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J'ai vu Ben bella ce matin

De
271 pages
Avril 1960. La guerre qui ne veut toujours pas dire son nom perdure. Pierre, qui vient d'effectuer un séjour 'culturel' de vingt sept mois sous l'uniforme en Algérie, reprend, après sa démobilisation, un poste d'instituteur dans une école voisine de la base aérienne qu'il vient de quitter. L'auteur, dans ce récit-témoignage, nous fait vivre le quotidien de Pierre et sa famille, de 1960 à 1962, dans un village de la colonisation, petit havre de paix relative, dans une Algérie sujette aux soubresauts de la guerre.
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J’ai vu Ben Bella ce matin

Jean Teil

J’ai vu Ben Bella ce matin
Récit

DU MÊME AUTEUR

Madame faites comme tout le monde prenez l’autobus, Editions Bucdom, collection « B édition », 2001.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13641-0 EAN : 9782296136410

A ceux que j’aime.

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Qui t’aime, aime-le, Et dans ton amitié, sois sans défaut, Mais celui que tu n’aimes pas, ne le couvre pas d’injures, oublie-le et ton âme sera en paix. Proverbes et dictons algériens Recueil de Rabah BELAMRI L’Harmattan

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durée. La veille, il a rendu son paquetage et tout son contenu, à l’exception de son béret bleu imprégné de la sueur des crapahutages, sur lequel est épinglé l’insigne de son unité. Il a rendu, avec une petite pointe de nostalgie, la ceinture de flanelle et la paire de caleçons longs, dont ses camarades et lui s’étaient abondamment gaussé lors de leur premier contact avec le magasinier de l’habillement, le garde-mite, un planqué dont le poste était particulièrement envié et auquel il se cramponnait… Des rase-pets ! s’esclaffaient-ils en se parant sans l’enfiler, de ce sous-vêtement quelque peu désuet et ridicule, à l’égard duquel ils changèrent rapidement d’avis, après quelques embuscades nocturnes en plein hiver dans la neige. En sortant de la visite médicale de libération, il rencontra par hasard, une vieille connaissance, le fils du concierge de son vieux bahut, le pipelet comme l’appelaient tous les élèves, un brave homme sympathique et serviable. Après des études au lycée technique, son fils Marcel s’était engagé dans l’armée à l’A.L.A.T. où il était pilote d’hélicoptère avec le grade de maréchal des logis. Ils eurent peu de temps pour échanger quelques souvenirs, car il était en instance de départ pour une mission urgente. Le monde est petit. Il se sent tout drôle dans sa tenue civile : pantalon de lainage anthracite étroit et veste gris-bleu à la mode. Après vingt-sept mois de kaki, il va falloir qu’il se réhabitue. Avant de partir, il a salué, non sans émotion, ses compagnons d’armes pour lesquels la quille n’est pas encore arrivée. Ils ont échangé des promesses, notamment de se retrouver plus tard pour maintenir les liens d’amitié tissés tout au long de ce séjour sans fin, dans les bons moments comme dans les situations tragiques.

L

es dernières brumes de l’hiver se sont dissipées ; le printemps est là. Pierre se dirige vers la porte de sortie de la base A.L.A.T. 1011 où le gouvernement français vient de lui offrir un séjour culturel de longue

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- A.L.A.T. 101 : Aviation Légère de l’Armée de Terre.

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Il a en poche un papier officiel indiquant qu’il bénéficie d’une permission libérable de dix jours, et après à lui la vie civile ! Ses pensées se bousculent dans sa tête. Comment va-t-il se réadapter à cette vie civile ? Va-t-il être en mesure de reprendre son métier d’instituteur après une aussi longue période sans exercer ? Il s’approche du poste de garde principal, s’arrête devant la barrière qui marque la frontière entre la contrainte militaire et la liberté. Il présente son titre de permission au planton qui vérifie le bien-fondé de cette sortie.  C’est bon ! dit celui-ci en rendant le document, tout en saluant d’une façon pas tout à fait réglementaire.  Veinard ! ajoute-t-il.  Prends patience ! ça viendra pour toi aussi. Combien au jus ?  Si rien ne change, six mois.  Allez ! courage ! Ça y est ! le revoilà presque civil. Encore dix jours et ce sera fait ! Vingt-sept mois et demi plus tôt, un quinze janvier au début d’un après-midi neigeux, après avoir presque épuisé le sursis dont il bénéficiait légalement jusqu’à l’âge de vingt-sept ans en tant qu’instituteur dans une zone à hauts risques, il franchissait la porte en sens inverse, assis à l’arrière de la 2 CV camionnette de l’aumônier catholique de la base qui avait bien voulu le prendre en auto-stop pour effectuer le trajet de dix kilomètres séparant la ville de Sétif de la base aérienne. Cette fois-ci c’en était bien fini de la vie civile, pour une très longue période d’une durée indéterminée, et pour une autre vie plutôt rude, s’il put en juger par la vision qui s’offrit à lui, dès la porte franchie, celle de jeunes recrues en short et torse nu, effectuant des exercices plutôt virils dans la neige, sous le commandement d’un sous-officier aboyeur. Ça promet, se dit-il. Après lui avoir offert une infusion bien chaude, l’aumônier l’adressa au commandant du centre d’instruction, à quelques pas de là, dans un triste bâtiment préfabriqué de type Maroc. Le matin même, il était descendu de Lafayette, le centre de commune mixte du Guergour, en compagnie d’un de ses voisins monsieur Didou, le plus gros commerçant du village, dans tous les sens du terme, soupçonné d’être le collecteur de fonds du village pour le FLN, qui lui avait proposé de l’emmener. Pierre avait accepté en se disant qu’en cas de mauvaise rencontre, la compagnie de cet homme pouvait éventuellement être utile. Il avait beaucoup neigé la nuit. Le voyage s’annonçait donc difficile, car en raison des événements et de l’insécurité, la route n’avait été que très partiellement dégagée. Il fallut pelleter à plusieurs reprises pour franchir des congères parfois très importantes. Ce n’est

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qu’après plusieurs heures de route au ralenti et parfois au prix de gros efforts, qu’ils arrivèrent à Sétif. Pour le remercier d’avoir activement participé au dégagement de la route, monsieur Didou l’invita à déjeuner chez Cabanel, le restaurant européen le plus connu de Sétif. Pierre entra dans un bureau minuscule situé en bout du bâtiment préfabriqué. Il se trouva face à un lieutenant deux barrettes, la quarantaine, l’air plutôt sévère. Outre les décorations qui ornaient sa poitrine, il portait sur l’une de ses manches, un écusson « Rhin et Danube » indiquant qu’il fut combattant de la France libre, puis ensuite en Indochine.  Bonjour monsieur ! dit Pierre. Les sourcils bien fournis du lieutenant prirent la forme d’un accent circonflexe. Pierre n’était pas particulièrement anti-militariste, mais il ne pouvait s’empêcher, par jeu, de provoquer au risque de s’en mordre les doigts. Et puis après tout, comme il n’avait pas encore effectué son service militaire, et faisant preuve d’une franche mauvaise foi, il pouvait prétendre ne pas connaître les grades. Il savait bien que ces messieurs n’aiment pas qu’on les prenne pour des péquins ; il fallait les appeler par leur grade et dire : mon lieutenant, mon capitaine, mon commandant. Ça posait l’homme… Et pourquoi « mon » ? se dit-il. « Que vient faire cet adjectif possessif dans ces cas-là ? Ce ne sont pas mes familiers, ils ne me sont rien. Que je dise « mon cher » à une personne que j’aime bien,… oui d’accord ! Mais dire « mon lieutenant » non ! non ! ça ne rime à rien. Pourquoi compliquer les choses, alors qu’il serait si simple de dire : « lieutenant, capitaine, commandant, général… Eh mon petit père ! tu fais fausse route. Il ne s’agit pas, autant que je m’en souvienne, d’un adjectif possessif, mais d’une abréviation de Monsieur. Comment l’appelle-t-on cette abréviation en terme savant en bon français ?....Aphérèse 2 ?... Non !... Ça me revient… Apocope de Monsieur… oui ! apocope… chute du dernier phonème et non pas du premier… Monsieur l’officier ! Monsieur le lieutenant…. Apocope ! apocope ! est-ce qu’il sait lui, ce qu’est une apocope ?... Mais où vas-tu mon petit vieux ?...Tu déconnes. C’est pas le moment d’employer des mots savants ni de philosopher… Et puis après tout, je m’en fous de mon ou pas mon. Allez ! joue pas au con ! défends-toi » !  Votre nom !  Moran.
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- Aphérèse : suppression d’un ou plusieurs phonèmes au début d’un mot. Ex : pitaine pour capitaine

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 Prénom !  Pierre.  Que faisiez-vous dans le civil ?  J’étais instituteur dans le Guergour, à une cinquantaine de kilomètres d’ici.  En tant qu’instituteur, vous allez être volontaire pour suivre le peloton d’E.O.R.3 Six mois à Châlons-sur-Marne et vous sortirez aspirant, puis souslieutenant quelques mois plus tard.  Non monsieur, je n’ai pas cette intention.  Comment ça ? Vous ne voulez pas suivre le peloton d’E.O.R. ? Elle est bien bonne celle-là. Tous les mêmes ces instituteurs ! Tous anti-militaristes ou tous communistes ! Ou les deux à la fois ! « Ça sent le roussi. mon petit vieux, tu te prépares des jours pas tristes. »  Non monsieur, je ne suis ni anti-militariste ni communiste, mais ma situation familiale m’incite à rester au plus près, ou plutôt le moins loin possible de ma famille qui vit toujours au village de Lafayette où l’insécurité augmente de jour en jour et où ça canarde à peu près toutes les nuits, et parfois dans la journée. Je suis inquiet d’avoir laissé là-bas au village, mon épouse et ma petite fille âgée de deux mois. En partant en métropole pendant six mois, j’aurais l’impression de les abandonner, alors qu’en restant ici, même si l’éloignement existe, je me sentirais plus près et je serais un peu moins inquiet.  Vous êtes d’ici ? Vous êtes pied-noir ?  Non ! non ! je suis métropolitain, et nous sommes en poste dans cette région depuis quatre ans  Et de quel coin de métropole êtes-vous ?  Je suis de l’Isère.  De l’Isère ? d’où exactement ?  Je suis de Roussillon.  De Roussillon ? Tu es de Roussillon ? Je suis de Revel-Tourdan. Tu connais ?  Oui, un peu. C’est à une vingtaine de kilomètres de chez moi.  A peu près. Le ton a radicalement changé. Ce tutoiement soudain et inattendu remonte un peu le moral de Pierre.  Ecoute ! Tu vas d’abord effectuer tes quatre mois de classes de base ici et ensuite tu iras suivre le P2 à Constantine, c’est-à-dire un peloton qui te permettra d’être nommé sous-officier. Tu as un collègue ici qui a suivi ce parcours, peut-être le connais-tu ? Bouttais Robert, ancien instituteur à Aïn3

- Elève Officier de Réserve.

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Abessa. Depuis qu’il est maréchal des logis, il rentre assez souvent chez lui à Sétif le soir, sauf bien entendu lorsqu’il est d’alerte en attente d’un éventuel départ précipité au milieu de la nuit. Je te propose ça. A ton retour du P2 tu seras affecté sur la base, au lieu de partir quelque part dans un de nos pelotons dispersés sur tout le territoire de l’Algérie. Et c’est ainsi que Pierre se retrouva quelques mois plus tard, maréchal des logis et qu’il put, chaque fois que cela fût possible, rentrer chez lui à l’école située à quelques encablures de la base, où son épouse qui avait quitté Lafayette, avait été nommée à la rentrée d’octobre 1958. Il rejoint le parking extérieur le long du mur de la base aérienne où il retrouve sa 2 CV garée habituellement là, dans laquelle il embarque sans plus attendre. Puis il prend plein sud, en direction de Mesloug, pour rejoindre à environ un kilomètre cinq cents, le domicile où l’attendent son épouse, sa fille Christine et sa belle-mère. La route longe la base sur environ sept cents mètres, puis débouche sur la campagne. Les sentinelles en faction dans les trois miradors qui surplombent le mur tous les cent cinquante ou deux cents mètres, le regardent passer d’un air indifférent. Pierre ne peut s’empêcher de repenser à certaines nuits où il a pris ce même chemin avec des risques insensés. C’est maintenant qu’il s’en rend compte. Souvent, lorsqu’il revenait de patrouille ou d’embuscade au milieu de la nuit ou tôt au petit matin avant le jour, il faisait rentrer ses hommes sur la base en confiant le commandement au plus gradé ou au plus ancien, et au lieu de rentrer lui aussi, il restait à l’extérieur, et comme la circulation était interdite à tous véhicules pendant le couvre-feu, il faisait demander au chef du poste de garde principal de prévenir par téléphone, les sentinelles des trois miradors, de son proche passage en voiture, afin qu’elles ne le canardent pas comme un véhicule suspect. Pendant les premiers sept cents mètres le parcours le long de la base n’était pas très dangereux puisqu’il était sous la protection des sentinelles, mais après, il plongeait dans l’inconnu de la nuit, avant d’atteindre l’école située en pleine campagne au milieu d’une mechta d’environ une cinquantaine d’habitations. Son arrivée ne pouvait pas passer inaperçue, car le moteur d’une 2 CV en pleine nuit silencieuse, ça s’entend, et par-dessus le marché, l’ouverture et la fermeture du rideau métallique du garage étaient loin d’être un modèle de discrétion. Certains de ses camarades admiraient ce type gonflé qui n’avait pas la trouille d’affronter les dangers nocturnes. « Il en a », disaient-ils ; d’autres

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pensaient qu’il était complètement cinglé ; d’autres encore se posaient des questions sur les curieuses sorties nocturnes de ce gus, 4 mais n’allèrent pas jusqu’à le dénoncer. « Quand j’y repense, j’étais totalement inconscient ou comme le pensaient certains, complètement cinglé de me promener la nuit seul en pleine campagne, armé d’un pistolet mitrailleur MAT 49 et de ses munitions, ainsi que de deux grenades offensives et muni d’une fusée de détresse et d’une paire de jumelles à infra rouge pour vision nocturne ; une vraie proie pour fellagha. Mais non ! Rien ne pouvait m’arriver et heureusement il ne m’est jamais rien arrivé. J’ai eu doublement de la veine : un : de ne pas me faire enlever ou butter par les fellaghas ; deux : que l’existence de ce genre d’escapades nocturnes et suicidaires ne fût jamais arrivée jusqu’aux oreilles de Marceau, lieutenantcolonel chef de corps, sinon j’étais bon comme la romaine pour je ne sais quel sort funeste, car il m’eut été difficile de prouver que je n’étais pas complice des rebelles. Heureusement, tout cela est du passé et n’en parlons plus. » La voiture arrive rapidement aux abords de l’école auprès de laquelle sont assis cinq ou six vieux sages coiffés d’un chèche blanc et emmitouflés dans un burnous de laine écrue. On dirait qu’ils sont là de façon immuable depuis une éternité. Vous pouvez passer n’importe quel jour à n’importe quelle heure, ils sont toujours là. Pierre descend de voiture et s’approche d’eux pour les saluer. Ils se lèvent et tour à tour lui serrent la main en inclinant la tête et en portant chacun la main droite sur la poitrine.  Bojour m’sio Bierre. Ça y est ! ti en as fini le soldat militaire ?  Oui et non !  Borquoi ? Ti yes bien maitenant dans la tenue cifile.  Oui ! mais je ne suis pas encore tout à fait civil, mais seulement encore soldat en civil. S’avisant que la nuance risque de ne pas être vraiment saisie, en raison d’une mauvaise connaissance de la langue, Pierre ajoute :  Aujourd’hui, je suis tout simplement en permission libérable pour dix jours, c’est-à-dire que je ne serai totalement démobilisé que dans dix jours, et après je serai redevenu complètement civil. Mais pour le moment, je ne retourne plus à la base, je reste ici.  C’est bien ! et abrès la bermissio, ti torné istitouteur  Oui ! c’est ça ! Cheikh l’icoule.5 Tous le connaissent bien puisqu’il est souvent là. Pour eux, il est le mari d’une des institutrices, mais même s’ils savent qu’il était instituteur avant d’être
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- Gus : prononcer « gusse ». - Cheikh l’icoule (prononcer « chir ») : maître d’école.

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appelé du contingent, ils le considèrent malgré tout comme un militaire, ce qui fait que les relations sont bonnes et sympathiques, mais relativement limitées. Il laisse sa voiture à l’extérieur, au cas où il en aurait besoin dans la journée et entre chez lui, ou plutôt chez son épouse. Elle n’est pas là, car elle est en classe, mais en revanche, Pierre retrouve son petit Bibichon, Christine, bientôt deux ans et demi, sous la garde de sa grand-mère maternelle. Cette nuit, il n’a pas dormi là, car il a fêté la quille sur la base avec ses camarades libérables.  Viens vite embrasser papa ! A partir d’aujourd’hui, je ne repartirai plus et je resterai tout le temps près de toi.

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A

près les dix jours de permission écoulés, suivis des quinze jours de vacances de printemps, Pierre reprit la classe dans un cours élémentaire mixte première et deuxième année, sur un poste d’instituteur titulaire qui lui avait été attribué en début d’année scolaire, en tant que maintenu sous les drapeaux au-delà de la durée légale. La jeune institutrice remplaçante fut alors nommée sur un congé de maternité à Sétif. Le premier jour de sa permission, Pierre se trouva quelque peu embarrassé de n’avoir rien à faire, pas au point, bien entendu, de regretter les journées bien remplies et parfois pleines d’aléas, sous l’uniforme militaire. Non ! il n’aurait pas changé sa situation actuelle. Alors il consacra la majeure partie de la journée à sa fille Christine. Ils se promenèrent aux alentours, occupation habituellement effectuée par la grand-mère. Puis ils firent de la balançoire, et à la nuit tombée, sortirent les jeux d’intérieur de leurs boîtes. Le soir venu, la petite famille, Christine, maman, grand-mère et papa se retrouvèrent réunis autour de la table de la salle de séjour. Ce n’était pas la première fois qu’il en était ainsi, mais ce soir-là avait une signification particulière, car c’était un nouveau départ vers une vie de famille normale. Vers vingt heures, une sonnerie aigrelette du téléphone interrompit cette atmosphère heureuse. Chaque soir, le chef du poste de garde principal de la base aérienne appelait l’école reliée directement à cette base par un téléphone de campagne EE8. L’école étant isolée en pleine campagne, la décision avait été prise par l’autorité militaire d’installer, par mesure de sécurité, une ligne téléphonique directe entre ces deux points. Cette ligne, Pierre l’utilisait parfois lorsqu’il était retenu la nuit sur la base, ce qui lui permettait de dire bonsoir à sa famille tout en s’enquerrant de la situation là-bas. Un soir alors qu’il n’était pas encore sous-officier, mais simplement brigadier-chef, il prit la garde comme sous-chef de poste de la B.C.S.. Le chef de poste, un maréchal des logis étant parti assurer la relève des sentinelles, il appela le poste de garde principal afin qu’on le mît en communication avec l’école.  Attends un petit moment, car je suis très occupé avec la relève. Je te rappelle dans quelques minutes.

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Chaque soir, au moment de cette relève, le chef du poste de garde principal devait, conformément aux consignes, appeler les deux postes de garde secondaires, celui de la B.C.S. et celui de l’aviation, ainsi que tous les miradors fort nombreux autour de la base. L’école figurait elle aussi, sur la liste. La plupart des gradés, se conformant strictement au règlement, pensaient en appelant ce poste, être en liaison avec un poste militaire détaché hors de la base, ce qui donna lieu ce soir-là, à un petit gag comique. Le téléphone sonna peu après le retour du chef de poste qui venait de mettre en place les nouvelles sentinelles. C’est donc lui qui, hiérarchie oblige, décrocha. A l’écoute de son interlocuteur, il eut un air un peu interloqué en se tournant vers Pierre.  Dis donc ! il a une drôle de voix, le chef de poste de Kheltoun… ou quelque chose comme ça.  Ce n’est pas étonnant, c’est ma femme.  Tu te fous de ma gueule, le poste principal vient de me dire qu’il me passait le chef de poste de… Kheltoun… Alors, arrête de charrier !  Il t’a dit une connerie, car ce n’est pas un poste militaire, mais une école. Passe-moi le combiné ! Et sous les yeux et les oreilles ébahis du maréchal des logis, Pierre put faire de loin, de gros bisous à Christine et embrasser son épouse. Parfois, sous l’effet du gel ou de la chaleur torride et surtout du vent, les fils cassaient net, ce qui interrompait la liaison, entraînant ipso facto l’envoi d’une patrouille de reconnaissance pour vérifier si l’école n’avait pas été victime d’une attaque. Une nuit du mois d’août dernier, vers deux heures du matin, Pierre et Annette entendirent des bruits de pas à l’extérieur. Pierre se leva aussitôt sans allumer la lumière, prit son pistolet-mitrailleur et se dirigea à pas de loup vers la porte d’entrée, en prenant soin de se placer dans l’encoignure de la porte de la cuisine, afin de ne pas être éventuellement victime d’une rafale à travers la porte. On tournait autour de la maison, quelqu’un parlait à voix basse, Il semblait que c’était en français, mais Pierre n’en était pas certain. Il maintint son souffle pour mieux écouter. Des pas s’approchèrent de la porte. Quelqu’un frappa discrètement.  Hé ! Moran, tu es là ? Pierre ne répondit pas car cette voix lui était inconnue. L’autre insista :  N’aie pas peur ! c’est nous tes potes… Tiens, il y a Tonio que tu connais.  Oui ! c’est moi, Tonio. Ça va ?  Oui ! oui !  Tout va bien ? Pas de problème ?  Non ! tout va bien.

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 Bon ! salut et bonne nuit !  Attendez ! vous n’allez pas repartir comme ça. J’ouvre la porte. C’était bien des bérets bleus de la base, six hommes, dont deux membres du peloton cynophile tenant leurs molosses en laisse. Tout le monde entra et chacun s’installa autour de la table de la salle de séjour, les chiens étant parqués dans le couloir.  Ça vaut bien une petite bibine, dit Pierre. Allez ! buvons à notre santé ! Le bruit et les conversations réveillèrent Christine qui se leva et qui se tint à bonne distance des chiens.  Les sentinelles ont entendu des coups de feu en direction de l’école, et l’ont signalé au poste principal qui, aussitôt vous a appelés. N’ayant pas de réponse, le chef de poste s’est inquiété, et nous voilà !  Bien ! merci les gars ! Une fois de plus la ligne doit être coupée. Bonne fin de nuit et à demain matin, ou plutôt à tout à l’heure ! Ceci montrait une fois de plus, le peu de fiabilité de cette ligne installée de façon sommaire, mais elle existait et rendait fréquemment quelques services. Parfois, hélas, les choses tournèrent au drame. A la suite d’une nouvelle coupure due à un vent violent, un maréchal des logis du service d’entretien, ancien compagnon du P2, fut désigné, comme d’habitude, pour aller réparer la ligne endommagée. La coupure était située sur un tronçon posé à même le sol, entre les différentes rangées hérissées de fil de fer barbelé, coin particulièrement dangereux, en raison de la présence enterrée de mines antipersonnel indétectables, dites mines encriers entièrement conçues en matière plastique. Le maréchal des logis qui était déjà intervenu à plusieurs reprises dans les mêmes conditions, sans problème, minimisa sans doute le danger et n’ayant pas pris, hélas, toutes les précautions indispensables, fit sauter une de ces mines qui lui arracha un pied. Les secours arrivés rapidement sur les lieux permirent de lui sauver la vie, mais il restera handicapé toute sa vie. Pierre qui, objectivement n’y était pour rien, éprouva cependant un sentiment de culpabilité et s’en voulut longtemps. Un gros problème se posa à Annette dès son installation et pendant plus de deux mois : celui du ravitaillement, en raison de l’isolement de l’école. Il y avait bien sur place une petite boutique tenant lieu d’épicerie dont le propriétaire était particulièrement serviable, mais qui ne pouvait subvenir totalement aux besoins quotidiens d’une famille. A part le pain, rassis six jours sur sept, quelques pâtes et des légumes secs, il n’avait pas grand-chose. Une fois par semaine cependant et à peu près régulièrement, il ramenait de Sétif des provisions un peu plus importantes et variées, notamment de la viande, ce qui améliorait un peu l’ordinaire pendant quelques jours. Annette, sa fille et sa mère, vécurent donc de façon assez spartiate pendant les mois d’octobre et de novembre. Pierre qui était loin n’y pouvait rien et en était désolé.

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En octobre 1957, il était rentré seul à Lafayette, Annette étant hospitalisée à Grange Blanche, à Lyon, pour une grossesse pathologique. Devant être appelé au service militaire en janvier, et Annette ne conduisant pas, il avait laissé sa voiture chez ses parents. Elle faisait cruellement défaut ici depuis l’installation dans cette école, en raison de son isolement. C’est pourquoi, dès son retour du P2 à Constantine, il fit le nécessaire pour faire venir sa voiture. Ainsi, lors de permissions même courtes, il put aller assez régulièrement faire des provisions à Sétif, en général pour une bonne semaine. Ce n’était pas pour déplaire à ses trois femmes qui se trouvaient la plupart du temps seules. L’école construite au début des années 1950, domine de ses deux niveaux les petits gourbis qui l’entourent. A l’origine il existait deux salles de classe surmontées du logement de direction. Un logement plus petit, au rez-dechaussée permettait de loger un adjoint. L’effectif de l’école ayant augmenté d’année en année, il fallut construire dans la cour un bâtiment préfabriqué comprenant deux salles, type Fillod. L’ensemble est complété par deux garages et une buanderie. Un grand jardin d’environ quatre à cinq cents mètres carrés, est mis à la disposition des enseignants pour leurs besoins personnels, mais aussi, dans chaque école rurale, pour les cours pratiques de sciences destinés aux élèves de la classe de fin d’études. L’eau d’arrosage est stockée dans un château d’eau construit dans un angle du jardin, au bord de la route ; cette réserve alimente aussi en eau potable les deux logements et les installations sanitaires de l’école. Le remplissage est effectué par un moteur à essence qui permet aussi à un groupe électrogène de produire l’électricité de vingt-quatre volts uniquement destinée à l’éclairage des bâtiments. Pierre accueille aujourd’hui ces nouveaux élèves : dix-neuf garçons et seize filles qui, pour bon nombre d’entre eux ont dépassé l’âge d’être au cours élémentaire. Il fait déjà chaud en cette fin d’avril et si les matinées sont supportables, il n’en est pas de même des après-midi. L’attention s’en ressent et il faut à tous moments relancer l’intérêt. Pierre n’a pas tout à fait perdu la main et il éprouve un grand plaisir à se retrouver dans une classe. Ses élèves, surtout les filles, sont très disciplinés, ce qui permet de créer une bonne ambiance de travail. Malheureusement, cette atmosphère studieuse est en permanence troublée par la noria incessante des hélicoptères et des avions qui passent tous à la verticale de l’école en phase terminale d’atterrissage, dans un bruit infernal, notamment les hélicoptères H21 plus communément connus sous le nom de bananes. Et ce charivari assourdissant se prolonge très souvent tard dans la nuit. Pierre s’est d’autant plus facilement remis dans le bain, qu’il a pu au cours de sa permission, juste avant les vacances de printemps, consulter sa jeune collègue qui lui a remis de nombreux documents sur la progression et

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l’organisation de la classe. Il n’a pas voulu qu’elle lui communique des renseignements sur chacun des élèves, afin qu’il pût se faire, le moment venu, une opinion personnelle. Au bout d’une semaine, après quelques tâtonnements, il prit la vitesse de croisière. Parfois Christine vient s’asseoir sur l’un des bancs, au milieu des petits écoliers. Pierre lui remet quelques crayons de couleurs et une feuille de dessin sur laquelle elle exerce ses jeunes talents avec application. Elle est fascinée, elle la petite blondinette, par les longs, les très longs cheveux couleur de geai des petites élèves qui, pour la plupart portent des boucles d’oreilles, pas toujours de pacotille, mais parfois en or véritable. Plus nombreuses sont celles, les plus pauvres, qui se contentent pour tout bijou, d’une épingle de nourrice fichée dans le lobe de chacune des oreilles. Cet usage un peu inattendu, fut longtemps pour Christine source d’un très grand étonnement. Elle est très heureuse d’avoir complètement retrouvé son papa qui chaque soir, au coucher, lui chante une belle chanson, dont une particulièrement appréciée, « L’ours » du répertoire des Compagnons de la chanson, qui a un tel succès, qu’il doit la chanter plusieurs fois. Elle s’endort doucement, son cota6 contre une joue, petit doudou en laine rose, tricoté par la grand-mère, Actuellement quatre classes fonctionnent : une classe d’initiation première année tenue par l’épouse du directeur, fille d’un important entrepreneur de bâtiment à Sétif ; une classe d’initiation deuxième année, dont la responsable est Annette ; un cours élémentaire première et deuxième année attribué à Pierre et une classe à deux niveaux comprenant deux cours moyens, dirigée par un Alsacien ancien « malgré lui » 7, dont les souvenirs du front de l’Est ne sont pas très réjouissants. L’ambiance n’est pas vraiment des plus sympathiques ; elle se borne à des relations strictement professionnelles, d’autant plus que ce couple directorial n’occupe pas, sans doute par peur, l’appartement de fonction situé à l’étage audessus des deux salles de classes d’origine. Chaque soir, après la classe, il s’empresse de regagner la ville pour la nuit. Annette et Pierre occupent eux, un appartement au rez-de-chaussée dont les fenêtres sont munies, par mesure de sécurité, de forts barreaux métalliques, depuis le début de ce que l’on nomme pudiquement les événements. Ils disposent d’une salle de séjour, de deux chambres, d’une cuisine, d’un petit cabinet de toilette à un lavabo et un WC. Le chauffage est assuré en automne et en hiver par des Mirus, petits poêles à bois, en fonte émaillée, qui arrivent péniblement à maintenir une température de dix-sept à dix-huit degrés
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- cota : raccourci de tricoti tricota, paroles d’une chanson de la grand-mère. - malgré lui : enrôlé de force dans la Wehrmacht, en tant que jeune Alsacien.

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centigrades. Il est donc nécessaire de s’habiller chaudement et de bien se couvrir la nuit. Christine qui a maintenant deux ans et demi dort dans un petit lit en bois laqué rose installé dans la chambre de ses parents.

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’école est construite dans une petite mechta comptant environ une vingtaine de gourbis nichés chacun derrière un mur d’enceinte masquant une courette où les femmes peuvent vaquer à leurs occupations sans être vues de l’extérieur. La plupart des hommes sont journaliers chez des colons de la région. Beaucoup travaillent en France, notamment pour certains d’entre eux, à la poudrière de Marcilloles dans l’Isère. D’autres se rendent chaque jour à Sétif, à environ douze kilomètres, où ils occupent des emplois divers. La boutique de Mehenni qui offre les denrées les plus courantes, notamment le pain, est presque en permanence le salon où l’on cause. Un vieux monsieur d’âge très respectable, que l’on a surnommé le grand-père apporte chaque jour une bouteille de lait, et de temps en temps, de magnifiques légumes de son jardin. Au lendemain de l’installation d’Annette, il s’était présenté avec un couffin rempli de ses légumes qu’il lui avait offerts en signe de bienvenue :  Bojour, ji borté ligumes di jardin, bor toi gadeau, avait-il dit dans son français approximatif, souvenir d’un lointain séjour à Marcilloles, dans la région des Terres froides de l’Isère. A plusieurs reprises, il avait renouvelé son geste, toujours « cadeau ». Annette et Pierre étaient très gênés d’accepter ce présent. Aussi décidèrent-ils de s’en ouvrir au grand-père, mais très diplomatiquement, afin de ne pas le vexer.  Voilà ! Nous sommes très heureux que vous nous apportiez des légumes frais qui sont très bons, mais nous ne pouvons pas chaque fois, accepter de les recevoir « cadeau». Nous vous proposons de vous demander de nous en apporter chaque fois que nous en aurons besoin et nous vous en paierons le prix, comme si nous allions les acheter au marché à Sétif. Vous travaillez pour les cultiver et les récolter. C’est bien normal que l’on vous paye pour votre travail.  Ci comme ti veux, mais moi, tojor blaisir gadeau. Le grand-père qui, apparemment n’avait pas l’air d’être offusqué, accepta la proposition après quelques explications. Slimane, vingt-cinq ans environ, est le gardien de l’école chargé de l’entretien. Chaque soir après la classe, il s’évertue à balayer et nettoyer les quatre locaux, tâche particulièrement difficile en hiver en raison de la boue collante accrochée aux chaussures des élèves et aux pieds des tables. Il est aussi préposé à l’entretien et au fonctionnement du groupe électrogène qui alimente

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les bâtiments en électricité de vingt-quatre volts, ce qui exclut tous appareils ménagers ou autres, à fort voltage. C’est pourquoi, devant l’impossibilité d’utiliser un réfrigérateur ménager classique à compression, Pierre avait lors d’une permission, fait l’achat d’un petit appareil à pétrole fonctionnant selon le principe simple de l’absorption de gaz, procédé qui n'est ni plus ni moins qu'une distillation. L'agrégat (tuyauterie arrière noire) est une sorte d'alambic qui distille un mélange d'ammoniaque et d'eau. Ici, c'est simple, pas de moteur et pas de pièces en mouvement, donc pas de bruit, pas de vibrations et très peu de pannes. Il suffit de chauffer pour que cela marche. L’appareil muni d’une petite cheminée, simple tuyau métallique de trois à quatre centimètres de diamètre au bas duquel est fixée une lampe à pétrole, permet de conserver les aliments dans de bonnes conditions, mais parfois, après un certain temps de fonctionnement, le tube de verre de couleur bleue, au bas de la cheminée, a la malencontreuse habitude de se fendre sous l’effet de la chaleur, ce qui modifie radicalement le tirage. Un nuage de suie collante se dégage alors, envahissant les pièces de la maison. Le désagrément n’est pas trop grave si l’on s’aperçoit immédiatement du phénomène, mais parfois, après une absence, le constat est très désagréable et le nettoyage particulièrement difficile qui s’ensuit, est extrêmement pénible. Slimane qui se sent souvent fatigué, délègue ses pouvoirs à son jeune frère Ahmed, surnommé Gattouche (petit chat). Outre tous les travaux de nettoyage et d’entretien, c’est lui qui s’occupe aussi du grand jardin attenant à l’école, réservé aux instituteurs. Il y trouve largement son compte, car il bénéficie en théorie de la moitié des récoltes. En réalité, personne ne vérifie les quantités de légumes prélevées et il se sert selon ses besoins. La grand-mère maternelle s’occupe de sa petite fille Christine en l’absence de ses parents. Presque chaque jour, quand le temps le permet, elles font de petites promenades dans les environs. Pendant le service militaire de Pierre, la sortie la plus courante consistait à se diriger vers la base, jusqu’au parking extérieur, à proximité de l’entrée principale et à reconnaître la 2 CV de papa parmi toutes les autres voitures. Au retour, en passant devant une maison où un vieil homme était toujours assis à la même place, elles s’arrêtaient pour le saluer. Après quelques échanges verbaux très limités, en raison des problèmes de langue, l’homme sortait un œuf de poule de l’une de ses poches et le déposait délicatement dans l’une des mains de Christine. Souvent, elles se contentent d’aller dire bonjour aux poules, aux canards et aux dindes du directeur installés dans une volière dans un coin du jardin. Christine rit aux éclats à chaque gloussement des dindons qu’elle provoque à loisir en battant des mains. Elle éprouve aussi un grand plaisir à passer ses petites menottes sous le robinet installé dans la courette devant l’entrée du logement. Cet arrosage fréquent et la chaleur aidant, le pied de menthe située sous le robinet s’est développé d’une façon extraordinaire, permettant des

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cueillettes parfumées destinées à de délicieuses et odorantes infusions ou à des chorbas rafraîchissantes. Une ou deux fois par semaine, Pierre se rend à Sétif pour acheter tout ce qu’il ne trouve pas dans la boutique de Mehenni. C’est l’occasion de rencontrer des collègues blédards comme lui, dans le cadre syndical ou non, et de se replonger dans l’ambiance chaleureuse de camaraderie qui les réunit dans un même idéal. Au cours de ces réunions périodiques, ils évoquent bien entendu, les problèmes pédagogiques et corporatifs, mais aussi divers autres sujets : la place des enseignants dans la société, par exemple, et l’aide qu’ils peuvent lui apporter. C’est ainsi que le syndicat des instituteurs s’est associé, au début du mois, à une campagne de don du sang. Jeudi dernier Pierre a répondu à cet appel. Ce n’était pas la première fois qu’il donnait un peu de son sang ; deux ans auparavant, au cours de la période des classes de son service militaire, il avait été désigné comme donneur volontaire pour cette collecte. Différence notable cette fois-ci, il y est allé de son plein gré. Annette n’a pas pu y participer, vu l’état avancé d’une grossesse difficile. Lorsqu’il se rend à Sétif, il ne s’attarde pas trop longtemps, car il faut être prêt, à la moindre alerte, à quitter la ville le plus rapidement possible, afin de ne pas y rester enfermé pendant plusieurs jours, après un attentat suivi d’un bouclage presque immédiat. La mésaventure est arrivée à plusieurs habitants de la mechta et Pierre n’a pas envie de se trouver dans cette situation. Il y a quelques jours, le 13 mai, il s’en est fallu de quelques minutes après l’explosion d’une voiture piégée, qu’il ne subisse le même sort. Dès le bruit de l’énorme explosion, il renonça à ses courses, regagna à toute allure sa 2 CV garée non loin, puis démarra sur les chapeaux de roue, afin de franchir le barrage militaire à la sortie de la ville, avant que les soldats eussent reçu l’ordre de fermer la route. Plusieurs fois, alors qu’il était sous les drapeaux, il s’était laissé prendre, mais heureusement, qu’il fût en civil ou en tenue, sa qualité de militaire lui avait chaque fois, permis de passer. Le lendemain, la Dépêche de Constantine annonça en gros titre, qu’un engin piégé placé dans une automobile, avait explosé rue du Cardinal Lavigerie à Sétif. L’article précisait qu’une jeune lycéenne avait été tuée, et que l’explosion avait fait une trentaine de blessés, la plupart Français-Musulmans, dont sept dans un état grave.

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ierre qui flâne dans le jardin parmi les massifs de fleurs entretenus par Annette, apprécie le calme de ce jeudi de mai, journée de repos. Le soleil a déjà parcouru une bonne moitié de sa route céleste. Il fait chaud et le reste de la journée risque d’être plus chaud encore. Les oiseaux volent de plus en plus haut dans le ciel en décrivant inlassablement d’innombrables cercles, à la recherche de moucherons ou autres proies. Les mouches deviennent de plus en plus agressives et collantes. Pierre scrute la marche inéluctable des cumulus blancs qui laissent peu à peu place à d’énormes cumulo-nimbus particulièrement menaçants. La température croît subitement. L’atmosphère devient étouffante. Les vêtements collent à la peau. Tout à coup, Gattouche qui ramassait quelques radis, se met à courir en criant :  M’sieur Pierre ! m’sieur Pierre ! viens vite, il y a un essaim qui vient de se poser sur un poirier. Je vais chercher le masque et l’appareil pour enfumer. Pierre s’approche tout près de l’arbre. Un énorme essaim gros comme deux ballons de rugby est suspendu à une branche basse d’un poirier.

« Il vient certainement d’une des ruches du directeur placées le long du grillage. C’est étrange. Comment cette masse d’abeilles peut-elle rester suspendue là sans tomber ? Mystère. » Il attend patiemment le retour de Gattouche, sans masque et sans autre protection. Il sait, pour l’avoir appris autrefois chez ses grands-parents, qu’au début de l’essaimage, un essaim n’est pas agressif. Il a donc confiance, rien ne peut lui arriver. Gattouche réapparaît coiffé d’un vieux chapeau muni d’une voilette. Il porte des gants de jardinier et transporte une vieille ruche qu’il est allé dénicher dans un débarras. Il la pose à proximité de l’arbre et repart chercher une caisse vide sur laquelle il place la ruche, de façon à ce qu’elle soit juste au-dessous de la partie inférieure de l’essaim. Il ouvre le toit et repart chercher un enfumoir. Pendant ce temps, Pierre est allé chercher sa caméra qui va lui permettre d’immortaliser la scène. A son retour Gattouche commence l’opération enfumage. Les abeilles ne réagissent pas. Muni d’une balayette, il fait délicatement tomber l’essaim dans la ruche et en referme le couvercle. L’opération a duré quelques secondes, sans aucune piqûre.

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Décidément, ce Gattouche sait tout faire ; c’est un artiste en son genre.  Il faut laisser la ruche ici et ne plus la déranger, dit-il. Les cumulo-nimbus poussés par un vent puissant, grossissent à vue d’œil et ferment le ciel comme si un couvercle venait de s’abattre sur la terre. Il fait de plus en plus sombre. Des éclairs suivis de grondements de tonnerre qui se rapprochent à chaque détonation, zèbrent cette masse noire. On a l’impression qu’une main inconnue fait rouler des montagnes qui s’entrechoquent. A chaque détonation, les dos se voûtent en un geste de protection illusoire. Pierre, comme il l’a appris dans son enfance, tente de calculer la distance les séparant du cœur de l’orage, en comptant les secondes entre l’impact de l’éclair et le tonnerre. A chaque instant, la sombre menace se rapproche inexorablement. Tout à coup, un éclair plus brillant que les précédents illumine le paysage pendant quelques secondes, alors que simultanément, une explosion formidable fait trembler le sol et qu’un immense réservoir invisible se déverse à torrents. Pierre et Gattouche qui, jusque là, continuaient à observer la ruche, courent se mettre à l’abri sous le préau. Deux heures plus tard environ, le soleil resplendit de nouveau dans un ciel d’un magnifique bleu foncé. De nombreuses ouvrières de la nouvelle ruche sont déjà à pied d’œuvre parmi les massifs de fleurs du jardin.

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a fin du mois de mai approche. Il fait un temps magnifique. Après les corvées matinales du ménage, Annette, Pierre et Christine profitent de ce jeudi jour de congé, pour se détendre dans le grand jardin. La majeure partie de la surface est réservée aux légumes. Ainsi en a décidé le jardinier-chef Gattouche, pour lequel un jardin doit être utile à quelque chose. Annette, fille d’un petit village de la campagne, ne l’a pas entendu de cette oreille. Dès son arrivée, deux ans auparavant, elle a décidé qu’une bonne partie de son lopin serait fleurie. Ce matin, comme souvent, elle aime se promener parmi ses rosiers, ses anémones doubles très colorées, ses soucis d’un orange éclatant, les lupins, les roses trémières et beaucoup d’autres variétés. Christine est encore petite, mais Annette tient à lui faire connaître le nom de chaque fleur, et les principales de ses caractéristiques. En passant, elle caresse les pétales de rose doux comme de la soie, se penche pour en respirer l’odeur parfumée, douce fragrance digne des plus grands parfums. Pour elle, des fleurs dans un vase constituent un bel ornement, mais rien ne vaut de les admirer vivantes dans leur milieu naturel. L’air est pur, un peu frais cependant, ce matin. Les abeilles butinent et les oiseaux chantent de contentement. Pierre écoute avec beaucoup d’attention les explications données à Christine, tout en regardant son épouse d’un œil attendri, car depuis quelques semaines sa taille s’est quelque peu arrondie. Annette est, comme on dit, dans une position intéressante. La naissance est prévue pour la mi-juillet. Ils n’ont pas encore décidé si elle aurait lieu ici à Sétif ou en Métropole. Christine est heureuse de l’arrivée prochaine d’un petit frère, ou peut-être d’une petite sœur. En attendant, elle gambade dans le jardin, à la poursuite des papillons. Pierre est heureux, lui aussi. Sa petite famille va s’agrandir. Il n’y aura pas trop de différence d’âge entre leurs deux enfants, ce qui facilitera, l’espère-t-il, l’adoption du nouveau né par sa grande sœur. Vers dix heures Pierre se rend au ravitaillement à Sétif. La viande et quelques légumes que ne produit pas le grand-père, sont achetés au marché couvert, en face de la grande poste. Puis il fait provision, à l’épicerie Riffa, rue du Cardinal Lavigerie, de toutes les denrées qu’il ne trouve pas dans la boutique de Mehenni. Avant de repartir, il fait une petite halte au café Cabanel où se

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