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Journal d'un sinaïte

De
401 pages
Au-delà de la chronique pittoresque d'une vie monastique dans le désert du Sinaï puis au monastère Sainte-Catherine à Athènes, voici la relation d'une aventure spirituelle. Ce journal singulier témoigne d'une quête de Dieu, mais aussi des doutes et des difficultés, qui ont conduit son auteur, d'abord à se rapprocher du Judaïsme, ensuite à quitter le monachisme. C'est aussi l'analyse, approfondie jour après jour, du monde de la foi - mais aussi de ces dimensions humaines éternelles que sont l'appel de la chair et la recherche de la vérité.
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JOURNAL D'UN SINAÏTE

@ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7036-3 EAN : 9782747570367

Jean-Marc JOUBERT

JOURNAL D'UN SINAÏTE
Moine français au Monastère Saint-Catherine

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

DU MEME AUTEUR

Essai :
Foi Juive et croyance chrétienne, Paris, Desclée de Brouwer, 2001

Traduction (de l'hébreu) :

L'affermissement de la foi (Hizzuk emunah) d'Isaac Abraham Troki, Centre Clio, 2004

Pour communiquer avec l'auteur: jmjoubert@voila.fr

A la mémoirede Karin Gerbaud-Boutang

Je tiens à remercier mon père, Claude Joubert, et mon ami Gilbert Pons de bien avoir voulu relire mon manuscrit.

PREFACE

Il n'est pas d'usage pour un moine de tenir un Journal. Plus d'adolescentes en fleur, sans doute, s'y sont-elles essayées. Et, s'il existe quelques Journaux de moines, fort peu à ma connaissance ont fait l'objet de publication. Les raisons qui l'expliquent seront assez claires pour celui qui a quelque notion de ce que l'on appelle la «vie spirituelle ». Cette dernière étant tissée d'une expérience proprement ineffable, les mots qui s'attachent à en rendre compte non seulement la trahissent mais ils la rendent plate. Ils en font même quelque chose de profane. Prophanos,en grec, indique ce qui est « montré devant ». Mais si ce qui est ainsi placé « devant» est saint (et je parle ici de l'expérience de la grâce), on passe du profane à la profanation. D'un côté, ce qui est manifesté se trouve en fait exhibé, livré à un public lui même profane. Mais, d'un autre côté, il reste clair malgré tout que la profanation est en fait un échec, ce qui est « saint» demeurant précisément ineffable, et donc inaccessible. Toute personne spirituelle, d'instinct, se gardera d'écrire ce qu'elle vit. Et si quelque chose en est transcrit malgré tout, cela servira davantage à désigner une expérience, pour se la rappeler - ainsi le Mémorial de Pascal - qu'à l'analyser pour s'efforcer d'en rendre compte. Ces considérations permettront de comprendre que le Journal ici présenté n'enferme que peu de matière spirituelle. Parfois quelque attrait particulier pour la prière est indiqué, ou bien c'est le sentiment de la Gloire de Dieu vécu à la Liturgie matinale qui force son rédacteur à le noter. Plus souvent, le Journal est l'occasion de «prières jaculatoires », c'est-à-dire de ces envolées qui jaillissent du cœur et en quelque sorte de la plume. Mais le projet de ce Journal n'a jamais été de faire la chronique d'une vie spirituelle. Quel était-il donc? l En fait, je ne le sais pas exactement. Il n'est pas même sûr que je l'aie su clairement quand je l'ai entrepris. Les premières pages n'indiquent rien de très précis. A mon avis, je l'ai fait d'instinct, poussé par une sorte de nécessité intérieure. Mais cette nécessité, je viens de le dire, n'était pas d'ordre spirituel. Autrement dit, elle n'était pas spécifiquement religieuse. Mais plutôt que de scruter les intentions, sans doute sera-t-il plus opportun et pertinent de s'interroger sur les différentes fOnctions1 que ce Journal remplit. Tout d'abord, il consignait quelques événements qui, sans lui, seraient tombés dans l'oubli. Un journal, c'est d'abord une chronique.. remarque cependant que cette Je
1 Une«

fonction

», c'est ce qu'une

chose accomplit.

La fonction

d'une « chose»

-

qu'il s'agisse

d'un mécanisme ou d'un être vivant ou spirituel - peut être dégagée sans qu'il soit nécessaire de s'interroger pour savoir si elle veut l'accomplir (dans le cas où elle est douée de conscience), ni si cela a rapport avec une hypothétique « cause finale». Ce qui fait l'intérêt de cette notion empruntée aux sciences de l'homme, c'est qu'elle permet de ne pas sortir des limites de l'objectivité.

chronique est très partielle et sélective. Si j'aspirais à transcrire certains faits, je me montre en revanche négligent à noter des événements relativement importants de la vie du Monastère, et à l'évidence résolu à ne pas parler de réalités qui me concernent. Une autre fonction de ce Journal, beaucoup plus manifeste~ est qu'il permettait d'investiguer ce que je vivais et, surtout, ce que je pensais ou méditais plus ou moins confusément. De ce dernier point de vue, il joua le rôle d'un carnet dans lequel sont inscrites les pensées que l'on souhaite approfondir, et que l'on développe de fait peu à peu. Grâce à ce Joumal~ donc, des « pensées» qui me venaient - car les pensées nous viennent beaucoup plus que nous ne les convoquons - se voyaient notées, puis précisées, enfm analysées. Ce faisant, elles ne se perdaient pas toutes, et ce qui était conservé mûrissait. Je me pose alors la question: est-ce que ce Journal-Carnet me permit d'abolltirà quelque énoncé clair, et même à quelque conclusion engageant une décision? Il semble que oui. Et c'est ce qui me rend ce Journal si précieux aujourd'hui. Je constate en effet qu'il m'a servi et que, sans lui, je ne me serais peut-être pas résolu à prendre certaines décisions difficiles. (D'un autre côté je dois m'interroger: si les décisions que j'ai prises sont mauvaises, ce Journal ne me fut-il pas comme un malin génie ?) Mais sans doute convient-il de distinguer entre les « pensées» dont il est ici question. J'en vois trois espèces: les «pensées» au sens des logismoi de la tradition monastique; celles qui sont le fait de l'intellect, et qui relèvent notamment de la philosophie et de la théologie; celles au contraire qui sont « passionnelles». La part des trois me paraît égale dans ce Joumal considéré globalement, une espèce pouvant cependant être prépondérante à un certain moment. Dans les lignes qui suivent, je vais essayer d'en préciser brièvement la nature tout en en dégageant le rôle. Par logismosla T rndition chrétienne grecque, notamment ascétique, désigne toute forme de pensée traversant l'esprit. Dans un sens restreint, il est v~ le mot signifie la seule « tentation », la pensée coupable, que celle-ci ait été introduite par 1'«Ennemi» le Diable - ou qu'elle procède de la sensibilité désordonnée et pécheresse d'un chrétien que la grâce n'a pas encore achevé de restaurer Qui-même résistant peut-être à cette opération). Et c'est ce dernier sens qui a prévalu auprès de ceux qui ignorent la Tradition. Dans les monastères athonites, cependant, les moines sont invités à confier (librement) toutesleurs pensées à leur Père spirituel, si possible quotidiennement. Dans ce dernier cas, les logismoirecouvrent, soit les « mauvaises pensées », soit, de manière beaucoup plus large, de simples opinions, des sentiments ou impressions qu'un moine peut avoir sur les autres ou sur lui-même, des « idées », des envies, des projets. Dans la perspective chrétienne - en cela assez proche de la psychanalyse - les pensées même débonnaires et innocentes peuvent constituer autant de signes à interpréter. En tout état de cause, l'exposé des pensées permet au Père spirituel de savoir où en est son «enfant », tandis qu'il donne à ce dernier l'occasion de se «vérifier» et de progresser spirituellement. Dernière remarque: comme on le voit, l'acte de manifester ses pensées doit être distingué de la co'!fession, laquelle consiste à avouer et reconnaître ses fautes 12

« volontaires et involontaires », à les regretter, et à en demander le pardon à Dieu dans le « sacrement de la réconciliation ». Ce Joumal enferme donc de telles pensées, coupables ou non. Sous ce rapport, il n'est pas étranger à la Tradition dont je viens de parler. Simplement, ce n'était pas à une personne vivante et expérimentée que je confiais mes pensées mais, pour ainsi dire, à la mémoire de mon ordinateur... (Ce qui ne veut pas dire que je n'en parlais pas aussi, au moins pour partie - car je n'osais tout avouer - à mon Père spirituel.) Là encore, je ne saurais toujours dire pourquoi je parlais de certaines choses. Parfois, tout se passe comme si je voulais confier à mon Journal des «états d'âme» pour en faire une sorte de catharsis.Parfois, la chose s'imposait au contraire en quelque sorte à moi - qui devais en subir les conséquences, heureuses ou malheureuses. . . Sans développer ce demier point, il me semble aujourd'hui que ce Joumal m'a permis de mieux savoir« qui» j'étais. Encore convient-il de préciser que l'identité dont je parle ne renvoie pas à quelque entité psychologique (problématique), non plus qu'à 1'«âme », que Dieu seul connaît, mais plutôt aux différentes manières dont j'existe et, en quelque sorte, « fonctionne». Par exemple, le fait que je revienne souvent sur les mêmes sujets, et que je réagisse presque à l'identique dans des situations semblables, sans que j'en prenne toujours conscience sur le moment, témoignent de l'existence de constantes que je suis bien obligé d'enregistrer. En somme,je suis ce que mon Journal me montre. C'est, si l'on veut, un cogitoscripturaire. D'un tout autre ordre sont les pensées qui procèdent de l'intellect et qui sont autant de réflexions d'ordre philosophique et théologique. Philosophe de formation, et même de profession, engagé dans des études ou des recherches pointues, ayant également un profond soucide théologie depuis que je suis devenu chrétien (voir infra), la pensée relève chez moi d'un exercice spontané et constant. Vivre une chose ne suffit pas. Il me faut la penser. Et même quand s'il s'agit de jouir et d'être heureux, jamais je ne m'abandonne tout à fait au règne du sentiment et de la seme émotion. Ce caractère éminemment spéculatif de mon être, je me suis d'ailleurs souvent posé la question de savoir s'il ne m'était pas un mauvais destin. En effet, penser toujours, n'est-ce pas maladif? Il est très à craindre que mon départ définitif du monachisme a été la conséquence d'un usage intempérant de rationalité. Car il se trouve que ma pensée n'a rien de spontanément sentimental. Elle est du pur acide. Elle investigue ce qu'il en est et ne veut rien croire sans avoir des raisons de le faire. Elle ne fait jamais la moindre concession. Elle se refuse à toute mitigation. C'est chez Maurras que je trouve la mieux exprimée cette morale d'une pensée impitf!Yable:penser, c'est dissiper des « Nuées». Naturellement, cela n'interdit pas de faire sa part au sentiment. Le grand rationaliste qu'était Auguste Comte voudra même que le sentiment soit « prépondérant ». - Mais on ne saurait mélanger les deux ordres et penser complaisamment. Telle est ma pensée instinctive. C'est ce qui explique pourquoi, quand je décide de m'en tenir à la seule raison, c'est matérialiste que je suis et m'avoue être. Pis encore, je n'hésite pas à retourner contre la raison même son éthique d'extrême lucidité. Je soupçonne donc à l'occasion

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cette sublime facruté des Classiques de n'être que tendance et principes obscurs, à la manière de Montaigne et de Hume - bref de la tradition sceptique... Heureusement, Dieu m'ayant fait la grâce de « plutôt» croire en Lui, j'ai pu offrir à ma pensée une sainte matière en pâture - en lui interdisant cependant de s'adonner à une critique trop vigoureuse de certaines vérités que mon cœur et mes « sens spirituels» reconnaissaient et confessaient. Et c'est ainsi que, à l'image des Pères de l'Eglise qui démontaient avec une logique aussi implacable que moqueuse les illusions de la religiosité païenne tout en acceptant les dogmes les plus irrationnels, je soutenais moi-même ces derniers avec amour tout en démontant pour mon propre compte, avec un art consommé, les diverses erreurs romaines, les fausses spiritualités, et les philosophies que je n'estimais jamais assez rigoureuses... Ce Journal témoigne cependant que le champ offert à l'examen rationnel des choses était sujet à s'élargir... De proche en proche, des vérités essentielles de la foi chrétienne furent ainsi considérées de manière critique, jusqu'à se trouver à ce point ébranlées que j'en vins à me demander au final si je n'étais pas devenu athée - d'abord sans le vouloir et puis finalement en le voulant. Je préciserai bientôt comment l'approfondissement de la connaissance du judaïsme fut un facteur décisif de ma remise en cause du christianisme (très importante, et cependant partielle et inachevée). Mais j'insiste ici sur le rôle que joua la philosophie à laquelle, peu à peu, je retournais. La troisième sorte de «pensée» a trait à l'affectivité. Car si conceptuel, je suis, sensible, je ne le suis pas moins. Or il n'est rien de plus fâcheux sans doute pour un moine Ge ne dis pas: pour un chrétien), que d'être aussi sensible que je l'étais. Je ne parle pas spécifiquement de l'émotivité. Elle ne fait pas obstacle. Ni de sensiblerie: mon rejet de tout « humanitarisme» que je distingue soigneusement et à bon droit de la charité - témoigne que j'y suis étranger. Pas davantage, évidemment, je ne parle de la sensibilité mystique et de cet attrait puissant pour les choses de Dieu qui sont au principe et au fondement de la foi et de l'amour de Dieu. (Une sensibilité dont jouissent certains êtres tandis que d'autres en paraissent naturellement - et bizarrement - complètement démunis.) Grâce à Dieu, j'ai le privilège de posséder une telle sensibilité qui me fait notamment vibrer si profondément à la Liturgie orthodoxe. Ce qui fait problème, en revanche, c'est l'extrême sensibilité que je peux aussi avoir pour la beauté. Et à ce point, il me faut distinguer entre la beauté que je contemple pour ainsi dire à distance et de manière désintéressée - une beauté qui me fascine autant qu'elle me stupéfie - ; et la beauté qui suscite en moi le désir,un désir de fusion et de possession. Pour mon bonheur humain. .. etpour mon malheur monastiqueje crois être particulièrement bien disposé pour ces deux expériences de la beauté. C'est que la vie monastique est austère. Elle se donne pour but d'affiner le sens de la Beautédivine, mais aussi - et pour ce faire - d'insensibiliser, voire de casser ce qui en détournerait. A l'intention de ceux qu'une telle violence faite à la nature scandaliserait, et pour préciser ce dont il est question, je m'empresse de dire qu'il n'y pas de quoi se révolter. En effet, le moine est, confonnément à l'étymologie du mot, le «seul» qui veut être 14

avec le « Seul ». Amoureux fou de la Beauté divine, ilpréfèreDieu à tout autre chose et ne souhaite pas que son cœur et son existence soient partagés. L'Eglise ayant reconnu la sainteté du mariage, tout en honorant le libre choix d'une vie monastique - choix auquel elle ne pousse pas - non seulement un moine ne doit pas se croire obligé de décrier le mariage et la vie sexuelle, mais il lui est interdit de le faire sous peine de faire l'objet d'un anathème... Pour autant, il est aisé de comprendre qu'il peut être «psychologiquement» avantageux à ce dernier de s'endurcir et de se pénétrer de l'idée - fût-ce artificiellement - que les joies de la chair sont fmalement peu de choses, et que la consolation du mariage ne compense pas les mille tracas qu'il occasionne... Comme on le verra, mon Journal s'est essayé à cette stratégie. Mais elle a échoué... En raison de cette sensibilité dont j'ai parlé, les deux espèces de beauté précédemment distinguées: celle que l'on contemple, et celle qui suscite le désir m'ont souvent détourné, sinon de mes devoirs, du moins de l'attention que je devais réserver à l'Unique. Et, circonstance aggravante, il se trouve que, depuis toujours, les thèmes de la beauté, et de la communion tant affective qu'érotique me faisaient un objet très privilégié d'interrogation et de réflexion, en raison de cette propension à la spéculation dont j'ai parlé. Dès avant l'adolescence, en effet, la beauté des formes me fascinait et celle de la chair me ravissait; et peu d'années après, le démon de la philosophie me posséda. Ce n'est donc pas un hasard si, au cours de ces années où je tenais un Journal, je me suis essayé à un petit essai ou traité « théologicoérotique» sur la « révolte de la chair ». . . II Ce sont là quelques caractères d'un Journal tel que son auteur peut l'analyser. Avant de poursuive mon propos en disant la manière dont je le juge aujourd'hui, plusieurs années après sa rédaction car ce jugement peut éclairer le lecteur -, je voudrais préciser son contexte. Comme je l'ai dit, ce Joumal de moine parle assez peu de vie monastique et de spiritualité. Par ailleurs, n'ayant à l'origine pas d'autre fmalité que de satisfaire l'impulsion dont j'ai parlé, il ne dit quasiment rien de ce qui le précède - de ma « vocation» - et ne livre sans doute pas une image assez précise du Monastère et des différents lieux où il a été rédigé. Rien ne me destinait à devenir moine, et encore moins moine orthodoxe à Sainte Catherine, dans le désert du Sinaï. Certes j'étais baptisé, mais je l'étais catholique. Je ne crois pas avoir jamais entendu parler de Dieu ou de «religion» à la maison, mes parents étant agnostiques et indifférents. Le cercle élargi de la famille ne pouvait pas davantage m'introduire à la foi. Ma grand-mère maternelle n'était pas baptisée, et ma mère ne le fut que pendant la guerre, pour des raisons d'opportunité (même si elle prit la chose très au sérieux). Quant à mon grand-père paternel, il était anarchiste. En remontant plus haut, on trouverait, certes, un zouave pontifical et un religieux dominicain mais aussi un communard et une arrière-grand-mère qui s'adressait au curé en lui disant « Madame» ... 15

Mes parents me mirent pourtant dans un pensionnat catholique prestigieux, l'Ecole Saint Martin, à Pontoise, lequel était tenu par les Oratoriens. En fait, l'atmosphère n'en était pas très religieuse même si certains religieux et laïcs rendaient, par leur vie exemplaire, un beau témoignage à la foi chrétienne. Mes sentiments étaient partagés. Je ne crois pas que je croyais. Mais en général je « respectais ». Je me revois tout de même aller très tôt à l'église quelques matins, seul parmi mes condisciples, car la chose n'était pas obligatoire. Mais il m'arrivait aussi d'être lamentablement dissipé à des offices. En fait, je n'avais pas de repères. En grandissant - c'est-à-dire croissant en sottise -, je pris la pose du libre penseur, m'affichais contestataire et me moquais publiquement des choses de la foi. Cependant, je sentais intérieurement que c'était «mal », et n'adhérais pas aux paroles que ma bouche proférait. Et puis il faut dire que je craignais obscurément l'enfer, dont la seule hypothèse est, il faut bien le reconnaître, propre à terrifier. . . Ayant découvert la philosophie, grâce à un maître exceptionnel2, pour m'y lancer à corps perdu, j'ai voulu tout fonder sur l'examen lucide et raisonné de la pensée. Je me trouvais doncofficiellement athée et ennemi de la religion. Le paradoxe voulut cependant que les philosophes se référant très souvent à Dieu, pris comme principe, mais aussi parfois comme «Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob », je me trouvais sans cesse con&onté à son idée. Or cette idée est grande, belle et noble. Par exemple, le même Descartes qui m'exerçait aux« longues chaînes de raison» était celui qui me communiquait un sentiment quelque peu mystique de son « infinité». D'une certaine façon, la tradition philosophique n'a pas seulement contribué à maintenir en moi un contact avec l'idée d'une possible existence de Dieu: elle me la rendue quotidiennement présente. Je précise encore que j'eus toujours du respect pour les moines et le monachisme. Je n'en connaissais pratiquement rien mais j'étais persuadé qu'il y avait là quelque chose de vrai. Sans aucun doute, celui qui m'a conduit à me poser la question de la foi fut mon beau-père3 pour lequel je nourrissais une grande admiration. Je lui dois éno:rmément: un témoignage de foi (nullement démonstratif, d'ailleurs) et une certaine vision du monde, très libre, qui heurtait efficacement toutes les idéologies que je pouvais épouser artificiellement à l'époque. Son influence fut progressive, et ne s'exerça pas sans que je me confrontasse à l'occasion passionnément avec lui. Toujours est-il qu'il me disposa à faire retour sur moi-même et à accueillir la grâce, si elle devait venir. Par ailleurs, il me rendit royaliste. Ce fait pourra paraître anecdotique, mais il entretient certainement un lien avec la foi. Reconnaître en effet la transcendance d'une Souveraineté non sujette à l'élection, paternelle et bienfaisante, requiert du citoyen souverain une certaine humilité et l'abandon de sa suffisance et de sa coutumière morgue revendicatrice. Or il n'en est pas moins exigé d'un philosophe maître superbe de ses pensées pour reconnaître la Souveraineté du Père céleste...

2 René Lafosse. 3 Raymond de Geouffre de la Pradelle, qui avait épousé ma mère en seconde noce. 16

Naturellement, ni cette foi naissante ni ce royalisme devenu militant, ne m'empêchaient de raisonner de la manière que j'ai dite. Tout au contraire, il me semblait qu'en intégrant, d'une part, la Tradition chrétienne, d'autre part, la pensée contre-révolutionnaire, qu'elle soit «mystique» ou «positiviste », je commençais e'!ftn à penser de manière globale et ouverte, et non plus «idéologiquement», comme le premier démocrate athée venu... Une révolution mentale considérable avait commencé de s'opérer. Mais la grande rupture se produisit lors de mes deux années de coopération en Egypte. Tout se présentait au mieux pour moi: j'avais intégré l'Ecole Nonnale Supérieure de Saint Cloud et avais réussi l'agrégation de philosophie, le tout très rapidement. J'avais eu une vie amoureuse plutôt heureuse même si je n'arrivais pas à me résoudre à vivre avec une jeune fille. En effet, l'idée même d'une vie commune, en raison notamment de ses trivialités, m'effrayait. Et cela me tourmentait, craignant autant d'être seul que j'étais farouche à le demeurer. Toujours est-il qu'au Caire je me sentais promis à un très bel avenir: je réussissais tout, j'avais une jolie maîtresse (qu'il me fallait respecter cependant dans sa virginité d'orientale), j'enseignais à l'Université, j'avais un appartement très agréable, deux domestiques... Et ce fut là, pourtant, que tout bascula. Je fus d'abord ébranlé par le fait que tous, en Egypte, à commencer par mes étudiants avec lesquels j'avais des échanges profonds, croyaient en Dieu. Je compris queje devais moi-même répondredéfinitivementà la
question. Pour cela je me mis à fréquenter méthodiquement églises

-

coptes

ou

catholiques - et même des mosquées. Les monastères coptes de saint Paul et de saint Antoine me marquèrent profondément. Ce fut mon premier contact avec la spiritualité du désert. Mais c'est surtout le couvent dominicain d'Abassiah, au Caire, qui me fit la plus forte impression. J'y rencontrai notamment le Père Anawati, une personnalité et un religieux hors du commun qui devint rapidement pour moi une sorte de directeur de conscience. Cette quête était merveilleuse. Je ne me la rappelle pas sans émotion. Ma sincérité était totale: j'y jouais ma vie. Je lus alors sérieusement l'Evangile qui me bouleversa et me marqua très profondément (cette profondeur se reconnaissant à ceci que j'étais toujours calme à sa lecture alors que telle ou telle expérience dans une église ou un monastère m'enthousiasmait et m'exaltait). Je connus une joie extraordinaire. J'étais illuminé cfest-à-dire que j'avais reçu la Lumière et goûté la « rosée céleste ». Très vite il me devint clair que je devaism'engager et vivre en chrétien conséquent. Ayant le zèle des convertis, j'envisageais de devenir religieux, sans doute dominicain. Il me faudra pourtant longtemps pour m'y résoudre. La chasteté, l'ascèse, la rupture avec le monde me faisaient peur, une peur qui pouvait être panique. D'un côté, je ressentais que Dieu m'avait fait la grâce d'ouvrir devant moi une voie extraordinaire que j'étais libre d'emprunter: la « suite du Christ». - Et quelle tristesse si je ne m'y engageais pas! De l'autre, j'y résistais, tantôt parce que je ne me sentais pas capable ou indigne d'une telle hauteur, tantôt parce que je voulais vivre avec tout ce que ce mot pouvait signifier de joies, de jouissances, d'innocente insouciance. (Quelle fatigue, en

17

revanche, que de « sauver son âme» !) L'idée d'être asservi, ma vie durant, à une règle de vie n'allait pas non plus sans m'effrayer. Il m'arrivait de faire des cauchemars à répétition. La vie religieuse m'y apparaissait alors triste et grise: l'accomplissement morose d'un fatal devoir.Je me vois encore hanter les sinistres couloirs de quelque couvent obscur que mon imagination apeurée me figurait. Heureusement, le jour, les religieux rayonnants et surtout pleins d'humour que je fréquentais avaient de quoi me rassurer. Presque deux années ont été nécessaires pour que je me décide à faire le pas. La première, j'étais allé enseigner à Ussel, me mettant « au vert» corrézien que j'appréciais tant. Je voulais y rédiger ma thèse sur Maurras que dirigeait - de loin - cet homme exceptionnel qu'était Pierre Boutang, lequel me fit l'insigne honneur de son amitié. Je me liais aussi d'amitié avec sa fille, Karin, et l'écrivain Luc de Goustine. Tous trois confortèrent, par le seul témoignage de leur foi profonde et belle, ma décision. La deuxième année, je partis pour Madagascar où, dans un cadre de vie merveilleux, j'achevais calmement de mûrir ma décision. Je dus pourtant y surmonter de très redoutables - c'est-à-dire de très charmantes - tentations féminines. Ce fut miracle que je n'y succombe pas. J'y rencontrai aussi un collègue de philosophie juif, disciple de Levinas. Nous sympathisâmes aussitôt. C'était le premier Juif avec lequel j'eus l'occasion de parler longuement. .. de judaïsme. TIconfirma toute le bien que je pouvais en penser, même si le judaïsme que je connaissais alors était porteur d'une vision que je qualifierais de «romantique» et de complaisante: « buberienne », en somme. Peut-être est-ce lui qui instilla, tout à fait involontairement d'ailleurs, ce doute qui commença à me tarauder depuis lors: que le judaïsme fût la vérité, et non pas le christianisme. J'entrai comme novice au couvent dominicain de Toulouse à l'automne 1983. Ce fut une expérience religieuse et humaine tout à fait extraordinaire. Elle commença par me combler. Cet immense couvent moderne réunissait des religieux de haut vol. J'entends par là que c'était, le plus souvent, des personnalitésremarquables, solides dans leur foi, savantes et même érudites. Que l'Eglise pût entraîner à son service tant d'esprits supérieurs au cœur noble et généreux me convainquait de sa vérité. J'étais persuadé d'avoir trouvé ma voie, même si l'appétit de vivre affranchi continuait à me tirer vers l'arrière. La vie liturgique y était fort belle, et il se confirma que j'y extrêmement sensible4. Tout se gâta après que, devenu profès temporaire, j'eus commencé mes années de formation au couvent de Strasbourg. D'un côté, cette année fut merveilleuse pour moi, en raison des rencontres multiples que je fis, des études que j'y repris Qatin, grec, allemand, hébreu I), du cadre chaleureux de la capitale alsacienne dans lequel j'évoluais enfm. Mais d'un autre côté, j'y connus une véritable crise.

4 J'entrepris

à cette époque de rédiger un Journal, fort différent de celui que je présente aujourd'hui. Au delà de la chronique qu'il constituai4 il se présentait surtout comme un cahier d'études. J'y consignais ce que j'apprenais dans les cours qui nous étaient dispensés et ce qui me frappait dans la lecture de l'Ecriture (lectiodivina). 18

J'étais plutôt intégriste. Non pas tant idéologiquement - étant trop philosophe pour cela et admettant de considérer tous les possibles - que dans le souci vigilant de préserver l'intégrité du « dépôt sacré» de la foi de l'Eglise et la dignité de sa liturgie. J'étais extrêmement sensible, notamment, à la manière dont les «saints mystères» étaient célébrés. Une attitude indifférente ou trop légère dans le maniement des saints dons - par exemple dans la purification du calice - était pour moi le signe sûr d'un défaut de foi. Quand j'en étais témoin, je me trouvais profondément scandalisé. De tels manquements me laissaient prostré et malheureux au possible. Assurément, une telle sensibilité peut avoir le statut d'un signe à interpréter. D'un côté, je vivais avec foi et amour tout le paradoxe d'un pain devenu la Chair du Fils de Dieu ressuscité; de l'autre, j'en ressentais obscurément la possible absurdité. C'est pourquoi j'avais besoin que le mystère fût célébré d'une manière propre à m'assurer de sa vérité. Or cette espérance était souvent déçue. Tel père assurait, presque goguenard, que si du vin consacré tombait à terre, c'était sans conséquence; tel autre s'essayait à des messes expérimentales que concevait sa fantaisie - à laquelle les fidèles étaient bien obligés de se plier. Il me fallut ainsi assister à des liturgies parfaitement grotesques, quand elles n'étaient pas blasphématoires. Il m'arrivait de ne pouvoir tenir et de m'éclipser, les mâchoires serrées. Par ailleurs, les sermons étaient souvent gauchisants. Ils donnaient dans le « social» larmoYa11tet s'apitoyaient sur les malheurs des « pauvres », qu'instrumentalisait leur bonne conscience. Mon monarchisme ne se reconnaissait guère dans ce démocratisme facile et complaisant qui arraisonnait le divin à son humanisme de pacotille. J'étais dégoûté. Ma souffrance était encore renforcée par le fait que j'avais une estime réelle pour les Pères du couvent, qui étaient sincères et attachants. Je commençais à me demander si j'étais à ma place. Par ailleurs, je m'interrogeais pour savoir si l'Eglise catholique avait préservé son authenticité. Comment expliquer, en effet, que toute idéologie mondaine y pénétrât avec tant de facilité? Et qu'un esprit profanateur y massacrât, depuis le Concile Vatican II, toute sa tradition liturgique? J'étais donc aussi désemparé. Or, il se trouva que je rencontrai précisément à cette époque les deux confessions qui devaient me marquer en profondeur: le judaïsme et l'orthodoxie. C'est un frère dominicain féru d'orthodoxie, notamment russe (il s'habillait à l'occasion comme un mo1!fik..), qui m'amena un jour à ma première liturgie . orthodoxe. Ce fut une révélation. 'étais ébloui et, toute la journée qui suivit, mon cœur J palpitait d'un immense bonheur. Voili, me suis-je dit, l'Eglise I Voilà ma foi, proclamée avec plénitude, beauté, et un sens profond de la gloire de Dieu IJ'avais, il est vrai, connu en Egypte, notamment lors d'une Liturgie nocturne au Monastère Saint Paul, quelque chose d'analogue. Mais la Liturgie y était célébrée en arabe et je me sentais un peu étranger à la foule copte. Tandis que là, dans une très modeste église du Patriarcat de Moscou, j'avais trouvé la Liturgie patristiqueS de l'Eglise, célébré par un brave prêtre alsacien converti.
5 C'est-à-dire la Liturgie dont des Pères de l'Eglise (saint Basile, saint Jean Chrysostome) avaient écrit les prières à l'âge «patristique» de l'Eglise. 19

Tout alla très vite. Je fréquentai la communauté qui m'accueillit fraternellement, notamment le petit ftIs du grand théologien russe Wladimir Lossky, André et sa femme Sophie. Ce sont eux qui m'indiquèrent dans le Lot un petit métochiotl' du Monastère athonite de Simonos Pétra. Je m'y rendis l'été et fus conquis, là encore, mais cette fois par le monachisme austère et rayonnant à la fois de cette communauté admirable. Si je devais résumer toute cette expérience, je dirais que j'étais persuadé d'avoir trouvé le christianisme.Ma joie n'avait pas de limite et je brûlais déjà d'être agrégé à Ja Communion de l'orthodoxie. Et cependant, Strasbourg fut aussi le lieu où je découvris mieux le judaïsme. Je dois ici préciser que le judaïsme, le peuple juif et l'état d'Israël me posaient question depuis longtemps et exerçaient sur moi une sorte de fascination. Je me souviens pourtant d'avoir usé - étant adolescent - d'insultes antisémites, dans l'ignorance totale de ce dont il pouvait s'agir, d'ailleurs. De même, étudiant, je m'étais laissé allé, de trop longues années, à Ja sotte mystique de Ja sainte «lutte du peuple palestinien». Dans les deux cas, je savais intérieurement qu'il y avait de Ja méchanceté et de la bassesse à mépriser les Juifs et à attaquer mécaniquement l'Etat juif. D'ailleurs, tous les Juifs que j'ai pu connaître à l'époque s'étaient révélés très estimables et plus fms, ouverts, talentueux et en définitive agréables que leurs détracteurs. Certains devinrent mes amis. J'avais fmi par comprendre qu'il me faudrait un jour considérer sérieusement la « question juive ». Paradoxalement, c'est Pierre Boutang (qui fut «antisémite d'Etat », pour reprendre Ja célèbre catégorie de Maurras) qui m'éveilla à Ja conscience que le judaïsme existe; qu'il n'est pas seulement 1'« Ancien» Testament; et qu'il est riche d'une tradition spirituelle et théologique insignes. Certes, Boutang restait fidèle à la vision chrétienne traditionnelle affirmant que l'Eglise « accomplit» le judaïsme, mais enfin! il m'avait appris à respecter le judaïsme et m'avait d'ailleurs recommandé Ja lecture de quelques auteurs juifs. Son soutien à l'Etat d'Israël était aussi très ferme et conséquent. Il m'aida à m'avouer que j'admirais en fait profondément la geste sioniste qui institua ce demier. Par ailleurs guéri de toute une série d'obligations morales «de gauche », et de crampes idéologiques diverses par mon royalisme, et notamment par la lecture de Maurras, je pouvais enfin aborder certains problèmes d'un œil neuf. A la différence de Maurras, qui erra malheureusement sur ce point qui n'est pas un détail, je me découvris philosémite. Quand vint le moment d'engager ma longue formation de religieux dominicain, me trouvant dispensé de nouvelles études de philosophie, c'est donc tout naturellement que je demandai à ma Province d'entreprendre des études d'hébreu, tant biblique que moderne. Je suivis donc à l'Université les cours d'un lecteur israélien, Nadav Kashtan, qui devint un ami. Cette langue me séduisit en profondeur et je ne Ja lâchai plus. Par ailleurs, je suivis tout au long de l'année un cours d'histoire juive. Je me rappelle être resté abasourdi après avoir pris la mesure de l'énorme passif de
6 Un métochionest une dépendance ou une fondation d'un grand monastère. 20

l'antijudaïsme chrétien. Assurément, il n'était pas toujours très agréable d'assister, comme dominicain, à un tel enseignement, aussi irénique soit-il... Parallèlement à l'étude des Pères du désert, de la patristique et de la tradition orthodoxe, je me mis donc à étudier le judaïsme. Je me rappelle avoir commencé d'étudier Maïmonide, mais curieusement sans accrocher. L'année qui suivit, je revins à Toulouse. La question de devenir orthodoxe était posée. En fait il s'agissait plutôt de confirmer un choix. Je pris naturellement la chose très sérieusement, priant, consultant, visitant des monastères tant orthodoxes que catholiques. Plusieurs Pères dominicains que j'ai vus à ce propos ne m'ont nullement dissuadé de ma décision. Ma sincérité, disaient-ils, est évidente. L'un y voyait l'inspiration de l'Esprit Saint. Je finis par demander d'être relevé de mes vœux temporaires. Je voulais en effet que les choses se fissent dans les fo:rmes. C'est ce qui arriva, et je reçus une belle lettre de Rome. Juste auparavant, j'avais passé les deux mois d'été à la prestigieuse Ecole biblique de Jérusalem afin de me parfaire en hébreu moderne. Je connus à cette occasion d'autres Juifs. Je constatais que j'avais beau être à la veille d'une conversion enthousiaste à l'orthodoxie,. je ne savais quoi opposer au judaïsme. Et c'était pour moi quelque chose de très extraordinaire que mon propre silence. Car, en général, je n'étais jamais à court d'arguments... En fait, si j'étais ajJèctivement t cordialementchrétien, ma e «raison théologique» me persuadait intérieurement que le christianisme ne pouvait être l'accomplissement de l'antique foi d'Israël, et que c'était folie de parler d'un « Fils de Dieu ». A cette époque, j'étais très conscient du fait que le passage à l'orthodoxie représentait aussi pour moi un moyen d'échapper à l'attraction puissante du judaïsme. En rejoignant l'Eglise qui avait gardé intègre et vivante la grande Tradition, je voulais donner au christianisme sa chance, la dernière sans doute, d'être pleinement vrai pour moi. Mais d'un autre côté, je l'avoue, l'énormité des doutes qui me minaient faisait que j'avais tendance à me les cacher. En devenant orthodoxe je réalisais en quelque sorte une plongée mystique... Un paradoxe mérite ici d'être noté. L'Eglise que je m'apprêtais d'intégrer, partie pour vivre le christianisme intégral, partie pour éviter la tentation du judaïsme, se trouvait être beaucoup plus anti-judaïque, et même blessée d'antisémitisme, que l'Eglise catholique que je quittais. L'enseignement traditionnel des Pères de l'Eglise sur le sujet, comme celui - acariâtre de saint Jean Chrysostome7, prévalait; et les offices que j'aimais tant par ailleurs étaient remplis de textes agressifs à l'encontre des Juifs « endurcis ». Je n'ignorais certes pas cette contradiction que me signalèrent des Juifs comme André Chouraqui ou des orthodoxes comme Olivier Clément. Mais n'ayant
7 Saint Jean d'Antioche, dit « Chrysostome» (<< bouche d'or »), naquit en 347. Il fut diacre à Antioche où il se fit connaître par son éloquence et ses commentaires de l'Ecriture. Antioche avait une communauté juive rayonnante qui attirait nombre de chrétiens (qui fréquentaient la Synagogue). Saint Jean réagit violemment dans des sermons enflammés et insultants. Il devint Patriarche de Constantinople en 397, mais fut contraint à l'exil par l'Impératrice Eusobie. Il mourut en 407. 21

pas les moyens de la résoudre, je me décidai à la souffrir quand j'y serai confronté au cours des offices de l'Eglise, et de sortir mes griffes à chaque fois qu'un fidèle s'abandonnerait, devant moi, à quelque propos hostile contre les Juifs. Et de fait, que de fois ne me suis-je pas fâché pour l'honneur d'Israël! Trois années me séparèrent encore de l'entrée dans le monachisme orthodoxe. D'un côté, j'étais plutôt désireux de continuer dans la vie religieuse. De l'autre, le monachisme orthodoxe me paraissait inaccessible en raison de son extrême ascèse. J'ai hésité très longtemps, et péniblement. S'offrait aussi pour moi la possibilité de devenir prêtre marié. Cet état aurait permis de faire droit à mon désir de féminité et de sensualité. A l'époque, j'étais poursuivi par les assiduités d'une jeune fille channante qui me plaisait beaucoup, avec laquelle je m'entendais fort bien, et qui aurait été toute disposée à devenir ma « matouchka »8. Le Recteur9 de l'Institut Saint Serge où j'étais étudiant (et enseignait en même temps la philosophie) aurait bien voulu, lui aussi, me voir emprunter cette voie, qu'il valorisait fortement au détriment du monachisme. Mais finalement je m'y refusais, au grand désespoir de la belle (et du mien!) Dans un sublime effort, m'arrachant véritablement héroïquement au principe de plaisir de ce monde je m'engageais dans la voie royale de la «vie angélique» au Monastère saint Antoine, autre dépendance de Simonos Petra. C'était un pari audacieux mais très digne d'être tenté. Il n'avait rien de hasardeux non plus car autant je pouvais aimer le monde et ses « vanités », autant chaque séjour prolongé que j'avais fait dans des monastères m'avait trouvé profondément heureux. J'entrai donc comme novice au monastère saint Antoine, situé aux pieds du Vercors. C'était en août 1989, en pleine célébration du Bicentenaire de la Révolution. Naturellement, un royaliste comme moi se trouva très heureux d'accomplir un acte aussi rétrograde et obscurantiste à cette date symbolique (la Révolution n'avait-elle pas interdit les vœux religieux ?) Mon noviciat se passa très bien. Je me trouvais dans une petite communauté pauvre et fervente qui était conduite avec discernement par un moine d'une envergure exceptionnelle, le Père Placide Deseille. C'était dur mais j'étais pleinement heureux. Je devins novice sous le nom de Père Justin, en référence au martyr apologète du lIe siècle. Plusieurs traits de la destinée et de la personnalité de ce saint étaient faits pour me séduire: il venait de Palestine (de Naplouse) où ses parents, des colons romains, s'étaient installés; c'était un philosophe (t! en portait le manteau) qui s'était converti; il avait écrit un livre de polémique honnête et irénique - chose rarissime - contre les Juifs, les Dialogues avec Tryphon; les Actes authentiques de son martyr témoignaient enfm d'un amour profond et serein - et non pas exalté ou« enthousiaste» - pour le Christ. Au terme de ma première année de noviciat, le Père Placide m'envoya passer quelques mois au Monastère Sainte Catherine du Sinaï pour me donner l'occasion de
8 Femme de prêtre (en russe). 9 Il s'agit du Père Alexis Kniazev. 22

vivre et de me former dans un haut lieu de la tradition monastique. Je fus immédiatement conquis par ce site exceptionnel, le type de monachisme à la fois sérieux et libertaire qui y était vécu, les Pères de la communauté, l'environnement désertique, la présence des Bédouins. L'archevêque du Sinaï, Mgr Damianos était un grand évêque. Il m'accueillit à bras ouverts. Un autre grand moine du Monastère, depuis lors malheureusement tombé dans le schisme « vieux-calendariste », le Père Adrianos, me dit un jour que ma place était ici. J'en fus très touché. J'étais heureux comme jamais je ne le fus. En revenant en France - c'était après que j'eus rencontré pour la première fois François Mitterrand je demandais la bénédiction au Père Placide de rester au Sinaï, et il me l'accorda de bon cœur. III Le Monastère Sainte Catherine occupe une place très importante et à part dans l'Eglise orthodoxe. Il a été fondé par l'Empereur byzantin Justinien qui voulait honorer l'un des plus anciens lieux du monachisme. Près de deux siècles avant sa fondation, on trouvait déjà des ermites aux alentours de la montagne où Moïse était réputé avoir reçu la Loi. Plus de 90 saints vécurent au Sinaï. Parmi eux des géants comme saint Jean Climaque et saint Grégoire le Sinaïte. Le Monastère fonctionne sans inteffilption depuis mille quatre cent ans. Une tribu bédouine, les Gebelia, descendante de serviteurs (probablement daces, c'est-à-dire roumains) amenés par Justinien, vivent toujours autour du Monastère. Le Monastère a une tradition spirituelle et liturgique absolument extraordinaire et un style de vie à la fois traditionnel et, comme je le disais, très libre (ce qui convient bien à l'esprit de l'orthodoxie). La communauté se trouve aujourd'hui assez réduite: une vingtaine de moines. Cela suffit à faire une bonne communauté. Mais son « noyau dur» est plus restreint, beaucoup de moines venant pour repartir. Le Monastère doit en effet subir aujourd'hui bien des contraintes comme celle du tourisme. Quand je l'ai quitté, au bout de neuf ans, je commençais à faire figure d' « ancien ». La prière occupe une large part de la vie. L'office nocturne commence à 4 heures du matin pour s'achever vers 8 heures avec la célébration de la Sainte Liturgie. Certains moines prennent alors un café ou un thé - le café étant grec mais le thé bédouin - à l'orkondariki. J'appréciais en général beaucoup ces moments de paix et de fraternité après le combat de la nuit. Un court office (fierce et Sexte) séparait le jour. Nous venions, généralement avec difficulté, de fermer le Monastère aux hordes touristiques. Après le repas, la plupart des moines se reposaient et le Monastère était tout à fait silencieux. Les Vêpres étaient célébrées à 16 heures ou 17 heures, selon l'époque de l'année. Elles duraient environ une heure et demie. La prière de None les précédait et celle des Petites Complies les suivait. Après quoi, jusqu'à environ 22 heures - heure à laquelle l'électricité était coupée - les moines travaillaient de nouveau, qui pour l'administration du Monastère, qui au jardin ou à l'hôtellerie. Naturellement, notre vie était aussi rythmée par le calendrier liturgique, notamment par les Carêmes et les grandes Fêtes. Plusieurs fois par an nous avions des «agrypnies », ces très longues 23

vigiles qui pouvaient durer jusqu'à neuf heures, et qui étaient des moments liturgiques et spirituels forts. Quelle était ma place dans cet ensemble? J'étais un moine parmi les moines. Au bout d'une année environ, j'avais en effet fait profession monastique. Ma diaconie était de m'occuper des trois magasins qui vendaient des fascicules du Monastère, des livres et des articles de piété. Je faisais bien mon travail. Dans un premier temps, j'étais plein d'idées. Je faisais venir des livres orthodoxes en langue française, anglaise et allemande. J'étais en effet très soucieux de faire connaître l'orthodoxie. Il me semble que je jouissais d'une situation un peu privilégiée. I.,'archevêque savait qu'il avait affaire à un intellectuel. Il respectait mon désir de prolonger des recherches de tous ordres, et les encourageait. il me donna la bénédiction pour lire ce que je voulais, y compris des romans. TIsoutenait mes travaux sur Moïse. Parfois nous avions de grandes discussions théologiques dont je garde le meilleur souvenir. Je connus ce qu'était un évêque: un témoin du kérygmelO apostolique! Souvent, je lui rendais le service d'une correspondance en français. Il m'arrivait même de le conseiller et de le renseigner pour les relations avec l'orthodoxie française. En fait, il m'estimait et me faisait confiance sans être ignorant de mes défauts et faiblesses (il était aussi mon confesseur, le plus merveilleux que j'ai jamais connu). Je l'aimais beaucoup. Je lui dois énormément. (Aux pires moments de doute, ce sont de tels témoins qui maintinrent solide mon lien avec l'Eglise.) Implicitement j'étais dispensé de certains travaux. On acceptait que je passe beaucoup de temps avec des Bédouins (il est vrai que je devais le faire pour mon travail). Surtout, l'évêque me donna sa bénédiction pour reconstruire un ermitage, puis pour y séjourner très souvent. Ce demier était situé dans la montagne, dans un des plus beaux lieux du monde peut-être... Je me retrouvais pleinement dans cette solitude érémitique (bien que je ne pusse d'aucune manière me considérer comme un ermite). J'avais une maisonnette comprenant deux pièces, un jardin avec un puit. L'église qui était au centre de cet ensemble était dédiée au grand martyr Panteileimonll. Elle était aussi modeste que jolie. Assez proche de là, à un endroit difficilement accessible et secret, je disposais d'une grotte étroite où je restais souvent pour lire ou prier. Je connaissais par cœur cette montagne et j'allais d'un lieu à un autre. Régulièrement, je me rendais au sommet, là où se trouvait la petite église de la Transfiguration. Je profitais longtemps de cette chance insigne. Ma joie était (presque) sans partage. Il était évident aux yeux de tous que j'étais heureux. Cela faisait« plaisir à voir» - m'a-t-on dit plusieurs fois. Comment expliquer alors que j'aie fini par partir ?

10Translittération du mot grec qui signifie « proclamation ». Il s'agit en l'occurrence de celle de la résurrection salvatrice du Christ. 11 Le nom de ce mégalomartyr signifie « plein de compassion pour tous ». C'est le patron des médecins. Fils d'une mère chrétienne et d'un père païen, il se convertit au christianisme et eut à subir un long martyr qu'il accomplit sous Maximin, le 27 juillet 304. Il eut pour disciples Cosme et Damien. 24

IV Ce Journal est la triste chronique de ce décrochement progressif. Il me faut préciser en effet que j;)ai commencé à le rédiger à un moment où quelques doutes s'étaient introduits en moi. Par ailleurs, j'avais vécu quelques déceptions. En exagérant un peu, je pourrais dire que c'est la lecture et la rencontre de ce grand penseur et témoin du judaïsme qu;)est Yeshayahou Leibowitz qui finirent par ébranler presque complètement « mon» christianisme. Ainsi exprimée, la chose paraît impossible. Comment un pensée ou un système pourraient-ils mettre à bas la vie, les engagements, et les certitudes d'un moine qui, les premières années, était très observant? C;)estpourtant le cas. Mais en réalité, on n'est jamais influencé que par. .. ce par quoi on consent de se laisser influencer. Or, non seulement Leibowitz m'apportait des analyses très précieuses sur la nature du judaïsme et du christianisme, mais je retrouvais dans ces dernières ce que je savais moi-même obscurément, sans jamais avoir eu le courage ni, sans doute, la puissance intellectuelle de le penser clairement, ou de le déduire formellement. Sous ce rapport, donc, les intuitions de Leibowitz n'étaient rien d'autre que les mtennes. J'eus donc à vivre, des années durant, et jusqu'à aujourd'hui où j'écris, une contradiction cruelle entre, d'une part, une expérience et un attachement que je voulais aussi être une fidélité à la« grâce» vécue dans l'Eglise, et, d'autre part, une investigation lucide d'un certain nombre de réalités religieuses qui aboutissait à les dissoudre totalement. Si je m'en étais tenu à ce que je vivais intérieurement, j'aurais pu et dû persévérer dans ma vie de moine qui était, comme je l'ai dit, fondamentalement heureuse. Si j'acceptais de laisser libre cours à l'intellectualité critique, d'une part, et si je prenais acte du fait que le christianisme n'était pas l'accomplissement du judaïsme mais un abandon de son monothéisme et de sa vérité religieuse, d'autre part, je pouvais et devais devenir Juif. Combien de fois ai-je pu «maudire» ce mien esprit de curiosité et d'examen! Et combien de fois je me disais que je ferais mieux de m'abandonner à la grâce et à mon bonheur ! Mais, d'un autre côté, combien de fois ai-je pu « bénir» l'intelligence critique qui me faisait ne pas être la dupe de possibles illusions! Et combien de fois me suis-je réjoui d'avoir rencontré la pensée de Leibowitz en laquelle je me retrouvais tant ! Car s'il y a une grande joie à se faire « enfant de Dieu », dissoudre par l'intelligence une vision consolatrice a aussi quelque chose de grisant. . . D'un point de vue monastique, il est évident je « n'ai pas joué le jeu ». J'aurais dû en effet, au moment même où l'édifice de ma foi se voyait ébranlé par le doute, soit renoncer courageusement à cette lecture, par fidélité scrupuleuse à mes vœux, soit me donner plus de chance d'y résister en priant davantage, en m'imposant une vie plus rigoureuse, en intensifiant la lecture des Pères que je délaissais peu à peu, en séjournant au mont Athos, etc. 25

Malheureusement, c'est précisément à cette époque que je vins résider au Métochion d'Athènes pour y apprendre le grec. En so~ c'était une bonne décision. Je voulais m'intégrer pleinement à la Communauté en en apprenant la langue. Au Sinaï, je n'y parvenais pas malgré mes efforts, et cela me coupait dans une certaine mesure des Pères. Je n'étais pourtant guère enthousiaste à l'idée de quitter ma solitude de Safsafa12. Je n'ignorais pas non plus qu'un moine qui se trouve hors de l'enceinte de son Monastère encourt quelques dangers. Et, de fait, il s'avéra que ce séjour prolongé de deux ans, s'il me permit effectivement de bien apprendre le grec, et également de mieux connaître la mentalité et l'orthodoxie grecques, me soumit à toutes sortes de tentations dont ce Journal est une chronique pas toujours édifiante. Il est bien sûr dommage que ce demier se fasse le témoin d'une période qui, à de certains moments, s'apparente à une pénible déliquescence. Mais c'est justement la bonne santé spirituelle de mes premières années de monachisme qui l'avait alors rendu inutile! A cet égard mon Journal est trompeur. Et c'est pourquoi je serais fort marri que l'on s'imagine qu'il est représentatif des états d'âme du commun des moines orthodoxes! Je pense qu'il reflète surtout mon histoire singulière, avec ses interrogations, notamment de type métaphysique, et mes faiblesses. Il est même trompeur pour ce qui est de mon propre cas. A sa relecture, j'ai été frappé du fait que ma vie de piété n'y apparaît que fort peu. Pourtant, je n'ai jamais cessé, ou presque, de garder un certain rythme de vie religieuse. Pour ne donner qu'un exemple, je me souviens fort bien qu'à Athènes j'avais coutume de visiter presque chaque jour des églises et ces oratoires nombreux où je brûlais des cierges et priais intensément (sans parler bien sûr de la participation aux offices du Métochion). Ceci rejoint mes remarques initiales: ce qui est spirituel ne se dit ni ne se raconte vraiment. J'ai fait allusion plus haut à quelques déceptions. Je pense qu'elles ont joué un certain rôle dans mon éloignement progressif de l'Eglise. Je m'empresse cependant de noter que ce qui m'a avant tout déçu, c'est moimême! Ce n'est pas là une affmnation rhétorique. Peu à peu je me voyais en effet déchoir de mon sérieux initial, être moins généreux, m'abandonner au jugement d'autrui, etc. Alors qu'aux prémisses de ma vie religieuse, notamment orthodoxe, je pouvais me croire capable d'acquérir certaines «vertus» et même d'héroïsme spirituel (avec la grâce de Dieu, bien sûr), je me suis peu à peu connu et reconnu non seulement comme un pécheur» mais aussi comme quelqu'un de foncièrement égoïste, un brin calculateur, et - plus grave que tout, sans doute - capable d'infidélité à la parole donnée. En quittant le Monastère, c'est donc avant tout les illusions que je pouvais entretenir sur moi-même que j'ai quittées...
12Safsafa est l'un des noms qui désigne mon ermitage ou, plus exactement, le lieu où il est situé (c'est-à-dire une hauteur en contrebas du sommet du Sinai). Safsafa veut dire «amandier» en arabe. 26

De manière générale quand une personne échoue à réaliser un idéal, c'est elle qui est en cause, et non pas l'idéal - même si elle en est venue à contester, sinon la valeur, du moins la vérité de ce dernier. Pour ce qui me concerne, j'ai trahi mes vœux, transgressé de nombreux devoirs, déçu la confiance que l'on plaçait en moi... En actes et en pensée, je n'ai pas été à la hauteur. J'ai donc failli et me tiens coupable devant Dieu. Là où je pense, en revanche, être resté honnête, c'est dans ma quête disons « intellectuelle» de la vérité. Et je puis dire qu'autant je déplorais la perte d'un idéal de moi-même, autant je me félicitais - sans doute avec orgueil mais aussi avec une légitime fierté - du sérieux avec lequel je considérais les grands fondements de la foi. Assurément, je n'étais pas sans savoir que le principe d'un tel examen était en soi fort contestable et même, d'un point de vue chrétien, peccamineux. C'est la raison pour laquelle je m'y engageais « avec crainte et tremblement », et non sans prier Dieu qu'il me garde de tout égarement fatal. Mais au delà de cette problématique proprement religieuse, je me reconnaissais aussi en quelque sorte le droit humain - Dieu m'ayant après tout pourvu de raison -, sinon d'analyser de manière indiscrète et légère les « mystères de la foi », du moins de les investiguer avec une respectueuse attention. En tout état de cause, j'en prenais la responsabilité. Ceci m'amène à préciser que quand je me tournais vers le judaïsme, ce n'était pas pour me donner des raisons d'accuser le christianisme, mais parce que j'en étais progressivement venu à le remettre en cause. - Encore qu'une telle remise en cause n'avait pas tant été initiée, du moins à l'origine, par un criticisme soupçonneux, que par les doutes nombreux qui m'étaient advenus en quelque sorte de l'extérieur. Comment en aurait-il pu être autrement, d'ailleurs? L'espérance chrétienne est si belle, la révélation de Dieu dont elle se fait porteuse si magnifique, que seul le mauvais destin d'une coutumière incrédulitéhumaine peut, sinon la détruire, du moins l'affaiblir. Si donc mon esprit avait pu trouver son repos dans la grande vision chrétienne, sans doute s'y serait-il abandonné. Mais dès lors qu'il y avait matière à douter, il m'était en fait quasiment impossible de ne pas aller jusqu'au bout du questionnement - dès lors surtout que mon intelligence fonctionne naturellement de la manière que j'ai dite. Il reste vrai néanmoins que la médiocrité et l'étroitesse d'esprit de certains moines ont fmi par me troubler. De même, la confusion de l'Eglise orthodoxe avec les intérêts de la nation (grecque, russe, roumaine...) m'a parfois choqué. Et je le vivais d'autant plus mal que je me complaisais dans une vision du monachisme et de l'Eglise qui était par trop idéale et même quelque peu idéologique - une vision typique de « converti». C'est ainsi qu'à l'époque de mon entrée dans l'orthodoxie, j'imaginais volontiers que tout chrétien orthodoxe et, afortiori, tout moine dût nécessairement être ce que le Recteur de l'Institut Saint Serge appelait ironiquement un « transfiguré »... Mais avec le recul, je me suis aperçu que c'est moi qui avais manqué d'indulgence, de réalisme et, finalement, de sens de l'Eglise. (Soit dit en passant, l'expérience ultérieure que j'ai pu avoir de la « Synagogue» ne fut ni plus ni moins convaincante I) Simplement, il s'est trouvé que j'étais de plus en plus sensible à certains défauts qui me rendaient injuste - quand ce n'était pas méchant 27

Après quelques années, je suis bien obligé de reconnaître que ce qui reste de mon expérience de l'orthodoxie grecque est très largement positif. Je le fais d'autant plus volontiers que j'aime en fait beaucoup l'Eglise byzantine et m'en sens solidaire. D'ailleurs, même indigne, j'en suis toujours un membre fidèle. Quant au Monastère Sainte Catherine, je lui dois tant que ma reconnaissance pour lui n'a pas de limite. Ma confusion est donc grande de ne pas m'en être montré plus digne. Moi, jeune novice orthodoxe français, j'y ai été accueilli de tout cœur. On m'y a donné tout ce que je pouvais souhaiter en considération, en amour et en biens spirituels. D'ailleurs, si j'ai pu quitter formellement Sainte Catherine, le Monastère, lui, ne m'a pas quitté. Il habite ma mémoire et mon cœur, et j'ai sur mon bureau la photographie de mon ermitage13. Ce Journal ne s'achève pas avec mon départ du Monastère. Après la lente dégradation dont il témoigne, je connus une année de nouvelle ferveur, de rétablissement intérieur, de retour vers une pratique assidue. (Il est caractéristique qu'un tel retour à la santé ait entraîné l'abandon du Journal.) J'ai aussi séjourné longuement dans mon ermitage où je pense avoir mûri. Pourtant, j'étais résolu à « passer» au judaïsme et avais pris les premières dispositions en ce sens. Mon « diable» de Leibowitz, et aussi, naturellement, une réflexion élargie sur la foi d'Israël m'avait en effet persuadé de faire le pas. Mais je ne veux pas aller trop au-delà des limites de ce Journal. Ce qui vient après est, sinon une «autre histoire », du moins quelque chose d'assez nouveau. D'autres facteurs sont intervenus, notamment affectifs. Pour satisfaire une légitime curiosité du lecteur je vais simplement préciser ce qui suit. Comme je l'ai dit, je suis finalement resté chrétien orthodoxe, non par défaut, mais avec toute la conviction dont je suis capable. J'ai publié un livre dans lequel j'ai essayé de penser la relation du judaïsme et du christianisme14. Cet éclaircissement m'a été salutaire. Je n'ai pas vraiment trouvé de

solution à mes questions parce que en fait il n'en existe pas

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du moins sur un plan

intellectueL La seule chose que je pouvais faire,. était de me déterminer conformément à ce que mon cœur m'indiquait en profondeur. Je n'ai aucune raison de douter de la grâce chrétienne qui se rappelle régulièrement à moi sans que je la mérite. Et je la bénis. Je n'ai aucune raison de négliger ce que le judaïsme, intensément vécu en Israël, m'a apporté, et qui est considérable. Je me dis qu'en tout état de cause je n'aurais été ni digne ni à la hauteur d'une nouvelle conversion. (Une seule suffit dans une vie I) Je ne crois pas devoir non plus regretter l'aventure intellectuelle extrêmement intense que j'ai poursuivie une partie de ces longues et merveilleuses années passées
13Je garde aussi un excellent souvenir de la Grèce que j'ai appris progressivement à connaître et à aimer. En général, je ne goûte guère l'exubérance méditerranéenne, et le peuple grec n'en est pas dépourvu! Mais je lui ai trouvé de grandes qualités. Je lui jalouse notamment l'amour qu'il porte à son pays et à sa langue, amour dont les Français sont, en général, si sottement dépourvus. 14Foijuive et croyance chrétienne, aris, Desclée de Brouwer, 2001. P 28

dans le monachisme. Je crois avoir compris (enfm) un certain nombre de choses. J'espère un jour en faire état. Naturellement, une telle quête est harassante et j'y ai laissé quelques plumes. C'est pourquoi, à partir d'un certain moment, d'autres sirènes se sont fait entendre... Elles ont pour nom Lucrèce ou David Hume. Mais je m'efforce, avec la grâce de Dieu, de leur résister. J'ai longtemps hésité à publier ce Journal. Très souvent, des proches m'ont incité à transmettre l'expérience -« exceptionnelle », disaient-ils - qui fut la mienne. Je pensais avec eux qu'il aurait été dommage de n'en rien dire. Aussi avais-je projeté de m'essayer à une sorte de roman, en doutant fort, d'ailleurs, que je pusse y réussir. Mon ami Michel Rachline, auquel j'avais parlé de ce manuscrit, a désiré le voir et a estimé qu'il méritait d'être porté à la connaissance du public. Voill qui me soulageait soudain d'une tâche peut-être insurmontable! Mais, d'un autre côté, la perspective d'une telle publication me posait derechef deux problèmes. Le premier était de conscience: ne risquais-je pas de faire accroire, contre toute justice, que le monachisme sinaïtique était à l'image du plus piètre et du plus atypique de ses représentants? Le second était d'exhiber des faiblesses inavouables qu'il serait peutêtre préférable de cacher. En définitive, j'ai pensé répondre à ces difficultés de la sorte: en reconnaissant honnêtement que mon Journal n'est pas un bon témoin de la réalité monastique, et qu'il indique plutôt la voie qu'il ne faut pas emprunter si l'on veut ne pas mettre en péril sa foi... Il montre aussi combien ce genre de vie est difficile et crucifiant pour un intellectuel. Quant à mes faiblesses, d'ordre divers - la première étant peut-être de trop croire aux idées et de me laisser fasciner -, elles existent. Qu'y puis-je? Les censurer aurait certes été confortable, mais cela aurait gravement dénaturé ce document.

Saint-Priest de Gime~ Ie Il août 2002

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1994

5 mai
Est-ce que le computeur peut favoriser la tenue d'un journal? C'est ce que l'expérience pourra montrer. Lors de ce séjour au Caire: je vais chercher l'engin, et donne mon premier cours de théologie en lien avec Saint-Serge15. Comme de coutume, je me fâche de ne pouvoir obtenir de voiture du Métochion16, en vain. A propos d'une jeune fille dans l'autobus, il me vient cette formule: admirer la laideur de quelqu'un. Judith, la petite de Bishara17 est vraiment intelligente et mignonne; quelle fardeau, cependant, que la vie familiale! Beaucoup de joie et une immense servitude. Et beaucoup d'incertitude pour l'avenir. Certainement, il faut être doué pour cela. Passage chez les Dominicains: je suis à nouveau invité à déjeuner. Le Père JeanMarie Mérigoux a de l'affection pour moi; peut-être aussi est-il un peu isolé dans ce vaste couvent un peu vide? Alors que nous étions dans la bibliothèque, il me sort une réflexion anti-byzantine qui m'étonne un peu. Perte d'un camet comprenant des mois de vocabulaire hébreu, sans émotion particulière cependant. Je viens toujours, ou presque, les mains vides, et c'est inconvenant. Il semblerait que les mots viennent. Il reste à ce qu'un tel journal ait un sens. 11 mai Travail réellement commencé, puisque je reprends mon Moïse18. Ce matin, premier groupe à guider. Je le note parce qu'il y a toujours quelque chose qui me tombe dessus, sans délai, de retour de « vacances» au Caire.
15 Il s'agit de l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge de Paris. Un groupe d'Arabes orthodoxes du Caire et d'Alexandrie étant désireux de recevoir une formation théologique, le projet avait été conçu, qu'en tant qu'ancien élève et même professeur (en philosophie), je les prépare à de futurs examens. 16 Le Métochion du Monastère Sainte Catherine au Caire se trouve Midan (c'est-à-dire « place ») El Daher dans un quartier devenu populaire. Un moine du Monastère y réside en permanence et les moines de passage, en partance pour la Grèce par exemple, y séjournent. Le bâtiment est beau quoique défraîchi et poussiéreux. Il est aussi assez inconfortable, ce qui sied à des moines. Avec son jardin assez grand et paradisiaque, ce Métochion a un très grand charme. 17Quand je passais au Caire pour diverses raisons, je visitais et parfois dormais chez des fidèles du Monastère qui sont devenus des amis. 18Avec l'accord de mon évêque (enthousiaste), j'avais d'entrepris d'écrire un ouvrage intitulé Moïse au Sinai~ dans lequel je me proposais de collationner et d'analyser les traditions juive et chrétienne portant sur le grand Patriarche. Je suis bien parvenu à l'achever - en 350 pages mais, ne croyant plus guère en ce que j'y écrivis, il est resté dans la mémoire de mon ordinateur.

Ce soir, passage de l'écrivain Alain Nadaud, qui apporte son roman sur l'invention du zéro. Il en a aussi écrit un sur l'iconoclasme. Quelques réflexions maladroites mêlées d'excuses me font penser qu'il ne sait pas trop à quoi s'en tenir sur l'aspect théologique du problème. Je le vois scruter les montagnes escarpées en recherche d'inspiration. Mais il n'y a pas apparence qu'il la trouve. . . Il Y a une quasi-haine du christianisme dans le monde que l'on appelle « chrétien». On dira que c'est «culturel», et que cela pourrait donc finir par passer. Auquel cas, donc, ce ne serait pas un retour au Christ - lequel exige une conversion, t e non une nouvelle manière culturelle de voir les choses. La culture est une idolâtrie. L'humanisme est une idolâtrie. A considérer - non à « traiter» - comme telles. 12 mai De retour d'une excellente journée, la seconde, dans le jardin « paradisiaque» de Mahmoud Mansour19. En arrivant, je ne retrouve pas la clef ou plutôt sa cachette; heureusement, je le vois arriver un quart d'heure plus tard. C'est une personne qui, d'aucune manière, ne peut gêner la solitude que je recherche. Sa conversation est combien agréable! Elle est paisible et agrémentée d'un beau sourire. Il veut arranger l'unique et modeste pièce de la demeure à ma convenance! Cette fois, en quelque sorte, ce n'est pas un bédouin qui garde un jardin du Monastère, mais, au contraire, un moine qui « garde» la maison d'un bédouin, son ami ! Je trouve chez lui un livre en hébreu sur les Bédouins20; cela me permettra de l'interroger à l'occasion. Il est impossible d'imaginer les moments de vive tentation sexuelle quand on n'en est pas affligé, et, quand on les subit, de concevoir le délicieux repos de la chair. Dans les moments d'intenses b:rûlures, je me jure de n'accepter jamais la moindre ordination, et dans les temps apparemment plus spirituels, je pense que je devrais me laisser faire puisque je ne cours pas après cela... Ces derniers moments sont dangereux: comme le dit saint Jean Climaque, les démons veulent nous faire chuter par l'action ou le jugement de ceux qui, eux-mêmes chutent, quand, pour un temps, nous ne sommes pas à terre. Seigneur Jésus, Fils du Dieu Vivant, aie pitié de moi, pêcheur21 !
19Mahmoud M. a été l'un de mes grands amis bédouins, et le plus proche de cœur. Son amour du désert et du Monastère était très profond. Nous nous confions toutes nos pensées, le cœur ouvert. Le jardin dont il est question se situe en contrebas de la cellule de saint Jean Climaque, lequel fut un très grand spirituel du Monastère Sainte Catherine au VIle siècle. Dans l'Eglise orthodoxe, sa mémoire est célébrée le cinquième dimanche du Grand Carême. Il est l'auteur de L'échelle sainte (traduite admirablement par le Père Placide Deseille, Editions de l'Abbaye de BeIlefontaine, collection « Spiritualité orientale» n024, Bégrolles en Mauges, 1987). 20Il s'agit du livre de Joseph Ben David, Gebelia,une tribu bédouineauPied du monastère,Jérusalem, 1981 (en hébreu). Les Gebelia sont les descendants des serviteurs amenés par l'empereur Justinien au moment de la fondation du Monastère. 34

Idée d'un essai sur la mentalité orthodoxe, où il me serait loisible d'exprimer beaucoup de choses. TI conviendrait que je me remette à l'étude systématique de quelque chose. Je pense à Leibowitz et à Maïrnonide. 13 mai Reçu tardivement: une lettre d'Israël de Silvio Yeshua22. TIdit aller bien malgré la « folie ambiante ». A propos de cette dernière: lecture, un peu par hasard, d'un point de vue sur la Serbie dans Yediot aharonot23 dont j'entreprends aussitôt la traduction. Même sentiment exprimé dans Les véritésyougoslaves ne sont pas toutes bonnes à dirfi24.Sur les Serbes on affabule les pires mensonges. Journée tranquille; il semble que je me sois bouclé inutilement dans ma cellule25.Aucune agression extérieure n'était à craindre. Je continuerai cependant. Début du livre d'Avital WoWman sur Maïmonide et Thomas d'Aquin26. 14 mai Première lettre imprimée; l'imprimante n'a donc pas souffert du voyage. Grandes difficultés à me mettre debout, comme il arrive parfois: il y a deux jours, je ne me suis pas du tout levé; hier, je me rends péniblement à la seule Liturgie; aujourd'hui je suis là du début jusqu'à: Le Seigneurest Dieu et Il nous est apparu. Il faut dire, peut-être à ma décharge, que je dors très mal, somnole plutôt, et me réveille souvent. Je me rappelle ce que je tenais à noter: se déroule en moi un incontestable processus d'endurcissement, qui concerne la surface des choses. D'où, par exemple, ma « haine » de l'Amérique (mêlée de fascination), mon impatience générale, et le fait
21Cette prière, que je formule souvent au cours de ce Journal, est ce que l'on appelle « la prière de Jésus ». 22J'avais rencontré Silvia et sa femme Ruth au Monastère, accompagné de son ami peintre de Wet et de son épouse. Nous avons immédiatement sympathisé. Ayant tenu un grand rôle dans mon cheminement, il sera souvent question de lui. 23 Grand quotidien israélien. 24 TIs'agit du livre de Jacques Merlino. Ces vérités étaient si peu bonnes à dire qu'elles valurent - semble-t-il - à leur auteur quelque disgrâce dans sa profession. 25Je jouissais du privilège - que ne m'enviaient pas forcément les autres moines - d'occuper une cellule dans une partie inoccupée du Monastère. Pendant des années, j'avais en effet souffert du bruit; aussi l'évêque avait-il donné sa bénédiction pour que je réaménage une maisonnette qui me fut un petit paradis. Adossé au mur d'enceinte, elle communiquait avec une pièce étroite de la tour d'angle qui aurait été un endroit idéal pour prier si les bruits de l'extérieur (et notamment des Bédouins qui attendaient les touristes pour les mener en chameau au sommet) n'y pénétraient pas. 26Avital Wohlman, Thomas d'Aquin et Maimonide. Un dialogueexemplaire,Paris, Cerf, 1988. 35

que j'enfenne autrui dans ses déterminations sociologiques, physiques, etc. Tout cela pourrait bien être dû à l'âge, mais aussi être la conséquence et le signe d'un manque de combatspirituel et d'un défaut attention à la révélation divine de l'amour (que je néglige au profit, un peu idéologique, de la vérite).Or, il faut voir autrui sous le regard de Dieu et non du diable... D'une manière générale je ne suis pas à l'image de ces combattants généreux dont parle saint Jean Climaque, prisonnier que je suis sans doute de l'amour du plaisir et de la crainte de la souffrance. Je n'ai pas la volonté de m'y entraîner sérieusement. Est-ce d'ailleurs un défaut inné de volonté? - Ou bien que ma volonté manque à vouloir? (Ce en quoi elle serait coupable.) Lecture du chapitre sur le silence dans saint Jean Climaque, qui conclut: « Celui qui a remporté cette victoire a retranché d'un seul coup une multitude de maux. » Ceux-là même (avec d'autres) dont parlait le paragraphe second: Le bavardageest la chairesur laquellela vainegloire aime à sefaire voir avec ostentation.
C'est la marque de l'ignorance, la porte de la médisance, l'introducteur de la botdfonnerie, le seroiteur du mensonge, la ruine de la componction, f artisan et f huissier de f acédie, leprécurseur du sommeil, la

dissipation du recueiUement,'anéantissement de la vigilance,le refroidissementde la feroeur et l
l'obscurcissement de la prière.

Ce demier passage, comme tous ceux du même genre, induisent tout de suite dans un autre monde, spiritue~ qu'il est si facile d'oublier à tout moment, parce qu'il est comme en arrière-plan du corps sensible. 16 mai Téléphone de ma mère hier soir. Raymond vit plus péniblement en raison de la baisse de sa vue, et de nouveaux médicaments qui le fatiguent énormément. La vieillesse est triste, presque toujours. Ici c'est le Père Agathangélos qui ne va plus bien du tout. J'oublie de demander des nouvelles de Cécile27! (Marque de manque de souci d'autrui, c'est-à-dire d'égoïsme.) Je passe encore commande de livres sans avoir le temps de commencer ceux dont je jugeais la lecture nécessaire, voire urgente. Il faut faire attention à cela. (Il est improbable cependant que je me corrige.)

27Cécile Mommessin était une amie de mon beau-père, Raymond de la Pradelle et de ma mère. Egyptienne, elle avait épousé un négociant en vin de Mâcon. En Egypte même, elle produisait du parfum. Pleine d'humour, d'une gentillesse exquise, elle recevait merveilleusement dans son superbe appartement de Zamalek où j'ai séjourné plusieurs fois (déjà quand j'étais coopérant en Egypte). Elle a été, pour des générations de diplomates, d'universitaires, de coopérants, un intermédiaire avec l'élite égyptienne, notamment francophone. 36

18 mai Visite de Mahmoud. Nous convenons d'aménager la cellule proche de saint Panteileimon28; je ne suis cependant pas absolument convaincu que cela me préservera totalement du souci de la menace touristique. Mais quel site fabuleux I Étymologie du mot « scandale» en hébreu29: obstacle; scandalise ce qui fait échouer, tomber; en cela résident d'abord le scandale et la responsabilité. Demain, si Dieu veut, je me rends pour deux jours dans le jardin de Mahmoud. J'espère échapper au tourisme affligeant du Baïram, c'est-à-dire à ces vulgaires hordes égyptiennes. L'évêque paraît consentir de bon cœur à financer l'achèvement des travaux de saint Panteileimon, tandis que je prendrai en charge ceux de la cellule avoisinante, secrète30. 20 mai De retour de deux journées passées dans le jardin de Mahmoud. Je l'y trouve le jeudi matin où il s'était empressé de me construire un lit, et d'aménager la pièce. En fait j'aurais préféré qu'il n'en fasse rien I Comme si les moines devaient dormir dans un lit I Bonne journée, ainsi que la suivante, bien que quelques enfants bédouins eussent longtemps erré autour. Lecture de fascicules de Saint-Serge: celui d'Olivier Clément sur l'Eglise orthodoxe, et celui du Père Nicolas Koulomzine sur la critique textuelle. Le premier est souvent très intéressant et profond; il n'yen a pas moins, jusqu'à la caricature - et exprimée dans un lan~ge par trop étudié - une anthropolâtrie et une historiolâtrie insupportables. On croit presque trouver des accents hégéliens - du genre: Dieu qui se manifesterait pleinement Lui-même en l'homme I Et toujours cette notion vaseuse de « fécondité créatrice », et mille thèmes qui sont ceux de l'humanisme, devant lequel Dieu devrait presque Se justifier. (Comme si Dieu ne pouvait pour ainsi dire exister ou ne valoir comme Dieu qu'à la condition qu'Il « aime » l'honune et le sauve I) Toute cette vision théologique est aussi trop parfaite. Haine secrète du monachisme, qui se
28 Le Mont Sinaï abrite plusieurs chapelles, outre celle du sommet. L'évêque m'ayant donné la bénédiction de construire, ou plutôt de reconstruire un ermitage, j'ai dû choisir l'église près de laquelle je m'établirai et ai arrêté mon choix sur celle consacrée au mégalomartyr (<< grand martyr ») Panteileimon en raison de sa position en retrait, de la beauté du site, et aussi du fait qu'un puits pouvait y être creusé. Comme je l'ai noté dans la note 12 de ma Préface, je désigne souvent mon ermitage par le nom du lieu où il se situe: Safsafa. 29 Dans mon Journal, j'emploie très souvent des mots hébreux ou grecs parce qu'ils font partie de mon univers mental. 30 Les premiers moines du mont Sinaï (avant même la fondation du Monastère) disposaient d'une maisonnette et cultivaient un modeste jardin. Ils passaient cependant la plupart de leur temps en prière sous une grotte avoisinante. C'est une telle grotte que m'avait indiquée Mahmoud et que j'avais décidé, toujours avec la bénédiction de l'évêque, d'occuper. 37

fiche pas mal de « féconder» la culture - ne serait-ce qu'en raison du vœu de chasteté! Ceci s'apparente donc à une construction, ou à une reconstruction « à la lumière» de la pensée moderne. Or, on ne voit pas que les Pères aient songé à toutes ces aspirations libératrices. Cette « fidélité créatrice» de la théologie moderne semble bien factice et intéressée. Alors que la Vérité est toujours la même chose, la même exigence, la même voie. Le Christ est venu révéler non l'Histoire (avec une majuscule usmpée) mais le «Royaume des Cieux» et la «justice de Dieu31 ». Et d'ailleurs, le christianisme a-t-il réussi au bout du compte à «transfigurer» quoi que soit? Quelle complaisance et amour de soi - de l'homme! - alors qu'il s'agit de chercher Dieu, qu'Il nous vienne en aide! J'ai toujours été réticent devant ce type d'épanchement; ce n'est pas mon tempérament, et je n'y croispas. L'idée de «divino-humanité32 », notamment, est très problématique; ne mène-t-elle pas vers l'idolâtrie (l'anthropolâtrie) ? Lecture du livre en hébreu sur la tribu« à l'ombre du Monastère », puisqu'il est à demeure chez Mahmoud! Toujours les mêmes tentations. Mais parfois, c'est moi qui vais les chercher... Les Pères parlent de passions naturelles.C'est très intéressant. Le démon, en tout cas, n'a guère de mal, et souvent, à nous les faire juger normales! Comment peut-on décliner si merveilleusement son identité: «Aziza ! » Quelle adorable petite bédouine! Mystère que celui de la beauté; plus encore peut-être: celui de la grâce; c'est sans doute la composante la plus immédiatement «divine» de la création. Le vieux Père Agathangélos, qui a beaucoup faibli, me dit qu'apprenant le grec, je pourrais être ordonné diacre. Je note cette phrase, et il m'est venu sur l'instant qu'elle pouvait être comme son testament (ne m' a-t-il pas dit il y a quelque temps que j'étais « comme son fus» ? Mais je ne sais que penser. Je suis bien loin d'en être digne. Il faut une fidélité absolue. Il me semble que le sacrement de l'ordre m'aurait été plus naturel chez les dominicains.

31Mt 6, 33. 32 La « divino-humanité » est un concept formé par la christologie et l'ecclésiologie. Ces deux branches de la théologie s'efforcent de penser respectivement l'union des natures divine et humaine dans la Personne du Christ, et le fait que l'Eglise, née à la Pentecôte, est un organisme à la fois humain et divin, étant conduit par l'Esprit. Le problème signalé vient de la tendance que je crois « anthropolâtre » qui veut inscrire dans l'Essence divine elle-même la « forme de l'homme », en en faisant ainsi quelque chose d'éternel et d' absolu (cette tendance se trouve notamment représentée par le « sophiologue » (de suphia,« sagesse », en grec) russe Boulgakof). En bonne théologie, cependant, l'homme est librement créépar Dieu et reste donc une réalité de soi contingente même si Dieu décide de l'associer à Sa Gloire et de S'unir à sa destinée. Ne penser Dieu qu'à travers l'homme paraît aux yeux du rédacteur de ce Journal ruineux pour la foi. (Note à l'attention desinitiés.. .)

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21 mai Déjeuner dans la famille de Mohamed33, dans la maison du vieux« patriarche» ; j'étais invité par Fahan34 qui me paraît être le bédouin le plus attaché à moi. Il est exceptionnellement sensible et a réellement une belle âme. Je suis un peu déçu, cependant. Je m'attendais à ce que la plus grande fête de l'année, le Baïram, fût plus joyeuse, festive pour tout dire. En fait tout le monde se visite, s'embrasse de manière solennelle, un peu curieuse, à de multiples reprises. Les formules de politesse sont vraiment une caractéristique de cette sociabilité bédouine ou arabe. Nous nous asseyons, et mangeons dans le même plat, selon un rite en est-ce un ? - qui m'est devenu familier à présent. La viande est quelque peu gâchée, car bouillie, et non grillée. Pourquoi diantre! ? Rien ne se passe. Les enfants ont des cadeaux de leur côté, qui est celui des femmes. Celui d'entre eux qui veut toutefois nous tenir compagnie, fille ou garçon, s'installe. Panni ces enfants, je remarque un garçon remarquablement beau, frère - j'en suis sûr - d'une petite fille, elle aussi très jolie. Peut-être la beauté des enfants est-elle si absolue parce qu'elle n'est pas érotique, bien que les dimensions de l'érossoient secrètement présentes, comme une interrogation. C'est très étonnant et émouvant. Mais n'est-il pas terrible, par ailleurs, que je ne prête aucune attention à ceux qui sont laids! ? A dire vrai, c'est une loi générale qui veut que le regard se dirige instinctivement vers ce qui est beau; dans une assemblée, le vieillard est ignoré (le Père Gabriel Ranquet parlait avec finesse - et tristesse - de ceux que l'on ne regarde jamais). Un groupe de personnes du «troisième âge» offre ainsi un spectacle qui a quelque chose de terrible: je me souviens des passages à la maison de retraite de Chantilly, où se trouvait ma grand-mère. Elle-même avait d'ailleurs en horreur cet endroit où « il n'y a que des vieux ». Certainement, il faut lutter contre cela, au nom de la charité. Pendant le repas, il me souvenait tristement que cette tribu fut chrétienne; certainement c'est une réalité qui doit quelque peu «travailler» certains Bédouins. Aussi nous faut-il être exemplaires, sans chercher à l'être, je veux dire : à le paraître. Je viens justement de lire qu'au siècle demier, la tribu des Gebelia voulut retourner au christianisme mais que Mohamed Ali35, ayant eu vent de l'affaire, décréta qu'il ne fallait pas mettre en émoi l'Etat pour des «chiens». L'affaire en serait restée là. Les Bédouins que j'ai interrogés paraissent ignorer l'épisode.

33 Mohamed était un des Bédouins dont j'étais le plus proche. Nous avions une réelle complicité, parlant de toutes sortes de choses. Il était très pieux, réfléchi et inquiet. Il habitait une vallée un peu éloignée et j'allais déjeuner chez lui de temps en temps. Il s'occupait d'un des magasins que je gérais. J'avais ainsi de nombreuses occasions de le rencontrer. 34 Fahan habitait le village de Sainte-Catherine. J'aimais aussi beaucoup le visiter. Il avait le cœur sur la main. Par humilité, il a refusé de devenir le nouveau cheik des Gebelia. 35Vice-Roi d'Egypte de 1805 à 1848, mort en 1849. 39

22 mai TIme vient des « pensées », nombreuses, dont je me dis qu'elles mériteraient que je m'en souvienne pour les rapporter ou développer en ce journal. Mais je les oublie avant.. . Correction de mon article d'ecclésiologie, mais j'hésite à l'adresser à la revue Contacts,pour le cas où le numéro de la Penséeorthodoxe36 paraîtrait pas. Mais je me ne dis aussi: qu'ai-je à faire avec eux ? Je suis de nouveau invité à un repas bédouin, mais cette fois je décline. Il se peut que tout moine du Sinaï connaisse sa «période bédouine », et puis en revienne, comme il est naturel. (Au début, il y a la fascination, et puis on s'aperçoit qu'il n'y a pas grand chose derrière, malheureusement, si ce n'est, notamment, un très profond et étrange ennui.) Cela aura été le cas d'abouna37 Dorothéos, redevenu récemment un pilier de l'office, le pilier même. Des années durant, il circula en chameau de jardin en jardin pour y collecter la part du Monastère, auquel ils appartiennent en partie ou en totalité. Cet ancien professeur de karaté de Rodes a d'ailleurs fière allure sur son chameau! Il en est arrivé à surclasser à la course les meilleurs des Bédouins, qui parlent de lui avec admiration et affection. C'est une société très intéressante, très sage et bien organisée, avec quelques structures essentielles qui ne sont pas sujettes à doute, ou à contestation. Mais est-ce un monde que l'on pOUŒait qualifier de profond? La plupart du temps je me trouve limité dans la conversation ou l'échange. La question peut être exactement posée en termes maurrassiens: qu'est-ce qui est transmis aux petits enfants bédouins? Une manière de vivre beaucoup plus qu'un contenlL (Ce sont là de précieuses remarques, peut-être.) L'origine du voile que porte les femmes bédouines d'après Mohamed (goguenard) : une d'entre elles, qui avait les dents longues et laides, s'est mise un voile qui en dérobait la vue, puis a prétendu que c'est cela qu'il fallait faire. Il n'est pas convaincu lui-même qu'un tel voile soit légitime (ce qui n'empêche pas sa femme de cacher son visage, comme toutes les bédouines. « Ce n'est pas dans le Coran », dit-il. Ce en quoi notre pieux musulman se trompe! J'ai appris par les Bédouins que les femmes, souvent recluses dans leur maison, apprécient les occasions qui leur font voir des mâles (aussi fréquentent-elles assidûment l'infirmerie du Monastère38, qui est parfois prise d'assaut...) Tout l'univers de la séduction est donc bien vivant, mais contrôlé - moins, semble-t-il, par le fanatisme ou la jalousie ombrageuse des hommes, que par la force tranquille de la
36Revue de l'Institut Saint-Serge. 37« Père» (appellation familière d'un prêtre ou d'un moine), en arabe. 38 Pendant de nombreuses années, c'est l'évêque lui-même qui faisait office de médecin. Sans doute les Bédouins le prenaient-ils pour une sorte de thaumaturge. Le fait est que, sans avoir fait des études, il avait appris cette science et possédait de surcroît une très grande expérience. J'ai pu constater à plusieurs reprises la sûreté de ses diagnostics. Un peu plus tard, un novice médecin est venu le remplacer. Puis se furent des docteurs venus de Grèce. 40