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Je me souviens...

De
260 pages
L'auteur de cet ouvrage ne poursuit qu'un but : nous entraîner dans les chemins pierreux de son enfance, puis de son adolescence. Auguste Marcon s'attache à projeter sa propre humanité en faisant ressurgir un passé à jamais révolu. Il écrit dans sa préface : "La vérité n'est vérité que si elle vient du coeur et de la conscience". Les paysans d'autrefois vivaient parfois mal, mais ils ne se plaignaient pas à cause de l'atavisme féroce qui les habitait et qui les empêchait d'agir. La pauvreté économique et la pauvreté culturelle existaient très fortement et cohabitaient très souvent sous le même toit.
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JE ME SOUVIENS...

~ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8488-7 E~:9782747584883

Auguste MARCON

JE ME SOUVIENS...

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16

FRANCE

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Misti, 15 10124 Torino ITALIE

Chrétiens autrement Collection dirigée par Noël Hily
Appel aux chrétiens: Croyons-nous comme avant? Croyons-nous tout ce qui est affirmé dans les églises? Que disons-nous? Nous sommes nombreux à souhaiter nous exprimer en toute liberté, dans des groupes de réflexion, dans des associations diverses de chrétiens, mais aussi dans des revues et des livres. Beaucoup désirent aussi célébrer leur foi chrétienne dans des cérémonies qui tiennent compte de la culture moderne. Nous proposons à ceux qui le désirent d'écrire leur livre personnel, de participer à des livres collectifs pour dire publiquement une foi chrétienne digne du XXIe siècle. C'est le but de cette collection, laisser la liberté de parole à tous ces chrétiens en recherche.

Déjà parus Marcel LORGEOU,Lumièresd'été, 2005. Yves ABERT, 0 Oriens,2005 Réginald DUMONT, L'église démantelée, 2004. Claude CA SANAVE, Le ciel est rouge, il fera beau. D'une histoire sainte à une histoire de salut, 2004 Claude LION, Une vie en quête de sens, 2003 ZARAL, Gloria ou un Chemin, 2003. ONIMUS Jean, Le destin de Dieu, 2003. JANVIER-MODESTE Jean-Claude, Pa rentré trop ta, missié (ne rentre pas trop tard, monsieur), 2003. Patricia GRAVATT, L'église et l'esclavage, 2003. Gérard WARENGHEM, La joie de vivre en communauté en Afrique ou en Europe, 2003 OGÉ Yvonne, Et après... ?,2002. MARCON Auguste, L'Eglise et les pauvres. Journal d'un travailleur manuel, 2002. ONIMUS Jean, Portrait d'un inconnu, 2002. DOM HELDER CAMARA, Les Conversions d'un évêque (entretiens), 2002. MARCON Auguste, L'Eglise et les pauvres. Journal d'un travailleur manuel, 2002. ONIMUS Jean, Portrait d'un inconnu, 2002.

Du même auteur

Je me souviens (Biographie), Éditions Jeanne-d'Arc édition), Le Puy-en-Velay, 1995. ,

(lre

L'Église et les pauvres (Journal d'un travailleur manuel), L'Harmattan, collection« Chrétiens autrement », Paris, 2002. Les Victimes héroïques d'une tragédie, collection« Chrétiens autrement », à paraître. L'Harmattan,

La mémoire

est utile et nécessaire l'homme.

à

« Écrire

et raconter toute vérité sur soi-même est impossible à l'homme»

Alexandre Pouchkine (Poète et écrivain russe)

« C'est dans deux ans à peine que le coq gaulois chantera. Tendez l'oreille dans la plaine, entendezvous ce qu'il dira? /I dit aux enfants de la terre qui sont courbés sous le fardeau: Voici la fin de la misère, mangeurs de pain noir buveurs d'eau. »

Jules

Vallès

Préface

La vérité habite dans ces pages puisque je n'ai rien inventé. Cet ouvrage n'est pas un roman à travers lequel l'auteur fait souvent intervenir en force tout ce que lui délivre une imagination riche qui lui permet d'arrimer avec talent un certain nombre de personnages plus ou moins fictifs. Non! Rien de tout cela, car la vérité n'est vérité que si elle vient du cœur et de la conscience. Une sorte de projection de ma propre humanité m'aide à faire ressurgir et revivre le passé à jamais révolu. « La société n'existe pas », disait un jour le journaliste de télévision Roger Giquel, car elle n'est qu'un concept. La société n'a donc pas de fondements réels, c'est une entité qui habite chaque homme et chaque femme. Alors, si on a le désir sincère de changer la société, c'est en réalité l'homme et les visions fausses de ses semblables qu'il conviendrait de changer, à travers un effort commun d'humanisation à tous les niveaux. Les paysans d'autrefois vivaient mal car l'atavisme qui les habitait les empêchait d'agir. Alors ils subissaient sans broncher les événements qui parfois les écrasaient littéralement. Quand la maladie survenait par exemple, aucune protection sociale n'existait pour eux dans ce monde tellement inégalitaire et injuste pour les plus pauvres. La pauvreté économique et la pauvreté culturelle existaient très fortement et cohabitaient aussi souvent sous le même toit. L'auteur

- --- -" . '»J '.

Avant-propos

Un vieil ami m'avait dit un jour: « Si je savais écrire, j'aimerais raconter ma vie, mon passé. Je ne me sens pas capable de lefaire, mais, n'est-ce pas mieux ainsi, puisque après tout, ma vie n'intéresserait personne ».

Avait-il vraiment raison cet ami de penser cela, de se sous-estimer ainsi et de trop croire que son vécu n'intéresserait personne? Sa vie, certes, avait été dure, car il avait connu la guerre, mais elle avait été riche en événements de toutes sortes qui auraient, croyez-moi, amplement mérité d'être racontés et connus par d'autres. Le vécu, les souvenirs de cet homme, c'était son histoire, ou si vous le voulez, sa mémoire. Oui, nous avons tous envie de raconter quelque chose, en l'occurrence notre passé, puis le complexe apparaît et prend le dessus. Le stylo, ce n'est pas mon affaire. Je ne saurai jamais m'y prendre pour exprimer à travers l'écrit ce que j'ai tant envie de dire. Nous nous souvenons de notre enfance et de la part de sève qui la caractérisait. Tout était beau et merveilleux. Certes pour écrire, mieux vaut avoir un peu la « fibre de l'écrivain », mais si on ne l'a pas, il ne faut tout de même pas exagérer les difficultés qui ne manqueront pas de surgir. Le plus important, le premier obstacle, c'est la mémoire, et quand cette dernière décide de ne plus aider celui qui la sollicite, rien ne va plus. Je voudrais raconter des quantités de choses, celles dont je me souviens le plus, car je ne dispose d'aucune note.

Un ami professeur me disait: «Il faut commencer, et les choses te viendront au fut et à mesure. Il faut faire fi de la syntaxe ». Mon ami est génial car il m'a débarrassé d'un poids très lourd, croyez-moi. n n'y a rien de particulièrement mystérieux dans l'écriture, en dehors du poids des idées reçues et des mises en garde de tout genre, celle-ci par exemple: «Le langage écrit n'est pas le langage parlé ». Ces paroles entendues il y a bien longtemps savent se transformer en interdits très puissants, très dissuasifs aussi. Inscrits dans notre subconscient, ils continuent à nous répéter la même litanie. Attention! n faut combattre et vaincre ces préjugés, mais c'est parfois un peu dur. Cependant, on y arrive. J'ai le sentiment d'avoir fait cette démarche, sinon je ne me serais jamais lancé dans ce genre d'aventure, dans ce difficile travail. Après tout, ce sont des mots qu'on ajoute à d'autres mots. Mais il n'y a pas que les mots, car le vocabulaire a aussi une très grande importance. Plus il est riche, plus on est à l'aise pour exprimer ce que l'on souhaite dire à travers l'écriture. On s'exprime bien, donc on communique bien ou mieux avec les autres, non à travers des phrases savantes ou des formules choisies, mais avec des mots simples par un style d'écriture propre à chacun de nous. Il faut le faire ainsi, ne pas tenter d'imiter qui que ce soit, et c'est comme cela, je pense, qu'on sera mieux compris par tout un chacun. Comme me disait quelqu'un un jour, Marin Sorescu, ce grand écrivain roumain fait parler les paysans dans l'un de ses livres. C'est extraordinaire! 10

Beaucoup de paysans roumains sont analphabètes, ils s'expriment bien sûr comme ils le peuvent. Paysans du Danube a été traduit du roumain par JeanLouis Courriol, notre compatriote. Je peux dire que ce livre m'a enchanté. On peut trouver des choses amusantes à cause des mots tronqués. C'est à mon avis le langage parlé qu'a dû traduire Jean-Louis Courriol. C'est à ce niveau que je trouve qu'il a un grand mérite. Pour moi, Marin Sorescu est un écrivain populaire. De nos jours, on peut dire que l'écriture s'est démocratisée, et qu'elle n'est plus l'affaire d'une minorité de gens. L'écriture n'est plus un monopole, une sorte de chasse gardée de quelques spécialistes enfermés dans une quelconque tour d'ivoire d'accès difficile, pour ne pas dire tout simplement impossible. Quelques paysans, des ouvriers aussi (mais pour ces derniers le fait est assez rare, il faut bien s'en convaincre), ont osé affronter ce genre de tabou. Il ne faut pas faire comme l'autruche se cacher le visage sous son monticule de sable. Certains écrivent en se servant d'un nègre pour utiliser le langage des éditeurs. Ce n'est pas glorieux, vous en conviendrez, pour celui qui, dans la suite, devra assurer la paternité de l' œuvre ou plus modestement du livre, écrit pour lui par un autre. Ce ne sera pas mon cas, mais dans la partie qui concerne plus particulièrement mon enfance, je m'exprimerai dans une langue modeste et facilement reconnaissable. Personne ne me tient la main ou le stylo, aucun philanthrope ne s'est offert pour assumer ce travail. Je suis seul et content d'être libre dans ma démarche. Ainsi les imperfections seront mieux visibles, mais aussi Il

plus facilement pardonnables, par vous, chères lectrices et chers lecteurs. l'ai lu des livres, écrits par des gens simples, Domitila, par exemple qui est l'histoire très dramatique d'une pauvre Bolivienne sous la dictature. C'est un livre terrible. J'ai lu également les mémoires d'un maçoncompagnon du Tour de France au siècle dernier, celles d'un tonnelier décrivant « sa guerre» (celle de 19141918). Ces livres avaient été publiés chez Maspero. Mais, aussi et surtout, le merveilleux livre de Frédo Kruvnov, un militant ouvrier de la base très combatif, le titre du livre de Frédo était Croire. L'auteur décrit avec talent ce qui l'a amené à un militantisme très exigeant sur le plan philosophique. Il parle beaucoup dans ce livre de sa foi extraordinaire au rédempteur Jésus, venu dans le monde il y a près de deux mille ans. La chronologie est une chose et les découvertes en sont une autre; le syndicalisme chez Frédo Kruvnov est conforme à sa vie et à sa foi. Dans chacune de ses actions, il était confronté de plain-pied à cette foi très forte, très puissante chez lui. On le sait, le syndicalisme est aussi une école, même si elle n'est pas vraiment reconnue. Je suis passé par là, moi aussi, mais peu, dans cette merveilleuse « éveilleuse» de l'homme. Frédo écrivait: «Les ouvriers qui écrivent des /ivres sont rares et il n y en a

vraiment pas beaucoup ». Comme tu avais raison, cher Frédo, et si je tente d'écrire, bien plus mal que tu ne l'as fait toi-même, tu y seras pour quelque chose, crois-moi. Tu n'as pas eu la 12

joie et le bonheur de continuer à t'exprimer, puisqu'une terrible maladie est venue te prendre à la force de l'âge, te voler aux tiens et à nous tous. Il faut le dire: cet homme extraordinaire, qui portait en lui une grandeur d'âme peu courante, était l'exemple même du vivant auquel il croyait tellement. Il avait été marqué très profondément aussi par sa rencontre avec le savant paléontologue, le père Teilhard de Chardin. Il aimait à impliquer la pensée de ce grand homme dans les actions militantes: il en parle beaucoup. Le grand voyageur avait participé à la Croisière Jaune et avait découvert l'homme de Pékin, celui qui déjà enterrait ses morts, il y a quarante mille ans. Mes frustrations, obstacles majeurs à mon entreprise, semblent devoir me quitter peu à peu; qui ne serait pas un peu impressionné surtout au plan psychologique ? Peut-être pas tout le monde, mais pour moi, c'est ams!. Pour écrire, il faut préalablement lire, c'est essentiel, pas « Harlequin» dans la mesure du possible, je me permets de le préciser. Pour faire un livre, il faut d'abord le penser, puis rédiger un nombre incroyable de feuillets, surtout lorsqu'on se lance dans l'aventure pour la première fois. Sait-on vraiment tout ce qui se passe après? Il y a la dactylo, le correcteur que je n'ai pas. Je suis donc avec mon opératrice qui a pour unique mission de saisir le texte sur un ordinateur. Il y a des lacunes, c'est sûr, mais l'indulgence des lecteurs et des lectrices me rassure. Ils ne m'en voudront pas. 13

Quelques mots sur mes préférences dans le domaine littéraire: j'aime les biographies, l'histoire et la philosophie. Cette dernière m'attire. Donc j'ai lu un peu Michel Serres que je trouve un peu rude, mais cet auteur sait se faire pardonner son excès d'érudition quand il s'adresse au grand public. J'ai choisi un titre: Je me souviens qui résume tout: la fidélité et l'affection que je porte à mes origines paysannes et à ma famille, la vie d'autrefois, les événements que nous vivions et dont nous souffrions indirectement. Puisque j'ai traversé une période noire, je devais en parler, car cela fait partie aussi de mes souvenirs. Il y a des séquences qui vous paraîtront peut-être un peu naïves. Il y en a, c'est évident, mais les naïfs ne sont-ils pas un peu en voie de disparition? Plonger dans son passé à travers l'écriture comporte un risque, car il faut redevenir l'enfant que l'on a été. Il faut s'exprimer, autant que faire se peut, avec la sensibilité de cette époque lointaine. Il faut le faire aussi avec les moyens de l'adulte, de sa maturité, de son pouvoir aussi dans la manière d'exprimer les événements vécus. La chose est donc délicate, surtout lorsqu'on se rapproche chaque jour un peu de l'âge de ses propres parents dont l'expérience m'a beaucoup aidé. Ce voyage dans mon passé ne tiendra pas compte que des jours heureux, mais aussi des jours malheureux. La vie n'est pas faite que de bonheur qui sans cesse se renouvelle; si cela existe, c'est sans doute très rare. « La vie est un combat» a dit ou écrit un auteur célèbre, et il ne pouvait pas se tromper. Le bonheur permanent durant la vie entière relève de la fiction, de l'imaginaire. Mon parcours est un peu rocailleux, peut-être, mais cependant la joie et le bonheur n'y sont 14

pas complètement absents. En découvrant la lecture, on éprouve un sentiment de bonheur merveilleux car le livre devient un interlocuteur, un maître silencieux, si vous me permettez encore cette expression. L'auteur des mots qui défilent sous vos yeux peut se transformer en une sorte de présence. Les hivers, autrefois, c'était terrible. Ils étaient bien autre chose que ce que nous connaissons aujourd'hui. Ces hivers-là m'avaient fait souffrir. Pratiquement on cessait d'exister, et que sont devenues les neiges d'antan? Ces souvenirs donneront une certaine place à votre serviteur, n'est-ce pas un peu normal? Mais il y aura beaucoup de place pour mes frères, mes sœurs, mes parents, mes grands-parents aussi. Il sera question de moi, de mes facéties; après tout, ne suis-je pas au centre de l'ensemble des événements décrits? Je parlerai des travaux sans trop m'y étendre, des foires, des mendiants, des événements sociaux et politiques, de la guerre hélas, et aussi de mes convictions lointaines dans le domaine de la foi. Autrefois, le paysan avait les mains lourdes et calleuses, des mains confrontées sans cesse à la terre; il avait un contrat permanent avec sa seconde mère: la terre. Cela va peut-être vous surprendre, mais je m'inspire là des paroles de Rigoberta Menchu, cette paysanne indienne du Guatemala, reçue prix Nobel de la Paix en 1993. D'ailleurs, encore de nos jours dans certaines régions du monde, des paysans continuent à travailler avec des moyens archaïques. Les paysans d'antan étaient plus longtemps courbés que debout, à cause d'un manque total de mécanisation. Cela durait depuis des siècles et pourtant pas mal de 15

nos contemporains semblent l'avoir un peu trop oublié. L 'homme, de nos jours, ne possède plus en lui ce sens inné, ce lien charnel avec celle qui le transporte à travers l'espace et qui le nourrit. À cause d'une mauvaise gestion de la petite agriculture et d'une surproduction par la grande, des régions entières se transformeront en jachères, puis en désert, à cause de l'absence totale d'un entretien de la nature. En ce domaine, les oublieux sont si nombreux qu'il est bien difficile d'en parler en quelques lignes. En attendant, à cause d'une mauvaise gestion de la petite agriculture, et d'une surproduction assez incompréhensible, les jachères se mettent en place inexorablement. Les changements sont énormes, puisque l'époque que j'ai vécue ressemble bien davantage à celle qu'a décrite Claude Michelet dans Des grives aux loups qu'à celle que vivent nos paysans modernes de cette fin du vingtième siècle. La terre produit beaucoup. Les nitrates et autres stimulants pour la terre, qui sont comme les médicaments pour l'homme, ne vont-ils pas finir par la tuer? Les meuneries de France et d'ailleurs ont depuis longtemps cessé de nous livrer une farine naturelle pour la panification. On extrait au préalable l'essentiel des éléments nutritifs pour vendre le son comme aliment du bétail et le germe de blé à la pharmacie pour faire des médicaments qui sont destinés à compenser artificiellement ce que le vrai pain complet pouvait apporter comme éléments indispensables à I'homme. Non, je ne suis pas un passéiste nourrissant des regrets inutiles, je ne suis pas enraciné dans un passé, un 16

mode de vie qui est à jamais révolu. Je suis surtout le contraire d'un oublieux, très attaché à la mémoire et à mes racines. Les anciens avaient une immense qualité, et aussi un énorme avantage sur nous puisqu'ils se transmettaient de génération en génération l'essentiel de cette mémoire qui semble tant nous manquer a~]jourd'hui ; là, les Africains ont un avantage sur nous, à travers le grand respect et l'écoute qu'ils ont pour leurs anciens. Pour moi, mes racines me sont précieuses, et je ne me résoudrai jamais à les couper car je ressentirai cela comme un reniement. Il nous manquait beaucoup de choses, le chauffage et le confort étaient inexistants, mais tout cela s'intégrait dans un ensemble. C'était tout l'environnement culturel: on ne pouvait pas comparer, ou très difficilement, ce mode de vie - le nôtre - à celui qu'on pouvait vivre ailleurs. Raymond Lacombe, ce paysan militant, responsable d'un important syndicat d'agriculteurs, l'a très bien dit: «Le paysan est l 'homme de la nature par excellence ». C'est une opinion que je partage sans aucun problème, car moi aussi, je me sens l'homme de la nature. Je suis moi aussi un paysan. Des générations de ma famille ont vécu à la campagne. Je me devais de le souligner assez largement à travers cette présentation un peu longue. J'ai donné, je crois, les raisons de ma démarche. Je me suis attaché de mon mieux à le dire à travers des mots. Il y a un peu de tout dans ce livre, car s'il en était autrement, il se placerait en marge de la réalité vécue. Il y a des séquences gaies, d'autres qui le sont moins, à 17

vous, chères lectrices et chers lecteurs, de trancher pour vous faire une opinion. Ma chère mère que j'interrogeais un jour sur ce sujet, m'avait répondu: « Mon petit, moi, je ne me rappelle que des bons moments ».

«Nous irons couronnés d'épis Conquérir terre et pain pour tous Et alors la vie aussi aura forme de pain. Elle sera simple et profonde et pure. Tous les êtres Auront droit à la terre et à la vie. Et ainsi sera le pain de demain Le pain de chaque bouche Sacré consacré. »

Pablo Neruda

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1 Je suis né le 20 janvier 1926, en plein hiver, dans l'une de ces fermes d'un village qui porte l'assez joli nom des Margots, à un peu plus de mille mètres d'altitude. Je ne connais pas le sens étymologique l, la source du nom de mon village d'origine, il y en a certainement une. Quelques années plus tard, je deviendrai l'aîné d'une famille de sept enfants: quatre filles et trois garçons. « Le jour où tu es né, il faisait un temps épouvantable avec neige et burle », m'avait dit mon père. Un bon augure sans doute pour mon avenir, un présage peutêtre, qui sait ? Dans la semaine qui avait suivi ma venue dans le monde, et malgré le très mauvais temps (surtout le froid), j'avais été porté sur les fonts baptismaux de l'église Saint-Pierre d'Yssingeaux. On avait choisi pour moi, et selon la tradition, un parrain et une marraine. L'un comme l'autre avaient fait leurs preuves, il n'y avait donc rien à redire de ce côté-là. Le choix était bien, et je n'aurai par la suite qu'à m'en féliciter. D'ailleurs, de ce parrain et de cette marraine, j'en parlerai c'est sûr, beaucoup. Pour m'emmener à Yssingeaux, j'avais été placé sur un traîneau; aller et retour, cela faisait douze kilomètres; je n'avais pas pris froid (cela m'a été dit et redit), je n'avais pas été malade, car à cette époque on avait de très bons poumons qui ne craignaient pas trop les courants d'air.

1. Cette traduction existe certainement, mais je ne crois pas qu'il ait été donné à un autre village dans toute la Haute-Loire.

Avant de continuer je dois m'expliquer sur le pourquoi des vers de notre grand poète Victor Hugo. C'est assez simple, ce grand homme du XIXe siècle a beaucoup honoré les humbles et les pauvres. Il est en définitive à son époque le poète des pauvres: dans son roman Notre-Dame de Paris, il met en mouvement Jean Valjean et la passionnante Cosette. Il y a aussi chez lui ce goût pour les envolées épiques, ses perceptions de l'homme confronté à Dieu, à la misère et à la guerre. Je dois maintenant vous présenter mes parents, pour dire que ni l'un ni l'autre n'étaient nés dans ce village. Mon père était le plus jeune d'une famille de dix enfants, neuf garçons et une fille qui, elle, était morte très jeune. Je dois aussi préciser que mon père était né en 1900, donc avec le siècle au lieu-dit la Bourlarate sur la commune de Saint-Jeures. Ma mère venait de Lavalette, un village en partie immergé dans le barrage. Ce village a, je crois, aujourd'hui très peu d'habitants. La commune était à l'époque Chenereilles ou Saint-Jeures, je ne le sais plus très bien. Ma mère était née en 1903 et elle était l'aînée d'une famille de quatre enfants qui se composait de deux garçons et de deux filles. L'un et l'autre étaient arrivés aux Margots, pour mon père en 1903 et pour ma mère en 1918. Mes parents se sont donc connus aux Margots, ils s'y sont mariés en 1924. Leur première ferme (celle où je suis né) était située au centre du village; elle n'était pas importante. Il fallait bien débuter, d'autant que cette maison et un peu de terrain leur appartenaient: ce qui manquait était loué. Il y avait de quoi loger les bêtes, mais pas d'habitation principale. Il fallait donc de suite en réaliser une. Ce travail avait été réalisé par mon père 20

qui connaissait la maçonnerie, aidé en cela par les oncles des deux familles quand c'était nécessaire. Je ne me souviens que très peu des travaux échelonnés de 1928 à 1930 environ. Au début des travaux, ma sœur n'était pas encore née: c'est là un repère pour moi. Lorsque nous emménageâmes dans la nouvelle maison, nous étions déjà trois enfants, de cela je m'en souviens bien. Les souvenirs sur la réalisation des travaux sont chez moi assez flous, mais par contre, je me souviens très bien du jour où nous avions, enfin, pris possession des lieux: ma mère avait chanté et l'accordéon de mon père, lui aussi, s'était fait entendre. Je n'ai pas encore fait la description du village qui avait, et qui a toujours une particularité, celle d'être assez dispersé: peu de fermes sont accolées les unes aux autres. Le village est situé sur une sorte de plateau face à l'est, les maisons y sont donc indépendantes les unes par rapport aux autres, ce qui est assez exceptionnel dans la région. Dans beaucoup d'autres villages environnants, c'est le contraire: à Bellecombe, à Chazeaux ou au Granouillet et bien d'autres encore, il y a une forte concentration des habitations et des fermes. Aujourd'hui, rien n'a tellement changé, mais le nombre d'habitants se réduit d'année en année. Peut-être y a-t-il encore deux exploitants qui sont de vrais descendants des familles anciennes; quant aux autres, ce sont des retraités. En tout, il y a entre quatre ou cinq familles qui sont restées fidèles contre vents et marées, ce qui les honore. La Mathe n'est pas, à proprement parler, un village, mais un groupe de fermes assez isolées les unes des autres. C'est l'endroit où habitaient mes grands-parents maternels depuis 1918. Les chemins 21

creux et boueux de mon enfance ont complètement disparu: ils ont laissé la place à de belles routes asphaltées et agréables à emprunter; cela donne au village un charme nouveau, mais avec des maisons vides. Dans ce qui fut mon village, pratiquement toutes les fermes ont été restaurées par des citadins en mal de grand air, qui, à leur manière, font revivre de façon très éphémère cet endroit que je n'ai pas oublié et qui motive la rédaction de ces souvenirs. Ce village qui représente pour moi la culture paysanne, c'est ma mémoire, celle d'un temps et d'un mode de vie qui ne reviendra jamais. Seuls restent les vieilles pierres et les arbres, témoins toujours vivants et ô combien discrets, de tant d'événements heureux et malheureux vécus par ceux qui ont habité là durant des sièc1es2. Si je devais décrire de façon détaillée le travail et la vie des gens il y a de cela soixante ans, il me faudrait noircir des centaines de pages: ce n'est pas là le but que je me suis fixé. Je m'en tiens à des faits qui concernent ma propre famille ou des voisins plus familiers, avec lesquels j'aimais parler de façon plus particulière, plus intime, de ce qui avait une incidence directe sur notre vie sociale et économique. Des voisins, en général âgés, m'ont appris beaucoup, des quantités de choses qui, aujourd'hui, me sont très utiles. Si je ne respecte pas trop l'ordre chronologique, je vous demande de ne pas trop m'en vouloir. Simplement, et le plus modestement possible, je vais m'attacher à vous restituer ce que voudra bien me rendre ma mémoire, puisque je ne compte que sur elle.
2. Dans des documents anciens concernant l'abbaye de Bellecombe, le village des Margots est cité dès le XV. siècle. 22

J'espère faire de mon mieux pour votre plaisir de lire ces souvenirs, une tranche d'histoire de ma jeunesse. Je veux dédier ces souvenirs à tous mes anciens voisins, à mes ftères et sœurs, à mes enfants et petits-enfants.

« Laforêt manque ici, et là s'est agrandie; de tout ce qui fut nous, presque rien n'est vivant Et comme un tas de cendre éteinte et refroidie, l'amas des souvenirs se disperse à tout vent. » Victor Hugo

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2 Quand j'étais enfant, j'aimais la nature et j'étais très amoureux d'espace et de grand air; les jours de grand vent, je me sentais bien. Je ne pouvais donc que me sentir bien au contact des arbres. Et des arbres il y en avait vraiment beaucoup. Beaucoup d'espèces étaient représentées, elles le sont d'ailleurs toujours: les platanes, les frênes, les bouleaux, les hêtres et les ormeaux. Ces derniers disparaissent très vite et on ne sait pas très bien pourquoi: la pollution ou une maladie parasitaire encore inconnue. La forêt, toute proche, était remplie d'arbres à résine: les pins, sapins ou épicéas; on y trouvait des sapins deux fois centenaires, mais des coupes très fréquentes ont éliminé ces géants. Cette forêt, j'y suis allé très tôt, accompagné ou plutôt porté par mon père ou ma mère. Si donc j'aime tant la forêt, c'est peut-être parce que je l'ai fréquentée très tôt et tout enfant. Quand mon père allait travailler dans les bois, il m'emmenait avec lui, dès que j'ai pu vraiment marcher, car ma mère avait déjà beaucoup à faire avec mon frère et ma sœur. Bien sûr, je devais être patient et attendre que mon père en ait terminé avec son travail. Souvent il y avait aussi Pipi le chien de la maison. En ce temps-là, temps d'un bonheur bien ignoré, il m'arrivait souvent de ramasser des babets3 abandonnés par les grands sapins ou épicéas. Je les mettais en petits tas dans l'espoir qu'ils intéresseraient mes parents. Ma mère m'encourageait et elle m'aidait aussi un peu, en me disant: « Demain nous apporterons un sac et tes babets
3. Babet: mot patois qui désigne une pomme de pin, de sapin et autre épicéa.

serviront à allumer le fourneau ». Il y avait, à cette époque, dans la forêt, une quantité de chemins et de sentiers qui ont aujourd'hui complètement disparu sous les ronces. Certes ces sentiers existaient à cause des animaux, car des vaches il y en avait beaucoup. Ces chemins et sentiers sont, je le crains, abandonnés aux fantaisies de la nature pour toujours, à moins que l'on songe à les faire revivre à travers un nettoyage de la forêt qui en aurait le plus grand besoin. Ces chemins avaient un petit côté romantique, mais le romantisme aujourd'hui, personne n'a plus le temps de le vivre réellement: c'est bien dommage. Si on se hasarde dans la forêt en cherchant ses accès, qu'ils aient été grands ou petits, on ne les retrouve plus. Devant la ferme que nous habitions en 1934, on reconnaît une allée d'arbres qui avaient été plantés par mon grand-père maternel sur la demande du propriétaire monsieur Souvignet vers les années 1920. Ces arbres semblent souffrir de solitude, d'une certaine détresse, en laissant aller leurs branches desséchées vers le sol, mais peut-être souffrent-ils de l'absence des hommes? Le silence pesant, l'angoisse: j'ai éprouvé cela. On a comme l'impression de visiter une nécropole, car le silence qui y règne lui est comparable. Il y avait tant de bruit avant, là, autrefois, tant d'activités en toute saison. Seul, l'horizon n'a pas changé sauf ici où là, avec quelques plantations d'épicéas, là où autrefois il y avait une prairie ou une ruine, témoignage d'une ferme ancienne. Vu de La Mathe, cet horizon n'est visible qu'en direction de l'est et du nord-est; ensuite on est enfermé comme dans un parc par la forêt qui ne serait ouverte que d'un seul côté. À cet endroit, elle s'est renforcée et 26