Je suis catholique et j'ai mal

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" Je suis catholique. Cela aurait pu être autrement. Il m'arrive de m'imaginer dans un monde bouddhiste, musulman, protestant, juif, orthodoxe, mais je suis catholique et jusqu'à présent je ne l'ai jamais regretté. Une seule chose me gêne dans ce nom : "catholique" voudrait dire "universel". Universel comme tout ce que l'on cherche à imposer au nom d'une supériorité plus ou moins avouée, au nom d'une peur aussi. Être catholique pour moi ne s'apparente pas à l'universel, même si j'éprouve de la joie à me retrouver dans les églises du monde entier. Être catholique n'est pas pour moi une conduite, ni une morale, encore moins une qualité : cela relève tout simplement d'une joie. Depuis que j'ai pris conscience d'être baptisée, cette joie ne m'a pas quittée.


Je suis catholique et j'ai mal. C'est pour cela que j'écris. Ceci est le journal de ma douleur, de ma révolte, de mon espérance aussi. "


Publié le : vendredi 25 mars 2016
Lecture(s) : 18
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021322156
Nombre de pages : 206
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L’Art en Espagne, 1936-1996 NEF, 1996 L’Intelligence sensible Picasso, Shakespeare, Hitchcock au secours de l’économie Village mondial, 2003 Voir est un art Dix tableaux pour s’inspirer et innover Village mondial, 2004
ISBN 978-2-02-132215-6
© Éditions du Seuil, avril 2006
www.seuil.com
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
à Didier et Chantal, mes parents
I
Je suis catholique et j’ai mal (I)
Je suis catholique et j’ai mal. C’est pour cela que j’écris. Ceci est le journal de ma douleur, de ma révolte, de mon espérance aussi. Je sais que j’aurai toujours mal. Mais je sais que si j’avais été juive, musulmane, orthodoxe, bouddhiste, athée, j’aurais eu mal aussi. Il y va de tout amour, de toute vie. On n’aime pas sans avoir mal, on ne vit pas sans rencontrer la révolte ou la nuit. Je sais que j’aurai toujours mal ; c’est pour cela que j’écris. Non pas pour guérir, mais pour adoucir mon cri. Je suis catholique de cœur, même si je ne l’ai pas choisi. Comme certains j’ai été baptisée et éduquée dans la religion de l’« Amour », comme beaucoup j’ai compris que plus on en parlait, moins on en vivait. Comme chacun j’ai senti que les mots « pardon », « rédemption », « résurrection » étaient brandis comme des étendards derrière lesquels nous planquions nos peurs et nos frustrations. Je n’ai pas aimé les bonnes sœurs, et pourtant il y en avait une… Il en suffit d’une. J’allais la voir à la cuisine du couvent où elle résidait : elle préparait à merveille les œufs à la neige et j’adorais ça. Elle était belle, tellement belle : j’aurais voulu être comme elle, radieuse, amoureuse. Elle avait soixante-douze ans, j’en avais seize. Elle me disait que l’heure de l’office, c’était le moment de la rencontre avec son amoureux. Elle souriait. Elle avait de belles dents. Quand la cloche sonnait pour appeler à la prière, elle ôtait son tablier et courait retrouver les autres sœurs, elle arrivait souvent en retard, mais quelle hâte, quel sourire. Je ne l’oublierai jamais. Elle me disait que quoi qu’il arrive, quoi que nous fassions, quoi que nous pensions, Dieu nous aime, et elle se mettait à sourire, parfois même à rire. Elle me disait qu’en la même personne elle avait trouvé un père, un fils, un amant, et que cette présence ne l’avait jamais quittée. Elle me disait qu’elle n’avait pas peur de mourir, juste un peu, ajoutait-elle. Que même si « tout » n’était pas toujours facile au couvent, elle bénissait le ciel d’une vie si heureuse. Elle ne méprisait pas pour autant la vie des autres. Elle disait que chacun fait comme il peut en fonction de ce qu’il ressent, en fonction de ce que la vie lui donne, lui reprend. Elle ne portait aucun jugement. Je l’imaginais du temps du Christ, je l’identifiais à ces femmes, ces femmes qui suivaient le Christ, des groupies, des égarées, des amoureuses, des qui cherchaient l’homme, le vrai.
J’aime la Bible. Il faudrait la lire comme un roman. Se dire que tout y est faux et que tout y est vrai en même temps. Se dire que tout est faux, pour ne pas tomber dans l’idolâtrie de l’écrit ; la lire avec distance, avec liberté, parce que tout ce qu’elle raconte n’est rien par rapport à ce qui aujourd’hui est vivant, par rapport à la seule vie qui compte, la mienne, la vôtre, au présent. Se dire que tout est faux, parce que le texte écrit est toujours en deçà ou parfois à l’encontre du vivant. Se dire que tout est vrai, pour sentir à quel point chaque psaume, chaque aventure, chaque histoire, me fait renouer avec ce qu’il y a en moi de plus vivace, de plus sensible, de plus intelligent. Se dire que tout est vrai, parce que les cris de Job, les infidélités de David, les mots d’ordre de Paul, le drame de Marie, tout cela nous permet de relier l’obscurité de nos petites vies au Mystère du vivant. Bible intime et précieuse qui m’invite à plonger à l’intérieur de moi-même et qui m’interdit de fuir du côté des dogmatiques, des bien-pensants. Bible intime qui, comme chacune de nos vies, contient tout et son contraire, interdit toute parole définitive, toute pensée trop claire. Bible intime qui permet de renouer avec le drame enfoui de chacun. Pas vraiment de héros, pas d’histoires vertueuses, pas de modèles : juste le mouvement incontrôlable de la rencontre, souvent manquée, parfois heureuse, de l’homme et de son Dieu, de la vie et de son Espérance. Je suis catholique. Cela aurait pu être autrement. Il m’arrive de m’imaginer dans un monde bouddhiste, musulman, protestant, juif, orthodoxe, mais il se trouve que je suis catholique et que jusqu’à présent je ne l’ai jamais regretté. Une seule chose me gêne dans ce nom : « catholique » voudrait dire « universel ». Universel comme tout ce que l’on cherche à imposer au nom d’une supériorité plus ou moins avouée, au nom d’une peur aussi. Universel comme les droits de l’homme, comme les droits de l’argent, comme la pensée occidentale, comme le Coca-Cola ou la télé ! Universel comme les ravages, les jugements et les massacres qui s’imposent au nom de cette universalité autoproclamée. Être catholique pour moi ne s’apparente pas à l’universel, même si j’éprouve une certaine joie à me retrouver dans les églises du monde entier. Être catholique ne s’apparente pour moi ni à une conduite, ni à une morale, encore moins à une qualité : cela relève tout simplement d’une joie. Depuis que j’ai pris conscience d’être baptisée, cette joie ne m’a pas quittée. C’est une joie sûre, qui ne refuse ni la souffrance, ni l’abattement face à une Église qui fait mal, à des sermons que souvent j’ai du mal à entendre, à des jugements qui me semblent d’un autre temps. C’est une joie qui ne dénie pas la croix et tout ce qui peut paraître un peu rebutant. Souffrir, mourir, tomber, se laisser crucifier. Le chemin qui a été dessiné n’est pas vraiment séduisant. Et je peux comprendre que l’on puisse se sentir davantage attiré par la jovialité d’un gros Bouddha rieur que par l’image d’un Christ souffrant. Mais en même temps l’image d’un Dieu en croix m’apparaît comme l’une des plus belles images qui puissent exister. J’ai du mal avec les gestes triomphants et les sourires de communicateurs. Je me sens plus à l’aise avec l’idée d’un Dieu qui ne se ferait pas reconnaître, un Dieu discret, isolé, abîmé. Un Dieu qui lui-même souffrirait, angoisserait, pleurerait et qui par là même me retrouverait là où je suis. Je me méfie des surpuissants. Et pourtant c’est bien tentant de reprocher au Dieu du christianisme ce qui fait le mystère du Christ lui-même. J’entends hier encore à la télé une personne tout à fait
profonde et sincère se mettre en colère contre Dieu en disant qu’il ne faisait rien pour le monde, qu’il ne pouvait exister un Dieu si impuissant, si aveugle, si indifférent aux malheurs du monde. Elle voulait dire bien sûr à ses propres malheurs, qui avaient été grands. « Si Dieu existe, je ne devrais pas tant souffrir ! » Oui, bien sûr, car il est censé être bon et ne pas supporter mon malheur. Mais si Dieu souffre aussi, alors que dire ? que faire ? Si Dieu pleure aussi, saigne aussi, alors où chercher la fin de nos douleurs ? Là où commence le mystère. Le mystère d’un Dieu malade d’amour et qui le paie assez cher. Le mystère d’un Dieu qui dans la souffrance se donne, s’ouvre, se confie. Le mystère d’un Dieu qui n’est pas venu empêcher la lèpre, le terrorisme, le cancer, mais qui est venu nous atteindre en prenant sur lui toutes les formes de lèpres, de terrorismes et de souffrances. Pourquoi ? Je ne sais pas. Sans doute pour nous dire que la mort, la bêtise, le mal, n’est pas le dernier mot de la vie. Je suis catholique et je crois en la résurrection. J’y crois parce que je l’ai déjà vue à l’œuvre de nombreuses fois. J’ai vu des situations pourries, désespérantes, bancales, se transformer en paysages splendides et lumineux. J’ai vu des gens bien portants tomber malade et sur leur lit de souffrances sourire comme ils n’avaient jamais souri. J’ai vu mon oncle, qui se perdait dans l’alcool et l’agressivité à laquelle il conduit, mourir comme un homme paisible qui aurait eu une grande et belle vie. J’ai vu son visage sortir de la nuit, et sur son lit de malade je l’ai vu devenir beau et digne et calme. C’est cela la résurrection, voir qu’aucun de nous n’est « fini » et qu’il y a toujours un jour, une heure, une chance pour que ce qu’il y a de plus vivant en nous se relève et ouvre le tombeau. Je suis catholique et j’ai mal. Je crois en l’Église et en son mystère. J’ai souvent d’elle une mauvaise image. Comme si elle prenait Celui que j’aime en otage, comme si elle exerçait toutes sortes de pressions en son nom à lui, qui n’a d’autre nom que l’amour même. J’ai du mal à parler d’elle aussi. Mais elle est ma mère et je sens qu’elle m’accueille, qu’elle me protège malgré moi, malgré elle, au-delà de tout ce qu’elle dit. Bible intime, souvent je la lis, la relie à ma vie. Je ne peux pas « expliquer » en quelques phrases. Je ne veux pas prendre Dieu en otage, je ne sais pas faire de théologie. Pas facile de contempler le mystère d’un Dieu qui meurt et qui revit. Je voudrais simplement faire sentir mon espérance et mon cri. Bible intime qui m’accompagne, qui me fonde, me nourrit. Pas besoin de la lire tous les jours. Pas besoin d’aller à la messe tous les dimanches, ni de comprendre tout ce qu’elle dit. C’est comme une plongée en eau profonde : on a un peu peur, on sort de son monde et l’on entend en soi une nouvelle respiration.
II
Je suis catholique et j’ai mal (II)
Je suis catholique et j’ai mal. De cette Église je me sens… exclue. Non, ce n’est pas le mot. Je me sens loin, et j’en souffre. Je ne me suis jamais demandé si elle en souffrait aussi. Cela ne sert à rien de rechercher les causes de cet éloignement : comme dans toute relation, cela vient de moi et cela vient d’elle aussi. Je me sens loin, comme beaucoup d’entre nous, baptisés, souvent éduqués dans la religion chrétienne comme on dit, mais n’allant pas souvent à la messe, ne s’étant pas confessé depuis l’enfance, ayant peur de communier. Je me sens proche de ces gens. Délaissés et délaissant leur vie chrétienne par fatigue, par ennui et le plus souvent parce qu’ils ont été déçus. Je me sens proche de ces gens qui ne se sentent pas vraiment à l’aise avec les sermons, les sacrements, les cérémonies. Je me sens proche de ces gens qui ne comprennent ni les textes, ni les psaumes, ni les chants. Et si parfois une petite lueur ou chaleur les envahit, quand le sermon commence, tout cela se refroidit. Le prêtre, homme intelligent et généreux par ailleurs, brandit des mots, trop de mots. Aucun ne parvient jusqu’à moi. Le prêtre déclame, il a l’air jeune, sympathique, simple, ouvert, un prêtre d’après Vatican II. Mais il nous parle comme si nous étions tous croyants, fidèles, heureux, mariés, avec au minimum quatre enfants. Le prêtre parle à ceux qu’il côtoie. Il parle aux « gens bien », aux jeunes fiancés, aux petits scouts, aux bons grands-parents. Il parle à ses clients, ses habitués, à ceux qui par habitude ou par amitié oublient de lui demander ce que tout cela signifie. Il parle à ceux qui viennent lui serrer la main à la fin de la cérémonie et lui dire que « c’était très bien ». Je me sens proche des déçus. Le prêtre fait tout ce qu’il peut, je sais bien. Mais il s’est adressé aux autres, pas à eux, pas à moi. Et d’ailleurs, que leur a-t-il dit ? Pas grand-chose. Juste de quoi les maintenir dans un confort spirituel qui fait qu’ils pourront revenir la semaine d’après. La messe est-elle un rituel ou l’événement de ma vie ? Je me sens proche des déçus ; ils ne se sentent pas à la hauteur, et en même temps ils trouvent que ça vole assez bas. Ils perçoivent que quelque chose d’absolu se cache dans l’Église, dans les textes, entre les lignes, entre les silences, entre les êtres. Ils aiment l’encens. Mais ce « quelque chose d’absolu » leur est interdit. Ils ne savent pas comment le chercher. Ils « assistent » à une cérémonie derrière une vitre, comme s’ils n’étaient pas vraiment invités. Pourtant ils perçoivent que quelque chose se cache, qui ne sera pas dit. Sinon ils ne seraient pas déçus. Ils sentent bien que sous cette
mise aupas de l’amour, sous cette mise en ordre de la tendresse de Dieu, se cache une merveille, une folie. Ils restent dans l’attente. Ils perçoivent sous le plâtre de l’institution les couleurs de la rosace dont parle Péguy. La rosace est vivace, elle déborde de couleurs, c’est la vie. La rosace est lumineuse, elle laisse passer la lumière, celle d’un mouvement. Celui du peuple en marche, pas du peuple acquis. Ils énoncent par leur incompréhension, leur distance, leur déception, une expérience profonde : oui, tu es un Dieu qui se cache et tu te caches dans l’Église, dans les textes, dans les sacrements. Oui, cela n’est pas facile de croire, d’espérer, d’aimer. Où es-tu ? Dès que je crois te tenir, tu t’échappes. « Vraiment, tu es le Dieu caché. » Et moi je croyais naïvement que dans l’Église, au cœur de l’institution, tu pouvais facilement te révéler ! Dans l’Église, Dieu se cache, il reste discret. Les autres parlent pour lui, à sa place, comme il en a toujours été. Les autres bâtissent des temples, des théories, des systèmes de culpabilité, ils se protègent comme ils peuvent du mystère et de sa folie, ils font de Dieu leur pensionnaire, à la fois protégé et prisonnier, ils contrôlent ses horaires, ses droits de visite, ses amis. Oui, tu es un Dieu caché, et moi j’aimerais que tu te dises, que tu te révèles lumineusement dans « ton » Église. Dans l’Église tu te caches, comme dans les plis d’une chasuble, la doublure d’un brocart. On peut toujours refuser le vêtement, le trouver trop large, trop doré, trop voyant. Dans l’Église tu te caches, tu te révèles aussi, là où ça s’effiloche, au coin d’un psaume, d’un sourire, d’un mot hésitant, d’une pierre rejetée. Je me sens proche des déçus, des éloignés. Lorsqu’il leur arrive d’assister à un mariage, une communion, un enterrement, ils préfèrent se mettre aux derniers rangs, surtout ne pas se faire remarquer, rester près de la porte, comme les mauvais élèves. On ne sait jamais. Pour peu qu’on ait envie de partir plus tôt, pour peu que l’on se sente un peu de trop, décalé. À qui s’adressent les prêtres ? Ce sont des hommes généreux, ils la connaissent, la vie. Ils savent bien que ces visages fatigués, désarmés, désabusés, qui se rendent encore à l’église et qui « écoutent » leurs sermons ressemblent à tous ces gens que croisait Jésus-Christ : des pauvres. Mieux habillés sans doute. Des pauvres. Mieux dissimulés sans doute. Des pauvres qui ne voient pas qu’ils sont pauvres sans doute. Mais des pauvres quand même, des vrais. Des qui ne savent pas qui ils aiment, des qui ne savent pas vraiment ce qu’il faut faire ni comment vivre, des qui croient. Qu’est-ce qui sépare ceux qui vont à l’église de ceux qui n’y vont pas ? Rien. Je suis catholique et j’ai mal. Je suis en France. À Paris. La France qui n’est plus la fille aînée de l’Église mais plutôt la petite dernière, l’enfant gâtée. Elle a encore quelques prêtres et quelques églises, la chanceuse, mais ça sent le vide, la fin d’un monde, le passage à autre chose. Pourquoi faire comme si rien ne se passait ? Pourquoi continuer de nous parler de « la grande miséricorde », du Dieu tout-puissant descendu sur terre pour trouver la mort et la mort sur une croix, et encore et encore… Pourquoi prendre ce ton si assuré et brûler autant d’encens, ne voient-ils pas que la barque prend l’eau de toutes parts,
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