Journal de Taule

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Les portes se referment sur l'auteur pour quatre années. Primo délinquant réduit à un numéro d'écrou, il lui faudra vivre la surpopulation, la crasse, les violences, l'infantilisation, l'arbitraire. Les mois passent, les faits sont relatés sur le vif, y compris lors du procès d'assises traitant du plus gros braquage réalisé en Aquitaine au cours des vingt dernières années. Ce texte rapporte l'amour d'un fils, d'un père, d'un homme, placé dans ce contexte dévastateur.
Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782296477674
Nombre de pages : 252
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Journal de taule Christophe de La Condamine










JOURNAL DE TAULE











L’Harmattan























© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55789-5
EAN : 9782296557895

À l’Observatoire International des Prisons section française.



Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin, elle se casse.
J’en étais pleinement conscient. À jouer ainsi, la taule m’attendait.
J’avais songé aux violences, au racket et autres délicatesses du lieu,
depuis de nombreuses années. Ce que je n’avais absolument pas
envisagé, c’était que les pires coups reçus toucheraient l’âme, et
viendraient de l’extérieur.
Au Pays du Dedans, cette ville de plus de soixante mille personnes, il
y a presque sept fois plus de suicides qu’au Pays du Dehors.


GARDE-À-VUE.

Mardi 7-12.
Interpellation. Je sortais du commissariat de police de Cenon,
où je déposais une plainte, pour vol avec violences.
En effet, rentrant complètement saoul le samedi soir précédent, deux
individus m’avaient couché au sol pour me dérober portefeuille et
téléphone portable.
Ma déclaration sitôt faite, juste avant de franchir les portes pour
rejoindre ma voiture, trois ou quatre malabars bloquent mes bras. Ils
me dirigent, sans toucher terre, jusqu’à une pièce où je suis palpé. Je
n’ai pas d’objet à blesser, ils se calment. On me passe les menottes, et
en avant.
Nous allons directement à mon domicile pour une perquisition.
Que peuvent-ils avoir à me reprocher ? Ils ne trouvent rien de bien
intéressant concernant les faits qui semblent les préoccuper. Seules
sont saisies des armes, peu dangereuses : deux matraques, une
télescopique, l’autre électrique, un pistolet automatique à gaz, un
revolver à balles de caoutchouc en six coups façon flash-ball, de petit
calibre : huit millimètres. Il est accompagné de l’acte de cession,
nominatif, récent.
Ma boulette de cinquante grammes n’est pas saisie, j’interroge les
gendarmes à ce sujet. Cela ne les intéresse pas. Ils m’embarquent.
Avant de les suivre je pose une condition, leur disant :
« Ok, je veux bien vous suivre sans scandale. Seulement je ne sais pas
où je vais ni pour combien de temps. Alors c’est clair, je vous suis.
Mais pas sans prendre quelques affaires. »
Ils me laissent remplir un sac plastique de quelques paires de
chaussettes, autant de tee-shirts et caleçons. L’un d’eux ajoute :
« Si tu as du liquide, prends le. »
Je réponds en avoir un peu dans ma poche, ne pas en avoir besoin de
beaucoup.
En fin de matinée, l’interrogatoire démarre. Ils m’expliquent
que je suis ici sur commission rogatoire de la juge xxx, concernant un
soi-disant braquage au préjudice du péage de Virsac, autoroute A 10,
est-ce que je connais ?
Bien sûr, dis-je, j’y passe régulièrement, sans avoir entendu parler
dudit braquage.
9 Et le dialogue, soutenu mais courtois, se poursuit, sans que je
n’admette y comprendre quoi que ce soit. Ils exercent une grosse
pression psychologique toutefois.
Je souffle un peu pendant la pause déjeuner, et dois payer le sandwich.
L’après-midi, l’interrogatoire se poursuit, la pression s’accroît, je
m’interroge toujours sur ma présence à ce sujet.
Le soir, l’un me dit : « C’est fini pour aujourd’hui, tu vas te reposer et
on redémarre demain. Mais on va te présenter quelqu’un. » Ouvrant la
porte d’une pièce voisine, j’y vois Denis. En simultané le gendarme
m’affirme : « Et lui, tu le connais pas bien sûr. »
Denis jette un cri :
« Tu peux tout leur dire ! Ils savent tout ! »
Au fond de moi, je blêmis.
La porte est aussitôt refermée, ils m’acheminent vers une cellule de
garde-à-vue sans autre commentaire que :
« Maintenant que tu l’as vu, tu as la nuit entière pour nous raconter
une nouvelle version demain matin. »
On m’enlève lacets et ceinture avant de me placer dans une
geôle, le casse-croûte est fourni. Il n’y a pas de robinet, un WC à la
turque est sale. Mon sommier sera un coffrage de béton. Le matelas,
en mousse, porte une enveloppe déchirée. Pour couchage, deux
mauvaises couvertures. Visiblement très utilisées, elles sont
chiffonnées au pied du « lit ». Je vais m’en accommoder, il faut
dormir au maximum pour affronter le jour suivant.
Comme il fait froid, je me déshabille, ne gardant que le caleçon. C’est
une technique apprise à l’armée il y a longtemps. Torse nu, la sueur
s’évaporera, m’évitant sa pellicule humide.
J’ai bien supporté la nuit. Réveillé tôt, je satisfais mes besoins,
m’essuyant au mieux d’un mouchoir en papier, il n’y a pas de rouleau
sur place.

Mercredi 8-12
C’est une nouvelle équipe qui vient me chercher. Lors du
trajet, l’un d’eux me demande : « Tu as bien dormi ? » Puisqu’ils me
testent sur ma fatigue éventuelle, je les rassure : « Oui, je me suis mis
à poil. » Ils échangent un regard et, prenant acte que je n’ai pas
entamé mes réserves de sommeil, rebondissent avec démagogie. « Ha,
c’est bien, tu dois faire de la randonnée en montagne. »
L’interrogatoire reprend. Première question, qu’ai-je à leur dire
concernant la phrase de Denis, lancée hier soir .
10 Ma réponse est prête : je ne comprends pas. Je ne comprends pas ;
plusieurs fois. Puis, après de nombreuses reformulations, j’envisage
une hypothèse. Peut-être qu’il a fait quelque chose de grave, mais que,
craignant des représailles s’il dénonçait, il a cité le premier nom qui
lui passait par la tête. Ou encore, qu’il m’a cité moi, car j’ai un
physique assez peu sportif, et qu’il me craindrait moins que d’autres ?
Et le jeu continue, les équipes tournent, on recommence, certains
jouent la confidence, les autres font les méchants. Je reste sur mes
positions. Ils font venir un médecin qui constate mon état : tout va
bien. Les questions se croisent tous azimuts, je ne me mets pas en
porte-à-faux.
Ils essaient une nouvelle technique, inhabituelle en garde-à-vue, du
moins pour ce que j’en sais. Ils m’amènent Denis. Assis à mes côtés,
il abonde dans leur sens, m’expliquant que tout est joué, je peux me
lâcher. Je lui réponds qu’il s’agit de son affaire pas de la mienne, que
je ne comprends pas pourquoi il me désigne.
L’heure du déjeuner arrive : sandwich.
L’après-midi s’annonce sur le même mode. Je sais que je vais bientôt
voir mon avocat, assurément prévenu par ma mère dès l’arrestation.
C’est un ami de famille. Je sais aussi rencontrer prochainement la juge
chargée de cette affaire. Les choses ne pourront que se clarifier.
Vers 14 heures, un officier vient me dire : «D’accord. Tu veux rien
dire ? Très bien. Alors voilà ce que l’on va faire. On va
perquisitionner partout, chez chacun de tes amis, chaque membre de ta
famille, tous ceux qui sont dans ton portable et ton agenda. »
Ils peuvent le faire. Ils l’ont déjà fait, deux ans auparavant, lors de
l’arrestation des premiers protagonistes : Georges et Louis.
Alors je demande à faire une pause cigarette. Elle est accordée. Sur le
perron, je fume, l’esprit fonctionnant à pleine vitesse. Ma sœur,
quelques années auparavant, plus ou moins au courant de mes
frasques, avait été solennelle : « Tu fais ce que tu veux, mais tu ne
m’envoies pas les flics. »
Du balcon je regarde au loin, au delà du grillage de la caserne. Là-bas
il y a la vie, le quotidien, des voitures passent, les uns les autres
vaquent, vont et viennent vers telle ou telle occupation. Pour moi,
c’est fini. Mégot consumé, je me retourne vers les gendarmes restés
d’un silence absolu.
« OK, j’y étais. »
Quitte à aller en taule, je négocie un thé de temps à autre ainsi que des
pauses clope régulières.
11 Ils enregistrent mes aveux. J’esquive ce qui peut l’être, jusqu’à ce que
vienne la question inévitable : qui est le troisième ?
Ils n’obtiennent que mon silence. J’ai depuis longtemps envisagé cette
situation :
« Je ne parlerai pas, il y a menace de mort sur ma famille. »
Rebelote, questions indirectes, nouvelles équipes, mais je campe sur
cette position.
Au soir, rejoignant la cellule, j’ai droit à une bouteille d’eau et un
rouleau de papier toilette. On m’accorde presque du confort.

Jeudi 9-12
Quelques détails sont repris. Pour la forme ils insistent sur
l’identité du troisième, sachant que je n’en dirai pas plus. Ils ont
compris que je ne me recouperai pas, et quand bien même le ferais-je,
ils n’auront pas de nom. Puis je suis présenté à madame la juge.
Elle me fait répéter l’essentiel puis, à son tour, pose la question du
manquant à l’appel. À ma réponse inchangée, j’entends ceci :
«C’est tout à votre honneur de protéger les vôtres. Et je pense que
vous agissez ainsi car il s’agit d’une personne proche du milieu
gitan.»
Ses paroles n’appellent pas réponse, mais, en mon for intérieur, je me
dis que, pour Jean, c’est cuit. Enfin, elle m’informe prolonger la
garde-à-vue de 48 heures.
Dans la matinée, Maître Nauly arrive. Nous nous entretenons,
il me conseille de collaborer pleinement. J’en prends et j’en laisse. Il y
a longtemps que je l’ai vu. Par rapport à la dernière fois, il me semble
très diminué : l’âge. Il rassurera maman sur mon état, la pauvre.
La journée se poursuit sans surprise, sauf que, dans l’après-midi, ils
ferment la porte du bureau, et j’entends des mouvements, très
encadrés me semble-t-il.
Quelques heures plus tard je comprends. C’était l’arrivée de
Jean. Lui aussi a essayé de lutter, de nier, mais comment faire, face à
autant d’éléments ? L’un, qui n’est pas le moindre, est constitué du
revolver saisi chez moi. L’acte de vente correspondant est libellé par
Laurence, sa petite amie.
Il est passé aux aveux, les gendarmes m’en informent. La boucle est
bouclée, sur le fond tout est dit.



12 Vendredi 10-12
Ce sont les ultimes questions : la revue des points de détail,
comme les plaques minéralogiques utilisées, l’arme, que sont devenus
mes effets utilisés alors, ce que j’ai fait de l’argent. Ré explication des
rôles respectifs.
Plus tard, j’apprendrai que chacun a (à peu près), tenu sa place. Jean a
assumé les outils, Denis la séquestration, moi le pistolet.
Un des enquêteurs me fait écouter les messages enregistrés sur
mon portable. Ceux de maman poignants, comme si elle me soutenait,
comme si j’avais pu les écouter au jour le jour. Elle s’est aussi
adressée aux gendarmes, les suppliant de lui dire où j’étais. Ma fille
m’annonce une fin de trimestre satisfaisante.
Je demande à appeler Valérie, ma copine, cette fille sérieuse avec qui
nous bâtissions des projets.
La requête est acceptée pour partie, c’est le gendarme qui compose le
numéro, lui parle. Il se présente, lui dit que je suis entre leurs mains,
qu’elle attende mon courrier. Depuis l’autre côté du bureau, je lance
une bouée, lui criant : « Bisous ! » L’a-t-elle entendu ?
14 heures, palais de justice.
L’attente est longue avant le passage chez madame la juge
d’instruction, laquelle reprend la chronologie des faits. Un point est
clarifié, l’utilisation de talkies-walkies, j’avais tenté de les occulter.
L’entretien, fouillé, est encore plus long.
Puis vient le moment du passage devant le juge des libertés. Sagement
assis d’un côté, le procureur. Lorsque vient son tour de prendre la
parole, c’est une éruption de reproches ! Troubles inadmissibles à
l’ordre public, gravité des faits et autres, le tout éructé, vomi.
Mais qu’est-ce qui lui prend ? Du silence il est passé sans transition
au Krakatoa ! Pas besoin de faire ce cinéma, je sais que j’y vais, en
taule.
Pour la forme, l’avocat tente une mini plaidoirie.
Bien évidemment, le juge des libertés et de la détention statue, je vais
être emprisonné.
Je discute en privé avec maître Nauly. Il a vu ma sœur, mon
beaufrère, a téléphoné à maman. Ma sœur a prévenu mon ex-épouse, qui
préviendra notre fille Caroline. Un gendarme rapportera au domicile
mes affaires, essentiellement mes papiers, ainsi que mon portable.
Récemment acquis, ce sera le noël de Caro. Je lui donnerai aussi la
chaîne et les CD.
13 Départ du palais, nous traversons Bordeaux au gyrophare.
Sont-ils pressés ? Il est 19 heures. Je vais à Saintes, l’instruction
judiciaire qui commence impose la séparation des auteurs, afin
d’éviter toute collusion comme ils disent.
Arrivée à ma nouvelle demeure…
Nauly prévoit de sept à douze ans d’incarcération.
14 MAISON d’ARRET de SAINTES.

Vers 20h30, les portes s’ouvrent.
Klong. Elles se referment.
Formalités. On comptabilise mon argent au centime d’euro près, il me
sera crédité sous le nom de pécule cantinable, je pourrai ainsi acheter
diverses fournitures et des aliments.
Passage à la fouille corporelle. Ma chaîne (celle du baptême jamais
effectué de Caro) m’est ôtée, ainsi que ma bague. On fait la liste de
mes objets divers : une carte téléphonique, une pièce en or (décrite
comme métal doré ; ils ne sont pas numismates), trois babioles. Ces
richesses seront conservées, me dit-on, jusqu’à ma sortie.
On m’attribue un numéro d’écrou. Ce sera mon identification. Il me
faudra l’utiliser en permanence, à chaque acte ici. Pour une demande
de visite à l’infirmerie, un papier officiel au greffe de la maison
d’arrêt. Et même au dos de mes lettres vers l’extérieur, qui doivent
être remises ouvertes, pour cause de censure carcérale.
D’homme, je deviens 14678.
Puis je patiente (avant-goût…), dans un box d’un demi-mètre carré. Je
présume que les gendarmes et les fonctionnaires font de la paperasse.
Chose surprenante, pour moi qui n’ai jamais connu le Pays du Dedans,
on me donne un bon de cantine entrant. Je remplis ma « commande
d’urgence » : deux carnets de timbres, papier à lettres et enveloppes,
du tabac, des feuilles à rouler.
Ben oui, je fumais un paquet de cigarettes par jour voire deux. Là, va
falloir économiser, je vais rouler.
Va falloir écrire. Va falloir faire avec ; ou contre. Y suis-je prêt ?
Un surveillant vient me chercher, me donne un plateau-repas, un petit
imprimé, un paquetage : couvertures, draps, bol, verre et couverts. Et
je le suis dans un couloir. Il me pose une seule question : «Tu connais
le monde carcéral? » « Non. »
Il n’en dit pas plus. Les portes des cellules se succèdent. Il y a peu de
bruits, juste des téléviseurs, ou des bribes de conversation. C’est plutôt
calme.
Le surveillant s’arrête devant une porte, l’ouvre. À l’intérieur, David,
qui a environ vingt-cinq ans, il sort demain. Le contact est poli, il
m’explique deux ou trois choses sur le fonctionnement du lieu, les
horaires.
15 Je feuillette le petit livre remis à l’entrée. Son titre : « Je suis en
prison. » C’est une description des droits et devoirs du détenu. Le
guide touristique en quelque sorte.
Quoi que le fascicule explique, il va falloir me blinder, et ça, ce n’est
écrit nulle part. Il va falloir être dur, se battre, ne pas laisser prise au
système, ni aux autres détenus. Va falloir survivre, et sans doute
beaucoup plus : ne pas se faire détruire.
Comment réussir ? Je vais tâcher de prendre du recul et me situer en
observateur, comme si je n’existais plus en tant qu’humain. Je vais me
positionner au delà de moi-même, à la façon d’un journaliste qui
décrirait d’un style neutre. C’est pas gagné…
C’est pas perdu d’avance ; jamais, jamais, au grand jamais.
La cellule mesure environ deux mètres sur quatre. Elle est équipée
d’un lavabo, au robinet poussoir ne délivrant que de l’eau froide. Un
WC, à la turque, n’est pas isolé de la pièce. Le mobilier, spartiate,
comprend deux lits superposés, un placard, ou plutôt un rangement
mural de trois étagères et une télévision. Je n’en ai jamais voulu chez
moi.
Des draps ! Deux couvertures propres ! Du chauffage ! C’est royal.
Nous parlons un peu pendant que je grignote, puis au lit.
Je sombre. Après quatre jours de pression et des conditions de
couchage innommables, je suis épuisé. Dernière pensée, je n’ai pas bu
d’alcool depuis mardi, mais n’éprouve pas de sensation de manque.

Samedi 11-12.
J’ai très bien dormi. Vers 6 heures 30, la porte s’ouvre sur un
uniforme bleu. À son côté, se tient l’auxiliaire de détention, un détenu
travaillant au service général. Je tends mon bol, il le remplit d’eau
chaude, et me donne trois sachets : sucre, café, lait en poudre, ainsi
qu’un carré de beurre. J’en fais une tartine avec le pain d’hier soir.
Puis je vais à la douche ! La première depuis mardi matin ! Un
régal !
Je fais mon lit et, vers 9 heures, un surveillant ouvre, annonçant :
« Promenade. » Je sors de la cellule. Suivant l’uniforme bleu dans le
couloir, il s’arrête, comme s’il prenait conscience d’une faute, et me
demande : « Tu es là pour mœurs ? » À ma réponse négative, il
reprend son pas. J’en déduis que, si j’étais violeur, prendre l’air me
serait hautement déconseillé. Une porte ouvre sur une cour, six ou sept
y marchent.
16 Je m’attends à trottiner seul. Mais non, l’un se retourne, me dit
bonjour en me souriant (je cache ma surprise), me tend la main. Je la
serre.
Tout le monde marche dans le même sens, contraire aux aiguilles
d’une montre. Ne voulant pas m’imposer, je déambule, rapidement
invité à parler avec deux autres. Très sympathiques, ils ont le moral,
plaisantent, rient. Comme on le ferait dehors.
La fin de la balade se termine au bout de deux heures, nous rentrons
par les coursives (fini le mot couloir).
Je suis surpris, je m’attendais à des rapports de force immédiats.
J’étais sorti les affronter, préférant intégrer la fosse aux lions au plus
tôt. Ce n’est pas le cas. Ou pas encore.
Peu sortent visiblement, car nous devons être une bonne centaine ici.
On me livre la cantine arrivant. Je vais devoir écrire à mes proches,
l’exercice promet d’être difficile, je verrai plus tard.
Je demande à David si on peut avoir des cahiers, il me dit que oui.
Puis il me précise en avoir jeté un à la poubelle la veille. Je le
récupère. Il est exploitable. Graissé d’un peu de détritus mais, après
quelques feuilles arrachées, je peux y transcrire à chaud mes
émotions.
Là débute mon journal de taule.
Au déjeuner, la nourriture est correcte.
Le samedi est le jour des cantines classiques. On peut y commander
diverses choses. De la nourriture, boîtes de sauce tomates,
mayonnaise, conserves. Des fruits et légumes aussi. Du sel, important
ça, le sel. Des produits d’hygiène, le tabac, une centaine d’articles au
total. Mais aujourd’hui s’ajoute une cantine exceptionnelle : celle
de Noël. Si je suis arrivé avec un peu de liquide, deux cents euros, il
va falloir les faire durer. Je commande seulement un petit pâté et du
Comté. J’en ferai un maigre réveillon.
J’ajoute du chocolat, il sera mon complément calorique des jours de
mauvaise gamelle. Le reste de ma cantine sera pour le quotidien : du
shampooing et du papier toilette. Il paraît que les produits d’hygiène
sont donnés au compte-goutte.
Je suis appelé à la visite médicale. On me teste BCG, et me propose
un dépistage hépatite et sida. J’y souscris. L’infirmière me parle
d’addictions. Je ne lui cache pas mon alcoolisme. Dehors, je bois une
bouteille d’alcool fort au quotidien, Gin ou Whisky. S’ajoute le bon
vin, au moins une bouteille. Ceci pour le domicile, se greffent les
verres aux bars, chaque soir. Elle ouvre grand les yeux :
17 « Depuis longtemps ? » « Dix ans au moins. »
Je suis placé sous vitamines B. Si j’ai bien compris, cela soulage ou
reconstitue une partie du système nerveux. En conclusion, elle me dit
que si je vois les lignes se distordre ou des choses grouiller dans les
angles, il faudra le dire. Ce sont les premiers signes du delirium
tremens.
À la promenade de l’après-midi, il y a beaucoup plus de monde que ce
matin : une cinquantaine de personnes. Une moitié joue au football.
La cour mesure quinze mètres sur trente, les autres peuvent
difficilement marcher. Ils sont assis par petits groupes. Le jeu est
nerveux. Lors d’une faute, les excuses sont immédiates. Sinon,
qu’arriverait-il ?
17 heures 30 : dîner. David sort à 18 heures, il est tout joyeux ! Seul
en cellule, je m’assois et commence le courrier.
Les lettres à maman puis à Caro sont très difficiles à rédiger.
Comment atténuer leurs craintes, leurs peines, tout ce que j’écrirai de
positif, de dédramatisant, sera interprété comme de l’édulcoré. Bon, je
m’y colle, y réussis (?) tant bien que mal.
Lancé, le stylo glisse à ne plus s’arrêter, j’ai besoin d’écrire.
J’enchaîne quelques feuilles adressées à des amis. Après, il me faut
m’adresser à Valérie.
Je trébuche sur les mots. C’est ma copine depuis un an. Fille avec qui
construire, vraiment. Il aurait été possible d’envisager beaucoup, une
vie de famille avec enfants. Nous l’avions évoqué. Mais j’ai
quarantedeux ans, elle trente. La différence d’âge n’est pas le souci, bien au
contraire, ni pour l’un ni pour l’autre. Le mais, c’est que je pars pour
je ne sais pas combien d’années. Je n’ai pas le droit de la faire attendre
tout ce temps. Elle est jeune, peut faire sa vie.
Alors je dois écrire une lettre de séparation. La plus gentille possible,
mais avec détermination, expliquant qu’il n’est rien là de personnel,
mais qu’il faut qu’elle m’oublie, les années vont couler, elle vaut
mieux que s’user à m’attendre.
20 heures, une ronde passe. Je suis assis à table, remplissant ces
feuilles. Des pas dans le couloir (pardon, la coursive), et le cache de
l’œilleton coulisse, j’y vois un œil scrutateur. Un Cyclope ? 22 heures,
une autre ronde. D’autres auront lieu dans la nuit, hier, je n’ai rien vu
ni entendu, la fatigue. Mais cette nuit, à chaque passage, la lumière est
allumée de l’extérieur. Je bouge un peu, ou me retourne, on éteint.
C’est peut-être que, étant seul en cellule, ils craignent un suicide ? Ce
n’est pas mon style !
18 12-12
C’est un dimanche, quelle importance ? Ici, tous les jours
doivent être pareils.
Dans la promenade (oui, dans, c’est le nom de la cour), je salue Paul.
Il a cinquante ans bien sonnés, c’est un vieux de la vieille. Je lui
demande s’il accepterait de m’expliquer les ficelles, tant carcérales
que juridiques. Il s’y plie de bonne grâce, avec le préalable qu’il ne
connaît pas mon affaire, est-ce que je veux lui expliquer ? Ceci fait,
j’apprends une foule de détails. Il a effectué plusieurs peines, dont de
longues, connaît presque toutes les geôles du sud-ouest. Il m’explique
la différence entre maison d’arrêt, centre de détention et centrale où,
probablement, j’irai. Là-bas me dit-il, tout le monde est armé.
J’apprends que je vais passer en Cour d’Assises et non pas en
correctionnelle. La notion est inconnue, et sans développer à l’excès
car il y a pas mal de différences, j’en retiens ceci. En correctionnelle,
on encourt un maximum de dix ans, aux Assises la perpétuité. Paul,
multirécidiviste, estime mon cas aux environs de huit ans, ce qui entre
dans la fourchette de Nauly.
Je finis la balade avec Brahim. C’est avec lui que j’ai échangé les
premiers mots hier. Ce quadragénaire, sympathique, est en attente de
jugement pour trafic de stups.
Le plateau-repas apporte avocat, steak frites et, pour dessert, un chou
à la crème. Le tout est très bon, je suis agréablement surpris.
Cet après-midi, je ne vais pas en promenade. Je fais un peu de
ménage. La pièce est à peu près hygiénique, juste de la peinture qui
s’écaille par endroits, quelques faïences décollées. Un peu de télé,
comment y échapper, avec pour interlude l’écriture.
Le dîner dominical est nettement moins bon. Visiblement, on paye
l’excellent repas du midi. Pas grave, j’avais gardé un peu d’une
portion de camembert. Étalé finement, cela fait un casse-croûte
correct.
Après ces premières quarante-huit heures, je jette pêle-mêle
mes remarques sur les détails insoupçonnables au néophyte.
Rentré avec deux cents euros, somme importante ici, je vais pouvoir
améliorer mon quotidien. Si le nécessaire est fourni, il n’est pas de
qualité. Les rasoirs ne rasent pas, ils arrachent. La brosse à dents perd
ses poils. Un paquet de papier WC, outre qu’il est très largement
insuffisant pour le mois, a la texture du papier glacé. Pour la même
durée, nous disposons seulement de quatre doses de shampooing,
19 celles à usage unique que l’on trouve dans les hôtels bas de gamme.
Beurre et sucre sont donnés en dose homéopathique… J’en cantinerai.
Il faut payer la télé. Trente-deux euros par mois par cellule. C’est
cher ! Les postes doivent valoir au maximum cent cinquante euros, ils
sont amortis depuis longtemps. Canal plus et Planète sont disponibles.
J’ai (je suis dans !) une cellule à moi tout seul. Rare privilège (de
braqueur ?), car toutes sont remplies et au-delà. La plupart sont de
quatre ou six lits, et bien souvent un occupant supplémentaire dort sur
un matelas à même le sol. Dans ces conditions, bonjour le choix du
programme télé : embrouilles garanties. Au moins, seul, je zappe de
Planète à Arte. Mais la redevance locale m’incombera dans son
intégralité.
J’apprends à compter au centime près. Cantine entrant quarante-neuf
euros et quatre-vingt-seize centimes. Télé huit, pour cette seule
semaine. Cantine exceptionnelle neuf euros dix-sept. Cantine normale
(sucre, etc…) vingt et un douze. Total : quatre-vingt-huit vingt-cinq.
Mon pécule va fondre comme neige au soleil. Bon, ce n’est pas tous
les jours Noël, et j’ai de quoi écrire quelque temps. Néanmoins,
faisant une estimation à la louche, je pense qu’il faut une bonne
centaine d’euros par mois pour survivre correctement.
Il faut économiser partout. Des cigarettes, ici on fait un filtre d’un
bout de carton roulé. Cela épargne le dernier centimètre du mégot.
Dire que j’ai jeté une boîte de sucre vide… L’emballage m’aurait
servi. À la douche, j’ai récupéré un gant de toilette. Abandonné ou
oublié sur un radiateur, je l’ai emporté, ils n’en fournissent pas. Lavé,
il me sera utile. La douche a lieu trois fois la semaine. Les autres jours
c’est toilette en cellule à l’eau froide. Pour gant, j’avais utilisé mon
tee-shirt de la veille. Si j’avais eu une éponge, je l’aurais utilisée.
Chaque jour, je lave dans l’évier mon linge de corps. Sur le radiateur
il sèche aussi vite que le savon fond. Mais je n’ai qu’un pantalon, un
pull-over. Pourvu qu’on m’en amène, c’est autorisé une fois, à
l’incarcération. J’ai aussi cantiné de la lessive, l’aurai dans une
semaine.
Je me lave les dents trois fois par jour, et plus consciencieusement
qu’auparavant. Il faut absolument limiter le risque de carie, j’ignore
s’il y a des soins dentaires ici, et de quelle qualité.
Revenant au linge, j’espère qu’on viendra. Nauly m’a dit qu’il
transmettrait le message. Aurais-je des visites, qui demandera ou pas,
ce permis ?
20 Autre forme de bilan, plus personnel. Je n’ai pas subi de choc
traumatique. Mais, au niveau des émotions, c’est par moments intense.
Je n’ai pas encore eu à me battre physiquement. Je supporte bien la
solitude et la privation de liberté. Comment faire autrement ? J’ai le
moral, sors en promenade chaque matin. Je me rase quotidiennement,
surtout, ne pas se laisser aller. Il faudra songer à écrire un livre, ça
passera le temps. Six jours sans alcool, pas de manque.

Lundi 13-12
J’ai bien dormi. Au petit dèj, il y a changement de serviette.
C’est hebdomadaire ? Si oui, la fréquence est correcte. Il faut trois
gardiens pour cela ? Sans doute leurs effectifs sont complets, à
l’inverse du week-end. D’ailleurs, le mirador est flanqué d’une vigie,
contrairement à samedi dimanche.
Je me suis rasé trois fois avec le même rasoir. Est-ce le maximum ? Il
m’a fallu appuyer un peu plus fort chaque jour.
À l’infirmerie, on prélève mon sang en vue du dépistage. S’ils ne me
rappellent pas, c’est que tout va bien. Je n’ai pas d’inquiétude
particulière à ce sujet, ayant fait un test il y a environ sept ou huit
mois. Puis je passe un électrocardiogramme. Mais ça va me faire
louper la promenade. J’ai croisé l’instituteur au retour de la visite
médicale. Il me recevra vendredi pour envisager mon inscription à
l’école.
J’ai entrevu Brahim. Comme il est possible de demander un
changement de cellule, il va demander à être avec moi. Si c’est
accordé, c’est bien.
Reçu par un travailleur social, je lui demande de contacter ma sœur
pour le permis de visite, les vêtements et un pote, Pierre. Celui-là me
doit un peu d’argent, je vais en avoir besoin.
L’après-midi, je démarre la gymnastique en cellule. Autant
m’y mettre, rouillé que je suis par dix années d’existence citadine
exemptes de sport, et autant de vie de patachon. Je démarre très
doucement. À la promenade matinale, je pense effectuer une petite
dizaine de kilomètres, en deux heures à rythme soutenu. C’est déjà ça.
Dîner, télé, dodo.

14-12
Me levant tôt, j’estime qu’il doit être 6 heures. Je n’ai ni
montre ni réveil, heureusement ! Pour seul repère, le quotidien est
suffisant. Et les programmes TV me situent dans la journée. Les
21 heures -et à plus forte raison les minutes- sont sans importance. (Pas
sans emprise.) Si j’avais un repère au poignet, je risquerais d’y
regarder un peu trop souvent, je m’y fabriquerais l’attente. Attente de
la promenade, attente du déjeuner, attente de l’heure du dîner, attendre
l’heure de quoi ??? Vivement dans cinq ans, ou dans dix.
J’ai réussi à utiliser le rasoir pour la quatrième fois. Pour cela, j’ai
utilisé une combine, la première d’une stratégie de survivance. Au
réveil, lorsque j’ai tendu mon bol destiné à l’eau chaude du café, j’ai
présenté de l’autre main mon verre. L’auxiliaire l’a rempli et j’ai pu
hydrater mes joues à chaud. La mousse à raser a fait meilleur office, la
lame glissait presque. Problème bénin, je suis dans la cellule numéro
quatre, elle est au bout de l’aile. Aussi, lorsque arrive le broc, son
contenu est plus tiède que brûlant.
On peut aller une fois par semaine à la bibliothèque, c’est aujourd’hui.
Elle est tenue par un détenu et une institutrice retraitée. Nous avons
droit à cinq livres. Je prends trois romans, un quatrième en Espagnol
et le dictionnaire approprié. De plus, la dame me propose de
m’apporter un cahier de brouillon. Super ! Je vais traduire ce
bouquin. Si je progresse dans cette langue, à peu près parlée, peut-être
passerais-je un diplôme ? À creuser.
En promenade, Brahim m’annonce qu’il ne me rejoindra pas, la
cellule quatre est réservée aux isolements. J’en déduis être en
observation. Bon, je vais essayer de contourner la chose en faisant une
demande pour le rejoindre à la six, où sont quatre occupants. Une
place doit s’y libérer avant peu. Nous sommes trois à marcher, le
dernier, Ludo, m’apprend que David, mon ex-codétenu, était là pour
une babiole, mais que sa durée de détention avait augmenté. Il avait
tenté d’en violer un autre… Il n’est pas sorti il y a trois jours, mais a
été changé d’aile. Le côté où on l’a affecté est plus particulièrement
réservé aux pointeurs. On évite, autant que possible, de les mélanger
avec les autres. Bon, je n’ajoute rien, de toute façon il n’est plus là.
Vers 13 heures, un arrivant rejoint ma cellule. Mais pourquoi donc
j’écris ma ? Ce serait plutôt la. Une soixantaine d’années, il est
transféré ici pour son procès qui s’ouvre demain. C’est une affaire
jugée en Cour d’Assises spéciale. La procédure est récente, quelques
années, c’est une cour composée uniquement de magistrats. Elle statue
à huis clos. Y sont jugées les affaires de terrorisme et autres, dans son
cas un trafic international de stupéfiants en bande organisée.
Mon codétenu, rentré de la promenade de l’après-midi, où il a pu
converser avec un de ses comparses, fait le point sur son paquetage. Il
22 me donne les excédents. Vieux routard de la taule, il est bien équipé :
chocolat en poudre, dentifrice de qualité… Il sait n’être là que pour les
deux jours du procès, et retournera à Poitiers d’où il vient. Merci.
Mais il est bavard ! Ouf… Bon, ça va, il s’endort avant 20 heures. Il
va sans doute se réveiller très tôt et ne pas pouvoir se rendormir. Il a
une phobie : les rats. Avant de se mettre au lit, il obstrue l’orifice du
WC turc avec le support de la brosse, de crainte qu’une de ces
bestioles n’entre dans la cellule. Il me dit avoir vu ça, à Fresnes.

15-12
Les surveillants nous réveillent plus tôt que d’ordinaire : mon
codétenu va partir au tribunal.
Je crois qu’aujourd’hui Valérie passe un concours important. Je serai
avec elle par la pensée. J’espère qu’elle a pu réviser avec efficacité,
sans que ma situation ne l’obsède.
Un gardien me dit de préparer mes affaires, je vais changer de cellule
pour celle de Brahim. J’empile mes possessions dans un sac plastique.
Alors je réalise être riche. Entre David changé d’aile et le vieux renard
jugé ce jour, je dispose de dix rasoirs, deux savons, deux tubes de
dentifrice, quelques sachets de café : un trésor.
Avant d’aller au jugement, le collègue va faire ses besoins. Il est gêné
bien que je me place au plus loin, trois mètres, à fleur de la télé dont
j’ai monté le son.
Comme il me l’a expliqué il y a quelques minutes, je sens qu’il
enflamme une peau d’orange séchée. C’est censé parfumer un peu,
mais cela sent surtout le brûlé. L’important est le bénéfice qu’il en tire
lui : masquer l’odeur. Pour ma part, dès mon premier usage du WC
ouvert, j’ai écarté ce genre de complexe. Dans ce monde, la honte n’a
pas place, il faut se déshumaniser, n’être plus qu’une pierre.
Je change de cellule, juste à l’heure pour y déjeuner. Il y a une grande
table, nous y mangeons tous quatre. Dans l’autre, elle était minuscule,
ne permettait qu’à un des deux d’y poser son plateau. Le second
déjeunait repas sur les genoux. Ici, il y a un grand évier. Les toilettes
sont isolées par une cloison préfabriquée. Outre Brahim, Franck et
Bala, deux jeunes, bavardent. Ils sont tous sympas, l’ambiance est
bonne, presque une table d’hôtes. L’un, qui a du fromage, en propose.
L’autre offre un biscuit. Le plafond est voûté, arches croisées, type
roman.
23 Je reçois mes vêtements ! J’ai provision de pantalons, sweat-shirts et
linge de corps. Je ne sais pas qui les a apportés, mais on me dit :
« C’est un Chinois. »
On me remet mon premier courrier : maman. Elle semble avoir le
moral, ou me le fait croire. Je dois préciser qu’elle est très malade, une
affection qui lui ronge les poumons. Faible, je m’occupais d’elle
depuis mon retour à Bordeaux, en septembre.
Quelle organisation dans cette cellule ! Il y a un porte-savon, fabriqué
d’un demi-pot de Ricoré (le café du taulard) soudé à chaud (briquet ?)
sur la tuyauterie. Une boîte aux lettres est faite d’un paquet de céréales
collé à la porte. En guise de glu : du dentifrice.
Après dîner, le programme télé est choisi en commun, intelligemment.
L’un, faisant valoir poliment qu’il n’a pas décidé depuis longtemps,
est écouté, il choisira l’émission.
Je constate que, depuis mardi, je ne compte plus les jours sans alcool.
Sevré ?

16-12
Lors de la balade matinale, Paul me donne une coupure du
journal Sud Ouest. Elle résume l’histoire du braquage qui me vaut
présence ici. Titre : « Les braqueurs avaient pêché la recette. »
Ma publicité va être assurée entre ces murs. Est-ce un bien ?
Probablement. Un coup à cent quatre-vingt mille euros devrait me
valoir notoriété. Côté noir, va falloir éviter le racket, pour l’instant
inconnu. Ceci écrit, il paraît que les braqueurs sont dans le haut du
panier de la hiérarchie des taulards…
Surpris mais heureux, je reçois à nouveau une lettre. C’est sœur, sans
texte, mais avec un mandat de deux cents euros. La dette de Pierre ?
Et une seconde de Valérie. Aïe, je crains de la lire, pauvrette. Elle
ignorait tout de ma vie délinquante… Elle a dû tomber de haut. Avant
de lire, je m’interroge sur la rapidité de réception : on m’a expliqué
que, durant l’instruction, les délais d’acheminement sont d’une bonne
quinzaine. La cause est une censure s’ajoutant à celle que la prison
applique. Le juge d’instruction, depuis Bordeaux, vérifiera mes
missives en amont et en aval de la taule.
Peu importe, Valérie a écrit. J’ouvre, un peu tremblant. Elle n’a pas
encore reçu ma lettre de rupture, tout son texte est encouragement.
Superbe et gentille nana, malheureusement tombée sur moi.
24 Pendant le dîner, un cinquième détenu arrive ! Il n’y a que quatre lits,
et celui-ci trimballe un matelas. Il le posera par terre. Je goûte à la
surpopulation carcérale ! Dodo.

17-12
Alain, notre cinquième, avait pris la douche arrivant hier soir.
Il y avait oublié une paire de chaussettes absolument neuves, encore
cousues, avec l’étiquette.
Me rendant aux cabines avec lui, deux d’une autre cellule sont déjà
présents. Il demande à la cantonade si quelqu’un les a vues. Non !
S’exclame l’un. Aussi sec Alain s’avance vers celui-ci qui, le voyant
s’approcher menaçant, rectifie : « Si, si, elles sont là. » Et de montrer
l’endroit où il les a cachées. Ça en reste là.
En promenade, la pluie arrive. Un auvent nous protège, les rares
promeneurs du matin. Nous nous tassons à cinq ou six, le parapluie
fait un mètre carré.
J’ai fini mon premier paquet de tabac entamé ici. Il m’aura duré quatre
jours pleins. Je vais essayer de diminuer.
Déjeuner achevé, je suis convoqué par le médecin. Un docteur ? Un
vrai ? Pas seulement une infirmière ? Sans même m’inviter à
m’asseoir, il me pose une seule question. « Pas de problèmes de
santé ? » Non. « Alors c’est bon, vous pouvez y aller . » Jamais vu une
visite aussi rapide ! Je demande les résultats HIV et hépatite, il
farfouille rapidement, rien à signaler, je suis bon pour le service, et
retrouve ma cellule.
Franck est convoqué devant le juge des libertés (et de la détention),
ayant demandé une libération provisoire, c’est-à-dire en attente du
jugement ultérieur. Il est optimiste car, simple consommateur, il a été
interpellé en possession de petites quantités de produits. Hélas, au
retour, il nous annonce être prolongé. Jusqu’à quand ? Mystère. Je lui
fais un thé. Il est au trente-sixième dessous. Mais il reprend le dessus
avec sa copine qui vient au parloir cet aprèm.
Le dîner est très amélioré, grâce au colis de Noël reçu par Franck.
Pendant les fêtes de fin d’année, et jusqu’au quinze janvier, nous
pouvons recevoir des victuailles, au maximum cinq kilos. Il y a des
restrictions, comme aucun emballage de verre, aucune conserve. Mais
c’est la vie qui nous rejoint, un plat, des chocolats ou que sais-je,
préparés avec amour par nos proches.
J’en suis à la première semaine de détention. Elle est passée
vite. Je mets ça sur le compte de la mise en place, la bousculade
25

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