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Jean de Bedous

De
186 pages
"-D'où es-tu ? -De Bedous, dans la vallée d'Aspe. -Et moi, d'Arras-en-Lavedan, c'est de l'autre côté de Lourdes, par rapport à ta vallée ! Bienvenue, mon gars ! Pourquoi es-tu là ? -Je me suis enfui pour m'enrôler dans l'armée française, je ne supportais plus la présence des Allemands chez nous. J'ai suivi deux copains qui étaient requis STO, mais moi je n'avais pas encore l'âge. Mes parents n'étaient pas au courant de mes intentions." François Gerbet apprécie la jeunesse et l'enthousiasme de celui qui sera un bon compagnon de route...
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A Marie-Joséphine Laborde

« L'Avenir est un long passé... » Manau « Certaines déclarations maternelles participent à l'héroïsation des garçons et donnent de délicieux frissons d'horreur aux Occidentaux : « Je veux que mes fils meurent en martyrs... leur mort est une fête... » Quelques mères sont tellement soumises au discours du chef qu'elles y croient vraiment et dansent le jour de la mort de leur garçon. La plupart des mères ne réagissent pas comme ça. » "Autobiographie d'un épouvantail", Boris Cyrulnik

PREFACE Ce récit s’articule autour d’un « héros ordinaire » Jean Agnès, Jean de Bedous, pour l’auteur, Micheline Faliguerho, correspondante bien connue de l’Est Républicain qui, en retraite, a mis ses pas dans ceux de ce garçon né dans le village de Bedous en Béarn, entré en résistance à l’âge de 18 ans et qui vint mourir à 19, au sein de son 2e régiment de spahis algériens de reconnaissance, près de Gérardmer. Elle n’a pas choisi n’importe qui, notre Micheline ! Courageux, certes, quand en octobre 1943, ne supportant plus l’occupation étrangère, il abandonne les siens pour passer en Espagne. Mais, en plus, aussi beau que sage… Tout au long de son aventureux périple, sans le vouloir, sans le savoir, combien de filles a-t-il laissées en larmes ! Quand je dis qu’elle a choisi, c’est pour la taquiner car le fantôme de Jean est venu la surprendre par ces hasards de la vie qui parfois la bouleverse. C’est une rencontre de Romarimontains avec Alain, le frère de Jean, et sa compagne, venus en quête du souvenirs de leur disparu, qu’en tant que journaliste, elle est appelée à la rescousse… Et voilà Micheline partie à son tour sur les traces du « bon gamin » comme on dit ici. C’est à une double épopée qu’elle nous convie : celle de Jean et la sienne. La quête des souvenirs l’amène à rencontrer des témoins, des Pyrénées au Rhin, en passant par les Hautes-Vosges. Grâce aux confidences que lui livrent des hommes et des femmes résistants, des hommes et des femmes habitant les villes et les villages qu’elle parcourt, aux lettres, aux journaux intimes, aux carnets de route des uns et des autres, dont elle a connaissance, qu’elle peut nous donner l’image d’une population souvent modeste, une population qui souffre dans son corps et dans son âme, une population semblable à Jean, debout malgré la tempête, fraternelle, héroïque. On ne peut qu’être touché, ému par ce récit qui prend des chemins de traverse pour nous raconter des temps difficiles, que les jeunes générations ne connaissent pas, dans ce quotidien tellement humain. On est étonné par le journal intime que tient Eugène Villanua (qui suit le même périple que Jean) grâce auquel on revit les 11

souffrances de ces garçons dans les prisons espagnoles à Jaca, à Saragosse, tenaillés par la faim, assaillis par les poux et la gale. Aussi les rares jours de bonheur quand, enfin, ils arrivent à Casablanca : « Les drapeaux flottent partout. On droit à un discours de bienvenue dans la gare maritime. On nous offre des cigarettes, des sandwichs, du vin, de la bière, des gâteaux… Je n’oublierai jamais ce jour là ! » Puis ils arrivent à Alger où malgré le logement médiocre « C’est la belle vie ! ». On connaît aussi la dure existence des villageois de la vallée d’Aspe et l’intrépidité des passeurs dont, parmi eux, celle si joyeuse de Catherine Traille qui avait 16 ans ! La longue quête de Micheline nous amène au cœur de la guerre dans les Hautes-Vosges avec les spahis. Mais nous assistons aussi aux tragiques évènements qui touchèrent les civils pris entre la résistance de l’armée allemande, les bombardements alliés, essayant d’aider les maquisards, de trouver de la nourriture, des abris, de protéger leur bétail, alors que leurs fermes brûlent, qu’il faut soigner les blessés, enterrer les morts. Et, autour de la mort de Jean Agnès, elle réunit tous les témoignages, patiemment cueillis, comme une immense gerbe de fleurs. Un livre écrit d’un style limpide où bat un cœur. Jeanne Cressanges

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AVANT-PROPOS « Cet ouvrage se lit comme un roman. J’ai mis le nez dedans, je n’ai pas pu m’arrêter » m’avouait Richard Rognet, poète vosgien reconnu, primé et traduit dans 18 pays. « Un travail remarquable de journaliste » concluait Jeanne Cressanges, honorable dame et écrivaine renommée aussi pour son implication dans le souvenir de la première guerre mondiale. Ce roman, donc, ne se fait pourtant l’écho que de faits réels, témoignages écrits ou oraux que j'ai recueillis durant quatre années. Témoignages simples, émouvants, donnés par des gens qui, souvent pour la première fois, acceptaient de parler de leur guerre, de se raconter, et y trouvaient même du soulagement, une sorte de bonheur. « Je n'avais encore jamais vraiment parlé de ce que j'ai vécu ! » avouait Léon Virassamy qui participa, au sein du 1er bataillon de choc, à la libération de la France jusqu'au-delà du Rhin. C'était lors de notre troisième rencontre ! Dur de parler d'atrocités vécues ou commises de force, dans le seul but de libérer la France de l'oppresseur. Outre les récits entendus, les rencontres engendrant des amitiés, cette recherche a été l'occasion de voyages qui n'auraient peut-être jamais été programmés. Emmenant époux et petits-enfants dans la vallée d'Aspe, j'ai pu à la fois découvrir cette belle région de France, ses habitants, de fiers Béarnais, la rudesse de leur tempérament et celle de ses montagnes presque verticales pour le randonneur. Mais mes petits-enfants n'hésitaient pas à entraîner papi et mamie dans des courses sauvages au cours desquelles il fallait guetter le ciel capricieux -les orages sont terribles dans ces contrées- les isards haut perchés, les vipères se chauffant sur les pierres, suivre des yeux les cercles des vautours fauves ou du milan royal et s'étonner de voir les troupeaux de moutons et de vaches atteindre sans encombre des altitudes enviables. Nous avons souhaité une rencontre inopinée avec l'ours emblématique dont la patte orne les bornes kilométriques de la grandroute entre Oloron-Sainte-Marie et le col du Somport. Nous ne l'avons vu que dans le parc animalier de Borce, où Chloé, Eloïse et toute une équipe motivée font tout pour qu'il se sente en liberté.

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C'étaient aussi des rencontres avec les anciens du village : Roger et Marie Albéro, Jean et Gracieuse Bellocq-Loustau, Léon et Rosette Virassamy, Catherine Traille et bien d'autres... Tous ont vécu leurs théoriquement plus belles années pendant la guerre et ont contribué à la Libération. Mais par quel hasard suis-je arrivée à Bedous, et m'y suis-je tellement attachée, convertissant de même ma famille ? C'est toute une histoire qui débute dans les Vosges. Un certain jour de juin 2004, sur le trottoir de Remiremont, un couple déambule, à la recherche d'un couple du même âge. Alain Agnès et sa compagne Josette Cibis, la soixantaine bien passée, sont sur les traces de Jean Agnès, qui est passé par là en 1944 : après avoir été "évadé de France", Jean a combattu au sein du 2e régiment de spahis algériens de reconnaissance. Alain Agnès a le contact facile, il aime provoquer les rencontres fructueuses en amitié. Il a aussi un sens aigu de la famille. Ses parents sont décédés sans jamais lui avoir trop parlé de la guerre. Il a quitté son TGV (son record de vitesse, 344,2 km/h, fut homologué le 3 juillet 1986) pour une retraite méritée. Il veut maintenant se consacrer à la recherche du périple accompli par son grand frère Jean : il n'avait que 4 ans quand Jean, âgé de 18 ans, lui aurait dit :« Tu vas dire à papa et maman que je pars, mais à personne d'autre ! » , paroles qu'on lui a rapportées par la suite. Le fait a bouleversé le quartier ce jour-là. Alain et Josette s’arrêtent face à Jacques et Annie Guimbert, sur le trottoir de Remiremont. La sympathie s'installe très vite entre les deux couples et Alain, avec leur aide, découvre ainsi une multitude de renseignements concernant le régiment de spahis. Madame Guimbert suggère à son mari de m'appeler pour éventuellement trouver d'autres données par voie de presse. L'Est Républicain, dont je suis correspondante, publie mes articles, qui s'avèrent fructueux. Alain Agnès et Josette font l'an suivant une nouvelle visite dans les Vosges, pour me rencontrer et revoir les connaissances faites en 2004. Il s'ensuit une amitié qui nous mènera dans la vallée d'Aspe, à la quête de vécu.

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Mais les Vosgiens, qui ont vu les spahis libérer la vallée de Menaurupt notamment, acceptent aussi de témoigner. Ce sont de nouvelles rencontres, en pays de connaissances cette fois, où là encore l'amitié et le respect ouvrent bien des portes. Des Pyrénées au Rhin et par-delà, en passant par les Hautes-Vosges, voici les récits authentiques d'hommes et de femmes qui, dans l'anonymat, ont combattu pour libérer la France. Micheline Faliguerho

Mes amis de Bedous, de gauche à droite : Catherine Traille, Rosette et Léon Virassamy, Alain Agnès, Gracieuse BellocqLoustau, Micheline et André Faliguerho, Marie et Roger Albéro, Josette Cibis

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A Bedous avant la guerre

Rosette Chabanne, épouse de Léon Virassamy, est née en 1928 à Orcun, quartier de Bedous, petite bourgade située dans la vallée d'Aspe qui a connu la médiatisation : à Urdos, village proche de Bedous, Cannelle, la dernière ourse de souche pyrénéenne, a été abattue par un chasseur. Beau village avec ses deux châteaux, une mairie aux arcades hospitalières où se tient le marché tous les jeudis et de solides maisons de pierre bien entretenues qui protègent les Béarnais locaux des intempéries et froidures de l'hiver pyrénéen, Bedous s'étale au plat de la vallée, entouré de "bugalas", collines de piémont couvertes de fougères. En arrière-plan, les sommets abrupts des Pyrénées atlantiques atteignent ici de 1 200 à 2 000 mètres d'altitude. C'est de ce village que démarre, le 17 octobre 1943, le périple de Jean Agnès, né le 19 juin 1925, dont les grands-parents sont voisins des Chabanne, parents de Rosette. Rosette Chabanne habite toujours la maison familiale, où le couple reçoit sa nombreuse descendance. Elle ne garde de son enfance que des souvenirs de bonheur. « C'était très convivial, la vie dans le quartier. Une entraide mutuelle existait. Nous étions très pauvres ! Mais heureux ! » Rosette est la cinquième enfant d'une nichée de sept. « Je faisais des ménages chez les autres. On ne me laissait pas chômer et l'argent que l'on me donnait, je le portais à mes parents. Mon père était cantonnier aux Ponts et Chaussées. D'ailleurs, il n'y avait rien, alors nous n'avions pas d'envies. Nous allions faire notre toilette à la source d'à côté. Il fallait porter l'eau à la maison, une maison que j'ai reprise par sentiment ! J'avais 15 ans quand ma mère m'a taillé et cousu mon premier pantalon, en très jolie flanelle grise. Maman faisait des ménages et cousait pour les autres ! » Quand Rosette parle des repas familiaux, elle nous mettrait l'eau à la bouche. Et pourtant !... « La "brauye" le matin, faite de farine de maïs; la garbure, soupe de légumes du jardin, parfumée avec une couenne de lard, des os ou parfois un morceau de porc. On consommait sur place ce que la nature nous donnait. Le pain était fait de farine de maïs, cuit au four sur des feuilles de choux. Lait de chèvre, œufs, poules et cochons amélioraient l'ordinaire. Nous vendions les truites pêchées par mon père dans les hôtels, ainsi que le gibier chassé. Nous achetions un peu 17

de fromage. Le soir, en saison, un bol de châtaignes chacun et hop ! au lit. On se régalait, on aimait ça, on ne se sentait pas malheureux ! » Rosette fait passer pour de joyeux larcins la maraude aux cerises et aux pommes dans les vergers, mais finit par avouer : « Nous avons eu faim ! » Jusqu'au 11 novembre 1942, date de l'arrivée effective des Allemands dans le village, la vie fut simple et dure pour les habitants de la vallée d'Aspe, qui subissaient les restrictions comme tous les Français. Mais elle ne fut pas dénuée de joies : les enfants allaient à l'école, jouaient entre eux quand ils ne contribuaient pas aux travaux des champs. Le dimanche, l'accordéon, l'harmonica permettaient de danser, et Rosette se souvient de Jean Agnès, de trois ans son aîné, comme d'un grand frère tellement beau, gentil, sympathique : « Les troupeaux passaient dans le quartier pour aller à l'abreuvoir. Un soir, voilà une vache qui m'enfourche entre ses deux cornes. C'est Jean, et mon frère Pierre, qui sont venus à mon secours ! » A 15 ans, Rosette entre en apprentissage à Oloron. Bientôt vient l'âge où sa maman l'accompagne au bal de la fête du village, fête qui fut d'ailleurs interdite dès 1942. Rosette se souvient aussi d'aprèsmidis passés à danser au son de l'harmonica. Dans le hameau voisin de Jouers, la cuisine de la famille Sanchez servait de salle d'un bal animé par le propriétaire des lieux, à l'harmonica !

Rosette et Léon Virassamy

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