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Journal d'un rappelé d'Algérie

De
252 pages
Dans ces pages, Claude Rosales, "rappelé au service", n'a nullement l'intention de raconter sa guerre, ce serait la même que celle de tous les autres. Il désire plutôt témoigner de sa vie de tous les jours, raconter ses grandes et ses petites misères, ses joies, la fraternité des armes. Il souhaite faire connaître la façon dont furent traités les rappelés, ces citoyens français qui avaient commis le crime de ne pas être contents d'avoir été rappelés sous les drapeaux pour une cause qui au mieux n'intéressait personne, au pire était jugée mauvaise.
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JOURNAL D'UN RAPPELÉ D'ALGÉRIE
MAI-NOVEMBRE 1956 200 jours entre Alger et Djelfa

Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Dernières Volet: Histoire de vie

parutions

Philippe BALIN, Voir autrement, 2008. Gérard LEFEBVRE, Récit d'adoption. Du désert à la source, 2008. Aline MARTIN, Le cri de l'âme: après le viol..., 2008.

Marie-Thé LACLAVERIE, Un instant pour toujours - Paroles de
fin de vie, 2008. Nicole CROYÈRE (coord.), Surdité: quelle(s) histoire(s) !,2008. Geneviève MASSÉNA, S. comme usine, 2008. Jean-François GOMEZ, L'éducation spécialisée, un chemin de vie,2007. Association des Anciens Responsables des Maisons Familiales Rurale (coord. par J.-c. Gimonet), Engagements dans les Maisons Familiales Rurales, 2007. Marie-Odile de GISORS et Joffre DUMAZEDIER, Nos lettres tissent un chemin, 2007. Michèle PELTIER, Le couchant d'une vie. Journal d'une cancéreuse croyante et coriace, 2007 Jacqueline OLIVIER-DEROY, Cœur d'erifance en Indochine, 2006. Jeannette FAVRE, En prison. Récits de vies, 2005. Françoise BONNE, A.NP.E. MON AMOUR, 2006.

Claude ROSALES

JOURNAL D'UN RAPPELÉ D'ALGÉRIE
MAI-NOVEMBRE 1956 200 jours entre Alger et Djelfa

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06754-7 EAN: 9782296067547

A mon fils Rémi, A mes camarades, dont certaines autorités militaires souhaitent encore occulter le souvenir, A mon grand ami Hugues Linké, Et surtout à Michel Renard, mon ami de tous les instants, parti bien trop tôt.

Présentation
C'est avec grand regret que j'avais quitté l'armée à l'issue de mon service militaire au sein des Forces Françaises en Allemagne. J'aurais aimé signer pour une ou deux années supplémentaires, non pas pour y faire carrière, mais simplement dans le but de m'éclater encore un peu avant de passer aux choses sérieuses, c'est-à-dire fonder un foyer, entamer une vie d'adulte bien rangé tout en me faisant une place chez un des grands constructeurs automobiles. Lorsque j'en ai parlé à mon père il m'a simplement répondu: " Mon fils, l'armée cela n'est pas pour les gens sérieux, et dans la famille nous sommes des gens sérieux ". Ce n'est peut-être pas ce qu'il pensait réellement, mais en vérité il avait des vues tout autres quant à mon proche avenir. Il est vrai aussi que son expérience de militaire en Allemagne avait été un séjour de quatre ans dans un camp de prisonniers de guerre, ce qui lui avait peut-être évité la déportation mais il n'y avait pas de quoi en redemander. A l'époque je répondais toujours
" Oui mon père ".

Ma carrière militaire semblait donc définitivement terminée. Ayant achevé mes études d'ingénieur depuis quelques mois je réalise qu'il est temps de cesser de vivre aux crochets de mes parents, que mon père puisse enfin constater que ce n'est pas en pure perte qu'il m'a permis une scolarité prolongée. L'accès aux bureaux d'études des principaux constructeurs français est très cloisonné, surtout chez Renault où l'on me déclare que mes études ne valent pas grand-chose et qu'au cas très improbable où l'on m'embaucherait je serais tenu de refaire mon apprentissage complet en commençant par l'atelier, ce qui ne serait d'ailleurs pas pour me déplaire. Chez SIMCA par contre, il - 9-

existe un noyau dur d'anciens de mon école qui cultivent l'esprit de clan et sont toujours très heureux d'accueillir les petits nouveaux de la rue Boutebrie. Seul mais gros problème, il est difficile de démarrer une vraie carrière avant d'être débarrassé du service militaire. J'ai bien frappé à quelques portes mais sans succès. J'ai d'abord postulé pour un poste d'assistant technique sur un navire au long cours de la Météo Nationale. Concernant les voyages j'aurais été comblé. J'ai ensuite sollicité un constructeur français de scooters qui voulait repenser ses boites de vitesses. Le poste à pourvoir était à Saclay et j 'habitais la banlieue est. Le recruteur m'a déclaré que je passerai plus de temps sur la route que devant ma planche à dessin. Pour m'occuper et payer l'essence et l'assurance de ma petite moto j'ai pendant quelques temps relevé et chiffré les appels d'offres de la SNCF pour quelques usines de sous-traitants. De façon presque systématique les garçons sortant de mon établissement sont dirigés pour accomplir leur service vers l'Ecole des sous-officiers mécaniciens de l'armée de l'air à La Rochelle. Tel fut le cas de mon grand ami Philippe qui, pressé de se marier a déjà résilié son sursis depuis six mois. Il m'a tellement dit et redit sur tous les tons que La Rochelle c'était le bagne et qu'il fallait tout faire pour l'éviter que j'ai fini par le croire. J'aurais pour ma part été très heureux d'être envoyé le plus loin possible, par exemple dans une colonie du bout du monde. Si, très jeune encore au sortir de la guerre j'avais totalement occulté les persécutions nazies et la Shoa, plus je sortais de l'adolescence plus le souvenir de ces atrocités resurgissait de mon subconscient. Je cherchais à comprendre l'incompréhensible mais j'avais beau lire et me documenter, passer des nuits à réfléchir, mon questionnement restait sans réponse. Le devoir de mémoire devenait de plus en plus fort, au point d'en être obsessionnel. La guerre froide entre l'est et l'ouest venait de pousser le gouvernement à allonger de six mois la durée du service militaire, alors pourquoi ne pas en profiter pour aller voir pendant les prochains dix-huit mois ce que peuvent être les allemands chez eux et sans uniforme. Peut-être apprendrais-je quelque

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chose. A défaut de trouver les réponses à mes questions je pourrais au moins voir du pays. J'accompagne la demande de résiliation de mon sursis d'une lettre aussi respectueuse que possible disant que je serai fier et heureux dans la mesure du possible de servir en Allemagne dans le train auto. Et si je pouvais également être admis dans une école technique je serais comblé comme aucun autre conscrit. Les troupes françaises avaient encore le statut d'occupants et se devaient de donner d'elles une image irréprochable. C'était donc un pléonasme que de dire que la discipline y était des plus sévères et qu'il était infiniment plus pénible de faire son service outre Rhin qu'à Montlhéry ou à la caserne Dupleix. Alors, un garçon qui se veut volontaire pour l'Allemagne on ne lui refuse rien. Je serai donc incorporé dans l'Arme du train des Forces Françaises en Allemagne et dans la meilleure des unités qui puisse exister.

C.R.

- Il -

Appelé dans les Forces Françaises en Allemagne

Ma carrière militaire commence de la façon la plus banale. Rendezvous à la caserne Clignancourt, acheminement vers la gare de l'Est. Trajet sans incident jusqu'à Metz où nous faisons halte au centre mobilisateur qui est, comme la majorité de ces centres une très vieille caserne désaffectée plus très fraîche, utilisée uniquement à l'occasion des incorporations ou des démobilisations. C'est également un lieu d'abandon du vieux matériel que l'on conserve au cas où. Heureusement il fait beau, ce qui nous permet de récupérer, allongés à même le sol ou sur un peu d'herbe folle. On nous sert une nourriture qui a tôt fait de pousser nombre d'entre nous vers l'infirmerie pas très luxueuse elle non plus. Mon tour venu, une gigantesque infirmière m'apostrophe
" Et toi, tu veux quoi? If.

Je réponds poliment:

"Madamej'aimerais un peu d'élixir parégorique. -Tu te fous de ma gueule? Tu n'as rien d'autre pour te saouler que mon pastis médicinal? T'auras droit à l'élixir en pilules. Dégage! " Cela me satisfait et me soulage. Ce premier contact avec l'armée n'est guère prometteur. Et dire que c'est parti comme cela pour dix-huit mois! Redépart du train. Quelques arrêts tels Forbach ou Lauterbourg. Là, certains groupes descendent. Etape finale à la gare de Landau dans le Palatinat. où tout change. Les soldats qui nous accueillent sont souriants, portent des tenues légères mais correctes, presque élégantes. Pas de molletières ni de gros ceinturons. Guêtres de toile, chemisettes, cravates. Tout est propre, net. Un caporal, oh pardon! Dans le train on ne dit pas caporal mais brigadier (de même qu'on ne dit pas sergent mais maréchal des logis, pas plus que bidasse ou troufion mais - 13 -

tringlot) nous fait monter dans son camion GMC rutilant et nous mène à la compagnie de Quartier Général de la division à laquelle je suis affecté. A quelques détails près la caserne fait penser, du moins de l'extérieur, aux hôtels français deux ou trois étoiles. Rien à voir avec ce que l'on peut trouver sur le territoire national, et surtout pas à Metz. Les Allemands s'étaient offerts avant la guerre des casernes modernes, presque luxueuses. L'armée française d'occupation les entretient d'une façon impeccable. A la descente du GMC nous sommes réceptionnés par un souslieutenant appelé et trois sous-officiers dont un de carrière. Ils sont vêtus d'uniformes de toile kaki clair qui rappellent la tenue des soldats US. Rien à voir avec les tenues de gros drap façon nounours que l'on peut croiser dans les casernes parisiennes. Je commence à me persuader que j'ai eu pas mal de chance d'être affecté en Allemagne plutôt qu'en France. Le lendemain, pas de clairon. Nous serons réveillés par des haut-parleurs diffusant la musique et les infos de RTL. Après le jus nous assistons au rapport qui a lieu tous les matins avant la prise de travail. Le capitaine se veut motivant dans son laïus. Nous sommes là pour servir et défendre le pays pendant dix-huit mois. Il fera tout pour que cela se passe au mieux dans les limites de la discipline, de l'esprit militaire et de la bonne tenue de la compagnie. Il ajoute que l'armée française est une armée exemplaire devant inspirer le respect aux Allemands. Je pense qu'il a tout à fait raison. Nous passons bientôt les tests. Je serai le seul à terminer la partie math qui va jusqu'aux factorielles et intégrales. Ce qui me vaudra d'être sélectionné pour faire l'Ecole d'officiers de réserves à Tours, mais ce n'était pas mon but lorsque j'ai demandé l'Allemagne. Bien sÛT,faire six mois en Touraine dans une école réputée cool c'est bien moins pénible que de subir en Allemagne pendant dix mois une très sévère formation de sous-officier. Devenir officier plutôt que sous-officier est nettement plus flatteur et plus prestigieux. Par contre, c'est assez peu enrichissant d'apprendre à crier "garde à vous, une deux une deux", et s'habituer à faire marcher au pas les jeunes recrues sera bien moins - 14 -

utile une fois rendu à la vie civile qu'une bonne formation mécanique. Et surtout, réussir un challenge réputé des plus pénibles est très motivant sur le plan personnel. En prime j'aurai l'occasion de faire joujou gratuitement avec d'énormes engins. La première partie de la formation dure quatre mois. A son terme on se doit d'obtenir le certificat technique du Train pour être admis à enfin suivre la formation de sous-officier mécanicien. La réussite à ce premier certificat vaudra la nomination au grade de brigadier, ou de brigadier chef pour les meilleurs, et surtout une permission de quinze jours qui, en guise de récompense supplémentaire, ne sera décomptée que pour huit jours. C'est pendant cette période que je tomberai doublement amoureux. D'abord de la jeep, ce jouet magique, le plus rustique et le plus amusant des engins roulants jamais construits à ce jour. Son moteur increvable est bien un peu poussif et sa tenue de route plutôt fantaisiste dès que l'on monte un peu en vitesse, mais il peut être conduit par tout le monde, sous tous les climats, dans toutes les conditions, et être entretenu facilement par n'importe qui. Mon second grand amour sera un monstre sacré, la moto bicylindres BMW 750 cc. C'est une puissante bête de race certes moins élégante et moins prestigieuse que la mythique Harley Davidson qui équipe encore quelques unités. Cette dernière a d'ailleurs la bien fâcheuse manie de laisser son pilote derrière elle, assis sur le bitume lors des démarrages trop nerveux. Le gros défaut de la «Béeme » est qu'à l'image de certaines gretchens elle est un peu lourde. Elle pèse 255 kilos soit près de cinq fois mon propre poids, ce qui me pose problème pour la mettre sur béquille. La jeep elle, est bien la gentille petite amie du soldat. Toujours contente, jamais de saute d'humeur. Elle adore jouer en conduite tout terrain. La seule chose qui puisse la chagriner c'est qu'on la prenne parfois pour un bourricot en la chargeant outre mesure ou en lui demandant de tracter une remorque trop lourde pour son petit moteur. Il pourrait alors lui arriver de gémir ou même de faire hurler son moteur sous la - 15 -

douleur. Quand à la BMW, c'est une amante impétueuse au caractère de feu. Il faut prendre garde de ne pas se laisser griser par son tempérament volcanique. Quel homme ne se sentirait pas comblé entre ces deux maîtresses? Qui dans son existence n'a jamais croisé au moins une fois un être hors du commun ou tout simplement attachant? Point n'est besoin que ce fût un grand homme pour que l'on regrette par la suite de l'avoir perdu de vue. Sous prétexte de faire notre éducation un de ces hommes parmi les nombreux sous-officiers dont l'armée ne sait trop que faire entre deux tours d'Indochine, a été affecté à notre compagnie d'instruction. C'est en réalité une façon de lui offrir des vacances confortables en Allemagne jusqu'à son prochain départ pour la guerre d'Extrême-Orient. Ce jovial périgourdin, encore tout étonné de se voir promu instructeur nous emmène souvent au champ de manœuvres où il tient plus le rôle de moniteur de colonie de vacance ou de classe verte que de sous-officier. Nous suivons ses cours allongés dans l'herbe, aussi décontractés que lui. Je me suis un jour attiré ses foudres parce que je bavardais au lieu de l'écouter. Je me suis excusé, lui disant que comme tout parisien, j'avais la langue plus développée que la cervelle. Ma franchise lui a plu, ce qui m'a valu son amitié. Tout autant qu'instructive la fréquentation de cet homme était un régal. C'est le grand frère ou l'oncle que l'on aimerait imiter. Lorsqu'il nous véhiculait bien serrés dans sa camionnette Dodge, il ne manquait jamais de piler dès que nous croisions une accorte soldate pour la siffler avec admiration. La fréquentation très rapprochée des viets l'avait profondément marqué et il en avait tiré les leçons. Il était de ces sous-officiers de valeur, la véritable échine dorsale de l'armée française, qui tentaient (avec succès) de la dépoussiérer dans une vision plus contemporaine afin d'éviter d'avoir à la prochaine occasion une ou deux guerres de retard. Si lui ou l'un de ses congénères avait été patron de l'état-major nous aurions certes quitté l'Indochine, ce qui était inéluctable, mais par la grande porte et non de la manière que l'on sait. Lors des cours de stratégie dont il nous gratifiait, il balançait bien loin derrière son épaule le manuel officiel d'instruction militaire. Il voulait nous faire profiter de l'expérience qu'il avait vécue en se - 16 -

frottant à la pensée viet. Il nous a appris à réfléchir et agir au second et même au troisième degré, expérience des plus utiles dans la vie civile de tous les jours. Je ne résiste pas au plaisir de citer un extrait de sa première leçon: " Si à la tête d'une patrouille en terrain hostile tu remarques à terre une branche fraîchement cassée comment réagis tu? Ta première réaction est d'observer très attentivement où tu vas mettre les pieds. C'est valable si c'est un garçon comme toi qui est passé par là. Si tu as à faire à plus rusé que toi, pense que c'est ce qu'il veut que tu fasses. Le piège est donc ailleurs. Au dessus de ta tête par exemple. Tu crois m'avoir compris? Celui qui souhaite ta perte est super super malin. Il pense que tu te crois plus intelligent que lui et que tu ne veux pas tomber dans son piège enfantin. C'est donc en l'air que tu es censé guetter le danger. Alors comment faire? On en reparlera à la prochaine sortie. D'ici là méditez vos réponses. Plus que des réponses conventionnelles à l'emporte pièce l'essentiel est de réfléchir (vite) et de se poser les bonnes questions. Et surtout ne jamais sous estimer l'adversaire". Lorsque j'ai été nommé brigadier il ma chaudement félicité (et légèrement chambré). Il était content pour moi et tentait très sincèrement (mais sans succès) de me persuader que ce jour était l'un des plus beaux de ma jeune existence. Il devait pourtant rigoler dans sa barbe de voir un gamin atteindre en quatre mois le grade qu'il avait mis deux ans à décrocher en tant que vrai militaire. Que donneraient le jeune Rosales, et tous ces gosses de gradés au combat? J'avoue que je ne me posais pas ce geme de question. Dès mon retour de permission, je suis nommé brigadier-chef et l'on me confie l'instruction d'une section de jeunes recrues. Je ne sais pas encore que je finis de manger mon pain blanc. D'ailleurs personne de ma promo ne sait ce qui nous attend, et c'est peut être bien mieux. Sinon il y aurait un très grand pourcentage de forfaits. Après avoir été notés sur notre aptitude à l'encadrement nous partons entamer la dernière (et la plus longue) étape de notre apprentissage de

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sous-officiers spécialistes. Finies, et bien finies les vacances et l'armée d'opérette. Dès que nous pénétrons dans notre nouveau bâtiment, nous sentons que rien ne sera plus comme avant. Les murs eux mêmes semblent nous avertir. Notre directeur de stage est un officier de réserve plusieurs fois réengagé. Il aura d'ailleurs à choisir très prochainement entre l'Indochine ou la perte de quelques galons. En effet, les réservistes ne peuvent faire carrière comme officiers (ce qui n'est pas le cas des sous-officiers), à moins qu'ils ne suivent une formation complémentaire dans une école d'active et c'est bien frustrant pour un ancien officier. Ou il devra accepter de partir pour un théâtre d'opérations extérieures, c'est à dire l'Indochine. En attendant il se donne des airs de vrai baroudeur: crâne rasé, rangers, démarche de gorille, se forçant à une voix grave comme s'il prenait plaisir à s'entendre parler. Comme nous avons droit à la totale, nous héritons également de deux barjots fraîchement émoulus de leur école de sous-officiers d'active. Dès le premier instant ils nous vouent la plus solide des haines. Nous, les jeunots, militaires amateurs avons la prétention d'accéder au même grade qu'eux, militaires de profession, après un temps de service bien moins long que le leur. ''Ah, tu veux des galons? Et bien viens les chercher! ". Ces galons nous allons les payer le prix fort mais nous allons pratiquement tous relever le défi et tenir jusqu'au terme. Je serai bien noté et relativement épargné jusqu'au jour où je verrai passer une note de service stipulant que le personnel de confession israélite est autorisé à passer quatre jours à l'aumônerie militaire de Coblence pour les fêtes de Yom Kippour. C'est une aubaine à ne pas laisser filer. Lorsque je remets ma demande au lieutenant celui ci me toise d'un oeil encore plus mauvais qu'à l'accoutumé et me répond simplement ''Ah, toi aussi! ".

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Désormais il en sera pour moi pire que tout ce que j'ai pu voir dans les films sur les brimades et les mauvais traitements que l'on peut subir dans toutes les armées du monde. Le lieutenant avait dû lui aussi voir le personnage incarné par Franck Sinatra dans" Tant qu'il y aura des hommes". Bien heureusement pour moi je n'ai pas fini comme Sean Connery dans "La colline des hommes perdus". C'est le seul et unique cas de racisme que j'ai pu rencontrer à l'armée. Pour tous le régime est des plus pénibles. Notre seule faute est d'avoir prétendu devenir sous-officiers. Cela nous vaudra le régime des bataillons disciplinaires. L'unique but de mes tortionnaires va être de me pousser à bout, jusqu'à l'extrême afin que je dise pouce. Conséquence, je suis de plus en plus tenté de leur dire que j'en ai assez de voir leurs sales tronches, que je ne suis pas maso au point de subir plus longtemps leurs brimades aux allures de sévices. Je boucle mon paquetage et m'en retourne à ma compagnie d'origine où m'attend certainement un travail intéressant. Pourquoi continuer de souffrir alors que je puis raisonnablement escompter être nommé en peu de temps à l'ancienneté, obtenant ainsi le même grade que mes camarades brevetés et que mes persécuteurs. Dans ce scénario il y a pourtant un perdant. Ce perdant ce serait moi. En cédant à la facilité je n'aurai pas démérité. Je garderai toujours le respect de moi même. Mais si je tiens jusqu'au bout et que je gagne je me sentirais invincible jusqu'à la fin de mes jours. Il paraît que je n'ai aucune chance de passer. Il faudrait un miracle ou un sacré retournement. Ce que l'on appelle la cote d'amour est en fait le jugement porté sur l'aptitude d'un individu à exercer un minimum de responsabilités dans l'armée. On décide d'une façon subjective donc arbitraire (à la tête du client) s'il est digne ou pas d'exercer un commandement; Cette Cote d'amour a le coefficient 5. Avec ma note de 5 ou 6 sur vingt je pars avec un handicap quasiment insurmontable. Il semble que je sois le seul à croire encore en moi mais il va s'avérer que j'ai eu bien raison. Une chance incroyable va m'accompagner tout au long des épreuves. Lorsque l'on croit très fort à quelque chose il paraît que cela l'aide à se réaliser. C'est peut-être ce que certains - 19-

appellent la foi, celle qui déplace les montagnes. A ne pas confondre avec l'inconscience ou l'utopie. Pour un ex petit scout, la topographie et l'étude des itinéraires n'ont pas de secrets. L'épreuve de transmissions se déroule en tête à tête avec un officier venu de l'extérieur. Je commence par le lasser en récitant le manuel réglementaire, mais c'est la procédure. Il préfère conduire la suite sous forme de dialogue et il découvre au bout de seulement quelques minutes que nous avons tous deux été membres d'un même club de radios amateurs, le Réseau des Emetteurs Français et que nous avons même encore quelques relations communes. On en arrive à se tutoyer. "Je ne sais pas ce que tu asfait à ton lieute mais tu vas avoir du mal à t'en tirer. Je ne peux te donner que 20 sur 20 que d'ailleurs tu mérites. En tous cas je te souhaite bonne chance. J'aimerai bien voir sa gueule si tu passes. Alors rien que pour me faire plaisir et pour l'emm...,
passe fl.

Nous nous quittons en échangeant des tapes dans le dos.

Toutes les épreuves ne se déroulent pas de la sorte mais ma moyenne remonte très fort. Pourtant je suis toujours sur la tangente. Le bouquet final, l'apothéose, sera le dépannage. Ce ne sera pas de la chance mais une manifestation de la divine providence. Cela arrive parfois, la preuve. Nous devons faire démarrer un camion GMC bien évidemment en panne. Mon tour venu je respecte la procédure que l'on se doit de suivre sous peine d'élimination. Je commence par un contrôle visuel. Je vérifie le niveau du réservoir à l'aide de la tige métallique de la jauge manuelle. Et deux fois s'il vous plaît car c'est la règle. Je teste la batterie, la qualité des étincelles de bougies en titillant le delco. Jusqu'ici tout est normal mais le démarreur n'a toujours aucun effet. Je remonte le circuit d'essence jusqu'à la pompe: OZANA ! Le miracle se produit. L'assistant de l'adjudant examinateur chargé de mettre les moteurs en panne ne peut se contenir. Il se tord comme une baleine en se tenant le ventre à deux mains. Il glisse à l'oreille de son patron:
"Je l'ai mis sur la came".

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Il exulte tant il est fier de son sale coup. Par chance j'ai tout entendu. Ayant quitté mon école d'ingénieurs depuis moins d'un an je n'ai aucun mérite à comprendre. Ces messieurs avaient reçu la consigne de m'étendre à l'examen et si possible de me ridiculiser. Il aurait dû en être ainsi car pour une vacherie c'est une sacrée vacherie. Un garagiste n'est pas sûr de rencontrer ce genre de panne une fois dans toute sa vie professionnelle. Je fais semblant de rien et continue mon cinéma. Arrivé à la pompe, j'en actionne plusieurs fois le petit levier et je lâche:
"Tiens, cela marche à vide".

L'adjudant semble soudain s'intéresser à moi et me demande de continuer.
"11semble y avoir un problème au niveau de la pompe. Pourtant tout est propre. Par la moindre trace de suintement. Elle est comme neuve ".

Je tape dessus et me gratte la tête. "C'est peut être Pourtant je ne vois pas grand chose d'autre. il est possible que la pompe soit arrêtée au point mort". L'adjudant excité m'attrape brutalement le bras, m'entraîne vers le tableau noir, me tend une craie et me dit sur un ton d'adjudant:
"Explique !"

Je lui déballe ma théorie. Je n'ai même pas à faire démarrer le moteur, ce qui est frustrant. Je n'aurai pas la satisfaction de l'entendre ronfler. Pour moi l'épreuve est terminée. " Ah, toi tu esfort! J'aimerai te garder comme adjoint à l'atelier. Ton père n'est pas garagiste par hasard? - Non, pas du tout mon adjudant".

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La grosse baleine ne rit plus. Je m'attends à voir des larmes de crocodile. On l'avait chargé de me concocter un piège indétectable. Il aurait tout aussi bien pu me mettre une goutte de collodion ou de blanc d'oeuf sur une vis platinée. C'était aussi subtil mais il a raté son coup. Je tire la note maximum de cette épreuve à très fort coefficient. Malgré ma cote d'amour au ras des pâquerettes, je passe avec mention. C'était la dernière épreuve, je n'attends pas plus longtemps. Je boucle mon paquetage, serre la main des copains et quitte aussitôt les lieux, direction ma compagnie. Vienne me chercher qui veut.

De mon retour je suis gratifié d'une chambre individuelle fermant à clé et de vêtements tous neufs. Les choses ne vont pas traîner. Je recevrai le galon argenté de mon nouveau grade dès la fin de la semaine. Le commandant de mon unité traite ses cadres avec fermeté mais considération. Il sait entretenir une ambiance de travail motivante.

Dans un premier temps je suis chargé des relations avec les FAMO
(Formations Auxiliaires de Main d'Oeuvre). C'est en réalité l'embryon de la future armée fédérale de l'Allemagne de l'Ouest. Le capitaine en second de ma compagnie se déplace en personne pour présenter Die Unter Offizer Rosales à l'Oberleutenant Mayer responsable du détachement local. Mon capitaine parle presque parfaitement l'allemand, avec un accent à la Maurice Chevalier. Le lieutenant Mayer maîtrise parfaitement la langue de Molière. Son accent est à peine plus marqué que celui de mes camarades d'incorporation alsaciens lorrains. Si je resterai toujours incapable d'écrire en allemand la pratique de ce travail me permettra à la longue de participer facilement à une conversation courante. Mon job est une sinécure me laissant beaucoup de loisirs. On me confie donc également le soin de garder un oeil bienveillant mais ferme sur les jeunes nouvellement arrivés afin d'en faire des recrues heureuses. Je deviens ainsi une assistante sociale et un tour opérator guide de voyages organisés pour jeunes soldats désireux de découvrir l'Allemagne. - 22-

Il existe un sérieux problème à la 85° compagnie de quartier général, et qui perdure. L'inventaire du matériel que le QG gère pour les services dits "détachés" de la division et éparpillés aux quatre coins de la zone française d'occupation n'a jamais pu correspondre à la réalité. Personne à ce jour n'a été capable de dresser quelque chose de crédible. En bon stratège un commandant se doit de savoir faire faire. Alors, peut être qu'un juif, qui plus est de bonne moralité, de présentation correcte, bon petit soldat et paraît-il pas bête pourrait se révéler l'homme de la situation. C'est sans trop de regrets que je quitte mes FAMO bien gentils mais dont l'uniforme noir et la discipline poussée jusqu'à la parodie me rappellent trop l'armée allemande d'occupation. Me voici à présent l'adjoint de l'officier du matériel, un homme intelligent, efficace, qui sait se montrer correct si on l'est avec lui. Il a renoncé depuis longtemps à rapprocher son inventaire de la réalité. Il me donne sa bénédiction, carte blanche et me souhaite bien du courage. Il semble n'y avoir que le commandant de compagnie pour y crOIreencore. J'examine le problème sous tous les angles, opère quelques sondages dans diverses villes de garnison mais je ne vois pas trop par où commencer. Je n'ai aucune compétence en la matière, à part le fait d'être juif et que les juifs traînent la réputation de manier les chiffres avec bonheur. Mais je suis plus familier avec l'algèbre et le calcul des matériaux qu'avec un inventaire. Ah si Augias pouvait me prêter son balai pour que je dépoussière tout cela! Comment connaître le nombre de petites cuillères existant encore au foyer de Bingen et où sont passées les manquantes? Combien reste t il de sacs de couchage en bon état dans tel centre d'accueil reculé? Où en est le matériel du mess de Mayence? Combien les diverses aumôneries militaires utilisent elles de véhicules? Si je veux mener à bien un travail sérieux il ne me reste plus qu'à embaucher deux ou trois assistants et à signer un engagement d'au moins deux ans. Si d'aventure il m'arrivait de rempiler ce ne serait pas pour compter des caleçons. J'opte pour une tout autre stratégie. Mis à part quelque contrôleur vicieux venant tout

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exprès de Paris personne ne pourra jamais vérifier cet inventaire qui nargue tout le monde. Toutes les fiches sont tenues au crayon papier. Il est donc facile de gommer et corriger. Je vais les reprendre une à une et faire en sorte que mes nouveaux chiffres approchent à 2 ou 3% près les chiffres théoriques. Un trop grand écart mettrait dans l'embarras bien des gens. Un écart plus réduit ou un rapprochement parfait ferait douter du sérieux de l'opération. Pour ce qui est des contrôles opérés à l'extérieur les responsables locaux me signeront n'importe quel état, trop heureux que je paraisse les croire sur parole sans leur chercher d'ennuis. L'ensemble de la hiérarchie Gusqu'à la division) pousse un tel ouf de soulagement à l'idée de pouvoir enfin adresser à Baden Baden un inventaire exact (sic) que le colonel vient en personne féliciter le commandant de ma compagnie pour le travail exemplaire qu'il a su faire exécuter par ses services (re sic). Je m'arrange pour ne pas être présent, au cas où des questions embarrassantes pourraient être posées. Le commandant oubliera m'avoir souvent reproché d'ignorer trop fréquemment ce qu'est la voie hiérarchique. J'ai surtout la mauvaise habitude de prendre des initiatives sans en référer à personne. Ce commandant est très heureusement un homme intelligent et pas ingrat le moins du monde. Pour l'avoir débarrassé de son problème d'inventaire, il m'a réservé une sacrée récompense. Je ne tarderai pas à prendre le train, mon sac sur l'épaule, direction Mayence où je suis affecté au bureau de l'administration ffançaise en zone américaine. Avec le titre passe-partout de secrétaire je suis en principe l'assistant de l'officier de chancellerie chargé de faire tourner la bureaucratie française dans le secteur américain. Je prends possession de "mes quartiers". J'ai droit, attenant au bureau, à un petit studio pour moi seul et à quelques minutes de femme de ménage chaque matin.

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Avant de m'asseoir à mon bureau je suis présenté à notre patron direct. Quand j'aurai réalisé que le colonel est Saint Cyrien, noble et châtelain des bords de Loire (il a un nom à particules), supérieurement intelligent, aimant qu'on le respecte, détestant les complications, le travail mal fait et le désordre, qu'il est surtout désireux de maintenir une distance minimum entre lui et les autres j'aurai tout compris. Par la suite, et dans la mesure où je respecterai ces règles et que mon travail lui conviendra il deviendra presque affectueux, ou plutôt paternaliste, protecteur et très légèrement familier. Comme il doit l'être aussi avec le personnel de son château. Pour sa part, lorsque mon chef de service réalise que je sais lire, écrire et compter à peu près correctement, que je suis très heureux de mon sort actuel, il pense que je suis en mesure de le remplacer sans problème. Il se souvient subitement qu'il n'a pas pris de congés depuis trois bonnes années, qu'il a envie de se faire opérer d'une hernie ou d'une appendicite, ou de quelque chose de ce genre. Il estime que c'est en toute tranquillité qu'il va enfin pouvoir prendre un repos bien mérité et si longtemps attendu. Il va enchaîner perms, opération, convalescence. Il s'éclipse quinze jours après mon arrivée. Nous aurons juste le temps de nous croiser lors de son retour qui coïncidera avec ma démobilisation, faisant de moi le plus proche collaborateur du colonel. A l'exception de la gendarmerie qui est autonome j'ai à présent la haute main sur l'ensemble du personnel civil et militaire de notre juridiction. Je me retrouve comme dans l'armée mexicaine qui paraît-il compte beaucoup plus de chefs que de subordonnés. Une seule chose manque à mon plaisir, ou plutôt à mon ego. Que n'ai-je sur mon bureau, comme dans les films, une belle plaque portant mon nom et mon grade? Il est simplement marqué près de la porte:

Forces Françaises en Allemagne. Bureau de l'Arrondissement Militaire.
Je règne également sur un pool de dactylos et secrétaires allemandes. Certaines sont des plus sympas, d'autres beaucoup moins, faisant sentir qu'elles n'aiment pas la France en général et son armée en particulier. Je ne sais pas si cracher dans la soupe ou reconnaissance - 25 -