J'ai 61 ans et je (vais) veux mourir

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Georges et Michèle se sont aimés. A l'issue d'une brillante carrière de chercheur, Georges découvre la retraite. Michèle, femme au foyer, a élevé leurs trois enfants dont l'aînée, handicapée, partage leur vie. Le jour de son soixante et unième anniversaire, Georges apprend qu'il est cancéreux : la vie de couple en sera bouleversée.
Publié le : lundi 1 mars 2004
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EAN13 : 9782296352919
Nombre de pages : 186
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J'ai 61 ans et je VftÏ.s. veux lTIourir !

Lucia & Mélano

J'ai 61 ans et je
valS- veux

.

mourir!

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Ouvra2es du même auteur La Onzième Porte Roman Editions des Ecrivains (2001) Coupes de Ciel, de Fiel, de Miel Recueil de poèmes Edité par l'auteur (2000)
Documelltique : la pratiqlle dll dOCllmellt Editions d'Organisation (1989)

UIlits alld tlleir éqllivalellces Ouvrage bilingue français-américain Vuibert (1981) De la métrologie fOlldam ell tale à SOlI applicatioll Blanchard (1976)

illdustrielle

Illstrumelltatioll Illdustrielle Ouvrage collectif sous le nom de Michel CERR Lavoisier (1980, réédité en 1990)

En préparation
Je déllie allX plI ilosopll es l'exclusivité Causeries philosophiques Destins Recueil de poèmes de pellser

(Ç)L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-6048-1 EAN : 9782747560481

A tous ceux que j'aime et. . . aux autres

ANTE-SCRIPTUM
Ceci est un roman, rien de plus qu'un rOlnan, c'est-à-dire une histoire inventée. J'insiste: in-ven-tée! N'y cherchez pas de clefs, vous seriez dans l'erreur. C'est une histoire hUlnaine, possible, COlnlne il a pu s'en vivre des milliers. Le choix de l'écriture à la prelnière personne vise votre Ùnplication, ami lecteur, car le « je » confère au récit un accent de vérité tout en permettant une certaine partialité. Vous pourrez ainsi interpréter la situation suivant votre point de vue et votre sensibilité car un ouvrage ne saurait exister sans ses « deux» parents que sont l'auteur et son lecteur. En partageant {lixjours de la vie de Georges et Michèle vous serez confronté à quelques aspects du problèlne (lu couple d'aujourd'hui, face à la durée et aux vicissitudes de la vie, à l'oppression lnorale et à la pronziscuité. Michèle et Georges peuvent paraître outranciers: ils le sont dans la lnesure où nous avons concentré sur ces deux personnages, en l'espace d'une décade, des dires et des événements recueillis cinquante années durant auprès du plus grand nombre. Un mot encore: si nous avons campé «une» mégère et « un » démissionnaire il ne faut y voir aucun machisme, nous aurions pu faire le choix opposé - libre à vous de pern'zuter les rôles. Il se peut que les homInes soient en lnoyenne plus lâches et les fenlmes plus vindicatives nzais ce 11 pas au romancier 'est d'en juger: il appartient aux sociologues de le dire.

9

CHAPITRE 1

Samedi

Depuis hier matin, à lIne hellre qlle j'ai oubliée, j'ai soixante

et un ans

-

à part d'être premier, le nombre n'est en rien re-

marquable, ni un compte rond comme les hommes les affectionnent, ni une année charnière comme celle de la majorité ou l'âge de la retraite. Eh oui, je suis né le deux mai mille neuf cent quarante-deux. « Un homme se penche sur son passé... » N'est-ce pas le titre d'un livre? Depuis ce matin je me sais cancérellx. Qllelle incurable incurie m'a conduit là ? A force d'entendre geindre ma moitié qui a développé une forme aiguë du syndrome de Münchallsen qu'elle s'ingénie à m'appliquer par procuration - trente-huit années avec leurs lots de cancers et autres maladies rares ou létales: tous ses organes y sont passés -, j'ai fini par ne plus l'écouter... ni m'écouter. Je vais bien par principe! Une lettre, c'est tout simple. Une lettre noyée dans le fatras des publicités et du courrier administratif - d'autant plus envahissant que le gouvernement fait pIllS d'efforts pour simplifier les formalités administratives - ; une lettre prise en sandwich entre deux cartes d'anniversaire; une lettre dont l'enveloppe s'orne dll logo de l'Institllt Curie - lIn peu de discrétion serait de bon aloi. Il

Je l'ouvre fiévreusement et en survole le contenu. Des résultats d'analyses: la tumeur est maligne. Rendez-vous pour un traitement: chirurgie, chimio, radio etc., planning de contrôle et directives de suivi. Rien avant mardi treize car mai, cette année, est un gruyère truffé de ponts. Je dispose donc d'une grosse semaine pour mûrir une façon sobre d'avertir les miens... sans trop en dévoiler. «Mentir, c'est ne pas donner à chacun la part de vérité à laquelle il a droit. » Voilà un aphorisme dont je ferais bien de m'inspirer. Je m'en doutais un peu, une douleur persistante, mais supportable, m'avait alerté et avait motivé un examen spécifi que, masqué par une conférence scientifique partiellement séchée complétée de l'alibi d'un retard de train. Maintenant que la certitude a remplacé le doute il me faut d'urgence mettre sur pied ma stratégie d'information: qui informer, de quoi exactement, quand, comment? Attention aux inévitables recoupements.. Je bénis l'intuition qui m'a poussé, ce matin, à aller chercher le courrier tôt D'ordinaire Michèle se précipite pour en avoir la primeur, pour tout commenter et contrôler; elle soupèse, flaire, tourne et retourne les lettres; elle les ouvre et en lit le contenu d'autant plus avidement qu'une mention «personnelle)} décore l'enveloppe, des fois que je lui subtilise une de ces alléchantes publicités pour gogos dont elle se régale mieux que de la lecture de Flaubert, ou je ne sais quelle missive d'une hypothétique maîtresse, puis, dédaigneusement : <~ c'est enCQrepour toi, une de tes revues
scientifiques », ou « une de tes associations occultes»

-

elle

hait par principe toute association dont je suis membre au motif qu'elle lui vole de mon temps, temps qu'elle ne conçoit que dévolu à son usage exclusif. Un vers de « l~ Aiglon» me vient à l'esprit: 12

« Mais.. . je suis le second à lire mon courrier. » Sans même le regarder, je dépose furtivement le courrier expurgé de la lettre compromettante sur la table basse du salon et monte quatre à quatre au bureau pour relire et vérifier le document, avec l'espoir secret d'une erreur de destinataire ou d'avoir mal lu. Non, le verdict est clair et sans appeI: c'est bien de moi qu'il s'agit, et à moi qu'il s'adresse. « Qu'est-ce que tu fais encore là-haut? Tu devrais être à la cuisine à surveiller le lapin. Je ne peux tout de même pas tout faire! Il faut que je sois partout à la fois, et toi. .. » « Ca fait une heure que j'ai besoin d'aller aux toilettes, et les enfants vont bientôt arriver. Tu devrais dresser la table. Il faut encore que jeme change... heureusement que je ne suis pas une souillon comme toi, tu as encore fait une tache à ton pantalon. Va me changer ça en vitesse; on voit bien que c'est pas toi qui fait la lessive sinon tu serais plus soigneux... quoiqu'avec toi..., etc., etc., etc. », cela n'en finit pas. Ca continue de dégouliner à travers la porte des W.-C. Est-ce ma faute si je ne l'avais pas vue, cette tache minuscule au bas de la jambe de mon pantalon? Il n'y a pas à dire, le service d'inspection est performant! C'est un vers de Cyrano qui s'impose maintenant: « . ..œil d'aigle, jambes de cigogne. » Je suis encore seul à être avisé de la « chose », fors les "iatres" de Curie et quelques laboratoires d'analyses qui, pour la majorité, ne me connaissent que par le truchement d'un code-barre apposé sur un document ou un flacon. Les examens ayant été pratiqués en temps masqué, à défaut de l'être
en temps voulu, le secret est maîtrisé temps encore?
-

pour combien de

Midi! Un midi printanier: soleil et légers TIllages en une juste proportion nOllS prodiguent une ombre douce agrémen13

tée d'une brise légère - plus douce que ne le serait une légère brise. Ah ! Mireille: « La brise est douce et parfumée, L'oiseau s'endort sous la ramée... » Il ne manque que les cigales, denrée improbable en lIe de France. Sur la terrasse, nous inaugurons le salon de jardin «made in China»: une table en verre cathédrale ocré, avec porteparasol et piètement d' alllminillm anodisé brossé, dont j'ai terminé le montage hier au soir, assortie de six chaises du même métal tendues de toile synthétique bleu roi. Le verdict de Michèle tombe en couperet: « salissant ». C'est le cadeau de ma progéniture assemblée, pour mon an de plus, mon premier anniversaire de «jeune» retraité, le premier dans notre pavillon d'Epargy. «Excellent choix, vous en aurez

pour vingt ans» leur a assuré le vendeur

-

puisque c'est ce

qu'ils avaient choisi, quel vendellr eût été assez sot pour les contredire? Grâce en soit rendue aux ponts, ma tribu est au complet. Dix en tout, répartis sur trois générations: depuis la maîtresse des lieux, Michèle, qui, du haut de ses soixante-quatre années, toise le tout récent Daniel, alias «Petit-Lapin », vieux de quatre mois et onze jours, et régit ses troupes en monarque absolu - potentat, despote, tyran, satrape, que sais-je... ? la tentation m'effleure de dire: Fürher, Duce, Conducatore, Grand Timonier, que sais-je? Sibylle est là. Forcément, elle est toujours là. Elle vit avec nous. Cybèle arrive de Versailles en voiture et Hermès de Paris par le R.E.R. puis le bus dont l'arrêt est proche, l'une et l'autre avec conjoints - concubine pour ce qui est de mon Hermès, indécrottablement rétif à toute idée de mariage: il a des antennes celui-là, il semble avoir saisi ce qlle pouvaient engendrer presque quarante années de vie commllne - et enfants. Trois enfants, un gendre, une bru, trois petits14

enfants: l'avenir est prometteur. Je pense à des arrières-petits-enfants, nombreux comme les épis de blé. Droit devant t Déjeuner sous un parasol. Il a plu hier, j'en atteste; il fait beau aujourd'hui, c'est un fait; il pleuvra demain, Nathalie Rihouet et Evelyne Délhiat - à moins que ce ne soient Catherine Laborde et Sophie Davant - l'ont pronostiqué à la télé, et le baromètre du bureau ne les contredit pas qui tutoie les mille vingt-cinq millibars, non plus que l'hygromètre qui, rarement descendu aussi bas, remonte maintenant à vive aIlure. Le repas festif est ponctué de propos de circonstance - c'està-dire sans à-propos -, mais on n'a pas sorti la « belle» vaisselle sous prétexte que, dehors, elle risquerait un accident et que cela jurerait avec le salon de jardin. A dire vrai, on ne la sort jamais: « on va tout de même pas faire des chichis pour les enfants, si c'était toi qui lavais la vaisselle, tu réfléchirais à deux fois avant de... »; ni pour les nôtres, ni lorsqu'il s'agit d'étrangers, ce dont un procès d'intention nous dédouane: « ces gens-là ne se mettraient sûrement pas en frais pour nous... » Le beau service ne quitte jamais le vaisselier, sauf pour en montrer l'une ou l'autre pièce et la ranger aussitôt, les couverts en argent s'ennuient dans leurs écrins et les verres de cristal brillent de tous leurs feux... au travers des vitres de l'argentier dont la porte est fermée à clef: « pourquoi l'ouvrir, ne les voit-on pas? Ce n'est pas la peine de les mettre à la poussière. » Je me demande pourquoi nous avons acheté ces choses, comme tant d'autres d'ailleurs, dont il semble que la possession suffise à satisfaire Michèle. Je pense à ces maisons bourgeoises où chaises et fauteuils passent leur vie sous des housses de toile blanche pour éviter
que leurs tapisseries ne se fanent

-

après tout, notre canapé

ne jouit-il pas d'un sort semblable, sous une housse ellemême protégée par un vieux drap pastel -, et où l'on dîne 15

dans la « cuisine d'été» pour ne pas déranger la belle ordonnance de la salle à manger. Il n'y a pas que dans les films... Revenons à notre repas. Pour le solide: foie gras, excusez du peu, lapin mariné rissolé en cocotte et farci d'herbes provençales sur son lit de menus lardons revenus à point agrémentés de champignons et de petits oignons, camaïeu de salades lisses ou frisées allant du vert-vert au vert-rouge, flanquées d'un plateau de fromage opulent honorant la carte de France, desserts - il faudrait plusieurs «s» tant il y a de choix constellés de bougies de toutes tailles, fonnes et couleurs récupérées à la hâte dans les tiroirs des uns et des autres. « Tu ne manges rien, c'est vraiment pas la peine que je me donne tant de mal; et puis tu manges trop vite, je n'ai même pas eu le temps de finir mon assiette. » La seconde d'après: « Sibylle, tu ne pourrais pas manger un peu plus vite, tu vois pas que j'ai fini, on n'attend plus que toi! Tu attends que le métro passe ou quoi? »En vérité, seule « sa » vitesse est la bonne: Michèle est la référence, l'étalon. La phase liquide n'est pas en reste: apéritifs, vins aux belles robes - heureusement que je suis à domicile, l'Alcootest me condamnerait à rester céans, sinon -, champagne « au diable l'avarice, ce n'est pas tous les jours. .. », café et, pour faire bonne démesure, liqueurs. J'ai sorti un annagnac hors d'âge - bien plus jeune que moi cependant; suis-je donc hors d'âge moi aussi? « T'as vu tout ce que tu as bu ! C'est pas toi qui nettoieras si tu es malade. » De ma vie, je le jure, jamais elle ne m'a Vtl saolll, ni même ayant dépassé la dose raisonnable, mais bon... Toasts de rigueur: « un pt'it beurre, des touyoux... » « bonnanniversèèè-reu, nosvœuxlesplussincèèèè-reu. .. » 16

Le répertoire, somme toute indigent, y passera in extenso. Ca se fait, n'est-ce pas? Bisous et rebisous, re-cadeaux: «encooore ! Vous avez fait des folies, il ne fallait pas! » Mais qui s'en plaindrait. Un kilo de café grand cru, du maragogype en grains, torréfié à l'exact degré, offert par Sibylle grâce aux petites économies qu'elle fait sur son argent de poche. Elle l'a acheté toute seule et a réalisé un joli petit paquet : «tu aurais pu te fendre un peu plus pour ton père au lieu de dépenser ton argent àje ne sais quels D.V.D. stupides et autres gadgets débiles! Veux-tu que je te dise, tu es une égoïste, voilà! » Michèle oublierait-elle que tous ont participé au salon de jardin? Prend-elle position pour la Fête des Mères qui approche? Sibylle a mis toute sa tendresse dans son présent. Pauvre Sibylle, la voilà tout attristée ce qui me peine beaucoup. Je l'embrasse et la console. Cybèle et Pierre m'offrent l'œuvre complète de Saint-Augustin, parue depuis peu à la Pléiade, ils n'ignorent pas mon intérêt pour ce théologien-logicien-philosophe, ni mes réticences envers SaintThomas d'Aqllin : je suis ravi. «Il n'y a donc pas assez de livres dans la bibliothèqlle? Entre sa science et sa lecture, bientôt on ne verra plus ton père. » Hennès et Amélie sont plus prosaïques et ont apporté une bouteille de marc égrappé de Bourgogne: «vous n'avez rien trouvé de mieux? De l'alcool... pourquoi pas des cigares tant que vous y êtes! » Il m'a fallu moins de temps pour ouvrir les paquets dont les fonnes révèlent plus qu'elles ne cèlent qu'aux enfants pour les confectionner. Mercis réitérés, je repars pour une tournée générale de bisous. Tête de circonstance, c'est-à-dire celle des bons jours. Je me dois de donner le change à tout prix: parler fort, chanter haut - et faux - avec les jeunes, oublier. « Carpe diem» me susurre Horace, la suite de la citation est de ll1ise aujourd'hui : « quam minimum credula postero. » 17

L'après-midi est largement entamé que l'on en est encore aux pousse-café servis au jardin. Juste le temps de boucler

avec le «quatre heures» de Lucia - à cet âge, manger ne
coupe pas l'appétit: telle héron de la fable, Lucia profite des jours sans école pour manger à seize heures. Pierre-Jean ne goûte pas, lui: quand on est en troisième, on ne goûte plus, voyons! Un bol d'air, une partie de pétanque pour les jeunes qui ont de l'énergie à revendre, une belote pour Hermès et moi contre Cybèle et mon gendre - Michèle affecte d'être débordée: «jouez sans moi, il faut bien que quelqu'un se dévoue... » Sibylle materne Petit-Lapin et va le promener dans son landau au bord de l'Oise, et Amélie aide belle-maman dont elle ponctue le torrent de critiques par des «oui» interrogatifs, ou des « ah bon» distraits, judicieusement espacés.

Déjà le dîner nous rappelle. La pluie annoncée est arrivée plus tôt que prévu. On se replie dans le vivoir. Nous sommes rentrés juste à temps, voilà qu'il pleut à seaux. Re-repas, disques. Les jeunes danseront tard, une fois la table repoussée et canapé et fauteuils relégués dans le coin du salon. «Attention aux plaaaaantes, on ne peut rien avoir à soi ici! » Difficile, il est vrai, de slalomer entre les cent quarante-sept pots qui décorent la maison: 1,08/m2 en moyenne, plus du double dans la salle de séjour. Entre deux sauts de puce au bureau pour lire les e-mails de félicitations et m'assurer de la teneur de la missive fatale - comme si, superstitieusement, j'imaginais que, délaissée, elle pût se modifier et le verdict s'adoucir. Avoir vécu soixante et un ans constituerait-il une performance? En quoi ce jour est-il différent des autres? Je pique un somme dans mon fauteuil club en cuir de vache avachi. Les femmes s'activent à la cuisine, leur royaume; elles font la vaisselle tout en débattant 18

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