Joseph Zobel

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Plusieurs fois par an, je me rends à Anduze pour rendre visite à Joseph Zobel et rester quelques jours avec lui. Il y a un mois, cependant, je ne m’attendais pas à le retrouver à l’hôpital d’Alès. Mon épouse et moi lui avons pris les mains, comme pour accompagner sa fuite vers les îles. Il ne nous a reconnu qu’à notre départ. Trois jours plus tard, Joseph va mieux. Il nous reconnaît, fait le joli cœur auprès de Christine :
— Que vais-je offrir à cette dame ?
Il lui prend la main, joue avec le cabochon qu’elle porte au doigt.
— Mais je lui ai déjà offerte cette bague.
Plus tard, l’infirmière lui apporte deux yaourts qu’il refuse sans ménagement.
— Ah, ma chère, dit-il doctement à Christine, le boudin antillais, c’est quand même autre chose !
Au moment où, rassurés, nous prenons congé de lui, nous n’avons pas fait dix mètres dans le hall que je l’entends crier, avec toute sa vigueur d’autrefois.
— José !
— Viens-là, me dit-il en faisant signe de l’approcher. Tu te rappelles ce jour où nous avons fait la sieste ensemble dans ma chambre de la maison de retraite.
— Oui !
— Et bien je vais te dire quelque chose.
— Quoi ?
— La prochaine fois, on fera un repas tout simple, mais ni toi ni moi ne sommes capables de le faire. Francis peut-être en approcherait : mais ce ne sera pas ça …
— Quoi ?
— Le boudin créole.
Le soir même, j’ai commencé à écrire ce livre…
José Le Moigne, Lodève, 5 mai 2006

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844508348
Nombre de pages : 176
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J’habite uNe maisoN haNtée par la haiNe et la préseNce de la mort. ; uNe maisoN où le bieN et le mal se livreNt uNe bataille saNs merci ; uNe maisoN, qui, depuis qu’oNt débarqué les jeuNes – je veux parler de V*** le fils de JacqueliNe et de A*** sa com-paGNe – Ne sera plus jamais la mieNNe.
Si eNcore ils faisaieNt miNe de s’iNquiéter de leur mamaN, peut-être, qu’à moN tour, je baisserais la Garde. Mais l’évideNce est là. Que JacqueliNe flirte déjà avec la mort est le cadet de leurs soucis ! Ce N’est pourtaNt pas l’eNvie qui me maNque de leur reN-trer dedaNs ; mais JacqueliNe Ne le souhaite pas. Elle N’a pas su imposer ses limites quaNd elle eN avait la force ; elle Ne le fera plus. Depuis, la violeNce est lateNte, l’affroNtemeNt eNdémique et je compreNds, daNs l’état qui est maiNteNaNt le sieN, qu’elle Ne veuille pas le décleNcher. Dès lors, toute attaque de ma part serait désespérée et vouée à l’échec. Mes droits soNt miNces. Je Ne suis que le compaGNoN, autaNt dire l’iNfirmier, le larbiN, celui qui doit tout eNcaisser et surtout s’absteNir de répoNdre.
Mais Zobel me direz-vous ? Que fait Zobel daNs cette his-toire ? EN appareNce rieN ! PourtaNt, j’affirme, et saNs GraNd risque de me tromper, que, s’il N’avait perçu daNs le timbre de ma voix l’atmosphère délétère daNs laquelle je vivais, Notre pre-mier coNtact eN eut été peut-être différeNt et Notre relatioN aurait bieN pu s’arrêter là.
Pour autaNt, le débat N’est pas clos et ma viNdicte bieN loiN d’être asséchée ; mais il faudrait uN autre livre, celui que peut-être j’écrirais demaiN, pour déNoNcer tout ce qui se passe ici.
Il y est pourtaNt uN poiNt sur lequel je Ne traNsiGe pas. Passé viNGt heures, le téléphoNe peut bieN soNNer, je Ne décroche pas. neuf fois sur dix, les commuNicatioNs soNt pour les jeuNes, et je Ne vois pas pourquoi je servirais de staNdardiste. Vous trouvez ça mesquiN ? Qu’importe. Il y a belle lurette que j’assume tous mes états d’âme. Et puis, pourquoi Ne serait-ce pas à moN tour de rire ! De l’eNdroit où je suis auprès du combiNé, j’ai vu sur le pal-
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lier et, saNs avoir à me tordre le cou, j’aperçois V***, eN caleçoN et l’air furibard, boNdir sur le deuxième poste. — Allô, qui est à l’appareil ? Le Gaillard Ne semble pas compreNdre. — Vous êtes qui ? La voix d’abord sèche et aGressive devieNt carrémeNt impa-tieNte quaNd il me hèle par-dessus la rampe. — José ! C’est pour toi ! Pour moi ! Super ! J’ai réussi à l’emmerder ! À l’autre bout du fil, la voix est claire, fortemeNt charpeN-tée, le phrasé impeccable, teiNté d’uN briN d’acceNt créole. L’abrupt accueil de V*** semble l’avoir désarçoNNé. — Allo, je suis bieN chez José Le MoiGNe ? — Oui. — Et c’est bieN lui à l’appareil ? — Oui. — Alors boNjour. Je suis Joseph Zobel. L’auteur deLa Rue Cases Nègresà l’autre bout du fil ! Le GardieN viGilaNt de la mémoire créole qui s’iNvite chez moi ! Pour uN peu, j’eN tomberai à la reNverse. Joseph – tous ceux qui l’oNt vraimeNt coNNu vous le diroNt – possède la saGesse des aNcieNs dieux d’Afrique. C’est uN pas-seur de vie, uN briseur de froNtières, uN pacificateur. RieN qu’au soN de sa voix, je me traNsporte eN MartiNique et j’eNteNds MarraiNe georGe me dire, aussi clairemeNt qu’elle le fit peu après le décès de MaN ANNa, sa sœur et ma mamaN : — Tu devrais aller voirLa Rue Cases Nègres. C’est la MartiNique de ta MamaN ! Celle où toN père a débarqué. La MartiNique où tu es Né. Des siècles de souffraNce NèGre se poseNt alors sur ma poi-triNe. L’émotioN me submerGe et c’est la voix à peiNe audible et le cœur sur le poiNt d’exploser que je bafouille : — MoNsieur Zobel ! Quel hoNNeur ! À l’autre bout du combiNé uN rire soNore et mélodieux.
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— Je vous eN prie, laissez tomber l’hoNNeur. Je voulais sim-plemeNt vous dire ... de vive voix avaNt de vous l’écrire ... que j’aime beaucoup votre derNier livre. 3 — Vous parlez deMadiana? — C’est uN excelleNt bouquiN… uN de ceux doNt oN Ne sort pas iNdemNe. À peiNe a-t-oN tourNé la derNière paGe que l’oN éprouve le désir de preNdre le téléphoNe et d’eN parler autour de soi. Il faut absolumeNt que Nous Nous reNcoNtrioNs. Serez-vous au SaloN du livre ? — Je peNse que oui. — Alors, c’est avec plaisir que je vous y verrai. Vous savez, cette aNNée, je fais partie des iNvités d’hoNNeur. Cela N’a rieN à voir avec le succès du film. C’est à l’auteur du livre que l’oN s’adresse… Voilà qu’oN s’aperçoit eNfiN de moN existeNce. À moN âGe, … il commeNçait à être temps ! UNe vaGue formule de politesse, et déjà il N’est plus là. Joseph est uN véritable métroNome. Il N’accorde au temps que la mesure qu’il mérite. Pour lui, l’urGeNce N’existe pas, le Gas-pillaGe NoN plus. Et aujourd’hui, daNs cette chambre aNoNyme où il s’eN va tout doucemeNt, c’est lui eNcore qui doNNe la leçoN. Le voilà brusquemeNt qui sort de soN délire et qui me dit, à la maNière du Joseph d’il y a eNcore si peu, le Joseph que je vou-drais tellemeNt retrouver : — Tu es toujours daNs l’impatieNce. Écoute-moi pour uNe fois. AppreNds à N’accorder de l’importaNce qu’aux choses qui la mériteNt. Pour le reste, preNds toN temps et respire. Crois-moi, c’est le seul chemiN… Joseph aura toujours sur moi le privilèGe du vécu. MalGré l’affectioN qui Nous lie, ce qui pour moi est uN violeNt tourmeNt reste pour lui le souveNir d’uNe victoire. J’avaNce le cœur charGé de la souffraNce de moN peuple, et lui, Né de cette souffraNce, discret comme les bouquets japoNais qu’il compose eN maître recoNNu, se meut daNs la séréNité… Il N’oublie rieN, mais triomphe de tout. C’est saNs doute cela qu’oN appelle saGesse et moi, à l’iNstaNt même où il me téléphoNât, j’ai eu le seNtimeNt de faire partie de sa victoire.
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José Le MoiGNe,Madiana, Ibis RouGe EditioNs.
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