Jazz à Limoges. La Saga du Hot Club et de Swing FM

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Ce livre retrace l'histoire du Hot Club de Limoges et de son président-fondateur, Jean-Marie Masse. Aujourd'hui âgé de 90 ans, successivement artiste peintre, musicien de jazz professionnel et producteur-animateur de radio, il est depuis 70 ans un personnage incontournable de la vie culturelle limousine. Depuis sa création en 1948, le Hot Club a organisé des centaines de manifestations avec les plus grands musiciens de jazz, et créé sa propre radio locale, Swing FM, diffusée sur internet.
Publié le : samedi 1 octobre 2011
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EAN13 : 9782296471344
Nombre de pages : 222
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JAZZÀLIMOGESGraveursdemémoire
Claude MILON, Pierre Deloger (1890-1985). De la
boulangeà l’opéra,2011.
Jean-Philippe GOUDET, Les sentes de l’espoir. Une
famille auvergnate durant la Seconde Guerre mondiale,
2011.
Armand BENACERRAF, Trois passeports pour un seul
homme, Itinéraire d’un cardiologue,2011.
VincentJEANTET, Je suis mort un mardi,2011.
Pierre PELOU, L’arbre et le paysage. L’itinéraire d’un
postier rouergat (1907-1981),2011.
François DENIS et Michèle DENIS-DELCEY, Les
Araignées Rouges, Un agronome en Ethiopie (1965-1975),
2011.
DjaliletMarieHAKEM, Le Livre de Djalil,2011.
ChantalMEYER, La Chrétienne en terre d’Islam,2011.
DanielleBARCELO-GUEZ, Racines tunisiennes,2011.
PaulSECHTER, En 1936 j’avais quinze ans,2011.
Roland BAUCHOT, Mémoires d’un biologiste. De la rue des
Ecolesà la rue d’Ulm,2011.
EricdeROSNY, L’Afrique, sur le vif. Récits et péripéties,2011.
ElianeLIRAUD, L’aventure guinéenne,2011.
LouisGIVELET, L’Écolo, le pollueur et le paysan,2011.
Yves JEGOUZO, Madeleine dite Betty, déportée résistante à
Auschwitz-Birkenau,2011.
Lucien LEYSSIEUX, Parcours d’un Français libre ou le récit
d’un sauvageon des montagnes du Dauphiné, combattant sur le
front tunisien avec les Forces françaises libres en 1943,2011.
SylvieTEPER, Un autre monde,2011.
Nathalie MASSOU FONTENEL, Abdenour SI HADJ
MOHAND, Tinfouchy (Algérie 1958-1960), Lucien Fontenel,
un Français torturé par les Français,2011.
André ROBINET, Larzac-Millau-Grands Causses, Elevage et
partage des savoirs,2011.
Dmoh BACHA, Palestro Lakhdaria, Réflexions sur des
souvenirs d’enfance pendant la guerre d’Algérie,2011.Claude-AlainCHRISTOPHE
JAZZÀLIMOGES
LaSagaduHotClubetdeSwingFM
PréfacedeJean-MarieMasse
L’Harmattan©L'HARMATTAN,2011
5-7,ruedel'École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-56100-7
EAN:9782296561007PRÉFACE
J’ai fait la connaissance des frères Christophe en 1948, l’année où j’ai
fondé le Hot Clubde Limoges. Pierre, l’aîné,en fut l’un des premiers membres.
Puis, j’ai rencontré Claude-Alain qui était encore tout jeune, ainsi que leur mère
qui venait d’ouvrir un magasin de disques. Hélène était une femme épatante
avec qui j’ai tout de suitesympathisé. Peuaprès, Claude-Alain devenait à son
tour membre du Hot Club de Limoges, tandis que Pierre allait fonder celui de
Marennes-Oléron.
Dèssa jeunesse, commeinspirépar lelégendaire saintChristophepassant à
gué, sur ses épaules, un jeune enfant d’un poids singulier, Claude-Alain prit
conscience du poids considérablede la toute jeune musique de jazzIl en acquit
une connaissance exhaustive qui n’a d’égale que son dévouement enthousiaste
dans toutes les activités du Hot Club dont il est devenu le vice-président. Donc,
lisezceChristophe… etallez rassuré !
C’est au début des années 1990 qu’il a souhaité recueillir mes souvenirs,
s’intéressant surtout à ma jeunesse et à ma découverte du jazz. Ainsi, nous
avons passé quelques belles journées d’été en tête à tête, devantson
magnétophone. Il a aussi enregistré, peu après, les souvenirs de celui qui
m’avaitfaitdécouvrirlejazz,RogerBlanc.
Pendant de longues années, je n’entendis plus parler de tout cela. Je ne
m’en inquiétais pas, sachant qu’un tel projet a besoin de mûrir et que seul
Claude-Alain réunissait les connaissances, le courage et le talent nécessaires
pour laisser une trace écrite de la merveilleuse aventure que le Hot Club et les
amateurs de jazz de Limoges ont vécue et continuent de vivre ensemble. Mais
un beau jour, il m’annonça qu’il avait mis tous nos souvenirs « noir sur blanc»,
cequiestlamoindredeschosespourparlerdejazz !
Jean-MarieMASSE
5AVANT-PROPOS
Rien a priori ne laissait présager que le jazz séduirait autant le public de
Limoges et des environs. Pourtant, depuis plus de soixante ans, notre ville a
reçu une foule de grands jazzmen. Ce livre raconte d’abord la découverte du
jazzpartroisjeunes gens àdix ansd’intervalle.
Le sympathique et discret Roger Blanc, né en 1913, a découvert le jazz en
1928 et en fut l’un des pionniers dans la région. Il nous a quittés en 2007 et
j’avaissurtoutrecueillideluidessouvenirsen lienaveclejazz.
On ne présente plus Jean-Marie Masseaux Limougeauds. À quatre-vingt-
dix ans, ildemeure àleursyeux l’icône dujazz qu’ildécouvreen1938 etdontil
sera le flamboyant promoteur. Il est le personnage central de ce livre qui
souligne son apport à la vie culturelle de Limoges pendant plusieurs décennies,
et j’ai cherché à en savoir un peu plus sursa jeunesse et la viepeu connue qu’il
a menée avant de devenir un homme public par le biais de la musique et de la
radio.
Quant à moi, troisième « découvreur du jazz » en 1948 et auteur de cette
saga historique, je participe à la vie du jazz à Limoges depuis bientôtsoixante
ans et mes propres souvenirs sont liés à ma jeunesse dans le monde du disque.
J’ai recueilli le témoignage de mes deux aînés au cours de longues
conversations enregistrées, et j’aurai mis des années avant de me décider à les
mettre enforme.
Ce livre relate ensuite l’histoire du Hot Club de Limoges et de Swing FM
grâce auxquelsquelques Limousins fous de jazz continuent à transmettre leur
passion àunpublictoujoursrenouvelé.
Je remercie au passage mes amis du Hot Club dont certains ont aussi
largement contribué à la vie du jazz à Limoges et m’ont aidé à raviverma
mémoire pour évoquer le parcours de notre association. Cette suite de souvenirs
n’a pasla prétentiond’être un ouvrage d’historien, mais tous les témoignages
réunis dans ce livre n’en constituent pas moins la première « histoire du jazz à
Limoges ».
7INTRODUCTION
Lejazztelqu’on leparle
Le jazz… ? Ceux qui ont suivi son histoire depuis sa création jusqu’à
aujourd’hui savent combien ce nouveau langage musical a suscité d’abord
d’incompréhension, puis d’enthousiasme et enfin,quand ses formes se sont
diversifiées,d’appréciationsdivergentesetmêmedepolémiques. À lalecturede
mon avant-propos, on aura compris que dans cet ouvrage, je ne m’intéresserai
au jazz quesous sa forme première et traditionnelle, définie par les pratiques
vocales, puis instrumentales, de sa communauté d’origine. Or, depuis bien
longtemps,le mot « jazz » recouvre aussi d’autres réalités musicales. On a par
exemple tendance à assimiler aujourd’hui toutes les musiques improvisées au
jazz, alorsqu’àl’originel’improvisationn’en est qu’un épiphénomène.Ce qui a
séduit les premières générations d’amateurs, c’est surtout l’originalité d’un
langage aux accents bien particuliers. Or, dans ce qu’on appelle aujourd’hui
« jazz », certains ont gardé ces accents, tandis que d’autres y ont renoncé. Pour
mieux comprendrecesdifférences, unpetitrappelhistorique n’estpasinutile.
Le jazz est né sur le continent américain dans une population d’origine
africaine qui, réduite longtemps à l’esclavage, avait conservé les donsmusicaux
propres à ses origines. À partir de 1863, après l’abolition de l’esclavage, cette
population afro-américainea encore formé aux États-Unis, pendantun siècle,
une communauté pas vraiment intégrée qui a conservé une culture propre avec
ses codeset son langage intra-communautaire. Et c’est principalement par le
biais de la musique et de la danse que s’affirmait cette identité culturelle noire.
C’est pourquoi on parlealors souvent du jazz comme d’un« langage » musical.
Cette nouvelle façon de « parler la musique », créée par des Noirs pour des
Noirs, reflète bien sûr les particularités mélodique, harmonique et rythmique de
leurascendanceafricaine.Qu’adoncdeparticuliercelangage ?
9Dans le jazz de tradition, le musicien s’exprime naturellement, comme s’il
chantait ou comme s’il parlait à un ami pour lui raconter à sa façon le morceau
qu’il joue, c’est-à-dire d’une façon spontanée et détendue qui va refléter sa
personnalité et son humeur. Quel que soit l’instrument utilisé, il va tout
naturellement reproduire les particularités vocales du chant des Noirs,comme
une forte attaque des notes, un ample vibrato et de larges inflexions. La
simplicité de son langage n’exclut pas des phrases bien développées, un
discours construit, cohérent, mais plein de subtilités qui enrichissent la mélodie.
Peuvent y prendre place l’humour ou l’émotion, et aussi la virtuosité. Mais,
même sur tempo rapide, sondiscours prendra le temps de faire des pauses et de
respirer. Et ce quirend sa manière de s’exprimer si prenante pour l’auditeur,
c’est que l’articulation des phrases est sous-tendue par une vitalité particulière,
mélange de tension et de décontraction qu’on appellera le swing. Celui-ci est
particulièrement sensible dans le rythme à quatre temps que les Noirs
américains finiront paradopter et auquel, à partir des années 1920, ils plieront
bien des mélodies basées sur d’autres rythmes. Pour eux, ce jazz de tradition est
avant tout une musique de danse. Depuis les bouges des États du Sud où
jouaient les guitaristes de blues et les premiers orchestres de La Nouvelle-
Orléansjusqu’aux salles de bal des palacesoù se produisaient encore les big
bands de Basie et d’Ellington dans les années soixante, en passant par les
revues du Cotton Club, le Savoy Ballroom ou les petites boîtes de Harlem, en
Amérique les jazzmen traditionnels jouaient presque exclusivement pour la
danse. Le naturel et la cohérence du discours vont, bien sûr, se retrouver dans
les parties arrangées pour les orchestres où le swing s’épanouira parl’usage
d’un procédé typique du langage des Noirs, le riff, courte phrase répétée pour
fairemonterlatension.
Ayant déjà jeté les bases du gospel et du blues avant l’abolition, ce
nouveau langageva ensuite adopter, et adapter, un répertoire différent,
majoritaire dans la population américaine. Car alors, les musiciens qui
pratiquent ce langage que l’on appelle bientôt « jazz », dépendentenpartie des
goûts de ceux qui ontles moyens de les faire vivre, c'est-à-dire les Blancs.
Heureusement, le jazz joué pourla danse plaît à cette Amérique encore jeune et
dynamique, au point que de nombreux musiciens blancs veulentle pratiquer.
Quand on commence à l’enregistrer, c’est d’ailleurs un orchestre de jeunes
musiciens blancs qui grave les premiers disques, ce qui entretient longtemps
l’ambiguïté sur l’origine de cette musique. Ainsi, après avoir été une musique
que l’on peut qualifier de folklorique (musique d’un peupleàl’usage de sa
communauté), le jazz va rapidement évoluer sous diverses influences. Mais
10jusque dans les années 1950, tout en s’enrichissant de styles variés, issus de
diverses régions des États-Unis ou nés de la personnalité de ses pratiquants, il
va conserver sa caractéristique majeure, celle qui a fait son unité, le swing; et il
va rester très largement un langage intra-communautaire lié à la danse. On peut
donc dire que c’est jusque-là une musique originale répondant à descritères
biendéterminés.
Une rupture aura lieu dans la décennie suivante sous deux influences :
d’une part, celle de jazzmen qui avaient déjà abandonné la conception
traditionnelle de cette musique pour explorer d’autres voies;d’autre part, celle
du fort courant intégrationniste qui amènera la communauté noire à l’abandon
d’une grande partie de ses repères culturels traditionnels. Bientôt, le terme
« jazz » prend un autre sens quine recouvre plus la musique issue de la
communauté afro-américaine, mais plutôt une expression musicale à vocation
universelle. En exploration permanente, connaissantsanscesse de nouveaux
courants, le jazz est dès lors une sorte de laboratoire de recherche sans
frontières. Sous ce concept, le jazz devient une musique moins sensuelle, plus
cérébrale, et perd soncaractère populaire pour acquérir progressivementun
statut de musiquesavante. Aujourd’hui, on enseigne le jazz dans les
conservatoires, maisiladisparudesmusic-hallsetdessallesdedanse.
Il existe donc aujourd’hui deux acceptions du mot « jazz». D’une part un
langage qui reste fidèleàl’expression musicale de sa communauté d’origine
(même quand il n’est pas pratiqué par des musiciens issus de cette
communauté). D’autre part un concept musical hétérogène répondant largement
aux règles classiques de la musique occidentale, où chacun apporte son propre
mode d’expression et que j’appellerai « jazz indéfini ». C’est sans doute parce
qu’il est indéfini qu’onacherché à définir ses différentes formules : jazzcool,
free jazz, jazz fusion, jazz funk, etc. Devant cette prolifération de qualificatifs,
pour parler du seul jazz qu’il considérait comme authentique, un jazzman avait
inventé cette formule : « le jazz-jazz».Elle est ensuite devenue le titre d’un
1récitcaptivant.
Certains amateurs du jazz qu’on dit moderneet quej’appelleindéfini,
aiment aussi celui de tradition. Si, par contre, les tenants du jazz originel
apprécient rarement le jazz indéfini, ce n’est pas dû au sectarisme dont ils ont
pu être accusés, mais à une approche différente qui fut surtout celle des
1 Jazz-Jazz, par Laurent Verdeaux(MaxMilo Éditions, 2003).
11premières générations d’amateurs. Actuellement, la plupart des musiciens et
mélomanes admettent que le jazzaapporté quelque chose de nouveau dans
l’histoire de la musique. Mais leur oreille est habituée à tous ces apports et ils
considèrent tout simplement le jazz comme un genre musical parmi d’autres,
comprenant différents courants qu’ils connaissent et apprécient plus ou moins.
Ce qui explique qu’ils puissent aimer à la fois jazz de tradition et jazz indéfini
puisqu’ils considèrent le second comme la suite historique du premier, sans
ressentir entre eux de différence majeure. En revanche, ceux qui n’avaient
qu’une connaissance « classique» de la musique, quand ils ont entendu pour la
première foisle langagemusical desNoirs,ontressenti, au sens propre, quelque
chosed’inouï.Certainsl’ontrejeté,beaucoupont été séduitsparsondynamisme
et ne sont guère allés plus loin. Mais d’autres ont voulu comprendre ce langage
et apprécier le mélange d’émotion et de vitalité qui s’en dégage, comme ses
créateurs eux-mêmes le comprenaient et le ressentaient. Leur appréciation du
jazzetleursensibilitéauswingenont ététransformées.
Cependant, la multitude d’enregistrementsdes grands créateurs du jazz
originel (dont Swing FM ne diffuse qu’une petite partie) continue de séduire,
dans bien des pays, desgénérations de jeunes musiciens;et la pratique de ce
langage ne cesse de se renouveler. En témoignent les concerts actuels des Hot
Clubs, particulièrement celui de Limoges, mais aussi de bien d’autres
associations d’amateurs de jazz. Aujourd’hui, le jazz de tradition n’existerait
plus sans les nombreux jazzmen blancs qui ont pris le relais. Parmi eux, ceux
qui s’expriment avec le plus d’authenticité et de talent sont ceux qui ont fait
preuve d’humilité. Avant d’affirmer leur personnalité, ils ont étudié le langage
des grands stylistes. Car, tout en conservant les particularités de leur langage
originel, les Noirs avaienten effet, en quelques décennies, démontré une
extraordinaire créativité, inventant une foule de styles personnels et originaux.
Ceux-ci sont aujourd’hui autant de modèles indispensables pour apprendre la
languedujazz.
Unanimement reconnu comme un des plus grands créateurs du jazz, Duke
Ellington, mort en 1974, avait déjà compris dans les dernières années de sa vie
quecequ’on appelait alors jazzne correspondaitpastoujours à la musiquequ’il
pratiquait. Frank Ténot commence ainsi la préface à l’édition française d’un
ouvrage sur ce grand musicien paru peu après sa mort : « Duke Ellington
n’aimait pas tellementêtre considéré comme un musicien de jazz. "Nous jouons
de la musique populaire, a-t-il souvent précisé, une musique d’origine africaine
122qui s’est épanouie en milieu américain." » Le Duke tient des propos similaires
dansuneséquence, tournéeen1972,dufilm L’Aventuredu Jazz.
Il est à noter, d’ailleurs, que les premiers musiciens afro-américains
n’appelaient pas leur musique « jazz». Ce mot ne figurait alors que dans le
3vocabulaire sexuel de leur argot. D’après certains auteurs, cette onomatopée fit
son apparition dans la presse américaine dans les années 1910 et pouvait
s’appliquer à tout ce qui présentait de la vigueur. Elle fut ensuite appliquée à la
4musiquequinousintéresse.
À vraidire, une certaine confusion sur ce qu’est la musique de jazz a
toujours existé puisque, dans lesannées 1930, lesamateurs avaient déjà cru bon
d’y adjoindre le mot hot pour différencier la vraie musique populaire des Noirs
des fades imitations quisévissaient alors. Ce qui, au passage, explique
pourquoi, en 1932, la première association d’amateurs de jazz (née en France) a
préféré prendre le nom de Hot Club de France. Mon propos ne s’intéressera
donc qu’à cette « musique populaire » dont parlait Duke Ellington et qu’avec
quelquesautres ilasibienillustrée.
2
Préface à Duke Ellington par lui-même et sesmusiciens, par StanleyDance (Éditions
Filipacchi,1976,p.XIII).
3 Voir Talkin’ThatTalk, parJean-PaulLevet(ÉditionsHatier,1992).
4 Voir l’introduction de Daniel Soutif au catalogue de l’exposition Le siècle du jazz
(MuséeduQuaiBranly,2009).
13Il y a toujours connivence entre les jazzmen (et avec leur auditoire) quand tous
parlent le même langage. Ici, le pianiste Jay Mc Shann interrompt pendant un
chorus son accompagnement de Tiny Grimes pour l’écouter « raconterson
histoire ». Il sourit, puis s’enthousiasme, prend le public à témoin, et congratule
son collègue. PhotosMichelCorneloup.
14ChapitreI
En1928,RogerBlancdécouvrelejazz
C’est dans les années 1920 que les Européens découvrent le jazz.
Leursoreillesne sontpaspréparées à cenouveau langage musical et rares sont
alors ceux qui l’accueillent favorablement. Parmi ces pionniers, quelques
jeunes Limousins, et particulièrement un garçon de Saint-Yrieix-la-Perche,
RogerBlanc,qui fera découvrir le jazz à Jean-MarieMasse.
Roger Blanc naît le 8 août 1913 à Lons-le-Saunier dans le Jura, mais vient
tout jeune s’installer en Limousin. C’est peu après la guerre de 1914-1918 que
5safamille s'installe àSaint-Yrieix-la-Perche où sonpère, officier, estenvoyé en
garnison.
Au cours des années 1920, il entre au collège de Saint-Yrieix. Les coursse
terminent l’après-midi à quatre heures, mais le jeune Roger est demi-
pensionnaire et va donc en étude de cinq à sept. Habitant tout prèsducollège,
par faveur spéciale il peut rentrerchez lui de quatre à cinq. Quand il a onze ou
douze ans, deux fois par semaine cette heure est consacrée à des cours de piano
qui ne lui déplaisent pas, mais enfin... il aurait préféré joueraux billes avec les
copains!Alors, auboutdedeux ans,sesparentsarrêtentlesfrais.
En 1927, il a quatorze ans quand ses parents achètent un appareilencore
rare dans les foyers: un poste de T.S.F. Comme tous lesgamins, il n'est pas
pressé d'aller se coucheret passe ses soirées devant cette radio. Il finit par
tomber sur unestation anglaise qui diffuse chaquesoir de la musique de danse,
et ça lui plaît beaucoup. D'abord il y a un rythme qui le séduit, marqué par une
« section rythmique », et puis il y a les instruments qui ne sont ni le violon ni
l'accordéon,alors instruments de prédilection dans nos campagnes, mais des
saxophones et surtout des instruments qui le fascinent : les cuivres. Ceux-ci
5 Grosse bourgade du sud de la Haute-Vienne à une quarantaine de kilomètres de
Limoges,qui étaitàl’époquesous-préfectureetvilledegarnison.
15l'avaient déjà séduit quand il était tout gosse et que ses parents demeuraient en
Alsace où il y avait tous les quatre matins des défilés militaires avec des
fanfares.
À cette époqueoù laradio conquiertlemonde, lesjournaux donnentsurles
programmes des détails qui nous paraissent étonnants:laliste de tous les
morceaux programmés avec les noms de tous les compositeurs. Et les titres sont
traduits, comme ce morceau que Roger aimait bien et qui eut son heure de
gloire chez les jazzmen américains et qui devient : Dans une petite ville
espagnole. Roger fait ainsi son éducation musicale, mais pas dans la « grande
musique » commeonditalors.Et, d'aprèslui, laradio endiffusepeuàl’époque.
Quant à ses parents, ils aiment bien la musique, mais pas cette grande
musique classique que son père a baptisée, on ne sait pourquoi, la
« chanforgne ». Ils aiment plutôt la musique légère, les petits opéras-comiques,
lesopérettes.
Le jeune Roger, qui a une écoute trèsattentive, remarque un soir quelque
chose qu'il n'avait jamais entenduauparavant. Un orchestre joue S'Wonderful et
un détail le frappe:ilremarque que la même phrase qui revient régulièrement
est accompagnée à chaque fois par des accords différents. Sans le savoir, il a
identifié un riff, et çal'accroche.
Quelque temps plustard, c'est par quelque chose qu'il trouve d'abord
« bizarre » qu'il est interpellé. Au beau milieu de cette musique interprétée par
les plus célèbres orchestres de danse anglais de l'époque(comme Ambrose ou
LewStoneavecle trompetteNatGonella)qui jouent unemusique rythmée mais
policée, il entend un disque bien différent des autres. C'est la première version
de Ring Dem Bells par Duke Ellington.Il est frappé par le growl de la trompette
wa-wa. Si, à l’époque, les solistes lui sont bien sûr inconnus, le contraste entre
l'alto joyeux de Johnny Hodges et le chant sauvage de Cootie Williams lui fait
saisirtoutel'originalitédecettemusique.
Peu après, un nouveau principal est nommé au collège de Saint-Yrieix,et
son fils, qui a du sang noir, devient un amide Roger. Il va de temps à autre voir
sa mère à Nice, en rapporte quelques disques de Paul Whiteman et, plus
intéressant, de LouisArmstrong qui n'a guère alors leshonneurs des
programmes de radio. Roger se souvient parfaitement des deux premiers
disques de Louis qu'il a entendus au tout début des années trente : I'm a Ding
Dong Daddy et Shine, contenant de superbes solos qu'il connaît par cœur et se
ditencore capabledechantersoixanteansplustard.
16C'estl'époqueoù ilpasse sonbacetoù sacarrière seprofile. Il est attirépar
la dentisterie.Sans doute parce qu'il fréquente un dentiste de Saint-Yrieix très
sympa qui aimela compagnie des jeunes et chez qui ses copains et lui se
réunissent pour discuter de tout. Carilest très ouvert, ce monsieur, maisil
n'aime pas le jazz, pas plus que ne l'aime l'ouvrier prothésiste qu'il emploie. Ce
dernier déclare, en entendant les notes répétées que Louis swingue comme un
fou à la fin de Shine : «On dirait un type quiapprend à jouer de la trompette. »
Voilà le genre de réflexion que s'attire alors Roger quand il cherche à faire du
prosélytisme. Etsesparentsnonplusn'apprécientpasbeaucoup lejazz.
Sa mère avait, semble-t-il, quelques difficultés à retrouver la mélodie dans
les improvisations des musiciens. Le film de Serge Boyer et Benoît Cornuau
6Jazz in Limoges , qui fut tourné peu avant la mort de Roger Blanc, s'ouvre sur
une vue du Champ de Juillet où il habitait et on l’entend en voix off faisant des
commentaires surla façon dont le jazz était perçu dans sa jeunesse. Il dit entre
autres : « Ma mère, qui était musicienne, disait : ça n'a pas d'air... » Quant à son
père, il disait du jazz : « C'est de la musique à tour de bras », ce qui sous-entend
qu’il lui reconnaissait comme seul mérite de demander beaucoup d'énergie.
Maistoutcelane découragepaslejeuneRoger.
Même si, dans sa jeunesse, il avait été parfois déçu par certainesréactions,
soixante ans plus tard Roger Blanc avait une telle conscience des qualités du
jazz, il les ressentait avec tellement de force qu’il se disait persuadé qu’ « un
homme sans préjugés, ayantun peu d'oreille, ne peut qu'aimercette musique ».
Et à l'appui de cette affirmation il m'a raconté l’histoire suivante, aussi
touchantequecocasse.
Il y avait alors à Saint-Yrieix un bonhomme qui s'appelait le père Ducosse
et qui était aveugle. Il tenait l'harmonium à l'église mais, beaucoup plus
étonnant, il jouait aussi du piano au cinémapour accompagner les filmsmuets!
Roger raconteque, comme il ne voyait pas ce qui se passait sur l'écran, le
projectionniste avait une sonnette pour le rappeler à l'ordre quand il jouait des
polkasdans les moments pathétiques oudes marches funèbresdans lespassages
comiques.Cequin'empêche, d’aprèsRoger, quecebrave homme étaitvraiment
musicien. Un jour, Roger estsur le pas de sa porte avec un ami tandis que son
phono joue un disque de jazz. Le père Ducosse passe avec sa canne, sans les
voir bien sûr. Il s'arrête pour écouter la musique, puis repart en murmurant :
« Ah !… c'est épatant !»
6 Film de 70 minutes diffusé par FR3 qui retrace l’histoire du Hot Club de
Limoges.
17Très précoce, à dix-sept ans, Roger Blanc a déjà son bac en poche et part
pour Bordeaux fin 1930 pour commencer ses études de dentisterie. Depuis
quelque temps, il est tellement passionné par le jazz qu'il s'est remis tout seul au
piano, achetantles partitions de morceaux qu'il trouve (ilcite: Lover Come
Backto Me, I'min LoveAgain,Birth of theBlues).
Dans les années trente, alors qu'il est déjà étudiant à Bordeaux mais se
trouve en vacances à Saint-Yrieix, il fait un jour, chez un photographe qui
vendaitaussiquelquesdisques, la découverte pourlemoins surprenante dedeux
78 tours Brunswick : Mess A Stomp / Blue Clarinet Stomp par l'orchestre
d'Andy Kirk et Radio Rhythm / Low Down on the Bayou par celui de Fletcher
Henderson !Ces noms ne lui disent rien, mais il écoute ces disques et les achète
aussitôt. En me racontant cela soixante et quelques années plus tard, Roger
semblait encore tout ému de cette trouvaille et il a tenu à me faire entendre ces
disques…qui étaientpassablement usés.
À Bordeaux il fait la connaissance d'autres jeunes amateurs de jazz et,
aveceux,fréquenteune salle équipéed'unpiano.Ensembleilsvont à un concert
de la formation de Jack Hylton dont fait alors partie le trompette Philippe Brun.
Un peu plus tard vient à Bordeaux l'orchestrealors réputé de Gregor pour
accompagner une revue, mais ils sont tropfauchés pour se rendre au spectacle.
Roger assiste quand même à la répétition et il est très impressionné carc'est la
première fois qu'il voit un vrai big band. Ils font aussi la connaissance du
fameux collectionneur bordelais Pujol, décrit déjà comme un « vieux
monsieur ». Rogerest abasourdietadmiratif quand il leur déclare: « Messieurs,
moi j'ai cent disques hot !» Un peu plus tard, il fait la connaissance d'Alain
Massart (qui deviendra un ami proche d'Hugues Panassié)avec quiilécoute
souvent des disques (il cite entre autres le fameux Slippery Horn de Duke
Ellington qui venait de paraître). Il lit la revue Jazz Tango Dancing dans
laquelle écrit Hugues Panassié et, quand en 1934 paraîtson livre Le Jazz Hot, il
ledévoreenunenuit.
En 1935, il a terminé ses études et part faire son service à Châlons-sur-
Marne. Il est bien sûr dans le service de santé et, au bout de six mois, est
nommé lieutenant. Cela lui permet d'avoirune chambre en ville et presque tous
ses week-endslibres. Etil va les passer àParisoù il trouve àacheterquantité de
disquesdontsonpremierFatsWaller, Truckin'.
IlachèteentreautresdesdisquesdeBillColemanquirésidealors àPariset
se produit à la Villa d'Este où il va l'écouter. Il se rend plusieurs fois au
Florence, un dancing de Montmartre, pour écouter l'orchestre de Willie Lewis
danslequeljoue aussiBillColeman, ainsique BennyCarter.
18Pendant qu'il me racontait ses souvenirs d'étudiant à Bordeaux, j'avais
demandé à Roger Blanc s'il avait constaté une différence sensible entre
orchestresblancset noirs àcette époque, etil m'avaitrépondu : « J'yviendrai. »
« Eh bien, me dit-il, j'en viens à ce que vous me demandiez tout à l'heure.
La dernière année de mes études, j'avais remplacé mon vieux phono acoustique
par un électrophone. Or, chez Florence, il y avait deux orchestres : celui de
Willie Lewis et un orchestre de musiciens blancs qui jouait parfois des rumbas,
mais aussi du jazz. Quand c'était l'orchestre blanc qui jouait, on avait
l'impression d'entendre le phono, vous savez, la petite mallette ! Et quand
c'étaient les Noirs, c'était l'électrophone!Ily avait une différence de volume
incroyable, pas tellement en intensité, mais en qualité sonore. Je ne parle pas du
reste... mais, chez les Noirs, le son était tout en rondeur. Et chez les Blancs,
c'étaittout étriqué. »
Dieu merci, les orchestres blancs ont depuis beaucoup progressé, mais à
l’époque la différence était sensible. Interrompant un moment ses souvenirs
d'amateur de jazz, Roger Blanc s’était alors lancé dans une apologie musicale
des Noirs en tant qu'inventeurs du jazz. Il avait fort justement remarqué que,
s'ils ont été si créatifs, c'est parce que, n'ayant pas acquis lesa priori de notre
culture musicale, les plus doués d'entre eux ont utilisé leurs dons naturels pour
inventer leur propre façon d’utiliser un instrument et une mélodie, et donc, au
total, créer un langage musical nouveau mettant en valeur leurs qualités. Il
insista parexemple sur la façon dontun Louis Armstrong transforme une
mélodie pour la rendre plus belle et sur l'apport essentiel que représente le
swing « qui n'existe nulle part ailleurs ». Même s’il reconnaissait une grande
valeur à certains musiciens blancs, il regrettait profondément l’absence des
Noirs dans le paysage actuel du jazz qu’il aimait. Sans langue de bois et sans se
soucier du « politiquement correct », il me dit que s'il y a maintenant moins de
bonsjazzmenchezlesNoirs, c'estparcequ'ils ontvoulusefondredanslemoule
de la culture blanche, et il ajouta en parlant des Noirs actuels et de la musique
que beaucoup pratiquent : « C'est le préjugé à l’envers. Ils ne veulent pas
paraîtreNoirs, ils neveulentpasresterNoirs. »
En septembre 1936, il termine son service militaire et retourne à Bordeaux
où il s'était bien plu et avait gardé des amis dont certains appréciaient le jazz. Il
aurait bienaiméytrouver une place d'opérateur car il n'était pas question à ce
moment-là de s'installer tout de suite, mais il ne trouve rien. Dans le dernier
cabinet où il va, qui est tenu par un couple de dentistes, le mari était parti avec
l'assistante, et il a bon espoir, mais la femme lui dit : « Non, il va revenir mon
19mari…maisencemomentiloccupeuneplace à Limoges,etelleva êtrelibre. »
Et c'est ainsi qu'il entre fin 36 chez Monsieur Manuel, rue d'Isly à Limoges,
commeopérateur.
Son patron lui confie sa voiture ainsi que le soin de cabinets annexes dans
la campagneenvironnante. Il prend pensionau restaurant Sainte-Catherine, rue
du Maupas, et se lie avec quelques autres pensionnaires. Parmi eux, Serge
7Gauthier , un homme cultivé et ambitieux qui est alors responsable de l'agence
régionale des Messageries Hachette dont le siège à Limoges se trouvait place
Jourdan.
Roger occupe une chambre boulevard Louis Blanc quand l'orchestre de
Ray Ventura vient à Limoges au Cirque-Théâtre. Henri Salvador joue dans
l'orchestre et c'est déjà « un rigolo qui fait un bond énormeavec sa guitare pour
entrer en scène ». Il y a de bons musiciens dans l'orchestre, dont Philippe Brun,
à l'époque le meilleur trompette de jazz français. Roger voudrait bien fairesa
connaissance mais, d'un naturelréservé, n'ose pasl'aborder. Tout à coup, il
aviseun garçonqu'ilconnaîtun peu,Jean Marcland, filsd'unmédecinréputé de
Limoges, et médecin lui-même. Il se fera plus tard connaîtrecomme auteur et
compositeur de chansons sous le nom de Marc Lanjean. Ce nom, il l'a déjà
utilisé quelques années plus tôt comme pianiste, notamment de Ray Ventura.
Rogerluidemandes'ilpeutleprésenter àPhilippeBrun, cequ'ilfait àl'entracte.
Philippe Brun, qui est d’unegrandecordialité, accepte l'invitation de Roger à
venir prendre un pot chez lui après le spectacle. Et avec Serge Gauthier et
d'autres copains, ils passent la nuit à boire de la bière dans la chambre de Roger
qui, en tapant sur une valise, accompagne Philippe Brun qui a apporté son
cornet !
Serge Gauthier est un garçon sympathique,amusant et cultivé. Il habite rue
d'Arsonval, danslequartierdesÉmailleurs, et ditun jour à Roger : « Il ya, dans
la maison où j'habite, une chambre libre en bas, tu devrais venir y habiter. » Ce
quifutfait.
Quelque temps après, Serge Gauthier, qui s'intéressait à la peinture et
savait que Roger était fan de jazz, lui dit : « Tiens, il y a un jeune type qui aime
le jazz et qui fait une exposition de peintureplace de la République. C'est pas
mal, ce qu'il fait. Tu devrais venir voir sonexpo avec moi. » Et c'est comme ça
7 J’ai connu Serge Gauthier dans les années cinquante. Il faisait alors partie de
l’intelligentsia limousine et son épouse était conservateur du Musée municipal. Il devint lui-
même plus tard directeur de la Manufacture de Sèvres. RogerBlanc, qui le connaissait bien,
m’aapprisqu’il était lebeau-filsde l’écrivainJacquesdeLacretelle.
20qu’au printemps 1938 Roger Blanc rencontre pour la première fois Jean-Marie
Masse qui, bien qu'encore lycéen, faisait déjà sa première exposition de
peinture. On verra qu'avant d'opter définitivement pour la musique, Jean-Marie
Masseavaitlongtempsenvisagéune carrière d’artiste peintre.
En me racontant ses souvenirs d'adolescent découvrant le jazz à Saint-
Yrieix, RogerBlancm'avaitdit que, dèscette époque, ilavaitenvie depratiquer
cette musique. C'est alors qu'il habite rued'Arsonval, où il possède déjà un
piano, qu'il achète sa première trompette et, pour faire bonne mesure, une
clarinette (il pratiquera plus la première que la seconde). Peu après, Serge
Gauthier lui présenteun dénommé De Andreis qui joue du piano et ils
enregistrent dans un studio des duos piano/trompette inspirés du célèbretandem
Earl Hines/Louis Armstrong. Pendant l’enregistrement de ses souvenirs, Roger
m’avait proposé de me faireentendre cesenregistrements, mais nous n’y avons
plus repensé ensuite. Après sa mort, son gendre me confia un de ces disques où
l’on entend Roger, plus jeune encore que son modèle et jouant de la trompette
depuis peu. Manquant encore de maîtrise, il joue de façon sympathique mais un
peu brouillonne, alors que par la suite son jeu fut beaucoup plus « posé » et
acquitdavantagedefeeling.
Serge Gauthier est un homme bien différent de Roger Blanc et il aura
eu de l'importance danslavie de ce dernier. Alors que Roger, s’il n’était pas
timide, était quand même réservé,son ami était un homme habile ayant
beaucoup d'entregent. C'est ainsi qu'en 1938 il parvient à introduire à Radio
Limoges Roger Blanc qui y fera pendant plusieurs mois des émissions
hebdomadaires sur le jazz. Roger se souvient que le premier disque qu'il
présenta fut le West End Blues de Louis Armstrong. Il le présente alors comme
le plus beau disque de jazz, et soixante ans plus tard me dira : « Je crois que je
nem'étaispasbeaucoup trompé. »
Cette émission, dont j’ai retrouvé l’annoncedans les journaux de l’époque,
eut lieu tous les jeudis soir du 3 février au 28 juillet 1938. Malheureusement,
beaucoup de gens méprisaient encore le jazz et, à la rentrée suivante, l’émission
étaitsupprimée.Bienqu’unHotClub local n’aitpasencore été créé,Roger était
membre du Hot Club de France et son émission était annoncée dans les
journaux comme LeQuart d’heureduHotClubLimousin.
Dans ses souvenirs, Jean-Marie Masse parleaussi des émissions de radio
de Roger Blanc qui vont lui révélerle jazz, ainsi que de sa première visite chez
Roger (qu’il croit encore étudiant) rue d'Arsonval où il raconte avoir,entre
21autres, découvert avec enthousiasme l'enregistrement d'Organ Grinder's Swing
parl'orchestrede Jimmie Lunceford.
Mais Serge Gauthier va être à l’origine d’un évènement encore plus
important danslavie de Roger car, peu de temps après, il l’invite pour un pot
chez lui où il a convié tout le personnel des Messageries. Trois jeunes filles en
font partie, et Roger a le coup de foudre pour l'une d'elles qui deviendra l'année
suivanteMadameRogerBlanc.
En 1939, la guerre se profile à l'horizon. Mais Roger et sa fiancée, ne
erpensant pas qu'elle arriverait si vite, ont programmé leur mariage pour le 1
septembre à la mairieet le 2 à l'église. Ils se marient bien à la mairie de
erLimoges le 1 septembre malgré l'effervescence que l’imminence de la guerre y
fait régner. Puis, comme cela se passait à l'époque tant qu'on n'était pas passé
devant Monsieur le Curé,chacun rentrechez soi. Mais, le lendemain, la
mobilisation générale est décrétée. Alors, au lieu d'aller se marier à l'église,
Roger va à la caserne se faire incorporer. Il se retrouve bien sûr dans le service
de santé,cantonné pendant ce qu’on appela la « drôle de guerre » dans un
village de Lorraine. Pour tromper l’ennui, il veut faire de la musique mais n’a
aucun instrument à sa disposition. Alors, il va parfois à l’église où ses copains
découvrentquel’onpeutjouerdujazzsurun harmonium !
Comme tant d'autres, il est fait prisonnier en juin 1940 et amené à Nancy.
Les officiers du service de santé ne sont pas trop inquiets quand ils voient le 15
août les Allemands embarquer les officiers des armes combattantes, pensant
qu'en application du traité de Genève ils vont rentrer chez eux. Mais deux jours
plus tard c'est leur tour. Et Roger atterrit au nord de la Ruhr, à Munster en
Westphalie, où ilvaresterjusqu'enoctobre1943.
Roger Blanc va passer troisans dans ce camp de prisonniers où sont
réunis trois mille officiers. Bien sûr, la vie n'y est pas drôle même si, dans un
oflag, elle est nettement moins dure que dans un stalag car, comme le souligne
Roger, lesAllemandsrespectaientlesofficiers.
Dans cette sombre période, le jazz va être alors pour lui un puissant
dérivatif. Ilassure unservice aucabinetdentaireducamp deneuf heures àmidi,
puis il est, comme ses camarades, libre de faire ce qu'il veut. Or ce qu'il veut, et
va réussir à faire, c'est monter un orchestre de jazz et jouer. Alors, ils jouent...
et, pendant trois ans, ne font que ça. Tous les soirs on leur coupe la lumière à
neuf heures. Alors, dans la salle voisine réservée au théâtre, où ils ont déjà
répété toute la journée, Roger « fait le bœuf » avec deux copains qui jouent de
la guitare, un autre du violon et lui de la trompette ou de la clarinette, à la
lumière de leurs lampes à graisse. Il a fait venir ses instruments, mais on peut
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