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Je ne compte que les heures heureuses

De
142 pages
Cet ouvrage, n'est pas un livre de Mémoires, il est un livre de la mémoire. Mémoire collective : culture, politique, société, moeurs de notre temps, d'un temps dont, au fil des pages, le lecteur peut suivre l'ampleur, de l'évolution sur plus d'un demi-siècle ; mémoire individuelle aussi, avec ses faits et menus faits personnels, ses impressions subjectives, faux souvenirs même.
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Du même auteur
Poèmes brisés

Éditions Universitaires, 1970 Éditions Universitaires, 1972 Éditions Le Cercle d’Or, 1986

Écrits sauvages L’État de veille

L’Esprit et la Lumière
E.F.A., 1992

L’Habitude de vivre
E.F.A., 1999

Ballade de l’amour, du mal et de la mort
L’Harmattan, 2004

Chamfort, moraliste du siècle des Lumières
L’Harmattan, 2005

En littérature et dans la vie, il faut être clair, il ne faut pas être transparent. Les souvenirs sont cors de chasse Dont meurt le bruit parmi le vent.

André Gide.

Apollinaire.

Il y eut, longtemps, dans le jardin du Palais-Royal, un tout petit canon, frappé d’une légende en latin: «Horas non numero nisi serenas» (Je ne compte que les heures heureuses).

Avant-propos

Chacun de nous porte en silence le deuil de l’enfant qu’il a été.

Ceci n’est pas un livre de Mémoires, mais un livre de la mémoire. Bien sûr, j’ai deux inspirateurs reconnus: Joe Brainard (I Remember, 1975), écrivain américain, et Georges Perec (Je me souviens, 1978); je me dois de le signaler. Joe Brainard a été le premier, l’inventeur, si l’on préfère, de ce nouveau genre littéraire, Georges Perec le mentionne brièvement en tête de son ouvrage. Lecteur passionné – et auteur moi-même – de textes courts: aphorismes, maximes et autres réflexions de moralistes, il me faut avouer que si j’ai été séduit d’emblée par l’originalité de la forme adoptée par Brainard, j’ai été peu sensible à sa méthode en leitmotiv, je dirais même que la répétition des mêmes thèmes tout au long de son ouvrage, jusqu’à la fixation, m’est apparue lassante. Pour tout dire, je me suis senti plus proche (question de génération et de culture aussi) du petit livre de Perec, demeuré sans la suite annoncée, du fait de sa mort prématurée. Que nous partagions certains souvenirs «de société» n’a rien d’étonnant. Son recueil n’est-il pas sous-titré «Les choses communes I»?

JE NE COMPTE QUE LES HEURES HEUREUSES

Ces deux écrivains m’ont donc donné l’idée de continuer la lignée naissante. Si Perec s’est référé essentiellement à la mémoire collective, son homologue américain avait choisi la voie personnelle. Pour ma part, mémoire collective et mémoire individuelle – ces deux facettes indissociables de la vie – s’enchevêtrent nécessairement dans l’esprit. C’est en quoi le présent ouvrage diffère des leurs. Enfin, il se peut que certains souvenirs soient approximatifs, ou partiels ou même erronés, voire de faux souvenirs, ma mémoire m’ayant alors tout bonnement trahi. Cette traîtresse nous poursuit inlassablement.

Je me souviens de ma frayeur, petit enfant, assis seul sous une tonnelle, dans le parc d’un hôtel, quand un cheval avait fait irruption et pointé ses naseaux vers mon visage. *** Je me souviens de l’épaisseur de la neige tombée pendant le rigoureux hiver 1940. *** Je me souviens du mot Munich en manchette des journaux, entendu partout, auquel je ne comprenais rien. Je me souviens du mot de Daladier à son retour de Munich en 1938, applaudi par la foule, à qui on a prêté cet aparté: «Les cons, s’ils savaient.» *** Je me souviens du leader communiste Maurice Thorez, qu’on appelait «Le rouge baisé». Je me souviens aussi du sobriquet de «déserteur» dont on l’affublait parce que, sur ordre de son parti, il était parti en URSS en 1939, pour n’en revenir… qu’en 1944.

JE NE COMPTE QUE LES HEURES HEUREUSES

*** Je me souviens de cette ville américaine dont le maire me remit les clés de la cité parce que, étudiant, j’avais fait un exposé sur un sujet qui ne m’a laissé aucun souvenir. *** Je me souviens de ce titre d’un journal américain, après la mort de Staline: «Even steel wears out». *** Je me souviens du Paris d’après-guerre, pratiquement sans voitures, noir, triste et sale. *** Je me souviens du film Le Comte de Monte-Cristo, avec Pierre Richard Willm. *** Je me souviens que, dans les usines, les ingénieurs portaient autrefois un nœud papillon, pour éviter les accidents mortels provoqués par les cravates qui se prenaient dans les chaînes de fabrication mécaniques. *** Je me souviens d’un ouvrier interrogé lors d’une enquête sur la condition sociale: «La culture, c’est ce qui permet de ne pas se sentir inférieur.» *** Je me souviens de mon premier livre emprunté à la bibliothèque municipale: Le Dernier des Mohicans. *** Je me souviens de la piscine Deligny et de la piscine Keller.
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JE NE COMPTE QUE LES HEURES HEUREUSES

*** Je me souviens de la gare Montparnasse, sans la tour éponyme. *** Je me souviens des blouses grises que portaient mes instituteurs. *** Je me souviens des Alexandra que nous allions siroter à la Closerie des Lilas. *** Je me souviens du café Cluny où l’on pouvait rester des heures, en consommant un excellent chocolat, au premier étage. *** Je me souviens que je n’aimais pas voir les gens tremper leur pain beurré dans le café et encore moins dans le café au lait, parce que le beurre «faisait des yeux» en fondant. Je me souviens que le pire pour moi, le «zirou» de la famille, était de voir des moustachus se bâfrer ainsi. *** Je me souviens de ces pêches à la seine où, étant le plus jeune, il me revenait d’avancer en pleine nuit dans l’eau froide, immergé jusqu’au cou, en tenant bien droit le bois du lourd filet, et d’opérer un immense demi-cercle, avant de retrouver le rivage. *** Je me souviens de la cinémathèque de l’avenue de Messine où officiait l’incroyable Langlois, et des chaises métalliques qu’on prenait soi-même pour voir le film.
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JE NE COMPTE QUE LES HEURES HEUREUSES

*** Je me souviens des brodequins de mon enfance, aux clous bombés que j’allais faire poser par le cordonnier qui avait son échoppe dans la rue voisine. *** Je me souviens de ce tailleur parisien, près de la Madeleine, qui, prenant mes mesures pour un costume, m’avait demandé: «Monsieur, portez-vous à droite ou à gauche?» *** Je me souviens de mes pantalons de golf aux jambes bouffantes. *** Je me souviens de la paraffine versée sur les pots de confitures pour empêcher celles-ci de moisir, et que j’aimais la voir se solidifier. *** Je me souviens de ces vieilles personnes à qui ma mère m’imposait d’aller souhaiter la bonne année et qu’il me fallait, en prime, embrasser. Je me souviens de leurs visages laids, de leurs baisers humides sur ma joue que j’essuyais avec mon mouchoir, pour les effacer. *** Je me souviens des dimanches des Rameaux, venteux, tantôt ensoleillés, tantôt pluvieux, des femmes tout de noir vêtues, qui revenaient de l’église, brins de buis bénits à la main. *** Je me souviens des horribles pantalons pattes d’éléphant.
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