John D. Rockefeller

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Personnage controversé, très exigeant, Rockefeller a construit méthodiquement, avec une obstination inébranlable, un immense empire d'affaires, essentiellement dans l'industrie pétrolière, dont le développement contribua largement à transformer les Etats-Unis du XX° siècle. Sa philanthropie fit également beaucoup pour son immense notoriété.
Publié le : mardi 1 mai 2007
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EAN13 : 9782336256979
Nombre de pages : 380
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Maurice EZRAN

JOHN

D.

ROCKEFELLER

La naissance d'une multinationale

L'Harmattan

Du même auteur: Une colonisation douce: les missions du Paraguay, Paris, L'Harmattan, 1989 L'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs, Paris, L'Harmattan, 1992 Bismarck, démon ou génie ?, Paris, L'Harmattan, 1994 Histoire du Texas, Paris, L'Harmattan, 1996 La France en Egypte, L'Harmattan, 1998 Benito Juarez, Héros national mexicain, L'Harmattan, 2001 Thomas Paine, Le combattant des deux révolutions, américaine et française, L'Harmattan, 2004

INTRODUCTION

La fin de la guerre de Sécession en 1865 a marqué, pour les EtatsUnis, le début d'une période d'expansion industrielle sans précédent. Les quarante années suivantes sont considérées aujourd'hui comme les plus importantes de I'histoire économique de ce pays. A la fin de ce sanglant affrontement entre le Nord et le Sud, préfigurant les guerres modernes du xxe siècle, les soldats démobilisés, retournés chez eux, cherchaient avidement à se réinsérer dans la vie professionnelle. Le Sud des EtatsUnis, dévasté, commençait à se reconstruire. Depuis le début du
XIXe siècle,

l'activité économique se basait sur l'artisanat, les petites

entreprises, les fermes et les élevages. Mais cette situation évoluait rapidement avec la concentration des populations dans les grandes villes, causée par la création de grandes usines. Cet accroissement de la population urbaine était encore amplifié par l'immigration massive qui commença à cette époque à partir de l'Europe orientale et du Bassin méditerranéen. Celle-ci se chiffre par des millions d'immigrants avides de travail et de logement. La conséquence immédiate en fut le recul vers l'ouest de la Frontière, cet espace inhabité, sorte de « no man's land» séparant le pays civilisé du Far West sauvage. Cette Frontière s'était déplacée au XIXesiècle des Appalaches au bassin de l'Ohio et à la rive est du Mississippi. Sous la pression migratoire et avec le développement des chemins de fer, elle se poussait vers le Middle West et ses grandes plaines. Mais, à l'aube de cette nouvelle civilisation industrielle, ses promoteurs avaient gardé l'état d'esprit des hommes de la Frontière avec toutes ses qualités et ses défauts, les unes et les autres fort nombreux. Pour n'en citer que quelques-uns, nous pouvons me11tionner le courage physique, l'esprit d'entreprise, le goût du risque, le travail acharné, mais 7

en contrepartie un individualisme extrême, la violence, une absence de scrupules, un non-respect des lois et des règlements. Il faut remarquer cependant que l'autorité de l'Etat restait très faible dans ces villes et villages champignon. Tous ces gens-là, ainsi que les originaires de nombreux pays du Vieux Monde, se mirent au travail avec acharnement. Ils commencèrent alors à réaliser que cet énorme pays recelait dans son sol et dans son sous-sol d'immenses richesses qui ne demandaient qu'à être exploitées. Une des personnalités les plus remarquables de cette période, qui contribua le plus à son progrès, fut John Davison Rockefeller. Il a vécu presque centenaire, a donc été témoin et acteur important durant toute

cette période allant du milieu du

XIXe siècle

au début du xxe, après la

Première Guerre mondiale. Ses enfants et petits-enfants ont prolongé son action presque jusqu'à nos jours. John D. Rockefeller occupe cette position de premier plan pour de multiples raisons:
- Tout d'abord personne mieux que lui n'incarne le rêve américain.

Issu d'une famille modeste, émigrée au Nouveau Monde depuis quatre générations, il a pu surmonter ses handicaps de naissance et se hisser au plus haut niveau de l'échelle sociale. L'égalité des chances, mythe cher à tous les Américains, a parfaitement bien fonctionné dans son cas. Il n'a eu aucun privilège de départ dans la vie, ni aucun obstacle insurmontable dû à des castes sociales empêchant son ascension.
- John D. Rockefeller est étroitement associé au pétrole et à la

« Standard ail », société qu'il a créée et développée jusqu'à en faire une multinationale ayant longtemps exercé un quasi monopole dans l'industrie pétrolière. Il a donc contribué à faire du pétrole un produit indispensable à notre civilisation et qui, jusqu'à nos jours, est à l'origine de multiples affrontements et conflits sanglants. Par la force des choses, Rockefeller a donc été impliqué dans de nombreuses batailles entre producteurs et utilisateurs de ce produit stratégique.
- Finalement, autour de Rockefeller, s'est développé le mythe de

l'homme le plus riche du monde, donnant naissance à de nombreux stéréotypes, tous bien loin de la réalité. Cette idée de richesse presque illimitée permet de fantasmer sur le bonheur supposé d'une telle situation, sans se rendre compte des multiples inconvénients et contraintes qu'elle crée. On l'associe souvent à celle d'argent mal acquis, octroyant à celui qui le possède une puissance malfaisante. 8

Peu de biographes se sont lancés dans l'étude de la vie de John D. Rockefeller. Il faut dire que leur tâche n'était pas aisée car il maintenait un secret absolu sur sa vie professionnelle et sa vie privée. Il n'est donc pas étonnant que les premières tentatives de récit de sa vie aient été souvent manichéennes, le diabolisant à l'extrême ou chantant ses louanges. Toutes les dérives étaient possibles car elles n'étaient suivies d'aucune réaction de l'intéressé. Les premières études sérieuses aboutirent à des publications polémiques, comme celles d'Henry Demarest Lloyd ou d'Ida Tarbell. Elles reflétaient alors un état d'esprit ambiant, régnant dans la presse et les milieux politiques, d'hostilité à l'égard des grands monopoles et surtout contre le plus grand d'entre eux: la Standard ail. C'est au xxe siècle, avec le recul et le retour à la sérénité, que des études objectives ont pu être publiées comme celles d'Allan Nevins ou de Ron Chernow. Ces excellentes biographies associent de très près John D. Rockefeller et la Standard ail (il serait d'ailleurs très difficile de les séparer), relatant avec beaucoup de détails la vie familiale de leur héros, ses motivations, son tempérament. John D. Rockefeller était connu en France depuis le début du xxe siècle. Les luttes ouvrières exacerbées de cette époque ont contribué à le caricaturer comme l'un des Maîtres des Forges, c'est-à-dire le gros capitaliste, en haut-de-forme et au cigare arrogant, alors que Rockefeller était à l'opposé de cette image: très maigre et n'ayant jamais fumé une cigarette de sa vie. Il était connu comme le patron d'une énorme entreprise pétrolière dont une succursale vendait en France l'essence pour automobiles sous la marque ESSO. Peu de gens étaient au courant de ses donations pour la lutte contre la tuberculose en France. Le public ignorait que son organisation avait majoritairement financé la restauration du château de Versailles et la reconstruction de la cathédrale de Reims détruite pendant la Première Guerre mondiale. Il n'existe que peu d'ouvrages en français, essentiellement traduction de livres américains, relatant la vie et l'œuvre de Rockefeller. On raconte brièvement sa vie dans les écrits concernant l'industrie mondiale du pétrole. Le but de cet ouvrage ne peut être de porter un jugement sur ce personnage très complexe, mais d'être objectif et d'essayer de le comprendre: connaître ses motivations, l'influence de son éducation sur son parcours professionnel, celle de son père et de sa mère, couple très mal assorti, ainsi que celle de la religion, omniprésente dans sa vie. Cette 9

étude nous portera forcément à examiner l'origine de cette fortune et de l'accumulation de tant d'argent dans la bourse d'un seul homme. Cela se fera à travers l'examen de ce phénomène de concentration industrielle qui a eu lieu dans tous les Etats-Unis durant les dernières décennies du
XIXe siècle. Elle

commença à l'échelle régionale puis à celle de la Nation

entière, avant d'atteindre une dimension multinationale. Ce phénomène de concentration a été extrêmement complexe, accompagné de luttes féroces, de procès interminables, de remises en cause du rôle de l'Administration fédérale dans le contrôle des grandes entreprises. Des simplifications se sont avérées nécessaires pour mettre cet ouvrage à la portée de tous. Ce qui n'a pas facilité le problème, c'est que le dollar à la

fin du XIXe siècle avait 10 à 15 fois la valeur du dollar actuel.
Une grande difficulté dans la rédaction de ce livre a été de séparer, dans le but de faciliter la compréhension des événements, la vie privée de John D. Rockefeller de celle de la Standard Oil, tellement les deux sont imbriquées. Nous avons été obligé de réserver à la famille Rockefeller quelques chapitres bien séparés des autres et qui respectent la chronologie des événements. Il est important de signaler que la vie de Rockefeller ne s'arrête pas au moment où il a abandonné à de plus jeunes dirigeants ses fonctions à la Standard Oil. Il a pris une retraite très heureuse qui a duré 40 ans et durant cette période il a déployé une intense activité dans des investissements industriels et dans la bienfaisance. Cet autre aspect de la vie de John D. Rockefeller est aussi important que son rôle dans l'industrie pétrolière. Cet ouvrage est divisé en cinq parties: 1) Enfance et adolescence: relatant l'entrée du jeune John dans le monde des affaires. 2) L'or noir en Pennsylvanie: les débuts de l'industrie pétrolière dans cet Etat et la création de la Standard Oil. 3) L'empire Rockefeller: comment le jeune homme ambitieux a su profiter de circonstances favorables, agrandir son entreprise jusqu'à en faire un complexe industriel mondial. Comment sous la pression des événements il sera obligé de le dissoudre. 4) Le capitalisme redistributeur : Rockefeller, retiré de la Standard Oil, consacra sa fortune à la philantropie ou à des investissements industriels.
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5) La dynastie Rockefeller: aperçu de l'histoire de la grande famille qui succède au patriarche fondateur, qui prend la direction de ses affaires de son vivant, lui succède au terme d'une longue vie et exerce son influence jusqu'à nos jours. Nous pourrons alors faire une intéressante comparaison entre le capitalisme des monopoles et de la philanthropie des XIXeet xxe siècles avec celui existant de nos jours.

En ce début du XXle siècle, le pétrole reste toujours au centre de nos
préoccupations. - Il demeure toujours le produit commercial le plus important, indispensable à notre vie tant publique que privée. Il est entré dans la vie quotidienne de chacun sous forme de kérosène ou pétrole lampant indispensable pour l'éclairage. Après l'apparition de la lumière électrique, c'est le pétrole sous forme d'essence qui est devenu l'aliment de nos voitures. Sous forme de gaz il est de nos jours la source d'énergie indispensable à nos usines et au chauffage.
- Il n'est donc pas étonnant que le problème de la raréfaction de

cette énergie fossile soit au centre des débats actuels. Jusqu'à maintenant les énergies renouvelables ne nous laissaient que de faibles espoirs. L'énergie nucléaire, dont la France est devenue le premier producteur mondial, offre une alternative importante, mais ne résout pas tous les problèmes, en particulier celui de la circulation automobile. - Il n'est donc pas étonnant que, tout au long du xxe siècle et encore de nos jours, le pétrole ait été et reste toujours un des enjeux stratégiques de toutes les puissances à l'échelle mondiale. Il fut la raison principale de l'entrée en guerre du Japon en 1941 par l'attaque de Pearl Harbor, ainsi que de l'offensive de Hitler, la même année, contre l'URSS pour la conquête du pétrole du Caucase.
- Ce qui complique la situation internationale actuelle, c'est qu'une

grande partie des gisements les plus importants se trouve entre les mains de « petites puissances» aux réactions parfois imprévisibles et possédant une capacité de nuisance disproportionnée par rapport à leur position sur l'échiquier mondial.

En ce XXle siècle où nous remettons en cause notre mode de vie, nos
activités économiques, nos croyances, il est donc intéressant que nous nous retournions sur notre proche passé industriel, pour l'analyser et en tirer des enseignements. Il

PREMIERE

PARTIE

UN JEUNE HOMME AMBITIEUX

CHAPITRE I UNE ENFANCE DIFFICILE (1839-1852)

1 - Les origines familiales
John Davison Rockefeller est né le 8 juillet 1839 à Richford dans l'Etat de New York, une des treize anciennes colonies de la Couronne britannique au Nouveau Monde ayant conquis leur indépendance au XVIIIe siècle pour former les Etats-Unis d'Amérique. Son père William Avery Rockefeller épouse en 1837 Eliza Davison et de leur union naît une fille Lucy en 1838 puis un garçon l'année suivante: John. Les Rockefeller sont installés en Amérique depuis un siècle, venant d'Allemagne. Une controverse franco-allemande apparaît vers 1900 au sujet de l'origine de cette famille. Est-elle d'ascendance française, ayant germanisé son nom Rockefeuille après s'être réfugiée en Rhénanie pour fuir les persécutions religieuses contre les huguenots? Cette hypothèse, d'ailleurs non soutenue par les Rockefeuille actuels, ne semble reposer sur aucune base réelle. Les généalogistes allemands attribuent aux Rockefeller américains des ancêtres purement germaniques. L'ancêtre Johann Peter Rockefeller part de Sagendorf en Rhénanie avec sa deuxième épouse et les cinq enfants de la défunte première et débarque à Philadelphie puis, de là, s'installe dans le New Jersey où il construit une ferme qui deviendra très prospère. Il a un fils Johann Peter II qui à son tour lui donne un petit-fils William. Celui-ci épousera 15

une de ses cousines Christina Rockefeller et leur fils Godfrey sera le grand-père de John dont nous faisons la biographie. Godfrey, rompant avec la tradition familiale, épouse une anglaise, Lucy Avery. Le mélange des ethnies d'origines allemande et anglaise s'avère fécond. Ils auront dix enfants. Dans cette famille où l'homme faible de caractère reste plutôt effacé, c'est l'épouse qui a la forte personnalité et dirige son ménage avec énergie. Elle est de religion protestante baptiste. Très pieuse, très stricte sur la morale et l'observance des rites, elle fera de sa religion le centre de gravité de sa vie familiale. John D. Rockefeller son petit-fils se souviendra toujours de sa grandmère, personnalité très douce, très dévouée mais à la tenue austère et qui est probablement à l'origine de son engagement religieux. Sa foi inébranlable influencera tout son comportement, aussi bien dans sa vie privée que dans son activité professionnelle. Leur troisième enfant William Avery Rockefeller naît en 1810. Mais il a à peine dix ans, en 1820, que ses parents décident de partir à l'Ouest. Ils se laissent tenter par cette ruée vers les vastes espaces inconnus, réputés très fertiles, à défricher et à mettre en valeur par les hardis pionniers n'ayant pas peur de travailler durement. Ils partent avec toutes leurs affaires et leurs enfants, dans des chars à bœufs, et s'élancent vers les terres vierges. Leur périple s'arrête à Richford, un petit hameau dans la partie occidentale de l'Etat de New York, situé près du district des «Finger Lakes». C'est une riche contrée boisée et vallonnée, encore sauvage, peuplée d'ours, de cerfs, de dindons, de panthères, agrémentée d'une série de lacs allongés et parallèles, comme les doigts d'une main, d'où l'origine de son nom. La famille installe sa ferme à quelques kilomètres du centre du village.

2 - Un couple mal assorti
William Avery Rockefeller grandit dans ce cadre bienveillant mais, dès son jeune âge, il ne se sent pas attiré vers l'agriculture, les rudes travaux de ferme. Il souhaite plutôt découvrir le monde des affaires. En 1831, alors âgé de 21 ans, il étudie pendant quelque temps la médecine puis, muni de ce bagage rudimentaire, quitte le domicile familial. C'est un beau jeune homme, de grande taille, il mesure 1 m 85 ; bien musclé 16

mais très souple. Bien qu'ayant beaucoup de charme avec ses grands yeux bleus, son caractère gai et exubérant, il demeure simple de manières. Il a acquis l'esprit d'entreprise des Avery et le sens social des Rockefeller. Il démarre un petit boulot d'expédition de marchandises puis se lance dans la vente de médicaments. Ses parents lui ont donné des notions de botanique, il connaît les plantes médicinales et peut ainsi composer lui-même les remèdes à proposer à ses clients. A cette époque la situation sanitaire américaine est chaotique, avec très peu de médecins diplômés, encore moins de pharmaciens. Les revendeurs de médicaments ont un statut semi-légal sans aucun contrôle de l'étendue de leurs connaissances ou de leur savoir-faire. Quant aux médecins, aucune réglementation n'essaye de mettre de l'ordre dans leur profession, ouverte à tous les charlatans. La «Medical School» de l'université de Harvard a la réputation de tuer autant de patients qu'elle en guérit. Le jeune William soigne sa présentation et se déplace de ville en ville. A son arrivée dans une localité, il s'installe à l'hôtel pour commencer sa campagne publicitairè tapageuse. Il propose avec beaucoup d'assurance ses médicaments miracles contre le cancer, heureusement totalement inoffensifs. Avec son bagout inépuisable il raconte ses aventures dans le Far West, ses relations avec les Indiens. Son auditoire l'écoute fasciné et lui achète ses remèdes douteux. En 1836, de retour à Richford, il rencontre Eliza Davison, une belle fille rousse, de famille aisée. Bien que de stricte moralité et de foi religieuse sans failles, elle s'éprend de ce grand jeune homme si séduisant. Son père n'approuve pas ce mariage, le futur gendre ne présentant pas toutes les garanties de sérieux et de moralité. Eliza s'obstine, finit par surmonter l'opposition de son père. Le mariage a lieu le 26 février 1837. Le couple s'installe à Richford près de la maison familiale. Le père de la mariée, à qui l'on a forcé la main, cesse d'avoir des relations avec ce gendre qu'il n'a pas désiré. Six enfants naîtront de cette union: une fille Lucy en 1838, un garçon John le futur millionnaire en 1839, un autre garçon William en 1841, Mary Ann en 1843 et finalement des jumeaux en 1845, Franklin et Francis qui, lui, décèdera deux ans après. Durant toute cette période, le géniteur William continue ses tournées, reste absent pendant de longues périodes. Il soigne ses malades avec ses «remèdes de bonne femme» et passe ses soirées à jouer aux 17

cartes. L'épouse délaissée supporte cette vie pénible comme une pénitence. Elle remplace le père absent aussi bien pour les travaux de la ferme que pour l'éducation des enfants. C'est une protestante puritaine de l'Eglise baptiste qui lui a enseigné une morale stricte et austère, basée sur le travail acharné, le devoir, le dévouement aux autres et la charité. Elle est tout à fait à la hauteur de cette double tâche de fermière et de mère d'une nombreuse progéniture. Les voisins, émus par tant d'abnégation, sont très coopératifs et lui sont souvent d'un grand secours. Il faut reconnaître, à la décharge de cet époux volage, que la misère n'est jamais entrée dans ce foyer. Avant de repartir pour une tournée à durée indéterminée, le mari laisse suffisamment d'argent pour le ménage. Il sait que son épouse va gérer ses finances avec beaucoup de prudence et d'économies. L'épicier du village fait crédit sans difficulté à cette femme vertueuse car il est certain que le mari de retour règlera toutes les dettes sans discuter. William Avery Rockefeller surgit souvent au moment où on l'attend le moins. Parfois il arrête devant la maison un riche attelage tiré par de beaux chevaux. Les poches pleines d'argent, il introduit un air de fête dans le foyer. Il s'occupe alors de ses enfants, les initie à la vie pratique, aux affaires commerciales. Les enfants fascinés écoutent ce beau parleur. Il raconte ses exploits financiers. Ils apprennent ce qu'il faut faire pour pouvoir gagner beaucoup de dollars. Ils comprennent également qu'il faut être en permanence sur ses gardes et ne pas se laisser berner par des gens malhonnêtes. Mais la vie de ce père volage est loin d'être un «long fleuve tranquille» et cela angoisse terriblement sa prude épouse. A une époque, il est impliqué dans une affaire de vol de chevaux et de recel. Il arrive à la maison tard le soir en «rasant les murs» puis oblige la famille à déménager à la hâte. Mais la situation devient tout à fait intolérable lorsque William introduit au foyer conjugal Nancy Brown sous prétexte qu'elle sera une aide familiale à son épouse. C'est sa maîtresse, et il mènera alors une vie de bigame jusqu'au jour où Eliza excédée arrive à chasser cette intruse. Le jeune John vit désemparé cette période où le péché est présent dans le foyer et cela le marquera profondément. Plus tard, William dépassera les limites du tolérable. Sous prétexte que les terres de l'Ouest, autour de l'Ohio et des Grands Lacs, s'ouvrent à la civilisation et que c'est là qu'il peut faire les meilleures affaires, il s'absente pour de longs mois. Vers 1855, il se rend au Canada, il y 18

rencontre Margaret Allen, s'introduit dans sa famille sous le nom de docteur William Levingston et l'épouse. Il l'installe aux Etats-Unis et, jusqu'à la fin de sa vie, il restera bigame, sous deux identités différentes. Il partagera sa vie entre ses deux foyers. Il passera de moins en moins de temps à son premier domicile conjugal. Eliza mènera alors une existence de veuve, entourée de ses enfants entrant dans l'âge adulte.

3 - Les premiers pas
John se souvient de son enfance à Richford, des rudes conditions de vie, du ruisseau coulant devant la maison avec interdiction formelle de s'en rapprocher, de leur demeure faite de rondins de bois coupés dans la forêt voisine, des chambres petites et basses et de la porte d'entrée donnant sur la chambre à coucher des parents. Il faut prendre de l'eau dans le puits voisin et se chauffer l'hiver avec des bûches tirées de la remise. Mais le grenier est plein de pommes, de poivrons, de pommes de terre, de potirons et de viande séchée. En été, dans cette ferme riante malgré tout, la vie se passe surtout à l'extérieur, dans ce beau paysage verdoyant de collines boisées. La vie sociale ne peut avoir lieu qu'à Richford, petit village où il faut se rendre pour faire ses achats. La diligence, rompant la monotonie quotidienne, arrive à grand fracas et se fait annoncer par la sonnerie d'une trompette. On s'assemble autour d'elle pour recevoir le courrier et pour connaître les dernières nouvelles du voisinage. A partir de 1832, la région se modernise, le chemin de fer arrive dans les environs et facilite le développement des villes voisines: Rochester, Syracuse, Rome et surtout Buffalo, la grande cité à la pointe du progrès. Mais ces trains, peu confortables, reçoivent la fumée des locomotives crachant de la poussière de charbon. On les préfère quand même à la diligence, très lente sur ses routes de terre battue, cahoteuses et parsemées de crevasses. La famille Rockefeller se plaint beaucoup de l'ambiance existant lors des réunions publiques, elle n'apprécie pas les gens aux mœurs primaires qui chiquent, crachent partout et sont souvent violents en paroles et en gestes. C'est en 1842, alors que John ajuste trois ans, que le père décide de déménager. La famille quitte Richford et, après trois jours de voyage, s'installe à Moravia, belle localité avec vue sur le lac Owasco, un des Finger Lakes. C'est un grand soulagement pour Eliza qui avait fini par 19

détester Richford, son église difficile à atteindre en plein hiver et son école très mal équipée. De plus, à Moravia, elle se rapproche de la maison de son père, ce qui lui donne un sentiment de grande sécurité qu'elle n'avait pas à Richford. C'est dans cette maison que naîtront Mary Ann et Franklin les deux derniers enfants du couple après le décès de Francis. Le père, William, ayant accumulé un petit capital, crée une entreprise de bois. Il embauche des ouvriers, coupe des bûches dans les forêts voisines, puis les transporte par voie fluviale jusqu'à la ville proche: Auburn, pas loin de Syracuse, où il les vend. L'affaire marche bien. Il en profite pour agrandir la maison de cinq chambres et la modernise. Il capte l'eau d'un ruisseau en amont et la transporte dans des tuyaux en bois jusqu'à sa cuisine. Il devient alors un notable de la région, participe à toutes les réunions municipales et lance une campagne pour la construction d'une nouvelle école. Il s'occupe activement de la collecte des taxes et donations nécessaires à son financement et sait se montrer ferme et menaçant pour obliger les gens réticents à payer. Les deux garçons, ainsi que leur sœur aînée, sont très contents de l'amélioration de leurs conditions matérielles. Ils garderont toute leur vie un souvenir heureux de leur séjour dans cette région. Les parents s'occupent tous deux de l'éducation de leurs garçons, mais dans des directions très différentes. Il est difficile de dire lequel des deux a exercé la plus forte influence. William, le père, veut faire de ses deux garçons des hommes d'affaires. Illes initie à l'industrie, leur apprend à acheter, vendre, prêter ou emprunter de l'argent. Il leur apprend également comment fonder une affaire et bien la diriger. C'est lui qui dira par la suite à John : « Si tu veux que ton entreprise prospère, sois sur place très tôt et démarre-la toi-même le matin (1).» Il donne ses leçons de lutte pour la vie, dans une atmosphère détendue, gaie et mêlée d'histoires et d'aventures vécues dans l'Ouest, parfois chez les Indiens. Les enfants écoutent leur père, finissent par l'adorer et à cet âge oublient ses longues absences, ne remarquent pas les tourments moraux qu'il fait endurer à leur mère. Eliza, omniprésente au foyer, éduque ses enfants de façon moins ambitieuse, mais plus profonde et plus solide que celle du père. Elle reste très proche de John l'aîné de ses garçons, sait lui confier de petites responsabilités et supplée ainsi à l'absence de son époux. John prend des 20

Davison le sérieux, la patience, le contrôle de ses pulsions et surtout leur engagement religieux. John n'oublie pas la stricte discipline, calme et sereine, que la mère faisait régner dans sa modeste demeure de Richford : ne jamais pénétrer dans la maison avec des chaussures boueuses, ne jamais créer inutilement du travail à d'autres. Elle sait se faire obéir et n'hésite pas à punir avec les verges en cas d'indiscipline. John se souvient de l'interdiction formelle d'aller patiner en hiver sur les étangs gelés. Un jour qu'avec son jeune frère William, oubliant la défense maternelle, ils vont s'amuser sur un plan d'eau du voisinage, ils entendent un appel au secours. Il s'agit d'un imprudent, tombé dans l'eau après avoir brisé la surface glacée. Avec une perche les deux garçons arrivent à le tirer de ce mauvais pas. Fiers de leur aventure, ils en font un compte rendu détaillé à leur mère. Celle-ci les félicite pour leur courage et leur sens du devoir puis leur administre à tous deux une sévère correction pour avoir désobéi.

4 - Le jeune John
La région de Moravia au milieu des Finger Lakes est riche en gibier et en poissons. La famille Rockefeller s'y trouve bien et y demeurera pendant sept ans. Les rudes hivers sont compensés par de beaux étés et la terre est fertile. Les fermes établies produisent assez pour permettre aux familles de subsister sans craindre les lendemains. Dans ce milieu favorable, encouragé par son père, le jeune John commence à gagner de l'argent par des moyens divers. Il achète une livre de bonbons à l'épicier du coin et les revend un à un aux enfants du voisinage, il comprend ce que c'est qu'un bénéfice pour un commerçant. Lorsqu'il grandit et devient raisonnable, sa mère lui confie un élevage de dindons. Il les soigne, leur donne à manger, nettoie leur enclos et surveille les couvées. Il revend les dindons ainsi élevés ce qui lui procure des revenus non négligeables. Sa mère est alors là pour lui rappeler que son devoir est d'affecter une partie de son bénéfice à des œuvres charitables de l'église. Par la suite, un de leurs voisins lui confie l'arrachage et la récole des pommes de terre de son champ. Il l'embauche à un dollar et 37,5 cents par jour pour dix heures de travail. Ce dur labeur mal rémunéré lui donne une idée de la valeur de l'argent et du coût du travail humain. Il lui arrive par ailleurs de prêter avec intérêt des petites sommes à des camarades et à 21

gagner alors bien plus que par le travail comme journalier dans les champs. Ces deux expériences l'amènent à faire la réflexion suivante: « J'avais de plus en plus la conviction qu'il était préférable pour moi de faire de l'argent mon esclave plutôt que de devenir moi-même l'esclave de l'argent (2).» Il comprend de façon précoce que, pour devenir riche, il faut travailler à son compte et non pas pour les autres. L'école de campagne de Moravia est solide, construite en planches de bois par les soins de son père, elle est agréable pour les élèves, bien qu'en plein hiver ils trouvent le matin l'encre gelée dans les encriers. Chacun apporte son livre et le lit à haute voix tous les matins. John et son frère William sont des élèves sérieux. L'aîné est bon en arithmétique, en calcul mental, il aime les parties d'échec, mais joue très lentement pour bien réfléchir et prévoir les réactions de l'adversaire avant de pousser ses pièces. John admire son père, son sens du spectacle, ses airs de grand seigneur. Il a toujours près de 1 000 dollars dans sa poche, ne craint pas les pickpockets et laisse à la maison des bols pleins de pièces d'or. C'est l'abondance dans le foyer lorsqu'il apparaît après une longue absence. Il est alors un excellent compagnon de chasse ou de pêche pour ses garçons. Malgré son caractère volage, il est toujours tempérant, ne s'est jamais laissé aller à la boisson et s'est évité ses suites néfastes. Il a la réputation d'être un excellent tireur et utilise ce talent comme moyen d'attirer les foules et vendre ses médicaments. Il raconte que, lors d'une de ses tournées, il participa à une compétition de tir dans un village et cassa une pipe placée dans la bouche d'un fumeur, pendant que la foule tout autour applaudissait aux exploits de ce moderne Guillaume Tell. Lorsque John a huit ans, son père l'emmène à Syracuse, la ville la plus proche. C'est alors la première fois que John visite une grande agglomération, avec ses magasins, ses vitrines de luxe et son animation. Ils passent la nuit dans un hôtel. La journée d'hôtel coûte alors un dollar. Son père lui achète une paire de chaussures en cuir et il en est ébloui, c'est la première fois qu'il en porte. John ouvre les yeux sur le monde qui l'entoure, il admire cet univers moderne envahi par les machines et si éloigné de son petit monde à lui où il est obligé de se réveiller très tôt pour traire les vaches. John va à l'église régulièrement. Eliza s'y rend tous les dimanches et se fait accompagner par tous ses enfants. Lors de la quête, elle donne 22

toujours de l'argent pour les œuvres charitables, même si elle est en situation financière difficile. Gagner de l'argent et en donner est un devoir religieux pour l'Eglise baptiste. Sa position sur cette question est bien claire et bien proclamée par les pasteurs lors de leur sermon du dimanche: « Gagnez de l'argent, gagnez-le honnêtement puis donnez-le intelligemment. » « Si ceux qui 'gagnent tout ce qu'ils peuvent' puis 'économisent ce qu'ils peuvent' 'donnant ensuite tout ce qu'ils peuvent', alors ils
grandiront en grâce (3). »

L'Eglise baptiste accepte l'accumulation de richesses, mais à condition qu'elle se fasse sans ostentation. Elle est bien adaptée à la Frontière et aux régions qui l'avoisinent, aux idées démocratiques de ses fidèles. Les pasteurs sont pauvres, n'hésitent pas à s'installer dans des zones reculées. Ils n'ont pas de hiérarchie les contrôlant ou d'évêques à qui ils doivent rendre des comptes. Cette souplesse, cette modestie de

comportement en ont fait une force spirituelle importante au XVIIIe siècle
dans le Nouveau Monde anglo-saxon. On assiste à un renouveau de la foi au début du XIXesiècle jusqu'en 1830. Des pasteurs itinérants rassemblent des foules, ramènent les participants à la foi, procèdent à des baptêmes par immersion totale et organisent des séances d' autorepentance. Ils prêchent pour l'abstinence totale du tabac, de l'alcool, des jeux de cartes, du théâtre, de la danse. Le croyant doit être un soldat armé prêt à combattre la tentation. Les baptistes se distinguent des calvinistes pour qui seuls les prédestinés seront sauvés. Pour eux toute âme repentante peut avoir accès au salut, aucune personne n'est perdue à jamais. Mais en 1845 une catastrophe inattendue s'abat sur les baptistes. Un schisme sépare les Eglises baptistes du Nord qui ont adopté une position anti-esclavagiste de celles du Sud réunies en une Congrégation baptiste du Sud, la « Southern Baptist Convention» qui ne prend pas position sur ce problème. Le jeune John adhère totalement à cet idéal qu'incarne sa mère. Durant toute sa longue existence il ne fumera pas une seule cigarette, ne boira aucune boisson alcoolique et ne connaîtra que le loin le théâtre et la danse. Mais la situation du père se détériore à Moravia vers la fin des années 1840. Le commerce de bois périclite et William se crée des 23

ennemis par son comportement dominateur et souvent arrogant. Il a été accusé de recel de chevaux, mais réhabilité ensuite lorsque les voleurs sont arrêtés. Par contre on l'accuse de viol sans avoir de preuves valables. Pour couronner le tout, son beau-père John Davison le poursuit pour nonpaiement de dettes. Acculé et sans ressources, William vend sa ferme de Moravia puis s'installe à Owego, une petite ville agréable à la frontière entre l'Etat de New York et la Pennsylvanie, sur la rivière Susquehanna qui les sépare. La famille est soulagée par ce départ car la vie à Moravia devenait intenable. Libérée des accusations injustes, elle craint une situation financière précaire. Eliza supporte cette nouvelle épreuve avec abnégation et courage. Ce qui la réconforte, c'est que son fils John a maintenant onze ans, est un grand garçon responsable, bien bâti physiquement. Totalement dévoué à sa mère, il est très capable de la seconder dans la surveillance des enfants et les menus travaux du ménage. Il peut très bien remplacer le père pendant ses longues absences.

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CHAPITRE II DES DEBUTS TRES MODESTES (1853-1858)

1 - La vie à Owego
Owego est une jolie petite ville, c'est également un port fluvial, début de la navigation sur le Susquehanna, grand fleuve de l'Est qui se jette dans la Chesapeake Bay, reliant ainsi la région des Finger Lakes à de grandes villes comme Baltimore. Son importance commerciale s'accentue encore lorsque la voie ferrée de la «Erie Railroad Co» y aboutit. Le 1erjuin 1849, la première locomotive fumant et crachant des cendres y fait une entrée solennelle au milieu des explosions de joie et des fanfares retentissantes. Owego, ancienne terre des Indiens Onondoga refoulés au Far West, a plus de 7 000 habitants en 1850, vivant dans des maisons élégantes. C'est de plus un centre industriel naissant avec tanneries, fabriques de chaussures, hôtels, journaux, théâtre. Cette ville a tout pour plaire à la famille Rockefeller qui s'y installe dans une vaste maison située à la périphérie, à cinq kilomètres du centre, entourée de ruisseaux et de forêts. John gardera toujours un penchant pour les vastes espaces verts, les plans d'eau et les grands arbres dans des paysages forestiers. Durant toute sa vie active et même bien après, il manifestera un grand amour de la nature. Il passera toujours ses vacances au grand air, dans les larges propriétés 25

que sa fortune lui permettra d'acquérir. Son grand plaisir sera d'en transformer les paysages et les points de vue. Pour John et sa famille, chaque déménagement signifie alors une promotion. A partir de la maison rudimentaire en troncs d'arbres de Richford, c'est le passage à la ferme de Moravia puis maintenant à la maison de ville d'Owego. Il semble que William, le père, consciemment ou non, a voulu toujours adapter les lieux de vie de sa famille à la croissance de ses enfants et à la satisfaction de leurs nouveaux besoins d'éducation. Eliza a alors 36 ans, son mari 40. Ce sont des âges où l'on commence à se poser des questions sur son avenir et celui des enfants. Pour remédier à la situation financière angoissante, William repart en tournée, il rapporte assez d'argent pour payer ses dettes et pouvoir s'occuper des études des deux aînés. Il devient un homme aisé, bon père mais de caractère incertain et volage. Son épouse Eliza, très digne et pieuse, élève ses enfants dans une stricte discipline. Les trois grands doivent s'occuper des deux petits - John le fils aîné est responsable du jardin de la nouvelle maison et de la vache. Il accompagne ses jeunes frères et sœurs à l'école. Les liens entre John et sa mère se resserrent car il est l'homme de la maison en l'absence du père. John et William vont à l'école «Old River District », John s'y distingue par son intelligence et son ardeur à l'étude. Eliza se rend régulièrement à la First Baptist Church, l'église baptiste la plus proche. Son mari, William, est peu croyant, peu pratiquant, mais respecte totalement les engagements religieux de son épouse. Elle assiste à l'office du dimanche, à la« Sunday School» (l'équivalent du catéchisme pour les protestants). Le pasteur, le révérend Charles Morton, fait d'excellents sermons, suivis avec ferveur par John, et qui contribuent à consolider sa foi. Sa croyance religieuse sincère va illuminer toute sa vie, lui servira de guide et en même temps de justificatif à toutes ses décisions. C'est son engagement dans l'Eglise baptiste qui le poussera à être un élève sérieux, régulier et surtout réfléchi. Il fera sienne cette maxime: «Ne jamais agir avant d'avoir bien réfléchi sur les conséquences de son action. » En août 1852, le père place ses deux grands garçons à l'académie d'Owego. La sœur aînée, Lucy, reste à la maison, fait de la musique et commence à entrer dans son rôle de fille à marier, pratiquement le seul horizon possible durant cette époque pour les enfants de sexe féminin de 26

la bourgeoisie américaine. L'académie d'Owego sous ce nom pompeux est ce qu'au Nouveau Monde on appelle une «Public High School », c'est-à-dire un collège d'enseignement secondaire. Il comprend plus de 350 élèves dont près des deux tiers sont des garçons. Le docteur William Smith la dirige. C'est un savant érudit en grec, latin, hébreu. Il adopte des méthodes d'enseignement modernes et pousse les élèves à s'exprimer, à défendre leurs idées en classe. A la fin de leurs études secondaires, ces écoliers issus en général de familles aisées essayent de se faire admettre dans les universités de Yale ou Harvard. Pour les garçons Rockefeller, l'école est distante de quatre à cinq kilomètres, les classes commencent à 8 h 45 et se terminent à 16 heures. John, pour qui la journée n'est pas finie à cette heure, doit rentrer chez lui et s'occuper de divers travaux avant de songer à ses études. Ses débuts dans les études secondaires sont difficiles, il travaille beaucoup mais ne progresse pas. Il n'est pas sportif comme la plupart des autres élèves, par contre il est très fort en arithmétique et en calcul mental. Dans sa future vie de chef de grande entreprise, il étonnera toujours ses collègues ou relations d'affaires par la facilité avec laquelle il saura calculer et jongler avec les millions de dollars. Pour le moment, sa mère vole à son secours en le confiant à une voisine, Susan La Monte, ancienne institutrice, qui lui remonte le moral et saura le remettre en forme pour poursuivre ses études. Il gardera d'elle un émouvant souvenir et, bien plus tard, de passage dans la région, après avoir atteint les sommets de l'échelle sociale, il ne manquera pas de lui rendre visite. En attendant, John poursuit ses études, il a une grande curiosité et une forte faculté d'analyse. Ses exposés sont toujours très clairs et très bien structurés. Il est surtout fasciné par les expériences sur l'électricité faites au collège le samedi dans l'après-midi avec batteries, moteurs électriques, aimants. Il comprend que le monde nouveau qui s'annonce sera celui des nouvelles énergies encore mal connues. Il réalise que la seule manière d'acquérir la puissance et la richesse, c'est de maîtriser les sources puis de produire ces fluides mystérieux qui sont en train de transformer l'existence de ses contemporains. Mais la vie n'est pas toujours facile dans ce collège pour les enfants de condition modeste. Il y subit ainsi que son frère William une cruelle humiliation. Un jour, le photographe ambulant de la ville vient pour 27

prendre la photo annuelle de sa classe. Il place tous les élèves en ordre dans le champ de son appareil, mais en écarte John et William. Il leur dit qu'ils sont trop pauvrement vêtus pour être dignes de paraître dans la
photo (l).

Cet incident malheureux donnera à John l'envie d'être riche et de le devenir rapidement. Il observera autour de lui les habitants d'Owego, ces citoyens des Etats-Unis qui travaillent dur et s'enrichissent, et il se donne comme objectif de devenir un des leurs. Il se rend compte que son pays, les Etats-Unis, est le seul qui peut offrir d'immenses possibilités à tout jeune homme entreprenant. Sa patrie vient de gagner une guerre contre le Mexique et cela lui a permis d'annexer d'immenses territoires presque totalement inexplorés. Les perspectives sont quasi illimitées pour qui veut tenter sa chance. Plus tard, il résumera en une formule ce qu'il estimait être l'origine de la richesse: « Pour devenir un homme riche, ilfaut avoir de la chance, encore de la chance et toujours de la chance» ; mais, ajoutait-il malicieusement, « il est vrai qu'il faut savoir en profiter (2).» John acquiert à l'académie d'Owego une excellente formation. Il forge son caractère, maîtrise ses émotions, se familiarise avec les connaissances de base qui lui seront indispensables durant toute sa carrière. Mais, tout en étant très rigoureux et bien préparé, cet enseignement ne lui élargit pas les idées. Il est uniquement orienté vers la formation de futurs hommes d'affaires, de bâtisseurs d'entreprises ou de sociétés financières. Il ne laisse aucune place à la culture, à la littérature, à la poésie, à la musique ou à la peinture. Tout ce domaine de l'art que nous considérons de nos jours comme indispensable, donnant un sens à nos existences, lui sera totalement étranger. John D. Rockefeller durant toute sa vie sera peu sensible à toutes ces réalisations du génie humain qui sont à la base de notre art de vivre. En le focalisant lors de sa jeunesse vers « les Affaires », son éducation tant à l'école qu'à la maison en fera un lutteur hors pair, mais pas un intellectuel. Il ne pourra pas être un homme du monde raffiné, mais ne sera jamais grossier. Toujours bienveillant envers ses collaborateurs et employés, il saura éviter les écueils de la cruauté ou de l'avidité. Son engagement dans l'Eglise baptiste interdisant le théâtre, le jeu, la danse, ne fait qu'accentuer ce manque. Dans cette pratique religieuse qui l'aide tant à forger son caractère, son amour du travail, il ne se pose 28

jamais de questions purement métaphysiques. Il se contente d'être un bon et fidèle paroissien, à la croyance bien ancrée, qui pratique les prières quotidiennes et la lecture de la Bible. Sa foi sincère, qui l'aide beaucoup durant les moments difficiles, lui ôte la faculté de douter, de se remettre en cause ou d'évoluer dans le domaine spirituel. Il ne peut pas réaliser alors que la vie de rigueur à laquelle il s'astreint en suivant l'exemple de sa mère aura des répercussions sur toute sa famille. Mais sans cette vie pieuse et austère, y aurait-il eu un « Rockefeller» ?

2 - L'installation

à Cleveland

John et William passent deux ans à cette académie d'Owego. Mais le père, qui est revenu à son métier de colporteur et pharmacien ambulant, doit se déplacer de plus en plus loin vers l' ouest. Avec la civilisation qui avance à grands pas dans l'Etat de New York, il perd sa clientèle habituelle. C'est dans les villages de la Frontière, là-bas près du Far West, qu'il peut trouver des gens à qui vendre sa potion contre le cancer. Il doit être présent dans ces nouveaux Etats du Middle West: Ohio, Indiana, Illinois, Wisconsin, au sud et à l'ouest des Grands Lacs. C'est là que se situe son « terrain de chasse» très particulier. De plus, les enfants grandissant, il faut leur donner plus de possibilités de bien débuter dans la vie active en les rapprochant des centres urbains. Eliza est réticente, elle se plaît bien à Owego, mais doit s'incliner devant l'évidence. La famille quitte l'Etat de New York en septembre 1853, se dirige vers l'ouest et s'installe à Strongville, petite cité située à quelques kilomètres de Cleveland. D'ailleurs la belle-sœur d'Eliza, SaraAnn, habite dans les environs, c'est une sécurité de plus pour l'épouse délaissée. Après la maison confortable d'Owego, c'est de nouveau une ferme qu'il faudra habiter. Cleveland est une petite ville, mais à forte croissance. Située sur la rive sud du lac Erié, elle possède un port, un large entrepôt. Elle devient le siège de nombreuses entreprises commerciales. Construite en dan1ier comme la plupart des villes américaines, elle reste très verdoyante. Lorsque la famille Rockefeller s'installe, déjà deux lignes de chemin de 29

fer y passent, ce qui n'empêche pas les diligences de continuer leur activité. Cette ville doit son nom au général Moses Cleveland qui, à l'époque de George Washington, fit venir des pionniers sur cette rive accueillante du grand lac Erié. En 1853, on y recense 26 000 habitants, vivant le long de ses rues et ruelles non pavées, dans des demeures sans le tout-àl'égout et sans eau courante. Mais cette ville se développe avec six banques, deux journaux et une chambre de commerce. On la considère comme une des villes moyennes du Middle West. Les deux grandes agglomérations de la région, dépassant les 100 000 habitants, sont Saint Louis et Cincinnati. Chicago n'a pas encore pris son essor. Le père des deux garçons, voulant leur éviter de trop fatigants déplacements quotidiens, les met en pension chez madame Woodin au centre-ville de Cleveland. Ils peuvent ainsi se rendre facilement à la Cleveland High School, le collège d'enseignement secondaire où ils sont inscrits, et ainsi reprendre leurs études. Ce collège a pour directeur Emerson E. White, qui traite tous ses élèves comme des adultes et tous l'apprécient et le respectent. John se plaît dans cet établissement. Il ne s'intéresse pas au latin mais aime beaucoup les mathématiques, qui lui donnent la faculté de raisonner avec beaucoup de rigueur. A la fin de l'année scolaire, pour passer dans la classe supérieure, il doit préparer quatre essais: « Education, Liberté, Saint Patrick, Mémoire du passé. » Il les rédige clairement, bien structurés et précis. Il les expose ensuite avec méthode puis les défend avec vigueur lors de la discussion qui s'ensuit. Il se présente comme un ennemi de l'esclavage pour des raisons religieuses et comme un ami de la démocratie. John passera deux ans dans cet établissement, de 1853 à 1855, il se comporte comme un élève timide et mal habillé. Il a hâte de rentrer dans la vie active, ne va jamais à la bibliothèque de la ville mais s'intéresse aux usines, aux commerçants, aux banques privées. Dans cette école il a pu développer le don de la parole, celui d'exposer ses idées, parfois avec humour, et ensuite celui de débattre courtoisement mais fermement. Son meilleur camarade de classe est Mark Hanna, futur sénateur de l'Ohio et chef du parti Républicain, qui sera le principal collaborateur du président McKinley. Hanna est viril, athlétique, exubérant; John reste réservé et studieux. Malgré l'opposition des caractères, ils seront bons amis et conserveront d'excellentes relations durant toute leur vie. 30

C'est dans cette école que John aura pour camarade de classe Lucy Spelman et par son intermédiaire fera la connaissance de sa jeune sœur Laura Spelman, sa future épouse. Leur père Harvey Spelman est un éminent homme d'affaires de Cleveland, résolument antiesclavagiste. Mais, pour le moment, John fréquente les deux sœurs, ne songe qu'à sa future carrière. D'ailleurs sa mère, qui voit avec plaisir son fils aîné grandir et s'affirmer, surveille de près ses fréquentations et sait mettre un terme quand il le faut à ses amourettes d'adolescent. Il se lie ensuite d'amitié avec Melinda Miller, avec qui il fait de longues promenades. La mère de la jeune fille s'oppose à leur mariage, car John lui semble «un garçon sans avenIr ». Avec son frère William, John va tous les dimanches à la «Erie Street Baptist Church », tenue par le révérend William V. Sked. John ne se contente pas d'assister aux offices, devient membre actif du comité de gestion et commence à enseigner dans une classe de la Sunday School. Il s'intéresse aux finances de cette église et se rend compte qu'elles sont dans un état préoccupant. John aime beaucoup son père et le respecte, mais il déteste cette atmosphère d'instabilité et d'inquiétude perpétuelle que celui-ci fait régner dans sa famille au désespoir de sa mère. Comme celle-ci il abhorre ces nombreux déménagements parfois effectués « à la cloche de bois ». Il aspire à une demeure stable, à des revenus réguliers même s'ils sont modestes, à une place dans la société. Cela ne l'empêche pas d'être reconnaissant envers son père qui lui a appris qu'il faut être agressif dans les affaires commerciales, qu'il ne faut jamais accepter d'être la victime, qu'il faut avoir le sens des responsabilités et tenir ses engagements. En 1855, John a obtenu le diplôme de la High School. Sa mère voudrait qu'il complète ses études en entrant pour deux ou trois ans dans une université. John le souhaite également. Mais le père en décide autrement, déclare qu'il n'a pas les moyens de lui payer l'université car les frais sont très élevés et les bourses rares à cette époque. En réalité le père pense que cela n'en vaut pas la peine, qu'il peut très bien commencer à travailler tout de suite. Mais ce que le père de famille dissimule aux siens, c'est qu'il vient de se marier avec Margaret Allen qui devient sa seconde épouse. C'est une fille de 17 ans alors qu'il en a 42, il l'installe aux Etats-Unis sous le nom de madame Levingston. Il doit faire face aux dépenses de deux ménages et il n'est pas étonnant qu'il soit 31

à court d'argent pour envoyer son fils à l'université. Il s'arrangera toujours pour que chaque foyer ignore complètement l'existence de l' autre. John regrette beaucoup la décision de son père mais s'incline. D'ailleurs le père a en partie raison: John a toujours mieux appris la vie en dehors des livres. Deux ou trois ans d'université n'auraient été que d'une utilité réduite dans son cas. De plus, ce père bigame se rend compte que ses absences hors du domicile conjugal seront de plus en plus longues. Il a donc besoin de transmettre le fardeau familial à son fils et il sait qu'il en est parfaitement capable. La décision est donc prise, John va chercher du travail. Son père l'inscrit pour trois mois au Folson's Commercial College, où il apprend la tenue des livres de compte dans une affaire commerciale, les relations avec les banques et les lois du commerce. C'est le bagage indispensable pour pouvoir être candidat à un poste dans une entreprise de la ville. Pendant ce temps, la famille déménage une fois de plus, elle quitte la ferme de Strongville pour s'installer au centre de Cleveland, à Perry Street. Pour John qui a alors 16 ans, ce sera le point de départ vers une nouvelle vie dans le monde des affaires.

3 - Lejeune

comptable

John met son plus beau costume, part à la recherche d'un travail. Il parcourt la ville et frappe à la porte de multiples entreprises: chemins de fer, banques, commerces, usines. Il fait trois fois le tour de Cleveland, pendant six semaines, mais en vain; c'est la crise, on n'embauche pas. Son père lui conseille de faire une pause de quelques semaines en attendant que la situation économique s'améliore. Il ne veut rien savoir, l'échec pour lui est un aiguillon, il s'obstine encore plus. Le 26 septembre 1855, il s'adresse à la firme « Hewitt and Tuttle », entreprise de transport et négoce pour de multiples marchandises: grains, sel, bois, viandes. Il se présente comme comptable. Il est reçu le matin par Henry B. Tuttle qui l'examine, vérifie si son écriture est lisible, puis lui demande de repasser l'après-midi. Il est alors interrogé par Isaac L. Hewitt qui accepte de lui donner une chance. Il est engagé à l'essai pour trois mois, on ne parle pas alors de salaire. 32

John est radieux, il commence sa vie professionnelle. Le 28 septembre sera toujours pour lui le « Job Day», date anniversaire de son entrée dans la vie active. Il se met au travail avec toute la grande énergie dont il est capable: à son poste dès 6 h 30 le matin, écrivant à la lueur d'une lampe à huile. Il déjeune sur place avec les provisions qu'il a apportées. Le travail s'arrête vers 16 heures, souvent il retourne à ses livres de compte le soir après dîner jusqu'à 22 heures. Au début il est chargé de la tenue de la comptabilité de l'entreprise. Il est très heureux d'aligner des chiffres à longueur de journée. Par la suite, on lui donne la responsabilité de payer les factures. Il s'en acquitte comme s'il s'agissait de ses propres deniers. Les examinant méticuleusement, relevant les erreurs de quelques cents, il demeure intransigeant sur les détails et se rebiffe si on lui demande, en cas d'urgence, de payer une facture sans examen approfondi. Il donne pleinement satisfaction à ses chefs, ses responsabilités vont alors en augmentant. La société qui l'emploie a investi dans l'immobilier et le charge d'encaisser les loyers de ses propriétés: maisons d'habitation, entrepôts, bureaux. Il sait alors être patient, poli mais avec la ténacité d'un chien hargneux lorsqu'un locataire tarde à lui remettre le loyer. Au bout de trois mois, fin 1855, il reçoit sa première paye de $ 50, rémunérant la période de l'essai, et est embauché avec un salaire de $ 25 mensuel. Un an plus tard, le chef comptable quittant l'affaire, c'est John qui le remplace; on lui fixe un nouveau salaire de $ 500 par an, soit un peu plus de $ 40 par mois. C'est sans doute une belle augmentation, mais le chef comptable dont il prend la suite touchait $ 2 000 annuellement. Il devra se contenter du quart. John a acquis de l'expérience dans les affaires. Il s'habille un peu mieux, chez des tailleurs bon marché. Il est rapide dans l'exécution des tâches, méticuleux, méthodique. La société Hewitt and Tuttle est pour lui un excellent terrain d'apprentissage. Il écoute les gens autour de lui parler de leurs affaires, de leurs projets. Il se familiarise avec les nombreux moyens de transport de marchandises disponibles à Cleveland: rail, route, fleuve, lacs. Il traite des affaires de plus en plus complexes. Il commence tout doucement à faire des opérations commerciales pour son compte personnel et, pour obtenir du crédit, s'adresse à des banques. Par relations il entre en contact avec certaines et les impressionne par ses 33

connaissances, son savoir-faire et sa rigueur. Il se fait connaître sur la place financière et commerciale de Cleveland. John D. Rockefeller accomplit pendant ces quelques années le parcours classique de tous les jeunes gens de l'époque dans cette région voisine du Middle West. On n'y trouve pas encore la brillante civilisation de la côte Atlantique, à la pointe du progrès à la fois matériel et culturel, mais elle a dépassé le stade de zone de la Frontière. On ne peut y rêver de carrières universitaires prestigieuses. Seuls les fils de familles ayant fait fortune peuvent compléter leurs coûteuses études aux universités de l'Est, à Yale ou à Harvard. Tous les jeunes se mettent tôt au travail, afin d'acquérir notoriété, position sociale, indépendance financière et si possible richesse. Ils suivent tous cette voie, écoutent les récits de leurs aînés qui, bien avant eux, ont mis la main à la pâte et ont depuis acquis des positions sociales enviables. De bouche à oreille, on cite les noms de ceux d'entre eux qui ont pu amasser des fortunes considérables et on admire avec envie leurs demeures somptueuses entourées de jardins et de parcs bien entretenus. Tous ces jeunes, avec leur esprit d'émulation, leur âpre désir d'ascension sociale et leur grande soif de dollars feront d'excellents hommes d'affaires, de bons commerçants, des entrepreneurs audacieux et des industriels de talent. Mais il ne naîtra parmi eux que très peu d'artistes, de poètes, de musiciens ou de peintres. Ce type de carrières, considéré avec mépris par la plupart, reste synonyme de médiocrité, de pauvreté et même de paresse. Il faut dire que l'atmosphère générale du pays ne se prête pas à ce genre d'activités. Durant les réceptions, les dîners, dans la bourgeoisie locale, on ne lit pas des poèmes, on ne joue pas de la musique, on parle affaires entre hommes, chiffons et bébés entre femmes. On cite comme exemple et avec envie ceux qui ont eu des réussites fulgurantes et on rêve de les imiter. Le pays entier est en plein développement, les chemins de fer se ruent vers l'ouest. En 1860 plus de 40 000 kilomètres de voies ferrées desservent toute la région, depuis la côte Atlantique jusqu'aux Grands Lacs et les poteaux télégraphiques s'alignent le long des rails. L'esclavage est considéré en ces lieux comme un anachronisme et une hérésie du point de vue économique bien qu'il ne soit pas partout aboli officiellement. Les industries du fer se multiplient, McCormick commence à lancer ses moissonneuses et la machine à coudre pénètre 34

dans les foyers. Des usines modernes se créent avec division du travail dans le textile, l'habillement, les industries mécaniques et l'armement. Les concepts de pièces détachées de rechange et de standardisation apparaissent et se développent, permettant la réparation rapide des équipements en panne. Tout ceci nécessite la mobilisation d'énormes capitaux. La concentration de ces considérables sommes d'argent se fait avec l'apparition des sociétés anonymes comprenant quelques gros actionnaires, en général les fondateurs de l'entreprise, et beaucoup de petits actionnaires inconnus sans aucun lien avec la société dont ils font partie et ignorant totalement ses méthodes de travail. John Rockefeller est le parangon de ces jeunes gens ambitieux. Dès son jeune âge il s'est libéré de toute dépendance vis-à-vis du tabac, du café, de l'alcool. Il sait qu'il doit améliorer ses performances au travail et pour cela il se remet en question lui-même. En bon puritain, il fait tous les soirs son examen de conscience avec autocritique de son activité du jour. Cette régulière introspection l'amène à bannir toute spontanéité, à présenter un visage impassible ne trahissant aucun sentiment et à contrôler totalement tous ses désirs et toutes ses habitudes. Il gère avec minutie l'argent qu'il commence à gagner. Son livre de comptes personnel est parfaitement tenu avec recettes et dépenses notées au «cent» près. Son premier livre ainsi tenu sera gardé comme une relique durant toute son existence. On y lit clairement qu'aucune dépense frivole n'a été consentie par faiblesse, si ce n'est l'achat d'une paire de gants blancs, la seule coquetterie qu'il se permet. Par contre on remarque qu'il commence à économiser de l'argent pour pouvoir un jour se mettre à son compte. Il n'oublie pas le précepte cher à sa mère, celui de donner près de 10 % de son revenu à des organismes de charité, ceux de son église baptiste, ceux du secours aux Noirs ou aux orphelins. Il existe chez John, sans doute présente mais moins développée chez ses contemporains, une étrange symbiose entre la foi religieuse et l'amour de l'argent. Contrairement aux mentalités européennes de l'époque où l'argent et la richesse étaient associés au vice et à la corruption, la pauvreté à la vertu: John veut gagner beaucoup d'argent et n'a pas honte de le proclamer. Comme il sait qu'il doit l'utiliser pour de bonnes causes, il sacralise cet amour du gain et attend de lui considération et anoblissement aux yeux de ses contemporains. Atteindre la richesse 35

devient donc une grâce divine, la récompense d'une vie de labeur, pieuse et vertueuse. John n'éprouve qu'un dédain sans bornes pour les freluquets qui se pavanent en vêtements à la dernière mode mais sans un sou en poche, il leur préfère de loin une tenue de pauvre hère, mais avec les poches bourrées de dollars. Il en al' exemple autour de lui, les nouveaux riches qu'il croise sont presque tous d'apparence très modeste, bien plus occupés à faire fructifier leurs capitaux qu'à fréquenter les grands magasins de luxe. John, croyant sincère, adhère pleinement à la doctrine en vigueur dans les milieux protestants des Etats-Unis, celle du « Stewardship », c'est-à-dire celle du « service ». Un homme riche est un instrument de Dieu, le dépositaire temporaire de ses biens, qui doit donc être tout dévoué aux bonnes causes. Il y a donc lien spirituel, action continue entre gagner de l'argent puis bien le dépenser. Donner beaucoup aux œuvres de bienfaisance c'est une façon de prouver la pureté de sa fortune. John aura souvent besoin de recourir à cette doctrine durant ses luttes pour le
pouvoir (3).

Il incarne dans sa forme la plus pure l'éthique protestante du travail, sa religion valide l'activité humaine. Il travaille de façon rationnelle, méthodique et amasse de l'argent pour la gloire de Dieu et non la sienne. Comme cette doctrine puritaine relègue les activités humaines autres que la prière ou le travail à des rôles secondaires, il n'est pas étonnant de voir John dédaigner les loisirs basés sur le luxe et les plaisirs faciles. La conséquence immédiate en est qu'il devient économe par la force des choses et qu'il a horreur du gaspillage, inexcusable même chez les gens très riches. Il n'est donc pas étonnant que tous ces puritains rigoureux aient accumulé d'énormes quantités d'argent dans cette Amérique de la

deuxième moitié du XIXesiècle.
De tous les groupes de protestants, seuls les baptistes rejetaient la prédestination. Il en résultait qu'aucun homme n'était désigné à l'avance dès sa naissance pour être le dépositaire d'une grande fortune. Celle-ci devait être le fruit d'une longue vie de labeur rationnel et acharné. La religion devient le justificatif de toutes les ambitions, à condition qu'elles se développent dans un cadre honnête et modeste. John D. Rockefeller ne pouvait trouver meilleur terreau pour laisser croître et s'épanouir son immense talent (4).
36

4 - Le fidèle et dynamique paroissien
John comprit rapidement qu'il pouvait se distinguer socialement au milieu des paroissiens de son église. C'était la « Erie Street Baptist Mission Church », pauvre mais indépendante, n'ayant qu'une petite salle de réunion. Il prend part avec enthousiasme aux activités sociales. Après une longue semaine passée sur les livres de comptes et les factures, cette vie du dimanche chaleureuse et démocratique lui plaît beaucoup. C'est pour lui un havre de paix, comme pour beaucoup de ses coreligionnaires, l'église est la deuxième maison de chacun. Fidèle paroissien, ponctuel aux offices, il chante avec ferveur les hymnes, devient professeur à la Sunday School. Toujours très dynamique, il est nommé membre du comité directeur de l'église et y siège, jeune homme de 18 ans, avec quatre autres notables. Très impliqué dans cette gestion, il n'hésite pas à payer de sa personne, nettoyer, laver des fenêtres sales, ranger les bancs. Sa mère lui ayant appris à réserver pour les œuvres caritatives près de 10 % de son salaire, ses donations grandissent donc avec l'amélioration de sa situation matérielle. Mais, se considérant chrétien avant d'être baptiste, il répartit ses donations entre les œuvres de bienfaisance de son église, des Noirs, des méthodistes et des catholiques de la ville de Cleveland. John arrive au bon moment, en 1855, l'église est acculée à la banqueroute. Ses comptes ont été tenus par des pasteurs ou des bénévoles n'ayant pas les compétences nécessaires. Mais elle désire sauvegarder son indépendance et refuse de demander des subventions à « l'Eglisemère ». Cette catastrophe financière est due à une hypothèque prise sur le bâtiment de l'église, et ayant pour objectif l'achat du terrain sur lequel il est bâti. La dette se chiffre à $ 2000, somme considérable à cette époque, et le créancier menace de vendre l'église aux enchères pour récupérer son argent. Un dimanche matin, le pasteur fait part à l'assemblée de l'ultimatum reçu. John intervient, se place à la porte de sortie à la fin de l'office et, muni d'un carnet et d'un crayon, il arrache à chaque fidèle une promesse de don notée soigneusement avec le nom et l'adresse du donateur. Il lui faudra ensuite trois mois pour se lancer à la poursuite de tous ces 37

paroissiens et les contraindre à respecter leur engagement. Il fait ce (5). travail ingrat de solliciteur avec fierté car c'est pour la bonne cause A la fin de cette période, au grand étonnement de tous, les 2 000 dollars sont réunis, l'église est sauvée. John est chaudement félicité, il devient naturellement le trésorier du comité directeur. On l'appelle « The Deacon », c'est-à-dire le diacre. Cette dénomination était réservée dans les congrégations protestantes aux administrateurs de biens d'Eglise. Il gardera cette responsabilité, sans doute modeste, pendant fort longtemps, jusqu'à son départ de Cleveland en 1880.

5 - Le chef de famille
En 1856, William Avery Rockefeller apparaît de nouveau. Devenu plus prospère que par le passé, il se proclame «docteur en herbes », dénomination pompeuse pour un simple métier d'herboriste, et supporte alors deux ménages, un bien lourd fardeau. Les enfants ont grandi, les deux aînés travaillent. Eliza à 43 ans est encore jeune mais la vie rude et angoissante que son mari lui a fait mener l'a usée avant l'âge. William, qui a quelques remords, veut stabiliser la situation de sa première épouse pour s'occuper ensuite à plein temps de la seconde. Il commence par installer Eliza et ses enfants au centre de Cleveland, dans une belle maison de douze chambres, ayant, ce qui est le sommet du luxe, une véritable salle de bains. Mais il poursuit son objectif de la fixer de façon définitive et pour cela doit lui construire une maison. Etant toujours absent, il ne peut le faire; seul John est capable de mener à bien le projet. Le père confie donc à son fils les sommes nécessaires et le nomme responsable de l'affaire. C'est un rude défi pour John qui n'a aucune expérience de l'immobilier, mais il n'est pas homme à reculer. Il commence à consulter architectes et entrepreneurs, étudie minutieusement les plans, les devis, négocie les contrats puis surveille les travaux. Il est fier du résultat obtenu, a construit pour sa mère son ultime refuge après une vie seminomade. Elle s'y installe avec ses enfants, bien déterminée à ne plus la quitter. Le père disparaît alors, s'établit à Philadelphie avec Margaret Allen, sa deuxième épouse, bien plus jeune et séduisante qu'Eliza. L'ironie de la 38

situation est qu'il quitte sa famille pour aller vivre d'expédients au moment où son fils commence à amasser ce qui sera une des plus grosses fortunes de l'époque, qui aurait pu lui permettre de vivre plus honorablement sans être obligé de bricoler de sordides affaires. Il ne fera que de très rares apparitions à Cleveland, alors que son fils aura acquis une notoriété internationale, séjournera brièvement dans sa propriété, se sentant mal venu et l'objet d'une réprobation muette. Eliza ne sait toujours pas que son mari, père de cinq enfants, l'a abandonnée pour une femme plus jolie. Elle est tirée d'affaire sur le plan matériel par ses deux aînés qui travaillent et par 1'héritage de son père. C'est la religion qui la soutient et lui donne la force d'accepter ses

malheurs sans se révolter. Au

XIXe siècle,

on ne divorce pas dans les

milieux de la bourgeoisie protestante américaine. Elle se réfugie alors dans son veuvage avant l'heure. C'est John qui prend en charge tout le monde, il est devenu le chef de famille.

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CHAPITRE III DANS LE MONDE DES AFFAIRES (1859-1863)

1 - La société « Clark and Rockefeller »
Vers la fin de l'année 1858, John demande à I.L. Hewitt une augmentation de salaire. Il a repris tout le travail de H.B. Tuttle qui gagnait quatre fois plus que lui. Il est moins payé que son frère William, bibliothécaire à Cleveland. Il demande $ 800 par an. Cela semble présomptueux pour son patron qui lui en accorde $ 700. John prend alors la décision de quitter cette firme. Il a connu un jeune anglais de dix ans plus âgé que lui, Maurice B. Clark, qui voulait fonder une affaire. Tous deux décident de s'associer pour créer une entreprise de courtage et commerce de grains, poissons, sel, viandes, concurrente de celle où John travaille, avec un capital initial de $ 4 000. La participation de chacun des deux associés s'élevait à $ 2 000. John n'a que $ 800 d'économies, mais il sait que son père avait promis de donner à chacun de ses deux fils aînés $ 1 000 comme cadeau d'anniversaire, lorsqu'ils auraient atteint l'âge de 21 ans, afin de les aider à se lancer dans la vie active. John n'a encore que 19 ans. Il arrive à persuader son père d'emprunter cette somme à 10 % d'intérêt jusqu'à son 21e anniversaire. Muni de ce petit capital, l'entreprise peut démarrer, ce sera la société Clark and Rockefeller. Elle est bien accueillie par la presse locale de Cleveland qui lui souhaite bonne chance. Il faut dire que John D. 41

Rockefeller commençait à être connu dans cette ville. Les deux associés se partagent l~s responsabilités: Clark s'occupe des achats et des ventes
- blé de l'Ohio, sel du Michigan, viande de l'Illinois. John se charge de la

comptabilité et des finances. Clark est grand, jovial, expansif, bon gestionnaire, bon vendeur. Il fait partie de l'Eglise méthodiste, mais il est peu pratiquant. John connaît le travail de bureau, le commerce du grain, c'est un bon financier et il a su dans son occupation précédente s'attirer l'estime et la confiance des banques. C'est une excellente performance pour un garçon qui n'a pas encore 20 ans. Il faut remarquer qu'il n'est pas le seul dans ce cas. Beaucoup de jeunes gens se lancent dans les affaires, avec le dynamisme et la fougue de leur âge et avec audace, essayant de monter de nouvelles entreprises. Leur principale difficulté réside dans le fait qu'ils ne sont pas crédibles aux yeux de leurs aînés, impliqués depuis de nombreuses années dans le commerce, l'industrie ou les finances. Ceux-ci craignent les jeunes gens « casse-cou », se lançant sans réfléchir, et les banques étant très réticentes pour avancer des fonds, leurs firmes périclitant souvent avant d'avoir bien été lancées. Cela n'est pas le cas pour John qui a su s'introduire dans le milieu financier de Cleveland. Maurice Clark à 30 ans a l'allure plus âgée et, avec son apparence plus respectable que son associé, il voudrait le dominer. Mais celui-ci ne se laisse pas faire, il a plus de capacités que son aîné dans le domaine financier, c'est une force tranquille. Il arrive tous les jours le premier au travail et il en part le dernier. Il fait la guerre aux dépenses inutiles. Par souci d'économie, il prend un jour une initiative qui risque de lui coûter très cher. Il décide de ne pas assurer une expédition de grains sur le lac Erié ; il fait beau, la probabilité d'un naufrage devient minime. Mais une grosse tempête éclate le soir. Si le bateau coule, c'est la faillite de toute l'entreprise. Heureusement le bateau arrive le lendemain à bon port. La leçon est bien comprise, John décide de ne plus jamais faire des spéculations hasardeuses. Au bout d'un an, la firme prend un nouvel associé, George W. Gardner, un ancien collègue de Clark. Le nouvel apport de capitaux élargit le champ d'action des associés. La société change de nom, devient «Clark, Gardner and CO», John ne peut plus voir son nom sur le fronton de la porte d'entrée du bureau. Il se soumet, ne veut pas être accusé de péché d'orgueil. Gardner est d'un abord agréable, a un tempérament de bon vivant, est un grand jouisseur, 42

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