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Itinéraire d'un pénitentiaire sous les trente glorieuses

De
190 pages
La prison, lieu mythique, symbole de toutes les peurs, mais aussi de la sécurité puisqu'elle enferme les dangers et en protège la société... Beaucoup ont décrit l'envers des barreaux, les chemins qui les y ont conduits, et parfois ceux par lesquels ils en sont sortis, par la grande porte ou par-dessus le mur. Dans ce document, l'auteur a voulu décrire ce que fut pendant trente-huit années le tête-à-tête entre surveillants et surveillés, et le quotidien à l'ombre des murs entre lesquels habitent aussi le personnel et leurs familles.
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Itinéraire d'un pénitentiaire sous les Trente Glorieuses

L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

@

2009
75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: EAN 978-2-296-06-09146-7 : 9782296091467

Lucien LEMOISSON

Itinéraire d'un pénitentiaire sous les Trente Glorieuses

L'HARMATTAN

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Robert WEINSTEIN et Stéphanie KRUG, L'orphelin du Vel' d'Hiv, 2009. Mesmine DONINEAUX, Man DoudouJemme maîtresse, 2009. François SAUTERON, La Chute de l'empire Kodak, 2009. Paul LOPEZ, Je suis né dans une boule de neige. L'enfance assassinée d'un petit pied-noir d'Algérie, 2009. Henri BARTOLI, La vie, dévoilement de la personne, foi profane, foi en Dieu personne, 2009. Frédérique BANOUN-CARACCIOLO, Alexandrie, pierre d'aimant,2009. Jeanne DUVIGNEAUD, Le chant des grillons. Saga d'une famille au Congo des années trente à nos jours, 2009. Jean BUGIEL, La rafle. Récits de circonstances extraordinaires d'une vie médicale (1936-1994), 2009. Pierre VERNEY, Mon ciel déchiré, 2009. Francine CHRISTOPHE, Mes derniers récits, 2009.

Charles JOYON, Le jeune Français de Vienne. 1943 - 1945,
2009. Bernard LETONDU, Fonctionnaire moyen, 2009. Claude-Alain SARRE, Un manager dans la France des Trente Glorieuses. Le plaisir d'être utile, 2009. Robert WEINSTEIN et Stéphanie KRUG, Vent printanier. 3945, la vérité qui dérange, 2009. Alexandre TIKHOMIROFF, Une caserne au soleil. SP 88469, 2009. Véronique KLAUSNER-AZOULA Y, Le manuscrit de Rose, 2009. Madeleine TOURIA GODARD, Mémoire de l'ombre. Une famille française en Algérie (1868-1944), 2009. Jean-Baptiste ROSSI, Aventures vécues. Vie d'un itinérant en Afrique 1949-1987, 2008. Michèle MALDONADO, Les Beaux jours de l'Ecole Normale, 2008.

«Humble desservant d'une liturgie dont il partage plus les servitudes que les grandeurs. » Georges Picca

Me canaliser dans un métier était déjà m'enfermer Dès ma petite enfance et jusqu'à la fin de ma scolarité, mon père et ma mère n'ont jamais abordé avec moi le sujet crucial concernant mon avenir professionnel. Ils étaient commerçants, donc implicitement je devais tout simplement leur succéder. D'ailleurs, ma grand-mère dramatisait la situation en me disant que mon père allait être désespéré si je changeais d'orientation professionnelle. Ma mère était plus circonspecte sur la question, mais sa grande réserve naturelle et sa solidarité avec mon père lui interdisaient de prendre position sur mon devenir. N'ayant pas une vocation particulière pour le commerce, mais n'osant pas les contrarier dans leur projet, j'ai mimé une adhésion pour leur faire plaisir. Alors tout simplement, j'ai considéré que c'était un devoir que je devais accomplir en leur apportant mon aide sans contrepartie financière; je bénéficiais simplement d'une contribution au coup par coup pour subvenir à mes besoins qui demeuraient à l'époque très modestes. Il ne fallait pas être atteint de la folie des grandeurs. Je ne vivais pas trop mal cette situation qui me donnait une relative liberté mais qui parfois m'angoissait. J'avais l'impression d'être dans un labyrinthe dans lequel je retardais chaque jour la sortie. Néanmoins, j'étais totalement convaincu que cette situation ne pouvait durer et que je devais penser très sérieusement à mon avenir tout en évitant un conflit avec mes parents.

A l'époque, j'étais très motivé pour devenir maître d'éducation physique et aussi fasciné par les techniques afférentes à la photographie et à la cinématographie. Dans le domaine relationnel, malgré mon penchant pour la solitude, j'avais beaucoup d'amis, parmi lesquels un nombre important d'Italiens, de Polonais, de Russes, de Hongrois, ainsi que d'autres nationalités minoritaires, qui avaient également toute ma sympathie et mon amitié. Certains d'entre eux faisaient partie du même club sportif que moi, que ce soit l'Union sportive ouvrière de Mondeville où je jouais au football ou l'Union sportive normande où je pratiquais l'athlétisme. Ils étaient tous parfaitement intégrés et avaient des qualités physiques parfois exceptionnelles. Leur présence dans la proche banlieue caennaise était due à l'implantation d'une importante usine sidérurgique, la Société métallurgique de Normandie, qui employait à l'époque plus de cinq mille personnes, dont la plupart habitaient des cités pavillonnaires, mises à leur disposition par leur employeur, au lieu dit « le plateau ». Ce brassage de nationalités était pour moi une découverte car chacune d'entre elles faisait des efforts pour conserver et respecter les us et coutumes de son pays d'origine, notamment au niveau culinaire où les particularités étaient nombreuses. Je n'ai jamais eu connaissance de tensions entre elles. D'ailleurs, il n'était pas rare que des mariages aient lieu entre deux personnes de nationalité différente; cela apparaissait comme normal; il n'y avait aucune ségrégation apparente entre elles. Au niveau politique le parti communiste était dominant et faisait du prosélytisme dans les rues par hautparleur en invitant la population à se rendre à des réunions publiques à la Maison du peuple. Malgré cela, la foi chrétienne était très présente dans la vie de la cité. Elle était portée avec une grande ferveur par les prêtres 10

ouvriers de la Mission de France qui exerçaient leur sacerdoce avec générosité en assistant les plus pauvres et en organisant des activités culturelles et ludiques pour les plus jeunes d'entre nous, notamment des séances de cinéma et des causeries sur la religion et sur la vie en société. C'est dans ce contexte que j'ai passé une partie de ma jeunesse et que ma propre situation s'est débloquée d'ellemême par mon départ au service militaire dont la durée a été de vingt six mois. J'ai été incorporé au Camp d'Auvours, près du Mans, pour y faire mes classes au 505ème Régiment du Train. Par la suite, étant sportif de bon niveau, j'ai fait l'objet d'une mutation au Centre sportif des forces armées puis au Bataillon de Joinville, qui étaient respectivement implantés à la Redoute de la Faisanderie et à la Redoute de Gravelle, situées dans le Bois de Vincennes. Après des manœuvres militaires au Camp de Sissonne dans l'Aisne et au Camp de Frileuse à Beynes dans les Yvelines, j'ai été envoyé en Algérie. Le bataillon de Joinville assurait sa présence en Algérie par rotation d'une compagnie tous les six mois. Se trouvait dans l'effectif de la compagnie que nous avons relevée le célèbre coureur cycliste normand Jacques Anquetil, cinq fois vainqueur du Tour de France, qui se trouvait en instance de départ pour rejoindre la métropole. Le Centre sportif des forces armées et par la suite le Bataillon de Joinville avaient pour vocation de permettre à des jeunes gens qui pratiquaient une spécialité sportive au sein d'un club et dont les résultats paraissaient prometteurs de pouvoir continuer à améliorer leurs performances pendant leur service national, et éventuellement d'être sélectionnés dans l'équipe de France militaire. Chaque activité sportive était représentée par une section dont l'effectif variait selon la nature de la spécia11

lité pratiquée; j'étais affecté à la section athlétisme. Je pratiquais le lancer du marteau, avec pour entraîneur un spécialiste de l'Institut national des sports, placé sous la houlette de l'entraîneur de l'équipe de France d'athlétisme, Joseph Maigrot, qui était un homme très sympathique, dynamique et d'une grande exigence pour les athlètes qu'il entraînait. C'était un homme d'exception, entièrement absorbé par son travail, dont l'objectif était de découvrir des individus suffisamment doués pour en faire des champions, notamment de grands sprinters, dans les spécialités reines de l'athlétisme le 100 et le 200 mètres. Un planning d'entraînement hebdomadaire était établi et remis aux moniteurs de l'Institut national des sports où nous nous rendions chaque jour, bénéficiant également de ses installations et de son matériel sportif, mis à notre disposition. Il y avait dans l'ensemble une très bonne ambiance. Elle se trouvait affectée par la présence de champions connus, dont le narcissisme pouvait devenir parfois pesant au sein des groupes. Très peu de temps après mon service militaire, j'ai eu la chance de me marier avec une jeune personne intelligente, très volontaire et organisée, avec laquelle j'ai vécu trente-quatre ans, qui m'a apporté un soutien sans faille en m'encourageant et en m'aidant dans ma progression professionnelle, discrètement mais efficacement. D'ailleurs, c'est mon épouse qui m'a encouragé à poser ma candidature à l'emploi de surveillant auxiliaire de l'administration pénitentiaire. Mes parents ont été obligés d'admettre cette orientation professionnelle, qu'ils ont toujours fait semblant d'ignorer, en ne me posant aucune question relative à mon activité au sein de ladite administration.

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La mère de mon épouse étant elle-même surveillante, ainsi que ses oncles et tantes, ces relations familiales m'ont permis d'avoir un premier éclairage sur l'institution, d'entendre évoquer ses us et coutumes, ainsi qu'un certain nombre d'anecdotes sur la vie carcérale. Ces membres de ma belle-famille ayant officié pendant leur carrière dans les établissements pénitentiaires de Rennes, Caen, Haguenau, Fresnes, Rouen, La Roquette, ont été tous confrontés à des situations exceptionnelles, et notamment pendant la guerre d'Algérie, où étaient incarcérées dans les quartiers de prisons pour femmes des détenues algériennes qui avaient commis des actes de terrorisme dans le cadre de la lutte pour l'indépendance de l'Algérie menée par le FLN. D'une manière générale, ces discussions éveillaient ma curiosité sur ce monde insolite et autarcique où la nature humaine de chacun, surveillant et surveillé, restera toujours pour l'autre une énigme. Il faut savoir que lorsque l'on pénètre dans ce milieu avec l'œil du profane, on a des difficultés à croire que certains détenus dont le discours est parfois empreint de bon sens et dont l'apparence physique apparaît tout à fait normale aient pu passer à l'acte en commettant des délits graves pour la plupart. Comment s'imaginer que ces détenus polis, tranquilles, vaquant aux tâches quotidiennes de la prison, aient pu commettre les faits terribles portés sur leur fiche pénale?

Mes premiers pas dans le labyrinthe pénitentiaire Ma première visite du milieu carcéral a été le Centre de détention de Caen où je fus convoqué pour y passer la visite médicale, afin de compléter mon dossier de candidature.
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Après avoir franchi les multiples grilles et portes, j'ai rejoint un monumental bâtiment de détention où étaient situés les locaux de l'infirmerie, qui étaient initialement des cellules transformées en salles de soins. J'ai eu spontanément l'impression de me trouver sur une autre planète dans une vie centrée sur l'organisation du temps, dont la durée se trouve systématiquement allongée par un environnement architectural punitif. J'apercevais au loin les silhouettes des condamnés vêtus d'une tenue pénale marron foncé, qui apparemment se rendaient sur leur lieu de travail, en empruntant les coursives, laissant derrière eux les portes de leurs cellules ouvertes. J'entendais au loin le tintement très sonore des clés du surveillant qui procédait, après leur départ, à leur fermeture. Les installations intérieures de ce quartier de détention comprenaient trois ou quatre niveaux disposés en galeries où étaient alignées des deux côtés de nombreuses cellules. Ce contact très succinct avec l'univers carcéral ne m'a pas vraiment impressionné (il est vrai que j'y avais été familialement sensibilisé) mais il a interpellé ma conscience et mon questionnement pour le futur.. ... Pourrais-je m'adapter à ce milieu pour le moins spécial, dans lequel il doit être très difficile de vivre ?... Comment trouver mes marques et me situer par rapport aux détenus?.... Comment me familiariser avec la gestion des clés qui me seront confiées pour maîtriser la fermeture des installations coercitives, le dispositif de fermeture des cellules, les grilles et les portes de sécurité et bien d'autres problèmes qu'il m'était impossible d'énumérer compte tenu de ma méconnaissance du milieu carcéral?

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Il ne me restait plus qu'à attendre que l'administration pénitentiaire me convoque, sous réserve qu'elle retienne ma candidature.

Mon arrivée aux Prisons de Fresnes en novembre 1961 Courant novembre 1961, convocation en poche, je pris le train à la gare de Caen pour me rendre à ParisSaint-Lazare et de là, le métropolitain, direction Porte d'Orléans où je montai à bord du célèbre autobus 187. La plupart des voyageurs se rendaient à Fresnes et descendaient à la station « LIBERTÉ» située en face de l'entrée principale des Prisons de Fresnes, devenues depuis le Centre pénitentiaire de Fresnes. Je pénétrai pour la première fois dans le domaine pénitentiaire de Fresnes qui me semblait très bien entretenu avec ses longues allées engazonnées et ombragées par la présence de petits arbres taillés en boule. L'harmonie de l'ensemble donnait la sensation de se trouver sur un site hospitalier. En face des trois établissements principaux un nombre important de logements de fonction avaient été édifiés depuis belle lurette et réservés pour la plupart d'entre eux au personnel d'encadrement, me semblait-il. Je rejoignis le Grand Quartier, pour me présenter au surveillant-portier qui procéda au contrôle de mon identité et du document administratif sur lequel figurait l'arrêté de ma nomination en qualité de surveillant auxiliaire. J'ai eu l'impression en accomplissant ces formalités de recommencer mon incorporation au service militaire. Il y avait d'ailleurs des similitudes dans le port de la tenue réglementaire et dans l'organisation du service, notamment les factions des surveillants armés dans les miradors.

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Chaque membre du personnel de surveillance était coiffé d'une casquette ornée de galons très ostentatoires matérialisant son grade. Ce couvre-chef obligeait de facto chaque agent en tenue à saluer de manière militaire ses supérieurs hiérarchiques et également les autorités judiciaires et administratives, ainsi que toute personne étrangère à l'administration pénitentiaire. Un surveillant m'a accompagné jusqu'au bureau du chef de détention qui m'a reçu sans considération particulière, s'entretenant très succinctement avec moi sur mes origines. Alors que je me trouvais en tenue civile, il a désigné son adjoint pour me faire visiter l'établissement. Sans autre présentation du grand quartier de Fresnes, nous commençons alors la visite d'un pas rapide, franchissant à la même allure les multiples grilles intercalaires qui sécurisent les différents quartiers de détention. Nous rencontrons au passage quelques détenus qui, surpris de ma présence en tenue civile, me scrutent avec insistance; apparemment ils se demandent qui je suis?.. Il me paraît utile de préciser qu'à l'époque, dans les années 60, très peu de personnes extérieures à l'institution étaient autorisées à pénétrer dans un établissement pénitentiaire, à l'exception des autorités judiciaires et administratives, des avocats et de quelques visiteurs de prison, d'où la surprise des détenus. Tout en parcourant les quartiers de détention et les installations annexes, comme les cours de promenade, j'essayai d'engager la conversation avec mon guide en lui posant une série de questions, me trouvant en principe en phase de découverte de l'univers carcéral. Je n'ai obtenu comme réponse que des hochements de tête. Par la suite, j'appris que ce fonctionnaire était particulièrement introverti et se montrait toujours très rébarbatif pour dissuader le personnel de surveillance de 16

s'adresser à lui, craignant toujours une demande de changement de service ou de jours de congé à titre exceptionnel pour événement familial. Toute requête qui lui était adressée avait toujours à ses yeux un caractère suspect, donc il y opposait un refus systématique, sans se soucier outre-mesure du bien-fondé ou non de la demande. Le lendemain de cette visite, qui pour le moins n'avait été ni formatrice ni pédagogique, j'ai été convoqué par le surveillant principal, responsable de la lingerie, qui m'a reçu en présence de plusieurs détenus employés dans son service, afin de m'attribuer la tenue réglementaire de surveillant de l'administration pénitentiaire. J'avoue que j'ai été surpris, pour des raisons élémentaires de sécurité, de la participation des détenus à la gestion des uniformes du personnel de surveillance. J'appris par la suite que certains condamnés affectés à la Maison centrale de Nîmes confectionnaient ces tenues en atelier, dans le cadre du travail pénitentiaire organisé par la Régie industrielle des établissements pénitentiaires.

Assurer sa propre formation dans l'exercice d'un métier difficile Me voilà donc en tenue bleu marine, complétée d'une casquette bordée d'un galon blanc, l'ensemble constellé d'étoiles à cinq branches en métal argenté. En 1961, l'Ecole Nationale de l'Administration Pénitentiaire n'existait pas. Il n'y avait aucune formation dispensée au sein des établissements, et le personnel de surveillance qui était recruté devait se former sur le tas au contact de la population pénale. A l'époque, au-delà du personnel de direction, directeur et sous-directeur, le personnel de surveillance 17

comprenait le grade de surveillant chef qui était attribué
avec parcimonie par l'administration; l'encadrement du

personnel de surveillance était assuré par des surveillants chefs adjoints. Certains d'entre eux, dans un établissement important comme Fresnes, occupaient un emploi administratif. La coutume à Fresnes était que toute intégration d'une nouvelle recrue dans l'organisation du service ait lieu de façon progressive, par sa mise en doublure pendant une huitaine de jours avec un surveillant ayant de l'ancienneté et des qualités professionnelles reconnues par sa hiérarchie. J'ai bénéficié de cette action de formation sur le terrain, ayant pour tuteur un surveillant qui de prime abord apparaissait loquace et sympathique, très costaud. Mais il était trop sûr de lui et désinvolte, se permettait de tutoyer grossièrement les détenus, ayant avec eux une certaine familiarité qui pouvait être diversement appréciée par la population pénale. Il plaçait certains détenus qui lui posaient des problèmes comportementaux, à leur demande et de sa propre initiative, dans des cellules voisines pour être tranquille pendant la durée de son service, sans se soucier outre-mesure de l'insécurité qu'il créait dans la zone de détention dont il avait la charge. Il favorisait les parties de cartes, notamment le poker, qui étaient strictement interdites à l'époque, en réunissant les occupants de plusieurs cellules dans une seule, jusqu'à 19 heures. A la fin de son service, il procédait rapidement à leur réintégration dans leurs cellules respectives, à l'insu du gradé responsable de la division. Malgré ma méconnaissance géographique de l'établissement et de la réglementation en la matière, mon collègue-moniteur n'a pas hésité à me demander de me 18

rendre aux CUIsmes. J'étais toutefois accompagné d'un détenu multirécidiviste, qui était chargé de me piloter en poussant un chariot pour le transport des repas. C'était une pratique apparemment considérée comme normale et fréquente de désigner un détenu classé, c'est-àdire ayant un emploi au sein de la prison, pour servir de guide aux nouveaux surveillants lors de leurs différents déplacements à l'intérieur de l'établissement. Après avoir reçu cette formation des plus succinctes, j'étais considéré par l'encadrement comme apte à prendre seul mon service. Dans les premiers temps, pour accomplir les différentes tâches qui m'étaient confiées, j'étais plein d'humilité, de prudence et de méfiance, dans cette jungle où le personnel et les détenus s'interpellaient à tout bout de champ pour les besoins du service, lors des différents mouvements organisés à l'intérieur de la grande nef de cent mètres de long. Les communications administratives entre les quatre étages se faisaient à l'aide d'une cordelette au bout de laquelle avait été accroché un sac confectionné dans un atelier de concessionnaire et offert gracieusement à la pénitentiaire pour les besoins du service. Cette petite installation très rudimentaire rendait néanmoins de grands services et était connue au sein de la prison sous l'appellation de «yoyo ». Donc, toute la journée, dans tous les quartiers de détention de Fresnes, l'on entendait hurler: yoyo, yoyo ! à l'infini...... Les surveillants et certains détenus l'utilisaient pour acheminer dans les étages le courrier, les journaux, différents documents administratifs non confidentiels. J'ai très vite compris dans cette atmosphère qu'il fallait «tirer son épingle du jeu» en assimilant très rapidement le fonctionnement général de chaque quartier de détention, malgré la pénurie de personnel, car le recrutement au niveau national se faisait avec parcimonie.
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