J'étais cet enfant juif polonais

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L'auteur revient sur sa vie en Pologne de 1930 à 1945, dans laquelle il mêle la grande Histoire et l'histoire quotidienne de tous ceux qui ont partagé son quotidien; les membres de sa famille, les amis, les compagnons d'infortune. Il décrit sa vie à Janowo, localité de Pologne à majorité chrétienne, la tension croissante jusqu'en 1939. Puis, le ghetto de Lodz, la vie d'une famille nombreuse où se côtoient tous les courants; religieux, bundistes, sionistes, communistes et son incessant combat pour rester en communication avec le monde extérieur. Mais bientôt le ghetto est liquidé et les survivants sont expédiés vers les camps.
Publié le : samedi 1 janvier 2005
Lecture(s) : 290
EAN13 : 9782336274010
Nombre de pages : 304
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J'étais cet enfant juif polonais...

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7661-2 EAN: 9782747576611

Adam Wexler

J'étais cet enfant juif polonais...
1930-1945

Adapté de I 'hébreu par

Chantal Duris-Massa

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Kiinyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti IS 10214 Torino ITALIE

Le nom d'un enfant peut influencer parfois toute sa vie. Le nom d'un livre doit être le reflet de son contenu. Le titre choisi exprime le fait que je témoigne seulement de ce que j'ai vu, entendu, ou ressenti moi-même. C'est «ma vie », telle que je la percevais à cette époque. Le lecteur aura peut-être l'impression que je raconte en deçà de l'horreur, mais c'est ainsi que mes yeux d'enfant voyaient les choses. Le livre ne relate pas l'histoire de toute la famille Wexler. Il y manque sans doute beaucoup d'éléments. Si par hasard j'ai blessé quelqu'un, je le regrette. Il m'est arrivé parfois de demander à mon frère Dov la confirmation de certains détails. Dov est lié à presque tous mes souvenirs de cette période. Tous deux, nous avons été émus de faire revivre ainsi notre enfance. Je souhaitais transmettre à mes fils ce passé sombre (ma sortie d'Egypte\ auquel j'ai survécu contre toute vraisemblance, pour qu'ils y puisent peut-être quelque enseignement. Je ne suis pas un écrivain et n'ai pas ambitionné d'écrire «un livre ». J'ai été poussé devant l'ordinateur par la pression de mon entourage, principalement de mon épouse Daliah. Au début, j'étais assis devant l'écran vide, j'écrivais, j'effaçais et j'écrivais de nouveau. Puis, les premiers mots ont formé des phrases et le reste a suivi naturellement.
1 Comme il est écrit dans les Livres: «De génération en génération, chacun de nous doit se considérer comme sorti d'Egypte.» (Note de l'auteur).

Je voudrais remercier:
mon frère Dov et sa femme Sarah, qui m'ont encouragé à écrire ces souvenirs pour la génération suivante, mes fils Hanokh et Uzy ainsi que leurs familles, qui ont toujours écouté attentivement les histoires du passé lors des réunions familiales et m'ont soutenu dans cette entreprise,

mon épouse Daliah, qui avec un dévouement infini a partagé
ma vie pendant ces longues années pas toujours faciles, et m'a stimulé avec détermination, n'hésitant pas à me renvoyer à ma table de travail. Le mot « merci» est faible pour exprimer tous les sentiments que j'éprouve pour elle.

Je voudrais que ce livre serve de sépulture à mes chers disparus:
MINDEL, choyés. HANOKH, eX1gence. ma mère bien-aimée, qU1 nous a protégés et

mon père religieux, qui nous a éduqués avec

SHAY A ET YOSEF, mes deux frères aînés tant admirés, qui ont combattu et ont fait des rêves qu'ils n'ont pu réaliser. Et tous les membres de ma famille ainsi que mes amis, qui ont été assassinés par les nazis et n'ont pas eu la chance d'assister à la création de l'Etat d'Israël.

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Première partie

JANOWO 1930 - 1939

Janowo

Il y a quelques années, je trouvai un document aux archives de Yad Vashem\ où j'étais inscrit comme étant né en 1928. Je me suis alors souvenu de mon père contrefaisant le livre d'état civil dans le ghetto de Lodz pour me sauver la vie. En vérité, je suis né en 1930, date qui figure sur mes papiers d'identité israéliens. Je m'appelle Adam Wexler. Je suis né à Janowo en Pologne, un coin oublié de Dieu, qui n'est même pas mentionné sur les cartes géographiques. Avant la deuxième guerre mondiale, c'était une petite ville frontalière entre la Pologne et la Prusse Orientale (alors rattachée à l'Allemagne). La frontière naturelle entre ces deux pays était une rivière du nom d'Orzyc. Elle n'avait rien d'exceptionnel mais jouait un rôle important dans la vie des habitants de la région. Tout le monde y pêchait: nous, les juifs, les poissons que nous mangions le samedi et les jours de fêtes; les gqyim, en plus des poissons, des écrevisses et toutes sortes de créatures qui nous étaient, à nous, absolument interdites. En été, les jeunes des deux rives s'y retrouvaient pour nager. C'était bizarre, alors, d'entendre chez nos voisins allemands des sons qui nous rappelaient le yiddish que nous parlions à la maison. Nous nous baignions tout nus et les jeunes chrétiens se moquaient souvent de notre « différence ».

1 Mémorial de la Shoah à Jérusalem. 11

Janowo comptait seulement six familles juives. Les autres habitants étaient des gqyim, pour la plupart de pauvres paysans, vivant difficilement sur des terres peu fertiles, morcelées par des partages d'héritage. Leur vie s'organisait autour de l'église et du prêtre. On s'éclairait avec des lampes à pétrole et on tirait l'eau d'un puits profond de dix-huit mètres, infecté d'écoulements troubles occasionnant de nombreuses maladies. Pour les soins, chacun se débrouillait comme il pouvait en l'absence de médecin. Seuls les cas très sérieux faisaient le déplacement jusqu'à Mlawa - située à 33 kilomètres - où se trouvait un centre médical moderne. On parcourait les distances à pied, en charrette tirée par un cheval, ou en diligence. D'une manière générale, la mortalité infantile était élevée. Et pourtant certains enfants atteignaient l'âge de dix, douze ans, et étaient en pleine forme. C'était le résultat de la sélection naturelle qui laissait subsister les plus forts. Je me demande encore aujourd'hui si la localité où je suis né était un village ou une petite ville. Pour résumer, je dirai que c'était une petite ville, parce que s'y concentraient des activités absentes des villages voisins, en particulier: une police, des pompiers, une poste avec un téléphone, un bureau public pour l'enregistrement des habitants, deux boulangeries, un point de vente de boissons alcoolisées, et une épicerie tenue par une famille juive. Deux fois par an, s'y tenait une foire, où se retrouvaient des marchands venus de toute la région. Ils arrivaient aux petites heures du matin en charrettes lourdement chargées et installaient leurs tentes. C'étaient des juifs, facilement repérables: leurs vêtements, la barbe des hommes, la perruque des femmes, les différenciaient nettement des habitants chrétiens du village. Ces jours-là, on pouvait sans problème réunir le mi1!Yan.

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Environ deux ans avant la deuxième guerre mondiale, les gqyim établirent une liaison régulière en autocar, deux fois par semaine, de Janowo à Mlawa. L'arrivée des autocars sonna le glas de l'activité de Laypdshe, propriétaire de la diligence. Laypdshe était un cousin éloigné de ma mère. C'était un homme solide, de taille moyenne, avec une barbe blonde, un peu blanche, se divisant en deux pointes à partir du menton. Il avait le visage plein et écarlate, le nez aplati, et des yeux souriants qu'il cachait derrière de grosses lunettes. Je crois me souvenir qu'il était le seul à porter des lunettes dans notre localité. Privé de son gagne-pain, Laypdshe se résolut, en désespoir de cause, à écrire au rabbin pour lui demander s'il pouvait quitter Janowo et s'installer dans un autre lieu. Quelques semaines plus tard, une carte du rabbin arriva par la poste avec la réponse à la question angoissante. Elle contenait quelques mots en yiddish, que l'on peut résumer ainsi: « si elle veut, pourquoi pas... » (elle = la femme de Laypdshe). L'affaire bouleversa notre communauté. Laypdshe était officiant à la synagogue et devait être remplacé. Ille fut par Mocheh Abraham, le tailleur, qui briguait la place depuis longtemps, et chantait très bien - beaucoup mieux d'ailleurs qu'il ne cousait (selon l'avis unanime de tous ceux qui expérimentaient ses vêtements, trop longs, trop courts, ou bancals, comme le manteau qu'il me confectionna un jour, que je devais déboutonner pour bouger les bras). A mon époque, Janowo occupait encore une place importante dans la région, mais paraissait un peu déchue. Avant, racontaient les anciens, c'était une vraie ville où résidaient depuis des générations plusieurs dizaines de familles juives. Ils montraient l'emplacement de maisons détruites pendant la première guerre mondiale. Parmi ces ruines: une grande synagogue et un miqveh.

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Le cimetière, lui, était intact. Il était situé au nord de la localité, à environ une demi-heure de marche, sur une colline surplombant l'Orzyc. De grands arbres massifs abritaient les pierres tombales. Certaines, plus imposantes que les autres, signalaient la sépulture d'une personnalité, d'un rab bin par exemple. Sur toutes, la mousse verte était la marque du temps écoulé. Dans la descente de la rue, appelée « route de Mlawa », à environ cent mètres du centre du village, se trouvait une vieille masure, habitée par Hayim Yosef et sa femme Shosha. Les plus vieux juifs de la localité. Des seigneurs autrefois, disait-on, ce que l'on avait du mal à imaginer. Dans sa jeunesse, Hayim Yosef avait servi dans une unité militaire d'élite du Tsar contre les Japonais. Il était revenu des combats auréolé d'une réputation de héros, propagée par les gqyim qui avaient combattu à ses côtés. On l'avait surnommé « le chevalier sans peur ». On racontait qu'il avait escaladé un escalier, était entré dans une taverne, tout cela à cheval, devant un public stupéfait. Une histoire étonnante, mais dont on ne pouvait douter: il fallait croire les vieux Polonais qui n'aimaient pas particulièrement louer l'héroïsme et le courage des juifs. Je me souviens de Hayim Yosef, après la mort de Shosha. C'était un homme âgé et courbé, avec une longue barbe blanche, un visage rond et un crâne chauve. Un homme triste.

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Chaque fois que j'entends la phrase: « Ne me rejette pas au temps de la vieillesse »\ je revois Hayim Yosef, errant seul, à petits pas, dans notre localité, tandis que sa fille et son fils vivaient avec leurs familles non loin de là, sans se préoccuper de leur vieux père. Jusqu'à aujourd'hui, le comportement de ces enfants est resté gravé dans ma mémoire et n'a pas trouvé d'explication.

1 Psaumes 71, 9 (Note de la traductrice). Dorénavant, nous ne citerons plus les sources des citations, car l'auteur les mêle naturellement à son récit, sans aucune référence à leur origine. 15

Mon père et ma mère au début de leur chemin

Mon père n'avait pas de racines à ]anowo, il venait d'une grande ville. Son arrivée dans la localité fut la conséquence d'un arrangement de mariage entre son père et l'oncle de ma mère. Ma mère perdit très jeune ses parents et fut élevée, avec d'autres orphelins de la famille, par sa grand-mère, une forte femme, grand-mère Aydel, ayant eu le malheur de perdre cinq de ses six enfants. Le seul fils qui lui restait, l'oncle Chemouel Ozer, avait l'habitude d'aller prier à Lodz, dans le même shtibl que le père de mon père. Tous les deux étaient amis et, selon les coutumes de l'époque, ils arrangèrent entre eux le mariage de leurs enfants qui arrivaient à l'âge de la puberté. Le père de mon père, b.asidde Gour, donna à ses huit fils une éducation religieuse stricte. Le résultat fut variable selon les fils, comme nous aurons l'occasion de le constater. Mon père, quant à lui, suivit docilement la tradition. Il faisait la fierté de tous: religieux bien sûr, mais aussi beau, grand, robuste, avec un trait de caractère qui a marqué et un peu effrayé toute mon enfance: il aimait parler. Rien ne lui échappait, il avait toujours quelque chose à dire: sur le monde, les gouvernements, les peuples, l'avenir... Ma mère grandit à ]anowo avec sa grand-mère/mère, qui tenait un magasin de tissus. A l'âge de quatorze ans, elle

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partit à Lodz pour étudier la couture. Après apprentissage, elle revint à Janowo pour y travailler.

son

Au printemps 1913 eut lieu le mariage de Hanokh et de sa fiancée Mindel, conformément à la poignée de main échangée entre Hersh Mendl et Chemouel Ozer. Le marié et la mariée se connaissaient à peine. Mon père était âgé de dix-huit ans, selon ce qui est écrit: « à dix-huit ans sous le dais nuptial ». Ma mère avait deux ans de plus que lui. D'après ce qui fut raconté, le mariage fut gai et traditionnel, comme il était d'usage en cette période. Mais il ne reste plus personne pour témoigner de tout cela.

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La naissance du fils aîné et le début des guerres

Je possède peu d'informations sur la période qui va du mariage jusqu'à la première guerre mondiale. Je sais seulement que mon père rejoignit ma mère à Janowo, où il impressionna tout le monde à défaut de faire prospérer l'affaire familiale. Quelques mois plus tard, des combats éclatèrent entre les armées de la Russie tsariste et celles de l'Allemagne de Guillaume. Au début, tout se passa rapidement. Les Russes entrèrent en Prusse orientale et s'enivrèrent de leurs victoires. Ils ne s'aperçurent pas que le général Hindenburg leur tendait un piège, qui provoqua une défaite lourde de conséquences pour la suite de la guerre. Sur le terrain, des milliers de soldats fuirent vers l'est, dans le plus grand désordre. Fidèles à une réputation acquise lors des guerres napoléoniennes de 1812, les Russes brûlèrent tout sur leur passage. La localité de Janowo fut la proie des flammes. Ses habitants se jetèrent sur les routes dans le dénuement le plus complet. Parmi ceux-ci: ma mère, enceinte de neuf mois, sa grand-mère, et mon père, alors âgé de vingt ans. Arrivés près de la ville de Prusznic, ils apprirent par des compatriotes que leur maison avait été épargnée. Mon père décida de retourner au village pour récupérer de la literie.

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Ma mère et grand-mère continuèrent le chemin; et ma mère accoucha dans la première maison juive de la ville. Tout autour les combats faisaient rage. On entendait les canons, les tirs d'armes légères et des cris effrayants qui laissaient imaginer la violence des affrontements. Le tumulte se rapprochant, grand-mère sortit sur le pas de la porte pour monter la garde. Confrontée à « ses» premiers soldats allemands, elle leur interdit l'entrée. Mais le commandant menaçant de faire sauter la maison, elle n'eut d'autre choix que de révéler la vérité. Quelques soldats pénétrèrent à l'intérieur pour voir le nouveau-né. Certains firent le signe de croix, d'autres offrirent des sucreries. Il est difficile de croire que ces Allemands étaient les pères des assassins de la deuxième guerre mondiale. Le bébé qui vint au monde dans ces circonstances exceptionnelles était mon frère aîné Shaya. Mon père avait disparu. Ma mère, le bébé et grand-mère erraient de localité en localité. Ma mère réussit à se procurer une machine à coudre; elle put ainsi travailler, pendant que grand-mère prenait soin de l'enfant. Elle refusait de rentrer à Janowo tant qu'elle ne serait pas fixée sur le sort de son mari, ne voulant pas passer pour une femme abandonnée. Après trois années d'errance, parvint enfin une nouvelle réjouissante: Hanokh était vivant, dans un camp de prisonniers près de Konigsberg en Prusse orientale. La nouvelle ramena l'espoir. Les deux femmes décidèrent de regagner le village pour y attendre le retour du captif. Lorsque celui-ci revint, il parut différent: il ne portait plus de barbe mais seulement une fine moustache et avait troqué ses vêtements juifs contre des vêtements laïques.

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Il raconta comment il avait été fait prisonnier sur le chemin de Janowo. Les Allemands, ayant constaté qu'il connaissait la langue allemande, avaient décidé d'utiliser ses compétences pour communiquer avec les prisonniers russes juifs parlant yiddish, des hommes simples, le plus souvent illettrés. C'est ainsi que mon père, prisonnier privilégié, côtoyant des gradés haut placés, s'était transformé en « patriote allemand ».

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La famille et la guerre des bolcheviks

A cette époque, apparurent des changements significatifs dans tout le centre de l'Europe. De nombreux peuples, jusqu'à présent sous la domination du pouvoir tsariste ou du gouvernement autrichien des Habsbourg, obtinrent leur indépendance, avec des frontières garanties par les pays occidentaux: l'Angleterre, la France et les Etats-Unis. A l'Est, c'était le début de la révolution bolchevique. Après cent cinquante ans d'occupation russe, les Polonais, enfm indépendants, n'aspiraient qu'à une chose: se venger de leur ancien conquérant qu'ils haïssaient profondément. Soutenus par des fonds venus de l'Ouest, ils pénétrèrent en Ukraine. Les juifs polonais, quant à eux, paraissaient écartelés entre deux vérités: d'un côté, les bolcheviks voulaient éliminer défmitivement toute trace de religion, mais d'un autre côté, beaucoup parmi eux étaient juifs. (Ce qui attisait d'ailleurs l'antisémitisme naturel des Polonais). A ]anowo, nous vivions dans l'incertitude. Les moyens d'information manquaient: un seul journal arrivait, mais avec un retard de trois jours dû aux difficultés d'acheminement. La seule possibilité d'obtenir rapidement des nouvelles était de se procurer un quotidien allemand au poste de douane, situé près du pont reliant la Prusse à la Pologne.

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Dans ces circonstances, mon père commença à se faire remarquer. Comme il parlait l'allemand, les notables de Janowo lui demandèrent de traduire le journal. Ille fit avec un enthousiasme excessif, qui éveilla la suspicion de tous. Voilà un juif, paraissant très juif (mon père avait récupéré ses anciens vêtements et sa barbe), qui commentait les nouvelles dans un journal allemand, tout en se montrant hésitant voire complaisant à l'égard du mouvement bolchevique. La situation sur le front évoluait. Depuis le début, les Polonais avaient l'avantage. Après que la Russie bolchevique fut établie, elle envoya des forces importantes contre les Polonais, qui s'étonnèrent de la combativité et de l'audace de cette armée de va-nu-pieds. Très vite, les bolcheviks arrivèrent aux abords de Varsovie, dont seule la Vistule les séparait. Mais ils renoncèrent à la conquête. Pour quelle raison? La question fut discutée par les historiens mais pas par les Polonais qui, eux, connaissaient la vérité: un miracle avait eu lieu sur la Vistule, La Sainte Vierge et Jésus étaient intervenus personnellement pour sauver les catholiques des incroyants. Beaucoup de combattants russes, au lieu de se retirer dans la lointaine Russie, choisirent de se replier en Prusse Orientale. Tout s'effectua dans le désordre. D'abord quelques combattants isolés traversèrent la frontière, puis suivit un

flot de soldats

-

des fantassins et des cavaliers. Certains

s'attardèrent à Janowo pour se reposer un peu. Bien entendu, mon père se mêla des événements, avec ce que l'on pourrait appeler une certaine légèreté, côtoyant imprudemment les bolcheviks juifs. Il leur fournissait de la nourriture et des boissons et discutait avec eux, des heures durant, de la situation en général et de la situation des juifs en particulier,. se désignant ainsi aux yeux des Polonais " comme un citoyen peu digne de foi, voire comme un traître. 22

Menacé de mort, mon père dut s'enfuir en Allemagne. La famille resta à ]anowo, sous étroite surveillance, de peur que « l'adversaire» ne se cache quelque part et ne lui rende visite pendant la nuit. C'est dans cette atmosphère plutôt lourde qu'est né, en 1918, mon deuxième frère: Yosef. Grand-mère Aydel décida de combattre l'hostilité de la population environnante. Usant de sa bonne réputation (elle était originaire de Janowo et appréciée comme une femme sage et courageuse), elle se lança dans une vaste entreprise de communication, où se mêlaient différents arguments : Premièrement: Hanokh n'était pas communiste. Comment un flasid pourrait-il être proche d'hérétiques rejetant toute religion? De plus, il n'avait pas fui, elle lui avait simplement demandé de s'éloigner, pour le protéger de quelques têtes brûlées du village qu'elle connaissait bien; Deuxièmement: Elle s'inquiétait pour Shaya et Yosef, ces deux petits malheureux, privés de père, et à la merci de tous les dangers; Troisièmement: Elle s'interrogeait sur les pluies effroyables qui avaient endommagé les cultures ces derniers temps. Peut-être Dieu punissait-il la région du tort occasionné à sa famille. Le troisième argument laissait pantois les paysans. Les voies de Dieu étant impénétrables, ils préféraient rester prudents. L'obstination de grand-mère Aydel porta ses fruits. Au lieu de condamner mon père à la peine de mort, on décida qu'il serait assigné en justice (quand il reviendrait) devant les juges de l'Etat.

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Les Russes bolcheviks ayant pris le chemin de l'Allemagne connurent un sort peu enviable. Le pont-frontière ayant été fermé, ils durent traverser le fleuve à pied, de l'eau jusqu'au cou, portant leur barda sur la tête. Beaucoup se noyèrent. Les rescapés furent parqués dans des camps de prisonniers près de la Mer Baltique, en attendant d'être renvoyés par mer dans leur pays d'origine: la Russie bolchevique.

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Hanokh à nouveau en Prusse

Mon père franchit le fleuve avec les Russes et se retrouva à nouveau en Prusse. Lors de sa précédente captivité, il y avait établi des liens avec les chefs de la communauté juive, et ceux-ci, au nom du passé, étaient prêts à l'intégrer, à certaines conditions: qu'il se rase la barbe, s'habille comme tout le monde, et d'une manière générale ne se fasse pas remarquer. Sur ces bases, on trouva un emploi à mon père: il devait enseigner la religion à des jeunes chez des particuliers. Après la défaite, la situation économique en Allemagne était mauvaise. L'inflation atteignait des taux exorbitants. Les chômeurs se rassemblaient dans les rues pour discuter et chercher le responsable de ce marasme. Mon père évoluait à l'aise dans ce pays où les manifestations se multipliaient: défilés, débats. . . Il se mêlait aux Allemands, auxquels d'ailleurs il ressemblait. Il s'agitait, parlait d'une voix retentissante, s'enflammant pour les sociaux-démocrates contre les communistes et les nationaux-socialistes. Ces derniers, bien que peu nombreux encore, commençaient à se signaler par leurs opinions antisémites et leur comportement agressif.

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Quand les discussions atteignirent un certain niveau, les responsables juifs de l'endroit firent comprendre à Hanokh qu'il troublait la tranquillité de la communauté et qu'il était préférable pour lui de retourner d'où il était venu. C'était en hiver 1922.

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Le retour de Hanokh

Mon père, déçu par la réaction de ses coreligionnaires ou éprouvant le besoin de revoir sa femme et ses enfants, décida de rentrer en Pologne. Il traversa la frontière de nuit et arriva à la maison en pleine obscurité, alors qu'une neige épaisse recouvrait les cabanes et les étables. Grand-mère Aydel, qui ne dormait jamais profondément, entendit les coups légers qu'il frappa à la porte. Toute la nuit, Mindel et Hanokh discutèrent à voix basse à la lueur d'une chandelle. A l'aube, toute la famille se réunit pour un petit déjeuner de fête et mon père, revêtu du tallit et des tifillin, dit la prière du matin. Quatre soldats armés de baïonnettes flrent irruption dans la maison. L' offtcier déclara qu'il arrêtait mon père pour trahison « au nom de la République polonaise indépendante ». Mon père, nullement impressionné (il avait l'habitude de côtoyer des militaires), rangea calmement le tallit et les tifillin, puis quitta la maison. Ma mère, cette fois-ci, décida de ne pas se résigner à son sort. Elle s'habilla chaudement, cacha sur elle quelques billets et se lança sur les traces de son mari, profondément imprimées dans la neige, en direction de l'est, vers une localité appelée Chorzele. Le soir, elle s'arrêta chez une paysanne qu'elle connaissait. Couchée sur le sol à côté de la machine à flIer, emmitouflée dans une couverture, elle ne 27

parvint pas à s'endormir. Au milieu de la nuit, elle entendit le fils de la paysanne, rentrant d'une soirée, raconter qu'un groupe de soldats avait conduit un juif dans la forêt pour l'exécuter.

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La justice

Au matin, ma mère continua sa route vers Chorzele. Elle y apprit que Hanokh avait été transféré à Prusznic, où avait été rendu contre lui un arrêt de détention provisoire - en attendant la présentation de la requête par le procureur du bureau de la sécurité de l'Etat. En comparaison de ce qu'elle avait entendu la nuit précédente de la bouche du fils de la paysanne, c'était une bonne nouvelle. D'autant plus que l'action en justice serait menée en présence des représentants de la communauté juive. On pouvait espérer que ces derniers auraient à cœur de défendre Hanokh, connu pour son ardeur religieuse. Mindel déploya beaucoup d'énergie pour rencontrer son mari à la maison d'arrêt, lui faire passer de la nourriture cacheret des vêtements chauds, très utiles dans ces cellules sans chauffage. Elle n'hésita pas à soudoyer quelques gardiens et même des hommes de loi. Le processus judiciaire était long et faisait alterner espoir et désespoir. La situation était presque la même que six ans auparavant: grand-mère Aydel s'occupait des enfants, tandis que ma mère courait de tous côtés pour essayer de faire libérer mon père. En fait, le procureur ne parvint pas à étayer les accusations: les faits de trahison n'étaient pas patents. Les défenseurs de Hanokh, nommés par les institutions de la

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communauté juive, soulignèrent que servir de la boisson et de la nourriture à quelques bolcheviks en déroute ne constituait pas une infraction grave. D'autant que le témoignage suivant fut rapporté: Hanokh aurait demandé aux bolcheviks parlant yiddish de prononcer la bénédiction sur la nourriture. Ce témoignage, bien que ridicule, fut retenu par les juges. Les intentions de Hanokh furent déclarées estimables. Il pourrait être libéré, à la condition que douze notables de Janowo se portent garants de sa droiture et de sa loyauté. Grand-mère Aydel, aidée du secrétaire municipal, fit le tour du village pour recueillir les signatures demandées. Et c'est ainsi qu'après huit années de captivités diverses, Hanokh devint enfin un homme libre.

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