Je lève mon épée de paroles

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"Toute la paix du monde entoura ma naissance, le 9 mai 1958. Mais trop tôt j'ai compris le sens de la vie". Ainsi commence le récit de Claude, dont l'histoire rivalise en folie avec d'autres qui ont défrayé la chronique. Claude, un enfant dont la vie est brisée, réussit à rassembler, à revivre, des souvenirs étonnants qui pourront provoquer le doute, comme tout ce qui est hors de la vie commune. Comment cela a-t-il pu arriver ? Je lève mon épée de paroles pose des questions sur notre humanité. Le médecin et écrivain Jean Métellus, qui signe la préface, l'affirme : "Voici un livre qui se présente nu". C'est pourquoi ce récit doit être lu. Courageusement. Tel qu'il a été écrit.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782296229730
Nombre de pages : 149
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Préface
L’insoutenable
Voici
unlivrequiseprésentenu,quoiquefruitd’unecollaborationentre
unfils«autiste»etsamère.
L’extrêmeprécocitédelamémoiredesfaitsquotidiensetlarésurgence de souvenirs in utero, querien ne permet de valider
oud’infirmer,invitentàlaréflexion.CarolineÉliacheffserait
certainementintéresséeparce
texte.
Cespagesnousmontrentenparticuliercommentl’environnement et la famille peuvent blesser profondément« un petit
d’homme », un«infans »selon
uneexpressionsouventemployéeparPichon.
Toutacommencépardesproblèmesauseindelafamille
:le
petitgarçonasthmatiqueestconfiéauxgrands-parentscarson
pèreetsamèresonttousdeuxenvoyageàl’étranger.Legrandpèrematernel tyrannique,
toutpuissant,selivreàdesattouche-
mentssexuelssursonpetit-fils,lagrand-mèrematernelleestun
témoinmuetdecesscènes.Legrand-pèrequidétestesafilleraconteàl’enfantsonhomosexualité,illuiexpliquelesensdece
motetluifaitcroirequeJésus-Christ,aussi,étaithomosexuel
puisqu’iln’avaitpasd’enfant.
«Aumomentoùj’étaisàlamaternelle, uneautrecatastrophe
seproduisitdans ma vie.Mongrand-père
meforçaàmelaisserpénétrerparlui.
»L’enfantsouffrait,saignaitetsemitàvomir.L’enfantagrandi dans ce milieuoùles grands-parentsse
haïssaient,oùlegrand-pèreaccusaitsafilled’êtreunemauvaise
mèreetsongendre,
unmauvaispère.Lesgrands-parentsprojetaient de tuer la mère de l’enfant en simulantunaccident et
l’enfanta tout entendu.Ilneparlaittoujours pas et le Dr Z
consultérépétaitsanscesse« tamèreanoué tagorgeavecson
indifférence »et« tonpère veut te tuer »(p.
28).Lesconsultationsmédicales,lestentativesderééducationfurentsanseffet.
Et l’enfant passait pour unfou même aux yeux de sa mère, il
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réalisait ainsi la prédiction de son grand-père,« tu seras fou
comme tongrand-père ».
«Toutm’étaitunsuperstitieuxsupplicequejemeforgeais,par
exemple quand le soleil disparaissait,je
m’affirmaisàmoi-
mêmequej’allaismourir.Mesautosuggestionsétaienttoutessinistres. »(p. 31)
«Monprésentétaitpirequemonpassé.Toutbasj’osedire un
terriblesecret.Mongrand-pèreétaitcoprophageetilm’obligeait
àl’être aussi… Parfois il m’étouffait presqueavec des
excréments,lesmiensoulessiens…Depuisl’âgededeuxansoùmon
grand-pèreacommencéàmel’infliger,j’aitoujoursunpeumal
aucœur,mêmeaujourd’hui…Je
veuxreconnaîtredanslessévicesquemongrand-pèrem’infligeaitlacruautédesdictateurs
decemonde,etparfois,oh !ilsemoquaitdemesnausées. »
(p. 32-33)
Entrelesviolsrépétésetlacoprophagierégulièrementimposée,
l’enfanta-t-ileule tempsdeseconstruire ?
Ilfitsapremièrecommunion.Unprêtrecrutpouvoirchasserle
démonquiempêchaitl’enfantdeparler,enlesoumettantà un
exorcisme,sansrésultatprobant;laséancese terminapar un
pugilat entre deux prêtres, l’un d’eux accusant le démon
de
l’enfantd’êtreàl’originedecetterixe.
Maiscetenfantquineparlaitpasn’étaitpasdénuéd’intelligence.
Sesrésultatsscolaires,àl’écrit,stupéfièrentparentsetprofesseurs(p. 35-36).
Àlasuited’une tentativedesuicide, il subit des opérations :
«Lesanesthésiesm’ontfaitrevivremonpassédouloureusement
et ont ravivémes chagrins d’autrefois » (p. 46) Il dit avoir
vécucesinterventionscommedansun«tombeauanesthésique».
Entretempssurvintledivorcedesparents.Sonpère,professeur
d’université,seremariaavecunefemmequiavaittroisgarçons.
Aucundes troisnel’accepta vraiment.«
Oh,jepleuraisbeaucoupenpensantàmamère. Toujours j’allaispleurer dans les
W.-C. Personne ne me consolait,ils riaienttous, même mon
père.»(p.55).
Lejeunehommechangésouventd’hébergementaétécoupéde
sa mèreàquionainterdituncertain temps le droit de visite.
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Au cours d’un nouveau changement, il subit une agression
sexuelledelapartd’unéducateur,ilsedéfenditdesonmieux
et unautreéducateurl’assistaetledélivra(p.56).
Lamiseendoutedesqualitésmaternellesetintellectuellesde
sa mère par sa propre famille etl’accusationàpeine masquée
de«pauvrehèred’autiste»laissaient-ellesplaceà
unpossibleprogrès
?
Lesagissementsdugrand-père,l’atmosphèredélétèredelafamille,l’incompréhension des médecins, tout concourut à ce
quelaparoledel’enfantseréfugiedans unexillointain.
«Lapertedemongrand-pèremelibérabeaucoupdebiendes
choses…Àcemoment-là je me misàcomposer des poèmes
dansma tête…Toutesmespenséesyétaientemployées…Une
fontainejaillissaitdemoiperpétuellement…Toutfutdictéàma
mère…Toutallaitmieuxàmesyeux.»(p.85)Ilfautvoirdans
cette nouvelle préoccupation un début d’amélioration. Mais
devenuunpeuplus vieux,versl’âgededix-septàdix-huitans,
lesortetlesformesdespoèmeschangèrentet«jesusmieux
lescontrôler ».
Maisl’adolescentn’étaitpaspourautantguéri
;ilserappelle
encorelesexigencesdugrand-pèrequiluidemandaitdeseleveretd’excréterdanssabouche.«Jem’ensens
toujourscoupable…Cependantjenefaisaisqueluiobéir…J’avaissixans
tout juste. » Ces conduites excrémentielles l’ont
longtemps
obsédé.
Et,âgéaujourd’huidecinquanteans,iln’esttoujourspasdélivré, quels quesoient les pouvoirs de la remémoration et de la
verbalisation.«Moncorpsàcorpsaveclepassén’estpasfini.
Le passérevient parfoiset je doislecombattre à nouvea u
comme l’hydre de Lerne dont les têtes coupées renaissent.
Quandjelèvemonépéedeparoles,elless’enfuient,maiselles
nes’enfuirontplusdésormais. »(p.102)
L’auteurdecerécitquinousdécouvredesviolencesfamiliales,
psychiques et corporelles aux limites du croyable saittrouver
des expressions étonnantes, imagées, pourparler de ce qu’il
ressent.Jeluisouhaitedepoursuivrecetautoportrait.
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En outre, un tel témoignage, souvent insoutenable, peut aider
deshommesetdesfemmesdebonne volonté,dansleur travail
d’écoute, de décryptagedeconduites hors norme et de
rééducation.
DocteurJeanMétellus
Jean Métellus, né en 1937àJacmel en Haïti,amené
en France(où il s’est marié etaeutrois enfants) une
doublecarrièredemédecinetd’écrivain.
Médecin, il est devenuunspécialistereconnu de
neurolinguistiqueetaproduitplusieursouvragesdans
cedomaine.
Poète(avec,depuislecélèbreAupipiritechantant,de
nombreuxrecueils),romancier(plusieursdesesromans
ontétépubliéschezGallimard),dramaturge(sapièce
AnacaonaaétémiseenscèneparAntoineVitez),ilest
en effet devenu l’undes plusimportantsécrivains
haïtiensetareçuplusieursprixlittéraires,dontleprix
LéopoldSédarSenghoren 2006.
C’est avec sonregardet sa voix de médecinet
d’écrivainqu’ilaluetqu’ilprésenteicil’ouvragede
ClaudeGuillaume.guillaume_13_7_09 17/07/09 15:12 Page 11
Jecommencepar un toutpetitglossaire:
Monpommier:mapersonne,monmoi,monidentité.
Mespommiers:lesémotionsquejeressens.
I. Naissance et toutes premières années
Toutelapaixdumondeentouramanaissance,le9mai1958.
Mais trop tôtj’aicomprislesensdela
vie.
Tousmessouvenirsremontentjusqu’aujouroùjesuisné.Peutêtrenemecroira-t-onpas.
Auprèsdela tablej’ai vu unhommeenblancetunefemmeen
longuerobeblancheavecdelamoussesurlesmains.Oh,que
lalumièreétaitbelle!Mais toutdesuitej’aipleuré.
On m’aemporté auprès des autres nouveau-nés. Tous
pleuraientetlebruitmegênaitbeaucoup.
Retournons en arrière et le malacommencé. Très viteauprès
demonberceausontarrivésunhommeetunefemme.L’homme
aremuémon berceau et iladit en m’entendant pleurer:« Il
n’estpasmort.»Auprèsdemamèrejemesentaisenpaix,mais
j’avaispeurdugrand-pèreetdemonpère.
Je suis entrédans ma maison au bout d’une semaine. Tout
allaitbien,sauflorsquemonpèresefâchait,etj’avaisencoreet
encorepeur.Parfoismamèrechantait,etalorsj’aicomprisce
qu’était la musique.J’en avais entendu dans son ventre et je
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m’étaisdemandécequ’étaitcebruitétrange.Maisj’avaisfaim
etjen’aimaispaslebiberon.Récemment,oh,
trèsrécemment,
j’aicomprisquemamèrenepouvaitpasm’allaiter.Mesgrandsparentsm’ontditqu’ellem’avaitfaitdumalennem’allaitant
pas,maisbeaucoupplus tard.
Auprèsdemesgrands-parents,jen’aientendurapporterquedu
maldemamère.Auprèsd’eux,la
viem’aétépénibleetpleine
dechagrins.
Toutàcoup,mamèreadisparu.Auboutd’unepériodetrèslongue,elleestrevenue.D’oùjesuisrestéavecmesgrands-parents
dansleurmaisondecampagne.Oh,j’étais trèspetit,quelques
mois!Etj’étais trèsmalheureux.
Tout de suite mon grand-père m’a dit qu’elle m’avait
abandonné.Jenecomprenaispaslemot«abandonné
»,maisjesoumettaismapetitepenséeà uneconstante torture.J’aimais tout
monpasséaulargedemesgrands-parents.Quandjerepense à
cemot«abandonné »,mêmemaintenant,jesuismaladeetje
vomis.Oh,jefaisaussi toutpouroublier !
J’aiapprisqu’ellenes’étaitabsentée quedeuxsemainespour
rejoindremonpèreàLondres.Mongrand-pèrealorsm’avaitdit
qu’ellenereviendraitjamais.Maisj’avaiscomprisl’expression,
etjemedemandaissiellene voulaitplusdemoi.
Àsonretourj’étaisfâché,etj’airefusédelaregarder.J’avais
reconnusa voixetsonsourire.
Le lendemainma paix était retrouvée et j’étais heureux à
nouveau.
Le tempsapassé très vite. Je suis retourné chez moi, où
j’ai
grandipaisiblement.
Jen’avaispasoubliélemot«abandonné»,etjepassaisdelonguesheuresàessayerdecomprendre.Jeme
torturaisetm’as-
treignaisàyréfléchir.Lacontradictionentrelaréalitéetlesparolesde mongrand-pèreme tourmentait.Trèssouvent je
vomissaisd’inquiétude.
Mongrand-pèreajoutaitquemamèreétaitunemauvaisemère
quiavaitabandonné sonenfant.Tout se passait
bienàlamaison de mes parents, etmalàcelle de mes grands-parents,aux
week-ends. Personne n’était aussi fou quelegrand-père.Àla
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finjemerévoltaiscontrelui.J’avaisalors unpeuplusd’unan.
Oh, je finissaispar oublier de penser que c’était luiqui me
contrariait,etj’étaisrévoltécontrelemondeentier.
Tout me mettait en colère, et même mes parents.Tout
m’agaçait et m’irritait auprès des êtres humains. Tout se
présentait
commedesobstaclesàmesdésirs,etjem’essayaisàm’échapperdesmainsdesadultes.Je
tournaisautourdesarbresdujardin pourmecalmer et autourdes tables dans la maison. Je ne
meservaispasdemesjouetspourpunirlesadultesquimeles
offraient.Jen’aimaisquelespetitsbalaisetlesplumeauxque
mamère utilisait.Oh, toutm’apprenaitàêtremalheureux.
Mongrand-père,toujours,disaitdumaldemamère.Récemment
jemesuissouvenuqu’ilmeportaitdanssesbraspourme
toucherlespartiessexuelles.J’avaisentre unetdeuxans.C’était
laraisonprincipaledemacolère.
Onnemedéfendaitrien,etdececôté-là,j’étais tranquille,car
je ne touchaisàrien. C’est parce quepeu
d’objetsm’intéressaient. Mais j’essayaisde comprendre le fonctionnement
de
l’électricité.Toutelumièremefascinait.Parexemplejetournais
uneclédel’armoiredemachambreenpensantqu’elleallumeraitunlustre.Cettefascination,jel’avaisdepuismanaissance.
Toutm’étaitbeaudanslalumière.
Les arbres etles feuilles me fascinaientaussi plusqueles
humains.Pourquoi?Toutcequibougeaitdoucementmeplaisait.
Lapaixmerevenaitenregardantlesarbres,commemaintenant
encore.
Maislelangagene
venaitpas,carmongrand-pèrem’avaitinterditdeparler.Ilavaitpeurquejedénoncelesattouchements.
Il m’avait menacé de me jeter en enfer.Jenecomprenais pas
plus« enfer»qu’«abandon ».Maisc’étaitsûrementquelque
chose de terrible. Je me misàredouter de parler.Par la suite,
j’ai toutrévéléàmamèrecarj’aipuréussiràparler toutbas.
Récemmentjemesuisrappelé
unautredrame.
Jen’étaispaspropreàdeuxansetmesparentssesontinquiétés.Lesmédecinshoméopathesqueje voyais touslesmoisse
sontinquiétéseuxaussi,et,pourfairemonapprentissagedela
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propreté, ilsont ditàmes parentsdemefesser. Mais
tout
échouait.Jerestaisdesheuressurmonpotpourrien.Jeconnaissaislaraisondecetéchec:mongrand-pèrem’avaitordonnéde
rester sale pourinquiéter mes parents. Qu’avait-il derrière la
tête?Tout était bon pourinquiéter mes parents. Surmon pot,
jemesuisapprisàlireavecunpetitabécédairedebébéentoile.
Je lisais les lettres et mon pommier (c’est-à-dire moi) se
souvenaitdeleursformes.Récemmentj’airetrouvélafaçondont
jelesretenaisdansmamémoire.Égalementlafaçondontjeles
reconnaissais dans des morceaux de journal quejedéchirais.
C’est trèsdifficileàexpliquer,maisje vaisessayer.
Je mettais une lettre dans ma tête, puis une autre, puis encore
uneautre,etc.Lerésultatétaitunmotquejeconnaissaisetque
j’avais choisi d’abord. Bien des fois je ne réussissaisàrien et
je recommençaisavec d’autreslettres. Au bout de plusieurs
moisjesavaislireetj’étais toujourssaleetfessé.
Quand mon grand-père arrivait surces entrefaites, il
s’indignait contre mes parents. Il se réjouissait de les gronder et se
montrait alors un parfait hypocrite. Je ne connaissais pasle
mot hypocrisie, mais c’est ainsi que j’ai compris ce qu’elle
était.Mapeurdeluienfutrenforcée.
Cependantàlamaisondecampagne,jedécouvrisbeaucoupde
chosesimportantesdumonde.
Entre deux ettrois ans tout m’intéressait
passionnément.Dès
quejesuslirecouramment,àl’insudemafamille,mongrandpère, de ses mains, me tenditunjour un vieux livre déchiré,
tombé du grenier,sans illustrations, dont il me conta tout le
contenu.
Je le lusavec facilité, car il racontait ma proprehistoire:
une
histoirededétresse,d’abandon,etdesolitude.Lehérosprincipal, trèsbeauettrès triste,s’appelaitSatan,etilressemblait à
cequejesentaisêtre.
LelivreétaitLeParadisperd u,deJohnMilton,etjelemisavec
moidansmesaffairespersonnelles.
Très, très longtemps après, je le relusenanglais. Je pensai
exactementcequej’avaispensé
toutpetit.
Sansdoutenemecroira-t-onpas,etmonpommierenseramal14

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