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Joseph Lakanal (1762-1845)

De
396 pages
Joseph Lakanal fut un grand serviteur de l'Etat républicain. Il a joué un rôle essentiel dans la fondation de notre école et de nos institutions culturelles les plus prestigieuses. Son parcours est marqué par les fluctuations de l'Histoire : professeur, membre de l'Institut, Conventionnel et préfet, il vit un exil douloureux aux Etats-Unis puis rentre en France sous la Monarchie de Juillet.
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JOSEPH LAKANAL
(1762-1845)
Apôtre de la République
Chemins de la mémoire
nouvelle série

Cette nouvelle série d’une collection qui fut créée par Alain
Forest est consacrée aux travaux concernant le domaine
historique des origines à nos jours.

Déjà paru

Michel Rosier, Vie politique et sociale de la Sarthe sous la
eIV République (1944-1958), 2012
Jean-Yves Bertrand-Cadi, Le colonel Ibrahim Depui, Le pèlerin
de la mer Rouge, 1878-1947, 2012.
Christophe Blanquie, Une enquête de Colbert en 1665, 2012.
Madeleine Lassère, La princesse de Ligne, 2012.
Pierre Bezbakh, Crises et changements de sociétés, 2011.
Bernard Suisse, La mandarinade, 2011.
Julien Cain, un humaniste en guerre, tome 1 : « lettres 1914-
1917 ». Introduction, notes et postface par Pierre- André Meyer,
série : « XXème siècle », 468 pages.

Jean-Pierre TARIN









JOSEPH LAKANAL
(1762-1845)
Apôtre de la République











L’Harmattan


DU MÊME AUTEUR

Les notabilités du Premier Empire, leurs résidences en Ile-de-
France, Paris, éd. Terana, 2002.
Le maréchal Victor, loyal sous l’Empire, fidèle sous la
Restauration, Paris, Cosmopole/Vilo/Markus, 2006.
Des Bourguignons autour de Napoléon Bonaparte, Dijon, Cléa,
2009.
La bataille de Pavie, 1525, L’Haÿ-les-Roses, éd. du CFFH,
2009.
Les levées autrichiennes et hongroises, 1809, L’Haÿ-les-Roses,
éd. du CFFH, 2010.
La bataille de Malplaquet, 1709, L’Haÿ-les-Roses, éd. du
CFFH, 2010.
La bataille de Wattignies, 1793e
Napoléon à Berlin, 1806-1807, L’Haÿ-les-Roses, éd. du CFFH,
2011.
Souvenirs de Jean-Baptiste Chevillard, inspecteur aux revues
de Napoléon, L’Haÿ-les-Roses, chez l’auteur, 2012.
La bataille de Denain, 1712, avec G. Flotté, L’Haÿ-les-Roses,
éd. du CFFH, 2012.











© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-99127-9
EAN : 9782296991279
A Frédérique et Virginie,
« Celui qui sait penser ne saurait être esclave »
« La liberté orageuse est préférable à un esclavage tranquille »
« On n’est digne de servir et de vivre dans le sein d’une République
que quand on est franc, loyal, sincère »
Joseph Lakanal INTRODUCTION
Il nous a semblé que le sous-titre le plus sobre rendrait le mieux compte
de la personnalité de Joseph Lakanal : « apôtre de la République ». Inutile
d’additionner les qualificatifs. Le concept de République contient tout en lui-
même.
Qui dit République, dit fondamentalement, du moins en France, laïcité,
donc école pour tous, formation du citoyen, enfants et adultes. Qui plus que
Lakanal a propagé et incarné l’ensemble des idées et des comportements
induits par la notion de République ? Qui plus que lui a accepté d’en payer le
prix, conséquence de la logique interne de cette idée vitale, incarnation de la
grandeur et de la beauté de l’engagement d’un être humain ? Lakanal,
professeur de langues anciennes, n’a jamais perdu de vue les racines
romaines de la République, avec tout ce que cela comporte. Formé dans les
écoles chrétiennes, il n’a pas non plus perdu le sens du dévouement total à
une cause, même s’il s’est éloigné de l’Eglise et lui a préféré le combat des
Hommes.
Partant de là, il nous est apparu évident que toute adjonction d’une
épithète, loin de renforcer le sens du titre, ne ferait que l’orienter dans une
direction restrictive. Nous verrons que nous sommes déjà là dans la
conception et la vision de Lakanal. Cette concision de la formulation rend
compte d’une facette du personnage. Lui-même savait que le tout contient la
richesse, sans besoin d’énumération et de fioritures.
Grâce à ce titre un peu sec, on voit déjà se dessiner la silhouette fière,
tendue vers l’idéal et l’avenir, d’une belle âme généreuse et prête au don de
soi.
Lakanal est parti de sa formation religieuse, qui n’a pas réussi à en faire
son apôtre, pour se vouer à cette forme idéale du gouvernement républicain,
dont il a accepté les grandeurs, les servitudes et, en ce qui le concerne, les
sacrifices.
Il fut bien un apôtre de la République, seule transcendance qui vaille à ses
yeux, car, contrairement à la Providence, il n’a jamais douté de son
évidence.
Joseph Lakanal n’attendait sans doute aucune gratification de son
engagement. Il reste à voir maintenant si le don de sa personne lui a valu la
reconnaissance de ses semblables.
9I
LE TEMPS DE LA FORMATION,
L’ARIÉGEOIS ET L’ENSEIGNANT
(1762-1791)
Dans la petite vallée de la Barguillère, blottie au pied du massif de
l’Arize et traversée par l’Arget, qui y prend sa source, il est bien difficile de
1se soustraire à l’influence de la ville préfecture de Foix , ancienne ville
comtale au cœur de laquelle l’Arget vient s’unir à l’Ariège. C’est une région
très boisée où jadis dominait le hêtre, combustible idéal pour les nombreuses
forges locales. En plus des forges, produisant du matériel agricole, au son
des « martinets » actionnés par les torrents, et d’un artisanat de clouterie, la
contrée possédait des moulins qui cardaient et filaient la laine, le lin et le
chanvre. L’agriculture était avant tout vivrière et, par conséquent, les
revenus étaient précaires. Un tel cadre de vie était rude.
Des vallons séparent les hameaux. C’est dans celui du Puget (Puget-la-
2Coupière), sur la commune de Serres , à 11 km de Foix, que vivait la famille
Lacanal. Le nom de « ser » signifie « montagne allongée » et caractérise bien
le paysage environnant. Si le village est à 545 m. d’altitude, la commune
s’étend entre 469 m. et 1056 m.
Lacanal est bien un nom de la région de Foix. L’un des consuls de
eMontgailhard, au XVI siècle, s’appelait Arnaud Lacanal. Ce patronyme est
resté fréquent en Haute-Garonne et en Ariège. Il apparaît toujours dans
l’annuaire.
Le souvenir de la maison familiale s’est effacé. Le lieu, constitué de la
maison d’habitation et du moulin, deux bâtisses hautes de deux étages, sans
grand caractère, situées au bord du chemin, est peu à peu tombé en ruine. En
juillet 1906, le député Tournier a signalé cette regrettable réalité ; il ne restait
qu’un pan de mur du rez-de-chaussée portant une plaque à l’inscription
illisible et un médaillon de Jean-Baptiste Clésinger, époux de Solange
Dudevant, gendre de George Sand. Selon le député, il y avait « un devoir de
piété nationale de préserver de la pluie et du vent la demeure du président du
Comité d’Instruction publique à la Convention nationale ». Son appel est
11Joseph Lakanal
resté sans réponse. Nous avons heureusement une représentation des lieux
grâce à une carte postale.
Comme c’est fréquent ici, le père, Paul Lacanal, marié depuis 1745 à
Marguerite-Modeste Baurès, poursuit la tradition familiale, plus imposée que
voulue, en étant ouvrier agricole. On disait alors « brassier ». Paul est ainsi
devenu « forgeur », c’est-à-dire forgeron. Puis, à force de travail et
d’économies, il réussit à acquérir un moulin à trois meules, La Coupière,
3dominé par sa maison d’habitation, tous deux malheureusement disparus . Il
produit des clous. Cette promotion sociale va être déterminante pour
l’avenir : comme les Lacanal disposent de revenus conséquents et sont des
gens intelligents, ils pourront assurer l’éducation de leurs fils. L’éducation
dont ils bénéficient, rendra possible leur départ de la vallée pour découvrir le
monde, contrairement à beaucoup de leurs camarades qui seront réduits à
vivre de la polyculture, de l’élevage ou de l’artisanat sans grands débouchés
au-delà des villages avoisinants.
meLes revenus du moulin sont une impérieuse nécessité, car M Lacanal a
mis au monde trois garçons, Jean-Baptiste, Jérôme et Jean, et une fille,
prénommée Marguerite comme sa mère, avant que Joseph ne voit le jour,
sept ans après son frère Jean. Nous sommes le 14 juillet 1762. Le clin d’œil
de l’Histoire n’échappera à personne… Autre anecdote : est-ce que cela a
une signification, en tout cas les prénoms des fils Lacanal commencent tous
par la lettre « J ». Doit-on y voir une référence à Jésus ? Cela n’aurait rien
d’étonnant dans une famille catholique.
Faut-il s’arrêter aux considérations liées au thème astrologique du petit
Joseph, le Cancer ? Toujours est-il qu’on note que son thème comprend une
dominante de Feu qui est sensée apporter intuition, énergie, courage,
confiance en soi et enthousiasme. Cette énergie peut pousser à des
hardiesses, même si celles-ci peuvent entraîner à des imprudences. On relève
aussi la présence de l’Eau, gage de sensibilité et d’élévation des sentiments.
La valeur Terre est sous-représentée, donc paraît annoncer un désintérêt pour
les valeurs matérielles, ainsi que l’Air qui, lui, semble indiquer un manque
de souplesse et de facultés d’adaptation, voire un réel déficit de
communication avec les autres. Mais on trouve également une prédisposition
à l’action, une grande capacité à comprendre et à entreprendre, avec, peut-
être, une tendance à initier les choses puis à laisser aux autres le soin de les
consolider et de les faire évoluer. Tout ceci témoigne d’une énergie
intellectuelle et vitale considérable, donc d’un caractère impulsif qui amène
à vivre des émotions fortes sans lesquelles la vie deviendrait vite lassante.
Mais, si un tel être peut se donner par amour, se battre par conviction, il
rejette la violence.
Quelle richesse prometteuse ! Pourvu que les astres disent vrai et que tous
ces dons bénéficient à Joseph Lacanal tout au long de sa vie !
12Joseph Lakanal
Joseph est baptisé le jour même de sa naissance, précaution courante vu
le fort taux de mortalité infantile. Il a pour parrain son oncle Joseph Baurès
et pour marraine sa sœur aînée Marguerite. Le curé de Serres n’est autre
4qu’un de ses oncles, Bernard Font, né en 1726 à Ax . L’existence de cet
oncle montre que Joseph est issu d’une famille très catholique et royaliste
par conviction, ce qui ne sera pas sans conséquence sur la cohésion
familiale. D’ailleurs, un frère de Paul Lacanal, Jean, décédé en 1758, fut
prêtre et vicaire des paroisses de Bénac et de Serres pendant trente ans. Que
ce soit du côté maternelle ou du côté paternel, les Lacanal sont des gens
pieux.
La personnalité du curé Font et les fruits du travail de Paul Lacanal
auront une influence considérable sur l’avenir de la progéniture, mais il y
aura une sacrifiée : Marguerite. Seuls les quatre fils poursuivront des études.
Marguerite restera illettrée, si bien que, sur l’acte de baptême de Joseph,
figurera la mention « n’ont pas pu signer », valable pour le parrain et la
marraine. Situation malheureusement très fréquente à cette époque et
ejusqu’au XIX siècle.
Comme nous l’avons vu, Joseph, enfant tardif et sans doute inattendu,
aura la position particulière du « petit dernier » dans toutes les familles. Ceci
sera amplifié par la mort de Paul Lacanal en 1766, alors que Joseph n’a que
quatre ans. Il va bénéficier d’une sorte de tutelle de la part de Bernard Font.
Elle se justifie d’autant plus que le cadet se voit, naturellement, destiné à la
carrière ecclésiastique. Cette tradition a déjà prévalu pour son oncle Jean.
La mort du père Lacanal va être sans aucun doute un drame pour la
famille, mais, dans le cas de Joseph, cela va être, en même temps, la
possibilité de faire une carrière nationale. Le curé Font, alors âgé de 43 ans,
va devenir le protecteur, le précepteur et le guide du jeune Ariégeois qui
commence par fréquenter l’école paroissiale de son village, à la suite de ses
frères.
De toute évidence, il existe un lien fort entre Joseph et Bernard Font. Les
sources ne sont ni abondantes, ni concordantes à ce sujet. Est-il un oncle au
5sens familial le plus strict ? Est-il plutôt un cousin ? Depuis treize ans qu’il
est curé de Serres – il a été nommé à 26 ans –, une relation particulière
s’est-elle établie entre lui et la famille Lacanal, allant jusqu’à attribuer un
titre qui simplifie tout et coupe court à toutes les spéculations concernant la
naissance tardive de Joseph ? Nous ne le saurons jamais.
En tout cas, le curé de Serres va donner à la vie du jeune Joseph une
orientation décisive. Sans lui, Joseph aurait fait de bonnes études, puisqu’il
est doué et possède une étonnante mémoire ; il se serait fait une place dans la
société, comme ses trois frères. Mais surtout, grâce à cette protection quasi
providentielle, il va s’ouvrir à un monde d’idées étrangères à son milieu
d’origine.
13Joseph Lakanal
A vrai dire, Bernard Font a dû lire l’Emile de Jean-Jacques Rousseau,
paru en 1762, l’année de naissance de Joseph. Il a dû y puiser des idées
nouvelles pour l’éducation de la jeune génération. Les idées des Lumières
ont dû l’atteindre si ce n’est jusqu’à Serres, du moins à Foix. Peu à peu ces
idées se sont répandues et ont imprégné les milieux éduqués. Les maîtres de
forges de la région de Foix furent eux-mêmes réceptifs aux idées des
philosophes. Le marquis de Gudannes, propriétaire des mines de fer de
Rancié, à Sem, dans la haute vallée du Vicdessos, et qui dirigeait de
nombreuses forges catalanes, ne fut-il pas un ami proche de Voltaire et de
Diderot ?
Font a entendu parler des événements en Amérique auxquels de
nombreux Français participent au nom de la liberté. Même Louis XVI et son
ministre de la Guerre Vergennes les soutiennent, c’est dire. Lui-même est
confronté quotidiennement à la misère des paysans ariégeois, ses paroissiens.
En un mot, Font est un de ces prêtres éclairés, tolérants, un peu philosophes,
e comme le XVIII siècle en compta beaucoup, et qui adoptèrent facilement les
6principes de la Révolution . Sans doute s’engage-t-il localement, à Foix ou
peut-être aussi à Pamiers, siège de l’évêché créé en 1295 par le pape
Boniface VIII. On voit bien le curé de Serres aider les illettrés à formuler
leurs revendications dans les cahiers de doléances pendant la période de
préparation des Etats généraux. Il s’investit dans l’élection des représentants
grde l’Ariège. Contribue-t-il directement à la défaite de M Charles d’Agoult,
évêque du diocèse de Pamiers, candidat au titre du clergé ? Toujours est-il
que le candidat battu, voire humilié de son propre point de vue de
représentant d’une puissante famille, n’allait pas tarder à abandonner son
poste et à être bientôt déclaré démissionnaire.
Quant à savoir dans quelle mesure Bernard Font a pu influer sur le jeune
esprit précoce et réceptif de Joseph… Autant on est sûr qu’il lui a donné de
bonnes bases en latin, car les professeurs qualifieront le jeune collégien de
« latiniste habile », autant on ne saurait cerner l’emprise idéologique réelle
de cet oncle. D’ailleurs, il a été forcément éloigné de son protégé aussitôt
qu’il a participé aux bouillonnements qui ont précédé 1789, ne serait-ce que
parce que tout se passait à Foix et à Pamiers. Même brève, son influence a
laissé une imprégnation durable.
Et puis… Joseph suit son cursus scolaire et va s’éloigner lui aussi. C’est
sans doute en 1773 qu’il quitte son village pour entrer au collège de
l’Esquille, à Toulouse, comme deux de ses frères avant lui, Jean-Baptiste
inscrit en 1768 et Jérôme en 1769.
Joseph n’a que dix ans. La plupart des élèves entrant au collège en ont
plutôt entre douze et quatorze. Signe de précocité sans aucun doute.
Beaucoup de ses petits camarades de Serres n’entraient d’ailleurs même pas
au collège. Leurs familles s’en tenaient au mieux à la coutume, inspirée par
la déclaration royale du 14 mai 1724 qui enjoignait d’envoyer les enfants à
14Joseph Lakanal
7l’école jusqu’à l’âge de quatorze ans . Une bonne proportion d’entre eux
quittait le système scolaire bien plus tôt et était illettrée, comme la majorité
des filles, dont la grande sœur de Joseph. Marguerite suivra la trace des filles
de la vallée : elle se mariera au pays, à Saint-Martin-de-Caralp, à 5
kilomètres de Foix.
Joseph Lacanal allait pénétrer dans le monde des Frères de la Doctrine
chrétienne, qu’il ne quitterait qu’en 1791, rompant ainsi son engagement à y
rester à vie.
Joseph étant demeuré constamment très discret sur sa vie privée, on ne
sait pas comment s’est passée sa première rentrée scolaire. Les grands frères
ont forcément soin de chaperonner le petit Joseph, nouveau représentant de
cette famille Lacanal déjà amplement connue dans l’établissement que le
plus jeune découvre alors que l’aîné en sort.
La masse de l’église Saint-Sernin, qui se dresse au bout de la rue, a dû
frapper l’enfant. Les églises des villages n’ont pas cette ampleur. Si on lui a
parlé de la « ville rose », maintenant il comprend d’où vient ce nom en
découvrant les édifices de Toulouse et, en particulier, les hauts murs en
brique de son école. Il doit se sentir bien petit en franchissant l’imposant
portail de style Renaissance, édifié par Nicholas Bachelier, reconnaissable à
ses gros bossages vermiculés, qui donne au N° 69 de la rue du Taur.
L’animation du centre-ville doit étourdir un peu le petit garçon. Le jeune
montagnard, habitué à l’air vif des Pyrénées, sent certainement le climat
encore étouffant de la ville en automne. En effet, chez les Pères de la
Doctrine, la rentrée scolaire a lieu à la Saint Luc, le 18 octobre, époque où il
fait souvent très beau dans le sud de la région Midi-Pyrénées.
Comme l’établissement n’a pas d’internat, Joseph est logé dans une
institution privée. Logiquement on peut penser que c’est celle déjà
fréquentée par ses frères, ce qui facilite considérablement l’insertion du
jeune campagnard dans cette grande ville méridionale, animée et exubérante.
S’il peut imiter ses camarades et jouer au « petit monsieur » à l’extérieur, il
en est cependant tout autrement derrière les murs de ce collège de tradition,
au centre du vieux Toulouse.
Le collège de l’Esquille a été fondé par Henri II en 1550, puis réuni par
décision royale à l’Université de Toulouse en 1717, malgré l’opposition des
Jésuites qui dirigeaient le collège concurrent. Au départ des Doctrinaires, le
petit séminaire prendra la suite. Après une longue période de relatif abandon,
le bâtiment en fond de cour abrite aujourd’hui la cinémathèque de la ville,
inaugurée en 1997. On peut penser que les Doctrinaires de l’Esquille
n’auraient pas renié l’apparition des nouvelles techniques de communication
et leur installation dans leurs anciens murs. Ceci va apparaître très bientôt en
étudiant la doctrine de cette institution.
Joseph Lacanal a pu côtoyer comme condisciple Joseph Joubert, futur
ami de Fontanes et de Chateaubriand, qui a étudié à l’Esquille de 1772 à
15Joseph Lakanal
1776, avant d’y revenir plus tard en tant qu’enseignant. Joubert eut un ami
commun avec Lacanal, Pierre de Laromiguière, jeune philosophe très attaché
à la doctrine de Saint Thomas et qu’on appelait « le petit Aristote ».
Joubert et Lacanal auraient pu, auraient dû, se retrouver plus tard, sous la
direction de Fontanes. Nous verrons pourquoi il n’en sera rien.
Son aîné de douze ans, Philippe-François-Nazaire Fabre a aussi été élève
et professeur à l’Esquille. Lacanal sera amené à le connaître et à le
fréquenter à Paris sous le nom qu’il s’est donné après un succès littéraire
devant l’Académie des Jeux floraux de Toulouse : Fabre d’Eglantine.
L’année 1773 est également celle où Philippe Pinel, lui aussi ancien du
collège, est reçu au doctorat de médecine à Toulouse, avant de suivre une
carrière d’aliéniste réputé.
Tous ont connu le régime de la Doctrine chrétienne fondée en 1592 et
dont la devise est : doctrina et veritas. D’abord, et c’est l’essentiel pour
Lacanal, elle assure la gratuité de l’enseignement, réaffirmée énergiquement
8 par le Frère Agathon qui gouverna la congrégation en 1777.
C’est une congrégation à vœux simples dont les membres font promesse
de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Ils observent une consécration
totale de leur personne à la Sainte Trinité. Cela les conduit à un engagement
de « stabilité dans la société » afin de « tenir ensemble et par association les
écoles gratuites » ou « faire dans ladite société ce à quoi ils seront
employés », soit par leurs supérieurs, soit par le « corps de la société ».
Joseph passe donc par cette obligation d’obéissance pendant son
adolescence. Mais la Doctrine porte en germe un espoir d’autre chose, pour
plus tard. En effet, selon la formule laissée par saint Jean-Baptiste de la Salle
à ses disciples, l’ouverture à des formes nouvelles d’activité n’est pas
répudiée. Le jeune Joseph va pouvoir étudier dans un institut aux hauts murs,
mais ouvert aux influences du dehors et aux évolutions sociales et
elégislatives. Au XVIII siècle, cette congrégation n’a-t-elle pas décidé de
supprimer le latin comme langue de communication au profit du français
pour initier les élèves plus rapidement à l’essentiel, à des disciplines plus
immédiatement utiles à la vie professionnelle ? Les notions techniques et
scientifiques ont alors été intégrées. Elles ont permis aux élèves, souvent fils
d’artisans et de commerçants, selon la vocation de l’Ordre, de se faire
facilement une place dans la société. Les Doctrinaires n’aimaient pas la
routine, Joseph n’oubliera pas la leçon.
Comme les enseignants changent régulièrement de poste au sein de la
congrégation, le petit Joseph, qui apporte avec lui l’accent et le patois de sa
vallée, est confronté à d’autres parlers, ce qui entraîne nécessairement une
atténuation générale des particularismes locaux et contribue à l’intégration
de tous. Cette expérience aura un écho dans ses positions futures.
On garde en mémoire le cas du Père Navarre, un peu trop influencé par
Jean-Jacques (Rousseau), qui fit même scandale en 1762 à cause de l’audace
16Joseph Lakanal
de ses propositions. La conséquence de tout cela fut une promotion des fils
du peuple, des familles pauvres, que les encyclopédistes et les philosophes
avaient combattue. En prônant la promotion de tous et le droit à la
connaissance, l’Ordre va donner à Joseph, et à nombre de futurs acteurs de la
Révolution, l’envie d’œuvrer pour le bonheur du plus grand nombre, donc
9. l’envie de s’engager en politique
La réussite de l’enseignement des Frères de la Doctrine et le sacro-saint
principe de gratuité ont conduit de nombreuses municipalités à saisir une
telle aubaine et à leur confier la responsabilité pédagogique des écoles
qu’elles subventionnent. Ainsi, au début de la Révolution, un millier de
Frères de cet ordre enseignent à environ 36 000 élèves au sein de cent vingt-
10cinq écoles . On voit le poids important de cette congrégation dans le
système scolaire de l’Ancien Régime et, d’une certaine manière, son rôle de
précurseur. Notre Ariégeois ne va pas oublier la place du français et des
sciences, ainsi que la gratuité, principe dont il a été imprégné très jeune.
On ne sait guère plus de choses de l’élève Joseph Lacanal, sauf qu’on
peut penser, sans se tromper, qu’il développe ses aptitudes et ses dons et
qu’il figure brillamment en tête de classe. Sa force intellectuelle n’a d’égale
que sa précocité ; sa puissance de travail s’appuie sur sa grande mémoire.
Le jeune Joseph suit le rythme quotidien imposé par le son de l’esquilo
(la cloche, en patois) qui résonne dans les cours et le cloître. Le règlement
est rigoureux pour les novices : sortie uniquement avec permission, sortie
par deux avec défense de jamais se séparer, obligation de ne fréquenter que
des personnes recommandées par les supérieurs, interdiction de sortir le soir
et de dîner en ville. La règle se relâche pour les laïques. La soutane est de
rigueur, portée sans agréments ni bijoux quelconques. La journée commence
par le lever à l’aube. Une fois le lit fait, les maîtres accompagnent leurs
élèves aux exercices de l’oraison. Le préfet applique toute sa vigilance à
maintenir le silence absolu dans les rangs. Chaque mois il y a confession
obligatoire. Très souvent on pousse les élèves à la communion. Le petit
Joseph endure les réveils matinaux, il grelotte dans la froidure de la chapelle,
au bord de la défaillance du fait qu’il est à jeun. Le petit montagnard, élevé
au rythme de la campagne, supporte ce rituel peut-être plus facilement que
les fils de la bourgeoisie ou de l’aristocratie. On peut du moins le supposer.
Voilà donc Joseph engagé dans le cursus voulu par la congrégation. Au
bout d’une année de rhétorique, il est confronté à l’examen d’entrée au
noviciat. A plusieurs reprises dans l’année, ont lieu des « balottes » (ancêtres
des « colles » ou des « partiels »), autant dire des examens à la fois
intellectuels et moraux à la suite desquels on était admis ou pas à continuer
ses épreuves. Joseph est reçu sans difficulté lors d’une délibération de
l’assemblée de la communauté, marquée par un scrutin. On sait que près de
la moitié des élèves échouait.
17Joseph Lakanal
L’année de rhétorique repose sur le Nouveau testament et les préceptes de
la morale chrétienne que les élèves doivent lire, réciter et commenter. Mais,
si les règles de vie relèvent de la discipline rigoureuse, l’enseignement n’est
pas totalement rébarbatif. Comme l’écrit avec nostalgie Joubert à son ami
Fontanes en 1809 : « Nos collèges étoient de petites universités où l’enfance
étoit dressée à distinguer et à goûter tout ce qui doit charmer l’imagination et
le cœur. Des hommes qui faisoient leurs délices de l’étude de ces beautés les
enseignoient : jeunes eux-mêmes, ils portoient dans l’exercice de leurs
fonctions un zèle épuré par le désintéressement le plus parfait et égayé par de
riantes perspectives. De ces dispositions des jeunes régents (nom des
enseignants) naissoit en eux une aménité de goûts et de manières qui se
communiquoit à leurs élèves ». Le tableau est sans doute quelque peu
idyllique et gomme l’austérité d’un tel enseignement. Il n’en apparaît pas
moins que le corps enseignant est constitué d’hommes jeunes et dynamiques,
et non de vieux prêtres rébarbatifs et opposés à toute modernité.
Il est tout aussi vrai que la méthode scolastique pratiquée par les
Doctrinaires ne laisse pas les élèves passifs. L’usage intensif de la
dialectique constitue la disputatio qui doit ouvrir l’esprit critique des élèves,
donc aussi vis-à-vis des questions philosophiques et métaphysiques.
Paradoxalement, les Doctrinaires ne s’opposent pas à l’humanisme issu de la
Renaissance, mais, au contraire, le prônent au moins autant que le
catéchisme.
Une fois encore, on voit que le mot « doctrinaire », que nous percevons
plutôt négativement avec notre sensibilité moderne, en cette période
d’effondrement des idéologies, recouvre une réalité plus souriante qu’on ne
l’aurait supposé. Finalement, le couple contrainte/liberté apparaît plein de
eperspectives à toutes les époques, surtout en notre début de XXI siècle à la
lueur des conséquences du concept soixante-huitard de « il est interdit
d’interdire ».
Les jeunes collégiens tels que Joseph Lacanal ne vivent d’ailleurs pas en
vase clos puisqu’ils peuvent obtenir facilement des autorisations de sortie
pour rendre visite à leur famille. De toute manière, à part les cours – quatre à
cinq par jour --, ils doivent prendre leurs repas à l’extérieur et côtoient la vie
de tout un chacun sur le chemin entre le collège et la pension, peut-être la
maison-mère des Doctrinaires, voisine du Capitole.
Le petit Joseph s’imprègne des règles de vie d’hommes qui se
considèrent comme des clercs séculiers, seulement liés à la constitution de
leur Ordre par de simples promesses qui ne font pas d’eux des
ecclésiastiques à part entière. Ce monde reste non cloîtré, ouvert à
l’évolution du monde et aime se confronter aux idées et aux sciences
nouvelles.
Bientôt Joseph achève ses études au collège, trois années de premier
cycle, deux années de philosophie de second cycle qui amènent au diplôme
18Joseph Lakanal
de maître ès arts. Dans cet enseignement, les sciences physiques et
mathématiques n’ont encore qu’une place très superficielle.
Joseph Lacanal va passer du statut d’élève à celui d’enseignant, malgré
son jeune âge. Il ne faut pas oublier que les Doctrinaires ont alors besoin de
nombreux personnels du fait qu’ils reprennent les écoles qui étaient jadis aux
mains des Jésuites. Quand eux-mêmes ont formé un élément
particulièrement doué, il est bien normal qu’ils l’attachent à leur institution.
Tel est le cas du jeune Lacanal, professeur aux grandes qualités personnelles
et bien formé – de nos jours, on aurait envie de dire « formaté » -- dans
l’esprit de la maison.
On peut s’étonner du jeune âge de Lacanal, mais le cas est très fréquent à
l’époque. Parmi une profusion d’autres, ne citons qu’un exemple : Jean-
Paul-Egide Martini a été organiste de son séminaire de Jésuites… à 11 ans.
Le nouvel enseignant, qu’on nomme « régent » chez les Doctrinaires, va
donc transmettre son savoir aux générations futures en se pliant à la règle en
vigueur, c’est-à-dire en assumant des postes suivant le cycle des études,
entre 1777 et 1781. Il acquiert sa formation professionnelle et pédagogique
de manière graduelle, « en situation » ou « en responsabilité » comme nous
dirions de nos jours. Comme l’écrit Joubert, « enseigner, c’est apprendre
deux fois ».
eLacanal enseigne la grammaire successivement en 5 à Lectoure (Gers),
e e depuis en 4 à Moissac (Tarn-et-Garonne), en 3 à Gimont (Gers), en 2 à
Castelnaudary (Aude). Il est fort possible que ce soit à Moissac qu’ait débuté
sa longue amitié avec Laromiguière.
Pour la première fois de sa vie Lacanal entreprend un long voyage afin de
suivre les cours de théologie au séminaire des Doctrinaires de Saint-
11Magloire , à Paris. C’est son premier contact avec la capitale du royaume et,
en particulier, son Quartier Latin. Cette formation lui permet d’être nommé
régent de rhétorique, à seulement 19 ans, à Périgueux (Dordogne). C’est là
qu’il a, peut-être, Biran comme élève.
Lacanal est soumis aux règles de vie des enseignants doctrinaires : la
soutane des clercs, cousue à la hauteur de deux pieds, le reste boutonné
jusqu’au menton ; pour l’hiver, un manteau de la même longueur ; sur la
tête, le bonnet carré pour tous les exercices de la journée ; à la chapelle, le
surplis. Le lever est à quatre heures du matin avec, chaque jour, récitation du
bréviaire, l’office de la Vierge et le chapelet. Les repas sont pris avec les
collègues, assis tous du même côté d’une longue table, sans vis-à-vis, dans le
silence que rompt la voix de celui qui lit des pensées pieuses et des conseils
12spirituels . Lacanal met du temps à se décider à la prêtrise. Il « s’interroge
sur les vraies dispositions de son esprit et de son cœur, et le résultat de ses
hésitations est l’ajournement infini de son ordination. En pareil cas, un
ajournement n’est guère que la transition à une résolution négative », comme
l’écrit avec justesse Isidore Geoffroy Saint-Hilaire. En lui faisant prendre les
19Joseph Lakanal
ordres, les Doctrinaires auraient l’assurance qu’il resterait attaché à la
promotion de l’Ordre. La vérité est là : il ne fut et ne sera jamais prêtre,
contrairement à ce que divers biographes ont prétendu.
Lui-même contribuera à semer le doute. Une note autographe retrouvée
dans un de ses calepins, en date du 20 brumaire an II, dit ceci : « C’est
comme plébéien, député du peuple, et non comme prêtre (je ne vêtais plus),
que j’ai été appelé à l’Assemblée nationale, et il ne me souviens plus d’avoir
un autre caractère que celui de député du peuple. » Quand il dit qu’il ne
vêtait plus, cela veut dire tout simplement qu’il ne portait plus la tenue des
Doctrinaires. Lorsque, plus tard, après sa première mission de Représentant
du Peuple, il enverra à la Convention une cargaison de « ci-devant calices et
de vases autrefois sacrés », il déclarera à ses collègues que, pendant une
maladie qu’il fit dans sa jeunesse, on profita de sa faiblesse d’esprit et de
corps pour lui conférer le sacerdoce, mais que, « malgré les persécutions
morales, il n’a jamais sacrifié au mensonge, jamais messé, ni confessé, et
13 que, conséquemment, il n’a pas, à proprement parler, été prêtre ». Ce genre
de propos ne peut que servir celui qui veut bien les entendre à sa manière. En
matière de communication, au sens moderne où nous l’entendons, nous
verrons qu’il commettra, en toute bonne foi ou par trop grand souci de
précision, un certain nombre d’erreurs dont ses détracteurs profiteront.
Lacanal ne reste régent de rhétorique qu’une année. Dès 1782, il prépare
et obtient le doctorat ès arts à l’université d’Angers. Il fréquente ainsi les
e
cloîtres du XV siècle et la bibliothèque située au-dessus, à côté de la
cathédrale Saint-Maurice. Il soutient sa thèse dans la grande salle de
14l’évêché où se passent les examens .
En 1782, à la suite du décès de la mère, le partage du patrimoine familial
eest estimé à 11 450 livres par M Séguier, notaire à Foix. Il est distribué à
parts égales entre les enfants. Joseph touche la somme de 2 862 livres, ce qui
n’est pas négligeable alors qu’il prépare le doctorat à Angers. Il hérite de
terres à Serres qu’il afferme un certains temps, puis les fait revendre, par
l’entremise de Bernard Font, à son frère Jean-Baptiste, jurisconsulte à Paris.
De 1783 à 1785, il enseigne de nouveau la rhétorique, mais à la chaire de
la faculté de Bourges (Cher), nouvellement confiée à la Doctrine. Il est
ensuite chargé de la chaire de philosophie dans la même faculté « dont le
recteur, les professeurs de philosophie et de rhétorique formaient, à
l’université, la faculté des arts ». Puis il est nommé à la faculté de Moulins
(Allier), capitale du Bourbonnais : « J’occupais cette chaire, pour la
15 quatrième année, à l’aurore de la Révolution ».
Mise à part son incursion à Paris et à Angers, le « frère laïque » Lacanal a
passé toutes ces années à enseigner dans le quart sud-ouest de la France, là
où la densité des établissements d’enseignement des Doctrinaires était la
plus forte. C’étaient des écoles de taille moyenne dans des villes de taille
moyenne. Il a parcouru tout le cycle scolaire ouvert aux enseignants, de
20Joseph Lakanal
stagiaire à docteur de l’université, de la grammaire pour les plus jeunes à la
philosophie pour les étudiants. Il a atteint le degré supérieur dans
l’enseignement de la philosophie. Quelle suite va-t-il donner à sa carrière ?
Quelle est son ambition ?
S’il s’est posé la question, la réponse est venue de la marche des
événements. Et celui qui va décider du changement de vie radical de Joseph
Lacanal, c’est une fois de plus son oncle, Bernard Font, véritable vecteur du
destin, celui qui lui avait ouvert le chemin de l’utopie rousseauiste.
1. C’est bien pour cette raison qu’il aurait été trop facile de commencer par : « Il
était une fois, près de la ville de Foix… ».
2. Devenue Serres-sur-Arget en 1958, aujourd’hui membre de la communauté de
communes du Pays de Foix. A cette époque, le village comptait plus d’un millier
d’âmes. Puis il vivra un déclin démographique jusque dans les années 1990.
3. Le peintre R. Roubichou, né à Pamiers en 1865, a exposé à Paris en 1922,
entre autres, Le Puget, qui représente la maison familiale des Lacanal.
4. Devenu Ax-les-Thermes, Ariège. Certains le donnent né en 1721 ou en 1723.
5. J. Lakanal emploie le mot « oncle » dans une lettre écrite en 1834.
6. Bert P., « Lakanal », Les hommes de la Révolution, Paris, Cerf/Weill/Maurice
éd., 1883.
7. Actes royaux, 1724. B.N. F 23623
8. Il devra se cacher pendant la Révolution et mourra en 1798 sans avoir connu
la reconstitution de l’Ordre en 1803.
9. La congrégation de la Doctrine chrétienne sera en partie victime de sa propre
ouverture d’esprit. Le sens actuel de « doctrinaire » ne laisse pas supposer une telle
souplesse. Néanmoins ses membres refuseront en masse de prêter serment à la
Constitution civile du clergé, mais avant tout parce qu’ils n’étaient pas prêtres, parce
que ce serment ne les concernait pas directement. A cause de leur fonction
d’instituteurs publics, on voulut leur imposer de jurer et les contraindre à enseigner
le catéchisme révolutionnaire. Toutes les écoles deviendront « maisons nationales »
eret seront évacuées le 1 octobre 1792. Les enseignants réfractaires n’auront droit à
aucune indemnité et tous les biens de l’institut seront saisis. D’après M. Gatien-
Arnoult, seuls deux doctrinaires de l’Esquille ont refusé de prêter serment : M. P.
Rouaix, principal du collège, et M. P. Théron, recteur de leur maison de la rue Saint-
Rome. Doit-on y voir la preuve d’une grande ouverture d’esprit propre au collège
toulousain ?
10. Le Bras G., Les ordres religieux actifs, la vie et l’art. Voir également :
Hasquenoph S., Histoire des ordres et congrégations religieuses en France du
Moyen-Age à nos jours.
11. L’origine était la commanderie de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. En 1572, le
lieu fut confié aux religieux de Saint-Magloire, puis, en 1618, aux Oratoriens qui en
firent un établissement d’enseignement que fréquenta Jean de La Fontaine. Après le
séminaire des Doctrinaires, en 1794, ce fut l’installation de l’Institut des Sourds-
Muets, fondé par l’abbé de l’Epée. Les bâtiments de 1605 seront transformés entre
21Joseph Lakanal
1823 et 1885 tels qu’on les voit aujourd’hui, face aux rues des Ursulines et des
e
Feuillantines (Paris V ).
12. Beaunier A., La jeunesse de Joseph Joubert, Perrin, 1918, p. 25-26.
13. Séance de la Convention du 19 nivôse an II.
14. Le cloître n’existe plus.
15. Exposé sommaire des travaux de Joseph Lakanal, Paris, Firmin Didot, 1838,
p. 195.
22II
LE DÉBUT DE
L’ENGAGEMENT POLITIQUE
(1791-1792)
Avant d’apparaître sur la scène politique parisienne, Lacanal va vivre une
courte période de transition au sein d’une des premières institutions
bouleversées par la Révolution : l’Eglise.
Nous avons vu que Bernard Font, dont l’évêché sera supprimé en 1790,
s’est engagé dans la lutte politique locale, animé par l’espérance d’un
1bonheur encore indéfini, mais possible . La notoriété du curé de Serres s’est
accrue. Il a affirmé ses convictions aux diverses tribunes des assemblées
locales. Il s’est taillé une réputation et une stature d’homme fiable, au
premier chef au sein de l’ordre du clergé qu’il représente au nom du
département de l’Ariège nouvellement créé.
Après la nationalisation des biens du clergé, en novembre 1789, après la
suppression de certains ordres religieux en février 1790, l’Assemblée
constituante discute la Constitution civile du clergé, entre mai et juillet. Ceci
va conforter et légitimer la position de Bernard Font puisque, le 12 juillet
1790, cette constitution confirme la procédure déjà utilisée : l’élection des
évêques par les assemblées électorales départementales. De plus, la structure
des diocèses devient départementale.
gr 2De sa lointaine émigration, M d’Agoult écrit à ses anciens paroissiens
pour les mettre en garde contre un schisme possible. Lui-même n’est
toujours pas décidé à donner sa démission officielle. De son côté, Lacanal
prête serment à la nouvelle constitution, le 30 janvier 1791. La résistance
passive de son prédécesseur n’empêche pas Bernard Font d’être élu évêque
constitutionnel le 4 avril 1791, par le collège électoral réuni à Pamiers. Il est
confirmé le 22 mai. Après avoir longtemps hésité, le roi lui-même a donné
son aval à la Constitution civile du clergé. Font est l’un des sept évêques à
prêter serment de fidélité à la nation, au roi et à la constitution. Minoritaire
3au sein de l’épiscopat , il est donc officiellement un évêque constitutionnel,
couramment surnommé « jureur ».
Dans un second temps, l’archevêque doit donner à l’évêque élu
l’investiture canonique. Toujours selon la Constitution, chaque évdoit
23Joseph Lakanal
s’entourer d’un conseil permanent de vicaires, au nombre de douze dans les
villes de moins de dix mille habitants. Ce conseil est nommé par lui. Ses
membres sont tenus d’avoir exercé au moins dix ans. De plus, ces vicaires
sont inamovibles. Ils constituent de fait, soit un conseil dévoué et efficace,
soit un contre-pouvoir susceptible de paralyser le fonctionnement de
l’évêché.
Il faut donc bien choisir la composition de cette instance. Quoi de moins
étonnant que l’oncle Font songe à son neveu Lacanal, brillant théologien,
philosophe, pédagogue, docteur à 20 ans… et partisan des mêmes
orientations que lui. C’est là un choix de collaborateur judicieux. Joseph est
ainsi nommé septième vicaire. Il a 29 ans.
La question qu’on est en droit de se poser est : a-t-il dû prononcer des
vœux qui fassent de lui un prêtre ? Certains n’hésitent pas et affirment qu’il
a été ordonné prêtre le 12 mai 1791, à la cathédrale Notre-Dame-de-la-Sède,
4à Tarbes. Pourquoi à Tarbes, dans un autre évêché ? Toujours est-il que
cette nomination l’obligera, en décembre 1793, à argumenter, avec plus ou
moins de pertinence, pour démontrer qu’il n’a jamais reçu la prêtrise dans sa
plénitude. Dans sa lettre d’abjuration adressée à la Convention, et lue en
séance alors qu’il est en mission à Bergerac, il écrira : « Je n’ai jamais
messé, confessé, etc, aussi je n’ai jamais été prêtre et tout ce qui concerne
cette horde de jongleurs est étranger à mon âme farouche et loyale… ». Il
5 « abjure solennellement le titre de prêtre ». Autrement dit, Lakanal admet
avoir été vicaire, c’est-à-dire suppléant de l’évêque, mais de n’en avoir
exercé que la partie purement administrative, non la partie liturgique.
La formulation véhémente traduit bien le climat du moment et les
dangers personnels encourus. Il s’en tiendra toujours à cette explication, y
6compris dans ses carnets de notes .
L’ambiguïté de la situation de Lacanal prend naissance dans le statut
même de la congrégation à laquelle il a appartenu. Pour reprendre le dicton
populaire : l’habit ne fait pas le moine chez les Doctrinaires. Sans doute
agacé, il a voulu mettre un terme aux bruits persistants sans hésiter à
employer une formulation à l’emporte-pièce, expression de ses convictions
républicaines et laïques.
En tant qu’adjoint de son évêque, Lacanal ne manque pas de travail. Le
diocèse de Pamiers est très divisé entre les prêtres « jureurs » et les prêtres
« réfractaires », les uns comme les autres étant soutenus par une partie des
fidèles. Joseph a une position d’autant moins aisée que sa famille et, surtout
ses frères, sont dans le parti adverse. Le mot n’est pas trop fort : c’est une
véritable guerre au sein même de l’Eglise et Lacanal se trouve
nécessairement en première ligne. De plus, le fait qu’il ait été choisi par son
oncle, nourrit des soupçons sur l’identité réelle de son père. Cette rumeur
réapparaîtra périodiquement dans les moments de tension politique.
24Joseph Lakanal
Joseph Lacanal s’investit en même temps dans l’action politique à
Pamiers, chef-lieu d’arrondissement d’environ cinq mille âmes. Pour des
raisons historiques très particulières, cette localité est devenue évêché
malgré sa modeste population. Joseph ne se contente pas de son travail au
7palais épiscopal, place du Mercadal . Il est un militant actif, ce qui lui vaut
d’accéder à la présidence de la Société populaire de Pamiers. A ce titre il
prend souvent la parole et se déplace dans le département, par exemple
jusqu’à Saverdun, à la limite nord de l’Ariège.
grA l’automne 1791 ont lieu les élections à l’Assemblée législative. M
erBernard Font, président de l’assemblée électorale, est élu le 1 septembre
député de l’Ariège au deuxième tour de scrutin et en première position. Le
er1 octobre, il siège parmi les 745 nouveaux députés, tous novices puisque
les constituants se sont volontairement interdit toute rééligibilité. Beaucoup
vont faire l’expérience cruelle de la distance qui sépare les beaux principes
des dures réalités du pouvoir. De nos jours nous dirions que Lacanal exerce
plus ou moins les fonctions d’assistant parlementaire de son oncle.
La Législative ne durera qu’un an. Elle va endurer diverses crises
amplifiées par les courants antagonistes qui la traversent : les veto royaux
dirigés contre les décrets, la guerre et ses revers, les manifestations contre le
roi, la proclamation de la « Patrie en danger » le 11 juillet, la journée du 10
août, l’arrestation du roi, l’adoption de mesures extraordinaires et
expéditives. Cet enchaînement d’événements dramatiques va amener
l’assemblée à constater ses limites et à demander au peuple d’élire, selon le
principe du suffrage à deux degrés de l’époque, une nouvelle représentation
nationale, les 26 août et 2 septembre.
Comment Joseph Lakanal est-il élu député ?
Au moment des élections de 1791, Bernard Font a 69 ans. Il décide de ne
pas se représenter. Mais il ne veut pas laisser son siège à n’importe qui. Il
pense tout naturellement à son cher neveu Joseph pour reprendre le flambeau
avec sa jeunesse, son intelligence, son énergie et son zèle patriotique. Il
semble bien avoir toutes les qualités de la fonction. Ainsi prend fin le rôle
tutélaire de cet homme qui a commencé le jour du baptême.
Les assemblées primaires des vingt-sept cantons de l’Ariège élisent
d’abord 395 grands électeurs qui, à leur tour, se réunissent le 2 septembre
dans une église paroissiale de Saint-Girons afin d’élire leurs cinq députés,
chiffre élevé qui reflète une population importante.
Fort de sa notoriété, l’évêque constitutionnel et député sortant n’a pas
grand mal à imposer Joseph qui est élu par l’assemblée départementale avec
164 voix sur 310 votants et 395 électeurs. Certes Lakanal est l’avant-dernier
des six députés titulaires. Il n’obtient que quatre voix de plus que la majorité
requise, mais il est bel et bien élu. Le chef de file est Marie-Guillaume-
Alexis Vadier, ancien conseiller du roi au siège présidial de Pamiers,
constituant, puis président du tribunal de Mirepoix. Lakanal et Vadier vont
25Joseph Lakanal
8avoir des rôles considérables mais dans des registres bien différents . Qu’est-
il advenu de Bernard Font qui vient d’opter pour sa carrière épiscopale ? Il
fait comme beaucoup d’autres prêtres : il se marie. Il épouse une fuxéenne
(habitante de Foix), Marianne Duran. Qu’est-ce qui est le plus surprenant : le
fait qu’il convole en justes noces ou le fait qu’il le fasse à 75 ans ? En 1797,
il réussira à réunir à Pamiers un synode de quatre-vingt deux prêtres
ariégeois, tous attachés à la Révolution. Le 21 septembre suivant il participe,
avec trente autres évêques et soixante-dix prêtres délégués, au concile
national de l’Eglise gallicane sous les voûtes de Notre-Dame de Paris rendue
au culte, sous la présidence de l’abbé Grégoire. Il y présente un rapport sur
l’usage de la « langue vulgaire », c’est-à-dire le français, dans la liturgie. Il
grcontribue donc à cette manifestation opposée aux idées du pape Pie VI. M
erBernard Font décédera le 1 octobre 1799, à Pamiers. Celui qui avait
largement contribué à l’éducation des fils Lacanal venait de quitter cette
terre en gardant sa foi et sa fidélité aux idées nouvelles.
Le nouveau député monte à Paris le 18 septembre. Joseph a trente ans, il
reviendra dans le sud-ouest, mais ne reverra plus sa terre natale. Il est trop
modeste pour dire « Je vais conquérir Paris ! », mais il ne manque pas
d’ambitions secrètes.
Joseph Lakanal a l’insigne honneur de faire partie de la Convention. Le
changement d’orthographe du patronyme de Joseph n’aura échappé à
personne. Pourquoi avoir substitué un « K » à un « C » ?
Nous savons que Joseph a trois frères. Ils sont restés fidèles à la tradition
familiale : le roi et la religion catholique. L’aîné, Jean-Baptiste, est devenu
avocat et procureur du roi à Paris ; Jérôme est professeur de physique
expérimentale à Paris ; Jean est chirurgien à Serres. Joseph entretient des
rapports de plus en plus distants avec la religion, sans doute pas avec Dieu,
e celui des philosophes du XVIII siècle. L’aîné choisit d’adjoindre à son nom
celui de son hameau de naissance. C’est ainsi qu’il s’appelle « Lacanal-
Dupuget ». Il n’est sûrement pas insensible au fait que cela lui donne un
verni d’aristocratie sans risquer les conséquences de cette origine sociale.
Joseph, lui, choisit de marquer la rupture avec ses frères restés royalistes
en modifiant une lettre de son nom. En quelque sorte, il se désolidarise de sa
famille et de son passé. Il se donne une nouvelle virginité au moment où il
apparaît sur la scène politique de la capitale. Mais pourquoi utiliser cette
simple lettre « K » ?
9On ne trouve jamais d’explication, sauf celle de M. Bégon . Selon lui, la
lettre « K » vient du « kappa » grec. Il relève donc d’une volonté de créer un
hellénisme, alors que la tendance de l’époque est l’usage de la langue latine.
Le « k » n’est utilisé que pour traduire les mots d’origine étrangère. Avec la
Révolution, l’hellénisme prend le pas sur le latinisme. Il suffit de regarder
les tableaux du peintre David pour s’en persuader. Le motif de la « grecque »
entre en force dans la décoration, l’architecture ; on préfère le mot « lycée »
26Joseph Lakanal
à « collège » ; on prend l’habitude de mots tels que « kilomètre »,
« kilogramme ». Joseph recourt donc à l’hellénisation de son nom pour
marquer sa différence. Cette interprétation du changement d’orthographe de
son nom peut sembler plausible dans la mesure où on sait que Lakanal est
pétri de culture gréco-latine. Il est peut-être possible de résumer cette
subtilité, familière à un érudit comme lui, de cette manière : Lakanal opte
pour le « k » de la « dêmokratia » grecque et non pour le « c » de
l’ « eclesia » romaine.
La Convention se réunit le 21 septembre, lendemain de la victoire de
Valmy et premier jour de la République.
Sur la scène politique parisienne, Lakanal apparaît à tous comme un
trentenaire à la tenue simple, aux traits réguliers, au vaste front et, lorsqu’il
s’exprime, il émane de lui une énergie communicative. La volonté de cet
homme va le propulser au plus haut niveau de responsabilité et lui réserver
satisfaction et amertume, comme à tous ceux qui sortent de l’ordinaire.
Ce sont à coup sûr ces qualités qui l’ont fait choisir par l’assemblée
électorale, en plus de l’appui de son oncle. Comme Daunou, il pourrait
recevoir une lettre contenant ce paragraphe : « Depuis longtemps vous aviez
des droits à l’estime de vos concitoyens ; ils viennent de trouver un moyen
de vous donner des preuves d’une confiance, que vous ne démentirez jamais,
en vous nommant d’une voix unanime député à la Convention nationale pour
10 le district de Boulogne ». Il suffirait de supprimer « Boulogne » pour que
ce bref portrait s’applique à Lakanal.
Après une courte période de transition, dans l’ombre de son oncle député,
après une légère modification d’identité, Joseph Lakanal peut prendre le
chemin de la capitale où il a vécu une année dans le plus parfait anonymat
d’un doctorant en théologie. Là-bas l’attendent travail et notoriété, fierté et
déception. En somme, après cette « mue », une nouvelle vie s’offre à lui et
lui ouvre la porte de l’Histoire.
1. Il ne faut pas confondre Bernard Font avec Jean-Bernard Font (1750-1826),
chanoine de la cathédrale de Pamiers, le seul député du clergé au titre du comté de
Foix présent aux Etats-Généraux. Il siégea à Droite et signa les protestations de
septembre 1791 contre les actes de l’Assemblée. Il n’eut plus d’autre mandat par la
suite.
gr
2. M d’Agoult, sacré évêque en mai 1787, à 38 ans, se retira en 1789 à Soleure, en
Suisse, puis en Angleterre. Il sera de retour en France en 1801 après avoir
démissionné tardivement de l’évêché de Pamiers.
3. Ils furent sept évêques sur quatre-vingt-trois.
4. Telle est, en tout cas, l’affirmation de Michel Bégon dans son article Lacanal
contre Lakanal, présenté sur un site internet fait en 1999. Outre que cet auteur ne
cite aucune de ses sources, il ne s’embarrasse pas de vérifications historiques dont
27Joseph Lakanal
son texte aurait bien besoin. Quant aux questions de religion et de laïcité, elles sont
traitées avec un parti pris bien peu historique, voire avec un ton haineux.
5. Procès verbal de la séance du 13 frimaire an II/8 décembre 1793, Archives de la
Guerre.
6. Carnets manuscrits publiés par Marcus.
7. Il est devenu la mairie actuelle.
8. Dans l’ordre, ce sont : Vadier ; Clauzel Jean-Baptiste, maire de Lavelanet, ex-
député à la Législative ; Champmartin Pierre, apothicaire, maire de Saint-Girons ;
Espert Jean, procureur syndic de Mirepoix, ex-député à la Législative ; Lakanal ;
Gaston Raymond, juge de paix de Foix, ex-député à la Législative.
9. Site internet déjà cité.
10. Boulogne-sur-Mer, ville natale de Daunou.
28
III
LA VOCATION NATIONALE,
LE CONVENTIONNEL
(1792)
On ne connaît pas les sentiments du nouveau député Joseph Lakanal
lorsqu’il entre pour la première fois dans la longue salle du Manège royal
des Tuileries. Il doit avoir une sensation étrange en se voyant ceint de
l’écharpe tricolore. Cela le change de l’austère couleur noire de la soutane
des Doctrinaires.
Il découvre cette salle construite en 1720 pour les besoins personnels du
jeune Louis XV, entre le N° 230 de l’actuelle rue de Rivoli et la terrasse du
jardin des Tuileries. C’est dans ce cadre voué à l’équitation raffinée qu’a
rayonné l’écuyer Robichon de La Guérinière, l’introducteur de l’idée
d’harmonie entre l’animal et le cavalier. Cette construction – et le souvenir
qui s’y rattache -- sera démolie en 1803. Le long de la terrasse dite des
Feuillants, la rue « Neuve-du-Manège » deviendra alors la rue de Rivoli
promise à une belle renommée.
Notre Ariégeois se retrouve parmi 748 autres députés, dont une moitié se
connaît déjà de la Constituante ou de la Législative. Parmi eux évoluent des
célébrités comme Condorcet, Sieyès, Boissy d’Anglas, Carnot, Robespierre
ou Danton. Du sud-ouest viennent quelques ténors de la tribune : l’habile
plaideur Barère, élu des Hautes-Pyrénées, l’éloquent Vergniaud de la
Gironde et l’éblouissant avocat bordelais Guadet. Au milieu d’hommes qui
se donnent l’air important et dont beaucoup s’abordent comme de vieux
amis, d’autres comme de vieux ennemis, le jeune nouveau député de
l’Ariège ne connaît que les représentants de son département sur les cinq
rangs de gradins. D’autres députés du sud ne sont pas encore connus, mais
allaient le devenir : pour l’Hérault, Cambacérès et Cambon ; pour les
Landes, Roger Ducos ; pour le Lot, Jeanbon Saint-André.
C’est dans ce lieu dépouillé, peu adapté à la communication, à
l’acoustique mauvaise, qui fait peu de place au public, que Lakanal va
participer au travail législatif de la représentation nationale. Assez
rapidement il impose son nom sonore, sa tenue fort simple, sa physionomie
singulièrement heureuse, ses traits volontaires, son vaste front, son
abondante chevelure brune, ses yeux noirs et brillants d’enfant du Midi, ses
29Joseph Lakanal
dents superbes. « De cet ensemble se dégageait, au repos, une expression de
fermeté et de gravité à laquelle succédait, lorsqu’il venait à parler ou à
1 sourire, une vivacité affable et communicatrice ».
Dans son Dictionnaire, Ferdinand Buisson nous dit que Lakanal, malgré
ses « opinions républicaines très arrêtées » et sa fibre patriotique, voulut
rester « neutre dans la lutte des partis rivaux et se tint à égale distance de la
Gironde et de la Montagne : il alla siéger au centre, comme deux autres
prêtres, qui devinrent ses amis, Daunou et Sieyès ». Le premier a été formé
par les Oratoriens et le second était grand vicaire de l’évêque de Chartres.
Ces trois hommes ont des affinités, à part la réserve relative à la qualité de
prêtre de Lakanal. Par ailleurs, le rejet de la violence et un intérêt affirmé
pour les choses de l’éducation vont les amener à se fréquenter assidûment.
Très vite, Lakanal comprend que, dans un climat d’hostilité entre deux
camps, il va être difficile de ne pas se positionner. Est-ce que lui, l’homme
du Midi sensible aux charmes de l’éloquence, va se reconnaître dans la
brillante phalange des orateurs de la Gironde ? S’il sait estimer la
personnalité et apprécier les qualités de ces « harmonieux charmeurs », il
perçoit vite que, dans une pareille situation de crise, ces hommes ne sont pas
de taille. « Il fallait opposer à un ennemi ivre de colère le courage et
l’audace, et ces qualités se trouvaient éminemment réunies dans le parti
2 opposé à la Gironde ». En conséquence et sans jeu de mot, le Pyrénéen va
siéger dans les rangs de la Montagne.
Il adopte une attitude d’ouverture et travaille en harmonie avec des
hommes comme Condorcet qui dit : « (Mais) nous ne serons d’aucun parti,
car aucun de nous ne voudrait ni souffrir des chefs ni en jouer le rôle ».
3 Condorcet préfère « le rassemblement d’une élite d’hommes éclairés ».
Lakanal est de ceux-là, mais, à la différence de Condorcet, comme nous le
verrons rapidement, il gravira souvent les degrés de la tribune de
l’Assemblée. Il sera un politique pédagogue et non un politique démagogue.
Bien que formé à la dialectique et à l’argumentation, Lakanal ne se révèle
pas en tant que ténor de la tribune. Il garde une certaine distance, voire une
prudence certaine, vis-à-vis des Montagnards dont il est cependant proche en
tant qu’homme d’action soucieux de changer les choses efficacement. Très
vite il comprend qu’il est plus à l’aise à se consacrer sans relâche au travail
intellectuel et législatif dans le domaine qu’il connaît sans doute le mieux,
l’enseignement. Tous les gens de bonne foi le lui reconnaîtront. Même
Marat, qui ne fut pas le plus parfait des hommes, dira à un moment où on
dénonçait Lakanal : « Lakanal travaille trop pour avoir le temps de
conspirer ».
Mais d’abord, le républicain Lakanal applaudit des deux mains au
premier acte de la Convention : l’abolition de la monarchie le 21 septembre,
dès la première séance de l’Assemblée, et la proclamation de la République
30Joseph Lakanal
« une et indivisible ». Ni lui, ni ses collègues ne savent encore l’issue de la
bataille du 20, autour du moulin de Valmy.
Cette date fondatrice sera précisée plus tard : « L’ère des Français compte
de la fondation de la République, qui a eu lieu le 22 septembre 1792 de l’ère
vulgaire, jour où le soleil est arrivé à l’équinoxe vrai d’automne, en entrant
dans le signe de la balance à 9 heures 18 minutes 30 secondes du matin, pour
4 l’observatoire de Paris ». Le 22 octobre, alors que parvient à la Convention
une demande de réunion de la Savoie à la France, votée par une « Assemblée
nationale des Allobroges » sans valeur représentative, le député Lakanal
monte à la tribune, sans doute pour la première fois. Il débute sa longue
participation aux débats sur le thème de l’éducation nationale.
Il développe avec passion sa vision des problèmes scolaires. Il veut que
l’éducation nationale forme « des hommes libres », contrairement à
« l’éducation actuelle qui n’est bonne qu’à faire un peuple de capucins ». On
voit que le nouveau député n’a pas peur de se remettre en cause
personnellement, même s’il reste au niveau des grands principes. Il rédige un
Discours sur l’Education nationale qui va être édité, mais ne semble pas
avoir été diffusé. Il y aborde tous les aspects importants : enseignement de
masse, accès possible à tous, introduction des sciences et des arts, niveau de
vie des instituteurs, promotion de l’éducation de la femme, mise sur pied
d’un programme d’instruction élémentaire. On voit que cet exposé était
novateur, par certains aspects, révolutionnaire, et, dans une certaine mesure,
toujours d’actualité.
Par ses positions, Lakanal s’inscrit dans des débats ouverts par
Condorcet, que d’autres, comme le précepteur oratorien Romme, le mystique
girondin Bancal des Issarts, le Girondin modéré Rabaut Saint-Etienne, le
scientifique Argobast, l’Oratorien enseignant Fouché, entre autres,
poursuivront, chacun insistant plus particulièrement sur des aspects précis.
En tout cas, c’est la première publication officielle de l’homme politique
Lakanal. Ce sera le commencement d’une suite longue et fort riche.
Puis, logiquement, les Conventionnels s’attachent, à partir du 6
décembre, à organiser le procès de Louis XVI, désacralisé en « Louis
Capet ». Les controverses sont nombreuses sur la légitimité du procès et ses
formes légales. Les députés endossent le rôle de juges d’instruction et de
jurés d’assises.
Quel est le point de vue de Lakanal ? Il s’en est expliqué dans une
brochure intitulée Opinion du citoyen Lakanal, député du département de
l’Ariège à la Convention nationale sur la question de savoir si Louis XVI
peut être jugé, imprimée par ordre de la Convention nationale. Selon la
bonne méthode scolastique apprise chez les Doctrinaires, il expose son
argumentation rigoureuse. Pour lui, le roi peut être jugé, car il a « abdiqué
(lui-même) la couronne » en ayant dirigé « des forces ennemies contre la
nation » (article 6). Il est redevenu simple citoyen soumis à la loi pénale
31Joseph Lakanal
commune ; ayant fait appel à des forces étrangères, il a versé « par torrents le
sang des bons citoyens » (article 7). Pour Lakanal, la thèse de l’inviolabilité
de la personne du roi est irrecevable ; pour lui, le Peuple et la Nation passent
avant le roi, car « les peuples ont existé avant les rois ». A ses yeux, la seule
peine est la mort, non la prison à vie qui serait une permanente épée de
Damoclès menaçant le peuple. Lakanal voit dans cette exécution une
dimension politique qui sera un signal adressé aux autres royautés : « Le jour
où le traître Capet recevra le prix de ses crimes sera le premier jour de la
liberté universelle ».
La position de Lakanal est sans ambiguïté : c’est la mort sans sursis.
Autant il puise des références dans la culture latine, autant il argumente sans
faiblir. L’exigence de fermeté et de rapidité découle d’une conviction
solidement étayée. L’action emboîte le pas à la logique, sans état d’âme
puisque c’est au nom de la transcendance du Peuple et de la Nation. En cela,
Lakanal met en application les leçons reçues chez les Doctrinaires : l’arme
intellectuelle de la dialectique vaut pour les idées abstraites comme pour les
implications de la vie profane. Dura lex, sed lex. Lakanal vote contre la
proposition de jugement par le peuple émanant de certains Girondins.
L’appel nominal des députés commence le 16 janvier à huit heures du
soir. Il va durer vingt-quatre heures. Rien ne peut rendre compte des tensions
qui s’expriment, des accusations de corruption qui fusent, des sentences qui
déclenchent des réactions diverses. Le moment est solennel et grave quand le
jeune député Lakanal entend appeler son nom. Le cœur battant, il monte à la
tribune pour répondre aux trois questions sur lesquelles les représentants
doivent se prononcer publiquement. A la question de la culpabilité du roi, il
répond simplement : « Un vrai républicain parle peu ; les motifs de la
décision sont là (d’un geste, il désigne son cœur), je vote pour la mort ! ».
A la question du sursis, il déclare : « Si le traître Bouillé, le fourbe La
5 Fayette et les intrigants, ses complices, votaient sur cette question, ils
diraient oui. Comme je n’ai rien de commun avec ces gens-là, je dis non ».
Ainsi, comme tous les Montagnards, Lakanal assume d’être régicide en ce
jour. Il ne savait pas encore que cela pèserait sur sa vie future…
Du point de vue de la morale politique, il résume clairement la position
des régicides : pour lui, le vote de la mort par autant de jurés est la garantie
que ce n’est pas un sombre règlement de compte d’une faction contre une
autre. La peur n’est pas la raison de son vote. Il dira : « La peur et la
Convention ! Jamais on n’associera ces deux mots ». Quarante ans plus tard,
on trouvera ceci dans ses carnets de notes : « L’histoire qui n’attend aucune
indemnité pour prix de ses pleurs et de ses expiations, l’histoire impartiale ne
flétrira pas les 460 jurés qui votèrent la mort. Ce grand nombre de votants
garantit la conscience de tous ». Lakanal établit une différence entre justice
et politique : « Trois hommes assis sur une estrade, poussés par l’instinct du
sang, peuvent faire tomber la tête d’un accusé avec une horrible passion ;
32Joseph Lakanal
mais on ne pourra jamais démontrer qu’il se soit trouvé 460 juges, élus de la
France entière, parfaitement unis dans cette communauté d’instincts
sanguinaires ».
Le lendemain, 17 janvier, c’est le président Vergniaud qui annonce le
résultat du vote. L’Ariège se distingue en étant le seul département dont tous
les députés aient voté la mort sans sursis : Lakanal de Serres, Gaston de Foix
et Jean-François Baby de Tarascon.
Louis XVI monte à la guillotine le 21 janvier. Il reste encore à régler le
sort de l’ex-reine Marie-Antoinette, qu’on n’appelle plus que la « veuve
Capet », après l’avoir surnommée l’ « Autrichienne ».
Lakanal a dû, comme la plupart de ses collègues députés venant de
province, séjourner quelque temps dans un hôtel meublé, en attendant de
trouver un pied-à-terre. Sans qu’on sache précisément la date, il loue un
minuscule logement dans une maisonnette au N° 91 de la rue des Hauts-
Fossés-Saint-Marcel, « près du Jardin des Plantes ».
Actuellement, cette rue s’appelle rue des Fossés-Saint-Marcel et a une
longueur de cent quarante mètres, ce qui exclut un possible N° 91.
L’explication est simple : à cette époque, c’était une longue artère qui allait
jusqu’à la manufacture des Gobelins. En 1867, elle sera amputée de ses deux
tiers, au sud du boulevard Saint-Marcel, qui prendront le nom de rue Lebrun.
Quant à la maisonnette, on sait que Lakanal y fera une sorte de
pèlerinage, après son retour des Etats-Unis, et qu’il constatera que tout l’îlot
a déjà disparu.
Dans le bourg Saint-Marcel, Lakanal vit tout près de la Croix-Clamart qui
occupe alors le centre du carrefour avec la rue du Jardin-du-Roi (dénommée
rue Copeau jusqu’en 1848, avant d’adopter le nom de Geoffroy-Saint-
Hilaire), la rue du Fer-à-Moulin et la rue Poliveau. Le monde est petit :
Geoffroy Saint-Hilaire sera l’un des meilleurs amis de Lakanal.
Lakanal vit l’animation de ce quartier, provoquée par la présence toute
proche du marché aux chevaux, survivance du grand marché « aux chevaux,
aux ânes et aux cochons » qui, à l’époque de Louis XIV, allait de la Pitié à la
rue Poliveau. Cette agitation bruyante contraste avec ce que Lakanal voit en
face de son domicile : le cimetière de Clamart, dit aussi cimetière de
l’Hôpital de la Trinité, alors le plus grand de Paris. Il est saturé et, de ce fait,
sera fermé en 1793. L’amphithéâtre d’anatomie des hôpitaux en occupe la
majeure partie depuis 1833.
Ce secteur, qui est aussi l’extrémité du quartier Saint-Victor, était
nettement excentré par rapport au quartier où se trouvait le Manège et les
rues avoisinantes, riches en hôtels meublés, qu’on a parfois appelées « rues
des députés » parce que ceux-ci les avaient investies massivement. Mais le
modeste faubourg où loge Lakanal, a un superbe avantage. En franchissant
les deux bras de la Bièvre, qu’on appelle ici également la rivière des
Gobelins, il atteint en deux minutes le Jardin du Roi. On s’imagine bien
33Joseph Lakanal
l’Ariégeois, célibataire, qui a une attirance marquée pour la botanique, venir
s’y délasser après les longs débats parlementaires, y retrouver un peu de la
nature de sa contrée natale, même si les lieux sont une surface plane, qui n’a
rien de commun avec la vallée de l’Arget, et témoignent avant tout d’une
volonté de maîtriser un paysage, mise en oeuvre depuis 1633.
On peut concevoir l’attirance qu’exerce le rayonnement des cours de
botanique et de chimie assurés ici par de grands savants comme Tournefort
(le créateur des célèbres serres), Fagon, les trois Jussieu, Daubenton,
Fourcroy, Lacépède, Geoffroy Saint-Hilaire et, en priorité, Buffon qui en fut
l’intendant de 1739 à 1788. C’est ce dernier qui, de 1771 à 1779, en doubla
la surface en direction de la Seine.
Bernardin de Saint-Pierre, qui n’est pas naturaliste de formation, mais a
consacré sa plume à ses Etudes de la Nature, en 1784, puis à son roman Paul
et Virginie, en 1787, a été nommé directeur du Jardin par le roi, quelques
semaines avant sa chute. Cette nomination déplaît aux savants du Jardin du
Roi, car l’écrivain professe des théories anti-newtoniennes fumeuses sur
lesquelles ses collègues préfèrent garder le silence. Ce chantre de la nature et
ami de Rousseau bénéficie tout de même, de ce fait, de la sympathie des
savants et va se révéler bon administrateur.
C’est lui qui va doter le Jardin d’une ménagerie. Si l’idée de départ fut
accidentelle – la mise en fourrière des animaux sauvages promenés dans
Paris par les « montreurs de bêtes », donc une mesure de sécurité et de
salubrité publiques --, l’intérêt scientifique apparut rapidement, confirmé par
la curiosité du public.
Est-ce que l’Ariégeois, qui ignore que les professeurs reconnaissants lui
donneront une clé spéciale du jardin, de l’Ecole de Botanique et des serres,
prend plaisir à gravir la seule élévation du jardin, les deux buttes du
labyrinthe ? Oui, certainement. C’est une si maigre consolation pour un
montagnard né près des Pyrénées ! On s’éloigne carrément de toute poésie si
on pense à l’origine bien peu noble de ces monticules ; c’étaient des dépôts
de détritus et de gravats datant de 1303, pour la grande butte, et de 1535 pour
l’autre. Sur la plus élevée, se dresse déjà le cèdre du Liban planté en 1734
par Jussieu et, à son sommet, un belvédère muni d’une sphère armillaire et
du méridien. Les heures justes sont frappées par un marteau mû par un subtil
système utilisant la chaleur du soleil. En 1800, l’atmosphère changera un
peu, car Daubenton sera inhumé sur cette butte.
La densité des bâtiments est, en 1800, encore faible : seul le long
bâtiment du Cabinet d’Histoire naturelle clôture le jardin, flanqué de la
maison de l’intendance où logent le gardien et qui dispose de logements de
fonctions. C’est là que moururent Buffon et Lamarck. Les Galeries de
minéralogie, de zoologie ou de paléontologie et la Galerie de l’Evolution ne
seront construites qu’à partir des années 1830.
34Joseph Lakanal
Sans prendre au pied de la lettre l’évocation du vieux quartier du Marché-
eaux-Chevaux que nous donne Victor Hugo à la fin du premier quart du XIX
siècle, on peut dire qu’il y a des ressemblances certaines : « Il y a quarante
ans, le promeneur solitaire qui s’aventurait dans les pays perdus de la
Salpêtrière et qui montait le boulevard jusque vers la barrière d’Italie,
arrivait à des endroits où l’on eût pu dire que Paris disparaissait. Ce n’était
pas la solitude, il y avait des passants ; ce n’était pas la campagne, il y avait
des maisons et des rues ; ce n’était pas la ville, les rues avaient des ornières
comme les grandes routes et l’herbe y poussait ; ce n’était pas un village, les
maisons étaient trop hautes. Qu’était-ce donc ? C’était un lieu habité où il
n’y avait personne, c’était un lieu désert où il y avait quelqu’un ; c’était un
boulevard de la grande ville, une rue de Paris, plus farouche la nuit qu’une
6 forêt, plus morne le jour qu’un cimetière ». Lakanal a donc habité une
vilaine maison, pas très loin de la masure, « petite comme une chaumière »,
la maison Gorbeau où vécut Jean Valjean avec la petite Cosette. Les lieux
s’apparentent plus à un quartier miséreux qu’à un quartier résidentiel, c’est
le moins qu’on puisse dire.
Il faut croire ce qu’écrit Mignet. Lakanal avait « un modeste réduit qu’il
habitait obscurément au milieu des jardins de la rue des Fossés Saint-Marcel
où il se reposait à la vue des plantes […] ». Lakanal doit se ressourcer dans
ces lieux habités, au sens propre et figuré, par le souvenir d’aussi grands
noms des sciences. Il peut y puiser la sérénité nécessaire pour retourner
affronter le climat stressant du monde politique quotidiennement en
effervescence.
L’activité débordante de Lakanal en 1793 va rendre primordial ce coin de
campagne dans Paris. En particulier, son amour pour le Jardin du Roi va
bientôt lui donner l’énergie nécessaire à sa sauvegarde. Mais n’anticipons
pas.
Le 2 avril 1793 est une grande date dans la vie personnelle et
parlementaire de Joseph Lakanal : il entre au Comité d’Instruction publique
qui a été créé sous la Législative. Plus à l’aise ici qu’à une tribune, il va
pouvoir déployer dans cette enceinte restreinte la richesse de ses talents et sa
force de travail. Le jeune professeur va se confronter à ses éminents
collègues qui ont souvent une expérience plus ancienne que la sienne. Sans
se tromper, on peut même dire que certains, qui ont derrière eux l’expérience
des Etats-Généraux, de la Constituante ou de la Législative, ont regardé de
haut ce jeune élu sans références.
Le Comité tient ses réunions sous les dorures de l’hôtel de Brionne, à
deux pas de la Salle des Machines, à l’extrémité nord de l’ancienne place du
7Carrousel, un peu à l’est du pavillon de Marsan . Cet édifice de deux étages,
ouvert sur la rue en forme de « U », reconstruit en 1734 par Robert de Cotte,
n’a pas toujours été un ensemble de bureaux et de salles de réunions pour
hommes politiques fourmillant d’idées neuves et de réformes. Ce fut le cadre
35Joseph Lakanal
de vie de la somptueuse comtesse Louise de Brionne, née de Rohan, veuve à
27 ans, figure de proue de la famille de Lorraine, maîtresse de Choiseul
pendant des années. Cette femme, qui passe pour avoir été l’une des plus
belles créatures de son temps, était pourvue de la charge de Grand Ecuyer du
Roi. Belle, libre, alliée aux plus grandes familles françaises et étrangères de
l’Ancien Régime, elle a régné par sa fortune, ses dons et ses charmes sur un
petit monde frivole, cruel et ambitieux avant d’émigrer en Suisse. Ses biens
furent alors vendus comme bien national. Son hôtel ne pouvait que devenir
l’un des poumons de la Révolution. Il était en effet idéalement situé entre les
Tuileries, le Louvre et le Palais Royal. Ses façades ne présentaient pas moins
de soixante fenêtres, avec l’accès principal face à la rue de l’Echelle,
reconnaissable au fronton couronné des armes de France. Il disposait d’une
sortie sur le pavillon de Marsan et, par son jardin, d’une autre sur la place du
Carrousel.
Comme les dix-huit autres comités, celui de l’Instruction publique a été
mis sur pied à l’automne 1792, le 14 octobre précisément. Ce comité est
divisé en treize sections dont le champ de compétence dépasse largement les
simples problèmes d’instruction vu qu’une d’entre elles s’occupe du
tourisme, des bibliothèques et des musées, une autre des fêtes nationales.
C’est donc, en plus d’un embryon de ministère de la Culture, une sorte de
ministère de l’Education nationale puisqu’il gère également l’éducation
sportive, l’éducation des femmes, les examens, les prix et concours, les
traitements et pensions de retraite, enfin le patrimoine des établissements
d’enseignement. Sous la Législative se sont illustrés en son sein Lacépède,
Condorcet, Pastoret et Prieur de la Côte-d’Or. Tous se sont passionnés pour
les projets éducatifs et ont, un jour ou l’autre, échafaudé un plan global :
Condorcet, Romme, Bouquier, Thibaudeau, Michel-Edme Petit ou Fourcroy,
entre autres. Ne citons que l’exemple de Romme qui, le 20 décembre 1792, a
présenté en son nom un grand rapport sur L’Instruction publique considérée
dans son ensemble.
La composition du Comité est fluide, car les vingt-quatre membres sont
renouvelables par moitié tous les mois et rééligibles. Comme, de plus,
personne ne peut faire partie de deux comités en même temps, on a là un
gage d’efficacité et un rempart contre la léthargie, la routine et le cumul des
fonctions. Et c’est, effectivement, un foyer de réflexion riche de membres
qui ont déjà beaucoup travaillé à titre personnel. Au renouvellement
statutaire par moitié de janvier 93, Prieur, Dusaulx, Durand-Maillane, Buzot
et Dupuis cèdent la place à Daunou, Wandelaincourt, Bancal et … Lakanal.
En février on leur adjoint Condorcet, Barère de Vieuzac et Sieyès. C’est dire
le rôle crucial de ce comité. Au renouvellement de juin, entrent, entre autres,
Grégoire, Petit, Bassal, Prunelle de Lière. A celui d’octobre arriveront
David, Bouquier, Guyton-Morveau, Fourcroy, Arbogast, Mathieu, Coupé de
l’Oise, Romme, Léonard, Bourdon, que rejoignent successivement Cloots,
36Joseph Lakanal
Villar, Thibaudeau, Fabre d’Eglantine, Plaichard-Choltière, Duval et
Duhem.
Au total une centaine de députés seront désignés pour siéger dans le
Comité. Une moitié d’entre eux est formée d’anciens enseignants laïques ou
ecclésiastiques. Viennent se joindre à eux des prêtres (Grégoire, Daunou,
Sieyès et Bassal), des avocats (Buzot, Barère et Thibaudeau), des médecins
(Baraillon, Bo, Lanthenas et Petit), des scientifiques de grande renommée
(les mathématiciens Condorcet et Arbogast, le naturaliste Lacépède, les
chimistes Guyton-Morveau et Fourcroy, le scientifique « touche-à-tout »
Prieur de la Côte-d’Or), des écrivains (Fabre d’Eglantine, Marie-Joseph
Chénier, Dusaulx et Louis-Sébastien Mercier) ou des artistes (Bouquier et
8David)… et un « électron libre » comme Cloots .
A la lecture de ce florilège de noms, on comprend que le Comité
d’Instruction publique draine de nombreux ténors de la Révolution et que la
période qui s’ouvre va être particulièrement féconde pour l’avenir de
l’éducation en France.
La place attribuée aux scientifiques marque une réelle volonté de
réorienter le contenu de l’enseignement. On ne s’étonnera pas que la
méthode occupe une place primordiale dans le fonctionnement du Comité.
L’ignorer, expose à des erreurs sur l’origine des projets issus de ce cercle de
travail. Chaque dossier doit être préparé par un membre, débattu par le
Comité, rédigé et présenté par un rapporteur. De ce fait, rares sont ceux qui
ne peuvent revendiquer tout ou partie d’un projet de loi adopté par
l’Assemblée. La question de la paternité de tel ou tel projet de loi est assez
vaine. Le Comité est une structure de réflexion collective dans laquelle
chacun apporte ses propres conceptions et ses expériences. Le compromis
qui ressort nécessairement des discussions engage tout le Comité. Celui qui
est officiellement rapporteur n’est pas forcément l’auteur de l’ensemble, ni
d’accord avec la totalité du projet. Lakanal prend largement sa part, en
commission comme à la tribune en tant que rapporteur. Tel est l’essentiel,
même si l’ego peut être évidemment flatté de laisser son patronyme attaché à
une loi.
Le rôle du Comité sera parfois limité, voire contrecarré, par des tensions
internes inévitables, par l’intervention de députés non membres mais qui
présentent leurs propres projets, par la pression des divers groupes politiques
et, surtout, par la constitution de commissions spéciales. C’est le cas le 3
juillet 1793. Robespierre propose tactiquement la création d’une
Commission d’Instruction publique de six membres (Rühl, Lakanal,
Grégoire, Coupé, Bourdon et Robespierre), vite baptisée « Commission des
Six ». Elle doit, sous huitaine, présenter un projet différent de celui du
Comité alors présidé par Sieyès. Elle s’élargit même à dix membres et
s’intitule « Commission d’Education nationale », mais aucun projet n’est
37Joseph Lakanal
finalement décrété. En octobre 93, elle est réunie au Comité qui recouvre
ainsi toutes ses attributions.
On constate que le Comité est le théâtre des tiraillements politiques.
Comment pourrait-il ne pas en être ainsi sur un tel sujet ? Il se trouve
confronté à une grande diversité de problèmes, des plus essentiels aux plus
anodins. D’un côté, la structure de tout le système d’enseignement français ;
d’un autre, le citoyen Laurent qui a envoyé un exemplaire de son Traité de
Trigonométrie et demande aux représentants composant le Comité des
9 subsides « sans lesquels il sera obligé de vendre sa montre et ses livres ».
Lakanal va s’investir totalement dans cette structure de réflexion et de
proposition. Et il y a un travail colossal. La Législative a mis à bas beaucoup
de choses en matière d’enseignement ; la Convention va devoir reconstruire
en innovant. Lakanal va être l’un des plus créatifs et n’hésitera pas à
rapporter au nom du Comité en assemblée plénière.
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire attire notre attention sur une habitude dont
Lakanal fera preuve ultérieurement dans diverses autres structures : il passe
ses journées dans les bureaux du Comité à travailler et à méditer. Il n’est pas
assidu aux séances. On l’envoie chercher quand la majorité est douteuse, au
10moment des votes .
Le 17 mai, Lakanal monte à la tribune de l’Assemblée afin de présenter
les premiers rapports issus du Comité. Dix jours auparavant, la Convention
l’a chargé de dépouiller les pétitions conservées dans les cartons du Comité.
La démocratie participative de 1789 trouve donc là sa suite logique. Lakanal
s’impose par son assiduité, son zèle et son intelligence au milieu de ces
hommes dont la notoriété et l’expérience dépassent la sienne. Le fait qu’il ne
soit pas rebuté par les travaux de bénédictin, que d’autres repousseraient
dédaigneusement, et qu’il s’applique avec zèle à toutes les tâches, y compris
les plus ingrates, lui assure une place d’évidence. Lakanal s’impose
naturellement aux yeux de tous. Dans de tels cas, il est inévitable que des
réactions de jalousie apparaissent.
Lakanal se retrouve rapporteur du dossier concernant les indemnités des
académiciens. Cela ne touche pas la vie quotidienne du peuple, mais celle de
ces Messieurs. L’Académie est cependant très affectée par ce problème.
Lavoisier a eu la charge de mener la réforme voulue par le roi en 1785. Le
grand savant est le tenant d’un élitisme certain, qui puisse mettre les
académiciens à l’abri des pseudosciences tout en leur assurant de quoi vivre
en limitant le nombre des sièges.
La loi du 17 juin 1791 a établi que tous les fonctionnaires élus députés ne
pourraient pas cumuler deux traitements. Sans doute emporté par un zèle
louable, le payeur général a décidé d’appliquer cette loi aux fonctionnaires
académiciens, en général des professeurs. Lavoisier, face à l’urgence, joue
les banquiers et verse sur sa cassette personnelle des avances à ses confrères.
38Joseph Lakanal
Toujours est-il que cet état de fait dénote l’affaiblissement des positions de
l’Académie jadis très protégée par les puissants.
Lakanal argumente d’abord en évoquant la surcharge de travail des
académiciens qui entraîne une diminution de leur nombre. Il
déclare : « L’Académie des Sciences ne suffit qu’à peine aux travaux dont
elle est chargée ; l’opération des poids et mesures occupe seule cinq
commissions différentes ». L’une d’elles s’est attelée au casse-tête du
moment et qui sera bien loin d’être réglé cinquante ans plus tard : « établir le
rapport des différentes mesures usitées en France avec celles qui seront
adoptées ».
Doit-on rappeler l’étendue du problème ? Le premier, Talleyrand l’a
abordé le 9 mars 1790, relayé ensuite par Lavoisier. Certes, la « livre », le
« pied », le « doigt », la « pointe », la « perche » ou la « toise » sont
évocateurs, ils sonnent bien en poésie, mais la confusion qui règne est
absolue, parfois dans une même localité. Il existe alors en France près de
huit cents unités ! La guerre est déclarée pour imposer à tout le pays les
unités de mesure de Paris, mais elle sévit aussi entre les partisans de la
mesure du pendule et de celle du méridien.
A cette époque, Lakanal ignore que les poids et mesures prendront un
jour une nouvelle importance dans sa vie.
Afin que les académiciens puissent assumer leur charge de travail,
Lakanal propose que la Convention, en dérogation à l’article 3 du décret du
25 novembre 1792, autorise l’Académie des Sciences à nommer aux places
vacantes. La mesure est adoptée.
Le 22 mai, il revient sur le problème spécifique des indemnités et montre
que traiter les académiciens comme des parlementaires n’est pas
juridiquement recevable. Il démontre aussi que le cumul d’un traitement et
d’une indemnité dédommagent tout juste les membres de l’Académie qui
« s’occupe sans relâche d’un travail qui étonnera l’Europe savante par la
suprématie des procédés et la sublimité des résultats et consacrera le nom de
cette illustre compagnie à la reconnaissance des siècles à venir : […]
l’uniformité des poids et mesures ». En bon avocat, Lakanal ne recule pas
devant une considération plus morale en conclusion : « Les académiciens ont
préféré une vie pauvre, mais utile au pays, à tous les trésors du despotisme,
une liberté orageuse à un esclavage tranquille ». La Convention se rallie à la
thèse de Lakanal et vote pour le retour à la situation antérieure, donc au
cumul autorisé.
Lakanal vient d’intervenir pour assurer la situation matérielle des
membres de l’Académie des Sciences alors même que nombre
d’académiciens sont des opposants plus ou moins avoués, exception faite de
ceux qui ont déjà émigré. L’Académie française est, des trois, la plus
décriée, critiquée pour son recrutement, parfois taxée d’inutilité. La
mauvaise réputation de l’une rejaillit sur les deux autres. En août 1792,
39