J'ai mangé mon totem à Paris

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Ils sont nombreux, les candidats à l'exil. Tous sont prêts à braver n’importe quel obstacle, et rien ne les arrête. Ni le froid de l’immensité (la mer), ni les reptiles et autres dangers des forêts, ni le sable chaud du désert. Ils sont prêts à enjamber les cadavres encore très chauds de leurs devanciers pour parvenir à leur Eldorado. Sans doute parce qu’ils n’ont pas le choix. Ils veulent s’arracher à la misère et à la précarité. Mais le bonheur a un prix qu’il va falloir aussi payer sinon c’est la fin de toutes les illusions. Et encore ! Ce sont ces drames, que vivent ces femmes et ces hommes, qui vont à l’assaut d’un bonheur qui vire très vite au mirage, voire au vinaigre, que dépeint ce livre-témoin de Théodore Dagrou dont le titre, J’ai mangé mon totem à Paris, est plus qu’évocateur.


Publié le : jeudi 14 août 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332717221
Nombre de pages : 168
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-71720-7

 

© Edilivre, 2014

Du même auteur

Du même auteur :

1. Comprendre le Code foncier rural de la Côte d’Ivoire, 2002, publié par l’Association Ivoirienne pour le Développement du Droit (AIDD).

2. Comprendre le Code Foncier Rural de la Côte d’Ivoire, revu et corrigé, 2007, publié par Frat-Mat-Editions.

3. Compatibilité du Droit foncier rural ivoirien avec le Droit Communautaire, étude réalisée en 2008 pour le compte de l’Institut de Droit Communautaire (IDC).

4. Le Code foncier rural ivoirien en 100 Questions et plus, 2009, publié par Les Editions du CERAP.

5. Les Non Ivoirienset le Code Foncier Rural de la Côte d’Ivoire, 2009, publié par Les Editions du CERAP.

6. Les jugeset les problèmes de terre, 2013, publié par le Centre National de Documentation juridique (CNDJ).

7. Code Foncier Rural annoté, 2013, publié par le Centre National de Documentation Juridique (CNDJ).

 

 

A toutes les personnes

englouties par les cimetières marins.

Plus particulièrement aux victimes de Lampedusa ;

Elles, qui n’auront jamais la chance

de parvenir à leur eldorado…

… malgré tout le courage qui les portait.

Dédicace

A ma famille,

A mes enfants

Dieu ne donne jamais une charge

sans les moyens pour la supporter.

Alors, levez-vous et battez-vous.

Car l’Avenir réserve toujours

le Meilleur à ceux qui y croient.

A Rose Zahi Naki.

Puisse cet ouvrage être

le meilleur témoignage

de notre fraternelle amitié.

Préface et présentation de l’œuvre

J’ai insisté pour écrire la préface de l’ouvrage de mon père1. Je ne sais trop pourquoi. Sans doute parce que je tenais à lui rendre hommage à ma façon et exprimer ainsi toute l’admiration que je lui ai toujours vouée. Il est vrai, en effet, qu’il reste pour moi un modèle de sagesse et de vertu. Cependant, je me doute bien que l’entreprise ne sera pas aisée. Je m’attends donc à des critiques pour les maladresses qui ne manqueront pas. Mais puisque j’ai obtenu l’accord pour le faire, alors il faut bien que j’y aille. Dès lors, peu m’importe tout le reste. De toutes les façons, quoi de plus normal ? Et puis, je me satisfais déjà de la joie d’écrire ces lignes en guise d’introduction à ce livre en espérant transcrire au mieux ma pensée.

Ainsi que le lecteur le constatera, « J’ai mangé mon totem à Paris» est un cri de cœur. Nombre de personnes se reconnaîtront dans ces écrits fortement inspirés des témoignages. Et j’insiste sur la dimension témoignage qu’il faut accorder à l’ouvrage. Car, plus que de simples constructions littéraires, il s’agit d’histoires plus ou moins réelles qui traduisent une seule et même aspiration : la recherche d’un bien-être. C’est dire que mon père aurait pu tout aussi bien choisir le titre : « A la recherche du bonheur à Paris ». Mais il est vrai qu’il fait moins « mouche ».

En quittant l’Afrique pour l’occident, nos frères et nos sœurs courent après un mieux-être qu’ils ne sont pas sûrs de trouver sur place. Et ils sont prêts à l’obtenir quels que soient les obstacles qui se dressent devant eux et les sacrifices à consentir. Malheureusement, cette quête obstinée du bonheur ne tend qu’à les enfermer davantage dans leurs illusions. Et c’est là tout le drame, que dis-je, tous les drames-car ils sont nombreux. Ces inconditionnels de l’exil volontaire ont été contraints de faire ce qu’ils n’ont jamais imaginé. Ils ont été amenés à transgresser tous les interdits, à s’affranchir de tous les tabous, pour se donner les moyens de s’intégrer dans le pays de leurs rêves. C’est ce qu’on appelle « manger son totem ».

Pour avoir assisté mon père tout au long de la germination de cet ouvrage (et vous aurez compris mon entêtement), je puis dire qu’il expose au grand jour la détresse et la douleur de ceux qui se battent contre la précarité ainsi que le drame vécu dans leurs âmes et leurs chairs par tous ces exilés qui se retrouvent ainsi prisonniers de leurs propres illusions. Non seulement ils n’ont pas pu avoir ce bonheur qu’ils recherchaient tant mais ils n’ont pas, non plus, le courage de faire machine arrière.

Mais ce livre est aussi un plaidoyer pour un monde un peu plus juste, avec des hommes et des femmes qui ne se satisfont pas de leur seul bonheur, d’un monde humanisé et moins superficiel où l’on recherche d’abord et avant tout la cause profonde des agissements de ses semblables, d’un monde moins nombriliste qui ne ferme pas volontiers les yeux sur la détresse des autres. Malheureusement, hélas ! chaque jour que Dieu fait, l’Occident cherche à ériger des barricades de plus en plus géantes pour ne pas avoir à recueillir ceux que certains ne rechignent pas à qualifier de « misère du monde ». Si seulement chacun pouvait comprendre qu’il ne pourra pas être véritablement heureux si autour de lui il n’y a que tristesse et désespoir. Surtout, quand il est possible de faire quelque chose pour éviter les cris stridents de ces affamés, assis sous les fenêtres, qui ne demandent pourtant qu’à ramasser ce qui tombe des tables surchargées.

Ce livre s’adresse à tous les âges, aux jeunes comme aux vieux. Ecrit par un modeste homme qui, au demeurant s’essaie à l’écriture, il ne transformera pas le monde. Je souhaite seulement que cette œuvre contribue, d’une manière ou d’une autre, à changer les mentalités et à ramollir un temps soit peu, les certitudes, et ce, de tous les côtés. En tout état de cause, je reste convaincue d’une chose : la profondeur du message que cet ouvrage véhicule ne vous échappera pas.

C’est pourquoi je me risque volontiers à un pari : Lisez « J’ai mangé mon totem à Paris ». Vous m’en direz, sans aucun doute, des nouvelles./

Pascale DAGROU.


1. La préfacière, Pascale est la benjamine de la famille DAGROU.

1.
J’ai mangé mon totem à Paris

– Regardez là-bas, cette femme qui passe avec son sac, dit monsieur Dutort.

– Oui, il est beau. Ça doit être du Louis Vuitton, répondit Rosalina.

– Regardez cette autre femme qui la suit et qui a l’air très pressé.

– Je vois. Elle a un très joli manteau. Il a dû coûter très cher, répondit-elle encore.

– Observez aussi le monsieur de l’autre côté, tout au fond.

– Celui qui tire une petite valise ?

– Oui, c’est cela.

– Je vois. Mais au fait, où voulez-vous en venir ?

– Vous allez comprendre, dit monsieur Dutort, alors qu’il venait de tirer deux bouffées de pipe.

– Eh bien ! chacune de ces personnes a ses problèmes. La première a les siens enfouis dans son sac. Mais elle ne les expliquera à personne. Et là encore ! Car ce n’est pas tout qu’on dit. Pourtant ils lui pèsent dessus. Ils sont une partie de son existence. Elle doit donc tout simplement assumer.

– Je comprends, rétorqua Rosalina.

– Il en va de même pour la seconde. Dans son manteau se trouve tous les problèmes et tous les déboires qu’elle a rencontrés ici en France. Ces difficultés la tirent vers le bas et l’empêchent de se mouvoir. Mais elle est bien obligée de faire avec.

– Certainement, répondit encore Rosalina.

– De même l’homme. Sa valise contient les écueils de sa vie. Mais il avance inlassablement. Il ne doit pas s’arrêter à l’instar d’un cycliste qui doit continuer de pédaler sur la colline s’il ne veut pas dégringoler.

– Je vois, dit Rosalina.

– Tous les trois avancent malgré leurs lourds fardeaux. Ils auraient certainement voulu s’en passer. Mais ils ne le peuvent. Hélas !

– Je vois, dit-elle.

– Ce qu’ils sont venus chercher et ce qu’ils ont fait n’ont rien à voir avec ce à quoi ils ont rêvé.

– Comme vous le dites.

– En réalité, ils n’ont pas eu le choix. C’était ça ou le retour à la case départ. Chacun a eu à faire un jour ou l’autre ce qu’il n’aurait jamais dû faire. Sinon c’était la fin de l’aventure, le retour au pays ; ce pays qu’il a décidé de laisser là-bas, derrière lui, volontairement pour s’expatrier. La porte du bonheur se serait brutalement fermée devant lui. On l’aurait probablement renvoyé aussitôt chez lui, pour retrouver les dures réalités.

– Sans doute !

– Mais pour eux, tout cela, c’est désormais du passé. A présent, chacun peut « faroter » 1comme on le dit chez vous.

– Chez nous ? Vous connaissez chez moi ?

– Bah ! je pense que vous êtes du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, du Mali ou du Congo…

– Ah, d’accord ! Vous pouvez continuer.

– A présent, le plus dur semble passé pour eux. Alors, ils essaient d’oublier ce que le système et la société leur ont fait endurer…

Il marqua une pause pour tirer encore deux bouffées de pipe. Puis il ajouta :

– Ils sont tombés sur des pratiques et sur nos travers. Ils devaient s’y faire, se laisser modeler, s’incruster à l’intérieur ou sécher carrément comme des poissons sur la berge après le retrait de la rivière. Mais ici, c’est « chacun pour soi Dieu pour tous ». Il s’agit là d’une réalité qu’il faut comprendre. Et tout de suite. En tout cas, il faut être vif d’esprit pour prendre aussitôt la décision qui s’impose. Sinon on n’aura que ses yeux pour pleurer. Ceux qui n’auront pas avisé à temps ploieront sous le poids du passé douloureux et des ressentiments permanents. Ils s’en voudront à mourir. Et un jour, malheureusement, ils mourront, loin de la terre de leurs ancêtres. Alors, on transportera leurs restes pour les ensevelir sous la terre qu’ils ont fuie et que, de leur vivant, ils n’auraient certainement jamais eu le courage de regagner.

– Oui, répondit Rosalina.

– Tout cela pour dire que la vie d’immigré est dure. Et pour emprunter encore une expression de chez vous, « Paris est dur comme caillou »2.

– C’est ça. Paris est vraiment dur comme cailloux, répéta-t-elle.

– Ah ! vous avez maintenant compris où je veux en venir, rétorqua monsieur Dutort.

Visiblement, c’était la réaction qu’il attendait de la part de son interlocutrice.

– Et pour s’en sortir, la plupart de ceux qui rêvent à un « eldorado » sont obligés de faire le sacrifice de leur vie. Il s’agit là d’une condition sine qua non pour passer à l’étape suivante, du reste nécessaire pour celui qui s’est engagé volontairement à vivre en exil.

– Tout à fait. Cela s’appelle chez nous : « manger son totem », renchérit Rosalina.

– Oui, c’est vrai. Chacun est obligé de manger son totem s’il veut suivre le mouvement.

Il s’arrêta pour une autre bouffée de pipe.

– Excusez-moi monsieur, mais vous ne pensez pas que vous devriez fumer un peu moins ?

– Ne vous inquiétez pas pour moi. Je veux profiter pleinement de la vie. Car il ne sert à rien de se priver de tout. De toutes les façons il me reste très peu de jours à faire sur la terre.

– Ne dites pas ça monsieur. Vous êtes encore très solide et vous avez les moyens de vous soigner. C’est sûr qu’il vous reste encore beaucoup de temps à vivre.

– Vous n’en savez rien, répliqua-il.

– Excusez-moi. Je voulais seulement m’inquiéter…

– Non, ce n’est pas bien grave, dit-il.

Puis il reprit son discours. Visiblement il ne voulait pas en perdre le fil.

– Paris est vraiment dur, répéta Rosalina. Pour survivre ici à « Bengue », on est vraiment obligé de manger son totem. C’est la loi de l’exil. Sinon c’est la case-départ, le retour forcé et certainement la mort…

– C’est bien cela. A Paris tout le monde mange son totem. Et chacun a son histoire.

Il marqua encore une pause. Puis il ajouta :

– Ça, c’est un coté de la médaille. Parce qu’il y a aussi des situations qui méritent réflexion. Et je peux vous le dire, elles sont franchement dégoûtantes.

– Ah oui ! rétorqua Rosalina.

– Figurez-vous que j’ai été exploitant forestier dans de nombreux pays africains et que j’ai amassé suffisamment d’argent pour vivre heureux. Et pourtant, j’ai mal. C’est vrai que je suis malade. Mais tout le monde peut tomber malade. Il suffit tout simplement de s’accommoder à son mal et de prendre la vie du bon côté, pour vivre heureux. Seulement, il y a des moments où je me demande si je n’ai pas vécu inutile.

– Vous êtes amer à ce point ?

Il remua longuement sa tête pour exprimer son désarroi. Il ouvrit sa sacoche. Il en retira un petit paquet contenant du tabac. Il bourra sa pipe avant d’en tirer encore quelques bouffées. Puis il essaya de mouvoir sa jambe endolorie qui l’avait contraint à la chaise roulante. C’est d’ailleurs pour soulager la douleur persistante qui paralysait presque tout son coté droit et nettoyer ses bronches qui commençaient à être obstruées par la fumée, qu’il venait tous les trois mois à l’Hôpital Général de France-la-mine. C’est à l’occasion de ses soins, qu’il avait vu Rosalina qui y travaillait comme aide-soignante. Il s’était cependant gardé d’engager quelque discussion que ce soit, se contentant à chaque fois de lui faire un petit sourire pour la remercier de l’attention dont il faisait l’objet de sa part pendant son tour de service. Son sérieux et son ardeur au travail l’avaient tout de suite marqué. Aussi, l’admirait-il à son insu. Aujourd’hui qu’il s’était retrouvé seul avec elle, en dehors des heures de travail, assise sur un des bancs du jardin de l’hôpital, il avait éprouvé le besoin d’échanger avec elle. Il voulait aussi se confier à elle.

Maurice Dutort, la soixantaine passée, vivait seul après le décès de son épouse. Depuis qu’il était rentré en France après un long séjour en Afrique, et plus précisément en Côte d’Ivoire où il possédait de nombreux biens dont des maisons et des plantations, il s’était installé dans la petite ville de France-la-mine pour profiter plus calmement du fruit de ses labeurs pour le peu temps qui lui restait encore à vivre. Seulement, plus il réfléchissait à son existence, à son passé, à son état physique, à sa situation familiale, plus il avait mal. Il ne comprenait pas que les choses puissent se passer ainsi au soir de son séjour sur terre. Il pensait surtout à ses enfants, une fille et un garçon. Ces derniers, qui habitaient, la première à Chantilly et le second à Neuilly, l’avaient carrément abandonné. Mais ce qui l’exaspérait le plus, c’était leur volonté d’accaparer au plus vite ses biens. Depuis plusieurs années, ces derniers n’avaient plus donné de leurs nouvelles. Cependant, ils appelaient très souvent l’agence à qui leur père avait confié la gestion de son patrimoine, pour s’assurer que les biens étaient encore intacts.

Au même moment, le téléphone de Rosalina se mit à sonner. Il était l’heure pour reprendre le travail.

– Je dois vous laisser, dit-elle.

– Ok. Nous aurons l’occasion de continuer la discussion.

– Oui, bien sûr.

– A bientôt donc !

– A bientôt.

Alors que Rosalina regagnait l’intérieur de l’établissement pour reprendre le service, monsieur Dutort restait sans esquisser le moindre mouvement…

Le soir, une fois rentrée à la maison, Rosalina chauffa au four à micro-ondes un subway3 qu’elle avait gardé au réfrigérateur. Puis elle s’engouffra dans la douche pour prendre un bain. Elle regarda la télé pendant quelques minutes, histoire de ne pas trop ressentir l’absence de Kina qui était allé, ainsi qu’il le faisait chaque année, faire un tour au pays pour voir les parents et les amis. Après une demi-heure, elle s’offrit, en digne fille de sa Côte d’Ivoire natale4, une tasse de café bien chaud. Cela débrouilla quelque peu ses muscles qui avaient commencé à se contracter sous l’effet du froid qui s’était installé cette année plus tôt que d’habitude. Puis elle regagna la chambre à coucher. Etendue sur le dos, son regard se figea sur la lampe accrochée au dessus d’elle. La lumière tamisée de la pièce lui donnait l’impression d’être dans une salle de cinéma en train d’attendre le début d’un film. Elle se mit aussitôt à revivre la discussion qu’elle avait eue dans la journée avec Monsieur Maurice Dutort. Rosalina avait très mal. Certes elle travaillait comme aide-soignante et gagnait bien sa vie. Mais, elle ne pouvait s’empêcher de penser à tous ses frères et sœurs qui avaient rêvé d’un monde meilleur ici à « Bengue » et qui n’avaient rencontré finalement que difficultés, connu que privations et déshonneur. Aujourd’hui plus que jamais elle réalisait à quel point ils avaient souffert. Sans s’en rendre compte, elle se lança dans un monologue.

« Telle est la triste réalité du séjour de la plupart des personnes qui courent vers l’eldorado. Chacune d’elles a mangé son totem. Tous ceux qui se pavanent comme le seul coq d’une basse-cour, sont passés par là, victimes de leurs illusions. Ils ont tous cru que le bonheur était à portée de main. Puis, ils se sont retrouvés face au vide. Alors, pour ne pas tomber dans l’abîme, ils se sont accrochés à tout ce qui leur tombait sous la main. Tout n’a été que souffrance, méchanceté et mesquinerie. Il fallait aller de l’avant. Et ils ont fait le pas nécessaire pour pouvoir passer à l’étape suivante. Et c’est seulement après tout ça que chacun peut dire aujourd’hui : « Je suis à Paris. »

Rosalina souffrait également pour ces nombreux exilés qui continuaient à vivoter en France mais n’osaient pas faire machine arrière. Ils n’avaient pas le courage de repartir chez eux. Et puis, il y avait aussi la situation de tous ceux qui, restés dans leurs pays, peinaient sans espoir de sortir un jour de la précarité et de la souffrance. On ne leur offrait aucune alternative, les contraignant ainsi à aller chercher ailleurs. Elle pensait aussi à ceux-là, toujours plus nombreux, qui prenaient, chaque jour que Dieu fait, d’assaut les ambassades occidentales en quête d’un visa, le fameux sésame qui ouvre les portes du bonheur auquel ils n’ont cessé de rêver. Soudain, elle devint très triste. Elle pensait à tous ces milliers de candidats à l’immigration qui croyaient pouvoir contourner la difficulté en empruntant des voies détournées pour rejoindre l’Europe. Un matin, certains avaient pris leurs baluchons, qui sur la tête, qui au dos, et fourré dans leurs culottes le peu d’argent qu’ils avaient pu mettre de côté après plusieurs années de menus contrats. Puis ils avaient embarqué dans la première occasion pour se transporter dans un pays où le prix du billet d’avion était relativement abordable. D’autres avaient choisi de se rendre dans un Etat de transit. Et là ils avaient pris attache avec des facilitateurs pour leur faire traverser la frontière moyennant un loyer qui était loin d’être donné, pour se lancer, eux aussi, à l’assaut de l’inconnu. Ils avaient alors parcouru les déserts, traversé les forêts et bravé les dangers de tous genres. Ils avaient ignoré volontairement les déboires et les jérémiades de ceux qui étaient rentrés précipitamment à la maison dans des charters. Ils avaient enjambé, sans sourciller, les cadavres encore chauds de leurs prédécesseurs. Ils se disaient tous que chacun avait sa chance et qu’ils allaient pouvoir réussir là où les autres avaient échoué. Ils étaient convaincus que pour ce qu’ils allaient gagner là-bas, l’aventure méritait bien d’être tentée. Pour eux, c’était aussi l’unique moyen pour pouvoir mettre un terme à la vacuité et à l’oisiveté de chez eux. Ils étaient persuadés qu’ils allaient bientôt vivre décemment et en finir enfin avec la misère sans nom qui n’avait cessé d’être leur lot quotidien. C’est ainsi qu’ils s’étaient retrouvés dans l’un des endroits où s’organisent les convois pour la traversée de la méditerranée, en espérant embarquer très rapidement pour le pays de leurs rêves. Malheureusement, presque tous avaient été dépossédés en cours de chemin de la totalité de leurs bourses par leurs guides. Sans aucun moyen de subsistance, ils avaient alors dû errer des jours et des jours sur place. Certains avaient été contraints de renoncer à tout. Faute de pouvoir payer pour aller plus loin, ils s’étaient résolu, la mort dans l’âme, à faire le chemin inverse. D’autres, plus courageux, avaient décidé plutôt de rester sur place pendant quelques mois, le temps de se faire un peu d’argent en s’adonnant à de fretins boulots. Puis, grâce aux petites économies qu’ils avaient pu réaliser, ils s’étaient payé le ticket pour fendre l’immensité, en compagnie de centaines d’autres candidats à l’exil, à bord d’une embarcation de fortune. Et comme il fallait s’y attendre, la plupart d’entre eux avaient péri dans les eaux sous la furia des vagues géantes et le froid rugueux de la mer. Mais il y avait aussi les malades et tous ceux qui avaient été affaiblis par le voyage. Les convoyeurs n’avaient pas hésité un seul instant à les jeter à la mer. Il s’agissait ainsi, pour eux, de se débarrasser de voyageurs devenus trop encombrants, et en même temps leurs barques. Après tout, ils avaient acquitté le prix du voyage. Ils n’avaient donc rien à perdre en se libérant de la sorte. Les plus fortunés avaient réussi à débarquer, de l’autre côté de l’océan, sur un territoire dont on leur avait dit qu’il était la porte d’entrée de l’Europe. Ils espéraient rejoindre, à partir de là, plus facilement leur eldorado. Cependant, ils avaient dû déchanter très rapidement. Dès qu’ils avaient mis pied sur la terre ferme, leurs tuteurs les avaient abandonnés sur place tout en leur faisant comprendre...

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