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Itinéraires

De
368 pages
C'est à un parcours dans le siècle passé que nous convie l'auteur de ces Itinéraires. En artiste accompli, témoin privilégié de ces temps disparus, il nous mène à travers une galerie de figures attachantes. Ces tableaux arrachent à l'oubli des êtres confrontés à l'impensable, posant par petites touches les questions fondamentales de la responsabilité, de l'implication dans les événements, de l'héroïsme ordinaire, de la résistance spirituelle à ce qui dégrade l'homme.
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ITINÉRAIRES Arnold van der WESTHUIZEN SMIT
Le Cap – Rio – Paris
C’est à un parcours dans le siècle passé, digne des Tableaux d’une Exposition, que
nous convie l’auteur de ces ITINÉRAIRES. En artiste accompli, témoin privilégié
de temps disparus, il nous mène à travers une galerie de fi gures attachantes. ITINÉRAIRES
Acteur de l’Histoire par sa formation de diplomate, proche du mystère de
l’Homme par sa vocation de prêtre, Arnold Smit pose un regard de compassion sur Le Cap – Rio – Paris
ceux qu’il choisit de croquer, mettant en regard destins individuels et circonvolutions
edes grands bouleversements du XX siècle, vies broyées ou luttant pour échapper
aux totalitarismes.
Ces tableaux arrachent à l’oubli des êtres confrontés à l’impensable, posant par Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Alice Gillet Robert
petites touches les questions fondamentales de la responsabilité, de l’implication
dans les événements, de l’héroïsme ordinaire, de la résistance spirituelle à ce qui
dégrade l’homme.
Impressions qui dénotent un amour profond de l’humanité des êtres, un sens
aigu du portrait, de la mise en scène du drame humain, qualité wagnérienne d’un
regard sur notre destinée commune.
Né en Afrique du Sud en 1924, Afrikaner, Arnold van
der Westhuizen Smit, passionné de musique, de peinture
comme d’histoire choisit la carrière diplomatique – servant
à Rio de Janeiro puis à Paris – avant de se convertir au
catholicisme. Titulaire d’une Maîtrise en théologie, il a été
ordonné prêtre et a exercé son ministère au service du diocèse
de Paris jusqu’à sa retraite.
Collection éologie et vie politique de la terre
Illustration de couverture : reproduction d’une aquarelle de l’auteur.
ISBN : 978-2-343-02999-3
37 euros
ITINÉRAIRES
Arnold van der WESTHUIZEN SMIT
Le Cap – Rio – Paris











ITINÉRAIRES

Le Cap – Rio – Paris







Théologie et vie politique de la terre
Collection dirigée par Dominique KOUNKOU

Dans les années soixante, la vie de la terre rassemblait les
théologiens, les politologues, les acteurs politiques, les sociologues
des religions, les philosophes. Tout, tout était tenté pour réconcilier
l’homme d’avec son Dieu, l’homme d’avec l’homme, l’homme d’avec
l’Homme, l’homme d’avec sa responsabilité de continuer à faire vivre
en harmonie la création. Tant et si bien qu’on est arrivé à projeter la
construction de la civilisation de l’universel Puis il y a eu cette sorte
d’émancipation de la politique vite supplantée par le commerce dans
un monde en globalisation.
Et l’homme ?... Et son Dieu ? ... Et sa pensée ? ...
Tout ce qui est essentiel paraît de plus en plus dérisoire face à la toute-
puissance du commerce.
Comment réintroduire l’homme au cœur de cette avancée
évolutionnaire du monde afin que sa théologie et sa volonté politique
influent sur la vie de la terre ?
Tel est le questionnement que poursuit, de livre en livre, cette
collection.

Déjà parus

KOUNKOU Dominique, Réveil du religieux. Éveil de la
société, 2013.
KOUNKOU Dominique, Un message d’espoir pour le Congo.
Les mots essentiels, 2012.
GILBERT Gilles et KOUNKOU Dominique, L’histoire cachée
du peuple africain, 2012.
MOKOKO GAMPIOT Aurélien, Les Kimbanguistes en France.
Expression messianique d’une Église afro chrétienne en
contexte migratoire, 2010.
MUTOMBO-MUKENDI Félix, Le Fils de l’homme
apocalyptique. Sa trajectoire dans l’attente juive et chrétienne,
2009.
KOUNKOU Dominique, L’Emergence d’initiatives africaines,
2009.
Le BERRE Patrick, Objectif bien-être®, 2009.
MARTIN-LAGARDETTE Jean-Luc, Les Droits de l’âme. Pour
une reconnaissance politique de la transcendance, 2008. Arnold van der WESTHUIZEN SMIT











ITINÉRAIRES
Le Cap – Rio – Paris





Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Alice Gillet Robert



















































© L'HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-02999-3
EAN : 9782343029993

Préface


C’est un honneur autant qu’une gageure de rédiger quelques
mots, pertinents on l’espère, en préface à l’autobiographie d’un
homme qui se trouve être un ami depuis plus de cinquante ans.
Que cet homme ait été musicien, artiste, diplomate représentant
l’Afrique du Sud tour à tour au Brésil et en France, devenu
catholique par sa conversion, Oblat bénédictin, prêtre séculier et
chanoine à Paris, au cours d’une vie singulièrement diverse et
riche en péripéties fascinantes – il n’en reste pas moins intimidant
de voir qu’il écrit en fait très peu sur lui-même.
Arnold Smit, que j’ai rencontré en 1958 à Paris à l’occasion de
notre commune confirmation au sein de l’Église catholique, est né
en 1924 à Fraserburg, en Afrique du Sud. Pianiste déjà accompli à
l’époque de ma naissance à Wilmington, Delaware (USA), en
1932, il servit à l’ambassade de son pays à Rio, de 1948 à 1951,
puis à Paris entre 1952 et 1960. Il étudia au séminaire à Rome, au
Collège français, de 1960 à 1967, tout en étant devenu Oblat au
Bec Hellouin, en Normandie en 1965, puis fut curé ainsi que chef
de chœur de la paroisse Sainte-Odile à Paris pendant douze ans. Il
devint chanoine à la Madeleine de 1994 à sa retraite en 2005. Il
servit également de secrétaire particulier à une figure parisienne
de premier plan, Monseigneur Pezeril, autant que d’envoyé
spécial du Vatican en quelques occasions. Ceci, c’est une partie
des faits reconnus le concernant.

Nos vies comme nos chemins se sont éloignés et nous nous
sommes perdus de vue de façon regrettable des années durant,
nous redécouvrant par l’entremise de l’édition française d’un
essai que j’avais écrit, intitulé « Chronique d’une Amitié : Louis
Massignon » (DDB, 1990), dans lequel je parlais d’Arnold ainsi
que du cercle d’amis que nous fréquentions dans les années 1958-
60. J’avais bifurqué vers l’étude des langues et littératures proche
orientales en revenant à Harvard, après avoir rencontré le célèbre
islamologue français Massignon, Professeur au Collège de
France, qui m’avait beaucoup influencé. Notre reprise de contact,
apporta en fait à Arnold une influence religieuse supplémentaire,
celle de la fascination pour la légende des Sept Dormants
5

d’Éphèse, ainsi que son pèlerinage breton de Vieux Marché,
auquel j’avais participé en 1959 en compagnie de Massignon, de
nombreux Bretons et autres pèlerins chrétiens et musulmans
d’Afrique du Nord. Arnold y participa en 1999 en ma compagnie,
celle de ma femme et d’une foule d’autres gens, ce qui ajouta
littéralement l’empreinte du pèlerin à ses autres identités
religieuses. Je refis connaissance de mon ami à la crypte de la
Madeleine, où il réunit un cercle de musiciens et chanteurs
talentueux qu’il présenta dans de multiples concerts.

Il partagea plus avant avec nous un autre de ses dons innés
durant les visites qu’il nous fit, celui de peintre et audacieux
coloriste aux styles variés, dans des marines à l’aquarelle, près de
notre cottage du Connemara en Irlande, puis de notre maison du
eXVIII à Phillipston dans le Massachusetts. Une de ses dernières
inspirations au point de vue stylistique, admet-il, est celle du
peintre russe Kandinsky. Il est évident que son attirance pour la
littérature russe, pour l’Église et la liturgie orthodoxes a ajouté
une touche, une richesse supplémentaire à sa vie de foi.

Hôte, il a pris un grand plaisir à recevoir des invités pour un
thé fin et des gâteaux, autour de son précieux samovar. Parvenu à
ce point, je pense que je peux, en tant qu’ami, faire discrètement
référence à ces dons et dispositions comme appartenant à la fois à
sa vie publique et à sa vie intérieure. Que ce soit comme
secrétaire d’ambassade, Oblat, homme d’Église, chanoine ou
pèlerin, les ressources spirituelles et artistiques d’Arnold, sa
créativité, sont profondément enchâssées dans cette apparence
réservée – d’aspect austère parfois – cette haute taille. Ce n’est
pas un personnage haut en couleurs, mais pour quelqu’un dont les
dons sont si divers, les élans sont profonds et conduits avec grand
soin esthétique, largeur de vues et grâce. Il nous a révélé dans son
récit, un bien long itinéraire depuis l’Afrique du Sud, lui qui a vu
des choses extraordinaires, posé des actes et pris des risques sans
peur ou douter de ses décisions. Comme diplomate, prêtre,
homme, il est prudent, tolérant, déterminé à ne pas juger. Par
moments, sa vie a pu sembler trop guindée, mais elle fut toujours
gracieuse.

6

À mon sens, c’est la musique, plus que la religion, qui reflète
le mieux son âme, son être, qui peut prétendre à révéler, à un
niveau plus profond – primordial – son amour et l’expression de
sa passion la plus intime. Il le doit en premier lieu, comme il nous
le dit, à Wagner. Il est pourtant aussi à l’aise dans Debussy ou
Rachmaninov, composant également : il a composé des mélodies
pour voix et piano sur trois de mes poèmes, l’une intitulée
Nothing – Rien, la seconde, The Seven Sleepers – les Sept
Dormants, la troisième, Something – Quelque Chose. Les deux
premières furent données en concert à la Madeleine, et Rien a
remporté un concours français de composition.
Bien sûr, en tant que parisien de longue date, il reconnaît se
laisser toujours surprendre par la beauté de la ville, comme il l’est
devant les structures harmoniques de sa musique bien-aimée. Je
devrais ajouter – de la langue aussi, car Arnold Smit parle
couramment plusieurs langues, l’afrikaans, sa langue maternelle,
ainsi que l’anglais, français, allemand, un peu de russe, son accent
dans chacune fait d’aisance naturelle et de subtilité innée.
Il a beaucoup exigé de lui-même au cours des ans : une vie
donnée aux autres – les dons sont faits pour être utilisés en
service et non pour un usage personnel – tel est son credo. Tout
cela présenté dans ses mémoires avec une discrétion et modestie
caractéristiques, souvenirs que je l’ai, en tant qu’ami, enjoint
d’écrire il y a quelques années. Son style est raffiné, son écriture
court en thématiques récurrentes plutôt que chronologiques. Cela
ne me surprend pas de découvrir que parmi ses réminiscences du
passé, il ressente si peu le besoin de se concentrer sur sa
personne.



Pr Herbert MASON


Herbert Mason est Professeur Émérite d’Histoire et Religion
de la Boston University, auteur et traducteur de nombreux
ouvrages.


7


Un court Prologue


Julian Green pénétra dans son salon tendu de rouge sombre. Il
me regarda et dit :
« Cher Monsieur l’Abbé, dans quelle langue voulez-vous que
nous parlions ?
– Maître, en anglais ou en français, comme vous voulez, cela
m’est indifférent. »
L’œil pétillant, avec une expression presque gamine, il
répliqua :
« Quand je parle de choses sérieuses avec des gens sérieux, je
préfère parler en français, mais quand je désire me détendre avec
quelqu’un l’anglais fait mieux l’affaire. Parlons donc anglais. »
J’en conclus qu’il m’avait classé parmi les gens à peine
sérieux.

Cela se passait durant l’été 1996, Julian Green m’avait reçu à
la requête de Mgr Daniel Pezeril. Je lui dis que je pensais me
mettre à écrire et que je voulais son avis, car il est l’un des auteurs
contemporains majeurs. Son propre « Journal », qui couvre la
période d’avril 1926 aux derniers mois de 1996, est certainement
l’un des journaux les plus importants jamais publiés. Le mot
« Mémoires » amena une réaction immédiate :
« Vous avez très certainement beaucoup de choses à dire. Mais
quoi que vous fassiez, soyez bref. Soyez gentil avec vos lecteurs,
ne les découragez pas par trop de mots. Beaucoup d’auteurs ces
temps-ci sont passés maîtres dans l’art d’écrire longuement à
propos de rien. Cependant, je dois vous avertir que quand on
commence à écrire sur soi dans l’intention d’être publié, il existe
un réel danger d’être blessé tôt ou tard.
– Blessé, en quoi ?
– La mémoire nous joue des tours à tous et le fait même de se
révéler au grand jour provoque des réactions inattendues de la
part des anonymes qui vous liront, des inconnus qui vous
critiqueront. C’est le risque que vous devez prendre, à moins que
vous n’ayez une peau de rhinocéros, ce que je ne pense pas être le
cas. »
9

Son expression avait changé, son regard était devenu sévère,
un peu nostalgique peut-être aussi. Aucun doute, il parlait
d’expérience.
« Il est sûr que beaucoup de gens croient pouvoir écrire, alors
que l’art d’écrire n’est pas à portée de tous. Pope enfonce le clou
en écrivant dans un de ses essais que ‘l’aisance véritable dans
l’écriture vient du métier non du hasard, de même que se meuvent
le plus aisément ceux qui ont appris à danser.’ »

Je le remerciai et il me souhaita bonne chance. Avant que nous
ne nous quittions, il me dit que, bien qu’ayant vécu à Paris la plus
grande partie de sa vie, il pensait le temps venu de partir vers
autres cieux, le temps de prendre un nouveau départ comme il le
dit. Son appartement rue Vaneau, dans le VIIème arrondissement,
était grand et confortable, mais il avait besoin de changement.
« J’ai l’œil sur un petit palais en Italie, à Padoue. Mon secrétaire
est allé là-bas et en est revenu satisfait. Peut-être sera-t-il moins
satisfait d’avoir à superviser tout le déménagement ! Voyez-vous
cette canne ? »
J’avais remarqué une longue canne couchée sur un divan.
« Elle appartenait à mon père. Il disait toujours qu’il irait un jour
avec cette canne jusqu’au Paradis. Moi, je veux aller avec elle
jusqu’à Padoue et peut-être au Paradis – un peu plus tard. »

Julien Green était né en 1900, de parents Américains ; c’était
un enfant du siècle. À ma deuxième visite, il me dit que son
passeport américain expirait en 2000.
« Cher Monsieur l’Abbé, on peut toujours faire renouveler son
passeport, n’est-ce pas ?
– Bien sûr. »
Il mourut le 13 août 1998. Il n’alla jamais jusqu’à Padoue.
Pour des raisons personnelles, il fut enterré dans une église du sud
de l’Autriche. Il avait espéré pouvoir reposer dans le sanctuaire
où il avait été reçu dans l’Église catholique mais cela se révéla
impossible.

Alors que je prenais congé, Julian Green eut le désir subit de
me parler des conditions plutôt originales de sa conversion au
catholicisme.
10

« J’avais quinze ans. Ma mère venait de mourir ; or quelques
semaines après sa mort, j’ai fait un rêve impossible à oublier : ma
mère me parlait, me disait de regarder dans un placard où mon
père gardait ses chemises, sous lesquelles je devais trouver une
lettre d’elle, écrite avant sa mort. Je trouvai cette lettre en effet,
qui révélait son passage au catholicisme et exprimait le souhait
que j’en fasse autant.
Avec l’aide de Dieu et guidé par un Père Jésuite, le Révérend
Père Crété, je suis devenu catholique et comme on le faisait à
l’époque, j’ai signé l’acte d’abjuration – cela s’est passé dans la
Chapelle du Saint-Sacrement, rue Cortambert, à Paris, en 1916.
Cependant, à cette époque, on nous conseillait de ne pas trop en
parler et par conséquent, je n’ai rien dit à mon père. N’empêche
qu’un beau jour, j’ai avoué la vérité et à ma grande surprise, avec
un grand geste de joie, il m’a confié que lui aussi était devenu
catholique.
Une nouvelle époque s’annonçait et j’ai commencé à
fréquenter les églises presque quotidiennement. À ma
stupéfaction, j’entendais des voix dans certaines églises. À
Sainte-Clotilde, j’ai même entendu sept voix ! C’était trop, sept
voix qui parlaient ensemble, cela donnait mal à la tête. Depuis
lors, j’évitai l’église Sainte-Clotilde… »
Pour une première visite, j’étais resté trop longtemps sans
doute, car son secrétaire commença à s’énerver dans le couloir,
devant la porte d’entrée.
Tout à coup, Julian Green se mit debout avec la canne de son
père. Il redit : « Avec cette canne, je veux aller au Paradis. Il ne
faut jamais laisser tomber une canne, il faut la ramasser. Une
canne par terre porte malheur. »

Je devais ne revoir Monsieur Green qu’une fois encore, car par
la suite, son secrétaire fit barrage entre nous.
Depuis lors, pour des raisons de santé, je marche toujours à
l’aide d’une canne, de deux parfois. Chaque fois que l’une d’elles
tombe par terre, je la ramasse tout de suite pour éviter le mauvais
sort.



11

Ayant écrit et réécrit les lignes qui suivent, je laisse au lecteur
le soin de dénouer lui-même le fil de ma vie. Cela revient à mettre
en place les pièces complexes d’un puzzle pour découvrir l’image
entière. Les amis, les rencontres et les événements vont et
viennent. La mémoire les emporte dans ses cavernes.
Mon intention est de retrouver quelques-uns des trésors du
passé.

12

Chapitre I
« De la musique avant toute chose »
Paul Verlaine


« Fichez le camp, vous me faites perdre mon temps ! »

Lilian Isacson gesticulait furieusement avec sa règle et deux ou
trois filles de notre classe prirent la fuite. Elle aurait bien été
capable de leur taper sur la tête avec cet instrument pratiquement
aussi haut qu’elle. J’entends encore sa voix forte à l’accent juif
guttural d’Europe de l’Est. Elle nous remplissait d’un effroi mêlé
d’admiration et nous donnait l’impression d’être des enfants
coupables de fautes répétées envers les lois strictes de l’harmonie.
« Combien de fois vous ai-je dit de ne pas répéter la même note à
la suite, ou quatre blanches l’une après l’autre ! Regardez ça !
Sommaire, pas mélodieux pour deux sous. »
Elle tenait en l’air nos préparations sur des feuilles de papier à
musique. Après un coup d’œil dédaigneux à nos exercices de
notation de contrepoint à deux voix, elle soupira et continua son
cours. Je suivais les cours de première année d’harmonie,
contrepoint et composition en auditeur libre. La même année,
j’étais entré à l’Université du Cap en licence d’histoire, en vue
d’intégrer trois ans plus tard le Séminaire théologique Réformé
hollandais de Stellenbosch. La semaine précédente, on nous avait
donné un thème à harmoniser. Un nouvel examen de nos efforts
l’avait consternée. Visiblement, elle était tombée sur une
mauvaise année.

Lilian Isacson était née en Lituanie, à l’époque partie
intégrante de la Russie tsariste. Ses parents avaient émigré au Cap
au début du XXe siècle à la suite d’une vague de pogroms. Après
avoir étudié le piano et la théorie de la musique au Cap, elle avait
achevé ses études à Berlin dans les années 20 et prétendait avoir
eu là-bas une vision musicale durant un concert.
Vint mon tour de subir un interrogatoire.
« Vous nous avez dit la semaine dernière que vous vouliez
composer une sonate pour piano, dit-elle d’une voix sarcastique.
– Oui, j’en ai déjà deux mouvements.
– Alors, faites-nous entendre ça. »
13

Je commençai à jouer, jusqu’à la sixième mesure –
« Ce n’est pas de vous du tout, ça, c’est du Beethoven. C’est le
deuxième mouvement de sa septième symphonie que vous avez
tout simplement copié!
– Mais j’avais l’air dans la tête.
– Dans la tête ? Parce que vous l’avez entendu au concert
symphonique de jeudi dernier à l’Hôtel de Ville, tout
simplement ! Faites-nous entendre le deuxième
mouvement. » Déclara-t-elle, caustique. « Qu’est-ce que ça
raconte ?
Elle regarda la partition.
– Thème et variations.
– Bon, pourquoi pas, allez-y, jouez. »
Malgré ma crainte que le thème ne sonne encore comme du
Beethoven, je jouai la première variation, puis, mis en confiance,
j’attaquai la seconde. La mélodie était bruyante, tumultueuse. De
fait, je me perdis assez rapidement dans ma partition et quand je
ne sus plus du tout où j’en étais, la classe commença à pouffer de
rire.
« Ça suffit, arrêtez ! C’est fouillis, vous mélangez les tons
majeurs et mineurs à la suite, les effets sont sirupeux, ça ne veut
rien dire du tout. Votre première variation se tenait mieux. Mais
ça fait tellement Afrikaner calviniste ! Ne pourrez-vous donc
jamais vous débarrasser de votre Moi ? »
Comme nous quittions la salle de cours, Lilian demanda à trois
d’entre nous de rester une minute. À part moi, il y avait un jeune
homme de mon âge de type juif, et un troisième, Jimmy, un métis
du Cap. C’était bien la première fois de ma vie que je me trouvais
dans la même pièce qu’un métis du Cap, apparemment sur un
pied d’égalité. Pourquoi voulait-elle nous garder ? Sans doute
pour nous mettre à la porte. Non, c’était une invitation à assister à
une audition de disques de musique contemporaine russe, dans les
bureaux d’une compagnie d’assurances, dans Saint George’s
Street. Nous acceptâmes, moi en rougissant – moins de
l’invitation qu’à cause de ce que diraient mes parents s’ils
apprenaient la chose. Mais s’il ne tenait qu’à moi, ils n’en
sauraient rien.

En descendant, Jimmy me rattrapa.
14

« Votre première variation était ennuyeuse, mais la seconde
évoquait un vent frais soufflant sur une large plaine. J’aimais
bien, je suis désolé qu’elle vous ait dit d’arrêter.
– C’est gentil de votre part de dire ça. C’est dommage, je me suis
un peu emmêlé dans mon travail. »

Cela se passait pendant la Seconde Guerre mondiale. La
population Afrikaner d’Afrique du Sud était divisée sur la
question de la participation du pays à la guerre. On entendait
souvent la remarque : « Pourquoi devrions-nous combattre dans la
guerre des Anglais ; après tout, l’Allemagne ne nous a rien fait. »
La majorité des Afrikaners était pour la neutralité, mais quelques-
uns s’engagèrent. La population anglophone, elle, était à cent
pour cent favorable à l’effort de guerre. Et dans ma famille ?
Mon père était un pro Alliés modéré, en grande partie parce
qu’il avait été éduqué selon les principes du docteur Arnold de
Rugby, fondateur d’une pédagogie pour garçons au milieu du
XIXe siècle, et professait un Christianisme musclé. Ma mère était
plus ouvertement pro-Allemande. Elle avait ses raisons à elle de
se rappeler la guerre des Boers. Comme beaucoup de femmes,
elle était très intuitive et elle avait plus ou moins senti que j’étais
exposé, à l’Université comme au Collège de musique, à des
influences qui n’étaient pas du ressort de leur univers éducatif
strictement calviniste.

L’Union Soviétique rejoignit les Alliés après l’invasion de son
territoire par l’Allemagne nazie le 22 juin 1942 à trois heures
quinze du matin. Hitler était superstitieux quant aux dates et fit en
sorte de démarrer l’offensive avant le 24 juin, date de l’entrée de
Napoléon en Russie – avec les conséquences qu’on sait. Les
forces démoniaques devinrent donc en une nuit de glorieux héros.
Et Miss Isacson qui nous invitait à entendre des compositeurs
russes ! Encore aujourd’hui, je lui suis reconnaissant de m’avoir
introduit, à un âge relativement tendre, au monde de
Chostakovitch, Prokofiev ou Khatchatourian. Le tout premier
enregistrement sur 78 tours que nous écoutâmes était le Concerto
pour piano, trompette et orchestre de Chostakovitch, qui me plut
immédiatement. J’assistai à quatre de ces rencontres. Nos oreilles
s’habituaient à des formes d’expression musicale inconnues et
novatrices, d’autres paysages s’ouvraient à nos yeux.
15

Quand je dis plus tard à ma professeure qu’à mon sens
Chostakovitch était un contemporain de Beethoven, la remarque
lui fit plaisir, mais l’étonna de ma part. Quinze ans plus tard,
j’entendrais Chostakovitch jouant lui-même son concerto au
Palais de Chaillot. De façon assez surprenante, Miss Isacson ne fit
jamais aucune allusion à Stravinsky, autre géant de la musique
russe de notre temps. Je n’ai jamais su pourquoi, est-ce parce
qu’il avait quitté la Russie pour vivre aux États-Unis ?
L’audition était suivie d’une discussion autour d’un café. La
musique russe n’était pas le seul sujet de débat. Nous étions en
tout une vingtaine. Parmi nous, un assistant d’allemand à
l’Université du Cap qui avait la réputation d’avoir appris l’anglais
du jour au lendemain pour pouvoir enseigner sa langue à des
étudiants anglophones. Deux messieurs malais aux fez rouges
étaient des habitués. D’autres visages apparaissaient une fois, vite
remplacés par d’autres. C’était un public cosmopolite.
Autre nouveauté, je me retrouvai dans la même salle que deux
métis, trois exactement en comptant Jimmy. Une ou deux fois, je
m’aventurai à participer aux débats crypto-politico-musicaux. Je
ne me rappelle pas ce que j’y dis, mais mes remarques étaient
reçues avec des sourires condescendants car naturellement, j’étais
regardé comme un charmant garçon tout droit issu des milieux
dirigeants conservateurs.
Les opinions exprimées variaient de l’espoir en un monde
meilleur à la façon dont on le mettrait en place après la guerre.
« L’Union Soviétique est notre allié naturel ! » dit une dame avec
un fort accent slave. Il se composait des hymnes à la louange du
paradis soviétique. Personne ne pouvait nier que les Russes
étaient nos alliés maintenant, et depuis la défaite et la reddition
des Allemands devant Stalingrad cette année-là, ils commençaient
à gagner sur le front de l’Est. Des changements sociaux étaient en
route, et tôt ou tard, ils allaient atteindre la douillette Afrique du
Sud.

Mes parents n’avaient aucune idée de ce que je tramais ni de
qui je voyais et s’ils avaient su que je passais mes soirées avec
des non-Européens, ils m’auraient sévèrement réprimandé.
Fréquenter un groupe multiracial de la sorte ne s’était jamais vu.

16

Et puis un soir, lors de la quatrième ou cinquième réunion,
apparut un monsieur à la mine sinistre que personne ne
connaissait ni n’avait invité. Il nous refroidit tous, jusqu’à
intimider les participants les plus assurés. La semaine suivante,
Miss Isacson nous dit que les soirées étaient temporairement
suspendues, mais qu’elles reprendraient, après…

Il fallait que je confie tout cela à quelqu’un, et à qui d’autre
que Petit David ? Nos pères étaient amis de jeunesse, celui de
Petit David avait fait ses études à Princetown puis était devenu
pasteur dans l’Église Réformée hollandaise. Petit David était clerc
en apprentissage et vint habiter le Cap l’année où j’entrai à
l’université. Le samedi après-midi, nous allions faire du vélo,
jusqu’à Simonstown parfois. Nous portions invariablement des
culottes de golf pour l’occasion ; nous trouvions quelque part un
coin à l’écart, ouvrions un thermos, buvions du thé et refaisions le
monde. La guerre serait bientôt finie. Que serait l’après-guerre ?
Nous avions nos propres idées sur le sujet.
Petit David écoutait avec une grande attention ce que je lui
racontais des soirées de Miss Isacson. Il trouvait que j’avais
beaucoup de chance d’y être invité et approuvait les opinions des
inconnus du groupe. Nous commençâmes à rêver que le
communisme était la seule solution d’avenir en réponse aux maux
sociaux du monde. Mais il voulait faire un pas de plus. Pourquoi
ne deviendrions-nous pas athées, ce qui semblait aller de pair
avec le communisme ? Comme nous exprimions de telles vues, je
me souviens que je tournai le regard vers une montagne en face
de l’endroit où nous étions assis. La montagne apparut soudain
grise, comme si une voix intérieure avait murmuré que si on ne
croyait plus en Dieu, toutes les montagnes du monde seraient à
jamais teintées de tristesse.
David laissa son empreinte : il était en révolte contre son
milieu, comme cela arrive souvent chez les enfants d’hommes
d’Église protestants qui réagissent contre la religion ou
deviennent indifférents. Cette amitié intime prit fin le jour où il fit
connaissance de Molly et cette rupture soudaine m’attrista. Plus
tard, il épousa Molly et elle le remit dans le droit chemin. Son flirt
avec l’athéisme et le communisme tourna court. Le mien, pour
autant qu’il ait jamais existé, ne fut qu’épidermique.

17

Le monde changeait et moi avec. Avant même que je ne fasse
connaissance de Petit David, un autre était entré en scène, qui est
à blâmer pour beaucoup de ce qui arriva par la suite.
Par un après-midi d’hiver affreusement pluvieux, Geoffrey
Miller, le chef assistant de l’Orchestre municipal du Cap qui
vivait non loin de chez mes parents, à proximité de la prairie de
Rondebosch Common, prêtait des disques de musique classique
aux enfants de ses voisins les plus proches, probablement pour
améliorer leur culture générale. Tout le monde jouait au ping-
pong dans le grenier – je n’ai pour ma part jamais été capable de
me soumettre à de tels jeux. Mes yeux tombèrent vite sur un
disque que je décidai d’écouter, surtout à cause de son étiquette
bleu foncé, avec l’inscription Odéon.
Les superlatifs sont autant de verbiage. Quels mots utiliser ? Je
n’avais jamais écouté une telle musique auparavant, une telle
richesse de sons et de motifs, qui semblaient émaner les uns des
autres. Quelque chose de religieux, de la musique d’église, mais
de quelle église ?
Je me précipitai pour regarder l’étiquette : « Ouverture de
Tannhäuser » de Richard Wagner ; j’empruntai le disque et
l’écoutai à la maison sans arrêt.
Mes parents en eurent vite assez. Mon père déclara que cette
musique sentait la sorcellerie. Je dis que je voulais la jouer au
piano ; il répondit que c’était bien au-dessus de mes capacités
musicales. Je commençai alors à traîner dans les librairies du
centre du Cap jusqu’à ce que j’aie trouvé, avec quel soulagement,
chez Juta & Fils dans Adderley Street, les Grands Maîtres pour
les petits Enfants, qui contenait des extraits d’opéras et
comprenait le choral de l’Ouverture de Tannhäuser. À ma grande
déception j’étais bien incapable de le jouer, car, comme mon père
l’avait dit depuis le début, c’était bien au-dessus de ma technique
pianistique.
J’avais seize ans. Entre neuf et treize ans, j’avais pris des
leçons de piano. Mon professeur, Miss Childs, organisait le
samedi après-midi des émissions radiophoniques où jouaient les
jeunes pianistes. Quand vint mon tour, je jouai un Menuet en sol
mineur de Beethoven. Jamais depuis je n’ai interprété un morceau
de musique avec une telle perfection que ce samedi après-midi à
l’antenne de la Compagnie sud-africaine de Radiodiffusion !
18

C’était comme si un visage silencieux avait joué avec moi.
Sensation qui ne se répéta jamais.
La musique de Wagner avait donc réveillé mon intérêt pour le
piano : il fut convenu que je pourrais recommencer à prendre des
leçons de piano, fût-ce pour ne jouer que l’ouverture de
Tannhäuser – ce dont je suis toujours incapable.

Comme j’étais dans l’intervalle devenu un passionné d’opéra,
une idée me traversa l’esprit en marchant sur Rondebosch
Common un après-midi d’hiver : si Wagner, Verdi ou Rossini en
avaient écrit, pourquoi pas moi ? Sans aucun complexe ni
hésitation, je m’assis devant notre piano Albert-Fahr-Kaiserliche-
und-Königlische-Hoflieverant, Wien – et composai un opéra. À la
surprise générale autant qu’à la mienne, l’œuvre fut représentée
deux fois par une petite association méthodiste au Mossop Hall de
Mowbray, juste en face de notre maison, le 18 juin 1942. Les
bénéfices en furent pour les « Dons & Secours au Profit de nos
Soldats ».
J’intitulai la partition Pâris et Œnone : Pâris, fils de Priam, roi
de Troie, épouse Œnone, ce qui ne l’empêche pas de rencontrer
trois déesses, Héra, Athéna et Aphrodite. On lui demande de
donner une pomme légendaire à la plus belle. Il choisit Aphrodite.
Pour se venger, Héra et Athéna décident de provoquer la chute de
Troie, et Pâris abandonne Œnone. Le livret était également de
moi, la musique était un curieux mélange de traces de Wagner et
d’influence de Gilbert et Sullivan.

En feuilletant des livres lors d’une vente de charité dans la
vieille poste d’Adderley Street, je trouvai une partition complète
d’un autre opéra de Wagner, Lohengrin, une réduction pour piano
et voix. Par quel hasard cette adaptation de Lohengrin, à la
couverture jaune foncée, s’était-elle donc trouvée dans une vente
au profit du « Fonds Ouma de Dons & Secours » pour le moral
des troupes sud-africaines combattant dans le désert occidental ?
C’est pour moi un mystère, d’autant que, pendant toute la guerre,
la diffusion de la musique de Wagner fut interdite sur les ondes et
en concert.
Lohengrin m’accompagnait parfois en cours. Tourner les pages
me donnait une certaine satisfaction même si j’étais incapable de
comprendre ce que je lisais. Mais il arriva qu’un après-midi,
19

comme je rentrais à la maison par le train de trois heures
cinquante direct à destination de Mowbray, Lohengrin sur les
genoux, une voix me dit soudain :
« Savez-vous ce que vous lisez, jeune homme ?
– Il me semble que oui. Pourquoi, vous connaissez cet opéra ?
– Je chantais le rôle principal au Covent Garden à Londres ! »
Cette voix appartenait à un monsieur que je n’avais pas
remarqué, bien qu’il fût mon voisin dans le train depuis au moins
cinq minutes. Il avait un visage plutôt rougeaud, les joues
rebondies. Je me sentis intimidé et le regardai avec admiration,
émerveillement. De sa voix de ténor, il se mit à chanter en
allemand un air très beau assurément. Les gens dans le train
s’arrêtèrent de parler.
« C’était le Preislied, extrait des Meistersinger – les Maîtres
Chanteurs.
– Les Maîtres Chanteurs ?
– Oui, un autre opéra de Wagner. Je chantais le rôle de Walther. »
Je connaissais maintenant le nom de trois opéras de Wagner.
Combien y en avait-il en tout ? Le train commençait à ralentir,
nous entrions en gare de Mowbray.
« Vous êtes si jeune encore, vous avez toute la vie devant vous
pour découvrir le nom des dix autres… »
Je descendis du train et regagnai la maison. Qui pouvait-il bien
être ? Je ne l’ai jamais su. Pendant ces années de guerre, des gens
de toutes conditions sociales vinrent d’Angleterre ou d’Europe
s’établir au Cap, que j’étais trop jeune pour côtoyer tout en étant
bien conscient de leur présence.

L’année 1942 touchait à sa fin. En raison d’une telle quantité
d’activités extra-muros, surtout musicales, je réussis de justesse
mes examens et fus tout de même admis à l’Université. Quelques
semaines avant le début de l’année universitaire, un ami de mes
parents, un excellent pianiste qui jouait toujours le même
morceau de Sinding, parvint à les convaincre de me laisser
assister aux cours du Collège de Musique en plus de la faculté.
C’est mon père qui m’emmena voir Eric Grant, le directeur. Le
Collège de Musique était logé dans un très beau pavillon de style
victorien tardif, perché au sommet d’une colline au milieu d’un
grand parc, un endroit agréable à fréquenter.
20

Eric Grant me demanda de lui montrer une de mes
compositions. Je lui montrai ce sur quoi je travaillais, au nom
assez ambitieux d’Élégie pour piano et orchestre en sol mineur.
Grant regarda la partition, la tint à la lumière et dit :
« Si on y jette un œil en coin, votre musique évoque légèrement
Debussy. »
Mon père comprit la taquinerie et ils se mirent à rire tous les
deux. Un peu vexé, je ne terminai jamais cette composition-là,
mais fus admis comme élève de première année en classe
d’harmonie, contrepoint et composition – dans la classe de Lilian
Isacson.

Qu’en était-il du Ministère Réformé ? J’ai bien peur que cette
pensée ne se soit évaporée. Quand j’étais enfant, il m’avait
semblé que c’était ma voie, mais d’autres rêves mûrissaient. La
musique était un besoin pressant, la politique le devint
également…

Durant ces années universitaires, nous traversâmes, mes
parents, surtout ma mère, et moi, de nombreux passages orageux.
Elle accusait instinctivement la musique d’être la cause de tout.
Ce qu’elle ne pouvait savoir, c’est que ce qu’elle diagnostiquait
comme dégâts à l’époque n’était que passager et annonçait bien
pire.
Je restai deux ans au Collège de Musique, quatre à
l’Université, que l’on appelait tous familièrement Ikeys. Point
trop mauvais en harmonie, je trouvais le contrepoint très
ennuyeux et la composition une vraie foire d’empoigne. Eric
Grant me conseilla d’écouter des disques de Rimski-Korsakov
pour l’orchestration et de Delius pour la composition, deux
compositeurs fort différents. Comme il me suggéra de m’essayer
à l’orchestration, je composai une marche en fa mineur,
l’orchestrai et la lui donnai :
« Vous avez écouté pas mal de Prokofiev à ce que je vois.
– Non, en fait, j’ai écouté beaucoup de Rimski-Korsakov, en
particulier son ouverture du Coq d’Or.
– Vous avez des idées, j’irais jusqu’à dire un petit talent pour
l’orchestration. Mais le talent ne suffit pas. L’art, comme le disait
Carlyle, c’est dix pour cent d’inspiration et quatre-vingt dix pour
cent de transpiration. »
21

Il me demanda de jouer ma Marche en fa mineur au piano.
« C’est un jet d’encre rouge sur un mur blanc. »
Tout était dit. Je ne le vis plus beaucoup après mon
éclaboussure, ce que je regrettai car les encouragements auraient
porté leurs fruits. Pendant ce temps, la férule de Miss Isacson
continuait son manège.



J’avais déjà repéré celui que tout le monde appelait Cheveux-
de-Lin à l’une des soirées de Lilian Isacson. On le voyait à
l’Université dans les couloirs du bâtiment des Lettres. Il était bien
conscient de son aspect frappant, des masses de cheveux blonds
semblant sortir de son crâne exactement comme les poils de
certains chiens leur couvrent les yeux. Originaire de Hambourg,
la rumeur avait couru qu’il n’était pas parfaitement reinrassig –
de race pure – et il avait préféré quitter l’Allemagne. Ses
véritables compétences universitaires s’exerçaient dans le
domaine de la philosophie et de la psychologie mais il avait dû se
contenter de ce poste d’assistant en langues. Il était très caustique
et disait carrément combien il s’ennuyait à enseigner la
grammaire et la littérature allemandes à des jeunes Sud-Africains
très ordinaires.
Cheveux-de-Lin aurait préféré nous parler de Nietzsche et de
Freud, mais heureusement il avait Goethe comme consolation et il
fit de son mieux pour nous familiariser avec l’univers du grand
humaniste allemand. Il fallait entendre sa voix haut perchée lisant
avec passion et conviction des extraits du Prologue du Faust :
« Von Zeit zu Zeit seh ich den Alten gern, und hüte mich
ihm zu brechen,
Es ist gar hübsch von einem grossen Herrn
So menschlich mit dem Teufel selbst zu sprechen. »
– De temps en temps, je suis content de voir le Vieux, et
prends soin de ne point rompre,
C’est magnifique de voir qu’un tel grand seigneur
Parle si familièrement avec le diable lui-même. -
« Croyez-vous vraiment que der Alte – le Vieux – existe ?
– Vous voulez dire Dieu ?
– Oui, si vous voulez l’appeler par ce nom.
– Mais bien sûr ; je crois en l’existence de Dieu.
22

– Moi pas. »
Il continua à lire les lignes d’ouverture du premier acte de
Faust : « Philosophie, jurisprudence, hélas ! Et médecine, et toi,
triste théologie. Je vous ai étudiées de façon approfondie avec
zèle et patience, et maintenant me voici là, pauvre fou, pas plus
sage qu’auparavant… »
À vingt ans, c’était certainement la première fois de ma vie
que je voyais à un athée en chair et en os et lui adressais la parole.
Moitié choqué, moitié perplexe, je me levai :
« Vous êtes un idiot, Monsieur.
– Was bin ich – que suis-je – ?
– Un idiot. ‘L’idiot dit en son cœur, il n’y pas de Dieu’ – Psaume
13, verset 1.
– Les protestants donnent toujours la référence du chapitre et du
verset dans leurs citations ! »
Nous devînmes les meilleurs amis du monde. Je trouvais des
prétextes pour aller lui rendre visite et discuter avec lui. Les
Alliés commençaient à gagner du terrain mais également à
bombarder les villes allemandes. Hambourg fut l’une des
premières cibles de raids aériens à grande échelle. Il était
visiblement attaché à la ville de sa jeunesse et ressentait fortement
les souffrances que la guerre lui causait. Cela l’attristait très
profondément.

La dernière fois que j’entendis parler de Cheveux-de-Lin, ce
fut à Salzbourg seize ans plus tard. L’oncle de Peter nous avait
invités à le rejoindre là-bas. Comme il était âgé et se levait tard,
nous avions les matinées à nous. Cherchant en vain des sièges
pour prendre un café au Café Mozart, une jeune femme, dont le
visage m’était vaguement familier, nous fit signe et nous proposa
de partager sa chaise. Nous nous assîmes donc à trois sur deux
sièges. Dans de telles circonstances, la conversation devenait
inévitable : nous découvrîmes bientôt que nous avions fréquenté
l’Université du Cap à la même époque. Elle me demanda en
passant si je me rappelais Cheveux-de-Lin.
« Bien sûr que je me le rappelle !
– Je l’attends depuis deux jours.
– Depuis deux jours ?
– Oui, il fait des apparitions puis disparaît. Il m’a donné rendez-
vous ici et il a deux jours de retard ! »
23

Elle se souvenait de Lilian Isacson. Est-ce que je savais qu’elle
avait un amant malais ? Non, je ne le savais pas, mais je me
souvenais des deux Malais en fez rouge.
« Cheveux-de-Lin a divorcé de sa première femme et s’est ensuite
marié avec une de ses étudiantes les plus séduisantes. Un second
divorce a suivi au bout de quelques années, après quoi, il s’est
remarié avec sa première femme. Leur deuxième union n’a pas
duré mais, cette fois, ils n’ont pas pris la peine de divorcer de
nouveau. »
Depuis lors, il avait eu de nombreuses nouvelles compagnes de
voyage, comme elle disait. Je supposai qu’elle avait été l’une
d’elles, mais peut-être pas la plus récente. Nous prîmes congé et
comme je regardais en arrière alors que nous quittions le Café
Mozart bondé, elle fit tristement un signe de la main. Combien de
jours aurait-elle encore à attendre ?


Ce qui avait été une journée de ciel bleu se trouva assombrie
par des sentiments entremêlés. Avec un peu de nostalgie, la
mémoire évoquait, un peu plus de dix ans auparavant, Lilian,
Cheveux-de-Lin et Petit David, chacun dans son genre si différent
du style de vie dans lequel j’avais été élevé ! La musique, la
langue allemande et un ami intime avaient participé à mon
apprentissage. J’avais été formé à l’adoration d’un Dieu sévère et
lointain. Il me semblait pour l’instant avoir tourné le dos à
beaucoup de ce qui résultait d’une éducation étroitement
calviniste. J’avais pourtant, tout au long de mes dernières années
universitaires, instruit avec zèle les enfants de l’École du
Dimanche, dans la salle paroissiale de l’église Réformée
hollandaise de Rondebosch, le dimanche après-midi.
Bien que je n’eusse aucun moyen de m’en rendre compte à
cette époque, je quitterais bientôt l’Afrique du Sud pour toujours.



La musique au Cap me réserva une dernière surprise.
Ce fut par l’entremise, plutôt inattendue, de ma mère en
personne.
Elle avait une amie de jeunesse, Véra de Villiers, qui était
persuadée avoir une jolie voix, ce qui était vrai. Ayant gagné une
24

∗médaille d’or en chant à l’Eisteddfod de 1922, elle s’embarqua
pour l’Angleterre afin d’y poursuivre sa formation de cantatrice.
Après quelques années à Londres, elle partit pour Vienne où elle
étudia avec Raimond von zur Mühlen, le fils adoptif de Robert et
Clara Schumann, dont Lotte Lehmann et Elizabeth Schumann
furent élèves à la même époque. Le public autrichien appréciait
Véra. Elle fut admise à l’Opéra de Vienne, et le Docteur
Schussnig, le Chancelier autrichien, lui remit la Ritterkreuz. En
1936, elle chanta des cycles de Lieder au Festival de Salzbourg.
Son premier mari était un médecin sud-africain. À Londres,
elle épousa son deuxième mari et en Allemagne son troisième, un
chef d’orchestre mondialement connu à l’époque, Albert Coates.
Pendant la guerre, ils vécurent aux États-Unis et s’établirent au
Cap juste après la fin des hostilités. Albert Coates était né à Saint-
Pétersbourg. Son père était un homme d’affaires originaire du
Yorkshire, sa mère était russe, d’origine anglaise. Il avait étudié la
direction d’orchestre avec Nikisch à Leipzig. Par la suite, il
occupa plusieurs postes en Allemagne, en Russie, en Angleterre
et aux États-Unis. Il était spécialiste du répertoire russe de la
deuxième moitié du XIX siècle. Décoré par le tsar Nicolas II, le
roi George V l’avait anobli dans les années 20.
Sachant que je serais sans doute appelé à rencontrer cet
homme célèbre, peut-être même à converser avec lui, je gravis la
colline du Collège de Musique, la veille du jour où mes parents et
moi devions rendre visite à Lady Coates, pour aller consulter un
Dictionnaire des musiciens contemporains.
On prit le thé dans leur villa de Milnerton, face à la Table Bay,
avec une vue grandiose sur Table Mountain. Par la porte
entrebâillée sur la pièce voisine, je m’arrangeai pour jeter un coup
d’œil sur Albert Coates qui étudiait une partition avec Walter
Swanson, le chef en titre du SABC, l’Orchestre de la Société Sud-
Africaine de Radiodiffusion. Lady Coates parla de la carrière de
son mari, comment le dernier roi de Saxe, Karl-August, avait
voulu le recruter comme Maître de Chapelle à la cour de Dresde
alors qu’il n’avait que vingt-quatre ans et deux ans seulement
d’expérience en direction d’orchestre. Il avait décliné l’offre en

∗ Une Eisteddfod est un festival de littérature, musique et théâtre gallois où des
concours ont lieu autour de la langue et surtout de la poésie. (N. d. T.)

25

faveur de collègues plus âgés, originaires de la ville et qui
attendaient d’avoir le poste. Elle nous dit combien elle était
heureuse d’être rentrée au Cap après tant de vagabondages au
loin. Bien entendu, malgré les immenses horizons de notre pays,
son mari trouvait que l’Afrique du Sud sentait un peu sa province
mais faisait bonne figure. Pour son dernier bond, comme elle
disait, il avait décidé de consacrer son énergie à aider les jeunes
musiciens. Elle espérait que les gens du cru profiteraient de son
immense expérience musicale.
Soudain, Lord Coates fit son apparition, suivi de Walter
Swanson. Il était gros et imposant et Swanson avait l’air d’un
écolier marchant derrière son professeur. On servit le thé.
Coates avait un sourire assez aimable, avec une trace d’ennui
dans le regard. Quand enfin je sentis mon tour venu de prendre
part à la conversation, je lui demandai innocemment s’il n’avait
pas été frappé par les changements considérables dans la taille de
la ville du Cap depuis sa dernière visite en 1911. Il eut l’air
perplexe.
« Ma dernière visite en 1911 ? De quoi ce bébé – c’est le mot
qu’il utilisa – veut-il parler ?
– Sir Albert, quand vous êtes venu avec le quatuor de Hambourg,
vous ne vous rappelez pas ?
– Le quoi ? Je peux vous assurer qu’en 1911, j’étais loin du Cap
et que je n’ai jamais rien eu à faire avec le quatuor de
Hambourg. En 1911, je dirigeais à Saint-Pétersbourg.
Se tournant vers son épouse, il dit à nouveau :
– De quoi parle cet enfant ? C’est encore un bébé. »
Il y eut un silence. J’étais très gêné et n’osai regarder mes
parents. Je ne comprenais pas. Le Dictionnaire des musiciens
contemporains m’avait-il fourni une fausse information ? Il y
avait une erreur quelque part. Comme Albert Coates, suivi de
Walter Swanson, se levait pour regagner la pièce voisine, je fis
une tentative désespérée.
« Sir Albert, j’ai tellement aimé votre Marche de
Knightsbridge. – C’était une marche patriotique qui passait
souvent à la radio pendant la guerre.
– Ah ! Cet enfant me confond avec Eric ! Je suis Albert Coates, et
Eric Coates c’est Eric Coates. C’est un de mes bons amis, mais
nous ne – comment dirais-je – voyons pas la musique tout à fait
sous le même angle. Vous êtes encore un bébé.»
26

Il sortit. J’étais rouge de confusion bien que d’une certaine
manière soulagé de ne pas avoir fait la dernière remarque que
j’avais prévue, qui était du genre « Sir Albert, j’aime vraiment
votre chanson Le Lagon Endormi. » – chanson composée par
l’autre Coates. J’avais consulté le dictionnaire sans remarquer les
deux musiciens portant le même nom, un Albert et un Eric, ce
dernier étant un célèbre compositeur de musique légère.
Sur la route du retour, mon père fit, en jubilant de sa façon
caustique, la remarque que je venais une fois de plus de lui
donner un parfait exemple de mon manque naturel de précision.
Cependant, cela ne fut pas la fin des relations avec les Coates.
Lady Coates avait dû être désolée pour moi, car tout cela partait
d’un si bon sentiment. Quelques semaines plus tard, je reçus une
invitation à me joindre à elle avec des amis dans leur loge de
l’Hôtel de Ville du Cap où, le jeudi soir, l’Orchestre municipal
donnait des concerts symphoniques – le dimanche soir étant
réservé aux Proms. Sir Albert Coates devait diriger le deuxième
concerto pour piano de Serge Rachmaninoff, avec Beno
Moiseiwitch en soliste. Celui-ci avait été ami intime de
Rachmaninoff et sans aucun doute également des Coates car ils
avaient tous vécu près d’Hollywood pendant la guerre.
Soirée mémorable. Un autre rideau se levait. La scène était
dressée pour un paysage musical neuf, tout autre.
Des conversations dans la loge, je compris qu’il y aurait une
réception après le concert. Je compris aussi que le bébé n’était pas
convié.


Quarante-six ans plus tard, hiver 1994, en séjour à Saint-
Pétersbourg, je rendis visite au consul général d’Afrique du Sud
qui m’invita par la suite à dîner. Il se trouvait que le consul
général d’Angleterre était également invité. Au cours de la
conversation, le diplomate anglais nous raconta qu’il avait,
quelques jours auparavant, reçu la visite d’une famille
pétersbourgeoise dont les grands–parents avaient connu les
Coates avant 1918. Ils semblaient au courant du fait qu’Albert
Coates s’était établi en Afrique du Sud après la guerre. Il se
demandait si son hôte pouvait confirmer. Je saisis la balle au bond
et leur racontai l’histoire du bébé, répondant au consul anglais
27

qu’Albert Coates avait vécu au Cap et devait être mort dans les
années 50.
Quelle coïncidence après tant d’années de séparation politique
entre l’Est et l’Ouest ! Les contacts étaient devenus impossibles,
sauf quelques coups d’œil à travers l’épaisseur du mur de Berlin.
Pour autant que je sache, Albert Coates n’est jamais retourné en
Russie et a dû avoir très peu, voire pas de contacts du tout avec la
Russie soviétique. Je ne pus m’empêcher de penser que c’était
une sorte de miracle que, plus de quarante ans après, le « bébé »
soit capable d’éclairer les souvenirs d’une famille
pétersbourgeoise dont les ancêtres avaient connu Albert Coates
dans la Russie prérévolutionnaire...


William Pickerel fut le chef de l’Orchestre municipal du Cap
pendant des années. Son public eut à supporter une bonne dose de
musique russe. Je pense qu’il avait des parents russes. S’il n’avait
pas été là, le public du Cap n’aurait jamais entendu des œuvres
comme le Poème de l’Extase de Scriabine. À la fin de ce morceau
très ardu, un accord prolongé, long et fort, aspire littéralement
l’esprit vers le haut, comme si, après un long voyage, on arrivait
enfin devant une porte qui, si elle s’ouvrait, conduirait à l’extase
ou à un au-delà. Je n’ai jamais vu la partition mais pendant des
années, cet accord pénétrant hanta ma mémoire jusqu’à ce qu’un
jour, je le découvre dans des circonstances assez inhabituelles.
La paroisse parisienne de Sainte-Odile était jumelée avec une
paroisse catholique, dédiée à sainte Catherine, sur la Perspective
Nevsky. En 1994, après la fin de la messe à Sainte-Catherine, un
jeune homme vint à moi et se présenta comme pianiste. Gregory,
tel était son nom, se trouvait être géorgien. Quelqu’un de la
paroisse lui avait dit que le prêtre français qui allait célébrer la
messe tel jour jouait Rachmaninov.
« Quels sont vos compositeurs préférés ?
– Chopin principalement, bien que Scriabine soit réellement mon
préféré – il parlait français presque sans accent.
– Jouez-vous ses sonates ?
– Oui, mais elles sont extrêmement difficiles.
– Si j’ai bien compris, vous êtes un musicien professionnel ?
– Pas du tout, je suis secrétaire de mairie à Saint-Pétersbourg.
Mais avant, durant le régime soviétique, j’étais un des secrétaires
28

de Chevarnadze, qui fut ministre des Affaires étrangères de
Gorbachev.
– Voyez-vous, l’accord de l’extase, comme on l’appelle, tout à la
fin du Poème de l’Extase de Scriabine, me hante depuis ma
jeunesse. Connaîtriez-vous par hasard sa composition ? »
Gregory déchira une page de son calepin. Sur le haut de la
feuille, le nom de la ville de Saint-Pétersbourg en cyrillique, et en
dessous, il écrivit au crayon, en utilisant la notation française, UT
– FA dièse – SI bémol – MI – LA – RÉ. Pour citer Scriabine, son
Poème, culminant dans cet accord final, voulait « créer, par des
moyens musicaux, un monde rempli de soleil, de joie et de liberté
spirituelle. »
Récemment, un ami américain, Herbert Mason, m’a demandé
de mettre trois de ses poèmes en musique, ce qui a donné des
chants pour soprano coloratura et piano qui se terminent par
l’accord de Scriabine, pianissimo jusqu’à l’effacement.


Je dois beaucoup à la musique, « la musique avant toute
chose » aurait dit Verlaine. Elle a été une force motrice, un
mouvement d’ouverture vers de multiples visages et un vecteur
d’innombrables grâces. La férule de Miss Isacson fut d’un grand
secours. Mais les prouesses techniques, même assez limitées, ne
sont pas tout ; s’aventurer par-delà est plus difficile. Pour parvenir
à ce but, essayer d’atteindre cet au-delà, la technique doit se faire
oublier. Pour l’oublier, il n’y a pas de voie royale vers le succès,
et quand vous l’atteignez, il vous échappe.

Nous consolerons-nous avec la Nuit des Rois : « Si la
musique est la nourriture de l’amour, continuez à jouer ! »



29


Chapitre 2
La crise de Mai 68


Au printemps 1968, la France donnait l’impression d’un pays
où ne se posait aucun problème de taille à menacer la paix
sociale, bien au contraire. La puissance française paraissait de
plus en plus imposante, le franc était fort et le pays venait de
remporter une grande victoire diplomatique, en ce sens que Paris
avait été choisi pour les pourparlers de paix américano-
vietnamiens.

Dans la revue Esprit, connue pour l’acuité de ses analyses
politiques et culturelles, le rédacteur en chef écrivait en 1968 :
« Il est certain que la France de mai 1968 ne semble pas prête à
s’offrir le luxe d’une crise politique : aucun scénario politique
comparable à celui de la Tchécoslovaquie ou aussi dramatique
qu’aux États-Unis, engagés dans une guerre difficile au Vietnam,
rien de semblable non plus aux querelles linguistiques de nos
voisins belges. Pour autant qu’on puisse préjuger du futur, nous
nous voyons condamnés à l’ennui. »
Cet éditorial d’Esprit est daté du 3 mai 1968. Dans la nuit du
13 commencèrent les violents affrontements entre étudiants et
CRS du côté de la Sorbonne. Entre ce moment et le week-end de
la Pentecôte début juin, le pays sombra dans un tel chaos
politique que le général de Gaulle lui-même, premier président de
ela V République, disparut sans que personne, pas même son
premier ministre Georges Pompidou, ne soit capable de le
localiser.
Personne vraiment ne s’attendait à une explosion politique et
sociale si soudaine, menée par les étudiants bourgeois et exploitée
par les partis de gauche : dans son message de vœux à la nation
au Nouvel An 1968, le Général fit la remarque que, 1967 ayant
été une année relativement calme, il ne voyait pas pourquoi ça ne
serait pas le cas en 1968.

L’agitation couvait en fait à l’Université de Nanterre. Le 22
mars, un petit groupe d’étudiants d’extrême-gauche, mené entre
autres par Danny-le-Rouge, Daniel Cohn-Bendit, avait pris
comme prétexte la guerre du Vietnam pour manifester. Le recteur
31

décida de fermer la faculté après le saccage des bâtiments et de
salles de cours. C’était exactement ce que voulaient les groupes
d’extrême-gauche. Entre temps, les vacances de Pâques calmèrent
au moins les esprits bourgeois, et on pensa que c’était fini. Ce
n’était pas le premier mouvement étudiant de l’histoire de France,
il serait bientôt oublié… et l’université de Nanterre rouvrit ses
portes. Danny-le-Rouge n’avait pas prévu cela et quand les
vacances furent terminées, les troubles migrèrent vers la
Sorbonne.
Les manifestants étaient en majorité des étudiants vivant dans
les quartiers les plus huppés. Ils quittaient le matin les beaux
appartements de leurs parents, manifestaient la journée pour, le
soir venant, les esprits suffisamment échauffés, se mettre à jeter
des pavés sur la police, brûler des voitures et fracasser des
vitrines. Puis, aux petites heures, ils rentraient chez eux, se
mettaient au lit dans leurs intérieurs confortables pour
recommencer le lendemain. Ils chantaient et hurlaient des slogans
comme « l’imagination au pouvoir » ; « il est interdit
d’interdire » ; « nous sommes tous des immigrés » ; « tout ce qui
n’est pas moi est incompréhensible ».
La jeunesse bourgeoise mettait sa propre classe sens dessus
dessous, l’ouvrier était vu comme une sorte de bon sauvage à la
Rousseau. Hurlant « Révolution, révolution », ils croyaient en une
nouvelle forme de révolution vis à vis de laquelle les vieux
révolutionnaires, le Parti Communiste en tête, étaient très
sceptiques. La philosophie de fond de la nouvelle révolution
bourgeoise était non pas avoir mais être.



Après avoir décidé de devenir prêtre, j’avais quitté le corps
diplomatique sud-africain pour gagner Rome où je restai sept ans
au collège Pontifical français tout en étant étudiant à l’Université
Grégorienne. En septembre 1967, je fus de retour à Paris pour
prendre ma première charge de prêtre en tant que vicaire à la
paroisse Saint-Pierre-de-Chaillot, près de l’Arc de Triomphe. Je
connaissais bien le quartier puisque mon appartement de
troisième secrétaire à l’ambassade d’Afrique du Sud se trouvait
dans la même artère, à quelques pâtés de maisons de là.
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Mes études de philosophie et de théologie à Rome ne
m’avaient en rien préparé à ce que j’allais vivre sur le terrain
pastoral qui, dans mon esprit, était un domaine plutôt calme et
bien comme il faut. Je ne me rendais pas compte que j’avais été
parachuté dans un univers paroissial très progressiste, qui n’avait
que peu à voir avec l’air de tradition que j’avais respiré à Rome,
où conférences et examens étaient en latin et où se faire prendre
dans les rues de la ville sans sa soutane pouvait vous attirer des
ennuis. À Paris, le port de la soutane était abandonné depuis des
années et personne ne parlait latin. Monsieur le curé de Chaillot
ne jurait que par l’Action catholique : rien ne devait être entrepris
sur le plan pastoral sans référence aux méthodes et critères de ce
mouvement.
Je mis un certain temps pour saisir de quoi il retournait. C’est
un mouvement d’évangélisation et de reconquête du monde au
nom de l’Évangile dont l’initiative revient au pape Pie XI, sur le
principe d’un apostolat de chacun par son semblable : un milieu
doit évangéliser son propre milieu. En conséquence de quoi, le
travail pastoral s’adressait à des groupes de condition sociale
homogène, la classe ouvrière, les milieux ruraux, les employés, la
grande bourgeoisie – qui allait de pair avec l’aristocratie. À
Chaillot, on ne trouvait guère que les deux dernières catégories.
Selon ce raisonnement, il était primordial que les classes
sociales ne se mélangent pas, il fallait conditionner les classes
supérieures à la mauvaise conscience de posséder des biens – bien
qu’il fût indispensable d’avoir un château pour appartenir à un
des groupes de Chaillot, quelques membres en possédant même
deux. Les classes populaires elles, étaient conditionnées à ne pas
oublier qu’elles étaient les piliers de la lutte des classes.
On se référait si souvent au terme conditionner qu’intrigué, je
cherchai à découvrir ce qu’il recouvrait : à un niveau quasi
philosophique, en termes presque hégéliens, il était censé signifier
une conversion de classe, les classes supérieures devant s’abaisser
et les classes modestes se hausser. Très subtil ; et important pour
ceux qui utilisaient ces méthodes. Je réalisai rapidement que tout
cela n’était pas très éloigné, intellectuellement, de la pensée
marxiste. Au fond, l’Action catholique était la contribution de
l’Église à la nécessaire révolution sociale telle que la voyaient les
disciples de Marx.
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Il se tenait des réunions interminables ; à côté des groupes de
classe, il existait aussi des groupes professionnels, intellectuels et
journalistes d’un côté, banquiers et hauts fonctionnaires de
l’autre. L’idée sous-jacente, dans une perspective purement
chrétienne, était que vivre selon l’Évangile ne dispensait pas de
suivre à la lettre les principes du mouvement, lesquels se
rapprochaient beaucoup, consciemment ou non, du marxisme. De
quelque façon qu’on examine cette tactique pastorale, au moins
dans les années 60 et 70 du siècle passé, tout concourait à une
sorte de politisation de la vie de l’Église, comme j’allais le
constater moins de six mois après mon retour à Paris.

À cette époque, j’utilisais une mobylette pour échapper aux
embouteillages parisiens. Quand les bagarres au Quartier Latin
furent bien engagées, le curé Action catholique décida de
dépêcher un de ses vicaires sur les lieux. C’est moi qui fus choisi.
On m’expliqua que je devais prendre ma présence là-bas comme
une insertion pastorale pratique dans un milieu très particulier.
Dans ce milieu particulier, on fuyait au nez des CRS, juste devant
les pavés en vol, dans une odeur perpétuelle de gaz lacrymogènes.
Je passai mon temps à courir d’un combat de rue à l’autre au cœur
du Quartier Latin, souvent tard dans la nuit, pour rapporter mes
impressions à mon curé dans la matinée du lendemain.
Une fois, en tournant brusquement dans la rue de Bourgogne,
derrière l’Assemblée Nationale, je l’échappai belle. Je me cognai
littéralement à une escouade de CRS barrant la route. Ils étaient à
quelques mètres. Je repris ma respiration et tentai un virage à
droite, attendant à tout instant un coup sur la tête. Visiblement, ils
attendaient des étudiants. Comme j’étais seul, il ne se passa rien.
La nuit où les CRS encerclèrent la Sorbonne, je me trouvais
par hasard dans l’amphithéâtre Richelieu : les débats faisaient
rage, des cris fusaient des Jeunesses Communistes en colère, dans
une atmosphère de vacarme et de vociférations. Au début, le Parti
n’avait pas pris au sérieux la soi-disant Révolution de mai 68 :
pour lui, c’était une forme d’amusement de la jeunesse
bourgeoise, une sorte de remède à l’ennui. Malgré les prétentions
de l’extrême gauche, les communistes les considéraient comme
incapables de s’attaquer aux véritables problèmes sociaux du
pays. Au cours du débat, comme Danny-le-Rouge parlait avec
dédain autant que passion, un jeune communiste lui lança :
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« Tu n’es qu’un Juif allemand !
– Oui, comme Karl Marx ! » Rétorqua-t-il.
J’avais suggéré au nonce qu’un de ses secrétaires
m’accompagne voir comment les choses se passaient à la
Sorbonne, parce que cela pouvait intéresser le Vatican. Le nonce
fut ravi de l’idée – qui se révéla malencontreuse : à peine étions-
nous dans l’amphithéâtre Richelieu que des rumeurs coururent
que le Premier ministre, qui avait déjà fait fermer la Sorbonne,
avait donné l’ordre de couper les bâtiments du monde extérieur.
Sur ce, le Monsignore prit la fuite. Il est certain que ces
agissements étaient aux antipodes de l’atmosphère feutrée du
Vatican.

Le 20 mai, il y eut une réunion dans la crypte de Chaillot, à
laquelle participaient des représentants de tous les mouvements
d’Action catholique de la paroisse. Un document anonyme,
intitulé « la Machine Infernale », fut lu à l’assemblée par un
Jésuite, rédacteur en chef de Projet, une revue chrétienne de
sciences sociales. Avant de nous lire le document, ce Jésuite, le
Père Perroy, nous dit que l’auteur était professeur à Sciences Po
Paris. La lecture prit plus d’une heure, l’auditoire écoutant avec
stupéfaction cet ouvrage qui exposait la nature véritable de la
révolution que nous étions en train de vivre.
Un ami diplomate m’attendait à la sortie latérale de l’église. Il
avait été en poste plusieurs fois à l’étranger, mais à l’époque était
de nouveau au Ministère des Affaires Étrangères, à la tête d’un
service consacré aux voyages spatiaux. Nous fîmes un bout de
chemin ensemble en discutant du pamphlet, quand tout à coup il
me demanda s’il me serait possible de m’en procurer un
exemplaire. Il avait l’air de beaucoup y tenir mais ne donna pas
de raisons et il me parut inutile de poser des questions.
Le lendemain matin, je sautai sur ma mobylette en direction de
la banlieue sud où les Jésuites avaient une maison. Le Père Perroy
me donna sans difficultés plusieurs exemplaires, sans même me
demander au nom de qui je venais. Il dut penser que c’était mon
curé qui m’avait envoyé.
Plus tard dans la journée, je laissai le document au Quai
d’Orsay à l’intention de mon ami. De là, la nonciature est à un jet
de pierre, le Nonce avait droit à un exemplaire, pensai-je. Il me
reçut immédiatement et me remercia chaleureusement.
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