Je ne suis pas guéri de la médecine

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Robert Gutherz est né en 1918 dans une famille juive de Czernowitz. Etudiant en médecine à Prague en 1938, il doit fuir les nazis. Réfugié en France, il y rencontre sa femme, entre dans la résistance et exerce comme médecin de campagne après la guerre. A Nîmes, il suit les cours de Fernand Lamaze et devient l'un des pionniers de l'accouchement sans douleur qu'il a pratiqué avec passion malgré les réticences du milieu médical. Un magnifique récit dans lequel transparaît l'humanisme d'un homme pour lequel "la vraie médecine" fut plus qu'un métier, une vocation.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
Lecture(s) : 248
EAN13 : 9782296323940
Nombre de pages : 144
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JE NE SUIS PAS GUÉRI

DE LA MÉDECINE

ISBN:
tg MARIETfE GUTHERZ, 2003

MARIETTE
~

GUTHERZ
~

D'après les récits de Robert Gutherz

JE NE SUIS PAS GUÉRI DE LA MÉDECINE

Montréal, 2003

sans qUI rzen n auraIt eX/ste

En souvenir de T/ivette .. , . .,

PRÉFACE

J'AI GRANDIau sein de ce que l'on nomme une famille unie. Mon père, médecin surchargé de travail, n'était pas souvent à la maison. Et c'est principalement à travers les récits de ma mère que je pouvais reconstituer à ma façon enfantine les bribes d'un passé qui me semblait effrayant, depuis le jour où j'avais entendu mon père raconter à un ami comment sa ville natale se trouvait aujourd'hui «derrière le rideau de fer.» Ma mère, quant à elle, n'était pas avare de récits plus rassurants concernant sa propre enfance. Elle parlait avec tendresse de son père, trop tôt' disparu, et de sa mère, cette «bonne-maman» que je n'avais pas connue. Elle me racontait sa rencontre avec mon père pendant la guerre et leur vie à Valleraugue quand il était médecin de campagne. Mon père, quand il ne se lançait pas dans le récit enthousiaste du dernier accouchement qu'il venait de faire, parfois, prenait le temps de raconter ses souvenirs de Résistant. Mais il parlait rarement de sa vie d'avant guerre et je me tournais alors vers ma mère pour en savoir plus, attirée malgré tout par ce passé étrange. Quand ma mère est partie, dans la douleur de cette perte, peu à peu, les mots pour dire les souvenirs lui sont revenus... Une mémoire intacte, si précise dans les moindres détails, que j'ai décidé de retenir d'abord ce récit vivant dans les images d'un mm.
Dans le documentaire intitulé Je ne saispas si tu peux comprendre,

mon père, dans son fauteuil de conteur, rassemblait enfin

pour moi les pièces du puzzle. Grâce à lui je pouvais faire ce retour à l'enfance qui nourrit toute recherche d'identité. Mais, au-delà des mystères paternels enfin éclaircis, j'ai découvert un autre visage de mon père. Celui du médecin humaniste, que je n'avais pas vraiment su voir autrefois, en le côtoyant pourtant tous les jours.

Ce livre à la première personne, retranscription complète de ses récits, lui laisse la parole pour raconter un chemin d'exil et de rencontres qui le mena jusqu'à ce métier d'accoucheur vécu comme une passion.

Montréal, printemps 2002 Mariette Gutherz

10

1. J'ARRIVE

EN

AVANCE

LA VILLEOÙJE SUISNÉ s'appelait autrefois Czernowitz. Elle
était située en Bucovine, une région appartenant à l'empire austro-hongrois. C'était la fin de guerre de 14/18, l'empire des Habsbourg avait été démantelé et la Bucovine attribuée à la Roumanie. Le jour de ma naissance, le 18 octobre 1918, les troupes roumaines sont entrées dans Czernowitz et la ville a été rebaptisée Cernauti. Mon enfance et mon adolescence sont marquées par l'histoire de cette merveilleuse ville qui fut la patrie du poète Paul Celan 1. Elle est devenue pendant la guerre de 39/45 à plusieurs reprises russe, roumaine, ensuite soviétique et se trouve actuellement, en Ukraine et porte le nom de Chernovtsy! Quand j'y suis né c'était une ville où plusieurs cultures cohabitaient pacifiquement: quelques Roumains, des Ukrainiens, des Allemands, des Autrichiens, des Polonais. Il y avait des catholiques, des orthodoxes, des protestants mais principalement des juifs. Les juifs polonais, venus de Galicie, province voisine, étaient très pratiquants, c'étaient des juifs hassidiques. Ils étaient déjà touchés par l'antisémitisme et plutôt méprisés dans la ville car ils constituaient la partie la plus pauvre de la population d'alors. Ma famille, quant à elle, faisait partie de la bourgeoisie juive qui avait été assimilée et se proclamait avant tout autrichienne. L'empereur d'Autriche-Hongrie, François-Joseph, avait beaucoup fait pour protéger la population juive qui fut émancipée après 1848, début de l'âge d'or de Czernowitz. Il

avait même permis à des juifs d'accéder au grade d'officier, ce qui était très rare autrefois dans l'armée autrichienne. Mon grand-père avait été conseiller privé de l'empereur. Ma famille vouait un véritable culte à François-Joseph. Ma mère avait été éduquée dans un pensionnat de jeunes filles à Vienne. Mon grand-père maternel avait occupé une chaire de professeur de philosophie, de chimie et de pharmacie à la Faculté de Vienne, à la même époque que Freud! Mon père avait fait des études d'avocat en langue allemande et, quand les Roumains sont arrivés, il a dû repasser tous ses examens en roumain. Il a donc fallu qu'il apprenne cette langue pour continuer à exercer. Plus tard tous les juifs ont dû demander et obtenir la citoyenneté roumaine pour préserver leurs droits C'est à ce moment là que j'arrive, en avance. Ma mère m'a raconté qu'elle était tombée sur les rails du tramway, ce qui avait provoqué son accouchement prématuré. Je suis donc né deux mois plus tôt que prévu. Ma version personnelle des faits est que j'ai toujours été pressé et que c'est pour cela que je suis né en avance. J'ai souvent fait rire mes enfants en leur racontant aussi que si j'avais l'intérieur des mains rouge, c'était à cause de cette chute in utero pendant laquelle j'avais sans doute mis les mains en avant... !J'étais petit, chétif sans doute, car ma mère racontait qu'à la naissance elle m'avait mis dans un panier qu'on avait poussé sous la table. Elle n'était pas très fière de me montrer aux gens qui venaient lui rendre visite... Ma maison était belle et imposante, encadrée de marronniers, comprenant trois étages avec balcons et vérandas. Elle était située à trois ou quatre cents mètres de la résidence de l'évêque orthodoxe, le Bishrj, dans la très belle rue de l'Université. Quand j'étais petit, je regardais depuis nos fenêtres passer les enterrements officiels, ainsi que le roi de Roumanie quand il venait en visite dans notre ville. Derrière la maison, s'étendait un jardin et, tout au fond, se trouvait une petite cabane en bois. Avec mon frère, plus jeune que moi de six ans, nous l'avions transformée en théâtre et nous y recevions nos amis pour jouer devant eux des pièces de notre invention. Notre 12

refuge enfantin fut ensuite réquisitionné par mon père. Il avait un énorme goitre, une hyperthyroïdie pour laquelle les opérations, à l'époque, étaient très mal connues. Il souffrait beaucoup et, supportant mal la vie de famille, il se retirait souvent dans cette cabane qui était devenue son refuge, loin du bruit et de sa femme, ma mère. Il fut obligé d'abandonner son travail. Cette période triste assombrit ma jeunesse. Mais la vraie période noire a commencé avec les conditions dans lesquelles mes études se sont passées à partir d'un certain moment. L'antisémitisme, importé d'Allemagne de façon très forte en 1935, existait déjà chez nous bien avant. Les étudiants et les professeurs roumains étaient antisémites et nous faisaient souffrir. Je me souviendrai toute ma vie de cette scène: j'avais quatorze ans, j'étais au tableau, j'exposais un problème de physique ou de mathématiques, je ne me souviens plus, et j'avais parfaitement réussi ma démonstration. Le professeur me dit alors: - Très bien, cela mérite 20/20 mais comme tu es juif je ne te donne que 9/20. Même pas la moyenne! Je suis rentré à la maison en pleurs et mon père m'a dit: - Tu ne peux pas continuer à étudier dans ces conditions, on va te retirer de ce lycée (qui était le lycée public) et tu iras dans une école privée. Tu n'as pas à être insulté ainsi! A cela s'ajoutait aussi quelquefois la difficulté même de se déplacer, tout simplement, car dans la rue du lycée se trouvait aussi le foyer des étudiants roumains. Quand ils avaient trop bu on les entendait chanter mais, quelquefois, ils jetaient sur les gens qui passaient des objets tranchants et, parfois, cela allait plus loin, ils devenaient violents. Je me souviens, je traversais la rue pour aller de l'autre côté, sur le trottoir qui longeait les jardins de l'église protestante. Parfois, quand c'était plus dangereux, mes parents me demandaient de partir et de revenir en fiacre du lycée. Il y a eu assez tôt une certaine persécution mais cela ne pouvait pas être comparé à ce qui s'est passé plus tard. Disons que c'étaient les prémisses... 13

J'ai donc quitté le lycée et j'ai fini l'année en suivant des cours par correspondance. Ensuite, je suis allé dans un lycée

privé où j'ai obtenu le bac à dix-sept ans, avec de très bonnes
notes. J'ai un excellent souvenir de cette année où j'ai passé mes examens par correspondance. Cela m'a permis d'accompagner mon grand-père à la fabrique de produits pharmaceutiques où il avait organisé un laboratoire. Il me faisait faire des expériences de chimie pour mes études. Quel bonheur d'être avec mon grand-père que je vénérais! C'était un homme extraordinaire. Il a voulu que je fasse connaissance avec la vie des ouvriers et des ouvrières de l'usine, et ainsi m'a fait travailler à divers postes dans la chaîne. Je devais sceller les ampoules, préparer les boites de médicaments, faire toutes sortes de travaux manuels. Cela m'a fait beaucoup de bien de sortir de la maison où j'étais enfermé, ne voyant, à part mes parents, que quelques ex-collègues de lycée. Là, j'ai connu un monde différent. Mon père ne croyait en rien, sauf en Rousseau, et me répétait sans cesse que l'homme était bon et que c'était la société qui le transformait. Ma mère, elle, ne s'intéressait pas à grand chose. Elle avait eu une enfance et une jeunesse tristes. Sa mère était morte en lui donnant le jour et son père, mon grand-père, avait épousé la sœur de la morte, sans amour, parce qu'il fallait une femme pour s'occuper de sa fille. Parmi les membres de ma famille, c'est mon grand-père qui a le plus compté pour moi. Quand il était malade, il était diabétique, il n'y avait que moi qui pouvais lui faire ses piqûres d'insuline. Il possédait une bibliothèque qui, malheureusement, a disparu on ne sait où. C'était un intellectuel, il avait donné des conférences. Il était grand maître de la loge maçonnique de la ville, maire de Czernowitz entre 1911 et 1914, un homme connu et estimé de tous. Je l'accompagnais pour les grandes fêtes à la synagogue et je me sauvais dans les jardins pour aller jouer avec d'autres

copains. J'ai quand même fait ma Bar-mitsva 2, surtout pour
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lui faire plaisir. J'ai gardé ses photos comme un trésor précieux, il s'appelait Neumann Wender... Mon oncle Karl, le frère de mon père, était très pratiquant. Il dirigeait la communauté juive de Cernauti. En 1993, quand je suis retourné pour la première fois après cinquante-trois ans dans ma ville natale, la population d'autrefois avait disparu, remplacée par des Russes et des Ukrainiens. Il m'a semblé que la ville était devenue immense! J'ai retrouvé ma maison en parfait état. Mais je n'ai pas osé entrer dans les appartements, d'ailleurs le chauffeur de taxi qui nous accompagnait nous l'a déconseillé. J'ai vu le jardin abîmé, les marronniers coupés. J'ai retrouvé aussi la maison où se tenait autrefois la communauté juive dirigée par mon oncle Karl. J'ai revu le grand escalier dont je me souvenais mais la rampe, autrefois ornée d'étoiles de David, avait été transformée, les étoiles ayant été sciées! Dans un local qui leur était réservé, j'ai rencontré trois petits vieux et quand je me suis nommé ce sont eux qui ont prononcé le prénom de mon oncle. Tout de suite ils se sont souvenus de lui. Cela m'a ému, bien sûr. Mais je n'ai pas pu retrouver les tombes de mon père et de mon grand-père car le carré du grand cimetière avait été transformé pour les soldats soviétiques. Quand ma mère et mon frère se sont réfugiés à Bucarest pendant la guerre, ils n'ont rien pu emporter. Il ne me reste que quelques photos de famille, celles que j'avais glissées dans ma valise quand j'ai fui les nazis. Je me souviens par contre d'une pièce fermée à clef, c'était le royaume de ma grand-mère. Elle y entassait des objets de collection, des boîtes d'allumettes, des trompettes de carnaval, tout un bric à brac! Une fois par mois, elle sortait tous ses objets dans la pièce voisine pour les dépoussiérer. C'était le grand ménage et il ne fallait pas s'approcher car pour rien au monde elle n'aurait permis qu'on entre dans cette pièce ou qu'on ne nous donne un de ces objets à nous, les enfants, qui pourtant les désirions tous. Elle aussi a tout laissé quand elle est partie à Bucarest avec mon frère et ma mère, elle n'a rien emporté, pas même 15

une boîte d'allumettes de sa collection. Cette mystérieuse grotte d'Ali Baba est un des rares souvenirs attachés à ma grandmère.

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Familles Gutherz

et Wender

dans les années 20

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Jeunesse à Czernowitz Avec mes grand-parents (ci-dessous)

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