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Jean Rouch tel que je l'ai connu

De
236 pages
Jean Sauvy fait la connaissance de Jean Rouch en 1937, très vite ils se lient d'amitié. Ce binôme fonctionne "au vent de l'éventuel" de 1938 à 1948, tantôt en France, tantôt en Afrique. Après 1948, les liens les unissant deviennent lâches et épisodiques mais ils restent fidèles aux choix existentiels et éthiques de leurs années de camaraderie. En Février 2004, Jean Rouch meurt, son camarade entreprend de consigner par écrit quelques-uns des épisodes qui ont jalonné leur parcours parallèles, illustrant cet ouvrage de nombreux documents originaux.
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Jean Rouch tel que je l'ai connu

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr iD L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00284-6 EAN : 9782296002845

Jean Sauvy

Jean Rouch

tel que je l'ai connu
67 ans d'amitié
1937 - 2004

L'Ha rrnattalt 5-7, me de l'École-Polytechnique; FRANCE L'Hamtaltan Hongri. Kënyvesboh Kossuth L u [4-16 1053 BudapeSt Esp... L.Har ttan Kinshasa

75005 Paris

Fac. .des Sc. Sociales, Pol et Adm BP24" KIN XI
Uoiversité de Kinshasa - RDC

L'H.rm.tt.n lIalia Via Degli ArtiSti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Har...att.n Burkina F.so 1200 looementS villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

Ouvrages du même auteur
.
1961. L'Enfant à la découverte de l'espace, en coJ1aboration avec Simonne Sauvy (pédagogue, épouse de 1. Sauvy); Casterman, Collection E3, traduit en anglais et en italien; Tournai, 1972. Katanga, 50 ans décisifs, Collection Connaissance du monde,

.

. .

L'enfant

et les géométries,

en collaboration avec Simonne sais-je?"

avec Sauvy.

Simonne (n06 de la

Sauvy, Casterman, Collection E3, 1974.
Mots en rond, en collaboration L'Industrie Automobile ("Que

Collection "Les Distracts"), Cedic 1979. n07l4, Presses Universitaires), trois éditions, 22ème mille. L'automobile (Collection "Repères") Nathan, 1995. Les Automobiles Ariès, une marque, un homme, une époque, Presses des Ponts et Chaussées, 1996. . Charles, Baron Petiet. Un grand industriel, homme de pensée et d'action (en collaboration avec Hervé Dufresne). Kronos Éditions S.P.M. Paris 1998. . Enfance et adolescence d'un petit Provençal entre les deux guerres. L'Harmattan, Paris 2003. Un jeune ingénieur dans la tourmente. 1938-1945. L'Harmattan, Paris 2003. . Mon parcours dans le siècle. 1947-2001. L'Harmattan, Paris 2003.

. . .

.
.

. Comment rendre plus attrayant l'enseignement traditionnel. L'Harmattan, Paris 2004.
Sept /ivres pour la Jeunesse, Casterman, Hachette, L'Harmattan

(dont trois en collaboration avec Olivier Sauvy, fils de J. Sauvy). Traductions en portugais et en itahen.

Avertissement

1. Dans plusieurs lettres reproduites ci-dessous j'ai conservé J'orthographe que Rouch, moi-même et quelques autres, nous utilisions à l'époque, dans nos échanges épistolaires. Pour nous, en prenant des libertés avec l'orthographe et les locutions courantes, il s'agissait de nous démarquer du "commun", d'afficher notre souci de traiter la vie comme un jeu. Poussant Je bouchon un peu plus loin, nous avions créé un "club de Jeanfoutres" que nous avions baptisé dérisoirement "Kouillon's Klub Mondial" (KKM). Tout cela était puéril et nous le savions. 2. Les illustrations (dessins et photographies) qui figurent dans le présent livre sont souvent de médiocre qualité. Je les ai néanmoins maintenues parce que cette médiocrité est le reflet des conditions souvent difficiles dans lesquelles nous travailJions alors et parce qu'elle ne met pas trop en cause leur caractère documentaire.

« Les entrelacs sont comme les jeux de ficel1es des enfants ou comme le fil du labyrinthe. À la fois merveille de l'ordre et dédales du désordre, ils symbolisent, sans doute, la destinée de l'homme. Quand je regarde le ciel bleu, je le crée en même temps... Je ne sais pas mon nom... Qu'importe, je suis à la fois mon père et moimême... Je suis Dieu, c'est-à-dire le "chaos transparent" »

Texte de Rouch (1984), qu'il met dans la bouche d'un des acteurs de son film "Dionysos".

Présentation
J'ai fait la connaissance de Jean Rouch en octobre 1937, sur les bancs du grand amphithéâtre de la noble École Nationale des Ponts et Chaussées, alors sise dans un bel hôtel, au 28 de la rue des Saints-Pères, à deux pas de l'Abbaye de Saint-Germain des Prés. Très vite nous nous sommes liés d'amitié. Très vite nous avons formé un binôme qui prétendait pratiquer un mode de vie original, mélangeant étroitement le sérieux et la désinvolture, la rigueur scientifique et l'élan poétique, l'abstraction des formules mathématiques et la beauté des œuvres d'art, la sagesse et la dérision. Ce binôme a fonctionné sans trop de mal, pendant dix ans, de 1938 à 1948, malgré les obstacles que les circonstances lui opposaient: déclaration de la Deuxième Guerre mondiale, en juillet 1939, qui a interrompu nos études, incorporation dans l'Armée, occupation de la France, expatriation en Afrique Occidentale Française, difficile remise de la France "sur les rails", après le triple traumatisme de la Défaite, de l'Occupation et de la Collaboration. Après 1948, les liens qui faisaient de nous des "complices" ont changé de nature. Ils sont devenus lâches et épisodiques, chacun de nous menant la vie que nous entendions élaborer, sans trop nous soucier de l'autre. Mais nous sommes restés fidèles à la plupart des choix existentiels et éthiques de nos années de camaraderie et, à de nombreuses reprises, nous avons repris nos contacts amIcaux. Alors que mon "ftère" vient de brutalement disparaître, tué sur le coup, près de Niamey (Niger), dans un accident de voiture "idiot", je prends conscience de la chance que j'ai eue de rencontrer et de me lier si longuement à un 7

garçon de cette valeur. Et, me rendant compte qu'une amitié qui résiste à soixante-sept ans d'usure est chose peu commune, j'ai eu envie de consigner par écrit quelquesuns des épisodes qui ont jalonné son mûrissement.

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Sur les bancs de l'École des Ponts, rue des Saints-Pères, à Paris
Au début du mois d'octobre 1937, je rejoins Paris et élis domicile dans une chambre de la Maison des Mines et des Ponts et Chaussées, au 270 de la rue Saint-Jacques, à deux pas du Jardin du Luxembourg. Dès le lendemain, je me rends au 28 de la rue des Saints-Pères, où se trouve, à deux pas de la place de Saint-Germain des Prés, l'École Nationale des Ponts et Chaussées. Arrivé au porche d'entrée de l'École, je ralentis mon allure. Mon œil s'aiguise. Que vois-je? De vieilles pierres rongées par l'âge, dans la cour d'entrée un pavé mal ajusté, une ambiance calme, légèrement solennelle. C'est à cent lieues de ce que j'avais imaginé lorsque je préparais le concours d'entrée, mais je suis immédiatement séduit. Ce lieu n'est pas neutre, je le sens chargé d'histoire, je suis sûr qu'il sera pour moi un véritable ami. Au cours des jours suivants, je fais la connaissance de la plupart de mes camarades de promotion, les dix-huit élèves reçus au concours d'entrée. Dans l'amphithéâtre, nous nous trouvons placés côte à côte par ordre alphabétique, comme le veut le règlement, à moins que ce ne soit la tradition. Je me trouve ainsi encadré par Rouch (Jean) et par Sorel (Paul), et situé non loin de Le Pollès (Yves) et de Ponty (Pierre). Je ne tarderai pas à sympathiser avec eux, notamment avec Le Pollès et Rouch. Avec Le Pollès, pur breton dont les parents habitent Plouezec (Côtes-du-Nord), les premiers liens de camaraderie se tissent le soir de la séance de bizutage. Il s'agit là d'une tradition de bon aloi, nullement vexatoire, au cours de laquelle une poignée d'Anciens tentent de 9

m'enivrer, sous prétexte que je suis le major de la promo. J'échappe à leur tentative, en feignant d'être fin ivre dès la troisième coupe de champagne. Une fois libéré, je rejoins Le Pollès. Celui-ci, sentant que je suis encore plus provincial que lui, me prend en charge. Nous allons dîner ensemble dans un petit bistrot de la rue Monsieur Le Prince, avant de terminer la soirée dans une boîte de la rue Cujas. Avec Rouch, le cheminement vers l'amitié sera plus lent. Pur Parisien, Jean Rouch habite chez ses parents, au 124 du boulevard du Montparnasse. Les cours finis, pour regagner nos logis respectifs, nous cheminons souvent ensemble jusqu'au Jardin du Luxembourg. Et là, comme nos itinéraires divergent, en général nous nous séparons. Un jour, toutefois, quelques semaines après notre première rencontre, mon camarade m'invite à l'accompagner chez lui, pour me faire entendre le dernier disque du trompettiste noir américain Armstrong, qu'il vient

d'acquérir. Je

découvre avec

émerveillement, au

cinquième étage, un appartement joliment meublé. Mon camarade y dispose d'un 10ft surplombant la salle de séjour. Quelle différence avec ma petite chambre austère et parcimonieusement meublée de la Maison des Mines! Au cours des jours suivants, Jean Rouch, qui m'a pris en amitié, moi le provincial mal équarri, non seulement me fait faire la connaissance de ses parents, mais me fait découvrir le cinéma des Ursulines où l'on projette des films d'avant-garde, des films dont il est très friand, depuis le placide "Man of Aran" de Flaherty, jusqu'aux chasses haletantes du Comte Zaroff, en passant par l'hallucinante "Chute de la maison Usher", de Jean Epstein. Grâce à Rouch, la découverte progressive que je fais du "Paris dans le vent" se trouve ainsi facilitée et accélérée. C'est notamment ensemble qu'au début de l'année 1938 nous faisons une brève visite à l'Exposition Internationale du Surréalisme organisée dans une Galerie d'Art, non loin 10

de l'École. Naturellement, la visite finie, nous nous lançons dans une grande discussion, car nos avis sur l'intérêt de l'exposition divergent. Rouch est totalement enthousiaste, considérant Man Ray comme l'un des plus grands peintres actuels, et peut-être de tous les temps. Quant à moi, je me montre dubitatif, à la fois attiré par le côté provocateur des œuvres exposées, et réticent devant cette approche de l'art trop systématiquement iconoclaste à mon goût. J'explique à mon camarade qu'à bien y réfléchir, je me sens davantage proche des peintres italiens de la Renaissance, récemment découverts au Louvre, que des papiers collés ou des mannequins de cire de Man Ray et de Max Ernst. Côté études, nous sommes, lui et moi, un peu déçus. Cette première année d'École, destinée à parfaire l'enseignement théorique que nous avons reçu pour la préparation au concours d'entrée, ne se distingue guère des années de "taupe". Elle comporte une forte proportion de maths. Personnellement, je ne déteste pas cette matière et j'apprécie même les subtilités du calcul différentiel et intégral, ainsi que la beauté de certaines équations. Mais je m'attendais à un enseignement moins théorique et reste sur ma faim. Fort heureusement, le rythme des études est beaucoup moins contraignant qu'il ne l'était durant la préparation au concours, si bien que nous disposons d'importantes marges de temps libre. Et, nous en profitons, Rouch et moi, seuls, ou en compagnie de tel ou tel de nos camarades de promo, Ponty, Le Pollès ou Grador, pour déambuler dans Paris et, surtout, pour faire de longues pauses au Jardin du Luxembourg. Nos quartiers privilégiés sont, outre le Quartier Latin, les quartiers Montparnasse et Saint-Germain des Prés. Alors que défilent les mois, alors que je commence à me sentir tout à fait à mon aise dans Paris, je prends conscience que la modicité des moyens financiers dont je dispose limite sérieusement mon champ d'action et me 11

place un peu en porte-à-faux par rapport à mes camarades, notamment Rouch, dont le père est financièrement très à l'aise. Dès mon arrivée à Paris, j'avais compressé mes dépenses au maximum, lavant moi-même mon linge de corps, circulant le plus souvent à pied, ne me payant le cinéma qu'une fois par quinzaine et n'allant au café que pour y prendre mon petit-déjeuner. Je ne peux vraiment faire moins et, pourtant, j'aimerais bien me payer un vélo. Pour cela, il me faudrait quelques ressources supplémentaires. Je me renseigne et apprends qu'avec mon bagage mathématique je pourrais sans trop de difficultés décrocher des leçons de math. Je me mets aussitôt en chasse et ne tarde pas à trouver une élève, appartenant à une famille aisée, qui, à la veille du baccalauréat, cherche quelqu'un pouvant l'aider à combler ses lacunes en math. Je saute sur l'occasion, bien que je doive pour cela me rendre à l'autre bout de Paris, du côté de la Salle Pleyel. Mon élève est une jeune fille d'une quinzaine d'années qui, visiblement, a du mal à s'intéresser au langage abstrait des mathématiques. Je n'ai moi-même aucune expérience pédagogique. Je dois donc improviser, reprenant les choses à la base, faisant avancer mon élève à tout petits pas, cherchant à lui donner un peu plus de confiance en elle, mettant parfois un brin de poésie dans mes propos. Et, les résultats obtenus sont suffisamment satisfaisants pour que la mère de la jeune fille, qui semble apprécier mon léger accent provençal, me demande d'assurer trois cours par semaine au lieu d'un seul. Pour moi, c'est une aubaine et, moyennant un prêt complémentaire que j'obtiens d'un copain, je peux, sans plus attendre, m'offrir le vélo convoité. Ce vélo arrive à point. En effet, durant les beaux jours, Rouch a l'habitude de se rendre à Marcilly, dans l'Eure, où ses parents possèdent une petite maison de campagne. Me voyant en possession d'un moyen de transport autonome, il me propose que nous allions ensemble à vélo passer le 12

prochain week-end à Marcilly. Cette idée me ravit et, dès le samedi suivant, de bon matin, après un café au zinc Café le Dôme, nous quittons Montparnasse sur nos coursiers d'acier, en direction du Pont de Sèvres et de Versailles... Ayant apprécié ce type de promenades, nous récidivons quinze jours plus tard, nous familiarisant avec les allées de la partie du bois dont nous avons fait notre "territoire". Et voici qu'une étrange idée naît dans la tête de mon copain. Il me dit que ce qui manque à ces allées, c'est des plaques de rues. En tant que futurs ingénieurs chargés de la voirie, m'explique-t-il sur le ton mi-figue mi-raisin qu'il affectionne, nous devons combler cette lacune, confectionner des plaques en carton ou en planchettes et les apposer sur tel ou tel des troncs qui bordent les carrefours. Il s'ensuit une longue et très sérieuse discussion, au terme de laquelle nous convenons que la solution à la fois la plus facile et la plus cocasse serait de déboulonner quelques plaques dans les rues de Paris, ce qui ne doit pas être trop difficile, et de les transporter dans la forêt de Dreux. En les disposant judicieusement, nous fabriquerons un épigone sylvestre d'un quartier de Paris qui ne devrait pas manquer de chien. Avec un tel projet devant nous, nous voilà pourvus d'occupations originales pour au moins trois mois. Chic alors! Et, comme nous sommes des garçons entreprenants et sérieux, nous réussissons sans trop de mal, avant la fin de l'année, à orner les allées d'un "quartier" de la forêt de Dreux d'une douzaine de plaques de rues, "empruntées" au cinquième arrondissement de Paris. Et, tandis que nous roulons à bicyclette de conserve, du côté des Yvelines, nous nous plaisons à imaginer la tête que doivent faire les promeneurs de la forêt de Dreux quand ils découvrent ces "plaques émigrées".

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Les diverses activités que je viens d'évoquer ne nous empêchent pas de maintenir ou d'établir de solides contacts avec la "gent étudiante" courante. Outre les camarades des Ponts, côtoyés quotidiennement, nous voyons assez fréquemment deux copains, mes condisciples au Lycée de Nice, d'une part Charles Trédé, qui vient d'entrer à Polytechnique, et, d'autre part, François Denisse qui, lui, a "intégré" la prestigieuse École Normale Supérieure de la rue d'Ulm. Cette dernière étant tout proche de la rue Saint-Jacques, où je loge, il m'est très facile d'aller rendre visite à Denisse. Je le fais d'autant plus volontiers que nous avons beaucoup de goûts communs et aussi parce que j'apprécie l'ambiance très décontractée qui règne à "Norm' Sup". Là, dans la cour, autour de la fontaine, des groupes se forment, entre deux amphis, des discussions s'engagent, le plus souvent sur des sujets politiques. On est pour ou contre "le Front Popu". S'agissant de la Guerre d'Espagne, on se déclare favorable au général Franco ou, beaucoup plus fréquemment, partisan des Républicains, etc. Je rejoins volontiers tel ou tel de ces groupes, écoutant, observant, mais me gardant bien d'intervenir, tant je me sens novice, au milieu de ces garçons péremptoires, volontiers enflammés, semblant sûrs de leurs opinions.

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Juillet 38. Stages de Rouch et Sauvy du côté de Saint-Cloud: un autre visage de Paris
Juillet 1938. Notre première année d'étude à l'École des Ponts et Chaussées, pour Rouch comme pour moi et pour nos autres camarades, est en principe terminée. "En principe" seulement, car le cursus de préparation des ingénieurs civils prévoit, au terme de la première année d'étude, un stage sur chantier, en bureau d'études ou en usine. Cette année, dans le choix qu'on nous offre, figure un stage de cinq semaines chez Renault, à Billancourt, dans les ateliers où sont assemblées les armatures des autorails Renault-Bugatti. On y pratique la soudure à l'arc, technique relativement nouvelle qui peut s'appliquer également à la construction des ponts métalliques. Je choisis ce stage. De son côté, Jean Rouch choisit d'aller œuvrer sur le chantier du magnifique pont de St Cloud, en voie de rénovation, chantier qui ne se trouve qu'à quelques encablures de l'Ile Séguin, où je vais être. Ce double choix n'est pas le fait du hasard. Il nous permet de rester proche l'un de l'autre et même, assez souvent, de faire ensemble, chacun sur notre vélo, le trajet Montparnasse-Saint-Cloud. Au cours de nos rencontres du week-end, nous parlons naturellement beaucoup de l'expérience que nous sommes en train de faire sur le tas. Rouch côtoie tout au long de la journée des compagnons qui pratiquent avec beaucoup de dextérité l'art de monter des coffrages, plus ou moins acrobatiquement, et la technique du coulage d'un béton "aussi onctueux que la crème à la vanille", comme il me le dit, avec son meilleur sourire enfantin.

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Beaucoup plus sobrement je lui parle de l'émotion que j'ai ressentie, le premier matin de mon stage, lorsque, mêlé au flot des travailleurs se rendant dans l'île Séguin, cœur de "l'Empire Renault", j'ai pris mes premiers contacts avec "le monde du travail industriel", un "monde" dont je ne connaissais pratiquement rien, en raison de mon enfance passée à Spéracèdes, minuscule village des AlpesMaritimes, puis de mes études secondaires et supérieures en tant que pensionnaire, d'abord au Collège de Grasse puis au Lycée de Nice. Lors de nos conversations d'après stage, nous tombons d'accord sur le fait qu'au cours des années 1935-37, ayant été totalement accaparés par des études très (trop ?) absorbantes nous n'avons, ni l'un ni l'autre, guère eu le temps de nous intéresser aux questions politiques et sociales agitant la France et le monde. Bien sûr, nous n'avons pas été insensibles aux grands événements de l'époque, la guerre d'Espagne, le Front Populaire, les irrésistibles ascensions de Hitler et de Mussolini. Mais nous avons regardé ça de loin, encore que Rouch m'affirme qu'à un moment donné il a eu envie d'aller voir ce qui se passait en Espagne, du côté des Brigades Rouges. Ceci dit, nous considérons qu'il eût été dommage de ne pas faire ces stages. C'est quand même autre chose, fais-je admettre à Rouch, que nos transferts de plaques de rues, de Paris à Marcilly.

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1938-39 Épanouissement et interrogations
Lorsque nous retournons à Paris, en octobre 1938, après des vacances en Provence, pour moi, et à l'étranger, pour Rouch, et que nous regagnons l'École des Ponts, nous trouvons dans la capitale une ambiance bien différente de celle que nous avions connue l'année précédente. D'une part, nous ne sommes plus les "bizuts découvrant le Capitole", mais des "anciens" devant accueillir les élèves de la nouvelle fournée. D'autre part, notre propre promotion s'enrichit de quinze nouveaux venus qui, ayant terminé l'École Polytechnique "dans la botte" (c'est-à-dire parmi les cinquante premiers), ont préféré s'orienter vers une carrière civile plutôt que militaire. Ils entament ici deux années d'études supplémentaires et auront la possibilité d'accéder au prestigieux Corps des Ponts et Chaussées. Parmi eux, nous faisons notamment la connaissance d'André Brocard, appelé à représenter auprès de l'Administration de l'Ecole ses camarades venus de l'X (de l'École Polytechnique), Jean Vernisse et Jean-Louis Wennagel. Désormais, dans l'amphi, les "X" occupent les premiers rangs, tandis que les "Titus" (Titulaires), dont nous sommes, Rouch et moi, sont relégués aux seconds postes. Cette disposition hiérarchique choque nos principes égalitaires, à Rouch comme à moi. Mais, me répond sèchement le Directeur de l'École à qui j'en parle, "telle est la tradition, il n'est pas question d'en changer et, d'ailleurs, cela ne vous regarde pas." Rouch, mis au courant, comme moi, irrité par ce ton, me dit que nous devrions réfléchir à la meilleure méthode à suivre pour faire changer d'avis cet "énergumène, tout 17

juste digne de l'âge tertiaire". Je m'efforce de le calmer, lui disant que nous devons garder nos forces pour fouetter des chats d'un autre ordre. Il en convient, appréciant ma "sagesse provençale", ou faisant semblant de l'apprécier. Que se passe-t-il dans cet amphi de l'Ecole, qu'en est-il des cours et des professeurs? Cette année, nous nous concentrons sur des sujets à caractère technique, depuis la résistance des matériaux jusqu'à l'électricité, en passant par la géologie, l'économétrie et le droit administratif. Les professeurs sont des praticiens de haut vol ayant le goût de l'enseignement, sans avoir toujours, d'ailleurs, un sens pédagogique bien aiguisé. C'est dans cette dernière catégorie que nous plaçons, quasi unanimement, l'Ingénieur général Grelot, professeur de "ponts métalliques", en même temps que Directeur de l'École. Au long de sa carrière d'ingénieur, il a construit de fort beaux ponts et, aujourd'hui, oubliant que nous n'avons pas nousmêmes une semblable expérience, il entre dans des détails de technique et dans des astuces de construction, souvent difficiles à suivre, tant et si bien que son cours est quasi unanimement catalogué "ennuyeux". Albert Caquot, lui, est un cas un peu spécial. Sa réputation mondiale dans le domaine de la résistance des matériaux nous impressionne. Quant aux considérations théoriques qu'il développe devant nous de sa voix monocorde, elles passent nettement au-dessus de nos têtes,

en particulier de la mienne. Je l'écoute toutefois avec
attention, j'emboîte son pas, tentant d'entrer à sa suite dans l'intimité de la matière, essayant d'imaginer le comportement des poutres maîtresses, des contreventements ou autres longerons constitutifs d'un pont quand ces pièces sont soumises au jeu pervers des compressions, des torsions et autres cisaillements... Parfois, je ne sais trop pourquoi, j'établis une parenté entre ce cours quelque peu cabalistique et les conférences de

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Paul Valéry au Collège de France sur la Poétique, conférences que j'ai suivies l'année précédente. Rouch, par contre, ne marque qu'un intérêt réduit à tous ces laïus qui ne retiennent guère son intérêt et, lors de certaines de nos conversations en tête-à-tête, inconfortablement assis sur les chaises rouillées du Jardin du Luxembourg, il m'avoue que la technique ne le passionne guère et qu'il aurait mieux fait de s'intéresser à l'architecture ou à l'élevage de serpents pythons. En dehors du champ clos de l'École, sorte de havre de paix à l'abri des tempêtes extérieures, nous trouvons également, en octobre 1938, un climat et une ambiance, assez nettement différents de ceux que nous avions connus un an plus tôt. L'évolution politique et sociale de l'Allemagne, de l'Italie et de l'Espagne fait pressentir le pire pour la France. La mobilisation partielle des Français en âge de porter les armes, décrétée le mois précédent, la distribution de sacs de sable, destinés à protéger la population contre d'éventuels bombardements aériens, indiquent clairement que nous n'échapperons pas à une nouvelle guerre. En dépit des sentiments antimilitaristes

que nous portons viscéralement en nous - Rouch comme moi - nous devons suivre, à l'instar de tous nos camarades
des Grandes Écoles, les "cours de préparation militaire". Une fois par semaine, nous prenons sans enthousiasme le métro pour nous rendre à la Caserne de Clignancourt, non loin de la gare de l'Est. Là, des officiers et sous-officiers presque aussi désabusés que leurs élèves nous enseignent les rudiments de la discipline militaire, le principe fondamental "d'obéir sans chercher à comprendre", le démontage et le montage du fusil type 1901 et, naturellement, la marche "à pas cadencés" ainsi que le "garde-à-vous", ces techniques de base qui font la force des armées... Et qui suscitent les sarcasmes de la plupart de nos camarades et de nous-mêmes.

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Nous sentons donc très clairement, Rouch et moi, que l'avenir ne sera pas rose. Mais, lors d'un de nos interminables entretiens péripatéticiens, nous décidons de ne pas nous laisser prendre au piège du laisser-aller et, faisant comme si rien d'irrémédiable ne devait se passer, nous décidons d'élargir, ensemble ou chacun de notre côté, nos champs respectifs d'intérêt. Rouch m'annonce qu'il va s'intéresser aux Arts graphiques, sans me préciser ce qu'il entend par là. Quant à moi, je décide de concrétiser le projet que j'avais envisagé l'année précédente de m'inscrire à la Sorbonne et de commencer à préparer une licence de lettres. Ma génération étant particulièrement "creuse", car issue des années 14-18 pauvres en naissances, les effectifs étudiants ne sont pas nombreux. Je n'ai donc aucun mal à m'inscrire à trois certificats de mon choix. Pour les deux premiers, visant à la fois l'utilité et la facilité, j'opte pour les certificats "d'études pratiques" de deux langues que je connais assez bien: l'anglais et l'italien. J'espère pouvoir me perfectionner suffisamment en cours d'année pour décrocher sans trop de mal les diplômes correspondants. Quant au troisième certificat, je place la barre nettement plus haut et choisis "Histoire et Philosophie des Sciences". Dans les semaines qui suivent mon inscription, je ne regrette pas ma décision. Tant dans la classe d'an~lais, à la Sorbonne, qu'à l'Institut italien, rue de l'Ecole de Médecine, je constate que mon niveau est suffisamment élevé pour que je n'aie pas besoin de suivre les cours de façon régulière. Il suffira que j'étudie les ouvrages inscrits au programme. En ce qui concerne le troisième certificat, il faudrait que j'assiste aux cours, ce qui n'est malheureusement pas possible, compte tenu de l'emploi du temps de l'École des Ponts. Fort heureusement, un des rares étudiants inscrits à ce certificat accepte de me passer ses notes. Je peux ainsi bénéficier des leçons sans y assister.
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Simultanément, mais dans un tout autre registre, nous décidons, Rouch et moi, d'entreprendre ensemble la réalisation d'un prototype de fusil original pour la pêche sous-marine. Nous pensons en effet que la pêche sousmarine a un bel avenir devant elle et que les équipements actuels ne sont pas à la hauteur, contrairement aux équipements pour la pêche classique. Donc, à nous de Jouer. Rouch se charge de dessiner le fusil que nous envisageons de fabriquer. Il tient autant de l'arbalète que du fusil à pompe. L'armature et les flèches seront réalisées à partir de branches et de tiges que nous dénicherons dans nos forêts favorites. La force motrice nécessaire à la propulsion de la flèche sera fournie par un fort cordon élastique que je vais acquérir au Bazar de l'Hôtel de Ville. Pendant que je me lance dans la fabrication de l'engin, Rouch prend contact avec le Directeur de la piscine de l'Hôtel Lutetia, à deux pas aussi bien de l'Ecole des Ponts que du Boulevard Montparnasse. Il lui fait part de notre projet et lui dit que nous souhaiterions utiliser son bassin, à des heures de non-ouverture, pour procéder à des essais de notre fusil. Rouch se rend si convaincant que le Directeur nous donne l'autorisation d'utiliser le bassin gratuitement, une fois par semaine, durant une heure avant l'ouverture officielle. Dès que l'appareil est terminé, nous nous rendons à la piscine, moi portant fièrement l'arme redoutable, et Rouch transportant une planche à dessin sur laquelle il a dessiné à l'encre de chine la silhouette d'un poisson. Et, une fois revêtus de nos maillots de bain, nous nous mettons à l'ouvrage, dans une piscine étrangement silencieuse, sous l'œil intéressé du Directeur et d'une autre personne. J'effectue le premier tir, tandis que Rouch, à l'autre extrémité du bassin, penché sur le rebord, maintient la planche sous l'eau, verticalement. Et, le premier essai ayant été satisfaisant, nous échangeons les rôles, Rouch devenant le tireur et moi l'assistant. Quand, quelques 21

instants plus tard, nous quittons la piscine, bien avant la fin du temps qui nous avait été imparti, et que nous nous offrons un solide petit déjeuner au bar de l'hôtel, nous ressentons une immense satisfaction. Pas tellement parce que nous avons fait la preuve que nous pouvions fabriquer artisanalement un instrument relativement original mais surtout parce que notre labeur s'est déroulé dans une bonne humeur qui a décuplé son intérêt... Cependant, alors que nous mettons ainsi, Rouch et moi, nos projets de "diversification culturelle" à exécution, nous reprenons la "vie courante", là où nous l'avions laissée avant de partir en vacances. La petite constellation de copains de l'année précédente, où gravitent, régulièrement ou épisodiquement, Le Pollès, Ponty, Rouch, Weber et moi-même, tous élèves de l'école, s'enrichit bientôt d'un énième larron, Jean-Pierre Lescuyer, copain de Rouch, fils de diplomate, étudiant en droit. Il loge à la pension Ozanam, rue Gay-Lussac, tout près de la Maison des Mines, et n'a ainsi aucun mal à nous rencontrer fréquemment. Notre "territoire" est toujours délimité par le triangle Quartier Latin - Saint-Germain des Prés - Montparnasse, nos cafés préférés étant le Rouquet, tout près de l'École, le Dupont Latin, Boulevard Saint-Michel, et le Dôme, Boulevard du Montparnasse. Rouch continue à prendre la plupart de ses repas chez lui, mais, de temps à autre, il rejoint notre petite bande au restaurant où nous avons établi notre quartier général convivial. Il s'agit du "Coq d'Or", un petit resto pas cher, niché au fond de l'Impasse Royer-Collard et tenu par un couple russe très sympa. La plupart des clients, dont quelques Russes blancs habitant le quartier, telles les sœurs Pitoëff, sont des habitués, si bien que l'ambiance y prend souvent une allure familiale, une ambiance que j'apprécie tout particulièrement. La cuisine est à forte tonalité russe. Très vite, nous nous habituons aux côtelettes Pojarski et aux crêpes Blinis. 22

Rouch et moi, nous allons également souvent ensemble voir des films, presque toujours au Cinéma des Ursulines, modeste salle sise dans la rue portant ce nom. Nous ne manquons ni l'Atalante de Jean Vigo, dont nous apprécions la sobriété poétique, ni le Quai des Brumes qui, personnellement, me ravit, tant par son thème geme Victor Hugo, - un déserteur amoureux d'une orpheline - que par ses acteurs, l'adorable Michèle Morgan, et le ténébreux et quelque peu inquiétant Jean Gabin. Par contre Rouch me dit trouver les simagrées de ces films décidément trop "gnian-gnian" . Plus importante dissonance entre nous sur le chapitre des bals populaires. Je n'arrive pas à entraîner mon cher camarade au dancing de "l'arbre mort", à Robinson, où, le dimanche après-midi, je vais volontiers pratiquer la polka, la java, le paso doble, le tango et la valse. Alors que "je me défends" bien dans l'une ou l'autre de ces danses, sans doute grâce à mon apprentissage précoce dans les bals dominicaux de ma Provence, Rouch est un médiocre danseur et il ne se lance sur les pistes de danse qu'avec une certaine réticence. Toutefois, quand, avec quelques copains de la Maison des Mines, nous obtenons l'autorisation d'organiser, le samedi soir, dans le sous-sol de notre résidence, un "cabaret étudiant", il accepte bien volontiers de nous apporter son concours. Il nous fournit la plupart des disques de jazz que nous y passons et c'est lui qui se charge de concevoir la décoration, assez fantaisiste pour ne pas dire farfelue, que nous réalisons collectivement, en bons futurs ingénieurs que nous sommes. Mais le grand événement qui nous mobilise, Rouch et moi, pendant plusieurs semaines, c'est l'organisation du "Bal des Ponts", bal annuel qui déroule traditionnellement ses fastes, par autorisation spéciale, dans les somptueux Salons du Ministère des Travaux Publics, boulevard SaintGermain, à deux pas de l'École des Ponts. En tant que 23