un champ qui institue l'interdépendance systémique. C'est le combat entre une pensée courbe et une pensée linéaire. Celle-ci ne peut éviter de se faire encercler. La caractéristique la plus redoutable de l'approche systémique c'est qu'elle n'est opérationnelle qu'à la première personne du singulier. Elle qui est toute englobante ne prend paradoxalement « consistance» que dans les frontières du «je », excluant à jamais l'extériorisation autant du «bien» que du «mal ». Cependant on peut se demander dans un fabuleux paradoxe, si les frontières du «je» ne constituent pas à la fois notre singularité et, par le jeu de l'autoréférence, la seule universalité qui nous soit personnellement représentable. L'enjeu n'est pas mince si l'on pense à la métamorphose culturelle qu'un regard systémique induirait dans toutes les sphères de l'activité humaine tant dans le quotidien qu'en géopolitique. Et pourtant, nous «baignons» dans la systémique mais nous n'en activons que faiblement les circuits. 25

La théorie des systèmes a été élaborée entre les années 1940 et 1970. Elle est liée au développement de la cybernétique qui fut chez Platon, son inventeur, l'art de gouverner. La cybernétique aujourd'hui, c'est l'ensemble des théories et des études sur les systèmes considérés sous l'angle de la commande, de leur pilotage et de la communication. L'informatique est une application de la cybernétique. Quelques jalons C'est au cours de ces dernières décennies que la systémique a vraiment pris son essor. Le «témoin» s'est transmis d'homme à homme et parmi eux: Norbert Wiener, (1894-1964), mathématicien; Karl Ludwig von Bertalanffy, (1901-1972), biologiste; William Ross Ashby, psychiatre, (1903-1972) ; Herbert Alexander Simon, (1916-2001), pionnier de l'intelligence artificielle; llya Prigogine, physicien et chimiste; Heinz von Foerster, (1911-2002), cybernéticien des systèmes complexes en épistémologie génétique. Ces hommes figurent parmi la communauté de chercheurs qui a permis à la cybernétique de s'échapper des laboratoires et des robots pour pénétrer dans la sphère de I'homme vivant et de ses organisations. Jay Forrester, spécialiste des servo-mécanismes, est professeur de management. TIinventa la première mémoire magnétique « ultra rapide ». TItranspose à la gestion des entreprises, les schémas de la cybernétique et crée en 1961, la «dynamique industrielle ». Puis il étend sa démarche aux systèmes urbains. Jacques Mélèse reprendra ses travaux. Celui-ci est enseignant et consultant. Dès 1955, un des pionniers de la recherche opérationnelle en France, il a été un des promoteurs de l'application de la pensée systémique aux organisations, qu'il a formalisée en 1971, sous le nom d'Analyse Modulaire des Systèmes (AMS). Cette très grande généralité d'application fait de la systémique un courant transdisciplinaire, de la physique à la biologie en passant bien sûr par l'information et la communication. Kenneth Boulding, économiste, (1910-1993), fait en 1956 une contribution importante et propose une classification des systèmes

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en 9 niveaux de complexification croissante: objets statiques, structures dynamiques, systèmes autorégulés, la cellule vivante (système ouvert), la plante (spécialisation des fonctions), l'animal (comportement téléonomique), l'homme (interprétation, imagination, auto-finalisé), la socio-culture, le niveau le plus complexe qui inclut tous les autres. Henri Atlan, biologiste et philosophe, énonce: « L'organisation du vivant se situe à mi-chemin entre le modèle du cristal (très ordonné mais inerte) et la fumée (formée de particules « libres» mais dont les formes sont évanescentes) ». En France, Jean-Louis Le Moigne, ingénieur, puis professeur d'université, spécialiste français de la systémique et de l'épistémologie constructiviste écrit La théorie du système général Théorie de la modélisation, aux Presses Universitaires de France. Gerald M. Weinberg se consacre depuis quarante cinq ans, à travailler à l'interaction entre les questions techniques et humaines. Stéphane Lupasco, (1900-1988), fut le premier philosophe à élaborer une vision du monde informée par la physique quantique. Il développa notamment dans Le Principe d'antagonisme et la logique de l'énergie, (1951), le principe du « tiers inclus ». Auteur de quinze ouvrages, son influence fut majeure sur la pensée moderne, grâce à son essai le plus connu, Les Trois Matières, (1960), où Lupasco formule une lecture de phénomènes très divers (physiques, biologiques, mais aussi psychologiques, sociologiques et esthétiques), couvrant l'ensemble du champ de la connaissance. L'école systémique de Palo Alto dans les années 50 aux EtatsUnis démontre que la communication au sein d'un système social est toujours dépendante de données contextuelles de type culturel et qu'elle comporte de ce fait une dimension herméneutique incontournable. Edgar Morin, sociologue, directeur de recherche au CNRS, et philosophe a beaucoup travaillé la pensée complexe et la systémique. Joël De Rosnay est biologiste, d'abord spécialiste des origines du vivant et des nouvelles technologies, puis en systémique et en futurologie (ou prospective).

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Dans la relation entre la systémique et les sciences de l'éducation nous pouvons discerner deux systémiques, de première et de deuxième génération. La première dite plus «dure », est en filiation directe avec la cybernétique. Celle de deuxième génération, perçue comme « douce », accepte de faire le deuil de la prévisibilité au profit de l'intelligibilité. L'objectif est alors de concevoir des modèles qualitatifs, de type topologique, qui permettent d'entrer dans l'intelligence du phénomène et d'orienter éventuellement l'action. Jean-Louis Le Moigne en parle ainsi en la distinguant de la première: «La modélisation analytique ou ensembliste se prêtait bien sans doute à l'appréhension des phénomènes compliqués, compliqués mais prévisibles,. la modélisation systémique s'est développée précisément pour permettre ce passage réfléchi du compliqué au complexe, de la prévisibilité certaine à force de calcul à l'imprévisibilité essentielle et pourtant intelligible] ». Cette seconde systémique est mise en œuvre aux Etats-Unis, notamment au Santa Fe Institute mais c'est surtout en France que son essor semble être le plus grand. Elle est vigoureuse dans ce pays mais doit néanmoins son dynamisme aux sciences de l'action telles que l'informatique, la gestion, la communication, la recherche sur les organisations... et se retrouve particulièrement au sein des sciences humaines. Le passage du qualificatif « dure» à celui de « douce» concernant la cybernétique est le saut qualitatif depuis une commande de mouvements vers une capacité de réactivité du système par rapport aux changements de l'environnement. A ce stade, nous pouvons marier la systémique avec l'événement dont le créateur est le regard de l'homme lui-même car un système n'a pas non plus d'existence objective. Georges Lerbet le formule ainsi: « Qu'est-ce qu'un système? Il n y a pas de système en soi. Comme tout objet scientifique, un système est une construction par un chercheur qui peut, lui aussi, être considéré comme un
1 Jean-Louis Le Moigne, Le constructivisme, ESF, 1994, p.154. 28

système. Il est donc toujours possible d'en construire à l'infini ». C'est du reste ce que remarque E. Laszlo (1981) lorsqu'il note: « Un système dans une perspective est un sous-système dans une autre [...J ». Ainsi, il apparaît qu'un système est une création autoréférente de l'observateur. C'est un point capital que nous reprendrons dans la dernière partie du livre. Georges Lerbet commente ainsi le système: « La seule limite qui s'impose à une telle entreprise (la création d'un système), concerne sa possibilité matérielle, sa pertinence
et son efficacité.

Dans son acception la plus large un système s'entend comme quelque chose de plus ou moins organisé qui est distinct, de quelque façon que ce soit, de son environnement. C'est une totalité gérant par transformation et autoréglage de l'énergie prise au sens large1 ». Nous avons là une entrée à l'approche que nous cherchons à décrire dans ce livre. Nous constatons comment, à partir de la cybernétique, le désir de mettre au point des automatismes dans les machines a trouvé une correspondance chez l'être humain considéré comme un système. Jusque là, les êtres vivants n'étaient pas dissociés de leur apprentissage, et les mécanismes de l'inculcation étaient considérés comme mystérieusement intrinsèques au vivant. Voilà que le phénomène de l'apprentissage, c'est-à-dire la capacité de prise en compte des informations issues de l'environnement devenait théorisable en tant que tel afin qu'on pût en doter aussi bien une machine qu'un être humain. Mieux encore, il en découlait la possibilité d'un échange d'information et donc de formation entre la machine et nous-mêmes dans un protocole expérimental qu'on peut nommer «événement ». C'est ce qui se produit avec l'ordinateur mais c'est aussi ce qui génère une peur quasi identitaire chez nombre de débutants. Ces mots de Gaston Bachelard sont à cet égard précurseurs:
1 Georges Lerbet, Approche systémique et production universitaires, Unmfreo, 1984, p.lS. 29 de savoir, Editions

« Si l'objet m'instruit, il me modifie. De l'objet comme principal profit, je réclame une modification spirituelle. La méditation de l'objet par le sujet prend toujours la forme du projet] ». Une approche systémique ne prétend jamais à l'exhaustivité ni à l'objectivité. Elle conçoit et modélise l'objet d'étude au moins autant qu'elle l'analyse, et ceci à des fins opérationnelles. Gordon Pask conclut: « Toute forme agencée (pattern), d'activités dans un réseau tenu pour cohérent par quelque observateur est un système2 ». C'est donc une «représentation de cohérence» aux yeux d'un observateur qui suffit à conférer à des formes d'activités, la légitimité de système. Nous retrouvons l'autoréférenciation. Quasiment tous les auteurs insistent aussi sur le fait que, pour un système évolué, auto-organisateur, la stabilité n'est que dans la finalisation, la poursuite obstinée du ou des projets, et maintenue par de constantes évolutions organisationnelles. Il s'agit là des prémices de notre «dynamique invariante événementielle », permettant une stabilité issue d'un fourmillement de « mouvements» organisationnels. On peut retenir principalement ceci: L'inertie de l'objet n'est qu'une apparence. Il n'existe que des systèmes dont les délimitations dépendent du choix de l'observateur-concepteur conformément à ses finalités. Ceci vaut pour les objets dits « concrets» mais le sens dit «commun» est très réfractaire à cette notion. Le système n'existe que par les flux qui le traversent et qui mettent ses sous-systèmes en relation évolutive les uns avec les autres. Toutes ces propriétés ainsi décrites, ne ressemblent-elles pas fort à celles qu'on prête à l'homme? Dans « Approche systémique et production de savoirs », Georges Lerbet pose la question de ce livre:
1 Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, 1934, PUF. 2 Gordon. Pask, in Cameron Yovit, dans « La théorie du système général », 1960, p. 233. 30

«A travers le début de cet ouvrage, on a compris que le systémisme tendait à devenir une méthodologie. Ainsi s'intéresse-t-on désormais à l'ensemble des démarches logiques dont le système constitue un paradigme. Comprendre ce paradigme et comprendre cette méthodologie est donc important pour I 'homme de notre temps et tenter de 1y faire accéder est une tâche élucidatrice1 ». L'évocation des extraits de cet ensemble de recherches n'est évidemment pas exhaustive et pourtant déjà fort éloquente sur la force, l'ancienneté et l'intelligence des recherches dans le domaine du traitement de l'événement et de la difficulté à cerner une approche de la systémique. Ces chemins ont été empruntés par plus d'explorateurs qu'on ne le pense, chacun avançant millimétriquement. Mais déjà beaucoup de choses ont été perçues et dites et pourtant la société en général (dont je fais partie !), oppose son inertie. A tel point qu'aujourd'hui encore en 2005, l'évocation de la systémique est accueillie par une moue interrogative. Dans les milieux plus avertis apparaît aussi peu à peu, une distanciation par rapport à l'appellation « systémique ». Ce terme commence à son tour à être chargé historiquement du fait des multiples approches qu'il induit. Il faut aussi intégrer le temps et l'apprentissage en cycle, ce que travaille mal une approche actuelle de la systémique. TI faudrait pour cela prendre en compte les mouvements avec leurs conflits. Le génie insaisissable dans l'œuvre créative que la systémique traduit reste intact. Cependant la perte de «virginité» du terme nous amène à l'explorer par la transdisciplinarité, les niveaux de réalité, la complexité, la notion de tiers inclus qui en constituent des piliers plus précis pour travailler l'événement et l'interdépendance. D'autres pistes sont explorées notamment sous le terme de « noos » relancé depuis les Grecs par Teilhard de Chardin avec la noosphère et repris par Edgar Morin dans le tom 4 «Les idées ». D'autres auteurs comme Marc Halévy ou Joëlle Macrez-Maurel travaillent dans ce sens.
1 Georges Lerbet Ibid. 31

Chacun aspire à travers ses efforts à traduire cette réalité cognitive, mystérieuse, ce souffle, qui met ensemble et en sens.

1.2 - LA TRANSDISCIPLINARITÉ
J'ai rencontré la transdisciplinarité quarante ans trop tard! Plus exactement, je veux parler de la connaissance du concept approprié pour la description pertinente d'un parcours. En fait, elle s'est construite en moi au fil de toutes ces années et c'est pour cela que le terme me parle. Trop tard n'a en fait pas grand sens. Je suis prêt à apprendre la transdisciplinarité parce que je l'ai comprise. A l'époque, je ne savais pas analyser ce qui ne fonctionnait pas entre l'Education nationale et moi. TIs'agissait pourtant bien de cela: on voulait me faire apprendre pour comprendre alors que je souhaitais apprendre ce que j'avais compris. Il ne s'agissait donc pas d'une inculcation, me donnant l'impression d'être «gavé» pour usage ultérieur par la société, mais d'entrer en intelligence intellectuelle, sensible, physique avec un environnement qui, d'une certaine manière, était déjà en moi... en nous. Combien de fois aurai-je constaté chez les plus jeunes, (mais également en séquelles chez mes contemporains, fussent-ils premiers de la classe), une situation semblable mais non repérée et des échecs tout aussi retentissants que les miens! En corollaire de cela, Basarab Nicolescu, chercheur dans ce domaine, évoque la question du cumul des compétences: « Mais la somme des meilleurs spécialistes dans leurs domaines ne peut engendrer, de toute évidence, qu'une incompétence généralisée, car la somme des compétences n'est pas la compétence: sur le plan technique, l'intersection entre les différents domaines du savoir est un ensemble vide1 ». Quelques années plus tôt, Einstein s'exprimait ainsi: «Les excès du système de compétition et de spécialisation prématurée sous le fallacieux prétexte d'efficacité, assassinent l'esprit, interdisent toute vie culturelle et suppriment même les progrès dans les sciences d'avenir. Il importe enfin, pour la
1

Basarab Nicolescu Ibid p.64.

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