Itinéraire d'un avocat engagé (1953-2009)

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Ses études à Sciences Po Paris au milieu des années 50, son engagement communiste, sa rencontre avec son épouse, qui lui fait découvrir le monde juif, la création du Barreau de la Seine-Saint-Denis ou encore celle du Syndicat des Avocats de France... c'est son itinéraire, tant professionnel que personnel, que l'auteur nous invite à découvrir ici. Il nous livre le témoignage de sa vie d'avocat engagé, en banlieue, au service de la population la plus déshéritée, des libertés, des associations, et des syndicats.
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782336259192
Nombre de pages : 290
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Itinéraire d’un avocat engagé

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11924-6 EAN : 9782296119246

Claude Michel

Itinéraire d’un avocat engagé
1953-2009

L’Harmattan

A Nadia, source, lumière, vertu.
…A la cellule des étudiants dřhistoire de la Sorbonne, en 1953, vint nous rejoindre « l’éblouissante Nadia Ténine, récemment disparue, dont le père le docteur Ténine avait été fusillé à Châteaubriant… ». 1

A lřorigine de ce récit, se trouve Jean Philippe Tonneau, sociologue, qui a collaboré avec moi pour la documentation du tome II des Annales du SAF publié en 2009. Il mřa alors suggéré de réaliser des entretiens enregistrés. Une fois transcrits, réécrits et complétés par mes soins, ces entretiens ont fourni les données premières indispensables de ces mémoires. Cet écrit doit donc beaucoup à la contribution stimulante de Jean Philippe Tonneau2. Je suis aussi redevable à Rolande Causse et à Bernard Andreu, deux amis de toujours, pour leur lecture renouvelée, vigilante et constructive du manuscrit. Quřils en soient ici tous les trois sincèrement et très chaleureusement remerciés. De grands mercis aussi à Albert et Claude Hanen, à Guy Konopnicki, à Roland et Lydie Rappaport et à Simone et Alain Roux qui ont bien voulu consacrer du temps et de lřattention au texte et formuler de très utiles observations.

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Claude Mazauric : Histoire et engagement, in Cahiers dřHistoire, Paris, n° 104, juin 2008 2 Jean Philippe Tonneau est né le 24 avril 1980. Il est Attaché Temporaire dřEnseignement et de Recherche (ATER) à lřUniversité de Nantes et membre du Centre nantais de sociologie (CENS). Après une maîtrise de sociologie consacrée aux avocats assurant la défense des étrangers reconduits à la frontière et un Master de sociologie (recherche) centré sur les premières années du Syndicat des Avocats de France, il termine une thèse de sociologie portant sur le SAF : Socio-Histoire du Syndicat des Avocats de France (1970-2005). Il a notamment publié Entre légitimité juridique et légitimité politique. Les relations entre avocats et conseillers salariés aux prud’hommes , in Hélène MICHEL, Laurent WILLEMEZ, Les Prud’hommes, actualité d’une justice bicentenaire, Editions du Croquant, 2008.

Ô divine Mnémosyne

Avant propos
Faut-il lever un lièvre de Haute Provence ou débusquer ce sanglier quřévoquait dans un hommage ambigu le premier Président du Conseil National des Barreaux, Guy Danet, lorsquřil me remit les insignes dřune décoration ? Doit on céder au désir de se raconter sur le tard, de parcourir sa vie avec nostalgie et parfois avec un peu de complaisance ? A quoi bon ? La conjuration de la mort et du néant ? Lřédification des petits enfants ? La conservation de quelques moments uniques et personnels, même sřils manquent dřimportance ou dřoriginalité, qui ont pu de près ou de loin tutoyer lřactualité de lřHistoire du siècle passé et quřon espère ainsi faire échapper à la gomme du temps ? Encore faut-il trouver un éditeur, intéresser des lecteurs. Rien ne garantit évidemment, même de très loin, le succès phénoménal du Cheval d’Orgueil, en 1975, faisant revivre la Bretagne profonde du pays bigouden au XXème siècle. Lorsquřon nřa pas le talent de conteur de Pierre Jaquez Hélias, si on ne jouit pas du brio littéraire de Claude Lanzmann, ses rencontres exceptionnelles, la trame dramatique de sa vie, qui font, en lřannée 2009, courir le Lièvre de Patagonie, si lřon nřa pas, pendant dix ans, contre lřopinion commune, réalisé une œuvre aussi colossale que Shoah, lřentreprise est hasardeuse, sauf le plaisir quelque peu narcissique de se retrouver dans le miroir. Que grâce soit ici rendue à trois historiens de lřAncien Régime, Christian Jouhaud, Dinah Ribard et Nicolas Schapira. Dans Histoire, littérature, témoignage. Ecrire les malheurs des temps 3, ils ont bien voulu requalifier comme « actions par l’écriture » les mémoires des « supposés témoins ordinaires », donnant ainsi crédit à toutes les faiblesses dřauteur.

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Christian JOUHAUD, Dinah RIBARD, Nicolas SCHAPIRA, Histoire, littérature, témoignage. Ecrire les malheur des temps, Paris, Gallimard, coll. Histoire inédit, 2009.

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« Ecriture quasi juridique, écrivent-ils…Juridique, parce qu’il s’agit de fonder des droits, d’armer des luttes administratives, de lester une action individuelle de tout le poids des intérêts publics. Mais quasi – juridique, parce que les acteurs que nous avons vu travailler à mener leur carrière et leurs combats ont inventé et forgé les outils de ce travail en utilisant des ressorts étrangers au droit. Voire : le droit n’est-il pas lui aussi tissé d’actions, et notamment d’actions d’écriture, qui sans cesse déplacent et reconfigurent les possibilités qu’il définit ? «… L’écriture donne au droit la force de sa formalité…pour ceux…qui n’ont ni la possibilité ni la puissance de faire jouer le droit en leur faveur, elle est l’instrument par excellence de l’action – projets de réussite sociale certes, projets politiques à petite échelle également, mais aussi lutte contre les malheurs du temps qui viennent frapper au plus proche. On a vu combien la figuration écrite du malheur peut être une arme qu’on saisit quand il n’y en a pas d’autre : c’est aussi cela, témoigner » (op. cité, pages 187, 188, Vers lřHistoire ?) Muni de ce providentiel viatique universitaire, que nřoserait-on dire et écrire, à ses risques et périls surtout si la question du droit a joué un rôle central dans votre trajet ? Je me suis toutefois astreint à nřévoquer que les personnes, les lieux, les choses avec lesquels jřai pu avoir un contact, un rapport personnel, même sřil a été parfois ténu. Nulle prétention donc à faire lřhistoire du temps présent, mais le souci de conserver la trace de faits de la sphère intime, dřimpressions, de sentiments dont la conservation et la publication peuvent tant soit peu permettre au lecteur de conduire mieux son propre parcours ou de moduler sa réflexion personnelle sur les temps passés. Une rhapsodie, « œuvre faite de pièces et de morceaux » (Le Robert), plus que des Mémoires, pour éviter, comme le dit Pierre Bourdieu4, « l’inclination à se faire l’idéologue de sa propre vie en sélectionnant, en fonction d’une intention globale, certains événements significatifs et en établissant entre eux des connexions propres à leur donner cohérence ». Pierre Bourdieu évoque, à deux reprises, dans son article, « la rhapsodie des sensations singulières» quřil oppose à « l’illusion rhétorique » qui est de tenir lřhistoire de vie comme lřensemble inséparable des événements dřune existence individuelle conçue comme une histoire et le récit de cette histoire. Je me suis efforcé dřéviter toute
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Pierre BOURDIEU, L’illusion biographique, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1986, vol.62, n°1, p.69-72.

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« création artificielle de sens » et de faire transparaître « les mécanismes sociaux qui favorisent ou autorisent l’expérience ordinaire de la vie comme unité et comme totalité ». Jřespère avoir évité autant que possible toute « visée utopique d’exhaustivité » et « l’illusion de la pertinence tous azimuts d’une expérience singulière » que recèle, selon Jean Claude Passeron5, le récit biographique à lřétat brut. Mes expériences ont été finalement des plus diverses, ce qui peut en nourrir lřintérêt mais risque aussi de dérouter le lecteur et de nřobtenir de lui quřune attention parcellaire. Je me suis donc résolu à rompre avec lřordre chronologique. Mon installation à Paris, à dix-huit ans, lřentrée à lř Institut dřEtudes Politiques ouvrent ce récit, avec pour temps fort de cette première partie, très marquée par lřengagement politique, lřadhésion au Parti communiste, la rencontre de mon épouse Nadia Ténine et la naissance de mon fils aîné, handicapé, Denis, la découverte du monde juif progressiste, les débuts de la Résidence universitaire dřAntony et lřaccès de de Gaulle au pouvoir en 1958, le service militaire pendant la guerre dřAlgérie et le putsch de 1961, lřintermède de mon travail au service central du groupe juridique Unilever, les années de responsabilité au groupe communiste à lřAssemblée nationale, lřévolution de mes rapports avec le PC et les leçons tirées de mes voyages dans les pays du « socialisme réel »… La deuxième partie, du début des années 1970 jusquřà aujourdřhui, est axée sur mon activité dřavocat, dans le département de la Seine-Saint-Denis. La création du barreau de la Seine-Saint-Denis, du Syndicat des Avocats de France, du Conseil National des Barreaux, dans laquelle jřai joué un rôle de premier plan pour chacune de ces institutions ; la pratique de la défense des libertés et le service des besoins populaires de droit, le rôle du droit dans la société contemporaine, en lien avec les responsabilités municipales, la question de la sécurité, en forment la trame. Homme ainsi engagé dans le siècle passé pendant plus de cinquante ans, je me sens intimement, intrinsèquement tributaire de mes origines familiales bas alpines, sur les rives de la Durance, de mon enfance et de mon adolescence, dans les Bouches-du-Rhône, au bord de lřHuveaune, puis à Aix-en-Provence avant mon immersion dans la capitale, dans une de ses écoles élitistes et le tourbillon illusoire de la Révolution. Une troisième et dernière partie, en forme de retour en arrière, sera donc consacrée dřune part à cet itinéraire initiatique et
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Jean-Claude PASSERON, Biographie, flux, itinéraires, trajectoires, in Revue Française de Sociologie, 1989, XXXI, p.3-22.

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dřautre part à évoquer famille et amis sans lesquels le cours des choses aurait sans doute été différent. En parcourant mon propre récit, jřai éprouvé la justesse de cette appréciation dřAlain Robbe-Grillet rapportée par Pierre Bourdieu : « le réel est discontinu, formé d’éléments juxtaposés sans raison dont chacun est unique, d’autant plus difficiles à saisir qu’ils surgissent de façon sans cesse imprévue, hors de propos, aléatoires. »6. Ma vie nřest pas ce « conte idiot », « une histoire pleine de bruit et de fureur », comme la définit Shakespeare dans Macbeth, même si le XXème siècle y montre quelques unes de ses hideurs. Est-elle vide de signification ? Le lecteur en jugera. Quant à moi, je ferai volontiers mienne la leçon tirée par Guy de Maupassant dans Une vie: « La vie, voyez-vous, ça n’est jamais ni si bon ni si mauvais qu’on croit ».

«Mais vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau ; Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe, Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe, Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau. " Victor Hugo, La Légende des Siècles, Booz endormi

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Alain ROBBE-GRILLET, Le miroir qui revient, Paris, Les Editions de Minuit, 1984.

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Ière partie : L’engagement communiste
Pendant trente ans, lřengagement au sein du Parti communiste français a constitué la trame de passion et de raison de ma vie au cours de la seconde moitié du XXème siècle.

I - Sciences Po…Paris
En arrivant à Paris, à dix-huit ans, en octobre 1952, jřai plongé dans un monde nouveau. Pour la première fois, jřallais vivre seul dans une immense ville et fréquenter lřInstitut dřEtudes Politiques de Paris (IEP), plus communément appelé, par référence à lřavant guerre, Sciences Po, lřécole de formation des élites de lřEtat, antichambre de lřEcole Nationale dřAdministration (ENA), comme elle y prétendait. Ce nřétait plus du tout le même milieu que celui du lycée Mignet dřAix-enProvence : des noms à particule, des fils dřambassadeurs, des filles de ministres. Laurence Seydoux de Clausonne, fille de diplomate, Marie Thérèse de Mitry, une héritière de la famille Wendel, Michel François-Poncet, neveu de lřambassadeur de France en RFA, Chaudron de Courcelles, par exemple, la future Bernadette Chirac. Chirac lui-même pour sřen tenir à ceux quřénumère le Président dans ses Mémoires.7 Ceux du bas, à Sciences Po, on a fait bloc; souvent dřassez bons élèves, mais pas les plus brillants, sauf un ou deux. On tranchait ; on était différent, par les origines familiales, les moyens financiers, par les lieux de vacances, par les sports pratiqués - on ne fréquentait pas les courts de tennis - par les quartiers où on résidait. Je nřavais pas personnellement à me plaindre à cet égard, puisque, grâce à la recommandation de mon ancien professeur de français Pierre Gay, jřavais pu disposer dřune chambre en location chez une de ses vieilles cousines, une veuve un peu désargentée, dans un appartement sis 75, boulevard du Montparnasse, face à la gare de lřépoque, au sixième étage, au-dessus du Théâtre de poche, à une section de bus de Saint Germain des Près et de la rue Saint Guillaume.

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Jacques CHIRAC : Chaque pas doit être un but, Mémoires, NIL, 2009

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Lřacculturation a été difficile. La rencontre avec les autres élèves se produisait en cours, dans les travaux pratiques, à la bibliothèque. Le sport a joué son rôle dans mon acclimatation: jřai pratiqué un peu de natation, le dos crawlé, en compétition universitaire à la piscine de la rue de Pontoise, avec le club de lřIEP. Mais aussi le petit café proche, rue de Grenelle, où se retrouvaient les passionnés de baby foot… Les conférences de méthode, en année préparatoire, rapprochaient les nouveaux entre eux. Cřétaient des groupes de 25 à 30 avec deux moniteurs, choisis parmi les meilleurs élèves de lřannée précédente. Un professeur dřuniversité et un haut fonctionnaire encadraient chaque conférence, un historien et un financier ou un juriste et un financier. La mienne était animée par lřhistorien de la population, Marcel Reinhard (1899 Ŕ 1973). Il donnait aussi un des cours fondamentaux de lřannée préparatoire. Le deuxième encadrant, M. Raison, était conseiller à la Cour des Comptes. Lřun des deux moniteurs de ma conférence était Jacques Chirac, lřautre sřappelait Perrin. Voir surgir Jacques Chirac au début de cette histoire écrite lřannée où lřancien Président de la République, retraité après deux mandats, publie ses Mémoires et se voit traduit devant le tribunal correctionnel pour son rôle dans les emplois fictifs de la ville de Paris au temps où il était Maire de la capitale, pourrait être aguichant. Il nřen était pourtant rien à lřépoque pour lřélève du banc du milieu de la classe préparatoire de Sciences Po, tant le jeune Chirac cultivait alors le modèle du parfait futur cadre de lřEtat, dans sa manière dřêtre comme de penser. Lřautre moniteur, Perrin, qui est resté dans lřanonymat, nous sollicitait plus. Aussi bien Chirac nřapparaîtra-t-il quřen pointillé, à deux ou trois reprises, dans la suite de ce récit. Dans ma conférence, il y avait notamment un fils de mineur, deux fils de petits paysans, un fils dřouvrier ; deux dřentre eux ont subi en cours de scolarité des accidents de la circulation, si bien quřils nřont même pas fini la première année. Jřai noué des liens dřamitié avec un condisciple, Guy Bois, qui provenait dřune famille dřintellectuels ; son père était décédé et il avait un frère handicapé physique. Il brillait dřintelligence. Il sřest orienté vers lřenseignement de lřhistoire à lřUniversité. On a formé un petit groupe progressiste. Lřaction syndicale dans le cadre de lřAmicale des élèves qui appartenait à lřUNEF, nous a permis de nous affirmer. Le milieu était très bourgeois voire aristocratique, mais il nřétait pas forcément très réactionnaire, loin de là.

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Dřabord, il y avait les professeurs, notamment ceux de lřannée préparatoire, qui délivraient les cours fondamentaux obligatoires. Plusieurs étaient communistes ou progressistes. Pierre Georges (1909 Ŕ 2006) assurait le cours de géographie humaine. Spécialiste de lřéconomie de lřURSS et des démocraties populaires, mais aussi de la géographie des populations, il était précis, concis, documenté et jargonnant Ŕ sa formule sur « les micro cultures sur micro parcelles jardinatoires » réjouissait lř « aquarium », le hall du rez-de-chaussée. Professeur à lřInstitut de géographie, membre de lřAcadémie des sciences morales et politiques en 1980, il publiait beaucoup, notamment aux PUF une série impressionnante de Que sais-je ? Membre du PCF, il ne dissimulait en rien ses opinions. Marcel Reinhard, qui enseignait lřhistoire contemporaine, sřinscrivait dans la grande tradition républicaine de lřhistoire, celle de Georges Lefèbvre auquel il avait succédé à la Sorbonne dans la chaire sur la Révolution. Il devait bien plus tard diriger un mémoire dřétudes supérieures dřhistoire de mon épouse sur la presse de lřépoque révolutionnaire. Le titulaire du cours de sciences économiques, Jean Meynaud (1914 Ŕ 1972), mendésiste, marxisant, était secrétaire général de la Fondation des Sciences Politiques. Même les professeurs qui étaient plutôt conservateurs, appartenaient à une droite ouverte à la réflexion, sensible à la critique marxiste. Charles Morazé (1913 Ŕ 2003) par exemple, qui faisait un cours sur lřHistoire économique et sociale ou JeanJacques Chevallier (1900 Ŕ 1983) qui nous initiait à la littérature politique. Son livre sur Les grandes œuvres politiques de Machiavel à nos jours, publié en 1949 chez Armand Colin, mřa ouvert à la littérature sur la chose publique. Bref, le corps professoral de Sciences Po à lřépoque était éblouissant, une vraie dream team de la pensée politique et sociale. Le grand maître en était André Siegfried (1875 Ŕ 1959), professeur au collège de France, membre de lřAcadémie française, qui a présidé la Fondation nationale des Sciences politiques de 1945 à 1959. Ses cours de géographie humaine ou électorale prêtaient parfois à la caricature, authentique ou quelque peu sollicitée (« Les chinois sont 1 petits, 2 nombreux, 3 jaunes…. » ou encore dans le Tableau politique de la France de l’Ouest, publié en 1913, « le granit vote à droite et le calcaire à gauche »). Son livre sur Les Etats Unis d’aujourd’hui, écrit pourtant en 1927, mřavait séduit par son exactitude sur lřessentiel et sa clarté dřexposition. Je voudrais encore évoquer Ernest Labrousse, généreux et volubile, le pape de lřhistoire économique et sociale, porteur du souffle de la tradition ouvrière, fils spirituel de Jean Jaurès. Louis Chevalier (1911 Ŕ 2001), professeur au Collège de France, auteur de Classes laborieuses et classes dangereuses pendant la première moitié du XIXème siècle. Il emmenait une fois par semaine un petit

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groupe dřétudiants dont jřétais dans les rues du IVème arrondissement de Paris pour y recueillir les graffiti de la vie populaire au XIXème siècle. Maurice Duverger, précurseur de lřétude des partis politiques. Malgré son affichage à gauche, une réputation sulfureuse accompagnait Maurice Duverger pour ses écrits sur le corporatisme et son commentaire trop neutre des lois raciales publiés au début de la période de Vichy. Nous avions évidemment des exposés à faire dans nos conférences, puis dans les groupes de travail fréquentés au cours des deux années suivant lřannée préparatoire. Jřavais opté pour la section Service Public. Très rapidement, mes exposés se sont voulus marxistes. Quand je planchais devant un haut fonctionnaire de la direction du Budget, Jean Saint-Geours, qui avait appartenu au cabinet de Pierre Mendès-France, il me disait : « ça ne tient pas un brin ; moi j’admire Marx, le matérialisme historique, l’explication de l’histoire par la lutte des classes, c’est parfait ; mais en théorie économique, rien ne va plus ». Et puis après, dans le cadre de je ne sais plus quel cours semestriel sur lřhistoire des idées par exemple, je faisais un exposé toujours marxisant et le professeur me disait : « mais non Marx, l’analyse de la plus-value, la baisse tendancielle du taux de profit, la valeur travail, l’exploitation, la paupérisation de la classe ouvrière, tout ça c’est de l’économie, c’est parfait, mais le matérialisme historique ça ne vaut rien ». Même négative, la référence au marxisme était toujours présente en arrière plan. Cřétait il est vrai le temps de Foucault, de Merleau-Ponty, de Sartre. Le PCF de son côté recensait dans ses rangs et dans les organisations satellites des intellectuels prestigieux. Les héritiers au sens de Pierre Bourdieu étaient légion rue Saint-Guillaume, mais depuis quelques années, 1953-54-55, on constatait un apport plus diversifié, notamment parmi les meilleurs élèves, puisquřon accédait à lřannée préparatoire avec deux mentions assez bien ou une mention bien au bac. Ce fut ma porte dřaccès. Une partie des « plébéiens », je lřai déjà évoqué, a eu le réflexe de se retrouver entre soi, avec plus ou moins consciemment une sorte de contre-projet de société. A gauche, parmi les élèves, on rencontrait, peu nombreux, des syndicalistes de lřUNEF et des militants politiques. De rares communistes, quelques membres ou sympathisants de lřUGS, lřUnion de la Gauche socialiste, animée par Gilles Martinet et Claude Bourdet, de Tribune du Communisme de Jean Poperen, très hostile au stalinisme, alors que son frère Claude a longtemps été un membre parfaitement orthodoxe du bureau politique du PCF, des militants dřune fraction dissidente de la SFIO autour notamment dřEdouard Depreux, député de Sceaux, qui allaient former le Parti socialiste autonome, PSA, en 1958. Ces militants de la gauche non communiste devaient progressivement se regrouper entre eux, sur la base dřune opposition à la politique coloniale en particulier le conflit indochinois, à la CED, à la guerre

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dřAlgérie, puis au pouvoir gaulliste, pour former, le 3 avril 1960, le Parti socialiste unifié, PSU auquel adhérera fugacement Pierre Mendès-France. A lřépoque, ces étudiants de bord diversifié se retrouvaient entre eux parce quřils ne possédaient pas les habitus de lřEcole. LřIEP était alors très profondément marqué par le service public, direction les carrières de la haute fonction publique par la porte de passage obligée du concours de lřEcole Nationale dřAdministration, lřENA. La section Service public en était la colonne vertébrale et la section internationale procédait du même esprit. Le culte du service public formait lřossature intellectuelle de la maison et garantissait sa cohésion. Cřest le moment où les communistes se livraient malaisément à une réflexion sur le concept de Nation. La nation par rapport à lřémancipation coloniale, à lřémergence de nations nouvelles, comme en Algérie pour laquelle le PCF, Maurice Thorez en tête, a un temps soutenu la thèse dřune nation en formation, tous les critères dogmatiques de Staline dans la Question Nationale nřétant pas complètement réunis. Réflexion aussi sur la nation, son indépendance, voire sa grandeur, par rapport à la Communauté Européenne de Défense, la CED ou encore face à lřhégémonie américaine. Ce débat sur lřidée de nation a frayé une de mes pistes dřaccès au marxisme. Jřai ainsi éprouvé une brève mais intense période initiale de considération pour Staline qui venait de mourir et dont jřavais une photo affichée dans ma chambre du boulevard Montparnasse. Staline avait écrit en 1913 Le marxisme et la question nationale et sa définition et ses analyses faisaient autorité : « La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue et de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit dans la communauté de culture. » La pensée de Lénine sur le sujet - il avait écrit, en 1913 également, des Remarques critiques sur la question nationale - aurait pourtant permis une approche plus dialectique, plus politique… Une controverse entre idéologies vous rendait légitime rue Saint Guillaume, dans le temple auto-proclamé des idées politiques. Les enseignants étaient sensibles aux vertus du marxisme même sřils les cantonnaient aux disciplines autres que la leur ! De nombreux professeurs étaient dřobédience communiste ou proches, Pierre Georges, le géographe déjà cité, Jean Bruhat, lřhistorien, Jean Baby, lřéconomiste en étaient les figures de proue. Bruhat (1905-1983) se décrivait volontiers comme « un intellectuel plébéien ». Ses manières étaient effectivement très simples. Mais il avait la culture dřun ancien de la rue dřUlm, agrégé dřhistoire, maître de conférences à Paris Ŕ Vincennes. La chaleur de son discours faisait vivre lřHistoire. Baby, fiévreux lui aussi, prolixe, était le doctrinaire de lřéconomie avant de sřéloigner du Parti. Il publiera chez Maspero,
en 1960, Critique de base, le PCF entre le passé et l’avenir, poussant lřiconoclastie

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jusquřà invoquer lřautorité de Lénine contre les thèses sur la paupérisation absolue

de la classe ouvrière soutenues peu auparavant par Maurice Thorez ! Ainsi se nourrissait un rationalisme marxiste auquel je mřidentifiais de plus en plus, en me détachant des influences sartriennes. Une revue comme La Pensée, dirigée par Georges Cogniot (1901-1978), mřa conforté dans cette démarche intellectuelle. Georges Cogniot a joué un rôle pour partie occulte mais très important en ce qui concerne les liens du Parti communiste avec les milieux universitaires et plus largement toute la fonction publique. Ancien normalien, il a longtemps présidé la société des agrégés. Il avait dès la Résistance, en 1943, publié une Esquisse d’une politique française de l’enseignement qui inspirera le programme du Conseil national de la Résistance. Député au long cours (1936 1940, 1946-1958), puis sénateur sous la Vème République (1959-1977), il a été de tous les combats sur lřécole, sur la laïcité, de toutes les controverses sur la franc-maçonnerie dont il était réputé membre influent, par dérogation à lřinterdiction générale faite aux militants communistes dřadhérer à cette société secrète. Il avait même, pour ce qui nous concerne plus précisément, déposé le 20 février 1945 une proposition de loi tendant à réformer lřEcole libre des Sciences politiques ! Cřétait le gardien du temple de la fonction publique. Membre du comité central, il alliait une grande culture traditionnelle, il a ainsi présidé pendant longtemps la société des agrégés de lřUniversité, à une stricte orthodoxie. Il avait traduit à Moscou, en 1956, pour la délégation du PCF au XXème congrès du PCUS à laquelle il appartenait le rapport secret de Krouchtchev quřil tenait pour scandaleux et indigne. Georges Cogniot a exercé une forte influence sur les intellectuels et les cadres intégrés à lřappareil communiste. Jřaimais lire la Pensée qui abordait des sujets souvent peu familiers pour les autres publications communistes ; jřai ainsi tout particulièrement le souvenir dřune étude sur la défense nationale publiée dans un numéro de 1939 récupéré je ne sais comment..!

II - L’adhésion au Parti communiste
On a alors à quelques uns redonné vie rue Saint Guillaume à la cellule du PC ! Elle végétait avec trois ou quatre élèves communistes, de bonne volonté, mais peu convaincants. Leurs rares tracts décalquaient de trop près L’Humanité, sans essayer de sřadapter à lřEcole. Pendant mon année préparatoire, un des axes de la lutte des communistes, cřétait, outre lřaction contre le colonialisme et lřimpérialisme et évidemment les questions sociales, le combat contre la CED. Le projet de Communauté européenne de défense avait germé en pleine guerre froide qui, après le blocus

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de Berlin du 24 juin 1948 au 12 mai 1949, allait trouver son acmé de 1950 à 1953 avec la guerre de Corée. Il sřagissait de permettre le réarmement de lřAllemagne de lřOuest, mais en évitant la résurrection dřune armée allemande autonome, ce qui, cinq ou six ans après la fin de la seconde guerre mondiale, heurtait encore les populations de lřEurope occidentale. Imaginée par Jean Monnet, dans le sillage de la Communauté européenne du charbon et de lřacier (CECA) créée en 1951, lřidée dřune armée européenne unique composée de contingents des six pays membres de la CECA (France, Italie, Bénélux, RFA) et placée dans le cadre de lřOTAN, est mise en musique par le Président du Conseil René Pleven en 1950. Elle sera traduite dans le traité de Paris du 27 mai 1952 rapidement ratifié par ses signataires hormis la France. LřEurope, si capitale pour la paix et le développement, faisait ainsi une entrée par la mauvaise porte dans le registre de mes préoccupations politiques ! En France, lřopinion et les forces politiques sont très divisées sur le sujet. Les gaullistes sont contre, les communistes aussi, les socialistes sont écartelés et majoritairement hostiles, tout comme le Président de la République issu de leurs rangs Vincent Auriol. Lřarmée elle-même prend parti pour ou contre, à lřexemple du Maréchal Juin, sa plus haute autorité à lřépoque. Pierre MendèsFrance8, investi le 18 juin 1954 comme Président du conseil et bientôt engagé dans le processus de paix en Indochine qui devait aboutir à la fin de lřété, adopte une attitude de neutralité et présente le traité à lřAssemblée nationale où il sera rejeté le 30 août 1954 par 319 voix contre 263. A la suite de ce rejet, les Accords de Paris et de Londres de lřautomne 1954 allaient finalement aboutir à la création dřune armée allemande autonome dans le cadre de lřOTAN. Mais entre temps, Staline était mort le 5 mars 1953 et lřheure était à la « détente » sur la scène internationale… Avec Guy Bois et deux ou trois amis, on sřest dit quřil nřétait pas possible de mener efficacement à Sciences Po la lutte contre la CED avec des tracts stéréotypés. On va adhérer au PC, on va prendre la direction de la cellule et on va faire autre chose ; et effectivement on a fait autre chose. Guy Bois qui menait parallèlement des études dřhistoire à la Sorbonne a invité le professeur Renouvin pour animer, dans une salle de Saint Germain-des-Prés, une réunion
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Pierre Mendès-France (1907 -1982) a été lřune des figures les plus marquantes de la IIIème et de la IVème République. Juif, franc-maçon, radical, avocat, aviateur dans les Forces françaises libres, ministre du général de Gaulle avant de sřopposer à lui de 1958 à 1968, il a été lřhomme des Accords dřEvian du 20 juillet 1954 ayant abouti à la paix et à la partition de lřIndochine, de lřéchec de la CED et de lřengagement dans la guerre dřAlgérie. Favorable aux théories économiques keynésiennes, il se verra reprocher par les communistes une propension au pouvoir personnel et refusera quant à lui dřêtre tributaire de leurs voix au Parlement.

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sur la CED. Pierre Renouvin (1893-1974) avait une autorité morale et intellectuelle exceptionnelle. Grand, de belle prestance, lřallure altière, il avait été amputé du pouce de la main droite et du bras gauche dans les combats de la première guerre mondiale, ce qui le bâtissait en héros. Catholique, nationaliste, de droite, honnête homme, son intervention dans le débat a été bien acceptée et nous avons continué ce type de campagne avec des professeurs et des intellectuels dřopinions diverses, hostiles à la CED. Notre étiquette de communistes, peut-être parce que très minoritaires, ne nous a pas porté préjudice ; nous nřavons fait lřobjet ni de discrimination ni de répression. Il est vrai que sřapprochait dans le temps lřarrêt Barrel, rendu par le Conseil dřEtat le 28 mai 1954, annulant la décision qui avait écarté ce candidat communiste du concours dřentrée à lřEcole nationale dřadministration et prohibant toute discrimination à lřentrée dans la fonction publique fondée sur les opinions politiques. La mise à lřécart de Guy Barrel avait eu une grande portée symbolique et avait suscité beaucoup dřémotion. Il était, en effet, le frère de Max Barrel, jeune polytechnicien résistant, torturé à mort par la Gestapo à Lyon en juillet 1944 et le fils de Joseph dit Virgile Barrel (1888-1979), une grande figure niçoise, très respecté, ancien ministre du Gouvernement provisoire à la Libération, élu local et député des Alpes-Maritimes pendant des décennies. Devenu communiste, jřai alors connu une explosion relationnelle. Le PC local appréciait ce type de militant, un élève de Sciences Po ! Dans la structure du Parti, nous relevions de la section du VIIème arrondissement de Paris dont le siège était rue Surcouf, près des Invalides, dans une petite boutique reconvertie et son arrière salle où se trouvait lřindispensable ronéo. Le secrétaire de section, Marty, sans lien de parenté avec André Marty, le secrétaire du Parti, ancien « mutin de la Mer noire », grand et corpulent, fin et souriant, à la vraie dégaine de prolétaire, appartenait à lřImprimerie nationale. Je lřappréciais beaucoup. La cellule de Sciences Po, dans le dispositif communiste, figurait comme cellule dřentreprise. Nous étions deux ou trois qui vendions le dimanche matin l’Huma dimanche au porte à porte surtout aux habitants des chambres de bonne du sixième étage des immeubles cossus proches des Invalides ou sur le marché de la rue de Grenelle. Jřai été un temps la coqueluche de quelques intellectuels communistes du VIIème arrondissement. Rue Saint-Guillaume, jouxtant lřIEP, dans un magnifique hôtel particulier, vivait, avec sa femme Anne, un médecin communiste très célèbre, le docteur Jean Dalsace (1893 Ŕ 1970). Gynécologue réputé, il a présidé le Mouvement français pour le planning familial. Il quittera le Parti en 1956, après lřaffaire du « complot des blouses blanches », les médecins juifs accusés à Moscou dřavoir comploté la mort de Staline et comptera, pendant la guerre dřAlgérie, parmi les signataires du Manifeste des 121 en faveur de

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lřinsoumission. Les Dalsace étaient des amateurs dřart, fréquentant de nombreux peintres et accrochant de belles œuvres dans leur demeure. Ils mřont invité quelques rares fois à dîner. Pénétrer dans « la maison de verre » était un privilège et un régal. Elle avait été achevée en 1931 par lřarchitecte Pierre Chareau, classée monument historique en 1982 et restaurée en 1985 sous les auspices du docteur Pierre Vellay et dřAline Vellay - Dalsace, la fille de Jean et Anne. Pierre Vellay (1919-2007), obstétricien lui aussi très connu, avait été résistant ; il militait au Mouvement de la paix et avait une forte aura dans les milieux intellectuels progressistes. Il a exprimé ses convictions profondes, après un grave accident de la circulation, dans son livre Un homme libre publié chez Grasset en 1985. Ce fut pour moi une période de formation culturelle et esthétique, excitante et accélérée.

III - La naissance de Denis
Cřétait lřépoque où le docteur Fernand Lamaze (1890 Ŕ 1957), obstétricien, affirmait ses thèses sur l’accouchement sans douleur (ASD) à contre-pied de la malédiction séculaire « Tu enfanteras dans la douleur ». Il est alors accueilli avec son équipe : Pierre Vellay, Bernard Muldworf, Roger Hersilie notamment, à la clinique des Bleuets à Paris, appartenant à lřUnion fédérale de la métallurgie CGT qui, en 1952 Ŕ 53, mène campagne avec succès .pour lřapplication généralisée de lřASD. Cette méthode reçoit le soutien efficace de lřUnion des Femmes Françaises dont la présidente Simone Gillot, épouse du maire de Saint-Denis (93) Auguste Gillot, obtient de celui-ci lřouverture dans sa ville dřune clinique pratiquant lřASD. Fernand Lamaze et ses collaborateurs publient en 1956 Qu’est-ce que l’accouchement sans douleur par la méthode psycho – prophylactique ? et de façon quelque peu inattendue le pape Pie XII approuve la méthode le 17 janvier de la même année ! Le parti communiste est très favorable à cette pratique qui met en valeur la science de lřUnion soviétique dřoù le docteur Lamaze lřavait importée. LřASD reposait sur les théories du physiologiste Pavlov relatives à lřintervention du système nerveux supérieur dans les grandes fonctions de lřorganisme. La méthode a été poussée jusquřà lřoutrance en surestimant les effets de la préparation psychique des parturientes ou la participation des futurs pères à cette éducation et à lřaccouchement. Dans les années suivantes, une meilleure maîtrise de lřanesthésie péridurale a ouvert dřautres voies. Une partie du mouvement féministe avait dřailleurs estimé que la méthode conduisait à lřacceptation par les femmes dřune sorte dřaliénation. Mais surtout, le docteur Lamaze qui nřavait jamais adhéré formellement au PCF, avait entre temps refusé de signer la pétition contre « le complot des blouses blanches » ; il nřapprouvait pas les positions adoptées par les

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communistes au cours des événements ayant affecté le mouvement ouvrier en 1956 Ŕ 57. Il a alors été écarté de ses fonctions de chef de service à la clinique des Bleuets et en est, selon sa fille, littéralement mort de chagrin peu après. Lřopposition frontale entre science bourgeoise et science prolétarienne nřa rapidement plus été dřactualité! Tout naturellement, lorsque Nadia, mon épouse, a été enceinte de Denis, notre fils aîné, qui est né le 10 septembre 1956, nous nous sommes inscrits à la maternité des Bleuets et avons suivi la fameuse méthode. Ce fut plutôt désastreux. Ma femme était jugée trop tendue, trop intellectuelle, trop encline à la critique. Le jour de lřaccouchement qui promettait dřêtre difficile puisque le bébé se présentait par le siège, le travail, douloureux, a duré des heures ; lřobstétricien de service, le docteur Hersilie, nřest venu que tard le soir, peu avant lřexpulsion qui sřest réalisée vers minuit. Denis a souffert. Par la suite, lorsquřil sřest avéré quřil avait un déficit mental congénital, lřéquipe médicale de la clinique a imputé à Nadia de lřincompréhension, un comportement trop rigide ! Mais comment comprendre à une époque où le handicap était encore si peu connu ! Le livret médical de Denis, remis non sans difficulté après intervention de la cousine germaine de Nadia, Claude Hanen, neuropsychiatre à Paris, nous a révélé ces jugements peu déontologiques et si peu appropriés, appliqués en outre à la fille dřun médecin communiste, le docteur Maurice Ténine, fusillé à Châteaubriant, un des héros célébrés par le PCF et la CGT dans la plupart de leurs dispensaires et cliniques y compris à la maternité des Bleuets ! Pourtant, notre confiance était alors si forte que pour la deuxième grossesse concernant Laurent, né le 7 juin 1961, nous avons eu recours sans réserve aux soins du docteur Pierre Vellay, alors que sřannonçait une difficulté tenant à un facteur Rhésus négatif qui appelait une exosanguinotransfusion à la naissance. Elle a été pratiquée sans problème à lřhôpital Saint Antoine. Revenons dans le VIIème arrondissement. De nombreux membres de la section relevaient des métiers du spectacle, du cinéma, de la politique. La figure de Madeleine Braun (1907 Ŕ 1980) émergeait du lot. Très distinguée, ayant reçu une formation de juriste, cřétait une femme de culture qui devait codiriger avec Louis Aragon, en 1951, lorsquřelle nřa plus été présentée à la députation, les Editeurs français réunis. Auréolée de son passé de résistante et de viceprésidente pendant de nombreuses années de lřassemblée législative, elle déclenchait pourtant dřâpres polémiques à chaque occasion du renouvellement du comité de section et du choix des candidatures au comité fédéral, lorsque se préparait un congrès du parti. Raymond Guyot lui-même avait été désigné pour « suivre » comme représentant de la direction du Parti la première conférence de section à laquelle je devais participer. Il bataillait avec les délégués afin de faire entériner la proposition négative concernant Madeleine Braun émise une

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nouvelle fois par la commission des candidatures. Se réglait ainsi une des facettes locales des conflits opposant la direction du Parti à certains de ses cadres qui sřétaient illustrés dans la guerre dřEspagne, puis dans la Résistance. Madeleine Braun pêchait doublement par le soutien quřelle avait apporté aux Républicains espagnols, puis par son rôle dans la Résistance, à la direction du Front national. Il lui était reproché à demi-mot les liens quřelle aurait pu nouer avec le BCRA, le Bureau central de renseignement et dřaction gaulliste, à Londres, placé sous la haute autorité du diabolique colonel Passy (André Dewavrin) ! Nouveau militant, je ne comprenais encore goutte à cet imbroglio et nřétais pas pleinement mis dans le secret ! Je me rappelle encore un jeune couple sympathique et ouvert, très accueillant, qui travaillait pour la télévision débutante et le cinéma, des « bobos » de lřépoque par anticipation. Les premiers dîners chez eux, je ne savais pas comment il fallait disposer sur la table la fourchette et le couteau, jřétais très emprunté et parlais peu, mais jřai appris, vite. Ces nouvelles fréquentations mřont rendu plus facile mon évolution à Sciences Po. Finalement; admis en année préparatoire sur mentions au bac, je me suis retrouvé en deuxième année, section Service public, dans un rang moyen à lřexamen. Le diplôme sřobtenait après deux ans de scolarité suivant lřannée préparatoire. Jřai alors été placé, mon diplôme en poche, face à un choix ou du moins je me suis moi-même enfermé dans un dilemme rétrospectivement extravagant :préparer la révolution ou préparer lřEcole nationale dřadministration, la prestigieuse ENA !

IV - La question de l’ENA
A lřépoque, la Révolution, cřétait pour le lendemain : à lřappui la paupérisation absolue de la classe ouvrière, les tensions extrêmes entre lřURSS et les EtatsUnis. La lutte révolutionnaire primait sur tout. Cřétait ma vision de néophyte. Un jeune conseiller communiste au Quai dřOrsay, me répétait que la révolution aurait besoin de hauts fonctionnaires communistes; il proposait de mettre sur pied une « écurie » de formation pour préparer le concours de lřENA afin de concurrencer les écuries payantes qui se multipliaient… Jřai fait le mauvais choix : celui de me consacrer trop à lřactivité militante, avec mon élection au comité de section du VIIème et mon travail à Clarté, le journal des étudiants communistes.

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Pourtant les communistes avaient une approche nuancée de lřENA. Ils ont longtemps laissé planer un doute sur leur contribution à la création de lřEcole, sřefforçant dřaccréditer un rôle décisif à ce sujet pour Maurice Thorez, viceprésident du conseil chargé de la Fonction publique lors de sa création et dřen ravir la paternité à Michel Debré, chargé de mission auprès du Gouvernement provisoire de la République française qui pourtant avait lui - même assumé la direction provisoire de lřEcole en octobre 1945. De nombreux communistes ont peuplé les promotions spéciales issues de la Résistance ; une cellule avait un temps prospéré rue des Saints-Pères, ainsi quřune puissante section CGT animée en 1946 par Simon Nora, futur directeur de lřENA de 1982 à 1986. Les principes qui avaient présidé à la création de lřENA agréaient au PCF: mettre fin aux concours spécialisés pour chaque grand corps dřavant guerre trop souvent tributaires de la cote dřamour ; démocratiser lřaccès sans corporatisme même si un second concours était ouvert aux seuls fonctionnaires ; un enseignement plus diversifié que celui des facultés de droit avec du droit public, de lřéconomie et surtout plus de culture générale et dřouverture au monde ; création dřune filière spécifique dřaccès avec les Instituts dřétudes politiques dont celui de Paris, lřancienne Ecole libre des Sciences politiques ; tenir en lisière le libéralisme responsable de la crise de 1929 et de ses conséquences dramatiques. Lřenseignement de Pierre Mendès-France, en 1950, mettant en valeur les théories de Keynes et les mérites du Plan, avait imprimé une marque durable. A lřENA comme à Sciences Po, on a longtemps considéré que si le système politique et la politique extérieure de lřUnion soviétique étaient condamnables, en revanche, il nřen allait pas de même de son économie planifiée ! Mais en 1954, avec les thèses de Maurice Thorez sur la paupérisation absolue de la classe ouvrière, après lřéviction du concours de lřENA de Guy Barrel ainsi que de deux autres candidats communistes et dřun nationaliste algérien, la réserve à lřégard de lřinstitution de la rue des Saints-Pères, flanquant dos à dos lřIEP de la rue Saint-Guillaume, avait grandi. Pourtant, à la même époque, autour de Jean Pronteau, résistant et membre du Comité central, directeur de la revue Economie et politique, de plus en plus dissidente, lřintérêt pour les questions de lřEtat, de son administration et de son rôle économique sřaffirmait chez les communistes.

V - Nadia enfin !
A vingt ans, jřai rencontré ma femme, Nadia, née à Paris le 19 novembre 1933, militante communiste, on pourrait dire de naissance. Elle mřa ouvert deux mondes, le monde juif que jřignorais complètement, et pour partie le monde communiste.

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Son père, le docteur Maurice Ténine9 avait été fusillé par les Allemands, à 34 ans, le 22 octobre 1941 à Châteaubriant (Loire atlantique). Sa mère, Etlea Galaburda, dřorigine bessarabienne, est décédée en déportation à Auschwitz. Son frère unique, Roland, est mort de maladie, très jeune, en 1940, peu après lřarrestation du docteur Ténine. Celui-ci est venu assister aux obsèques de son fils grâce à une permission et a ensuite regagné le camp, car telles étaient à lřépoque les consignes du Parti… Après lřarrestation de Maurice Ténine, conseiller municipal de Fresnes, Nadia et sa mère ont quitté le cabinet médical dřAntony et se sont repliées vers le Sud, faisant étape chez la famille de Boris Tzanck, qui se cachait aussi près de Poitiers, puis gagnant les Alpes maritimes où la menace dřêtre arrêtées paraissait moins grave. Annette Ténine, prénom quřelle avait choisi, sřest rendue à Nice pour y trouver du travail laissant Nadia chez la famille de Paul Lévy, réfugiée dans la petite commune du Pin, à lřintérieur des terres boisées. Cřest dans ces conditions quřAnnette Ténine a été raflée. Les Lévy était une famille juive aisée. Paul Lévy dirigeait un petit journal hebdomadaire très marqué à droite, Aux Ecoutes , nourri de « tuyaux » sur la vie économique et lřactivité des sociétés commerciales et qui, après la guerre, a épousé les thèses des tenants du colonialisme. Thierry Lévy, son fils, un avocat pénaliste parisien très à gauche, en a hérité à la mort de son père et a radicalement changé, du jour au lendemain, les orientations du journal. Cette révolution copernicienne nřa pas été du goût des rédacteurs ni du lectorat qui a abandonné la publication…Les Lévy, grâce leur en soit rendue, ont ainsi sauvé la vie de Nadia. Elle est restée chez eux un certain temps avant dřêtre accueillie par une femme du pays, à Magagnosc, qui avait besoin de redorer son blason à lřapproche de la Libération. Le Parti communiste et, par le canal du docteur Irène Cornu Ŕ Strozecka lřépouse de lřurbaniste Marcel Cornu, un certain nombre de médecins communistes qui avaient connu son père, ainsi que des organisations juives progressistes, ont contribué financièrement au début à lřéducation de Nadia, lorsquřelle est revenue sur Paris dans la famille de sa tante, Juliette Ténine. Nadia, belle et intelligente, était ainsi une personnalité au passé exceptionnel, une femme rayonnante de volonté et de courage. Son parcours de jeunesse si différent du mien a élargi mes horizons. Sa rencontre pour la vie a été déterminante pour moi.

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Voir en annexe les biographies, mises en ligne par lřAHMO, de Maurice Ténine, de sa sœur Juliette Ténine et de Nadia, les deux premières rédigées par Nadia.

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Nous nous sommes connus en mai 1955 à un bal du GUMS, groupe universitaire de montagne et de ski, une organisation proche du Parti. Nous étions les seuls à ne pas danser ! Mais je lřavais déjà repérée quelques semaines auparavant lors dřune réunion tumultueuse de commémoration de la journée anticolonialiste du 2 février où nous nous étions fait expulser avec pertes et fracas de la salle de lřEncouragement, à Saint Germain des Près, par les troupes étudiantes de Le Pen. Elle était une des rares responsables des étudiants communistes à avoir gardé son sang froid dans ces circonstances agitées. Le soir même de notre rencontre, je me suis installé chez elle, dans une chambre de bonne sans eau ni wc dont elle disposait au 7ème étage, sans ascenseur non plus, dřun immeuble très aristocratique au 97, boulevard Malesherbes à Paris, jouxtant le parc Monceau. Et on ne sřest plus quitté pendant 48 ans, sauf les quelques mois de ma présence sur le sol algérien pendant la guerre, jusquřà ce quřelle soit brutalement emportée en trois jours, à soixante dix ans, par un accident vasculaire cérébral, le 23 novembre 2003. La chambre lui avait été prêtée par un éminent médecin, membre du bureau du Mouvement de la Paix, le docteur Tzanck, qui avait connu son père avant la guerre. Il a fallu pour que je mřen persuade que Nadia me dise quřelle était juive, en mřévoquant sa famille, son enfance et que jřaille souvent déjeuner le dimanche à Nanterre chez sa tante, en présence de son vieux grand-père, Aaron Ténine. Un grand-père tiré de lřimagerie traditionnelle, venu dřOdessa où il était ébéniste, en passant par Alexandrie en Egypte, avant dřéchouer, à la différence de ses frères, à embarquer pour lřAmérique en raison du mauvais état de ses poumons. Chauffeur de taxi à Paris, ancien combattant de la guerre russo-japonaise en Mandchourie en 1904 Ŕ jřai un grand regret de ne pas lřavoir fait parler plus sur une expérience aussi exceptionnelle - patriote français et indéfectiblement admirateur de Staline et de lřUnion soviétique… ! Je me suis rapidement retrouvé au comité de section du VIIè arrondissement ; ma femme de son côté était membre du comité de section du Vè. Elle faisait des études dřhistoire à la Sorbonne. Pour cette raison, mais aussi parce quřà Sciences Po, à part quelques tracts, il ne se passait plus grand-chose, jřai beaucoup fréquenté les communistes du Quartier latin. Les bagarres de rue pour le contrôle de la Sorbonne contre Jean Marie Le Pen et ses partisans dřextrême droite, les militants de la Corpo de droit, rythmées par les événements dřoutre mer, se produisaient quotidiennement aux alentours de la faculté des Lettres. La chute de Dien Bien Phu, le 7 mai 1954, avec la reddition du général de Castries et de ses troupes, les débuts de lřinsurrection algérienne avaient porté la tension à son paroxysme. Les bals du 14 juillet de mes vingt ans, organisés par les pompiers, ont suscité à Paris de fortes appréhensions. Cřétait comme un rituel : on sřattroupait régulièrement à midi pour la castagne, avant dřaller au restaurant

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universitaire (nous avons longtemps Nadia et moi déjeuné au lycée Louis-LeGrand). Jřai ainsi noué des liens nombreux avec des étudiants communistes de la cellule dřhistoire, particulièrement étoffée. Sous la houlette intellectuelle de Jean Bruhat, dřAlbert Soboul, de Germaine et Claude Willard, des Massin Brigitte et Jean (1917 Ŕ 1986), musicologues et historiens, la cellule dřHistoire de la Sorbonne battait depuis des années pavillon haut avec François Furet, Alain Besançon, spécialiste de lřURSS et du communisme, Emmanuel Leroy Ladurie Ŕ son Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 me passionnera pour le pays cathare lors de sa publication en 1975 chez Gallimard Ŕ Michel Vovelle, tant dřautres, suivis bientôt de Roger Bourderon, Claude Mazauric, Lucette Valensi, Antoine Casanova, François Hincker, les Roux, Alain spécialiste de la Chine communiste et Simone médiéviste, qui resteront de nos amis proches, etc. Une belle brassée, dans la tradition de Marc Bloch, de Lucien Febvre, de Georges Duby, celle des Annales, de lřhistoire longue, confrontée au marxisme. Ma réflexion en a été nourrie jusquřà ce que François Furet (1927 Ŕ 1997), devenu directeur de lřEcole des Hautes études en Sciences sociales, ne la douche sévèrement avec Penser la révolution française, en 1978 et l’Essai sur l’idée communiste au XXème siècle, en 1995. Le livre noir du communisme, paru chez Robert Laffont le 30 novembre 2000, a parachevé, plus tard, le chaos idéologique, avec en particulier la polémique déclenchée par la préface du directeur de la publication, Stéphane Courtois. Celui-ci, ancien maoïste, directeur de recherches au CNRS, avait succédé à Annie Kriegel à la direction de la revue Communisme et Nadia qui collaborait à cette revue, avait travaillé avec lui. Un des auteurs, Karel Bartosek, avait participé au comité de défense des libertés en Tchécoslovaquie, autour dřArtur London, comité dont Nadia était la secrétaire. Lřépouse de Bartosek, elle-même historienne, avait été une condisciple et amie de Nadia à la Sorbonne. Dans la querelle, nous tenions plutôt pour la position plus modérée de Nicolas Werth, un des co-auteurs du Livre noir qui avait traité la partie russe de lřouvrage. Ma topique marxiste en a été ébranlée dans ses fondements.

VI - L’Union des Etudiants Communistes (UEC) et la morale en politique
LřUEC nřa été créée quřen 1956. Le premier comité national qui a lancé lřappel à sa constitution était composé de tous les étudiants communistes, membres de comités de section, ceux des Vème et VIème arrondissements de Paris, à lřexception de ma femme qui était membre du comité de section du V ème et de

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moi-même, qui appartenait au comité de section du VIIème et qui était secrétaire de la rédaction du journal Clarté ! Le prétexte avancé sous le manteau par quelques Tartuffe de la direction de la section du V ème était que nous professions, ma femme surtout, une théorie trop libérée sur la morale, les rapports entre hommes et femmes, le rôle des femmes ! Tous ceux qui ont pu connaître Nadia ont témoigné, tout au cours de sa vie, de sa grande dignité, de son sens de lřhonneur, de la rigueur de son comportement, sauf peut être, ceux dont elle avait dédaigné les avances, dans lřéclat de ses vingt ans. Plus de cinquante ans après, jřéprouve encore de cette mise à lřécart un sentiment de dégoût. Nous aurions dû rompre immédiatement et avec fracas avec ces jeanfoutre et ces faux bigots. Mais le devoir de lřengagement révolutionnaire hélas lřemporta sur le moment..! La morale venait alors à la mode pour faire écho aux théories en vogue en Russie, mais surtout pour assourdir lřécho du rapport Krouchtchev au XXème congrès du PCUS et pour contrer les idées décadentes prêtées aux Américains, notamment le malthusianisme. Le livre récent dřun auteur américain, un écologiste, William Vogt qui avait publié en 1948 Road to Survival10 focalisait les critiques. Vogt prônait le contrôle des naissances pour éviter une catastrophe environnementale. Son livre a été la matrice des prophéties apocalyptiques qui se sont alors fait jour sur les risques associés à une croissance démographique débridée. Lors dřune conférence de la section du Vè arrondissement à laquelle jřassistais en auditeur libre, comme le pouvait en principe tout communiste, un conflit dřune rare violence verbale sřest développé à la tribune entre Gabriel CohnBendit, alors membre du Parti, et Raymond Guyot, lui toujours, qui représentait le Comité Central. Gaby Cohn-Bendit défendait des théories favorables au contrôle des naissances et Raymond Guyot, qui était un sanguin, se congestionnait, tapait sur le bouquin de Vogt quřil brandissait en sřécriant « et Vogt camarade, et Vogt, tu oublies Vogt, camarade », des séances terribles. Dans ses Mémoires 11, Pierre Juquin analyse à juste titre cette polémique comme une croisade de diversion au nom de la morale et du prolétariat lancée par Maurice Thorez et Jeannette Veermesch, sur la base dřun rapport de celle-ci devant le bureau politique le 13 avril 1956, pour masquer les résistances de la Direction à mettre en œuvre dans le parti français les leçons du XXème congrès du PCUS, en ce qui concerne la déstalinisation et retarder aussi longtemps que possible la révélation du contenu du fameux rapport secret « attribué au

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Ce livre a été traduit sous le titre La faim du monde, Paris, Hachette, 1950. Pierre JUQUIN, De battre mon cœur n’a jamais cessé, Paris, lřArchipel, 2006.

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camarade Krouchtchev », remis en russe à la délégation française au Congrès dès le 25 février 1956. La discipline communiste était effectivement très stricte à lřépoque se nourrissant du besoin dřappartenance, du sentiment dřêtre engagé dans un combat sans merci avec lřennemi de classe, dans tous ses avatars. Un de mes amis très proches aujourdřhui décédé, Michel Créhange, aimait évoquer un incident qui lřavait opposé à ses débuts politiques à André Marty. Un des militants sous sa responsabilité avait péché contre la morale et Michel devait en rendre compte au prestigieux secrétaire du Parti. Sanction pour Michel, un jeune avocat, responsable politique qui nřavait pas su éviter la défaillance du militant: une gifle à la volée, car on ne tolère pas ce genre dřerreur chez les communistes ! Je profite de cette anecdote pour évoquer le souvenir de Michel Créhange, un des témoins de mon mariage, qui deviendra un très respectable bâtonnier de Metz. Pendant la guerre dřAlgérie, je lui rendais visite de temps à autre le dimanche en stop à Saint-Denis du Sig, distant dřune centaine de kilomètres de la SAS de Sirat, où, sergent, il administrait le bordel militaire de campagne! Nous nřavons pas bien mesuré sur le moment Nadia et moi cet affront et cette injustice surtout moi et jřen ressens encore lřhumiliation.

VII - 1956 et le monde communiste
Jřai encaissé le choc du rapport Khrouchtchev, qui me paraissait tirer un trait sur un sinistre passé et désencombrer les voies de lřavenir, puis celui de la répression à Budapest. Mais jřai du aussi me battre au même moment contre lřextrême droite. Le soir de lřattaque du Comité Central et de L’Humanité, au moment de lřintervention des chars soviétiques à Budapest, je suis allé à Sciences Po. Jřai vu les groupes avec brassards noirs, drapeaux noirs, se former rue Saint-Guillaume, pour aller en rejoindre dřautres. Pour moi, il y avait un combat à mener dans lřurgence. Les fascistes exploitaient des fautes majeures, des crimes du mouvement communiste, mais ils ne voulaient pas du bonheur du peuple, ils ne rêvaient que dřécraser le mouvement ouvrier. La guerre dřAlgérie battait son plein. Après lřespoir né des élections du 2 janvier 1956, Guy Mollet et le gouvernement de Front républicain avaient capitulé dès février sous les tomates des Ultras dřAlger, les rappelés embarquaient à reculons, la discussion sur le vote ou non des pouvoirs spéciaux au gouvernement agitait les rangs communistes Et puis il y avait aussi lřensemble des luttes pour les droits et les libertés que menaient les communistes. Mon choix sur le moment a été clair.

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