J'avais huit ans en 1940

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Petite fille, elle a vécu la guerre, la gêne, les humiliations, la mort du père et la maladie. Plus tard, elle a connu la ferveur des engagements militants pour la justice, la paix, la dignité, pour le pain et pour une école plus émancipatrice. Aujourd'hui grand-mère, elle livre en termes simples une chronique de la vie quotidienne à l'époque de la guerre et de l'après-guerre. Les déceptions et amertumes de la vie personnelle et militante n'ont pas altéré ses convictions premières. Elle ne renie pas ses choix et ses combats humanistes.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782336270913
Nombre de pages : 216
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J'avais huit ans en 1940

Graveurs de mémoire

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www.librairieharmattan.com harmattanl@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
2005 ISBN: 2-7475-9726-1 EAN : 9782747597265 @ L'Harmattan,

Jeannette RUMIN-

TROMÉ

J'avais huit ans en 1940
Mémoires d'une grand-mère de l'Ouest

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Umve~ttédeKins~a-RDC

Je dédie cet ouvrage aux parents et amis qui m'ont encouragée et aidée, à mes petits-enfants dont la pensée ne m'a jamais quittée, à Michel Verret qui m'a soutenue sans failles tout au long d'une entreprise menée dans le doute et les tiraillements mais aussi dans une très grande joie. J'ai une pensée particulière pour le docteur J-M de Logivière. Enfin je remercie mon fils Pierre pour son aide technique.

Hommage à Karl Schubert

Le dessin de couverture a été réalisé en 1941 par un détenu du camp de Mérignac, Karl Schubert, avec qui le père de l'auteur, le gendarme François-Louis Rumin, avait sympathisé. Né le 6 janvier 1901 à Vienne, Autriche, dans une famille juive, dessinateur modéliste de profession, Karl Schubert fuit l'univers nazi avec son épouse Hilda après l'Anschluss, courant 1938. Il vit à Bruxelles en mai 1940 quand les Allemands envahissent la Belgique. Arrêté, transféré en France, il échoue dans un premier temps au camp de Gurs, dans les Pyrénées atlantiques, où sont notamment « regroupés» les républicains espagnols fuyant le franquisme victorieux. Evadé de Gurs le 3 juillet 1941, il est repris à Peyrehorade trois jours plus tard alors qu'il tente de passer la ligne de démarcation. Interné au camp de Mérignac-Beaudésert jusqu'au 14 octobre 1941, il est transféré à Poitiers, au camp dit de la route de Limoges. Il s'en échappe dans la nuit du 29 au 30 décembre 1941, avec trois autres détenus israélites, dont une femme, Sonia Chtensapir, née à Moscou, et un artiste lyrique viennois, Hugo Stem. Karl Schubert a-t-il recouvré durablement sa liberté? A-t-il survécu à l'holocauste? La petite fille aux marguerites, qui s'est souvent interrogée sur cet inconnu, ose le croire et l'espérer.

Sources et remerciements: Pyrénées atlantiques et de la Vienne

archives départementales de la Gironde. des

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Michel Verret

Cette n1én1oire-là. . .

Les grand-mères ont toujours raconté: des contes, des histoires, la vie, leur vie. Et quelque chose en faisait bien mémoire chez le petit enfant, au fil du temps. Peu s'en écrivit pourtant, peu par elles, encore moins d'elles sur elles-mêmes... Car ce qui s'écrivit des vies dans la mémoire historique le fut d'abord et longtemps encore par des hommes sur des hommes. Grands hommes même. Le mémorable défInit sur les

or, loi, foi, science, art - où les Grands, honorés de toutes plumes, purent vouloir à l'occasion s'honorer de la leur. Mémoire au masculin supérieur, dont l'homme du commun se trouvait exclu. Et tout le féminin jamais évoqué mères, sœurs, amantes, servantes qu'au prisme de l'autre sexe. A quelques Grandes Dames près, qui, dans le style des contes, osèrent un jour écrire« Il était une fois... ma vie », comme un conte encore. Long chemin, long chemin du mémorable et long chemin de la plume, avant que ce droit et cette audace de s'écrire passât au masculin commun et puis au féminin commun. Vies ordinaires des gens ordinaires, où il n'était pas
moins d'extraordinaire pourtant

lignes de brillance des Grandeurs d'élévation sociale - armes,

- en exigences,

en énergies, en

inventions, en courages qu'il n'yen avait dans l'extraordinaire, parfois bien ordinaire, des favoris de la fortune. Grandeur sans majuscules de la commune humanité. On en jugera une fois encore sur ces Mémoires de la Grand-Mère.

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Non pas mémoire de suite d'une vie reparcourue. Nappes de mémoire plutôt sur les logiques d'empreinte de l'inoubliable.. . Souvenirs cicatrices. Mémoire au fer rouge, disait Nietzsche. Ici, le feu, le vrai feu, dans sa lumière d'incendie. La guerre, les avions, les bombes, tout brûle. Elle avait huit ans, la petite fille, au temps d'invasion. Elle prend la main des parents. Les parents sont vaincus. Longue défaite du cœur étreint. Plus tard, mais déjà là, toujours là, d'autres misères: la misère, tout simplement. La faim, le froid, le vivre de rien, puis de presque rien, et puis un peu mieux. La vie si serrée pourtant. Quand la maladie ne venait pas vous y prendre à la gorge. Méningite, tuberculose, et puis, et puis, et parfois c'est trop, tout est trop, la tête se perd. Et puis non, elle se retrouve. Bonjour, lumière... Feu. Contre-feu. TIy avait eu la Résistance aussi. Dans la nuit des désastres, lampes voilées, messages énigmatiques, parachutages clandestins, caches souterraines, l'honneur luit encore. Un jour, l'ennemi fuira... Grand soleil de la Libération. Pour l'espérance d'un monde plus humain. Plus que l'espérance, la militance. C'est là que je l'ai connue, Jeannette, étudiante, moi jeune prof, à Nantes, à Nantes si dévastée, dans les baraques de relogement où se réunissaient aussi les cellules communistes. Communiste, oui: cette jeune fille si timide, si hardie, communiste toute simple, et comme elle était simple, c'était assez simple d'être avec les ouvriers en bleu, les postiers des bonnes nouvelles, les institutrices des maternelles - enfance retrouvée, pour réinventer la vie. D'âge en âge, tout a été si compliqué, si malheureux, que cet espoir-là a été vaincu. Pas si vaine pourtant la vie de ceux, celles qui le portaient et, de jour en jour, lui faisaient honneur sur les enjeux du quotidien: apprendre à l'école, et puis y enseigner - trouver dans le couple « la douce égalité» et puis fonder une famille - accompagner les justes combats, y. trouver juste place, sa place tout simplement. 8

Flammes de la forge. Chaleur, douceur aussi de la braise. Au foyer, bien nommé, où, de demeure en demeure, comme ce mot est beau aussi, la jeune femme, et puis celle que l'âge a mûrie tissera« dans la certitude des pierres bâties» les certitudes intimes de l'âme rêveuse. Amis: la musique, les livres. La musique chantée, jouée, fredonnée, où font chœur parfois les voix accordées. Les livres, dans leur antiquité, rappelés de leurs langues mortes au présent de la vie. Où la grand-mère apprit dans le déchiffrement du latin, du grec, le style invisible de la transparence et le laconisme du cœur. «Le ciel, je l'ai beaucoup regardé. »Pourquoi peut être ce regard si clair. ..

15juin 2005 Michel Verret

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Bombardements

Longtemps après la guerre, je ne pouvais entendre les sirènes sans frémir. Les essais des pompiers, chaque mois, me procuraient un profond sentiment de malaise. Dès les premiers mugissements, mon cœur se serrait et l'angoisse m'envahissait. Avoir peur des sirènes n'est pas en soi anormal. En dehors des essais, elles annoncent toujours quelque catastrophe. Ce qui l'était plus, c'était ma réaction, excessive, démesurée. Une nuit, alors que je dormais profondément, toutes les sirènes d'Angers et des alentours se mirent à beugler: la galerie marchande, place du Ralliement, brûlait. Réveillée en sursaut, je m'écriai: «Non, cette fois tant pis, je ne descends pas aux abris. Je suis trop fatiguée!» TI faut croire que ces réveils nocturnes, au moment du sommeille plus profond, m'avaient fortement marquée pour que trente ou quarante années après je m'en souvienne encore. Progressivement aussi, je me suis mise à redouter les orages. Avoir peur des orages n'est pas étonnant non plus. Ce qui l'est davantage, c'est que moi, surtout dans les Cévennes où nous passions nos vacances - certes les orages y sont particulièrement violents - dès les premiers coups de tonnerre, je m'emparais vivement de ce que j'estimais alors de plus précieux, l'argent, les bijoux, les carnets de chèques, les papiers d'identité, et, serrant compulsivement ces trésors contre moi, je me blottissais alors dans une encoignure, près de la porte d'entrée, attendant la fin en tremblant.

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Je retrouvais ainsi des gestes, des réflexes, des peurs de mon enfance, lors de mes premiers bombardements. C'était en mai-juin 1940. J'avais huit ans. Nous habitions sur la place d'armes, dans la citadelle de Blaye. Dès que sonnait l'alarme, nous nous précipitions vers un souterrain qui se trouvait au bord de la Gironde, sous la tour nord-ouest. Les bombardements étaient si fréquents que des lits de camp y avaient été installés. Le soir, avant de nous coucher, nous disposions nos vêtements sur une chaise de manière qu'ils fussent vite enfilés. J'ai d'ailleurs gardé longtemps cette habitude de ne pas disperser mes vêtements au coucher. S'il y avait alerte, je prenais vite mes trésors: mon baigneur, mon nounours et un oreiller pour me rassurer. Une nuit, le bombardement a été particulièrement long et terrible. Dans notre souterrain, la terre tremblait et, malgré l'épaisseur des murailles, le fracas des bombes était énorme. Quand nous sommes sortis dans l'obscurité, un spectacle effrayant et splendide nous attendait. A Blaye, que nous apercevions bien de notre belvédère, les citernes de la raffmerie de pétrole flambaient. Les hautes flammes jaunes, rouges, orange qui s'en échappaient illuminaient toute la ville. De l'autre côté du fleuve, les raffmeries de Pauillac flambaient aussi. Des flammes, jaillissaient des grappes de fusées qui venaient éclater dans le ciel en pétaradant, au milieu d'étincelles de toutes les couleurs. Nous restions là, silencieux, devant ce feu d'artifice inhabituel, dont nous savions bien ce qu'il signifiait. Après cette nuit particulière, je ne pouvais pas passer par Bacalan pour me rendre à mon école de Plassac, sans être impressionnée par les citernes éventrées, les poutrelles noircies et les cratères de bombes perdues, loin de la raffmerie,jusqu'au milieu des vignes, ce qui me paraissait incongru et choquant Peu après ce bombardement mémorable, l'alerte a de nouveau sonné. Cette fois, c'était en plein jour. Nous avions eu à peine le temps de traverser la place d'armes que deux avions surgissaient, un avion français et un avion allemand qui le poursuivait. Le combat eut lieu sous nos yeux, au-dessus de la Gironde. Les mitrailleuses se mirent à crépiter et, assez rapidement, l'un des deux avions fit une vrille, piqua du nez en sifflant et se précipita dans les flots. 12

Puis les Allemands sont arrivés et ont occupé la citadelle. Nous avons eu quelque répit mais je n'étais pas rassurée pour autant parce que la citadelle, devenue caserne allemande en janvier 1941, connaissait un mouvement de troupes incessant, offrant ainsi une cible de choix. Quand deux canons vinrent s'installer sous nos fenêtres, la gueule pointée vers la Gironde, j'ai alors pris peur. Heureusement, nous avons déménagé pour habiter près de l'entrée de la forteresse. Je n'avais plus sous les yeux le spectacle de ces engins monstrueux. Cette fois, mon père était de retour du front et, désormais, je ne craignais plus rien. Je riais même de voir les Allemands se précipiter dans notre abri installé dans un vaste égout et se bousculer en glissant dans la rigole qui coulait au milieu. Malgré tout, dans cet abri peu sûr, nous percevions mieux les turbulences extérieures. On entendait d'abord le sifflement de la bombe, puis, rentrant le cou dans les épaules, on guettait son éclatement. Ouf! ça n'était pas pour nous. J'entrai en sixième en 1942 et, à la fin de cette année-Ià, nous avons quitté la citadelle pour la gendarmerie, où mon père avait été affecté comme chef de brigade. Nous ne vivions plus dans un centre d'opérations militaires et j'oubliai les bombardements. Des abris avaient été aménagés dans la cour du collège mais je doute qu'ils eussent été très efficaces en cas de bombardement sérieux. Les alertes me plaisaient, surtout au milieu de certains cours. Cela rompait avec la routine, apportait du piquant à la vie du collège et donnait lieu à des chahuts, des étreintes furtives que l'obscurité et l'entassement permettaient. Jusqu'alors, mis à part les vignes éventrées et déchiquetées, ce qui était à mes yeux hors nature, les cibles atteintes me paraissaient conformes à l'ordre de la guerre. En septembre 1943, je devais découvrir que la guerre ne connaît pas de normes et qu'elle est le désordre absolu. Nous rentrions du Finistère où nous avions passé l'été chez mes grands- parents paternels. Déjà, là-bas, nous avions appris que les ports bretons subissaient des ravages quotidiens. Nous montions parfois au grenier pour voir les lueurs des incendies sur Lorient. De Carhaix - à cinquante kilomètres! - nous entendions la rumeur sourde des coups de D.C.A. et du fracas des bombes. Manifestement, des choses terribles se passaient là-bas. Le cœur 13

serré, je pensais à Saint-Nazaire, la ville de ma famille maternelle, qui devait en subir autant. Nous avions donc quitté le Finistère pour rejoindre Bordeaux en passant par Nantes. C'était juste après les grands bombardements. A l'approche de Nantes, le train s'est mis à ralentir et à rou1er au pas. A l'époque, la voie longeait le quai de la Fosse d'un côté et le port de l'autre. Dans le train bondé, les conversations s'arrêtèrent et l'on s'agglutina aux fenêtres. Le port était bouleversé: des dizaines de grands bateaux renversés, la quille en l'air comme de gros poissons morts, ou la proue enfoncée, seu1e surnageant la poupe, des grues abattues et fracassées, des quais défoncés, le tout dans le plus grand désordre. Quai de la Fosse, le spectacle était encore plus émouvant: des immeubles complètement effondrés et qui n'avaient pas encore été déblayés; d'autres dont il ne subsistait que des pans de murs sur lesquels étaient restées des tapisseries, des céramiques, témoins touchants d'une vie quotidienne brutalement interrompue. Parfois, un bout de parquet pendait avec un lit dangereusement accroché au-dessus du vide. La table d'une cheminée gardait encore un vase. Des rideaux dérisoires, parce qu'ils n'avaient plus rien à cacher ou à décorer, voltigeaient à des fenêtres qui n'avaient plus de sens. Bref, cette fois, c'était l'intimité des gens qui était ainsi dévoilée, mise à nu, livrée à tous les regards indiscrets. Mais, vus du train, il ne s'agissait encore que de désordres matériels. il m'était difficile d'imaginer les gens touchés dans leur chair. En 1944, j'en eus la brutale révélation. C'était au mois d'août, un après-midi. il faisait beau et chaud. En compagnie d'une voisine et de son bébé, dans la cour de la maison où nous habitions, rue des Maçons - mon père mis en congé de longue durée, nous avions dû quitter la gendarmerie - j'écoutais une chanson de Rina Ketti au phonographe, lorsque la sirène s'est mise à hurler. La voisine pique une crise de nerfs et trépigne, ce qui m'impressionne plus que le bombardement lui-même. Ma mère arrive alors, lui flanque une paire de claques pour la calmer et nous rappelle la consigne de notre père: prendre la route pour la campagne et nous jeter dans un fossé. Nous avions à peine fait quelques dizaines de mètres en direction des vignes, lorsque les forteresses volantes ont commencé leur ballet 14

mortifère dans un ronronnement infernal. Nous plongeons dans le fossé. Réalisant que c'était surtout Bacalan et le port qui étaient visés, je remonte sur la route pour observer. Je commettais une imprudence car, aussitôt, une bombe explosa, quelque centaines de mètres plus loin, ce qui me jeta de nouveau au fossé. Mais j'avais eu le temps de voir voltiger audessus de.Bacalan, dans une nuée de poussière, toutes sortes de matériaux, des poutres, des pierres, des débris. Mon cœur se serra. Cette fois, il devait y avoir beaucoup de victimes. Puis des milliers de papiers argentés descendirent mollement du ciel, étincelants sous le soleil, comme des papiers de Noël qui nous paraissaient bien déplacés, mais que nous tentions d'attraper quand même. Dès que l'alerte fut terminée, le silence me sembla pesant, angoissant, anormal. Puis, ce fut le va-et-vient incessant des pompiers et des secouristes, actionnant leurs klaxons avec frénésie et roulant à toute allure. Ma petite sœur dans les bras trois ans - j'allai me poster au carrefour de la rue de l'Hôpital, avide de nouvelles. Des camions passaient, chargés de corps sanglants, entassés les uns sur les autres. Dans l'un d'entre eux, un secouriste était assis, portant dans ses bras un bébé (un an ? deux ans ?) dénudé, couvert de sang, dont la tête ballottait. Je serrai ma sœur contre moi et me mis à sangloter. Lorsque j'embrasse mes petits enfants, aujourd'hui, je ne suis pas sûre qu'il n'y ait point, au fond de mon étreinte, le souvenir confus de cet enfant mortellement meurtri. Aux obsèques des cinquante victimes, jamais je n'avais vu autant de cercueils à la fois.

Exode

Mon premier hiver de guerre a été plutôt calme. Certes, la vie dans la citadelle abandonnée aux femmes ne connaissait plus le va-et-vient et les activités des gendarmes, tous mobilisés. Avant de partir, ils avaient été rassemblés sur la place d'armes pour une dernière photo de famille. Papa était monté nous embrasser. Assis sur une chaise, il nous avait 15

rassemblés autour de lui et nous avait dit gravement: « Mes chéris, c'est la guerre. Ce n'est pas une bonne chose.» La guerre, nous ne savions pas trop ce que c'était. On ne nous avait pas tellement parlé de celle de 1914-1918. Mon grand-père paternel, trop âgé, n'avait pas été mobilisé. Mon grand-père maternel, père de quatre enfants, n'avait pas été envoyé en première ligne. Les six trères de ma grand-mère paternelle étaient tous revenus sains et saufs, miracle pour lequel toute la famille serait allée, à pied, en pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray. Nous étions sortis de la citadelle tristes et interrogatifs pour voir au passage à niveau la micheline qui emportait notre père. Debout à l'arrière, papa nous avait fait en souriant un . dernier signe de la main.. Malgré l'absence de notre père, notre vie n'était pas trop perturbée. Papa nous écrivait du tront, où il ne se passait rien et, à Blaye, rien ne se passait non plus. Papa se plaignait du troid et de l'inactivité. A Blaye, nous avions troid aussi. Pour faire des flambées, nous allions ramasser du bois mort autour du château Caribert. Au printemps, tout changea. On apprenait que les Allemands avaient pénétré en France par les Ardennes, région lointaine qui n'évoquait rien pour moi, et qu'ils avançaient vers le sud, semant la terreur. Alors nous avons vu arriver les réfugiés, par vagues successives. Venant du Nord ou de l'Est, ils installaient leurs camions sur la place d'armes, des camions bondés d'un chargement hétéroclite. On avait mis à leur disposition des lits et des couvertures dans la chapelle du couvent des Minimes, qui servait auparavant de salle de gymnastique. J'étais contente de cette animation et des contacts que je pouvais avoir avec des gens, des enfants venus d'ailleurs. Mais établir une relation durable avec eux était impossible car, bien vite, poussés par je ne sais quelle trénésie, ils partaient toujours plus au sud. Puis ce furent les Parisiens. Que les gens du Nord ou de l'Est fuient, je comprenais. Je n'étais pas sans savoir qu'ils avaient subi bien des guerres et bien des invasions. Mais les Parisiens, je ne comprenais pas. TI fallait croire que la situation était très critique pour que même la capitale fût évacuée. Mon désarroi était déjà très grand lorsque, vers le mois de juin, arriva mon oncle Kléber, employé à la pharmacie du sanatorium de 16

Champrosay, près de Draveil. Epuisé - il avait fait la route à bicyclette et fou d'inquiétude, il était à la recherche de ses enfants dont le convoi avait été mitraillé. C'est vrai que les enfants perdus étaient nombreux. Les journaux publiaient des photos et des noms, ce qui me fendait le coeur. Depuis mai, nous étions sans nouvelles de mon père, qui devait se trouver en Haute-Marne. Incorporé dans l'infanterie coloniale, il devait être aux premières lignes. Des rumeurs couraient, notamment sur les espions allemands, dissimulés parmi les réfugiés. Déjà, pendant l'hiver, des affiches, des placards de presse nous avertissaient:« Taisezvous! Des oreilles ennemies vous écoutent. » Dans cette pagaïe et cette incertitude, je vois passer sur la Gironde un paquebot qui venait de Bordeaux et se dirigeait vers le large. Quelqu'un dit:« C'est le gouvernement qui s'en va.» A cette nouvelle, tout s'effondra pour moi. Mon père disparu, le gouvernement parti, la France sur les routes et des espions partout, l'univers s'écroulait. Dans ma petite école de Plassac, qui aurait pu être un havre de tranquillité et de sécurité, régnaient les mêmes changements, le même va-et-vient, la même confusion. Nous avons d'abord fait de la place à des enfants de Sarreguemines. Je les trouvais pâles, fades et maigrichons. Leur accent était étrange, différent de ceux auxquels j'étais habituée. D'ailleurs, on ne se comprenait pas toujours. Mais l'enfance, c'est l'enfance, et nous avons assez vite admis ces étrangers dans nos jeux. Un jour est arrivée une classe d'enfants juifs, évacués d'Alsace avec leur institutrice. Mes parents avaient peut-être parlé des Juifs devant moi, mais je n'y avais pas prêté attention. Ces enfants étaient plus graves que les autres, j'ignorais pourquoi. TIsne se sont pas joints à nos rondes. Et puis, ils ne sont pas restés longtemps, le curé de Plassac, averti par le directeur de l'école, leur ayant trouvé un refuge dans la campagne, plus au sud. Je n'avais pas eu le temps de découvrir en quoi ils étaient différents des autres, ni pourquoi on leur réservait un sort particulier. Certes, j'avais déjà eu l'expérience de l'exode, mais chez les autres. En 1937, mon père m'avait emmenée avec lui «garder» pour un mois la frontière espagnole. Je n'avais que

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cinq ans mais le spectacle de ces gens fourbus, hébétés de peur et de fatigue, n'ayant qu'un balluchon pour tout bien, était suffisamment éloquent pour que je réalise que la guerre et l'exil devaient être une terrible épreuve. En 1939, j'avais accompagné ma mère qui distribuait vivres et vêtements aux réfugiés espagnols. Aux vacances de Pâques 1940, j'avais rencontré une réfugiée polonaise que ma grand-mère maternelle avait recueillie avec ses trois enfants. Mais je ne pensais pas qu'une telle chose fût possible chez nous, en France. L'Espagne, la Pologne, c'était loin, et d'ailleurs, je ne savais même pas où c'était. Voilà que le même sort nous était réservé. Ainsi, ces événements avaient ébranlé ma confiance en la force de mon pays, en son invulnérabilité et en sa capacité à protéger au moins les enfants. La page de mon enfance était bien tournée. Je n'étais plus la petite Blayaise insouciante, à l'abri dans sa citadelle.

Etrangers

C'est par la guerre que j'ai découvert les étrangers. Les premiers ont été les Espagnols. Au poste-frontière d' Améguy où je les voyais passer, hâves et barbus, en 1937, mon père, farouchement antifasciste depuis février 1934, avait dft m'expliquer ce qui leur arrivait. Quelques années plus tard, le jeune frère de ma mère épousait une réfugiée de Bilbao, venue à Saint-Nazaire par le remorqueur que son père commandait. Cette tante exotique me plaisait. Mais il y avait un problème, car elle se disait Basque et non pas Espagnole. Certes, mon père se disait Breton mais il s'affirmait avant tout Français et il n'avait pas de sympathie pour le mouvement Breiz Atao. Les adultes sont souvent bien compliqués. Avec l'entrée de cette Basque catholique, républicaine et antifranquiste dans la famille, les choses se compliquaient encore car, chez nous, on était athée, républicain et antifasciste. J'ai entr'aperçu des marins britanniques, blonds et longilignes, à St Nazaire en 1940 et rencontré, comme je l'ai 18

déjà dit, une femme polonaise. Je me vois sur la plage de VillèsMartin en sa compagnie mais bien incapable de communiquer avec elle. Son langage ne ressemblait à rien. Qui sait si les uns et les autres n'ont pas péri dans le naufrage du « Lancastria », bombardé par les Allemands alors qu'il sortait du port de SaintNazaire. Les Allemands sont arrivés dans la citadelle en juin 1940, précédés d'une très mauvaise réputation. Les rues étaient désertes et les volets fermés. Barricadés dans notre logement de la place d'armes, nous attendions en silence. Poussée par la curiosité, je suis descendue pour entrebâiller la porte d'entrée. J'ai vu enfm apparaître, en haut de la place, le museau d'un char tout noir qui avançait en cliquetant, bientôt suivi par d'autres tout aussi noirs et tout aussi menaçants. TIss'arrêtèrent alors. Je n'avais jamais vu de chars et j'étais impressionnée. Des soldats vêtus de noir en descendirent. Je les trouvais beaux, solides, sportifs. Le col de leur uniforme était décoré d'insignes argentés dont j'ignorais le sens. Ces soldats s'ébrouèrent un instant puis, avisant une fontaine, quittèrent leur veste et leur chemise et entreprirent de se laver. Comme le désir d'être propre me paraissait un signe d'humanité et que le fait de se laver n'était pas spécialement guerrier, je repris confiance. Constatant que rien d'anormal ne se produisait, je sortis enfm et m'approchai des chars avec circonspection. Des soldats m'interpellèrent alors gentiment et, me disant:« Komme », m'invitèrent à monter dans leur char. Pourquoi pas? C'était une expérience intéressante, à laquelle je ne voyais pas d'inconvénient. On m'offrit des tranches de pain noir, bizarrement tartinées de moutarde. On me mit des écouteurs aux oreilles et j'entendis des conversations auxquelles je ne comprenais rien. Bref, ces Allemands n'étaient pas aussi redoutables qu'on l'avait prétendu et je me demandais pourquoi ils avaient semé la panique. Quand mon père revint du front en août - pris au combat et conduit à marches forcées à Saint-Dizier, il avait déjà pas mal souffert - il ne supporta pas de me voir «pactiser» avec l'ennemi. Il me fit descendre d'un char où j'écoutais de la musique et me dit d'une voix rude:« Je ne veux pas te voir avec ces gens-là! » Vexée sur le coup, je compris vite qu'il 19

avait raison et, désonnais, je ne cherchai plus à communiquer avec les Allemands, nombreux pourtant dans la citadelle. Ils vaquaient à leurs occupations et nous aux nôtres sans que nous cherchions le contact. Quand une troupe partait, laissant vacants les logements désertés par les gendarmes, où des châlits avaient été installés, nous allions voir si nous pouvions récupérer quelque objet. Je lorgnais vers la gamelle des Allemands quand ils allaient à la roulante chercher leur repas. Un brouet pas très ragoûtant. Un jour, un camion rempli d'oranges s'est arrêté sous nos fenêtres, place d'armes, attisant les convoitises. Mes frères se sont alors empressés d'aller en chiper le plus possible. Ce larcin de fils de gendanne nous a paru une bonne action. Un soir de juin 1941 - nous habitions alors un rez-dechaussée près de l'entrée de la citadelle - je m'étais mise au piano pour jouer la Marche Turque de Mozart. J'avais ouvert la fenêtre: il faisait chaud. Par ennui et aussi parce qu'ils étaient attirés par la musique, des Allemands s'étaient agglutinés à la fenêtre, me donnant ainsi un auditoire porteur auquel je n'étais pas habituée. Mon père survient alors, me dit d'arrêter et ferme la fenêtre. Je rentrai ma colère et mon amour-propre et, encore

une fois,j'acceptai la leçon.

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En dépit des apparences, mon père n'était ni sectaire ni borné. Mais, pour lui, la loi c'était la loi, et l'ennemi, l'ennemi. Au printemps de 1941, peu après l'incident que je viens de relater, il introduisit chez nous - Ô surprise - un Allemand d'un certain âge avec lequel il avait sympathisé. Il nous dit:« C'est un prêtre, et il est suspect. » Ce dernier alla fenner la fenêtre et nous dit:« Hitler mauvais, Hitler Kaputt. }>Puis il bénit ma petite sœur qui venait de naître, ajoutant: «Vous, plus chrétiens que des chrétiens. » Et il me donna un billet pour que je puisse acheter un cadeau à ma mère. Je commençais à comprendre qu'il y avait des bons et des mauvais Allemands, que les bons étaient comme nous, c'est-à-dire contre Hitler et le nazisme, mais avaient bien des problèmes. Mais, comme de toute façon, on ne pouvait pas savoir et qu'ils nous occupaient, mieux valait se tenir à distance. Peu après, mon père fut envoyé au camp de Mérignac pour surveiller, entre autres, des responsables du PC. et de la CGT qui y étaient internés. Illes trouva sympathiques et discuta 20

avec eux. Mon père, suspect, a été déplacé huit jours avant qu'ils ne soient fusillés. A la nouvelle de leur exécution, nous avons été atterrés. Mon père dit:« C'était des gens comme nous et c'était des Français. »Les événements ne me donnaient vraiment plus l'envie de fréquenter les Allemands. C'est à cette même époque qu'un prisonnier autrichien fit mon portrait. Pour me faire plaisir, le cousin et frère de lait de mon père, Louis Pinson - nous l'appelions tonton - oto-rhinoà Bordeaux, plus tard professeur agrégé de médecine et chef du service ORL au CHU de Bordeaux, m'emmena un soir au grand théâtre de cette ville pour la représentation de l'opéra« Hansel et Gretel ». Je n'étais jamais allée au théâtre et n'avais jamais assisté à un opéra. Je fus d'abord saisie par la splendeur des ors et des pourpres, le scintillement des cristaux, le raffmement et le luxe de ce beau monument. Puis, je réalisai qu'à l'orchestre, où j'étais assise, j'étais entourée de ce que tout Bordeaux comptait d'officiers allemands et de « souris grises ». Quand la musique s'éleva, je pus difficilement me détacher du contexte et cette présence angoissante me gâcha mon plaisir. Je n'étais pas fière d'être là. Progressivement, le véritable visage de l'occupant apparut. Un collègue de ma mère, Yves Delor, originaire de Plassac, fut exécuté. Un directeur d'école de Blaye fut arrêté en pleine classe, sous les yeux de ses élèves. Des amis juifs disparurent. Des affiches allemandes nous mettaient en garde contre le terrorisme. Des tracts ironisaient sur le débarquement qui ne se faisait jamais: « J'y va-t-y ? J'y va-t-y pas? Tant pis,

j'y va pas. ».

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Du balcon de tonton Pinson, rue Michel de Montaigne, j'ai vu passer des soldats italiens. Moi qui étudiais le latin, j'en étais restée à l'Italie de César. Que faisaient à Bordeaux ces hommes au teint olivâtre qui ne ressemblaient en rien aux légionnaires romains? Dans la citadelle, j'ai aperçu des Hindous prisonniers. Ils devaient creuser une fosse qui servirait de W.C. D'où venaient ces hommes maigres, au teint basané, portant un turban sur la tête? Pourquoi étaient-ils là, attelés à une tâche nécessaire mais certainement pas valorisante ? 21

Enfm, j'ai vu des Russes. On me dit des Russes blancs. lis défilaient dans les rues, revêtus d'uniformes avachis, en entonnant des chants emplis de nostalgie. En quoi différaient-ils des Russes rouges que les Allemands appelaient bolcheviques et qu'ils représentaient avec des traits d'asiatiques et des faces simiesques? Du moins, c'est ce que j'avais vu à la vitrine de la boutique de la Propaganda Staffel. En 1943, je compris que ces bolcheviques étaient des bons, c'est-à-dire de notre côté. Une immense carte de l'Europe fut fixée au mur de la cuisine et, désormais, à partir de Stalingrad, des petits drapeaux rouges furent épinglés, signalant la reconquête. Je n'ai pas rencontré d'Américains avant 1946. TIn'en est pas venu à Blaye. J'ai appris leur existence par les bombardements. Les gens disaient: «TIs bombardent de haut, c'est pas comme les Anglais, qui prennent des risques pour épargner les civils.» Enfin, le débarquement a eu lieu mais nous étions loin des combats. Certes, nous étions satisfaits de cette intervention et nous admirions la richesse et la puissance technique américaines. Mais mon père disait que l'action de la Résistance les avait bien aidés. Un jour, une carte postale de son frère nous est parvenue - je ne sais comment - de Philadelphie, où était ancré le croiseur Georges Leygues. Mon oncle avait suivi le sort de ce navire après le sabordage de la flotte française à Toulon, fm 1942. Comme je commençais l'étude du grec, je m'émerveillai qu'une ville puisse porter un aussi joli nom. Bref, quant aux Américains, j'étais pleine de perplexité. Je n'ai pas entendu parler des Juifs avant 1940. Ou si j'en ai entendu parler, je n'y ai pas prêté attention. Et puis, j'étais trop jeune pour comprendre. J'ai commencé à être intriguée quand sont arrivés dans mon école des enfants juifs réfugiés d'Alsace. Vers 1942, mon père disait, à propos des Juifs:« Mais enfm, ce sont des Français! lis font leur service militaire. TIsont été mobilisés comme les autres. Leur religion? Mais beaucoup ne la pratiquent même pas ou se sont convertis ou sont devenus athées. » A la sortie des cours, mes camarades de classe et moi, en passant devant la boutique de la Propaganda Staffel, nous contemplions la vitrine puis nous entrions, histoire de passer le temps avant de nous mettre à nos devoirs. Nous étions accueillis 22

par une jeune femme channante, très aimable, qui nous remettait des poignées de tracts et de dépliants antisémites et antibolcheviques. La représentation qui était faite des Juifs (des gens au nez et aux doigts crochus, les cheveux crêpés) ne correspondait absolument pas à l'expérience que j'en avais et, par conséquent, me semblait fausse, caricaturale. Je connaissais en effet deux vieilles dames juives Esther et Valentine - qui vendaient des bonbons au marché, le samedi, et souvent m'en donnaient. Rien ne les différenciait des autres vieilles dames. Elles étaient simples et modestement vêtues. Un jour, mon professeur de piano me mit en relation avec une autre de ses élèves -la nièce de Valentine et d'Estherpour que nous fassions du quatre mains ensemble. J' étais en sixième, elle, en classe de philosophie et je me suis sentie flattée qu'une« grande» veuille bien s'intéresser à moi. Elle se prénommait Nicole, je crois. Elle était belle, fme et élégante. Qu'elle fût juive m'importait peu et mes parents étaient contents de cette rencontre. Jerne rendais donc à ces séances de musique le cœur empli de joie, à plus d'un titre. Je traversais le magasin de confection des parents puis je pénétrais dans le petit salon où m'attendaient Nicole et son piano, bien meilleur que le mien. Avoir un salon, même petit, était pour moi le comble du luxe. Chez mes parents, je jouais dans la salle à manger. Nicole me faisait asseoir sur un canapé - mes parents n'en avaient pas - et nous commencions par bavarder. Que pouvaient donc se dire une enfant de onze/douze ans et une adolescente de dix-sept/dix-huit ans? Mais le courant passait. Puis nous nous mettions au piano et mon bonheur commençait. Je jouais le plus souvent la partie seconde mais peu importait. L'essentiel était que je suive et je suivais. Un jour, je vis Esther et Valentine arborer une étoile jaune. Je frémis, sentant bien ce qu'avait d'humiliant le fait d'être amsi marqué. Je n'ai jamais vu Nicole porter l'étoile jaune. Puis, Esther et Valentine ne se trouvèrent plus au marché. Leur kiosque était tristement clos. Quand je me rendis chez Nicole, pour ma séance de musique, je trouvai la vitrine du magasin barbouillée de peinture blanche et la maison fermée. On me dit qu'Esther et Valentine avaient été «emmenées », 23

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