Joseph Stauffer

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Tout le long des côtes du Golfe de Guinée, les vieux cimetières catholiques renferment les tombes de jeunes prêtres alsaciens. À travers le destin de Joseph Stauffer, l'un de ceux qui abandonnèrent leur Alsace natale pour évangéliser ce bout d'Afrique à l'orée du XXe siècle, l'auteur relate les pages de cette épopée méconnue. Il tente, en reconstituant le contexte historique et sociétal de Stauffer, de comprendre les raisons de ce mouvement missionnaire, en mêlant aux anecdotes intimes les enjeux idéologiques et géopolitiques de cette époque agitée.
Publié le : mercredi 15 avril 2015
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EAN13 : 9782336375311
Nombre de pages : 562
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Joseph Stauffer Patrick Schneckenburger
out le long des côtes du Golfe de Guinée, les vieux
cimetières catholiques renferment les tombes de jeunes Tprêtres alsaciens. Ces traces sépulcrales inattendues Joseph Stauffer
laissent présager d’une histoire passionnelle entre l’Alsace et
l’Afrique. A travers le destin de Joseph Stauffer, l’un de ceux qui
abandonnèrent leur Alsace natale pour évangéliser ce bout d’Afrique
eà l’orée du XX siècle, l’auteur propose de relater quelques pages L’histoire retrouvée
de cette épopée méconnue. Il tente tout d’abord de comprendre les d’un missionnaire alsacienraisons de l’exceptionnel mouvement missionnaire qui toucha cette
petite région frontalière, et ce, en reconstituant le contexte historique
et l’environnement social auquel Stauffer et ses confrères furent (1876-1952)
soumis durant leur jeunesse. Puis, en mêlant anecdotes intimes aux
enjeux idéologiques et géopolitiques d’une époque agitée, il rend
compte de l’action de cet homme ordinaire tentant d’imposer son
idéal à des peuples sous l’infl uence de coutumes ancestrales et de
croyances animistes. Emaillant ce récit qui voit se développer une
Eglise chrétienne en Afrique, de nombreux confl its de toute nature,
plus ou moins violents, se font et se défont, façonnant ainsi l’histoire
de cet homme, de sa communauté et d’une nation naissante.
Né en 1965 à Versailles, Patrick Schneckenburger vit à présent en Alsace,
la terre de ses ancêtres. Docteur en science et diplômé de sociologie, il
assouvit sa passion pour la recherche en écumant les archives. Après
plusieurs projets de biographie qui durent être abandonnés par manque de
sources, celui-ci vit le jour grâce à la richesse exceptionnelle des archives
de la Société des Missions Africaines de Lyon. L’auteur travaille
actuelleement sur la vie d’un aventurier du XIX siècle.
Illustration de couverture : Joseph Stauffer en 1905.
BIOGRAPHIES
ISBN : 978-2-343-06083-5
9 782343 060835 e e47 € Série XIX - XX siècle
Patrick Schneckenburger
Joseph Stauffer




Joseph Stauffer
L’histoire retrouvée d’un missionnaire alsacien
(1876-1952)

Patrick Schneckenburger








JOSEPH STAUFFER
L’histoire retrouvée
d’un missionnaire alsacien
(1876-1952)














L’Harmattan



































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06083-5
EAN : 9782343060835



Remerciements






Il va sans dire qu’un travail comme celui-ci a nécessité de
nombreuses complicités.

Aussi je souhaite remercier les archivistes de la Société des Missions
africaines qui m’ont aidé dans mes recherches, m’ont permis d’utiliser les
archives et m’ont donné de leur temps. Je pense plus particulièrement à
Valérie Bisson, archiviste de la province de l’Est, à Marc Heilig, directeur de
publication de « Terre d’Afrique » et au père Pierre Trichet archiviste
général de la SMA à Rome.
J’exprime plus particulièrement ma gratitude au père Jean-Marie
Guillaume, supérieur de la SMA, avec qui j’ai eu des discussions instructives
et qui a eu la bonté de relire ces pages pour y déceler les imprécisions.
Ma reconnaissance va également aux pères spiritains qui m’ont
accueilli en Afrique, ainsi que les guides qui m’ont fait visiter leur pays.
Sans eux, ces pages n’auraient sans doute jamais existé. Je remercie plus
particulièrement le père Joseph Salpond qui m’a permis de lier contact avec
les gens sur place, une aide indispensable pour qui souhaite faire le tour des
missions catholiques de l’ancienne Côte-de-l’Or, un passage obligé pour
saisir l’action missionnaire en Afrique. Merci à Frank avec lequel j’ai
sillonné la brousse. « Je souhaite qu’un jour tu puisses voir l’Amérique ».
Je voudrais aussi témoigner ma gratitude à Renée Schneider et Lydia
Waltisperger pour l’important travail de traduction qu’elles ont effectué sur
les nombreux documents écrits en allemand gothique utilisés dans cet
ouvrage. Merci aussi à Gérard-A Massoni dont l’aide m’a permis de relater
eles exploits du 5 régiment de hussards.
Enfin, mes remerciements vont à Charles-Gustave Burg qui a relu
attentivement ces pages et dont les conseils me furent précieux. Car nul n’est
plus mal placé pour juger un travail que celui qui l’a réalisé.


7

Carte des régions côtières de la Côte-de-l’Or




9

Sigles




ADBR Archives Départementales du Bas-Rhin.
ADCO Archives Départementales de la Côte-d’Or.
ADHR Archives Départementales du Haut-Rhin.
ADP Archives Départementales de Paris.
ADY Archives Départementales des Yvelines.
AMAR Archives des Missions Africaines à Rome.
AMAS Archives des Missions Africaines à Strasbourg.
AP Archives Privées.
L’ECHO L’Echo des Missions Africaines de Lyon.
NDA Congrégation des Sœurs de Notre-Dame des Apôtres.
SMA Société des Missions Africaines de Lyon.
SS Screw Steamer (bateau à vapeur).
SVD Société du Verbe Divin de Stey.


10

Avant propos




Toute cette histoire a débuté un premier novembre, fête de la
Toussaint et fête des Morts. Ce jour-là, j’avais décidé de me rendre sur sa
tombe. Ce projet me hantait depuis longtemps et je le réalisai à ce moment là
contre toute attente. On m’avait toujours parlé de lui et j’avais fini par
l’associer à un univers fascinant qui faisait partie de mes émerveillements
d’enfant. Les fèves de cacao, les cocotiers au soleil des tropiques, les huttes
en boue séchée, les vapeurs qui cabotaient le long des côtes d’Afrique, les
longues marches dans la brousse, la descente des fleuves en pirogue
composaient un tableau pittoresque qui avait bercé mon enfance. Je n’ai
jamais connu cet homme. Aussi, j’ai façonné de lui une image merveilleuse
à partir de quelques photos jaunies et de témoignages. J’ai appris depuis que
nous ressentons toujours le besoin de raccrocher une réalité aux fruits de
notre imaginaire comme on aime à donner un visage aux héros de nos
lectures. C’est sans doute pour cette raison que nous allons nous recueillir
sur les tombes, c’est pour cette même raison que je suis allé sur la sienne ce
jour-là : c’était un moyen pour moi de concrétiser l’imaginaire qui
l’entourait. Et, en effet, lorsque je vis sa tombe dans cette clairière à la lisière
sombre du bois, lorsque je vis cette croix en bois au vernis écaillé sur
laquelle était fixée une petite plaque noire portant son nom, le fruit de mon
imagination me renvoya une émotion que seules les choses bien réelles sont
capables de procurer. Né de l’étrange alchimie de ce lieu de mémoire et des
idées subjectives qui entouraient son être, j’eus alors l’impression qu’il était
là silencieux et bienveillant, qu’il m’attendait depuis longtemps. L’automne
était bien avancé, les feuilles mortes jonchaient le sol et sa croix souffrait des
intempéries. Où étaient les sons joyeux et les images dorées des tropiques, le
vacarme des pluies torrentielles, les paysages endormis dans les brumes de
chaleur ? Endeuillée par des chrysanthèmes posés à la hâte sur un carré de
terre battue bordée de traverses en béton verdies par les mousses, sa
sépulture oubliée était à la tristesse de l’immobilité ce que ma représentation
était à l’ivresse du voyage. C’est alors qu’un sentiment d’injustice
m’assaillit, de cette injustice que l’on ressent face aux éléments indifférents
aux efforts de l’être. Ce lieu où il reposait contrastait tant avec l’univers qu’il
m’avait conduit à créer dans l’intimité de ma conscience ! Bien que sa mort
remontait à de nombreuses années, une tristesse m’étreignit. Je ne pouvais
l’abandonner plus longtemps dans cet endroit reculé qui ne ressemblait en
11
rien à ce que son existence m’inspirait. Je décidai alors de le sortir de l’oubli
et de le ramener à la lumière et au bruit du monde.
Pour habiller ce qui n’était alors qu’un univers d’impressions, j’ai
consulté ses journaux, son courrier, les documents administratifs qui le
concernaient ; j’ai fait de même avec ce qui se rapportait à ses proches et à
nombre de personnes qui l’avaient côtoyé. A force d’écumer les archives,
j’en vins à rassembler une quantité étonnante de documents pour des faits se
rapportant à un homme d’aussi pâle envergure. Mais pour être plus exhaustif
encore, je suis allé à la découverte des endroits où il vécut. Car les lieux avec
leur histoire font partie intégrante des êtres, au même titre que les faits
tissant la trame de leur biographie, ou que les personnes formant leur sphère
sociale. De l’Irlande à la Riviera, de l’Alsace au golfe de Guinée, j’ai foulé
les collines, revu les demeures et contemplé les paysages qui un jour l’ont
imprégné. Je me suis intéressé à l’histoire de chacun de ces lieux, aux us et
coutumes des gens qui les ont habités. C’est ainsi qu’en m’y arrêtant, en les
plaçant dans une perspective historique, en relevant les événements qui les
ont marqués, ces espaces devinrent à mes yeux des lieux riches d’une
mémoire et d’une âme. Et bien sûr, le résultat, formé d’un foisonnement de
détails impossibles à imaginer d’avance, n’eut plus grand-chose à voir avec
le tableau originel. J’avais fini par reconstituer une existence qui n’était pas
tout à fait celle de cet homme enterré là-bas, mais qui ne devait pas en être
trop éloignée non plus.
L’aventure fut belle et l’univers fascinant. A la hauteur de l’idée que
je m’en étais faite, tout était dépaysant, captivant ; la réalité que je rattachai
au monde sublimé de mon enfance avait bien le parfum délicat de mes
attentes. Au début, l’intrigue tenait du western avec ces Africains en guise
d’Indiens, ces jungles à la place de déserts et ces manguiers bousculant les
cactus. Le cow-boy était parfois aussi arrogant et l’indien aussi sanguinaire.
Puis, peu à peu, le Far West s’est métamorphosé, la voiture est venue
remplacer le cheval et la construction du chemin de fer a saigné le paysage.
Le récit s’est alors ancré dans une histoire moderne qui a pris davantage de
relief en s’écoulant sous différentes latitudes. Les variations et les
permanences ressortaient plus flagrantes encore. Finalement, sous l’angle
peu courant de ce récit, l’histoire des hommes prit un sens singulier. Car ce
modeste fils de paysan alsacien eut un destin remarquable, et ce malgré lui.
S’en est-il seulement rendu compte ? Il a été le témoin privilégié de sociétés
en pleine mutation, et chose tout aussi étonnante, il traversa la vie de
personnages charismatiques qui contribuèrent au choc des civilisations. Et
tandis que cet homme sortait lentement de l’ombre pour apparaître en pleine
lumière, je me retrouvai submergé par ces questions qui ne font que traduire
toute la complexité de la nature humaine et qui me renvoyaient sans cesse à
mes propres interrogations existentielles.
12
Sa vie durant, porté par sa foi, il eut l’ambition, semble-t-il, de créer
un monde fondé sur la fraternité et l’amour : « Je vous donne un
commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai
aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. A ceci tous connaîtront que
vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres »
(Jean 13, 34-35). A cet effet, il chercha à diffuser cet idéal à des peuples
dont la culture était différente de la sienne. J’avais bien là l’histoire d’un
homme d’Eglise qui consacra sa vie à « annoncer la Bonne Nouvelle » aux
sociétés d’un pays lointain ployant sous le joug de l’impérialisme occidental.
S’appuyant sur des récits comblant le besoin de transcendance, il leur
transmit également les rituels, les symboles, l’état d’esprit, les valeurs qui
étaient les siennes. Afin d’être plus attractif encore et de pénétrer ces
cultures, il apporta les moyens permettant de soigner et d’ouvrir au monde
ces populations. Ainsi, loin de sa terre natale, en leur transmettant la partie
de sa culture qu’il considérait comme universelle, en leur offrant également
les apports du progrès, il parvint à fonder une communauté d’individus ayant
quelque ressemblance avec celle qui le vit grandir, à laquelle il se sentait
appartenir et avec laquelle il ne faisait qu’un. Pour réaliser cet objectif, il
choisit de quitter ses proches, de n’avoir ni femme ni enfant, de se montrer
obéissant envers sa hiérarchie, d’apprendre des langues indigènes, de se
confronter à la misère, aux maladies, aux ouragans, à la canicule, aux bêtes
sauvages et à la mort qu’il était parvenu à appréhender comme un moyen et
non comme une fin. D’ailleurs, l’endroit où il fut envoyé pour réaliser son
ministère n’était-il pas appelé le tombeau du Blanc ? Et en effet, l’endroit fut
si funeste que la moitié de ses confrères périrent le plus souvent après
quelques mois de présence seulement. Difficilement compréhensible pour
l’homme moderne individualiste, soucieux de préserver sa santé et son
bienêtre, ce comportement de renoncement à soi trouvait ses fondements, si l’on
en croit ce missionnaire, dans sa foi, sa générosité et son désir de servir.
Voici donc son histoire.

13

1. Les origines



Combien j’ai douce souvenance
De ces beaux lieux, où tranquillement,
S’écoula mon heureuse enfance
Sous l’œil d’un père vigilant.

Là-haut sur la lande, près du calvaire, on voit la plaine. Par beau
temps, les villages et les champs forment une mosaïque rouge et vert qui
s’étend jusqu’au Rhin. Derrière, les crêtes de la Forêt noire dessinent
l’horizon. Parfois, lorsque le temps tourne à la pluie, les montagnes du
BadeWurtemberg paraissent proches, presque saisissables. Mais c’est vers le nord
que le regard se tourne. Là-bas, minuscule dans le lointain, on discerne la
cathédrale de Strasbourg avec sa flèche délicate qui se dresse dans le ciel.
Au Heydi, sur ce promontoire incliné vers le sud, à l’écart de la route qui
descend en pente raide sur Eichhoffen, à gauche, une maison de maître se
dresse, imposante, à l’orée du bois. Derrière elle, cachées au regard des
voyageurs, des dépendances s’organisent autour d’une cour carrée. A l’un
des angles se trouve une chaumière construite toute en hauteur : c’est la
maison forestière de l’Eichelberg. Elle abritait depuis des générations le
garde de coupe du domaine et sa famille. Domestique au service de quelque
propriétaire issu de la noblesse régionale, le locataire des lieux dispose, en
guise de rétribution, d’une partie de la propriété pour subvenir à ses maigres
besoins. Potager, vignes, vergers, poules, cochons, vaches, il cultive et élève
de quoi faire vivre sa famille. C’est ici, isolé du monde, entre ciel et plaine,
que Joseph Stauffer est né le 16 juillet 1876.
L’Alsace était depuis cinq ans une province allemande. A Sedan,
sous l’égide d’un Napoléon III malade et influençable, des généraux français
aussi incompétents qu’arrogants avaient réduit leur armée à néant, forçant la
France, quelques mois plus tard, à capituler et à abandonner les départements
de l’Est au profit d’une Allemagne conquérante. Cette défaite avait conduit
des milliers d’Alsaciens à fuir leur région pour demeurer Français. La
plupart des autres s’étaient résignés à devenir allemands alors qu’ils avaient
servi avec dévouement leur patrie et avaient contribué à faire d’elle ce
equ’elle était. Parmi eux, un ancien soldat du 5 régiment de hussards libéré
de ses obligations militaires conservait précieusement au fond d’un tiroir son
vieux certificat de bonne conduite, preuve du sacrifice consenti à la France.
15
Et puis plus loin, sur la route qui relie Villé à Barr, quand les
premières vignes apparaissent, une maison tombe en ruine. Coiffée d’un
chien-assis qui fait toute la hauteur du toit, sa porte d’entrée s’ouvre sur un
grand escalier donnant sur la route. En 1846, c’était une auberge où les
voyageurs, les colporteurs, les gens du pays s’arrêtaient pour boire, manger,
se reposer, échanger des nouvelles des environs. L’auberge du Bungerthal
était tenue à cette époque par un homme de 46 ans originaire du Hohwald,
un petit village de montagne perché au-dessus d’Andlau. Il était descendu
dans la plaine avec ses parents alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Plus
tard, il devint voiturier et se mit à transporter toutes sortes de marchandises à
travers le terroir. C’est sans doute à l’occasion d’une de ses tournées qu’il
rencontra Marie Anne de six ans son aînée. La jeune femme demeurait alors
à Gertwiller, une commune du canton située à une dizaine de kilomètres de
chez lui. A vingt-quatre ans, il l’épousa et l’emmena dans son hameau de
Zell, jouxtant Nothalten. Là, tous les deux ans, avec la précision d’une
horloge suisse, elle mit au monde un enfant. Plus tard, le couple vint habiter
au Bungerthal à quelques kilomètres du hameau. Pour compléter leurs
maigres revenus, les voituriers tenaient une auberge, ce qui leur permettait
de rentabiliser leur charrette servant à transporter ces tonneaux remplis de ce
vin d’Alsace dont la région était si fière.
En 1848, l’aubergiste confia peu à peu sa charge de voiturier à son
fils aîné, préférant pour sa part rester au comptoir de son établissement.
C’est ainsi qu’à l’âge de 18 ans, le jeune Joseph écumait déjà la région avec
1sa carriole. C’était un garçon d’un mètre soixante-huit , une grandeur
moyenne pour l’époque, aux cheveux châtains et aux yeux d’un bleu si clair
qu’ils lui conféraient un regard magnétique. A la maison, il y avait une petite
sœur de quatorze ans et quatre petits frères à nourrir. Louis, le dernier,
n’avait que cinq ans à cette époque. Durant ses tournées, il arrivait à Joseph
de monter au Heydi pour livrer des marchandises à la famille du baron
d’Andlau qui venait là en villégiature non loin de Stotzheim, la commune où
le baron possédait sa résidence principale et où il était maire. La maison
forestière de l’Eichelberg était proche du Bungerthal sur la grande route qui
allait de Villé à Barr. Pour y parvenir, la pente était un peu raide, mais arrivé
en haut, sur le Heydi, la plaine offrait un panorama imposant. Aucun autre
endroit dans la région ne permettait d’apercevoir la cathédrale aussi bien.
Oswald, le garde forestier au service de la famille d’Andlau, l’aidait à
charger ou à décharger sa carriole. Ils s’appréciaient. Son accent allemand si
particulier, proche de celui de l’haut-rhinois, rappelait qu’il n’était pas d’ici.
2Il disait être né à Niederwinden tout au nord de l’Allemagne . Il avait

1 Liste des tirages au sort des contingents de l’année 1948, ADBR, 1RP615.
2 Registre d’état civil des mariages de Strasbourg de l’année 1835, acte 457 du 29 décembre
1835, ADBR.
16
également été cocher à Stotzheim puis à Strasbourg avant d’être embauché
comme garde forestier à l’Eichelberg dix ans plus tôt. Les enfants étaient là,
aussi, à tourner autour d’eux lorsqu’ils déchargeaient la charrette dans la
grande cour carrée de la propriété du baron. Bernardine, la plus âgée, avait
dix ans, Marie en avait neuf, Louise huit et Charles cinq comme Louis le
petit frère de Joseph.
A l’époque, les jeunes hommes du canton qui entraient dans leur
vingtième année étaient inscrits sur une liste administrative triée en
respectant le tirage au sort. C’est en séance publique, au chef-lieu du canton,
que ce tirage était effectué et consigné dans un épais registre. Quelque temps
auparavant, les garçons avaient été appelés à comparaître. Le registre était
alors complété par mention de la profession, de la taille et de tous les traits
particuliers du jeune homme. Chose importante, les options « Bon pour le
service » ou « Exempté » venaient parachever ces informations. Selon les
besoins de l’armée, les premiers de la liste étaient enrôlés pour six ans dans
un corps de l’armée française. Le système permettait toutes sortes de
détournements. Souvent, les plus riches payaient les plus pauvres pour
prendre leur place, ce qui rendait tout cela particulièrement inégalitaire,
contribuant à faire une armée de professionnels plutôt faible en comparaison
de l’armée de conscription prussienne. Placé en trentième position sur la liste
de la classe 1848 du canton de Barr, Joseph passa devant le conseil de
révision le 31 mai 1849. C’est ainsi qu’on peut lire à la trentième rangée du
livre des conscrits : Stauffer Joseph, voiturier né le 18 mai 1828 à
Nothalten ; fils de Joseph et de Himbert Marie Anne ; un mètre
soixanteneuf ; sait lire et écrire ; bon pour le service. En 1850, les besoins de
l’administration furent tels que sa trentième position le condamna à effectuer
eses six ans sous les drapeaux. Incorporé dans le 5 régiment de hussards le 21
mars 1850, il quitta sa campagne pour la première fois de sa vie et, le 6 mai,
3atteignit son Corps alors situé à Compiègne à 75 km au nord de Paris .
Aussi, privé d’un fils, le père de Joseph dut reprendre sa carriole pour livrer
ses clients comme auparavant.
eLe 5 régiment de hussards était un régiment de cavalerie légère créé
à la fin de l’ancien régime. Il avait aidé les Américains à accéder à leur
indépendance avant de participer à toutes les grandes batailles
napoléoniennes. Ce régiment, quand Joseph le rejoignit, était composé de
cinq escadrons, chacun constitué d’un peu plus d’une centaine d’hommes et
d’une demi-douzaine d’officiers. Le troisième escadron, dont c’était au tour
d’assurer les charges administratives, venait d’arriver à Compiègne lorsque
Joseph l’intégra. A son arrivée au Corps, il rencontra des problèmes pour
s’exprimer, sa langue maternelle étant l’alsacien. En famille et entre amis,

3 e Castillon de SAINT-VICTOR (chef d’escadron), Historique du 5 Hussards, Ed. Artistiques
Militaires Lobert et Person, in-4°, Paris, 1889, pp. 127-136.
17
c'est-à-dire la plupart du temps, il ne parlait que ce dialecte. Quant à
l’allemand qu’il avait appris à l’école et qu’il continuait à entendre à l’église,
4il ne lui était d’aucun secours ici . Il fut donc obligé d’apprendre le français
pour parvenir à suivre l’instruction militaire qui était assurée à tous les
jeunes hussards. Jusqu’en janvier 1851, le jeune voiturier suivit l’école de
cavalier à pied et à cheval, l’école de peloton et l’école d’escadron. Après
quoi il reçut son premier cheval, un animal de six ans à la robe baie brune
5 e evenue de la remonte de Mérignac . En juillet, alors qu’il en était à sa 3 et 4
leçon, un certain général Kœnig passa en revue les cavaliers de son
6escadron . A cette occasion, l’officier félicita le régiment pour sa « belle
tenue, sa discipline et son bon esprit ». Le 28 septembre de l’année suivante,
ela 3 compagnie reçut l’ordre de quitter Compiègne. Ce fut la première à
quitter le nord de Paris pour Limoges. Elle mit 18 jours pour rejoindre la
préfecture de la Haute-Vienne. Alors qu’elle fit route sans encombre, les
escadrons qui suivirent durent faire face à des émeutes dans le Cher et dans
l’Indre à la suite du coup d’Etat du 2 décembre 1851, l’événement qui sonna
la naissance du Second Empire. Le régiment resta à Limoges trois ans durant
lesquels il se renforça d’un sixième escadron. Pendant cette période, Joseph
rentra quelquefois chez lui, en particulier en mars 1853 pour voter aux
e eélections législatives. Puis, nouveau changement d’affectation, la 3 et la 4
compagnie quittèrent Limoges le 5 octobre 1854 pour Auch où elles
arrivèrent le 16 du même mois. A la même époque, à Barr, une épidémie de
7choléra sévit, faisant des dizaines de morts . Joseph en fut sans doute
informé. Comme il a dû apprendre que Véronique Frantz, condamnée à mort
pour avoir empoisonné trois personnes dans son village de Nothalten, fut
8exécutée sur la place de l’hôtel de ville à Barr en août .
Depuis cinq ans, Joseph servait la France lorsque le 10 mars 1855
el’ordre tomba : le 5 régiment de hussards devait partir pour l’Afrique. Les
six escadrons furent alors mis sur le pied de guerre et se préparèrent à
prendre la mer. Depuis que le régiment existait, c’était la troisième fois qu’il
allait traverser la Méditerranée. Arrivé à Marseille le 18 avril, Joseph versa
son cinquième cheval, l’Alpha, une bête d’un mètre 49 au pelage gris clair,
er eaux détachements des 1 et 4 hussards. Au même moment, la Guerre de
Crimée faisait rage et Marseille était constamment chahutée par les

4 Alfred WAHL & Jean-Claude RICHEZ, La vie quotidienne en Alsace, Entre France et
Allemagne 1850-1950, Hachette, Paris, 1993, p. 8.
5 Livret d’homme de troupe de Joseph Stauffer, AP.
6 C. de SAINT-VICTOR, op. cit., pp. 127-136.
7 Claude MULLER, « Du vécu de l’histoire : la chronique barroise de Jacques Frey
(18201898) », Société d’histoire et d’archéologie de Dambach, Barr, Obernai, n°45, Barr, 2011, p.
11.
8 Loc. cit.
18
9incessants départs de troupe à destination de la mer Noire . Joseph embarqua
sur un paquebot à destination de Philippeville dans le Nord-est algérien.
Dernière image de la France, là-bas, sur un piton rocheux dominant la cité
phocéenne, la basilique Notre-Dame-de-la-Garde sortait doucement de
10terre . Joseph débarqua au Maghreb le 28 avril. Huit jours plus tard, il prit la
route pour Sétif située à 300 km à l’est d’Alger. Coincée entre deux reliefs
montagneux, la ville culmine à plus de mille mètres d’altitude. A cette
époque, sa colonisation se développait, entraînant avec elle un accroissement
er ede la ville. Tandis que le 1 et 4 escadron participaient à des expéditions
dans le sud, Joseph demeura certainement caserné dans la ville. Qu'importe,
pour lui, cette traversée, cette découverte d’un pays arabe où tout était si
différent de son Alsace natale fut l’événement majeur de sa vie. Observateur
privilégié d’un monde lointain, mystérieux et fantasmé, il ne cessa pas de
relater durant le reste de son existence, à tous ceux qui voulurent bien
l’écouter, cette expérience exceptionnelle pour un jeune de sa condition. Il
resta à Sétif jusqu’à sa libération le 28 avril 1856 un an jour pour jour après
son arrivée. Après avoir servi avec honneur et fidélité, le deuxième classe
Joseph Stauffer rentra finalement au pays, abandonnant derrière lui un
régiment qui demeura encore trois ans en Algérie.

En décembre de la même année à Lyon, sept religieux gravissaient la
colline de Fourvière pour se rendre à la basilique Notre-Dame qui surplombe
11la ville . L’homme qui les conduisait était un évêque missionnaire
déterminé, portant l’étrange nom de Melchior de Marion Brésillac. Il
revenait d’Inde où il avait passé douze ans. Déçu par des compromissions
avec les peuples à évangéliser, il était bien décidé, après un détour par
Rome, à fonder une communauté qui aurait vocation à s’occuper des peuples
les plus abandonnés d’Afrique. C’est dans ce but qu’avec ses six
compagnons, il vint ce jour-là placer sous la protection de Notre-Dame le
projet d’une Société des Missions Africaines de Lyon, (la SMA). Membre de
la Société des Missions Etrangères de Paris pendant plus de dix ans, cet
évêque entré en dissidence à la suite du profond désaccord qui l’opposait à
12ses confrères, avait l’intention de créer sa propre société . Considérant que
leur civilisation est supérieure à toute autre, ses confrères refusaient de

9 César Lecat de BAZANCOURT, L’expédition de Crimée, Tome I, Librairie D’Amyot, Paris,
1856, pp. 6-11.
10 François LOYER, « Le Sacré-Cœur de Montmartre », Les lieux de mémoire, Vol. 3,
Gallimard, Paris, 1997, p. 4257.
11 Jean COMBY, « Formation, esprit et méthodes missionnaires de la Société des Missions
Africaines de sa fondation à 1914 », Les 150 ans de la Société des Missions Africaines,
Karthala, Paris, 2007, pp. 11-13.
12 Christiane ROUSSE-GROSSEAU, Mission catholique et choc des modèles culturels en
Afrique. L’exemple du Dahomey (1861-1928), L’Harmattan, Paris, 1992, pp. 114-116.
19
confier les rênes d’une Eglise indigène à des autochtones qu’ils estimaient
corrompus. Alors que Brésillac souhaitait fonder, et c’est là sa principale
originalité, une Eglise où les prêtres et les évêques seraient natifs du pays de
mission. Dans le même esprit, il désirait respecter les usages sociaux des
peuples à christianiser : il avait l’intention d’évangéliser et non pas de
propager la culture occidentale comme avaient tendance à le faire la plupart
13des missionnaires d’alors . Ceci étant, Brésillac, en tant qu’évêque sous
l’autorité du Saint-Siège, restait entièrement dévoué à l’Eglise romaine et ne
prévoyait pas d’entreprendre une action sans son aval. A la différence des
ordres religieux trop indépendants et pas assez dociles, il tenait à ce que sa
société demeure un instrument du pape. Et afin d’être entièrement sous les
ordres de la Propaganda Fide, le département de l'administration pontificale
chargé de gérer les affaires de l'Eglise dans les pays non catholiques, sa
société devait se composer de prêtres séculiers dépendant directement de
l’autorité papale. Avec l’impression d’être investi d’une mission, « je suis
14sûr que c’était tout le temps l’intention de Dieu… » , et après avoir eu
l’approbation officielle du dignitaire de la Propaganda Fide, le
cardinalpréfet Mgr Barnabo, Brésillac établit le quartier général de sa société à Lyon
où des prêtres venus de toute la France ne tardèrent pas à le rejoindre.
En janvier 1859, après un voyage mouvementé de plusieurs
semaines dans l’océan Atlantique, les pères Louis Reymond et Jean-Baptiste
Bresson ainsi que le frère Eugène Reynaud débarquent à Freetown en Sierra
15Leone, la première juridiction confiée à la SMA . Dans les semaines qui
suivirent, ces trois premiers missionnaires de la SMA à mettre le pied en
Afrique envoyèrent des courriers très rassurants à Brésillac. Pour eux, la
Sierra Leone était aussi saine que n’importe quel autre pays chaud. Ils
déploraient certes que l’Eglise catholique y soit absente, mais n’en étaient
pas moins confiants quant aux perspectives d’avenir. Désirant voir les choses
par lui-même et organiser sa nouvelle mission, Brésillac, qui regrettait de
devoir quitter Lyon où il avait encore tant d’affaires à régler, embarqua à
Brest à destination de l’Afrique le 10 mars 1859. Accompagné du père Louis
Riocreux et du frère Gratien Monnoyeur, il confia la maison de Lyon au père
Augustin Planque, le septième des religieux à avoir gravi avec lui la colline
de Fourvière. Après un mois de voyage et une escale à Dakar d’un mois
également, les trois hommes arrivèrent en vue de Freetown. Reymond,
Bresson et Reynaud, qui attendaient leur évêque avec impatience, montèrent
à bord pour l’accueillir. Après des retrouvailles pleines d’émotion, les six

13 Ibid., pp. 118-120.
14 MARRION BRESILLAC, « Sermon en faveur de l’œuvre des Missions Africaines »,
Notices sur la société des Missions Africaines, Imp. Périsse, Lyon, 1858, pp. 51-52, AMAR
2F22.
15 Patrick GANTLY, Mission en Afrique de l’Ouest, tome I, SMA, Rome, 2006, p. 30-40.
20
religieux quittèrent le bateau, ignorant les recommandations du capitaine
lequel interdisait à son équipage de quitter le navire par crainte de l’épidémie
de fièvre jaune qui sévissait à terre. De toute évidence, Brésillac montra là
une insouciance étonnante pour un homme dont la responsabilité était de
fonder une société. Toujours est-il qu'avec beaucoup d’enthousiasme,
l’évêque, les trois prêtres et les deux frères échafaudèrent la stratégie à
adopter pour évangéliser la région. C’est alors que Riocreux tomba malade.
Et tandis qu’il lutta contre la mort, ce fut au tour de Bresson, le plus âgé du
groupe, d’être à son tour touché. Son cas était moins alarmant, car les
symptômes, à l’inverse de ceux de Riocreux, n’étaient pas ceux de la fièvre
jaune. La plus sévère des épidémies qui avaient touché Freetown depuis
vingt ans emporta en fin de compte Riocreux le 2 juin. Trois jours après, à la
surprise de tous, Bresson suivit son confrère dans la tombe. En fait, il venait
de mourir d’une hernie qu’il avait cachée à tous. Après le décès coup sur
coup de deux de ses soldats, Brésillac prit peur : « La main de Dieu
16s’appesantit sur nous et semble vouloir anéantir tous nos desseins » . Il avait
toutes les raisons de craindre le pire, car c’était maintenant au tour de
Monnoyeur d’être atteint de la fièvre. Et en effet, celui-ci décéda le 14 juin.
Or la veille, Brésillac avait commencé lui aussi à ressentir les premiers
symptômes de l’infection. Quelques jours plus tard, ce fut au tour de
Reynaud d’en ressentir les effets. C’est alors qu’un bateau accosta dans le
port de Freetown. Le médecin du bord se rendit au chevet des deux
missionnaires atteints par l’épidémie pour tenter de les soigner. Le capitaine,
qui était également venu rendre visite aux trois religieux survivants, leur
proposa d’embarquer avec lui pour Gorée afin de se refaire une santé. Se
sentant mieux, Brésillac refusa, car il lui « répugnait » de quitter son poste,
même temporairement. Il demanda en revanche que Reynaud soit ramené en
France : ce fut le seul survivant. Le 25 juin, Reymond, malade lui aussi,
donna les derniers sacrements à un évêque très fatigué, vomissant du sang
noir coagulé. Puis le prélat décéda à une heure trente de l’après-midi, trois
jours avant Reymond qui n’avait pas oublié de confier l’argent de la mission
17au vice-consul de France .
Ainsi, le fondateur mourut moins de trois ans après avoir créé sa
société. La malédiction semblait frapper celle-ci : dès leur premier voyage en
Afrique, lui et ses compagnons furent décimés par la fièvre jaune, une
maladie qui ne cessa de ravager les rangs des membres de la société de
Brésillac qui, par un stupide déni du danger, donna l’exemple du sacrifice à
des générations de disciples. La SMA était à présent exsangue, pour autant,

16 MARION BRESILLAC, Documents de mission et de fondation, Médiaspaul, Paris, 1985,
p. 251.
17 Valérie BISSON & Jean-Marie GUILLAUME, Saga missionnaire, SMA Province de
Strasbourg. Des fondateurs à nos jours, Ed. du Signe, Strasbourg, 2004, p. 13.
21
elle n’était pas morte. A Lyon, un prêtre faisant partie du groupe des sept
était prêt à reprendre le flambeau et pérenniser l’œuvre du maître. Planque
était un homme de pouvoir qui souhaitait tout contrôler. Ses plus fervents
admirateurs le décrivaient comme un homme à l’apparence froide et
18sévère . Fin politicien, il s’entoura de fidèles qui lui furent dévoués. Ses
manœuvres habiles, sa pugnacité, son dévouement aussi pour que sa société
se développe, lui apporta les faveurs de la Propaganda Fide. Il parvint avec
l’aide de celle-ci à faire taire les reproches et à refréner les velléités des
hommes de caractère qui œuvrèrent à ses côtés pour bâtir cette société.
Ainsi, à l’idéalisme du fondateur succéda le pragmatisme d’un prêtre qui
deviendra le véritable créateur de la SMA. Alors que Brésillac était un
homme de terrain n’hésitant pas à faire le voyage pour constater par
luimême, Planque, qui n’ira jamais en Afrique noire, dirigea tout de son bureau
de Lyon d’une main de fer et avec un manque de compassion déconcertant,
mais sans doute nécessaire pour mener à bien une telle entreprise.

La Robertsau est le quartier le plus septentrional de l’agglomération
strasbourgeoise. Bordée par l’Ill à l’ouest et par le Rhin à l’est, elle s’étend
du nord au sud entre ces deux cours d’eau depuis la Wantzenau jusqu’à la
19porte des Pêcheurs . Ce vaste territoire de 84 km de circonférence formait
une paroisse étendue dont les extrémités pouvaient se situer jusqu’à 6 km de
l’église. Par le passé, les fréquentes inondations et les nombreux bras de l’Ill
serpentant sur tout le territoire en faisaient un lieu insalubre. Or, avec
el’apparition de l’urbanisation dans la deuxième partie du 19 siècle, la
population ne cessa de s’accroître. Entre 1846 et 1856, elle passa de 1800 à
2500 âmes. En 1860, elle devait approcher les trois mille. Le registre des
baptêmes et des mariages confirmait les statistiques officielles. En sept ans,
les baptêmes étaient passés de 60 à 90 et les mariages avaient doublé. Pour
faire face à cette augmentation sensible de la population catholique, en 1850,
un vicaire avait été nommé pour prêter main-forte au curé. Mais en 1860, ces
deux clercs ne suffisaient déjà plus pour répondre aux besoins grandissants
de la paroisse. Ils devaient assurer l’instruction religieuse de 350 enfants, en
deux langues, ce qui les obligeait à multiplier les cours. Certains duraient
d’ailleurs si tard que des enfants devaient rentrer chez eux la nuit tombée.
Un problème identique se posait pour les adultes qui suivaient les différents
cours d’instruction. De même qu’il était devenu impossible pour les deux
prêtres de visiter, comme ils l’auraient souhaité, les malades et les pauvres
dispersés sur une aussi grande étendue. Leur emploi du temps surchargé ne
leur permettait pas non plus d’assurer un office particulier pour les
domestiques qui auraient vu là l’occasion de se retrouver. Enfin, il y avait les

18 Dorgère à ses parents, 29 janvier 1880, AMAR, L76.
19 e Création d’un 2 vicariat à la Robertsau. Séance du 3 février 1860, ADBR, V56.
22
ouvriers de plus en plus nombreux dans la paroisse. Ceux-là n’avaient que le
dimanche pour fréquenter l’église et deux prêtres étaient incapables
d’assurer à la fois la messe et la confession. Ainsi, convaincus que la
paroisse avait besoin d’un clerc supplémentaire, les marguilliers réclamèrent
à la ville de Strasbourg la création d’un deuxième vicariat. En la personne du
maire Coulaux et de son conseil municipal, la ville accepta la proposition.
Elle accepta surtout de pourvoir au traitement du titulaire par l’allocation
d’un crédit annuel de 800 francs.
A la suite de cette décision, le 18 août 1862, un jeune prêtre, lequel
20venait d’être ordonné la veille en la cathédrale de Strasbourg , débarqua à la
21Robertsau pour assurer la place de second vicaire. Agé de 23 ans, fils d’un
épicier, le père Emile Ehrhard était originaire de Kogenheim où il avait
grandi au milieu d’une famille nombreuse. Outre ses deux sœurs, son frère et
ses parents, Emile avait été élevé en présence de ses grands-parents, d’une
22grande tante et d’une servante au service de tout ce beau monde . A
quatorze ans, sans doute plus doué que les autres enfants du village, Emile
partit au petit séminaire de Strasbourg. Suivant une scolarité parfaite, il
rejoignit ensuite le grand séminaire avant de recevoir la tonsure et les ordres
mineurs le 17 juin 1859. Un an et demi plus tard, il fit vœu de célibat en
devenant sous-diacre. Après avoir été admis au diaconat le 30 mai 1861, il
fut enfin ordonné prêtre en août de l’année suivante. Ce jour-là, ils furent dix
à recevoir la grâce des grâces des mains de l’évêque de la cathédrale de
Strasbourg. Confirmant sa détermination et ses qualités intellectuelles, Emile
fut, avec un certain Léon Bertrand, le plus jeune de sa promotion à devenir
prêtre. En arrivant à la Robertsau en ce jour d’août 1862, il ne savait pas
encore qu’il y officierait plus d’une dizaine d’années.
Le prélat qui avait ordonné Ehrhard dans la cathédrale de Strasbourg
23était en place depuis vingt ans . Né à Sigolsheim en 1794, ordonné à
Mayence en 1816, Mgr André Raess était devenu, en 1842, le premier
Alsacien depuis cinq siècles à devenir évêque de Strasbourg. Son épiscopat
fut suffisamment long et actif, sa personnalité suffisamment affirmée pour
avoir une influence déterminante sur la communauté catholique de la région.
Après des débuts à Mayence où il occupa une chaire de philosophie et de
théologie dogmatique au grand séminaire, il revint en Alsace en 1830.
L’année d’après il fut nommé chanoine titulaire. Extrêmement prolifique, il
publia entre 1824 et 1837 neuf ouvrages, dont un en douze tomes, un autre
en sept et encore un autre en six. Puis en 1836, il fut remercié ; commença

20 Registre des nouveaux ordonnés de 1856 à 1889, ADBR, 1VP242.
21 Etat des services du clergé alsacien depuis 1850 jusqu’à 1901, ADBR, 1VP178.
22 Recensement de Kogenheim en 1851, ADBR, 7M478.
23 Jean-Pierre KINTZ et coll., Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, n°28.
Fédération des sociétés d’histoire et d’Archéologie d’Alsace, Strasbourg, 1996, pp.
30753076.
23
alors pour lui une traversée du désert qui s’acheva en 1840 lorsqu’il fut
nommé coadjuteur par Louis Philippe. L’année suivante, il prit en main le
diocèse de Strasbourg pour décharger le prélat malade, avant d’être
luimême sacré évêque. Sa rigidité de caractère en matière de dogme était telle
qu’il engendra des querelles qui provoquèrent l’embarras du ministère des
Cultes à Paris. Toutefois, en relevant le niveau du clergé alsacien, il
bénéficia d’un afflux de séminaristes. Il encouragea aussi la presse
catholique et chercha à faire progresser le culte de la Vierge, de l’Immaculée
Conception en particulier. Mais il développa surtout la position traditionnelle
de l’Eglise romaine avec un pape au pouvoir absolu. Ces idées
ultramontaines étaient en accord avec celles de son maître à penser,
François-Marie-Paul Lieberman, le fondateur de la congrégation du
SaintEsprit, une autre fondation missionnaire. A. Raess suscita aussi l’installation
des Jésuites à Strasbourg, de même qu’il soutint les fondations de
congrégations nouvelles. Dans la droite lignée de cet ultramontanisme, il ne
cessa de combattre le rationalisme et l’idée que l’administration religieuse
fût placée sous la tutelle de l’Etat.
Il faut dire qu’il était dans la droite ligne des positions que soutenait
l’Eglise catholique à cette époque. Car le pape n’allait pas tarder à publier
l’encyclique Quanta Cura et son document d’accompagnement, le
24Syllabus . Ce texte pontifical d’une violence rare recensait comme des
erreurs du temps le rationalisme, l’indifférentisme, le panthéisme, la
laïcisation des institutions et des mœurs, la démocratie, le socialisme, la
efranc-maçonnerie, etc. En cette deuxième moitié de 19 siècle, la science et
la technologie associées à une approche rationnelle et empirique du monde
commençaient à apporter aux hommes de tels bienfaits, qu’ils ressentaient
peu à peu le besoin de rejeter toute approche dogmatique, seul moyen
envisageable jusque-là pour parvenir à bâtir des communautés humaines.
Cette évolution du monde moderne s’accompagnait de débats entre libéraux
et traditionalistes, aux premiers rangs desquels se trouvaient les religions.
Mais alors que les protestants et les juifs n’avaient aucune autorité pour
savoir précisément quelle position adopter, les catholiques avaient un pape
pour s’en charger, ce qui rendait le mouvement d’autant plus opérant.
Révolté par le fait que « le positivisme ait érigé la science en religion de
l’avenir, que les travaux de Darwin sur l’évolution des espèces remettent en
25cause la Genèse ou encore que ceux de Renan nient la divinité du Christ » ,
le pape s’empressa en décembre 1864, à travers l’encyclique Quanta Cura,
de condamner violemment, comme dans un ultime sursaut de défense, ces
conceptions qui détournaient l’homme des siennes. C’est certainement cette

24 Eric ANCEAU, la France de 1848 à 1870. Entre ordre et mouvement, Le livre de poche,
Paris, 2002, p. 174.
25 Loc. cit.
24
même crainte qui le conduisit à encourager les mouvements missionnaires
dont l’idée était de développer le catholicisme dans des régions encore
fortement empreintes de mysticisme.

26Il faisait un froid sec en ce premier samedi de l’année 1868. Aussi,
les très nombreuses personnes rassemblées dans la petite église d’Itterswiller
27se serraient les unes contre les autres pour se tenir chaud . Assis sur les
deux chaises placées devant l’autel, les mariés tentaient de faire bonne
figure, mais ne pouvaient malgré tout s’empêcher de grelotter. Intimidés par
l’importance de l’événement, ils formaient un couple mal assorti, manquant
28de charme et quelque peu ridicule . Avec sa raie sur le côté gauche, ses
cheveux aplatis, sa barbe parfaitement taillée et son nœud papillon entourant
un col blanc remontant, le marié aurait eu fière allure s’il n’avait pas passé
l’âge de se plier au rituel du mariage. Agé de quarante ans, sa contenance et
sa maturité, son côté notable tranchait avec l’obédience à laquelle il était
soumis à cet instant. Mais c’est bien sa future épouse qui privait
définitivement leur couple de tout glamour. Le front bas, le visage oblong, le
menton pointu, la bouche petite et les cheveux tellement plaqués sur le crâne
qu’on pourrait la croire chauve, elle était laide. Elle avait le regard sévère et
la physionomie austère des femmes attachées à leurs vérités et enfermées
dans leurs certitudes. Dénotant de l’ensemble, une belle broche était agrafée
à son col. Mais cet unique signe de coquetterie n’était là que pour respecter
une tradition séculaire, comme le voile blanc qu’elle portait sur la tête ce
jour-là. Souligné par une robe noire et stricte, son aspect était si sévère qu’il
effaçait les dix années qui la séparaient de son futur époux. Elle laide, lui
âgé, toute l’assemblée savait bien qu’elle assistait à un mariage qui relevait
plus de la raison que de l’amour.
Dans l’église derrière les mariés, cette assemblée était importante.
Ses membres étaient venus de tout le canton pour assister aux noces. Il y
avait l’oncle Erhard, le cordonnier de Nothalten. Il était accompagné de Jean
et Lisette, ses enfants, et de son ouvrier. Les frères du marié se trouvaient
derrière. Toujours célibataires alors qu’ils frisaient avec la trentaine, Georges
et Guillaume habitaient encore au Bungerthal avec leurs parents et deux
29domestiques . A présent, c’était Georges qui conduisait la carriole dans tout
le pays tandis que Guillaume s’occupait des vignes familiales. Alex, quant à
lui, avait fait le chemin d’Andlau avec sa femme, Sophie, et ses trois gamins,
Edouard, Jules et Eugène. Il vivait dans sa belle-famille dont le patriarche

26 Jean-Sébastien BECK, 2000 ans de climat en Alsace et en Lorraine, Ed. Coprur,
Strasbourg, 2011, p. 273.
27 Registre d’état civil des mariages de Bernardvillé en 1868, ADBR 4E32/4.
28 Description des mariés selon leur portrait dessiné au fusain, AP.
29 Recensement de l’année 1866 à Nothalten, ADBR 7M569.
25
30était tonnelier . Garde forestier particulier lui aussi, Alex pouvait se vanter
de faire partie du cercle très fermé de ceux qui possédaient un permis de
31chasse . Car assez restreint, ce cercle était en grande partie composé de
notables et d’hommes de la noblesse. Les trois frères entouraient leur père, le
vieil aubergiste de la ferme du Bungerthal. S’il tenait toujours son auberge, il
32devait se contenter de servir des repas, car il lui était interdit de servir de
l’alcool, un précieux droit dont ne bénéficiaient que quatre villageois, dont le
33maire . Dans l’autre travée, celle des femmes se trouvait Marie Anne, la
mère du marié et Béatrice, mère de la mariée. A côté d’elle se tenait
Bernardine, l’aînée de ses filles, celle qui avait épousé un vigneron
34d’Itterswiller . Sa sœur, Marie Louise, n’avait pu venir de Selongey, petit
village de Côte d’Or où elle était partie vivre avec son époux bourguignon.
Mais parmi toutes les personnes présentes dans l’église, il y en avait une
particulièrement heureuse de vivre ce moment, c’était Oswald, le garde
forestier de l’Eichelberg : il mariait enfin sa fille, et comble de bonheur, avec
un homme de confiance prêt à reprendre la succession. Il se remémorait alors
le chemin parcouru.
Dans les années trente, quittant le Grand-Duché de Bade s’étendant
de l’autre côté du Rhin, il était arrivé à Stotzheim pour se mettre au service
du baron Joseph Antoine Gothard d’Andlau et de sa femme Caroline de
Bernhausen. Il fut leur cocher durant quelques années avant de partir habiter
à Strasbourg où il rencontra Béatrice, une fille de Dauendorf. Il l’épousa à la
fin de l’année 1835 alors qu’elle venait de mettre au monde la petite
Bernardine. Quelques années plus tard, le baron d’Andlau se souvint de lui
lorsqu’il fallut trouver un homme courageux pour remplacer Schillinger, le
garde forestier de l’Eichelberg. C’est ainsi qu’en 1838 il décrocha sa place
de garde forestier du domaine et qu’il vint habiter l’endroit avec Béatrice,
Bernardine et la petite dernière, Marie. Plus tard, une fille et deux garçons
vinrent compléter la famille. Sa vie s’est écoulée dans la discrétion la plus
totale. Il n’est jamais apparu sur une liste électorale, n’a jamais demandé à
devenir Français, n’a jamais acheté un lopin de terre - alors que ses voisins
en faisaient le but de leur vie. Maintenant, à l’aube de ses soixante-dix ans, il
était temps de penser à sa succession. A la maison, il ne restait plus que
Marie qui rapportait un peu d’argent en exerçant le métier de blanchisseuse.
Les autres enfants étaient partis faire leur vie. Les deux frères avaient quitté
la maison familiale depuis longtemps. Comme leur père, ils n’avaient rien
laissé derrière eux, ni inscription sur une liste électorale ni convocation

30 Recensement de l’année 1866 à Andlau, ADBR 7M231.
31 Listes nominatives des personnes auxquelles il a été délivré un permis de chasse
(18611870), ADBR 3M909.
32 Registre des publications de mariage de Wissembourg en 1867, ADBR 4E544/33.
33 Débits de boissons : autorisations d’ouverture, refus, fermetures, Nothalten, ADBR 3M989.
34 Recensement de l’année 1866 à Itterswiller, ADBR 7M459.
26
militaire. Aussi, si Marie avait pu trouver un bon parti qui reprenne la garde
de l’Eichelberg, cela aurait arrangé tout le monde. Joseph, qu’on appréciait
déjà lorsqu’il était presque voisin, avait acquis une solide réputation. Il avait
servi l’armée durant six ans. A son retour, il avait travaillé quelques années
35avec son père avant de partir comme domestique du côté de
36Wissembourg . Il était donc le gendre idéal pour prendre la succession
d’Oswald, lequel dut avoir du mal à cacher son émotion lorsqu’il apprit que
Joseph désirait se marier avec sa fille. Restait à convaincre le comte
d’Andlau, le propriétaire par procuration de l’Eichelberg, afin que Joseph
devienne le nouveau garde forestier du domaine. Ce fut fait trois jours avant
son mariage. Ce jour-là en effet, Joseph Stauffer fut nommé garde de coupe
37de la forêt de l’Eichelberg par un neveu du baron d’Andlau . Afin
d’entériner ce contrat, le « sieur » Stauffer se rendit le mercredi suivant au
38chef-lieu du canton et prêta serment devant le juge de paix . C’est ainsi que
la signature de ces trois actes, une nomination, un contrat de mariage et un
serment devant le juge, dressés en moins d’une semaine au début de l’année
1868, déterminèrent la vie de deux générations de Stauffer et presque un
siècle de gestion du domaine de l’Eichelberg.
Dans l’église, tous les membres de la famille Berthel et de la famille
Gandner étaient réunis également. Est-ce le sort ou la raison ? Toujours
estil que trois fils Gandner d’une même génération prirent pour épouses trois
filles Berthel, créant ainsi un lien particulièrement étroit et solide entre les
deux familles. Nos deux époux furent particulièrement proches d’eux. André
Berthel, un vigneron de 63 ans, deux de ses neveux, et Aloise Wagner, le
mari d’une nièce d’André, furent leur témoin. Après l’église, tout le monde
partit en carriole dans le froid sec de l’hiver pour la ferme du Bungerthal
beaucoup plus spacieuse que la maison forestière de l’Eichelberg. Là, ils
firent la fête toute la journée et une partie de la nuit. Comme la tradition
l’exigeait, les nouveaux mariés disparurent avant la fin. Ils prirent la route de
Barr jusqu’au promontoire d’où l’on voit la plaine. On discernait dans la nuit
noire une faible lueur en direction de Strasbourg. A la croix, ils tournèrent à
gauche sur le sentier pentu qui mène à Bernardvillé par la forêt. Ils prirent ce
chemin jusqu’à atteindre le grand porche qui donnait accès à la cour carrée
de la propriété. Comme il l’avait tant de fois fait vingt ans auparavant,
Joseph alla pousser les lourds battants pour faire entrer la carriole. Transie de
froid, Marie se dépêcha, à la lueur d’une lanterne, de gravir le petit escalier
en bois collé au mur de la grange et qui permettait d’accéder à l’étage de la

35 Certificat de bonne conduite dressé par le maire de Nothalten le 21 décembre 1862, AP.
36 Registre des publications de mariage de Wissembourg en 1867, ADBR 4E544/33.
37 Contrat de travail dressé le 4 janvier 1868 dans lequel le comte Charles d’Andlau nomme
Joseph Stauffer de Nothalten garde de coupe, AP.
38 Serment effectué par Stauffer, 11 janvier 1868 devant le juge de paix de Barr, AP.
27
maison. Joseph connaissait les lieux, mais n’avait jamais emprunté cet
escalier. Marie dut lui montrer le chemin dans la nuit. La maison n’avait pas
d’escalier intérieur et pour atteindre les étages il fallait passer par l’extérieur.
N’ayant jamais visité une autre pièce que la cuisine qui se trouvait au
rez-dechaussée, seul endroit où l’on recevait les visiteurs, Joseph découvrait à
partir de cet instant la demeure où il allait passer le restant de sa vie, ou
presque.
C’est à la lueur d’une bougie qu’il venait d’allumer que le mari
découvrit la première pièce dans laquelle il entra. Elle était froide et humide,
portait encore les traces d’une chambre à coucher, probablement celle des
frères. Au fond, on apercevait deux portes. Marie sans hésiter se dirigea vers
celle de droite. La pièce qu’elle ouvrit faisait un peu plus de deux mètres de
largeur sur quatre de longueur. N’étant pas assez larges pour placer des lits
jumeaux, les lits étaient disposés l’un derrière l’autre, ce qui laissait un
passage étroit pour accéder à la fenêtre s’ouvrant sur le mur opposé.
Audessus des lits, accrochée au mur, une petite sculpture en plâtre représentant
un homme supplicié, le visage défait, les bras en croix, venait compléter le
tableau peu romantique de cette chambre nuptiale. La peinture aux couleurs
vives d’une Vierge Marie en train de prier, le visage extasié, n’était pas plus
suggestive. La petite pièce avait été préparée le matin même pour recevoir le
nouvel hôte. La chambre adjacente agencée de la même façon était celle des
parents qui avaient prévu de rentrer plus tard dans la nuit.

Joseph devenait le garde forestier d’un domaine d’une centaine
d’hectares qui appartenait à la famille d’Andlau depuis 1274, l'année où
« Rodolphe roi des Romains concéda à Henry Rodolphe et Eberhard
39d’Andlau, le château d’Andlau pour le tenir selon le droit féodal » . La
montagne de l’Eichelberg, l’une des terres de ce fief, se transmit de
génération en génération jusqu’à Frédéric Antoine Marc
Andlau-PetitLandau. Né en Haute-Alsace en 1736, ce noble devint chevalier de
SaintLouis en 1773, mestre de camp commandant du régiment royal allemand en
401776, brigadier des armes du roi en 1781 et enfin maréchal de camp . A la
Révolution française, il fut élu député et se rallia au Tiers-Etat, mais ne joua
qu’un rôle mineur. Il finit par se réfugier dans ses terres du pays de Bade et
s’enrôla dans l’armée de Condé. C’est à cette époque, le 15 juillet 1800, que
le tout nouvel Etat français lui confisqua 285 hectares de forêts situés autour
41d’Andlau . Mais six ans plus tard, Napoléon lui rendit ses terres, parmi

39 Document de la Direction générale de l’Enregistrement et des Domaines, 23 janvier 1832,
ADBR, Q5659.
40 Jean-Pierre KINTZ et coll., Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, n°1.
Fédération des sociétés d’histoire et d’Archéologie d’Alsace, Strasbourg, 1996, p. 43.
41 Document de la Direction générale de l’Enregistrement et des Domaines, 23 janvier 1832,
ADBR, Q5659.
28
lesquelles devaient se trouver celles de l’Eichelberg. En 1820,
Andlau-PetitLandau s’éteignit après avoir été promu comte par l’empereur d’Autriche.
Ses biens furent alors partagés entre ses héritiers et c’est à Joseph Antoine
Gothard baron d’Andlau-Hombourg, son plus jeune fils, que revint la
42montagne de l’Eichelberg et ses dépendances . Né à Hombourg en 1784, ce
e 43fils fut capitaine au 7 hussard dans l’armée napoléonienne . En 1815, à la
fin de la guerre, mis à la retraite avec une demi-solde, il vint vivre à Barr sur
la terre de ses ancêtres. Il fit alors la connaissance de sa future femme,
Caroline de Bernhausen, la fille d’un baron propriétaire d’une belle demeure
à Stotzheim. Aussitôt marié, le couple décida de s’installer dans cette
maison. C’est quelque temps plus tard, avant de devenir le maire de ce
village de la plaine où il avait élu domicile, que Joseph d’Andlau hérita de
l’Eichelberg. Dans les années trente, il embaucha Oswald pour entretenir les
40 ares de vignes, les 70 ares de pré, les deux hectares et demi de terres
44cultivables et les 93 hectares de forêts que représentait le domaine . A côté
de cela, le baron, bonapartiste convaincu, n’hésita pas, en tant que maire, à
s’engager pour le bien de son village, à s’opposer à son curé qui prenait trop
45facilement ses fidèles pour sa propriété personnelle . Il s’éteignit en 1863
sans enfant pour lui succéder, abandonnant à sa femme, alors âgée de 84 ans,
les terres de l’Eichelberg. L’un de ses neveux, Raymond Charles d’Andlau
quitta alors Innsbruck, où il venait d’avoir été promu Lieutenant-Colonel
dans le régiment des « Kaiser-Jäger », pour venir vivre en Alsace chez sa
tante. Avec sa femme, l’héritière d’une très ancienne famille rhénane, cet
officier à la retraite de l’Empire d’Autriche-Hongrie prit soin de Caroline et
l’aida dans les tâches administratives. C’est dans ce contexte qu’il installa un
nouveau garde forestier à l’Eichelberg. L’homme, un ancien hussard, allait
se marier avec l’une des filles du garde forestier en service. Le mariage aura
finalement lieu quelques jours après la signature du contrat de travail.

Ces nouveaux mariés étaient nés et allaient mourir sur les contreforts
d’une plaine fertile qui, depuis la nuit des temps, avait servi de lieu de
passage entre le Nord et le Sud et de frontière entre l’Est et l’Ouest. Sa
géographie en faisait un lieu stratégique pour stopper les hordes
conquérantes affluant d’Europe centrale. Les Romains n’eurent pas besoin
de construire un mur d’Hadrien, comme ils le firent en Angleterre,
pour endiguer l’ardeur guerrière d’ennemis venus des steppes : bordant cette
plaine, un fleuve alimentant des marécages et d’épaisses forêts primaires
formait un efficace rempart naturel pour lutter contre les invasions. Ils en

42 Matrice cadastrale (1837-1903) de Bernardvillé, ADBR, 3P184/2.
43 H. d’ANDLAU-HOMBOURG & G. LIVET, op. cit., pp. 302-303.
44astrale (1837-1903) de Bernardvillé, ADBR, 3P184/2.
45 H. d’ANBOURG & G. LIVET, op. cit., pp. 307 & 340.
29
firent donc la limite orientale de leur empire. Pour autant, cette frontière
n’était pas hermétique : une incessante migration se perpétua entre les deux
46rives du Rhin, ce qui explique les parentés linguistiques . En même temps,
ce couloir courant bien droit entre deux massifs montagneux formait une
route toute tracée pour les armées, les commerçants et les peuplades qui
cherchaient à changer de latitude. Fertilisée pendant des millénaires par les
alluvions d’un fleuve nourri au cours de son long périple depuis les Alpes,
dorée par un soleil du matin que la vigne apprécie tout particulièrement,
cette plaine avait également de quoi attirer les peuples en mal de ressources
agraires. A la fin du Moyen Age, les produits de cette terre étaient exportés
47dans toute l’Europe en quantités énormes . Tout cela, évidemment, avait un
prix. Après l’effondrement de l’Empire romain, une multitude de seigneurs
et de roitelets de tous poils vinrent se disputer ces terres. Preuve de cette
guerre de partage, la myriade de châteaux en ruines qui coiffent chaque
sommet dominant la plaine. Durant des siècles, le sang des hommes ne cessa
d’abreuver cette terre. Les locataires de l’Eichelberg étaient le fruit de ces
tragédies dont la région gardait toujours les traces. Non loin de là, à Epfig,
des ossuaires abritent une quantité considérable d’ossements humains,
peutêtre les restes des victimes de la guerre des paysans qui fit des milliers de
morts en 1525. Alors que la Réforme battait son plein sous l’influence d’une
bourgeoisie naissante de plus en plus puissante, les paysans alsaciens se
soulevèrent contre l’ordre féodal et l’Eglise romane qui les oppressaient.
Pillant le peuple et drainant sans limites des sommes énormes vers Rome où
elles servaient à payer le luxe et les armées du pape, l’Eglise féodale
romaine était détestée de tous : non seulement des paysans, mais aussi des
bourgeois, de la petite noblesse comme de certains princes laïques qui
48souhaitaient mettre la main sur les biens de l’Eglise . Dans ce contexte, la
guerre des paysans fut le rêve d’une universelle conversion à l’Evangile
contre une stratégie raisonnée assurée par la féodalité mourante des
seigneurs et de l’Eglise romaine d’un côté, et le capitalisme naissant des
49bourgeois de l’autre . La répression contre les paysans fut terrible. A la tête
d’une armée de mercenaires, le duc de Lorraine massacra les séditieux à
Saverne, puis à Scherwiller - situé à une dizaine de kilomètres au sud de
l’Eichelberg. Mais qu’importe, coïncidant avec une révolution religieuse
annonçant le processus de sécularisation propre à la modernité, les premiers

46 Raymond OBERLE, Monique FUCHS & Christian LAMBOLEY, Batailles d’Alsace,
Contades, Strasbourg, 1987, pp. 15-16.
47 Philippe DOLLINGER, « Humanisme, renaissance et réforme », Histoire de l’Alsace, Ed.
Privat, Toulouse, 2001, p. 175.
48 Gautier HEUMANN, La guerre des paysans d’Alsace et de Moselle (avril-mai 1525), Ed.
sociales, Paris, 1976, p. 18.
49 Lucien FEBVRE, « La guerre des paysans Allemands », Vivre l’histoire, Robert Laffont,
Paris, 2009, p. 697.
30
soubresauts d’un mouvement d’émancipation du peuple firent tressaillir
toute l’Europe pour conduire au Siècle des lumières, à la Révolution
française et à la Déclaration des droits de l’homme 250 ans plus tard. C’est
ecertainement ce qui fit dire à Michelet : « Le XVI siècle, c’est un héros ».
De même qu’un ancêtre de Joseph, un certain Vincent Stauffer né en
1661 dans le canton de Berne et décédé en 1742 à Ottrott, fit partie de ces
Suisses venus repeupler la région après la guerre de Trente Ans, guerre de
religion durant laquelle une grande partie de la population de la plaine fut
décimée. A partir de 1618, et ce jusqu’à son envahissement par le duc de
Lorraine en 1652, l’Alsace devint effectivement le champ de bataille de la
Première Guerre franco-allemande qui opposa le roi de France aux
50Habsbourg . Les armées les plus diverses y passèrent ou s’y installèrent,
pillant et brûlant les villages, torturants et massacrant les habitants. La peste
et la famine firent le reste, enlevant les habitants par milliers. On raconte que
la faim fit de tels ravages que les gens mangèrent les morts et leurs propres
enfants. Bref, de tout temps, vivre dans cette région fut particulièrement
périlleux pour ses habitants. Ajoutés à cela, toujours pour les mêmes raisons,
ceux qui vivaient là devaient jouer des coudes pour y faire leur place.
Lorsque Joseph se maria en 1868, cela faisait plus de deux siècles
que l’Alsace était liée à la France par le traité de Westphalie qui conclut la
guerre de Trente Ans, mais la province n’en garda pas moins des
particularités absentes ailleurs dans l’Empire. Deux traits se distinguaient
nettement : la coexistence de plusieurs langues d’une part et de plusieurs
51religions d’autre part . Résultats d’un flux et reflux de populations sur une
plaine passagère à la croisée des chemins, ces coexistences, loin de
composer une Alsace rurale soudée et homogène bien intégrée à la nation
française, formaient un patchwork de communautés repliées sur
ellesmêmes. La plupart des Alsaciens d’alors ne parlaient et ne comprenaient pas
la langue officielle de leur pays. Si le français commença à pénétrer les
milieux populaires à la faveur de l’enseignement primaire et que les élites le
pratiquèrent convenablement, la plupart des Alsaciens, en particulier ceux
des campagnes, continuaient à parler leur dialecte - qui, comme l’allemand,
descendait du francique, la langue que les Francs transmirent aux
52populations qu’ils colonisèrent . Le Bas-Rhin était en tête des départements
les plus alphabétisés de France, cependant les élèves continuaient à connaître
53avant tout l’allemand . Dans l’école communale de Bernardvillé que devait
fréquenter Marie, un instituteur se lamentait de faire la classe à 80 enfants

50 G. HEUMANN, op. cit., pp. 215-218.
51 Jean-Marie MAYEUR, « Une mémoire-frontière : L’Alsace », Les lieux de mémoire, Vol.
1. Gallimard, Paris, 1997, p. 1147.
52 Raymond FISCHER, L’Alsace de Bismarck 1870-1918, Muller édition,
Issy-LesMoulineaux, 2007, pp. 25-27.
53 A. WAHL & J.-C. RICHEZ, op. cit., p. 296.
31
qui ne comprenaient pas un mot de français alors que lui ne connaissait que
54cette langue ! Dans ce contexte, Joseph, qui avait appris le français durant
les six ans que dura son service militaire, faisait figure d’exception. Ceci
étant, à l’époque de son mariage, plus de dix ans après son retour à la vie
civile, il est vraisemblable qu’il en ait oublié les subtilités à force d’échanger
dans sa langue maternelle. Le paysan alsacien en général, et celui de
Bernardvillé en particulier, était donc citoyen d’un pays dont il ne
connaissait pas la langue, autant dire qu’il ne se sentait pas véritablement
français - même si sa forte participation aux guerres napoléoniennes suggère
le contraire.
La deuxième grande particularité de la région, la coexistence de
plusieurs religions, a eu pour effet de favoriser des communautés vivant côte
à côte, mais prenant soin de ne pas se mélanger. Les différentes sensibilités
confessionnelles dressaient une barrière entre les habitants, lesquels étaient
55catholiques, protestants ou juifs avant d’être Alsaciens . Ce panachage
econfessionnel entre les deux Eglises chrétiennes remontait à ce fameux 16
siècle, lorsque chaque seigneur, selon un principe en vigueur dans tout
l’Empire germanique, pouvait à sa guise changer de religion, convertissant
du même coup tous ses sujets. Un siècle plus tard, alors qu’en France les
protestants étaient chassés de leur pays suite à la révocation de l’édit de
Nantes, en Alsace ils ne furent pas inquiétés. Victimes de la politique inique
de Louis XIV, les huguenots vinrent même grossir les rangs de l’Eglise
protestante qui se porta mieux en Alsace que partout ailleurs en France.
Concernant la présence d’une forte communauté juive en Alsace, elle
s’explique par la tolérance de certains princes des régions rhénanes. Ainsi,
avec sa langue et sa religion, le paysan de cette région n’était ni vraiment
Français, ni vraiment Alsacien, mais plutôt juif alsacien, protestant alsacien
ou catholique alsacien. Ce paysan vivait au sein de sa communauté,
considérant celle-ci comme la plus recommandable et dénigrant les autres.
56Cette hostilité contribua à renforcer l’identité de chaque communauté .
Ainsi, loin d’être une terre de tolérance, l’Alsace était en fait au centre de
conflits permanents entre confessions. Considérant les protestants comme
des hérétiques, les catholiques étaient accusés d’obscurantisme et de
fanatisme par des protestants partisans du progrès. On aurait pu voir dans
tout cela une guerre de pouvoir, chacun craignant de perdre de son autorité,
de son influence. En effet, les catholiques percevaient les protestants comme
une atteinte à leur puissance d’autant plus inquiétante que ces derniers se

54 Ecole primaire de Bernardvillé. Lettre de l’instituteur Collin à l’Inspecteur d’Académie,
ADBR 1TP/PRI320.
55 A. WAHL & J.-C. RICHEZ, op. cit., p. 12.
56 Bernard VOGLER, Histoire des chrétiens d’Alsace des origines à nos jours, Desclée,
Campin (Belgique), 1994, pp. 248-253.
32
portaient le mieux économiquement. De leur côté, les protestants voyaient
d’un mauvais œil cette mainmise des catholiques sur certains postes
universitaires. Ces ressentiments se manifestaient ouvertement lors des fêtes
religieuses ou des élections municipales. Au milieu, représentant une
57minorité, les juifs étaient les « suceurs du sang chrétien » . Cherchant sans
cesse à s’approprier de nouvelles terres, le paysan alsacien faisait en effet
largement appel à l’usure, un système de prêt à intérêt pratiqué par les
58juifs . L’endettement du paysan, souvent important, était à la hauteur de son
antisémitisme. En 1848, ce ressentiment conduisit d’ailleurs les chrétiens de
59Durmenach à piller et à brûler toutes les maisons juives du village . La
plupart des juifs n’étaient pourtant pas riches, quand ils n’étaient pas
60misérables eux aussi . On se retrouvait donc dans une situation où une
population misérable exploitait, pour survivre, une autre population tout
aussi misérable. En fait, rendant les juifs responsables de tous leurs maux,
les catholiques se rejoignaient en renvoyant sur une réalité tangible les
causes complexes et diffuses de leur aliénation. Mais plus qu’une guerre de
pouvoir ou un moyen d’échapper à la réalité, cette hostilité était un moteur
d’affirmation, engendrant des communautés très fortement intégrées,
d’autant plus hostiles qu’elles étaient repliées sur elles-mêmes.
Au-delà des dissensions communautaires, l’éthique propre aux
différents groupes confessionnels engendrait des comportements dont les
61conséquences sociales économiques étaient inattendues . Confirmant les
théories de Max Weber, « le dynamisme, l’ardeur au travail, le rejet de la
résignation, l’esprit égalitaire, la soif de richesses matérielles et la volonté
d’assurer un avenir différent et meilleur caractérisaient les protestants
alsaciens dans leur majorité. [..] Inversement, les catholiques demeuraient
encore sous l’emprise d’une mentalité traditionaliste, partageant des
conceptions fondamentalistes axées sur l’immobilisme, le fatalisme et les
62« vérités éternelles » » . Non seulement cet immobilisme rendait les
catholiques moins performants économiquement, mais il avait également des
effets sur le mariage, la natalité et la mortalité infantile. Résultant d’une
attitude passive à l’égard de la préservation de la vie et du devenir en

57 A. WAHL & J.-C. RICHEZ, op. cit.. p. 25.
58 D’après la chambre de commerce de Mulhouse, l’Alsace était de toute la France, la
province la plus exploitée par la véritable usure.
59 B. VOGLER, op. cit., p. 283.
60 Freddy RAPHAEL, « Les « Lansjéde », Les juifs de la campagne alsacienne », Histoire de
l’Alsace rurale, Librairie Istra, Strasbourg, 1983, p. 440.
61 Alfred WAHL, Confession et comportement dans les campagnes d’Alsace et de Bade
18711939. Catholiques, protestants et juifs : démographie, dynamisme économique et social, vie
de relation et attitude politique. Thèse pour le doctorat d’Etat, Ed. Coprur, Metz, 1980, pp.
145.
62 Ibid., p. 605.
33
général, il y avait « chez les ruraux catholiques une cohérence entre le
comportement consistant à laisser venir au monde beaucoup d’enfants, quitte
à se marier plus tard pour en réduire le nombre, et celui qui conduisait à les
63soigner moins » . A l’inverse, chez les protestants et chez les juifs, la
natalité était mieux maîtrisée et la vie mieux préservée ; « il s’agissait d’un
comportement tactique à finalité économique, garantissant une meilleure
64qualité de la vie et favorisant l’ascension sociale » . Le mariage tardif de
Joseph Stauffer et de Marie Gehring correspondait à ce schéma du paysan
catholique alsacien qui ne connaissait pas d’autre moyen pour limiter sa
descendance que de reculer l’âge du mariage. Cette pratique très ancienne
était devenue une véritable tradition dans ce milieu plus lent à s’ouvrir au
65changement .
66Le canton de Barr où résidait Joseph était un parfait exemple de
cette pluralité confessionnelle cloisonnée à l’éthique et aux mentalités
distinctes, à l’origine de fortes disparités sociales et économiques. Les
luthériens, qui représentaient le quart de la population, étaient rassemblés
67dans le chef-lieu du canton, siège d’une importante activité industrielle , et
dans les villages périphériques, tandis que les catholiques, majoritaires, se
trouvaient relégués dans les autres communes rurales plus lointaines dans le
68sud . Cette concentration de protestants autour du pôle économique
florissant du canton et des catholiques dans les villages éloignés confortait
l’adéquation entre protestantismes et dynamisme économique d’une part, et
catholicisme aux aspirations plus traditionalistes d’autre part. Les maires, les
curés et les pasteurs d’alors, confirmaient ce sentiment que les communes à
69majorité protestante étaient mieux portantes que les autres . Moins subjectif,
le recensement des indigents du canton allait dans le même sens : les
miséreux étaient plus nombreux chez les catholiques que chez les

63 Ibid., p. 335.
64 Loc. cit.
65 Ibid., p. 181.
66 L’Eichelberg étant situé plutôt au centre du canton, le découpage administratif correspond
approximativement à l’espace géographique dans lequel évoluent les résidents de la maison
forestière. De ce fait, dresser un portrait du canton revient à dessiner l’environnement qui leur
est le plus familier.
67 « On y trouve des fabriques de mitaines et de chaussons de laine, de bonneterie, 14
tanneries, 6 chamoiseries, 7 moulins à blé, 2 moulins à tan, 6 brasseries, une fabrique de
sabots et de galoches avec machine à vapeur, des fabriques de tuiles, de chandelles, de
taillanderie, de filatures de laine et de coton, des teintureries, effilerie de bois de teinture, 6
scieries mécaniques, une imprimerie lithographique ». P. RISTELHUBER, Dictionnaire
topographique, historique et statistique du Haut et du Bas-Rhin par Baquol. Chez Salomon
Libraire-éditeur, Strasbourg, 1865, p. 36.
68 Ibid., p. 35.
69 BERNHARD, Description de département du Bas-Rhin publié avec le concours du conseil
général, Tome III, Berger-Levrault & fils, Paris, 1871, pp. 448-451.
34
protestants. Etant nés, ayant grandi et habitant dans la partie catholique du
canton, Joseph et les siens formaient l’archétype de la famille paysanne
catholique alsacienne, avec tout ce que cela suppose de conservatisme, de
traditionalisme et de pauvreté. Cependant, le milieu confessionnel dans
lequel il baignait avait une particularité. En effet, Itterswiller, la paroisse
qu’il fréquentait, possédait une forte communauté israélite. Si une petite
70minorité juive partageait avec les catholiques certains villages du canton,
de façon tout à fait exceptionnelle, Itterswiller, l’une des plus petites
71communes du département , comptait presque quarante pour cent de juifs
72pour une population de 485 âmes .
Composée d’une centaine d’individus à la Révolution, cette
communauté avait doublé dans les années 1840, allant jusqu’à faire
d’Itterswiller le siège du rabbinat de Niedernai pendant une douzaine
73d’années . C’est ainsi qu’une église et une synagogue, de même qu’une
école israélite et une école catholique, coexistaient dans ce village. Les juifs
y étaient pour la plupart des marchands de bestiaux quand ils n’étaient pas
colporteurs, alors que les catholiques étaient plutôt agriculteurs ou
viticulteurs. En apparence, les deux confessions paraissaient vivre en bonne
harmonie. Les rapports du conseil municipal l’attestent. Des sept membres
qui le composaient, trois étaient juifs, respectant ainsi les rapports entre les
deux communautés, ce qui permettait de défendre les intérêts de chacune.
C’est dans ce cadre que deux jours avant le mariage de Joseph et Marie, le
conseil municipal décida à l’unanimité d’augmenter l’indemnité de logement
du rabbin, s’accordant même pour dire que l’indemnité en vigueur était
réellement insuffisante. Deux mois plus tard, toujours dans le même état
d’esprit, lors de débats portant sur la construction d’une nouvelle école, il fut
décidé d’un commun accord que les travaux seraient entrepris pour les deux
cultes. Enfin, en octobre, tout le monde s’accorda une nouvelle fois pour
approuver l’ouverture d’un marché qui devait se tenir à Andlau le mercredi :
les catholiques parce qu’ils pourraient profiter de sa proximité et les juifs
parce qu’il devait se tenir le mercredi et non un samedi comme celui de Barr.
Mais, à la lumière des études historiques, tout cela n’était probablement
qu’une façade. Sans doute qu’il n’aurait pas fallu grand-chose pour opposer

70 La communauté juive du canton de Barr comptait 676 juifs sur un total de 19 770 habitants,
soit moins de 4 % de la population. Loc. cit.
71 Inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France, Canton de Barr
Bas-Rhin, Le Verger éditeur, Illkirch, 1991, p. 74.
72 Ibid., p. 247.
73 Michel ROTHE & Max WARSCHAWSKI, Les synagogues d’Alsace et leur histoire,
Chalom Bisamme, Jérusalem, 1992, p. 88. D’après la séance du 5 janvier 1868 du registre de
délibération du conseil municipal d’Itterswiller (ADBR 8E226/28), le rabbinat fut transféré à
Obernai le 23 février 1867.
35
ouvertement les deux communautés comme cela s’était déjà produit par le
passé et dans d’autres lieux de la région.
En effet, en 1832, après avoir comploté avec le curé, un pâtre
conduisit ses vaches dans les rues du village au moment même où se
déroulait une procession religieuse réunissant plus de cinq cents juifs venus
74de tout le pays . Il fallut l’intervention du maire pour chasser de la
75procession « les vaches qui se trouvaient pêle-mêle avec les juifs » . Durant
le rite juif des dix commandements de Dieu, qui se tint ensuite durant huit
jours dans une maison particulière d’Itterswiller, les israélites, craignant
encore de mauvais coups et ne faisant pas confiance à la garde nationale,
eurent recours à quatre gardes nationaux d’Andlau pour les protéger des
catholiques. Pendant ce temps, le curé Kern, « un homme d’autant plus
76dangereux qu’il avait beaucoup d’esprit » , profitait de ses sermons pour
attiser les haines et faire croire à des représailles. Mais il promettait de
grands malheurs si une vache juive devait apparaître lors de la procession de
la Fête-Dieu qui allait bientôt avoir lieu. Craignant que ces fortes tensions ne
dégénèrent, le maire alla raconter l’histoire aux gendarmes en insistant pour
qu’on ne cite pas son nom, car toute la population catholique de la commune
lui en aurait voulu. Quinze ans plus tard, une autre affaire fit grand bruit
77dans le village . Le percepteur qui habitait Epfig, le gros bourg voisin, vint à
Itterswiller pour réclamer aux contribuables retardataires les sommes qu’ils
lui devaient encore. Pour se décharger des soucis qu’il leur causait, le
percepteur prétendit qu’il ne prenait cette mesure que pour payer le
traitement du curé qui, il est vrai, le harcelait depuis quelque temps pour
avoir son argent. De là, exaspérés, les contribuables retardataires allèrent
lancer des pierres sur les maisons du curé et du maire, des désordres qui
furent promptement réprimés. Quand on sait combien les catholiques étaient
78unis derrière leur curé , combien les libres penseurs étaient peu nombreux
dans les campagnes, il y a tout lieu de penser que les jeteurs de pierres
étaient des juifs mécontents, et ce, même si les rapports préfectoraux,
certainement dans un esprit de paix sociale, ne le précisaient pas. Mais tout
ceci n’est certainement que la partie émergée de l’iceberg, ce qui a bien
voulu filtrer à travers les procédures de police, ultime recours à des
situations conflictuelles qui devaient se régler le plus souvent loin de
l’autorité de l’Etat.
Quoi qu’il en soit, cette mixité avait une influence bénéfique sur le
niveau de vie de la commune puisqu’elle rappelait celle des villages

74 Agitations antisémites à Itterswiller, ADBR 3M49.
75 Le lieutenant de gendarmerie au préfet, 20 juin 1832, ADBR 3M49.
76 Loc. cit.
77 Désordres à Itterswiller, février 1849, ADBR 3M79.
78 Preuve qu’il était apprécié, Jean Baptiste Fent, en fonction à Itterswiller à ce moment-là, fut
curé de la paroisse pendant 18 ans ce qui demeure exceptionnellement long.
36
79protestants . La situation de la population « généralement rangée et de
bonnes mœurs » était confortable. Elle le devait, semble-t-il, à la vigne et
aux salaires élevés. De ce fait, l’instruction était répandue et les enfants
parlaient français. De même que le bureau de bienfaisance n’était pas
sollicité, car la charité privée s’exerçait pleinement et en particulier chez les
israélites, toujours soutenus par leur communauté. Faut-il voir dans la
relative aisance de la commune l’influence des israélites dont le dynamisme
socioculturel est à rapprocher de celui des protestants ?

Bien qu’elle priait la Vierge tous les jours, Marie n’eut pas d’enfant
la première année de son mariage. Ce ne fut que vers le mois de mai de
l’année suivante qu’elle commença à prendre des formes. Au mois
d’octobre, après des vendanges et des récoltes très moyennes, alors que la
commune discutait de l’ouverture d’un nouveau marché à Andlau, elle
80accoucha d’un petit garçon. L’enfant ne survécut pas à la vue du monde . Si
l’on ajoute sa piété à l’attitude résignée des catholiques face aux
81contingences , Marie dut être moins affligée par la mort de son enfant que
par l’idée qu’il serait condamné à errer dans les limbes parce qu’il n’était pas
82baptisé . Pour y remédier, elle réclama sans doute la présence du curé afin
qu’il procède au baptême de l’enfant. Depuis qu’Oswald et sa femme étaient
venus vivre à la ferme, il y avait de cela plus de trente ans, c’était la
première fois que l’Eichelberg pleurait un mort. Mais pensant qu’on
disposait d’un ange protecteur au ciel, on se consola vite de la perte du
83nouveau-né . L’année suivante s’avéra plus terrible encore. Non seulement
les événements n’apportèrent toujours pas d’enfant à Marie, mais ils
préparèrent une guerre qui allait avoir des conséquences désastreuses sur
toute la première moitié du siècle suivant et sur toutes les nations
occidentales du monde.
A l’Eichelberg, on apprit la nouvelle le 22 juillet 1870. Suite à des
provocations du ministre de Prusse Otto von Bismarck, lequel visait
l’unification allemande, la France, dans un sursaut d’orgueil irresponsable,
déclara la guerre au redoutable voisin germanique. La supériorité de celui-ci
en soldats et en matériel, ainsi que sa préparation militaire, ne laissait aucun
doute sur l’issue de la guerre. Le même jour, premier signe tangible de cette
agression tout administrative, Joseph observa de la maison forestière une
fumerole qui s’élevait derrière Strasbourg. C’était le pont de Kehl que les
Badois venaient de détruire à l’explosif. La route qui reliait Strasbourg à

79 BERNHARD, op. cit., p. 448-449.
80 Registre des décès de Bernardvillé, 1869, ADBR 4E32/7.
81 A. WAHL, op. cit.. p. 231.
82 Freddy SARG, Fêtes et Coutumes d’Alsace au fil de la vie, Mémoire d’Alsace, 2002, pp.
48-49.
83 A. WAHL & J.-C. RICHEZ, op. cit.. p. 100.
37
l’Allemagne était coupée. Pour Oswald, cette fumerole représentait la
rupture des amarres qui le reliaient encore à la terre natale. C’est alors que le
4 août, on apprit par les journaux qu’une avant-garde de la cinquième armée
française venait de remporter une grande victoire du côté de Sarrebruck.
eJoseph ne fut pas peu fier d’apprendre que le 5 régiment de hussards avait
participé à l’audacieuse expédition en territoire ennemi. Ce régiment qu’il
avait laissé en Afrique quinze ans auparavant se rappelait à sa mémoire à
travers cet événement glorieux. Mais propagande mise à part, la grande
evictoire ne fut qu’une opération de reconnaissance à laquelle le 5 régiment
participa avec une audace toute relative. Le 19 juillet, sous les ordres du
colonel Flogny, le régiment avait quitté Paris par le train pour se rendre à
84Niederbronn-les-Bains . De là il avait fait mouvement jusqu’à
Sarreguemines, puis au matin du 3 août traversa la frontière à Frauenberg
pour pénétrer en Bavière rhénane. Il remonta alors le cours de la rivière
Mandel sur 12 km. Sans rencontrer aucune résistance, il s’empara encore de
cartes avant de s’en retourner vers Sarreguemines qu’il regagna vers six
heures du soir. Cette petite incartade en territoire ennemi n’en fut pas moins
esaluée par le général Failly, commandant du 5 Corps d’armée auquel
appartenait le régiment.
Mais c’est bientôt Wissembourg, où Stauffer avait été domestique
avant son mariage, qui allait, pour des raisons plus humiliantes, se rappeler à
sa mémoire. L’espoir de voir les combats se dérouler en Allemagne comme
l’avait espéré l’état-major français s’estompa effectivement rapidement : des
bruits couraient au sujet de violentes batailles qui avaient lieu dans le nord
de l’Alsace. C’est justement à Wissembourg où étaient stationnés des turcos,
que le 4 août au matin l’artillerie bavaroise ouvrit les hostilités en
bombardant la ville. Celle-ci fut le théâtre d’âpres combats qui causèrent
85plusieurs milliers de morts . Quand les nouvelles des batailles remportées
par l’ennemi parvinrent dans le sud du département, on commença à craindre
pour les habitants pris là-bas dans la tourmente des combats. Puis on apprit
que l’armée de Mac Mahon avait battu en retraite vers Paris qu’elle avait
l’intention de défendre. On parla également d’un Corps d’armée piégé du
côté de Metz. Quelques jours après, on entendit des déflagrations : les
Prussiens étaient là. Les vieilles peurs ancestrales se réveillèrent. Les ponts
86de la ligne de chemin de fer reliant Strasbourg à Sélestat venaient de sauter .
Le 14 août, des amis qui revenaient de Barr disaient avoir vu des Prussiens à
la mairie. Pendant ce temps en Prusse, le roi désignait un gouverneur général

84 e Gérard-A MASSONI, « Le 5 Hussards pendant la campagne de 1870-71 », « Vivat
Hussar » la revue du musée international des hussards de Tarbes, n°34.
85 R. OBERLE et coll., op. cit., pp. 371-372.
86 Aloyse OSTERTAG, Stotzheim : entre plaine et vignoble, Ed. Coprur, Strasbourg, 1993, p.
63.
38
87qui avait tous les pouvoirs sur la province . Mais le désordre ne faisait que
commencer. Une semaine après, on entendit, venant du nord, les bruits de
canonnades. On s’étonna en revanche de ne plus entendre les cloches de
l’église d’Itterswiller. Et quelle ne fut pas la surprise des forestiers de
l’Eichelberg lorsque le 23 août ils découvrirent que Strasbourg brûlait du
côté de la citadelle. Le jour suivant, plus incroyable encore, c’était toute la
ville qui s’embrasait. Puis ce fut le toit de la cathédrale qui partit en
88cendres . Les forestiers venaient alors régulièrement sur le promontoire
pour suivre les événements qui se déroulaient dans le lointain : toutes les
nuits de cette fin d’été se trouvaient éclairées d’une étrange lueur. Pourtant,
durant cette période, nullement troublés par cette atmosphère de fin du
monde, Joseph et Marie allaient concevoir leur deuxième enfant, une attitude
d’autant plus étonnante que le climat dans la région était des plus
inquiétants, peu propice aux étreintes amoureuses. Les Allemands faisaient
une chasse assidue aux francs-tireurs : à Eichhoffen, des jeunes avaient
même été emmenés à Benfeld pour y être jugés. L’envahisseur donna
également l’ordre de déposer les armes à la mairie. On alla jusqu’à fouiller
les maisons et menacer de mort ceux qui en garderaient encore chez eux. On
peut aisément imaginer le désarroi de Joseph face à cette mesure qui le priva
89de son fusil . Au même moment à Strasbourg, la résistance ploya, mais ne
se rompit pas sous les terribles attaques d’artillerie de l’armée de « von
Mörder ». Pendant plus d’un mois, une pluie d’obus, une dizaine de milliers
en tout, ne cessèrent de s’abattre sur Strasbourg, détruisant en grande partie
la ville. De là-haut, Béatrice, Marie, Oswald et Joseph voyaient tout,
impuissants, jour après jour. C’est durant cette période qu’un groupe de
eBadois faisant partie de la 4 division de réserve passa devant la maison
forestière. Il venait de Barr et avait l’intention de se rendre à Villé, Saales et
90Senones afin d’assurer la sécurité des cols . Avant de déferler sur le
HautRhin, les Prussiens avaient en effet décidé de renforcer leurs positions dans
le Bas-Rhin et, pour cela, garder ses accès.

eToute la journée du 29 août, au nord-est de Beaumont, le 5 régiment
91de hussards avait bataillé contre des éléments de la cavalerie saxonne .
eEpuisé après cette journée agitée, sans ordre, le régiment rejoignit la 5
armée au repos à quelques kilomètres plus au nord. L’intention de son
général était de traverser la Meuse à hauteur de Mouzon dès le lendemain.
Des villageois avaient mis en garde les soldats contre d’importants

87 R. FISCHER, op. cit.. p. 37.
88 Franck BURCKEL, « Chronique d’une débâcle », Les saisons d’Alsace, n° 45, p. 13
89 Si Joseph n’avait pas de permis de chasse, il n’allait pas moins chasser comme le signale
son fils dans son poème (« Souvenir de mon pays ») et dans plusieurs courriers.
90 R. OBERLE et coll., op. cit., pp. 371-372.
91 G. MASSON, op. cit.
39
mouvements des troupes prussiennes plus au sud. On relaya l’information au
quartier général, mais celui-ci, sous les ordres du général Failly, l’un de ces
officiers supérieurs incompétents, fils de la noblesse qu’on place par
arrangement aux postes importants de l’armée, négligea les avertissements.
Aucune précaution élémentaire ne fut prise pour se prémunir d’une
attaquesurprise. Suite aux campagnes d’Afrique où elle avait dû faire face à des
ennemis fuyants, la cavalerie avait pris l’habitude de bivouaquer à proximité
du gros de la troupe. Elle était de la sorte devenue incapable de remplir ses
missions d’éclaireur et de renseignement qui avaient fait sa force durant les
guerres du Premier Empire. Ainsi, le 30 août à midi, les soldats étaient en
train de manger paisiblement leur soupe lorsqu’ils furent la cible de
e el’artillerie dévastatrice du 4 et 12 Corps d’armée allemand. Ce fut la
débandade au sein de l’armée du Général Failly. Après quelques hésitations,
ele 5 régiment de hussards se précipita sur ses chevaux et parvint à traverser
la Meuse. Ce ne fut pas le cas de plusieurs milliers de soldats français et
d’un important matériel de guerre : la cinquième armée, celle qui aurait dû
protéger le flanc droit de l’armée de Mac Mahon, se trouva anéantie. Le
vieux général désemparé, qui tergiversait depuis des semaines pour protéger
Paris ou venir en aide à l’armée du Rhin bloquée à Metz, était maintenant
pris en tenaille à Sedan. Quelques hésitations malheureuses, des confusions
dans la prise de commandement, finirent par clore le destin de l’armée
française. Présent sur le champ de bataille, Napoléon III déposa les armes le
2 septembre. En s’emparant du pouvoir par la force vingt ans auparavant, il
n’avait fait que s’opposer au grand courant libéral du siècle. Il avait ainsi
créé une atmosphère qui ne lui permit pas d’avoir l’autorité suffisante pour
92mener à bien cette guerre .

A l’Eichelberg, des nouvelles contradictoires circulaient. Le 4
septembre, des bruits couraient, faisant état d’une grande victoire des
93Français près de Paris et d’une déroute allemande . Mais le lendemain, le
démenti tomba comme un couperet : Napoléon III a déposé les armes ; la
foule a envahi le Palais-Bourbon à Paris ; l’impératrice Eugénie a fui en
Angleterre et des députés, dont Léon Gambetta, ont proclamé la République.
Ainsi, le Second Empire était mort, faisant place à la Troisième République.
Pour les Allemands, le sort de la France était déjà joué : sans douter de lui,
l’état-major prussien avait publié une carte définissant la nouvelle frontière
94franco-allemande, incluant l’Alsace et la Lorraine . Des tombereaux de
bombes n’en continuaient pas moins d’être déversés sur la capitale

92 Adrien DANSETTE, « Le Second Empire », Histoire de la France et des Français, Vol XI,
Encyclopaedia Universalis, Paris, 2003, P. 85.
93 A. OSTERTAG, op. cit., p. 64.
94 R. FISCHER, op. cit.. p. 37.
40
alsacienne. Après l’incendie de la bibliothèque municipale, c’était
maintenant au tour du théâtre municipal de partir en fumée. A Barr et dans
les environs, c’était toujours les francs-tireurs qui posaient le plus de
problèmes aux Allemands. Ces derniers les recherchaient partout. Des
paysans furent même emmenés. Le 17 septembre, alors que le canon
grondait encore du côté de Strasbourg, que Colmar se rendait, des
francstireurs activement recherchés par les dragons allemands, affichaient une
proclamation de la république dans les villages. La République réclamait
tous les hommes de 20 à 35 ans. Mais les Prussiens veillaient et arrêtaient
tous les jeunes gens qu’ils surprenaient se rendant vers une garnison
française. En fait, le chaos le plus total régnait sur la région. Dans les
campagnes, le préfet prussien aidé de ses Badois luttait contre les
francstireurs et le préfet de la République. Alors que ce dernier fit placarder des
proclamations demandant aux autorités de ne pas obéir aux ordres du préfet
prussien d’Erstein, celui-ci fit afficher des avis interdisant la conscription. Le
25 septembre, trois jours avant la capitulation de Strasbourg, les
francstireurs et les dragons jouaient encore au chat et à la souris dans les villages
95du canton .
Puis Strasbourg tomba. La capitulation fut signée à Koenigshoffen le
28 septembre 1870 à deux heures du matin. Outre son musée et sa célèbre
bibliothèque, un tiers de la capitale alsacienne n’était plus que cendres. 300
morts, 1000 blessés et 10 000 sans-abris formèrent le triste bilan de ces 46
96jours de siège . Maintenant que la principale place forte de l’Alsace était
etombée, le 14 Corps d’armée badois de Werder pouvait sereinement
entreprendre sa conquête du sud de la plaine et plus encore. Dans les
premières semaines du mois d’octobre, Joseph et les siens purent deviner,
dans le lointain, les volutes de poussière déplacées par cette armée en
mouvement. Il y avait fort à parier que Sélestat, le chef-lieu de
l’arrondissement, serait bientôt la prochaine ville à faire les frais de cette
avancée qui visait la trouée de Belfort. Au terme d’un siège de quatre jours
durant lesquels dix mille obus furent jetés sur la ville, faisant une
cinquantaine de victimes, Sélestat se rendit à son tour. Tout le département
était alors aux mains des Allemands qui, ailleurs, assiégeaient encore Paris et
Metz, et avançaient vers Belfort dans le but d’envahir le centre de la France.
L’espoir des Alsaciens ne se rattachait donc plus qu’à l’appel à la résistance
97du gouvernement républicain . Dans un ultime sursaut d’héroïsme, l’armée
française pouvait encore endiguer le cours malheureux pris par les
événements.

95 A. OSTERTAG, op. cit., p. 65.
96 F. BURCKEL, op. cit., p. 14.
97 François IGERSHEIM, « Le Reichsland, un pays d’Empire », Les saisons d’Alsace, n° 45,
p. 31.
41
En attendant que tout cela se précise, la région fut gouvernée par les
envahisseurs alors que selon le droit international elle gardait son statut de
terre française. Durant des mois, cette ambiguïté de souveraineté engendra
des situations ubuesques, tels ces jeunes Alsaciens qui étaient toujours
appelés sous les drapeaux de l’armée française. D’ailleurs, jusqu’en
novembre, le nombre de ceux qui répondaient à leur ordre de mobilisation
était si important que les Allemands durent prendre des mesures
98draconiennes pour les empêcher d’aller revêtir l’uniforme français . C’est
cette même situation ambiguë qui permit aux Alsaciens-Lorrains d’élire
leurs représentants au parlement français de Bordeaux le 8 février 1871.
Auparavant, ils avaient pu lire dans les journaux que Bismarck et les
représentants de la Confédération de l’Allemagne du Nord avaient proclamé
l’Empire allemand - et Guillaume Ier empereur allemand - dans la Galerie
des Glaces du château de Versailles. A l’image de ces groupes
confessionnels alsaciens qui formaient des entités d’autant plus unies qu’ils
exprimaient de l’hostilité envers les autres communautés, le liant qui unifia
la myriade d’entités politiques allemandes en Etat-Nation fut bien, comme
l’avait imaginé Bismarck, l’hostilité que ces entités éprouvaient envers cet
ennemi commun que fut la France. La population apprit dix jours plus tard
que Paris avait capitulé, ce qui entraînait la signature de l’armistice. Pour
conclure, les appels à la résistance sur lesquels les Alsaciens avaient fondé
tous leurs espoirs furent dédaignés par une opinion française influencée par
99les élites bourgeoises, lesquelles désiraient faire la paix au plus vite .
Comme prévu, les Allemands demandèrent l’Alsace, arguant que c’était une
terre du « Saint-Empire germanique » conquise deux siècles plus tôt par
Louis XIV. Ils réclamèrent également Metz et la Lorraine du nord-est ainsi
qu’une indemnité de six milliards. Aux termes de longues négociations,
Thiers, le chef du gouvernement français, parvint à diminuer l’indemnité à
cinq milliards et à faire que Belfort, courageusement défendue par
DenfertRochereau, demeure française. Préalablement, il avait bien tenté de proposer
quelques colonies outre-mer, mais Bismarck, qui n’envisageait pas
100l’Allemagne comme une grande puissance coloniale, refusa . Pendant ce
temps, aux élections du 8 février 1871, les Alsaciens votèrent
majoritairement pour les listes qui refusaient l’annexion. Moins de dix jours
après ces élections, connaissant déjà le contenu des pourparlers entre Thiers
et Bismarck, les 18 députés francophiles des départements menacés firent
une déclaration solennelle. Ils déclarèrent inviolable le droit des Alsaciens et
des Lorrains à rester membres de la Nation française. Mais cela n’y fit rien.
Lorsque début mars à Bordeaux, les députés votèrent pour ratifier ou

98 R. FISCHER, op. cit.. p. 38.
99 F. IGERSHEIM, op. cit., p. 31.
100, op. cit.. p. 52.
42
dénoncer les préliminaires de paix signés quelques jours plus tôt à
eVersailles, c’est l’abandon de l’Alsace et de la Lorraine au profit du 2 Reich
allemand qui fut retenu par 546 députés contre 107 seulement, tandis que 23
autres s’abstenaient. Ceci mena à un traité signé à Francfort le 10 mai 1871
par lequel la France céda l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne.

Douze jours plus tard, au début de l’après-midi, alors que la fin du
101 102printemps s’annonçait douce , Marie mit au monde une petite fille . Elle
l’avait portée durant toute la période des hostilités et lui donna la vie au
moment même où l’Alsace devint officiellement allemande. Mais tandis que
Marie découvrait les joies de la maternité, à Paris se jouait encore le dernier
acte d’un épisode le plus singulier de l’histoire de France : la Commune qui
resta comme « le mythe d’une société sans classes où régnerait la justice
103sociale » . Marie accoucha en effet durant la semaine sanglante, semaine
durant laquelle les Versaillais entrèrent dans Paris pour réprimer dans le sang
e 104ce qui fut la dernière révolution du 19 siècle français . Les communards
qui moururent ces jours-là rejoignirent dans la conscience collective
universelle les paysans alsaciens morts en 1525. Ils avaient tous rêvé d’un
monde plus égalitaire. Finalement, la Commune de Paris, comme l’Alsace,
fut lâchée par une France frileuse qui craignait les « partageux » parisiens
tout en aspirant ardemment à retrouver son calme au plus vite. Pour la
famille Stauffer, comme pour la France et l’Alsace, une nouvelle ère
s’ouvrit. Le lendemain de la naissance de sa fille, Joseph se rendit à la mairie
de Bernardvillé pour déclarer l’enfant. A la mairie, en présence de deux
vignerons du pays et du maire Geiger, Joseph enregistra sa fille sous le
prénom de Marie Antoinette - celui de la dernière reine de France. Etait-ce là
une manière d’affirmer son conservatisme et son affection pour l’ancien
régime ? L’usage voulut que par la suite on l’appelât Marie comme sa mère.
A la lecture des prénoms qui ont cours à l’Eichelberg, il n’est pas nécessaire
de rappeler à quel point les locataires qui y demeuraient étaient pieux !
Le dimanche qui suivit cette naissance, alors qu’à Paris les dernières
barricades tombaient et que la veille avait eu lieu le massacre des fédérés au
milieu des tombes du Père-Lachaise, Marie Antoinette fut emmenée à
l’église en grande pompe pour y être baptisée. Comme ce fut le cas lors du
mariage de Joseph et Marie, la famille, qui ne ratait pas une occasion de se
105mettre en scène en tant que bloc solidaire , se présenta au grand complet.

101 J.-S. BECK, op. cit.. p. 278.
102 Registre des naissances de Bernardvillé, 1871, ADBR 4E32/2.
103 Edith THOMAS, « La commune de Paris », Histoire de la France et des Français. Vol VI,
Encyclopaedia Universalis, Paris, 2003, p. 41.
104 Jacques ROUGERIE, « Le Second Empire », Histoire de la France des origines à nos
jours, Larousse, Montréal, 2003, p. 732.
105 A. WAHL & J.-C. RICHEZ, op. cit., p. 103-104.
43
Elle forma un long cortège qui devait partir de la maison forestière pour se
rendre à l’église d’Itterswiller. Ouvrant la marche, un adulte porta sur un
106coussin le nouveau-né vêtu d’une grande robe blanche. Selon la coutume ,
sur le parcours, tandis que les Stauffer et les Gehring suivaient fièrement le
nouveau petit membre de la famille, les villageois et les amis marquèrent
l’événement en faisant un chahut de tous les diables afin de repousser les
mauvais esprits. Le baptême proprement dit eut lieu à la fin de la messe
dominicale. Alors que Joseph, des travées de l’église, suivait de loin la
cérémonie, les parrains et marraines se chargèrent de porter l’enfant à l’autel.
Le baptême fut suivi d’un festin qui offrit l’occasion à tous les membres de
la famille de se retrouver et de ressouder des liens qui avaient pu se distendre
avec le temps et la distance. Comme la plupart des repas de fête, celui-ci
débuta par un bouillon, suivi d’une viande bouillie accompagnée de salades
de radis, de céleri et de carottes. Une viande rôtie aux nouilles tint
certainement lieu de plat de résistance avant que le dessert, des gâteaux, de
la crème et de la salade de fruits, ne fût servi. Le repas s’acheva par
l’incontournable café arrosé au schnaps. Marie n’avait pas participé à la fête.
Ce n’est que plusieurs semaines après qu’elle sortit de chez elle afin de se
rendre pour la première fois à l’église. La cérémonie des relevailles, qui
107correspondait à la réapparition des règles, se déroula avant la messe . Sur le
parvis de l’église, la mère était accueillie par le curé qui l’aspergeait d’eau
bénite. Après des Actions de grâce adressées à la Vierge, elle baisa l’étole du
prêtre et suivit celui-ci à l’intérieur de l’église où elle déposa une offrande
sur l’autel. La cérémonie s’acheva par de nouvelles aspersions d’eau bénite
et une formule de bénédiction.
Si, curieusement, Joseph accomplissait ses tâches administratives à
Bernardvillé et fréquentait l’église d’Itterswiller, il le devait à l’emplacement
de la maison forestière de l’Eichelberg proche d’Itterswiller, mais toujours
située sur la commune de Bernardvillé. Il aurait fallu parcourir plusieurs
kilomètres pour se rendre à l’église de Bernardvillé alors que celle
d’Itterswiller, située à l’entrée du village, n’était qu’à quelques centaines de
mètres du Heydi. Cependant, Joseph ne pouvait s’épargner d’effectuer la
route qui le séparait de la mairie de Bernardvillé lorsqu’il devait effectuer
ses devoirs civiques. A la différence d’Itterswiller, Bernardvillé était une
commune entièrement catholique et comme souvent ce type de commune,
108elle était pauvre . Les nombreux miséreux qui y résidaient n’avaient certes
besoin de secours qu’en cas de maladie - en définitive, seule une famille
mendiait -, mais à cause du peu de ressources de ses habitants, un déclin
marqué de la population était constaté.

106 F. SARG, op. cit., p. 39-41.
107 Ibid., p. 50-51.
108 BERNHARD, op. cit., pp. 446-447.
44
A cette époque, des changements eurent lieu également du côté des
propriétaires du domaine de l’Eichelberg. A Stotzheim, Caroline de
Bernhausen était morte et il avait fallu partager l’héritage entre les membres
de la famille. En l’absence de descendants directs, ce fut les deux fils
d’Hubert Joseph Comte d’Andlau, le frère de Joseph Antoine Gothard, qui
héritèrent des biens de l’ancien maire. Comme le plus jeune,
RaymondCharles, était venu vivre auprès de sa tante, il semblait l’héritier légitime de
la grande demeure de Stotzheim. Cette décision conduisit à la création de la
109branche alsacienne des Andlau . Ainsi la famille d’Andlau revenait
définitivement près des terres que leurs ancêtres avaient administrées durant
des siècles. Finalement ce fut l’autre frère, Frédéric Otto, comte
d’AndlauHombourg, qui hérita de l’Eichelberg et qui devint par la même occasion le
110nouvel employeur de Joseph . L’homme avait épousé Antonia de
111Schauenbourg, laquelle avait hérité de son père le fief de Bellingen . Otto
fit surtout l’acquisition d’un domaine non loin de Fribourg en Brisgau,
l’ancienne propriété des évêques de Bâle. Cette propriété qu’il érigea en
majorat devint sa résidence principale. Il est vraisemblable que durant la
belle saison il partait pour l’Eichelberg y passer des vacances.

Pendant les négociations entre Tiers et Bismarck, les notables et les
industriels alsaciens tentèrent d’obtenir le maintien de la législation française
112auprès des futurs maîtres de l’Alsace . Trop heureux de ne pas avoir à
négocier avec l’Eglise catholique, Bismarck leur promit beaucoup. Mais dès
le traité de Francfort signé, au lieu de faire de l’Alsace-Lorraine, un membre
113contractant de la fédération allemande , il s’empressa d’en garder la tutelle
114et d’en faire une propriété de l’Empire, un Reichsland . Il mit également
rapidement en place une dictature destinée à décourager la « résistance »
alsacienne. Sous tutelle politique, les Alsaciens-Lorrains furent privés de
toute représentation tant dans leur pays qu’au parlement de Berlin et au
115Reichstag . Germaniser la population était la première préoccupation
officielle. Ainsi, entre avril 1871 et octobre 1872, l’emploi du français devint
interdit dans l’enseignement primaire. A Itterswiller, c’est en juin 1871, à
l’occasion du budget, que la séance du conseil municipal fut consignée une

109 Raymond-Charles eut deux fils de renom, l’un, Hubert (1868-1959) fut député, et l’autre,
Charles (1865-1935), prédicateur jésuite.
110 Matrice cadastrale (1837-1903) de Bernardvillé, ADBR, 3P184/2.
111 H. d’ANDLAU-HOMBOURG & G. LIVET, op. cit.. p. 339.
112 F. IGERSHEIM, op. cit.. p. 31-32
113 Fernand L’HUILLIER, « L’Alsace dans le Reichsland », Histoire de l’Alsace, Ed. Privat,
Toulouse, 2001.
114 Selon la « loi d’union » votée au Reichstag le 9 juin 1871.
115 Statut administratif du Reichsland Elsass-Lohringen, publié le 30 décembre 1871 dans le
Journal historique d’Alsace, t. V, p. 540.
45
116dernière fois en français dans le registre des délibérations . A partir de la
séance suivante, qui se déroula en décembre, le compte-rendu fut rédigé en
allemand. Malgré tout, on continua à utiliser l’alphabet latin. Puis
rapidement, les caractères manuscrits gothiques furent employés, rejetant
l’ancienne langue officielle jusque dans la calligraphie des mots.
Cette annexion toucha plus particulièrement l’Eglise catholique
alsacienne riche de 1200 religieux, un personnel comparable en nombre à
celui des grandes administrations de l’Etat. L’expulsion du vicaire général
Rapp qui voulait organiser un « Parti catholique », l’expulsion des jésuites et
117la fermeture de leur collège Saint-Clément de Metz ainsi que l’interdiction
de toute presse catholique témoignèrent de la tension qui régnait entre
l’Allemagne et l’Eglise catholique alsacienne. Agnostique, Bismarck menait
en Allemagne une sévère répression, le Kulturkampf, contre le parti politique
catholique allemand. Certes moins virulente en Alsace, cette lutte contre les
catholiques du Reichsland n’en fut pas moins comparable. C’est ainsi que les
religieux qui appartenaient à des congrégations dont la maison-mère n’était
pas en Alsace-Lorraine furent expulsés. Pour autant, Guillaume Ier choisit de
continuer à appliquer le concordat, ce traité international signé en 1801 entre
l’Etat français et le Saint-Siège où, en particulier, il était établi que le clergé
118serait rémunéré par l’Etat . La suprématie de l’Eglise catholique était
également mise à mal par une domination protestante qui paraissait
s’imposer après l’annexion de l’Alsace. La majorité des immigrés ainsi que
les gouvernants et hauts fonctionnaires qui déferlaient sur l’Alsace étaient
allemands, modifiant du même coup les rapports de force entre les deux
confessions chrétiennes.
Sachant depuis le début qu’il ne serait pas possible d’obliger les
Alsaciens à devenir allemands contre leur gré, les diplomates français et
allemands s’étaient accordés - non sans mal - sur un texte qui fut l’objet de
l’article 2 du traité de Francfort. Il prévoyait - assez confusément - que les
Alsaciens-Lorrains qui souhaitaient rester français puissent opter pour la
119nationalité française et émigrer hors d’Alsace . Ceci était valable aussi bien
pour ceux qui résidaient dans le Reichsland que pour ceux qui vivaient en
France où à l’étranger. Ne pas avoir entrepris ces deux démarches avant le
premier octobre 1872 signifiait que l’on acquérait d’office la nationalité
allemande. Ce n’est qu’à partir de mars 1872, après la publication d’une
circulaire qui précisait le sens ambigu de l’article 2, que les optants
commencèrent à affluer dans les mairies pour déclarer leurs intentions. Des

116 Registre de délibération su conseil municipal d’Itterswiller, ADBR 8E226/28.
117 François IGERSHEIM, « Les Eglises, éléments de la personnalité alsacienne », Les
saisons d’Alsace, n° 45, p. 37.
118 Jacques FORTIER, « Le concordat, un texte historique encore appliqué en
AlsaceMoselle », Les saisons d’Alsace, n° 55, p. 42-43.
119 ALFRED WAHL, « Choisir la France », Les saisons d’Alsace, n° 45, p. 44-49.
46
centaines de milliers d’Alsaciens optèrent pour la nationalité française, mais
pour bon nombre d’entre eux ce ne fut avant tout qu’un moyen de protester,
120car en fin de compte beaucoup moins émigrèrent réellement . Il n’y avait
rien de moins évident que de tout quitter pour aller vivre ailleurs. D’autant
que les Français ne voyaient pas toujours d’un bon œil cet afflux massif
121d’Alsaciens. Beaucoup de ceux-là connurent la misère par la suite .
D’ailleurs, les autorités françaises n’encourageaient pas l’émigration. Il
fallait, disaient-elles, que l’esprit de la France soit maintenu en Alsace. Le
clergé catholique, lui aussi, se prononça contre le départ des Alsaciens, et ce
malgré l’hostilité qu’il éprouvait envers les Prussiens et leur Kulturkampf.
Au total, ceux qui quittèrent définitivement l’Alsace furent essentiellement
des intellectuels, des enseignants, des ouvriers qui suivirent le transfert de
leur usine, des hommes célibataires, des parents de garçons de moins de
vingt ans qui ne souhaitaient pas effectuer leur service dans l’armée
122allemande. Les deux frères de Marie furent de ceux-là : Charles, le plus
âgé, opta à Versailles le 6 août 1872 tandis qu’Antoine, de sept ans son
cadet, attendit l’ultime moment, soit le 30 septembre, pour faire sa demande
dans la même mairie. Du côté de Joseph, il y eut également des optants.
Hormis un oncle qui fit sa déclaration dans les Vosges, peut-être par simple
esprit de contestation, Louis, le plus jeune des frères de Joseph, choisit lui
aussi de demeurer définitivement français. C’est le 22 mai 1872 à Paris qu’il
123manifesta ce souhait . Employé des chemins de fer, cela faisait plusieurs
eannées qu’il habitait dans le 19 arrondissement ; peut-être avait-il même
participé à la Commune. L’année précédente, il s’était en effet marié à Paris
avec une couturière, une petite Strasbourgeoise qui n’était autre qu’une
124cousine germaine de Marie . Ceci confirme que les Stauffer de Nothalten
étaient très liés aux Gehring de l’Eichelberg, car, outre cette cousine de
Marie, Louis connaissait bien son frère Charles, celui qui venait d’opter à
Versailles. Jardinier, Charles vivait à Paris et son amitié pour Louis le
poussa en effet à être témoin à son mariage. Ainsi, pour ces expatriés
alsaciens, les quartiers nord-est de Paris avaient remplacé pour le meilleur et
pour le pire la campagne entre le Heydi et le Bungerthal.
A présent, il n’était plus possible de passer des Vosges à l’Alsace et
vice versa sans être muni d’un laissez-passer. La fin de l’option pour les
Alsaciens qui voulaient demeurer français venait à peine de sonner que déjà
les Allemands introduisirent le service militaire obligatoire et la suppression
du français à l’école primaire. C’est durant le premier semestre 1873 que le

120 « Au total, le territoire alsacien annexé perdit peut-être une cinquantaine de milliers
d’habitants » : A. WAHL & J.-C. RICHEZ, op. cit.. p. 115.
121 R. FISCHER, op. cit.. P. 65.
122 Liste des optants, ADBR 1Mi140/27.
123 Id., Mi140/76.
124 e Registre des mariages du 19 arr. de Paris, 7 novembre 1871, ADP V4E5070.
47
vicaire général Ignace Rapp fut expulsé vers la France pour son opposition
au Kulturkampf et, toujours pour les mêmes raisons, que quatre ordres
religieux catholiques furent renvoyés d’Alsace. Et tandis que les Alsaciens,
dans leur ensemble, se pliaient difficilement aux exigences de leurs
nouveaux maîtres, Marie vit à nouveau que son ventre prenait des formes
inquiétantes, plus inquiétantes que les premières fois. En juillet, elle dut
s’aliter. Elle attendit jusqu’à la fin du mois, se déplaçant avec peine, puis,
dans la nuit d’un mercredi, aux environs d’une heure du matin, elle accoucha
enfin d’une fille. Elle décida de l’appeler Anna Léonie. Joseph irait la
déclarer le lendemain à la mairie. Mais Marie continua à avoir des
contractions. Et une heure après la naissance de son deuxième enfant, un
troisième vint au monde. Cette fois-ci, ce fut une Marie Béatrice. Marie
125venait de donner naissance à des jumelles : c’était un signe divin ! En
recevant ces deux enfants d’un coup, le couple pensa très certainement avoir
été béni par la grâce de Dieu, comme le suggère la tradition. Leur foi n’en
fut que plus forte et pour expliquer la mort de leur premier enfant, fatalistes,
ils s’en remirent à la grâce de Dieu qui leur avait certainement trouvé des
péchés pour les punir aussi cruellement en 1869 ! Au vu des efforts fournis,
la mère se reposa bien plus que les fameux neufs jours prévus par la tradition
126: « Die Himmel blid nin Da fier a Kindbettere of » disait-on alors . Et plus
que jamais, la sage-femme eut le droit à son verre de vin et à sa place
127d’honneur lors du festin qui suivit les baptêmes .

Rapidement, Bismarck s’aperçut qu’il ne pourrait indéfiniment tenir
muselée une Alsace protestataire qui continuait sans faiblir à revendiquer
128son appartenance à la France . La décision fut donc prise d’élire des
députés alsaciens et lorrains pour porter au Reichstag la voix des régions
annexées. Les élections eurent lieu en janvier 1874. Souvent en première
ligne dans les mouvements de contestation, le clergé catholique fut
particulièrement bien représenté. Parmi les quinze députés élus, dont
beaucoup avaient élevé la « protestation de Bordeaux » après le traité de
Francfort, il y eut pas moins de sept ecclésiastiques en soutane : deux
évêques (Mgr A. Raess de Strasbourg et Mgr Dupont des Loges de Metz), un
Supérieur de couvent et quatre curés. Elus en grande partie par les ruraux,
ces hommes d’Eglise prêts à protester contre le pouvoir en place,
réhabilitaient le corps ecclésiastique qui avait par le passé profité à un
Second Empire responsable du désastre de l’annexion. Le clergé avait en
effet soutenu massivement le coup d’Etat qui avait conduit au rétablissement

125 F. SARG, op. cit.. p. 30.
126 Ibid., p. 34.
127 Ibid., p. 44.
128 F. IGERSHEIM, op. cit.. p. 32. F. L’HUILLIER, op. cit., p. 440-441.
48
129de l’Empire au profit de Napoléon III . Une alliance étroite entre le trône et
l’autel avait marqué les premières années du Second Empire. Tandis que les
évêques priaient pour ce gouvernement totalitaire, Pie IX était devenu le
parrain du prince impérial. Notre-Dame-de-la-Garde que Joseph avait vu
sortir de terre en quittant le port de Marseille 20 ans auparavant était l’un des
fruits de cette entente. Si par la suite, à cause de la guerre d’Italie, les
relations se dégradèrent, elles ne manquèrent pas de se reformer
sensiblement dans les dernières années de l’Empire, avant que n’éclate le
conflit de 1870. Jusque-là, il y eut donc tout lieu de se méfier de ce clergé
trop étroitement lié à un empereur qui avait conduit la France au désastre.
Au parlement allemand, devant une assemblée sarcastique, les
représentants de l’Alsace-Lorraine prirent la parole en la personne du député
Teutsch : « Nos liens avec vous sont rompus ; il nous est impossible de vous
considérer en frères tant que vous refuserez de nous rendre à notre vraie
famille, celle de la France. Faites-nous cette justice ! Nous tâcherons alors
d’oublier les trois années de souffrances qui nous ont été imposées pour ne
130plus nous souvenir que de votre magnanimité » . Causant par la suite des
dissensions durables dans la communauté catholique, l’évêque A. Raess fut
plus modéré et laissa entendre qu’une entente germano-alsacienne était
131possible . Mais cela ne fut pas suffisant, les débats furent tellement animés
qu’il fallut faire marche arrière si l’on ne voulait pas voir le parlement
allemand devenir un champ de bataille entre annexés amers et Allemands
railleurs. C’est ainsi que le 18 février 1874 fut la première et dernière
intervention de députés alsaciens au Reichstag de Berlin. Quelques mois plus
tard, on institua une assemblée régionale d’Alsace-Lorraine siégeant à
Strasbourg dont la vocation fut de donner son avis sur des projets de loi
concernant le Reichsland.

Pendant ce temps à l’Eichelberg, la vie, toujours dans sa période de
procréation, continuait son cours. Le 17 mars 1875, alors que des gelées
132sévissaient encore dans la région , Marie mit au monde son premier garçon.
Elle lui donna le nom de Joseph Charles Albert. La postérité ne retint que
Charles. Cet enfant qui venait de naître reprendrait un jour l’héritage
familial. Car, même si, curieusement, cela n’avait pas été le cas pour Joseph,
l’aîné des Stauffer, ou Charles, l’aîné des Gehring, la tradition voulait que le
plus âgé des garçons reprenne la succession de son père. Marie allaitait

129 E. ANCEAU, op. cit., p. 176.
130 R. FISCHER, op. cit., p. 87.
131 Cette déclaration fut interprétée comme une trahison. Certes, l’évêque avait obéi à un
réflexe de réalisme, il n’en commença pas moins à être de plus en plus isolé, car le clergé et
les fidèles ne lui pardonnèrent pas sa position résignée face au régime allemand. J.-P. KINTZ
et coll., op. cit., p. 3076.
132 J.-S. BECK, op. cit., p. 281.
49
encore, lorsqu’à la fin du mois de novembre, Béatrice, sa mère, âgée de 69
ans, décéda. Ce jour-là, un tintement funèbre commençant avec la deuxième
133cloche retentit dans tout le pays. Le village entier s’arrêta un instant de
travailler pour écouter ce lugubre glas qui annonçait la mort d’une femme.
Dans la chambre du premier étage, celle que Joseph traversa le soir de ses
noces, on installa le corps de Béatrice sur une table. Autour, on disposa des
bougies bénites qu’on fit brûler pendant plusieurs jours, jours durant lesquels
134on se relaya pour prier auprès de la morte . Chaque connaissance qui passa
la porte pour voir une dernière fois la défunte prononça le « Gelobt sei
Jesus-Christus ! ». Oswald ne put se consoler de la mort de sa conjointe.
Pour apaiser sa douleur, il demanda au curé que tous les ans à la même date
135une messe avec libera soit chantée pour le repos de l’âme de sa femme . Il
porta sans doute le deuil durant plusieurs années. Avec des températures
136descendant jusqu’à – 11 °C, l’hiver fut féroce en 1876 . Le père de Joseph
n’y survécut pas non plus. A 72 ans, le 8 janvier, il rendit l’âme lui aussi. On
allait mettre son corps en bière lorsque sa femme, Anne Marie, alla le
rejoindre. Y’avait-il là aussi un amour si grand que l’un ne put vivre sans
l’autre ? Toujours est-il qu’en ce début d’année 1876, un double décès
assombrit le Bungerthal. C’est ensuite Guillaume qui reprit l’affaire
familiale. Il s’était marié six ans auparavant et avait déjà deux enfants
lorsque ses parents décédèrent. Georges aussi s’était marié et avait
également deux enfants à ce moment-là. Mais lui, quitta le Bungerthal
quelque temps après pour emménager rue de la Kirneck à Barr. Ainsi, en
quelques mois, coup sur coup, les enfants de Joseph et Marie perdirent trois
de leurs grands-parents. Ils n’avaient plus qu’un aïeul, Oswald, qui, malgré
ses 75 ans, aidait encore vaillamment son beau-fils aux travaux du domaine
de l’Eichelberg.

133 F. SARG, op. cit.. p. 218.
134 Ibid., p. 221.
135 Pour la paroisse d’Itterswiller, calendrier des messes d’anniversaire et des fondations avec
indications de leur origine (1792-1919), ADBR, 1G226/2.
136 J.-S. BECK, op. cit., p. 282.
50

2. L’enfance



Et la belle forêt prochaine,
Que j’aimais à la parcourir
Là je voyais sur un gros chêne
Les écureuils se divertir.

e A la fin du 19 siècle, l’édification d’immenses empires coloniaux
par l’Angleterre, la France, les Pays-Bas et la Belgique correspondait à une
1expansion missionnaire des Eglises chrétiennes . S’agissant de l’Angleterre,
première puissance coloniale et berceau de la révolution industrielle, la
domination du monde par l’Europe paraissait s’articuler autour d’une trilogie
formée par la révolution industrielle, la colonisation et la mission. En
revanche, pour la France, le lien entre essor économique et prosélytisme
chrétien n’est pas une explication suffisante. En effet, dans son cas, l’éveil
missionnaire apparaît dès la Restauration avant les transformations
économiques et l’expansion coloniale. Alors que dans les autres pays
l’intérêt pour les missions lointaines était directement lié à l’affirmation d’un
Etat-Nation, pour la France il était plutôt le résultat de l’effondrement de
l’Ancien Régime : « L’universalité catholique de droits de Dieu répond à
2l’universalité révolutionnaire des droits de l’homme » . Ainsi au lendemain
des troubles de la Révolution et de l’Empire, un renouveau catholique et
3missionnaire s’empara de la France , considérée alors comme « la fille
aînée » de l’Eglise. Après la chute du Second Empire, bon nombre de
catholiques, de prêtres, d’évêques souhaitèrent encore une restauration de la
4monarchie en France qui amènerait celle du pape . C’est dans ce contexte
qu’au début du siècle, d’anciennes congrégations telles les Lazaristes, les
Missions Etrangères ou les Jésuites reprirent leur action, appuyées par de
nouvelles sociétés (Maristes, Oblats de Marie Immaculée ou Pères de
SainteCroix, respectivement institués en 1815, 1816 et 1820). Pas moins de 25
Instituts ou Sociétés missionnaires d’hommes - sans compter les

1 Claude PRUDHOMME, Missions chrétiennes et colonisation XVIe-XXe siècle, Les éditions
du cerf, Paris, 2004, pp. 67-69.
2 Ibid., p. 68.
3 Laurence PORTEBOIS, La Société des Missions Africaines de Lyon en Alsace : recrutement
et développement (1880-1937), Mémoire de maîtrise présenté en 1992. Université des
sciences humaines de Strasbourg. U.F.R. des sciences historiques.
4 Christiane ROUSSE-GROSSEAU, Mission catholique et choc des modèles culturels en
Afrique. L’exemple du Dahomey (1861-1928), L’Harmattan, Paris, 1992, p. 97.
51
econgrégations féminines - furent fondés dans la première moitié du 19
5siècle . Mais c’est sous le Second Empire, alors que la révolution industrielle
battait son plein, que naquirent les trois grandes sociétés exclusivement
fondées pour la conversion de l’Afrique : les Spiritains, les Pères Blancs et la
SMA. Finalement, l’engouement de la France pour les missions fut tel qu’à
la mort de Pie IX, en 1878, trois missionnaires catholiques sur quatre dans le
6monde étaient des Français . En 1900, la proportion passa à trois
7missionnaires sur cinq . Mais l’effort missionnaire réside aussi dans la
mobilisation des catholiques laïques. En témoigne le succès de l'œuvre de la
propagation de la foi fondée à Lyon en 1822 et dirigée par des laïques. Les
missionnaires apparaissaient à leurs yeux comme les médiateurs d’un lien
privilégié entre chrétienté occidentale et populations d’outre-mer.

8 L’été fut beau, chaud et sec lorsque Louis Joseph Stauffer naquit le
16 juillet 1876 dans la petite maison forestière de l’Eichelberg. Il fut parfois
9prénommé « Louis » sur quelques papiers administratifs , mais tous ceux qui
le connurent l’appelèrent « Joseph » comme son père et son grand-père avant
lui. Isolée à la lisière d’une forêt, la demeure où il naquit était attenante à
l’imposante maison de Frédéric Otto Comte d’Andlau-Hombourg, le
propriétaire de la montagne dite de l’Eichelberg, « la montagne des chênes »
qui, effectivement, était couverte de cette noble essence. Au service de ce
comte, le père de Joseph entretenait le massif forestier et vivait avec sa
femme, son beau-père et ses cinq enfants dans la petite chaumière au confort
spartiate. Le sol y était humide et donnait de plain-pied sur la cour. Les
étages étaient accessibles grâce à une échelle de meunier placée contre la
façade. L’eau se cherchait à la fontaine et il n’y avait pas d’autre lieu
d’aisance que le fumier installé derrière l’étable. Oswald, le grand-père, était
le doyen de la famille. Né dans le Pays de Bade, il était venu s’installer ici
vers 1837 et avait assuré la fonction de garde forestier jusqu’à ce jour de
janvier 1868 où son beau-fils lui succéda à ce poste. Sa fille, Marie, la mère
de Joseph, était arrivée à l’Eichelberg avec ses parents quelques mois après
sa naissance et n’avait jamais connu d’autre demeure que cette chaumière
isolée. A la fin des années soixante, elle avait épousé un Stauffer de dix ans
son aîné et lui avait offert pour toute dote, outre la demeure, l’emploi de son
père : garde de coupe du comte d’Andlau. En 1876, cinq enfants étaient déjà

5 Ibid, P. 108.
6 Denis PELLETIER, Les catholiques en France depuis 1815, Ed. la Découverte, Paris, 1997,
p. 32.
7 Dominique BORNE & Benoit FALAIZE, Religions et colonisation, Les Ed. de l’Atelier,
Paris, 2009, p. 56.
8 Jean-Sébastien BECK, 2000 ans de climat en Alsace et en Lorraine, Ed. Coprur, Strasbourg,
2011, p. 282.
9 Demande de Passeport de Joseph Stauffer, ADBR, 59AL484.
52
nés de leur union. Hormis Joseph, on comptait Marie, l’aînée âgée de cinq
ans, les jumelles, Anna et Béatrice âgées de trois ans, et Charles qui allait
avoir quinze mois. La maison avait beau avoir deux étages - en comptant les
combles qui abritaient deux minuscules pièces mansardées -, sa surface n’en
restait pas moins modeste, obligeant ces trois adultes et ces cinq enfants en
bas âge à vivre dans la promiscuité.
Mais la famille ne s’arrêtait pas là. Joseph avait également quatre
tantes et six oncles avec lesquels ses parents restaient très liés, même si les
distances qui les séparaient étaient quelquefois importantes. Du côté de sa
mère, il y avait Marie Bernardine, laquelle avait épousé un riche vigneron
d’Itterswiller avec lequel elle avait eu sept enfants. L’autre sœur, Marie
10Louise, s’était mariée à un valet de chambre de Selongay en Côte d’Or . Ils
11vivaient là-bas avec leur fille, Béatrice, âgée de 11 ans . Marie avait encore
deux autres frères, lesquels avaient demandé la nationalité française et
devaient maintenant vivre à Paris. Du côté des Stauffer, on trouvait
également deux sœurs et quatre frères. Parmi eux, il y avait Guillaume lequel
avait repris l’exploitation familiale, l’auberge du Bungerthal campée le long
de la route menant à Villé. Le benjamin, Louis, était employé des chemins
ede fer et demeurait à Paris dans le 18 . Marié à une cousine de Marie, il était
père d’une petite fille de deux ans et n’allait pas tarder à avoir un fils :
Joseph Marie. Quant à Alex, alors âgé de 43 ans, il était garde forestier privé
comme son frère Joseph. Exerçant à Andlau, il travaillait au service du
12comte Hallez-Claparède dont le père, mort quelques années plus tôt, avait
13été député du Haut-Rhin durant le Second Empire .
Plus que les distances, cette famille était séparée par une frontière
qui avait forcé ses membres à adopter des nationalités différentes. En 1871,
après l’annexion de l’Alsace, pas moins de quatre oncles et tantes de Joseph
avaient ainsi acquis la nationalité française alors que les autres étaient restés
allemands. Et cette frontière ne se traversait pas aisément ! Il était nécessaire
d’être muni d’un visa - valable deux mois au plus - délivré par une
ambassade après un certain délai d’attente. Ajoutés à cela, arrivés en Alsace,
les Français avaient 24 heures pour déclarer leur présence à la mairie de la
14commune où ils séjournaient . Si tout ceci ne facilita pas les

10 Acte de mariage de Bernardvillé, 1863, ADBR, 4 E32/4.
11 Actes de naissance de Selongey, 1865, ADCO, 5MI32R11.
12 Lettre de motivation d’Achille Stauffer pour accéder au poste de garde forestier auxiliaire,
18 août 1926, ADBR, 705D75.
13 Jean-Pierre KINTZ et coll., Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, n°15,
Fédération des sociétés d’histoire et d’Archéologie d’Alsace, Strasbourg, 1989, pp.
13891390.
14 Raymond FISCHER, L’Alsace de Bismarck 1870-1918, Muller édition,
Issy-LesMoulineaux, 2007, p. 83.
53
rapprochements, cela ne parvint jamais à rompre totalement les liens qui
unissaient les familles Stauffer et Gehring.

Alors que Joseph tétait le lait de sa mère, le curé d’Itterswiller,
Georges Mengues, rencontrait des soucis avec une famille de la commune
qui persistait à passer par la cour de son presbytère pour rejoindre ses
15vignes . C’était une vieille histoire dont les origines remontaient à 1828. À
cette époque, le presbytère avait été bâti non loin de l’église à la place d’une
petite maison de berger. Les gens du village passaient alors entre ce nouveau
bâtiment et la maison voisine pour accéder à leurs terres lorsqu’en 1857,
Nicolas Laugel, qui venait de prendre ses fonctions de curé, fit construire
une buanderie et une écurie à proximité du presbytère. Ces dépendances
situées en partie sur le chemin qu’empruntaient les villageois, diminua non
seulement la largeur du passage, mais créa également une cour. Pour
contrôler l’accès de celle-ci, le curé fit poser une porte-cochère du côté de la
rue principale. A partir de cette époque, les viticulteurs qui souhaitaient
gagner leurs vignes par ce chemin devaient ouvrir la grande porte à double
battant, traverser la cour du presbytère et se frayer un chemin par l’étroit
passage qui subsistait entre la buanderie et l’écurie, un passage conservé
pour respecter le droit de servitude. Il existait toutefois une autre solution :
passer par l’ancien cimetière situé devant l’église. Cette solution rallongeait
ostensiblement le trajet de ceux qui venaient du village, mais avec le temps,
tous les gens concernés, « parmi lesquels un juif », choisirent d’emprunter
cet itinéraire pour ne plus perturber la quiétude du curé ; toutes les personnes
à l’exception d’une seule, une vieille femme connue dans tout le village pour
sa méchanceté. A la suite des insultes et des provocations proférées par la
cuisinière du curé, cette vieille femme ne trouva pas d’autre moyen pour
« chicaner et contrarier le curé et les personnes du presbytère » que de
continuer à profiter intempestivement de ce droit de passage. Le curé, le
maire, des délégués de l’évêché, tous convaincus que cette servitude ne
devrait plus exister, cherchèrent des solutions. Un procès aurait été
hasardeux, car un tribunal aurait probablement maintenu ce passage qui,
autrefois, était une ruelle entre le presbytère et la maison voisine. Le statu
quo persista ainsi pendant des années jusqu’à ce 5 avril 1878 où le curé
16Mengues quitta définitivement la paroisse . L’évêché décida alors de ne pas
remplacer le prêtre tant que l’affaire ne serait pas réglée. Privés de curé, les
villageois trouvèrent rapidement une solution : ils murèrent le passage entre
la buanderie et l’écurie, obligeant la vieille femme à passer par l’ancien
cimetière.

15 Droit de servitude d’un passage, ADBR, 1V418.
16 Noms des curés depuis l’érection de la paroisse le 18 mai 1822, ADBR, 1G226/4.
54
Il fallut tout de même plus d’un mois avant qu’un arrangement ne fût
trouvé. Et cette affaire ne trouva véritablement son dénouement que le 15
mai lorsque le nouveau curé, Ehrhard, vint prendre ses fonctions dans la
commune. Le prêtre avait à présent 49 ans et était sans doute heureux de se
rapprocher de Kogenheim, son village natal. Il venait en effet de passer cinq
ans à Bremmelbach, un minuscule village de moins de deux cents âmes situé
17à l’extrême nord de l’Alsace . Après onze ans passés à la Robertsau, une
banlieue populeuse de Strasbourg, il avait été nommé dans une paroisse
reculée où les relations entre communautés étaient pour le moins tendues. Si
à Bremmelbach même, la quasi-totalité des administrés était catholique, ce
n’était pas le cas de Cleebourg, le gros bourg voisin. Là, les protestants
18formaient l’écrasante majorité des citoyens . Cette présence n’était pas sans
créer de fortes tensions très certainement palpables dans le petit village où
Ehrhard assurait sa charge. Emblématique de ces crispations, les écoles
catholiques de Cleebourg qui coûtaient trop cher à la commune pour le peu
d’enfants qu’elles comptaient. Ainsi, des rumeurs fondées couraient,
affirmant que ces écoles seraient bientôt fermées, ce qui ne manquait pas de
scandaliser le curé. « On tenait à profiter [qu’il y ait moins d’enfants] pour
faire disparaître l’école catholique et la sœur, dont l’habit scandalisait ces
19fanatiques sectaires. » s’offusquait-il . Et de se plaindre qu’il soutenait
contre le fanatisme des réformés « une lutte continuelle, mais inégale,
n’ayant pour appui que le Droit trop souvent méconnu et une population d’à
peine 150 âmes disséminées en trois communes. Encore ces quelques
catholiques sont-ils la plupart dans la plus grande dépendance vis-à-vis des
20protestants, soit comme journalier, soit comme domestique » . On retrouvait
là, en filigrane, les catholiques pauvres à la charge des protestants plus aisés
et l’archaïsme des catholiques dont les sœurs continuaient à porter le voile.
Tout était bon en somme pour discréditer autrui : « La clique protestante a
recours à toutes les perfidies pour rendre la position des instituteurs
catholiques impossible. Ne trouvant que peu de ressources du côté de la
commune et des particuliers catholiques, l’instituteur se considère, dès son
arrivée, comme simple oiseau de passage. Mais les protestants
s’empressent ; on le flatte, on étudie son faible, on le sépare du curé et des
catholiques bien-pensants, et quand on l’a isolé, on le délaisse. On dirait que
c’est un système inscrit dans le code protestant, car il est pratiqué sur chaque
nouvelle arrivée, et malgré les représentations les plus cordiales de notre
21part, peu résistent » . Comme son confrère de Cleebourg confronté à une

17 Recensement de Bremmelbach de 1836 et 1866, ADBR, 7M290.
18 Curé de Cleebourg à l’évêque de Strasbourg, 20 mars 1877, ADBR, 1V379.
19 Loc. cit.
20 Loc. cit.
21 Loc. cit.
55

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