Je suis mort un mardi

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Il y a un mardi toutes les semaines, ce qui en fait un bon nombre à l'actif de chacun, néanmoins, pour Vincent, ils ont gravé sa mémoire. Retirés à leurs parents par les services sociaux, écrasés par madame X, "famille d'accueil" qui le tyrannisait lui et ses frères et soeurs, la fratrie a grandi dans le discrédit de ses racines familiales.
Publié le : samedi 1 octobre 2011
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EAN13 : 9782296469730
Nombre de pages : 272
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JE SUIS MORT UN MARDI

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56472-5
EAN : 9782296564725

Vincent Jeantet

JE SUIS MORT UN MARDI

L’Harmattan

AVANT-PROPOS

Enfants placés, une blessure pour la vie

Dans un documentaire inédit, Marie Mitterrand
etJeanBaptisteMartin donnent la parole à des enfants séparés de
leurs parents pour négligences ou maltraitance

Une jeune femme évoque à mi-mot son enfance: ses parents
alcooliques, les scènes de violence indicibles qu’elle a subies, sa
tentative de suicide à l’adolescence, le « placement » qui a suivi et
qu’elle a elle-même demandé. Mais elle taira le pire : «Ce qui est
le plus terrible, dit-elle, c’est les mots, car jusqu’au bout ils vous
hantent »Ce témoignage de Séverine scandeEnfances et danger,
un documentaire inédit consacré aux enfants placés (1) et en donne
le ton : dur et grave.
Comme Séverine, 70 000 enfants sont chaque année, enFrance,
séparés de leurs parents, le plus souvent pour maltraitance ou
négligences lourdes.Ces séparationspeuvent être provisoires ou
durer toute leur enfance. Ils peuvent être placés dans des
pouponnières, des maisons d’accueil, des villages d’enfants ou
d’autres familles, continuer à voir régulièrement leurs parents ou
ne plus les voir du tout. Que deviennent ces enfants ?Arrive-t-on à
les réparer? Seront-ils capables à leur tour de devenir parents et
d’aimer sereinement leurs enfants ?
C’est à ces questions délicates que Marie Mitterrand et
JeanBaptiste Martin vont tenter de répondre, à travers des témoignages
d’enfants, d’adultes anciennement placés et de commentaires de
spécialistes.
Sans apporter de réponse définitive, car il n’y en a pas ; on oscille
en permanence entre deux maux dont on ne sait lequel est le
moindre : ces enfants sont en danger avec leurs parents, mais les en
séparer est toujours un traumatisme. Quelles que soient les
violences qu’ils ont subies, beaucoup entretiennent le rêve secret
de retourner un jour vivre chez eux.Et continuent à aimer ceux qui
les ont fait souffrir : « oui j’aime toujours maman ; mais la femme
ne me manque pas : elle m’a dit des choses si dures, n’a pas su me
protéger, m’a mis dans une grande souffrance que je porterai toute
ma vie ».

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Sur le devenir de ces enfants et les alternatives qu’on leur offre,
aucune enquête n’a vraiment été faite. Mais le bilan au bout du
compte semble bien négatif.Echec scolaire, déficience
intellectuelle, maladie psychique, délinquance: ces enfants
meurtris ont subi des traumatismes si lourds qu’ils en resteront
marqués à vie. «Les résultats ne sont jamais évalués car ils sont
mauvais »,conclut le pédopsychiatre MauriceBerger, en ne
donnant qu’un seul chiffre : 65% des adultes soignés pour maladie
psychique chronique dans les hôpitaux psychiatriques sont passés
par des dispositifs de protection de l’enfance. Une conclusion bien
pessimiste qui a le mérite d’alerter l’opinion sur ces enfants qui
restent encore aujourd’hui « en danger ».

Christine Legrand

(1) Mercredi à 20h50 sur KTO.Ce documentaire constitue le point
d’orgue d’une semaine thématique que KTO consacre à l’enfance
du 9 au 15 juin.

C’est à la suite de la lecture de cet article, paru dansLe Figaroen
juin 2007 et queCécile m’avait gentiment découpé, que j’ai décidé
d’écrire ce livre auquel je pensais depuis longtemps.

Ce livre, je le dédie à mes parents et à mes frère et sœurs.

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1.La visite

Ce mardi j’y suis retourné.Ce n’était pas bien loin de chez moi,
une soixantaine de kilomètres à peine, mais c’était sur une route
que j’évitais.Ce mardi donc, en ce début d’après-midi d’été, ma
voiture m’y avait envoyé, elle m’avait conduit jusque chez elle. Je
me demandais si ce n’était pas un signe, si ce n’était pas enfin le
bon moment.Depuis plusieurs mois déjà, j’avais envie de savoir si
elle était encore vivante. Je n’osais pas lui téléphoner, j’avais peur
d’entendre ou de ne pas entendre sa voix. La voulais-je morte ou
encore bien vivante? Je ne savais pas vraiment. Je me disais que
dans les deux cas, je serais finalement soulagé. Je savais pourtant
que je serais triste si je la voyais et si je lui parlais, mais je savais
aussi que je serais triste si elle était morte et que je ne la voyais
pas, que je ne la voyais plus, plus jamais.

J’avais beaucoup rêvé d’elle ces derniers temps, je ne comprenais
pas pourquoi elle occupait à ce point mon subconscient.Achacun
de mes réveils elle était là. Je la voyais, pas distinctement, mais
c’était elle, ça ne pouvait être qu’elle. Je lui parlais, elle me
répondait. Parfois elle était triste, elle avait peur, elle me demandait
de l’aide, parfois c’était moi qui l’appelais au secours. Jamais nous
ne nous rencontrions dans le calme et jamais je ne parvenais à la
rassurer, elle ne m’apaisait jamais non plus.

Elle m’avait pourtant quitté depuis longtemps, elle n’était plus là
depuis longtemps, j’étais passé à autre chose et je ne m’en portais
pas plus mal.
Pourquoi était-elle réapparue, pourquoi m’habitait-elle de
nouveau etpourquoi était-elle restée en moi, en sommeil, toutes
ces années ?
M’avait-elle un jour inoculé quelque chose, un poison, une sorte de
sérum, un fluide magique programmé pour me faire revenir à elle
un mardi d’été au bout de vingt ans?C’était peut-être elle qui
m’appelait aujourd’hui, c’était peut-être elle qui actionnait les
pédales, dirigeait le volant, m’avait fait ralentir, appuyer sur le
frein devant sa maison et couper le contact.

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Alors que je sortais de la voiture et que je regardais autour de moi,
je me demandais ce que je faisais là.Elle n’était pourtant rien pour
moi.Elle n’était ni ma mère, ni ma sœur, ni ma femme, ni ma
maîtresse, ni même mon amie.

Debout dans la rue, me faisant un rempart de la portière de la
voiture restée ouverte et que je n’ose pas rabattre, je ne me sens pas
très bien. J’ai mal au ventre, mon cœur bat plus rapidement, j’ai
chaud, des gouttes de transpiration glissent sur mes tempes. Je
sursaute au moindre bruit, je ne veux pas qu’on me voie. Une
voiture passe et frôle la mienne, je me raidis, je détourne la tête. Je
lève enfin les yeux sur la maison, elle est toujours là, elle est
toujours aussi quelconque et si semblable aux maisons voisines.
Elle a vieilli, on voit qu’elle n’est plus vraiment entretenue, elle me
paraît plus petite et plus ramassée qu’avant. Je m’avance vers elle,
je laisse la portière ouverte, peut-être dans le cas où j’aurais à partir
rapidement. Je m’approche du portail noir en fer forgé. Il n’est plus
très noir, la peinture est écaillée. Il est si petit, il m’arrive à la taille,
j’aurais pu entrer sans même l’ouvrir.Dire qu’à une époque il me
semblait si haut, si infranchissable. La haie qui l’encadre, au
contraire, est très haute, les lauriers ont bien poussé.

Sur l’une des colonnes en fausse pierre qui soutiennent ce portail,
une boîte aux lettres métallique indiquant, « Madame X», fait
saillie.Elle est donc encore vivante. Je constate que sur la
deuxième colonne, un autre nom figure sur une autre boîte aux
lettres.Elle doit louer le rez-de-chaussée, elle nous a donc
remplacés. Je reste figé quelques instants.Je me mets sur le côté,
de sorte que les lauriers me dissimulent un peu, j’observe les
fenêtres de l’étage. Les volets marron sont mi-clos, rien ne bouge.
Rien ne semble bouger non plus en bas, les volets sont fermés.
J’hésite, j’actionne la poignée du portail, il n’est pas fermé à clé. Je
vérifie une fois encore que tout est calme, je referme la portière de
la voiture, je pousse le portail, j’entre, je referme le portail. Je
m’avance rapidement pour me mettre à l’abri des regards sous le
balcon. Il n’y a plus grand-chose dans le jardin. Les haies qui
encadraient l’allée carrelée ont disparu, la plupart des arbres ont été
coupés, il n’y a plus de plantes et de fleurs. Une sorte de pelouse

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un peu jaunie, mais qui semble avoir été tondue récemment, a
remplacé la végétation d’avant.

Une autre voiture passe dans la rue, je me fige à nouveau, je reste
aux aguets. Le bruit du moteur s’est éloigné, je décide de
poursuivre mon exploration. Mon cœur bat toujours la chamade et
je transpire de plus en plus. Je contourne la maison, je retrouve le
jardin à l’arrière. Lui aussi me paraît beaucoup plus petit qu’avant.
Il est presque à l’abandon ; presque plus d’arbres, plus de potager,
juste la même pelouse un peu jaunie et tondue depuis peu. Je
m’avance vers la balançoire, ou plutôt ce qu’il en reste. L’une des
cordes est cassée, l’assise traîne en partie sur le sol de ciment.
J’attrape la corde restée en place, je la touche, je la tire, je la
relâche. Je retourne vers la maison, pousse la poignée de la porte
du garage, elle est fermée à clé. Je m’assois sur le rebord de la
fenêtre tout près de cette porte, je balaye le jardin du regard; que
cet endroit est triste. Je me demande encore ce que je fais ici et si je
vais avoir le courage de sonner, de monter et de la voir, lui parler.
J’appuie mon dos contre le volet fermé de cette pièce qui fut un
jour ma chambre, je ferme les yeux et je reprends ma respiration.

Je me lève et me dirige vers la porte d’entrée, encadrée elle aussi
de ses deux colonnes de fausse pierre. Je reconnais accrochée sur le
mur la cigale en céramique, sa couleur est bien délavée. Je scrute la
sonnette. Son nom y figure ainsi que celui de son mari, mort il y a
plusieurs années. Je m’apprête à sonner, je m’immobilise un
instant. Je l’imagine là-haut, sur son fauteuil près de la fenêtre,
seule, regardant peut-être la télé, ou bien allongée sur son lit, calée
dans des oreillers, feuilletant sonTélé7 jours. Ça y est, mon doigt
est posé sur le bouton de la sonnette. Je n’arrive pas à le presser.
Que va-t-il se passer si je sonne, si je monte, si je la vois, si je lui
parle ?De quoi ai-je peur? Pourquoi mon cœur bat-il de plus en
plus fort? Qu’ai-je à lui dire? Que pourrait-elle me dire?
Pourquoi suis-je venu ?Et si je repartais ?
Je suis reparti.

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2.Madame X : la rencontre

Il était 16 heures précises ce mardi de l’été 1974,ilfaisait chaud et
les deux petits que mademoiselle Setbon tenait par la main ne
semblaient pas comprendre ce qui se passait. Tous trois, postés
devant un portail noir en fer forgé, attendaient.
Sur le pas de la porte marron qui venait de s’ouvrir, Madame X,
une très grosse dame à la permanente blond vénitien, apparut.Elle
avança lourdement vers le portail tout en prononçant d’une voix
forte un bonjour qui se voulait enjoué.Dès qu’elle l’eut ouvert, elle
gratifia mademoiselle Setbon d’un large sourire agrémenté de
plusieurs dents en or.Atravers d’épaisses lunettes marron, elle jeta
un bref regard vers les deux enfants et invita tout le monde à entrer.

Elle était vêtue d’une blouse à fleurs sans manches.Elle avait
chaud, des auréoles de transpiration étaient visibles sous ses
aisselles. Ses bras nus étaient énormes, gras, flasques et sillonnés
par une multitude de creux et de bosses. Ils semblaient ne pas
pouvoir se positionner à la verticale, comme s’ilsétaient expulsés
hors de son corps par les seins gigantesques contre lesquels ils
butaient. Les boutons de la blouse paraissaient prêts à exploser tant
ils étaient martyrisés par un ventre particulièrement proéminent.
Cette blouse qui, portée par une toute autre personne, dissimulerait
les genoux, portée par Madame X, se révélait extrêmement courte.
La longueur de ladite blouse, dont le tissu en polyester bariolé était
en grande partie employé pour couvrir le ventre, s’en trouvait
proportionnellement diminuée. Ses jambes difformes ainsi
découvertes laissaient apparaître de larges varices qui les
parcouraient de part en part, tandis que ses genoux étaient rendus
invisibles par les replis formés par la graisse.Au bout de ces
jambes, des sandales à la semelle de bois compressaient
d’impressionnants orteils boursouflés.

Madame X devait avoir une cinquantaine d’années.

Les trois arrivants la suivirent et parcoururent derrière elle une
allée carrelée. Ilsprogressaient lentement tant leur hôtesse avait du
mal à se mouvoir.De part et d’autre de cette allée, ils eurent tout le

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loisir d’admirer un jardin extrêmement bien entretenu;
platesbandes de fleurs, gazon bien vert, arbres et haies taillés au cordeau.

Arrivés sous un porche encadré de deux colonnes de fausse pierre
dont les joints étaient recouverts de peinture noire, ils passèrent la
porte marron d’où avait surgi leur hôtesse, à sa droite, une grosse
cigale en céramique orange fixée sur le crépi du mur luisait dans
les reflets du soleil. Ils pénétrèrent alors dans un vestibule sombre
et frais.Aussitôt entrés, Madame X, avec un empressement
particulièrement marqué, proposa un rafraîchissement à
mademoiselle Setbon.Celle-ci refusa, déclarant qu’elle devait
partir, qu’elle avait encore un rendez-vous, mais qu’elle repasserait
dans une semaine. Madame X raccompagna la visiteuse jusqu’au
portail noir en fer forgé et, lui serrant la main, elle lui assura que
tout se passerait bien.Dès que la4L blanche eutdémarré, elle
referma le portail et entreprit péniblement le chemin du retour sur
l’allée carrelée.

Dans le vestibule sombre et frais, les deux petits, assis sur la
première marche de l’escalier menant à l’étage, savouraient avec
délice la sensation de fraîcheur accentuée par le carrelage froid sur
leurs jambes nues.
Madame X de retour referma la porte et tourna le verrou dans un
geste brusque. L’espace d’un instant, tous les trois se retrouvèrent
dans le noir. Il faisait vraiment tout noir dans ce vestibule sombre
et frais. Les deux petits, en compagnie de cette grosse dame blonde
inconnue, avaient envie de pleurer.

Ils sentirent toutefois qu’il ne fallait pas.

Elle alluma très vite la lumière, fit signe aux petits de se lever et les
conduisit jusque dans une pièce où les attendaient d’autres enfants ;
trois filles sagement assises sur un canapé en velours marron et un
garçon dans un coin de la pièce, debout près d’une chaise.
S’adressant à l’une des filles elle dit sèchement :
- Sabine, occupe-toi d’eux, je crois qu’il y en a un qui a chié.
L’une des petites filles réagit à l’ordre ainsi donné et se leva, elle
prit les deux petits par la main. Madame X quitta la pièce et monta
lourdement à l’étage.

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Sabine, jolie petite fille brune de huit ans aux yeux noirs pétillant
d’intelligence, se trouvait être l’une des sœurs aînées des deux
petits, des faux jumeaux de trois ans; une fille,Danielle et un
garçon, Vincent.Elle relâcha la main du garçon et entraîna
Danielle jusqu’à la salle de bains.
Vincent, pendant ce temps, se planta devantBéatrice, son autre
sœur, gentiment demeurée sur le canapé.Elle avait 5 ans, des
cheveux et des yeux carotte. Son visage ainsi que ses jambes nues
étaient couverts de grosses taches de rousseur, qui intriguaient le
petit garçon. Il l’examina attentivement pendant quelques instants
avant de décider de grimper et de s’installer à ses côtés.Béatrice
s’empara maladroitement de lui et le posa sur ses genoux.

Ainsi installé à son poste d’observation, il porta son attention sur le
garçon, lequel s’était à présent assis sur la chaise, recroquevillé sur
lui-même. Laurent était l’aîné de la fratrie, adolescent de treize ans,
tout aussi rouquin queBéatrice. Sentant peut-être le regard du petit
posé sur lui, il redressa la tête, le regarda à son tour, furtivement,
puis se leva dans un mouvement lent.Au même moment, Martine,
leur sœur de dix ans, assise à l’autre bout du canapé, brune, maigre,
aux yeux rieurs et vides à la fois, se mit subitement à se balancer
frénétiquement de l’avant vers l’arrière en fredonnant une chanson
incompréhensible. Vincent la regarda incrédule et, un peu effrayé,
il se pelotonna dans les bras deBéatrice.Cette dernière demanda à
Martine doucement, puis plus vivement de cesser, elle n’en n’avait
cure, elle continuait de plus belle. Le petit l’observa encore
quelques instants, puis rassuré parBéatrice qui tout en lui caressant
l’arrière du crâne lui disait que ce n’était rien, qu’il n’avait pas à
avoir peur, il détourna la tête et se mit à suivre Laurent du regard.
Celui-ci venait de quitter la pièce.

Vincent, ayant trop chaud sur les genoux de sa sœur, s’extirpa de
ses bras et descendit du canapé, il se dirigea vers la porte, il
cherchait à rejoindre Laurent qu’il avait vu s’éloigner dans le
couloir.Béatrice ne le retint pas. Il s’avança précautionneusement
dans ce couloir sombre et se dirigea vers le rideau de lanières en
plastique multicolore derrière lequel il avait vu disparaître son
frère. Il écarta prudemment quelques lanières et découvrit un
garage sombre et frais, au fond duquel une porte marron qui

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donnait sur lejardinétait ouverte.Il seprécipitavers lalumière,
escaladalamarchequi leséparaitdel’extérieuret setrouvatoutà
coupassailli par la chaleur pesantequi régnait dehors. Il chercha
Laurent du regard, il ne le vit nulle part. Il s’aventura alors sur la
dalle de ciment.Au fond du jardin, il aperçut une balançoire, il
hésita mais décida de ne pas y aller. Il semblait chercher autre
chose. Il avança vers la gauche et se retrouva nez à nez avec une
haie grillagée. Il alla vers la droite, tourna au coin de la maison et
reconnut le porche d’entrée encadré de ses deux colonnes de fausse
pierre jointées de noir. Là, il s’assit par terre et regarda devant,
derrière, à droite, à gauche, personne n’était en vue.

Bientôt il se leva. Il marchait maladroitement. Il finit par rejoindre
le portail noir en fer forgé. Il se hissa sur la pointe des pieds pour
attraper la poignée, elle résista. Il tenta de nouveau et réussit à la
faire basculer, la porte ne s’ouvrit pas, elle était fermée à clé.Déçu,
il plaqua son corps contre le portail, attrapa les barreaux entre ses
mains, colla son visage sur le métal chaud et observa attentivement
la rue.Après quelques minutes dans cette position sans que rien
n’ait bougé dans les alentours, il se retourna et examina la grande
maison qui s’élevait face à lui.Elle avait des murs au crépi beige,
des fenêtres aux volets marron, un balcon noir en fer forgé aux
formes arrondies, soutenu par deux autres colonnes de fausse
pierre, rayées elles aussi de peinture noire. Sous ce balcon, il
reconnut la porte-fenêtre de l’unique pièce qu’il avait vue
jusquelà. Il hésita un moment et finit par retourner vers le porche
d’entrée. Parvenu devant la porte, il baissa gauchement son short
jaune, s’accroupit et fit caca.Ce besoin assouvi, il se rhabilla et
retourna rejoindre les autres.

Apeine était-il de nouveau assis sur le canapé en velours marron
qu’il entendit le bruit de plus en plus assourdissant d’un moteur de
voiture. Il se leva précipitamment, pensant que mademoiselle
Setbon était revenue les chercher, et se dirigea vers la
portefenêtre. Sabine le retint par le bras. Les portes du garage
s’ouvrirent bruyamment et la maison sembla engloutir le bruit du
moteur qui tout à coup s’arrêta. Sitôt s’était-il tu, que déjà les pas
pesants de Madame X se faisaient entendre dans l’escalier. Ils
furent bientôt de plus en plus proches.Celle-ci apparut dans

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l’encadrement de la porte et demanda à Sabine si elle avait changé
le petit.
- Oui, répondit simplement Sabine.
La porte de communication du garage s’ouvrit alors et un petit
monsieur aux cheveux gris, au teint cireux, à l’air las et triste
apparut devant le rideau multicolore.
Madame X l’apostropha :
- Ça y est ils sont arrivés !
Monsieur X, qui rentrait du travail, puisqu’il s’agissait de
monsieur. X, le mari de Madame X, s’avança dans le couloir, jeta
un rapide coup d’œil aux petits et dit simplement :
-Bon.
Il monta à l’étage.

Madame X s’adressant à Martine lui intima l’ordre de la suivre
pour arroser le jardin, elle s’exécuta.
Les autres restèrent seuls à l’intérieur, ils ne parlaient pas.
Apeine quelques instants se furent-ils écoulés que Madame X dans
un énorme fracas réapparut furieuse au bout du couloir. S’adressant
au petit Vincent elle éructa :
- Tu as chié devant la porte.
Tout le monde dans un même mouvement de tête se mit à
contempler le petit garçon qui ne sut comment réagir.
Avant même qu’il n’ait dit quelque chose, Madame X s’avança,
l’attrapa violemment par le bras et lui donna une gifle.
PointantBéatrice du doigt, elle dit :
- Toi, va nettoyer.
Elle quitta la pièce. Le lourd claquement de ses sabots sur le
carrelage du couloir s’évanouit peu à peu.Elle avait maintenant
disparu derrière le rideau de lanières plastique.Elle était retournée
dans le jardin.

Le petit Vincent, tout secoué, était en pleurs. Il la regardait
s’éloigner en respirant bruyamment.Dès qu’elle ne fut plus visible,
il se posta devant la porte-fenêtre, regardant avec insistance le
portail noir en fer forgé, espérant peut-être que celui-ci allait
s’ouvrir, que mademoiselle Setbon allait réapparaître, qu’elle allait
les ramener chez eux.

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3.Avoir des bébés

Paul n’écoutait même plus Simone lorsqu’elle lui réclamait à hauts
cris de lui faire un enfant. Il ne prenait même plus la peine de lui
rappeler qu’elle en avait déjà eu sept et que grâce à dieu elle avait
aussi fait trois fausses couches.
Simone était ce qu’on appelle une simple d’esprit, Simone était
débile.Elle aimait les bébés.Elle les aimait tellement qu’elle ne se
sentait heureuse que quand elle était enceinte. Plus qu’heureuse,
Simone, particulièrement fertile, se sentait utile lorsqu’elle portait
en elle un enfant, lorsqu’elle sentait que son corps était en train de
produire quelque chose, elle qui n’avait jamais été capable de faire
quoi que ce soit. Presque réduite à l’état d’animal, son instinct lui
dictait de s’accoupler et de procréer.Elle était tellement épanouie
pendant qu’elle était pleine qu’elle ne cherchait qu’à connaître et
connaître encore ces moments de grâce, et comme un animal qui
venait de mettre bas, les enfants une fois nés ne l’intéressaient pas
plus de quelques semaines.

Simone avait trente-sept ans, elle avait encore accouché il y a six
mois.Cette fois, elle en avait eu deux en même temps, elle n’en
n’était pas peu fière.Elle exhibait les jumeaux comme un trophée.
Ils étaient tellement mignons, surtout Vincent. Quel beau bébé
Vincent, il profitait tellement bien et il était si dégourdi !Danielle,
sa sœur,ne grossissait pas beaucoup, elle était si calme qu’elle
l’en oubliait parfois.

E; dix anslle avait tellement rêvé d’avoir un nouveau garçon
qu’elle n’avait eu que des filles.Depuis Laurent, son tout premier
bébé, à chaque accouchement c’était la même chose: une fille et
encore une fille et encore une fille et encore une fille.C’est ainsi
qu’étaient nées successivementFabienne, Martine, Sabine,
Béatrice.Bien sûr elles les avaient aimées, mais ça n’avait duré
que quelques mois pour les premières et à peine quelques semaines
pour les dernières.En effet, Simone n’aimait que les bébés, surtout
les tout petits bébés.Dès que les bébés commençaient à ne plus se
contenter de lait, à babiller, à marcher, elle ne leur trouvait plus
grand intérêt et ne souhaitait qu’une chose ; en faire d’autres.

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Ce jour-là donc, comme très souvent, elle réclamait à Paul un
nouveau bébé. Mais Paul ne semblait plus être d’accord pour une
nouvelle portée.Elle avait déjà dû insister comme jamais pour
qu’il lui fasse Vincent etDanielle, après une deuxième fausse
couche, mais la semaine dernière, elle avait fait une troisième
fausse couche, elle ne voulait pas rester sur cet échec. Les deux
derniers avaient alors un an et demi et Paul, pour avoir la paix, un
soir où elle avait fait une énième crise de nerfs, s’était laissé avoir.
Elle était inquiète depuis quelque temps car Paul, qui refusait de
plus en plus énergiquement malgré ses crises de plus en plus
répétées, menaçait même de la faire opérer.Ah non ; elle ne voulait
pas qu’on lui fasse un nœud, elle voulait encore des bébés, au
moins un dernier, un garçon, encore un, juste un.
-Encore un s’il te plaît, et si tu veux pas, j’irai voir ton frère.
Michel, lui, il est gentil, il me fera bien un bébé, je vais lui
demander.

Vincent, son petit garçon, elle l’aimait.Elle avait même choisi son
prénom depuis dix ans.Dix ans auparavant,Geneviève, la femme
de Michel, qui était enceinte pendant qu’elle, étonnamment, ne
l’était pas, avait accouché d’un petit Vincent.Folle de jalousie, elle
n’avait pas hésité, alors que les jeunes parents étaient à la maison
venus leur présenter le nouveau-né, à harceler Paul.Elle l’avait
couvert de coups et d’insultes pour qu’il lui fasse à elle aussi un
garçon qui s’appellerait Vincent et s’il ne voulait pas, elle
demanderait à Michel de le lui faire, son Vincent.
Son Vincent, elle l’aura enfin dix ans plus tard.

Il faisait tellement chaud ce lundi du mois d’août. Simone était à
terme, elle allait bientôt donner naissance à Vincent.Elle avait
exceptionnellement grossi et avait ressenti des sensations très
différentes lors de cette grossesse.Elle le savait, cette fois était la
bonne, cette fois elle reviendrait à la maison avec un garçon.Ce
matin vers neuf heures, elle avait perdu les eaux.
Sans s’affoler, car elle connaissait la procédure, elle descendit
l’escalier.Comme d’habitude, Paul était au café, et comme
d’habitude il ne viendrait pas avec elle à l’hôpital.Elle tambourina
à la porte des voisins, une fenêtre s’ouvrit, elle hurla et demanda
qu’on l’amène à l’hôpital.

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Il était treizeheures, ellen’étaitallongéesur latable detravail que
depuis uneheureque, déjà,le bébé arrivait.
C’était un garçon, ellelesavait !Elleleserrait tellement fortdans
sesbras quel’infirmière dut lelui retirer très vite depeur qu’elle
nel’étouffe,maisaussi parcequeletravail n’était pas terminé.
Eneffet,une deuxièmetête apparaissaitdéjà.L’infirmièreinforma
Simonequ’il yenavait unautre.
Simone exultait ;deuxbébés,undeuxièmegarçon !
Aussitôt le deuxième bébé déposésur son ventre, Simone constata
qu’il s’agissaitd’unefille.
-Commentest-cepossiblese demanda-t-elle.
Ellerendit le bébé àl’infirmière et lui réclamalepremier.
Lemardi, Paulenfinarrivé àl’hôpital fit la connaissance deses
deuxderniers.Luiaussiétait surpris par laportée et se dit pour lui
même :«Deuxd’uncoup !Avecun, c’estdéjàpas facile, alors
avec deux… »Il pensa également:«Quel gâchis, Simone aporté
deuxbébésen mêmetemps, alors qu’elle aurait pu faire ça endeux
foiset mefoutrelapaix neuf moisdeplus ».
Legarçon,ilétait fort:3 kg400, la petite, elle, elle était vraiment
toute petite : à peine 2kg.
Ilétait très heureux luiaussid’avoirenfin unautregarçon.

Simone etPaul s’étaient rencontrésdurant l’été1959àlafête du
village.Simone avaitalors vingt-sixanset samèrene croyait plus
qu’ellesemarierait un jour.Eneffet, ellen’était pascommetout le
monde.C’était unejeunefemme« unpeudérangée»et pas
vraiment jolie.Sescheveux trèsbrunsetcourtsencadraient un
visage anguleux,rarementéclairépar un sourire.Mélancolique elle
nel’était pas, elle était plutôtabsente, absente delavie, absente de
savie, absentepour tout lemonde.D’unemaigreurextrême, elle
avait un regardsombre et vide,un nez fin,tordu,une bouche de
traversaux lèvres quasiment invisibleset un menton
particulièrement pointu.Elle avait toujours vécudans l’ombre de
safamille.

Fille denotable,son père était l’undes plus gros viticulteursdu
village,présidentdela cave coopérative etadjointau maire.C’était
un homme bourru passant plusdetempsàses multiples
occupations qu’àlamaison.

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Sa mère, Marie-Louise, était une femme simple, dotée d’un fort
caractère. L’instinct maternel, elle ne l’avait pas, ne l’avait jamais
eu et n’en culpabilisait pas.Belle femme, son mari lui avait fait
deux enfants ; ungarçonet unefille,le choixdu prince disait-on.

Depuis toujours son fils,l’aîné, avait uneplaceparticulière àla
maison.Ilétait intelligent,travailleur,tellementdifférentde
Simone.Ilavait faitdesétudesde droit «àlaville»,ilétait
aujourd’hui un jeunejuriste brillantetambitieux.
Quantà Simone, elle, c’étaitautre chose.Timide et maladroite,pas
intelligentepourdeux sous,on semoquaitd’elle au village.Pour
samère ellereprésentait unéchec,unehumiliation,un fardeau,
maiselle enavait pris son partietavait vaillammentdécidé de
l’assumer.Defait, Simone avait passésavie dans l’ombre desa
mère, celle-ci latraitantàvingt-sixanscommelorsqu’elle enavait
dix,nelui laissant jamais rien faireparelle-même, allant même
jusqu’à décider pourelletous les matinsdes vêtements qu’elle
allait porterdans lajournée.
Persuadéequ’ellenetrouverait jamaisàsemarier, elleluiavait fait
apprendrelatechnique du rempaillage deschaises,mais même ça
c’étaitdifficilepourSimone.Ellen’arrivait pasàse concentrer
longtempsetelles’emmêlait toujours les pinceaux,sibien que
Marie-Louise était souvent obligée detout reprendre.Simonene
servaitdonc àrienet neservirait jamaisàrien,tout juste était-elle
bonne à aller lematinchercher lepain,sielleluidonnait l’appoint,
puisqu’ellenesavait pascompteret quelescommerçantsdu
villages’étaient parfois trompésen lui rendant lamonnaie.

Ence14 juillet1959, Simonemarchaitdans larue comme àson
habitude derrière Marie-Louise.Aujourd’huic’était lafête
nationale,quiannonçait le débutdelafêtevotive, aucoursde
laquellependant trois jours sesuccéderaientconcoursdepétanque,
coursesdevachettes,lotos, défilésdemusiciensetbals.Elle était
habillée avecplusdesoin qu’àl’accoutumée; samère, elle, était
magnifique dans satenuenoire deveuve digne.
Simone avait perdu son pèrequelques moisauparavant.

Sur laplace,qui faisait face àtous lescommerces quelevillage
comptait: deuxbars, deuxboulangeries,une épicerie et une

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boutique de vêtements, on avait dressé une estrade sur laquelle une
Peña,groupe demusiciens locaux, étaiten traindeprendreplace.
Simone et samères’installèrentàl’une des tables métalliques
vertes quelepatronduBardesAmisavaitdisposéesdepartet
d’autre de cette estrade.Très viterejointes par la cousine
Marguerite et lavoisine Marthe, ellescommencèrent une
discussionàtrois, dont, comme d’habitude, Simone étaitexclue.
Legroupe commença àjouer.Laplacefut subitement noire de
monde.Lesconversations s’animèrent,lesesprits s’échauffaient,
lesenfantschahutaientet lepastiscoulaitàflots.

Simone,sagementattablée devant samenthe àl’eau, écoutait sans
vraimentécouter samère et sesamies seraconter lesdernières
nouvellesdu villagequand, commesouventdans leurs
conversations,lesujetdesonéternelcélibat futabordé.
Asonâge, ellenetrouverajamais personne disait l’une,quand
l’autre ajoutait quetous les garsdu villagela connaissaientet que
personne, évidemment,nes’était porté candidat.
Simone écoutait parlerd’elle ences termes peu flatteurset ne
réagissait pas.Elle avait l’habitude de cesconversations tenuesen
saprésence,la concernantau premierchef,mais pour lesquelles
ellen’était jamais sollicitée.

Simonesavait qu’ellen’avait pas son motà dire, ellesavait qu’elle
n’existait pas vraiment.

Aprèsavoirapplaudidistraitement les musiciens venantde
terminer un morceauendiablésur lequeldes groupesde danseurs
s’étaient formés,la conversationentreles trois femmesavait repris.
EtMarguerite de déclarer:
-Mêmeunestranger,nevoudrait pasd’elle, çasevoit trop !

Il fautdirequ’ence débutdesannées soixante encore, dansces
villageséloignésdeplusdetrentekilomètresdelavillelaplus
proche,on semariaitentresoi.Il n’était pas questiond’aller
chercher un garsailleurs.Il fallait queles terres netombent pas
entreles mainsdequelqu’un qu’on n’avait pasconnuenculottes
courtes.Tout juste acceptait-on,si l’unionétait vraiment
« intéressante»,un mariage avecun gars ou unefille du village

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voisin. Dans ce contexte, tout le monde au village était par
conséquent plus ou moins parentà desdegrésdivers.
Marguerite ajouta, en faisant les questionset les réponseset
commesiellen’en n’avait pasencore assezdit:
-Heureusementen toutcas queson frère,lui,ilest marié.Quelâge
au fait ilaton petit-fils ?Deuxansetdemi, c’estça?
Et sansattendrelaréponse ellepoursuivit:
-Ah ton fils,lui ilaréussi,ilaouvert sonétude àlaville et ilala
grandemaisonet la bellevoiture à cequ’on m’a dit ;et safemme,
jel’ai vuesamedidernier sortirde chez toi,qu’elle est jolie et puis
élégante avec ça!

Simone,quiavaitentendu maintes foiscetype deréflexion, avait
décroché et observait l’undes musiciensdepuis quelques minutes.
Ellenel’avait jamais vu,il n’était pasdu village contrairementaux
autres.

Ilétaitbrunet ilavaitdel’allure.

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4. Simoneet Paul

Les musiciens avaient tout juste cessé de jouer que, déjà, la sono
enchaînaitavecunairdemusette,lequelavaiteu le dondefaire
sourire Simone.Etait-ce cetairdemusettequi lafaisait sourire,ou
bienétaient-celes musiciens qui venaientdes’installeràlatable
situéejuste à côté delaleur ?Nul n’aurait su le dire.
Tout prèsd’elle,lescinqamis vidaient leur premier verre depastis
et s’apprêtaientàsefaireservir unesecondetournée,touten
remerciant joyeusement les gens venus les féliciter,leur proposant
déjà deleur offrir un troisièmeverre.
Un nouvelairdemusiquevenaitde débuter,les jeunes gens n’y
tenant plusavaient pris leurcourage à deux mainset invitaientà
danser les rares jeunes fillesdu village encore assises.

Personne, bien sûr,nevint inviterSimone.

Alatablevoisine,les musiciens, déjàpassablementéméchés,
discutaientbruyamment.Paul,lapiècerapportée,venuau piedlevé
remplacerGérard, alité aujourd’huicar ilétait tombéhierdeson
échafaudage,n’était pasen reste.C’était lapremièrefois qu’il
mettait les piedsdanscetendroit.Depuis laville,ilavait pris
l’autobus jusqu’au village.Il n’aimait pas prendreletrainetavait
préféréfairelevoyage encar. Ça avaitétéinterminable, d’autant
qu’ilavait fait trèschaud aujourd’hui.SonamiBernardluiavait
promis unboncachet pour sejoindre à euxcesoiret unbon
cachet,ilenavaitbienbesoinencemoment.

Paulavait trente ans,il vivaitdepetitsboulotset n’avait jamais
réussià en garder un plusdequelques semaines.Depuis qu’ilavait
terminéson servicemilitaire enAlgérie et qu’ilétait revenuau
pays,ilavaitdécidé desefixerdans lavilleoù ilétait né,mais où
il n’avait jamais vécuet où il ne connaissait personne.Il n’avait
aujourd’hui pasdetravail,pasd’argentet pasdefamillesur
laquelle compter.Ilétaitbienallé à Nice àlafindu printemps voir
samèrequi s’était remariée et y vivaitaujourd’hui, espérant
qu’ellel’hébergeraitet lenourrirait quelquetemps.Celle-ci l’avait
misdehorsaprès seulement unesemaine, au prétextequ’ilavait
trente ans, et qu’ilétait temps qu’ilcommence às’assumeretàse

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mettre du plomb dans la cervelle. Nulle aide non plus à espérer de
Marcel, son frère aîné, parti vivre en Guadeloupe, et il n’avait
aucune idée de l’endroit où pouvait bien se trouver en ce moment
son frère cadet Michel.Ilétaitdoncretourné àlavilleoù il louaità
lasemaineune chambreprèsdelagrand-place et où ilexécutait
de-cide-là des travauxdemaçonnerie, deplomberie, d’électricité.

Aujourd’hui,ilétait heureux,il savait qu’ilallait passer quelques
joursdanscevillage chez soncopainBernard et qu’ilallait jouer
aveclegroupetrois joursdurant.
Paulaimait lamusique,iladorait pousser la chansonnette.Ilavait
d’ailleurs une bellevoix.Ilchantait,luidisait-on, comme Tino
Rossi, dont il reprenait souvent les succèsaucoursdeses
nombreuseset interminables soiréesarroséesaveclescopains qu’il
n’avait pas tardé àsefaire dans lequartier.Ces soirées, elles
l’empêchaient régulièrementdeseleveràl’heure etdeserendre à
son travaildu moment,lematinde bonneheure.

Paulavaitététrès marquépar lamortdeson pèrequelquesannées
plus tôt.Celui-ci l’avait quittésansbruitdans un trainalors qu’ils
allaient tous lesdeux retrouver lereste delafamille.C’étaitbien
avant son servicemilitaire.En retard,ilsavaientdûcourir sur le
quaidelagarepourattraper letrainetavaient fini pardénicher
deux sièges libresdans uncompartiment.Ils voyageaientcôte à
côte,son père,fatiguépar l’effortdela course,s’était rapidement
endormi.Il neseréveillajamais.Ilavait quarante-neufans, c’était
jeunepour mourir.Paul, depuis lors,neprenait jamais letrain sans
seremémorercetépisode douloureux.

Ilenavait retiréunepeur secrète demourir
luiaussiàquaranteneufans.

Pour l’instant, Paulavait trente ansetencorepleind’annéesà
vivre,mais qu’allait-il fairejustementde cesannées qu’ilavaità
vivre?

Cematin,ilavait malàlatête,lasoirées’était terminéetard,ils
avaient repris leurs instrumentsaprès lefeud’artifice,ilsavaient
encorejouéplusd’uneheure etdemie etavaient terminélasoirée

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auBardesAmis jusqu’à cequeBernardleforce àlesuivre.Ils
étaientallés se coucheràquatreheuresdu matin.Paulavait titubé
tout lelongducheminet s’étaitécroulésur le canapéqui luiétait
dévolu.Lamaisonétait vide àson réveil,ilétait plusdeonze
heures.Dehors lesoleilétait voilé,ilespérait qu’il n’allait pas
pleuvoiret qu’ilsallaient jouercommeprévucesoir.Amidi, au
BardesAmis où il retrouvaBernardqui revenaitdesonchantier,il
commanda en mêmetemps uncafé et un pastis.Ilavalale café en
unegorgée etattaquason premier verre delajournée avecsonami,
àlasanté du soleil quiétait réapparu.

Paulaimaitcette ambiance,ilaimaitcevillage,ilaimaitBernard,il
seprenaitàimaginer qu’il vivait luiaussi iciet qu’il yavait unevie
respectable.
C’était unbel homme aucharmelatin.Il n’avait pourtant jusque-là
jamaiseud’aventure amoureusesérieuse,occupéqu’ilétaità
chanter,fairelafête avecsescopainset trouverdes petitsboulots
pour subsister jusqu’àlasemainesuivante.Ilavaitenvie
aujourd’huideposer ses valises quelquepart, devivreunevieplus
stable.

Lesoir,installée àlamêmetablequelaveille, devant lamême
menthe àl’eau, Simone écoutait sans toutentendrela conversation
desamère etdesesamies, conversationàlaquelle ellen’était,
comme àl’accoutumée,pas invitée àparticiper.
Simonesavait qu’ellen’avait pas son motà dire, ellesavait qu’elle
n’existait pas vraiment.
Pourtantcesoir,pour unefois, Simoneserait lareine delafête.
Commelaveille,l’orchestregrimpesur l’estradesous les vivatset
entameun morceau trèsenlevé.Commelaveille,lescouples
dansent sur laplace etcommelaveillel’ambiances’échauffe
rapidement.

CesoirPaulest moinsconcentré.Uneidéevientdegermerdans sa
tête :s’il setrouvait unegentillejeunefille danscevillage et si,
pourquoi pas,il semariaitavec elle,il seraitalors icichez luiet il
pourraitcommenceràmener laviestablequidepuis quelques
heures lui faisaitdeplusen plusenvie.

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Après uneheure àjouer sous lesoleilencore chaud,les musiciens
décidentdefaireunepause et s’installent,verresdéjà en main, à
unetablesous unarbre,touten remerciant les villageois venus les
encourager.

Paul, assisà côté deBernard,luidemandesoudain sur letondela
plaisanteries’il reste encorequelques jeunes fillesàmarierau
village,rajoutant l’airderien qu’il severraitbien vivreici.
Bernard,sans lever latête,répondqu’il ya bien la Jacqueline,mais
ila entendudirequ’ellefréquentait un garsde Montrarguesdepuis
le débutdel’été.Il rajoutequ’ellemise àpart,il nevoit pas.Alors
Paul,toutenbaissant letoneten pointant plus ou moins
discrètementdudoigt latable de Simone, demandequiestcette
jeunefemmequ’ilavaitdéjàvuelaveille,seule avec ces vieilles
dames.
Bernardpartd’unéclatderire.
-Tu veuxdirela Simone?
-Oui, cellequiestassiselà,sous l’arbre.
-C’estça, c’estSimone,pourquoielleteplaît ?Rajoute-t-il
goguenard.
-Ben,pourquoi pas ?
Là,n’en tenant plusderire,il prendsesamisàtémoin:
-Paulest intéressépar la Simone,vous le croyez ?
Les musiciens s’esclaffent mais repartent vite dans une
conversationanimée, commesiBernardvenaitdefaireune
plaisanteriesans importance.
Bernard,sepenchantalors versPaul,luiexpliqueque Simone
« n’est pasbiendans satête»et rajoute commesi luiaussi pensait
quesonami plaisantait:
-Vraiment, elleteplaît ?
Paul nerépondrien.
EtBernard departirdans une explicationdétaillée delavie de
Simone.
-Tu saiselle a bientôt trente ans je croiset personne au villagene
l’avoulue,parcequ’elle est idiote et puisc’est pas une beauté.
Mais quandmême, c’est vraimentdu gâchis.Ses parents ontdu
pognon,ils ont pleindevigneset la cave coopérativenetourne
quasiment qu’avec àleur raisin.En plus, depuis quele Marius,son
père, est mortcet hiver,yaplus personnepour s’occuperdes

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terres. Ya bien André qui donne un coup de main, mais je sais pas
ce que tout ça va devenir.
Paul, que cette dernière tirade avait particulièrement intéressé, se
dit que si en plus de se caser enfin, il pouvait faire une bonne
affaire et trouvait un travail stable, ce ne serait pas plus mal.

Le soleil s’est à présent couché et lasonoduBardesAmis qui
crachotait unevalsemusettes’interrompt.Jacques,lepatron,sort
sur laterrasse etcriequelamaison offrelasangria àtoutesces
dames.Lamusique est repartie.Simone est restéeseule àsatable.
Ellene boit pasd’alcool,samèreleluiatoujours interdit,on ne
sait pas queleffetcelapeut produiresurelle et puiselle ena déjà
suffisamment peudans latête…

Toutes les femmes ou presquesontàprésent sur laterrasse duBar
desAmisattendant patiemment queleur soit servicefameux verre
offert,toutencontinuant leursconversationsanimées.
Paul profite de cettesituationet se dirigeversSimone.Celle-ci,
surprise, détournelatête.Certaindel’effet qu’il produit sur les
femmes,il netardepasàl’aborder.Simone,rougissante et
paniquée,lève enfin les yeux sur lui.Ellenesait pas quoi répondre
àl’invitationà danser qu’il luiadresse.Elle cherchesamère des
yeux, enattente d’uneréactionet peut-être d’une autorisation.Elle
nelavoit pas, ellenesait pas quoi faire, elle estdeplusen plus
paniquée, des larmescommencent même à couler sur son visage.
Paulalors, commesentant ques’il neprenait pas leschosesen
mains maintenant,il risquaitdepasser plusieurs longues minutes
humiliantes,immobilelà devantSimone,luiattrapelamainet la
forcepresque àselever.Ilest un peu gêné,il sentbien quetous les
regards seposent sureux,il nepeut pas reculer.Simone, elle, est
mortifiée,maiselle essuieses larmesetelleselève.
Deloin, Marie-Louisequiainterrompu sa conversation observela
scène.Toutaussi surprisequesafille, elle est figéesur place, elle
ne dit rien.Asescôtés, Marguerite etMarthequi n’en reviennent
pas ouvrentdes yeux rondset luidemandent sielle connaîtcegars.

Voilàmaintenant que Simone etPauldansentensemble.Paulbon
danseur mène Simone,qui peu habituée à danser,n’est pas très
habile.Audébut,presqueseulsà évolueraucentre delaplace,ils

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