Jules Roy, dernier vol

De
Publié par

Jules Roy, écrivain, héros engagé, fut statufié de son vivant. Ses amis le nommaient Julius. Sa belle gueule captait la lumière. Aviateur glorieux, poète, conjuguant ambition et précaution, travail et faveur des astres, il était un père craint et jalousé. Le fils raconte Julius, leur vie, difficile avec lui et loin de lui; ils s'affrontent ou se renforcent l'un l'autre. Mémoire retrouvée. Jules Roy disparu laisse en creux un double.
Publié le : mercredi 1 décembre 2004
Lecture(s) : 291
EAN13 : 9782296381735
Nombre de pages : 235
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

JULES ROY Dernier vol

Du même auteur chez le même éditeur :

Dr Jean Louis Roy HYPNOTHERAPIE DIGESTIVE, Soleil au ventre (Collection « Psycho-Logiques », 2000)
-les symptômes des troubles fonctionnels digestifs, l'efficacité de l'hypnose et son histoire-

Louis Finne (pseudonyme) LE MAIRE, LA MUSE ET L'ARCHITECTE (Collection « Univers Musical »,2004)
-1988-1998: la genèse de l'Auditorium, musique et musiciens à Dijon-

Jean Louis ROY

JULES ROY dernier vol

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

2004

ISBN: 2-7475-7535-7

E~:9782747575355

« Le caractère fictif que confère

à toute œuvre d'art sa dimension esthétique, nécessairement emprunté au vécu de l'auteur, est également passé au prisme déformant de la mémoire, et, en matière littéraire,

de l'écriture. »
Jugement de référé du tribunal de grande instance, Paris, le vendredi 4 avril 2003.

« La plus grande vertu des longues absences est de pouvoir "rêver" ceux qu'on aime. » Nicolas Bouvier.

«En réalité, nous sommes tous des héros ratés. » Georges Simenon, Mémoires.

à Hélène, ma secourable.

1

L'aigre-doux du besoin de dire. J'en ai mâchonné longuement la texture et le goût, espérant qu'ils passeraient. En colère avec moi-même, je m'emportais contre les autres en plaintes amères ou véhémentes. Je ne cherchais pas loin, un coupable tout trouvé avait gauchi ma nature: sans appel, mon père était présent. Que ne lui ai-je reproché? Rien ne pouvait le changer, ni moi. J'aurais aimé en finir avec lui, dénouer ce malaise de ma gorge, remettre tout à plat et me composer une existence nouvelle, choisie plutôt que subie. Trop tard. Sa mort m'a-t-elle enfin libéré? Il n'y a que l'écrit pour vraiment dire. Ce jour, j'ai cliqué et ouvert un nouveau fichier. Sa mère n'avait pas cherché bien loin. Ce sera Jules, comme mon frère cadet, avait-elle dit, Mathilde. Jules, était-ce encore la mode en 1907? Pour doubler la mise, elle avait requis un autre de ses frères, Désiré. JulesDésiré! Croyait-elle cacher ainsi d'où son enfant sortait ? Elle avait besoin d'aide et de protection, d'accord. D'oubli? L' onele Jules ferait office de père les premières années. Il était -avec le fameux Meftah tiré bien tard de sa glèbe- le seul homme à la ferme des Pâris à SidiMoussa, et pas le premier Jules. Le grand-père Bouychou en était un autre, bien qu'on ait gravé Antoine en premier sur sa dalle au cimetière de Boufarik, vingt-cinq ans déjà. Mais Jules-Désiré! Adolescent, lequel des deux prénoms

lui paraîtrait le plus laid? Pas moyen de choisir entre les deux ni de permuter. Il en souffrirait trente ans. Quand Louis, le gendarme, l'avait chassée de sa maison, Mathilde n'avait que son bâtard dans les bras. Elle comptait bien qu'il la vengerait. A la ferme, l'oncle Jules était un fier gaillard, à lui seul il valait bien les cinq femmes. Les tantes n'étaient qu'amours rêvées, déçues ou rentrées. Folles de désir contenu, elles se disputaient l'enfant du péché avec avidité. La grand-mère Pâris, la Marie de Montségur, fille d'Antoine Bouychou, vivrait quatorze ans de plus pour le chérir. Elle aussi avait eu un enfant de l'amour, deux ans de honte que le père avait tardé à réparer, le Jean-Pierre Pâris enfin marié. Soldatslaboureurs regroupés à Birmandreis vers 1860, ils avaient affronté à deux familles l'aventure des petits colons de la Mitidja, et les fièvres. Il était leur seigneur, l'enfant-roi, Jules Roy. «Si j'étais Dieu pour ces cinq-là, le plus dur était fait et il ne serait pas bien difficile d'étendre mon empire à quelques millions d'autres fidèles... », aurait-il pu écrire avant Alain Fleischer, un autre écrivain. Pour l'état civil, le gendarme Roy était son père. Même si tout le village chuchotait qu'elle avait fauté, c'était le mari. Il lui léguait son nom, mais rien de plus, il les avait foutus à la porte. Jules inventera des pseudonymes de nobliau pour signer ses premiers écrits, histoire de cacher, ou de proclamer, va savoir, que son nom n'était pas le sien. Encore au séminaire, il exerçait sa plume dans les feuilles de chou d'Alger et les bulletins des Catholiques d'extrême droite... Jules d'Orys, ce n'était pas une trouvaille. L'instituteur de Rovigo, Henri, le géant champenois qui avait séduit sa mère, était devenu directeur d'école à Bab el-Oued. Il avait un nom plus ronflant. Jules voulut le col12

1er au sien ou même le lui substituer, façon de remercier l'homme qui avait épousé la mère dès que la cirrhose eut achevé le gendarme, quatre ans après sa naissance. «Je lui dois tout» (Journal). Parfois, au bas d'un article, il avait vu son prénom détesté et son nom usurpé: Jules Roy. Ça ne faisait pas si mal couché sur le papier. Dematons comme son père, cela ressemblait à quoi? Les Dematons, qu'est-ce que ça dit? Même s'ils alignaient les instituteurs depuis plus d'un siècle... Alors que Roy, ça cinglait, ça imposait, ça aboyait après le prénom long en bouche. Jules, dans l'intimité, ça fait tout de suite plainte d'amour, ou marlou. Sa jeune femme n'y voyait pas malice, il était lui, il était Jules, elle ne l'aurait pas nommé autrement. Elle ne le nomma jamais autrement, même après. Elle, c'était Myrrande, d'un roman à deux sous que lisait sa mère, une GrimaI, femme de l'Aude, des vignobles chauds du Midi qu'on repiquait en Mitidja. Elles étaient de Blida, la ville des roses, comme René-Louis Doyon et Jean Daniel, qui feraient tant pour sa vie à lui, sa vie à elle par contre-coup, bien qu'abandonnée aux soins du ménage et des enfants. Jules festoyait seul avec ses amis, buvait et fumait, il riait avec eux, libre, plein d'entrain et de fantaisie. Il s'assombrissait sitôt qu'il reprenait sa vie de mari et de père de famille. Son amour

de jeunesse, « une vierge de Giotto» disait-il, il en avait
transformé le nom, tenait à l'écrire «Mirande », comme on le lui avait appris à l'école, un fer apposé d'entrée sur la femme possédée. * * *

13

Un prénom, même si on ne l'aime pas, c'est soi. Plus il est exotique, plus on y tient, il singularise. Les paysans et ouvriers venus en France après la Grande Guerre, Italiens ou Polonais, n'ont pas hésité à baptiser leurs enfants de prénoms français tant ils voulaient s'intégrer après avoir fui la faim et la misère. Même leur nom, ils le sacrifiaient volontiers à la prononciation française. Une idée d'Europe sans doute. Les Maghrébins venus après la seconde guerre, naïfs et trop étrangers, n'y songeaient pas, réclamaient qu'on recopie bien leurs papiers, sans fautes. Le soleil de leur pays et le fatalisme de leur religion leur gardaient le dos raide sous la pluie glacée. Ils étaient là pour souffrir le temps qu'il faudrait. Puis ils repartiraient, fiers de leur résistance, de leur patience, ramenant leur patronyme intact. Ils ne pensaient pas alors qu'ils s'établiraient, et que leurs petits, Mouloud ou Aïcha, se feraient rabrouer par les guichetiers méprisants, hargneux et stupides. Censurer leur nom de là-bas, c'était les émasculer, couper leurs racines. Et pourquoi pas les baptiser, comme un Jean Amrouche, et, si on commence à céder, leur demander un langage châtié pour mendier du travail? C'est la fierté qui leur reste. Et la fierté, on sait à quoi elle sert. Ou dessert. La fierté, Jules Roy n'en manquait pas, les gosses apprennent vite ce qu'est l'honneur à Bab el-Oued. Il taisait son prénom ou le traînait en boulet dérisoire. A l'armée, on l'appellerait Roy comme le font les gosses à la communale. Ses amis ne s'en souciaient guère et faisaient de même. Sauf Armand Guibert. Le poète amoureux des ruines romaines et des jeunes Tunisiens, le découvreur de Pessoa, tressa la faconde méditerranéenne et la sensibilité latine pour ceindre son front du nom de Julius. C'était en 1937, une soirée mémorable entre garçons, au café des Deux Magots en présence de Jean Amrouche. Huile bé14

nite, saint chrême venu d'Apollon, cette onction le sacralisa. Amis et maîtresses, également ravis, chantèrent Julius, seconde naissance qui lui ouvrait les portes du monde. Femme et enfants ne furent pas conviés à la fête. Avec
« Mirande », Julius avait eu rapidement une fille et un fils.

A l'écart du cercle enchanté de ses amis et de sa gloire naissante, ils conservèrent dans leur cœur son nom de Jules. Ils lui devenaient plus étrangers. Pour ma sœur et moi, il était «Papa », jusqu'à ce que cela devienne ridicule entre adultes vieillissants qui réprimaient leurs élans et se blessaient à chaque rencontre. Entre nous, il était parfois « l'affreux JR» du fameux feuilleton Dallas. Nous ne disions pas «père », ça l'aurait gratté quelque part. Nous n'avons jamais osé le nommer Julius. Nous aurions dû. Auprès de Julius, vite célèbre, homme public à panache, un fils adolescent n'a pas la vie facile, éloigné comme un témoin gênant ou redouté comme un juge sévère. Je devins un observateur désenchanté de mon père. Comment me distinguer de lui puisque je ne pouvais l'égaler? Surtout ne pas écrire! Marquer mes distances, paraître indifférent à sa gloire, la trouver naturelle puisqu'elle allait de soi et que nous l'avions toujours vu glorieux. Puis choisir un métier tout autre. Mieux encore, partir, m'éloigner aux antipodes, au diable l'affection. Dijon se présenta: sans autre prétention qu'historique, c'était bien l'antipode de Paris. A mi-chemin, Vézelay attendrait l'heure où mes fils, comme s'ils n'étaient pas de sa famille, purent lui dire, à leur tour, Julius. «Grand-père» l'aurait poussé vers la tombe. Patrice, l'aîné, comprit le premier que cette liberté était bonne pour eux deux. * * 15 *

Pourquoi conter le «fils de Jules»? Mes amis me nommaient ainsi à l'hôpital, c'était toujours mieux que «fils de pute ». Et comment s'y risquer? Julius isolait parfois ce cheveu discret dans la torsade emmêlée des vies, le tirait, amusé ou peiné, avant de le laisser filer. Julius en père, il n'est que moi pour le connaître. Son versant caché, intime, vulnérable, peut-il être éclairé par une autre histoire, qui s'est peut-être passée ainsi, ou que j'inventerai? Ce pourrait être celle d'un frère cadet, ou d'un fils tardif qu'il aurait préféré au sien. Ce serait Antoine, et pas JeanLouis que ma mère obtint au lieu du «René-Louis» de Doyon, craignant d'être dépossédée du peu qu'il lui laissait. «Jean-Louis », je n'en ai jamais aimé les syllabes tendres et douces qui invitent à un destin mollasson, contraire à ma fougue et à mes espoirs. J'aurais préféré Patrice, Philippe-Emmanuel, Jérôme... de beaux et mâles prénoms que j'ai donnés à mes fils. Les aiment-ils? On s'identifie au nom qu'on porte, on cherche à s'en rendre digne, on agit en conséquence. Oui, ce serait Antoine, pas le saint dont le nom signifie
« celui qui possède les biens d'en haut et méprise les biens

de la terre », le plus vieux des Saint-Antoine, un ermite tourmenté par la chair et un grand thaumaturge. Antoine: ce serait comme le Bouychou, le gars de l'Ariège que Julius a fait débarquer sur les plages de Sidi-Ferruch en 1830. Il n'était que l'ancêtre anonyme de cinq générations qui firent de l'Algérie une aventure, des Pâris une saga et de Julius le héros qui la chanta. Antoine, ce serait pour exister un peu à côté de Julius, une histoire de tout et de rien, pas plus fausse que celle des Chevaux du Soleil.

16

2

Antoine allait à la fête. Sa mère l'aurait vite rappelé si elle avait vu le moutonnement pressé des Arabes qui déferlaient des hauteurs. Il avait filé. La capitulation de l'Allemagne on la fêterait sans lui? A treize ans, ce matin de mai allait changer sa vie. Déjà le soleil tapait. Depuis cinq ans, leur avenir était suspendu à la fin de la guerre. Ils avaient fui Chartres le jour où la Wehrmacht y entrait. Envolé à Sétif avec son escadrille, Julius avait loué une grande villa prétentieuse de style romain dont le péristyle formait véranda. On était entre Alger et Constantine, la route nationale passait devant la villa; «rue du Maréchal-Pétain» pendant les deux ans d'une collaboration mollement vécue, elle était redevenue «Jean-Jaurès» fin 42, dès l'arrivée des Américains. Toute droite, elle traversait la petite ville, montait un peu vers le centre où Antoine allait au lycée. De grands mûriers en ombrageaient les contre-allées, en tombaient en juin des fruits lourds et sucrés qui poissaient les trottoirs, un régal apprécié des enfants. Le propriétaire de leur villa était entrepreneur de battages, il garait ses inquiétantes machines sous un hangar dans la cour de derrière. L'été, son monde aidait aux moissons, il emmenait les enfants dans son camion, Antoine et sa sœur Geneviève compris. Pour le goûter, il leur distribuait des galettes de blé dur qui avaient cuit tôt le matin dans le four à pain; on étalait dessus du chocolat

noir au fer à repasser qui chauffait sur la motrice à vapeur. Quel délice! Passant le coin de la villa, Antoine avait vu trembler au loin la poussière des rues en terre du «village nègre ». Une sensation étrange l'avait saisi, un parfum de danger que sa mémoire, soudain aiguisée, conserverait précieusement. Il devait passer chez son ami Roger, ils iraient ensemble, c'était convenu. Son père était ingénieur des Ponts-et-Chaussées, il les emmenait parfois dans sa grosse Renault pour inspecter des chantiers. Sans dire aux parents ce qu'il avait vu, il avait hâté leur petit-déjeuner, refusant de s'y joindre, un pincement au creux du ventre. Dans la rue, Antoine montra à son camarade le fond du faubourg où grouillaient ceux qui allaient défiler. «Ils ne sont pas dangereux, dit Roger, mon père les connaît bien, ils ne demandent qu'à obéir. » Une vapeur grise estompait les lointaines maisons de torchis mal blanchi où aucune mère européenne ne donnait la permission de s'aventurer. Il n'avait jamais vu autant de monde, même les jours de marché. La police les avait autorisés à défiler puisqu'ils s'étaient battus avec nous, mais sans armes, sans pancartes, sans revendications. Myrrande l'avait regardé partir, pas plus rassurée qu'il soit avec son ami. Ils étaient tous les deux en chemisette blanche et culottes courtes comme le voulaient la chaleur, leur âge et l'époque. Si elle avait vu les pas pressés des bicots... Fuyant le flot agité que les rues en pente enserraient, ils se hâtèrent vers le centre. Les arcades qui magnifiaient la bourgade étaient étrangement vides, débarrassées des fauteuils en rotin de leurs cafés où la bourgeoisie savourait des glaces après le film de l'après-midi. Le cinéma était la seule distraction. La salle était une grande 18

boîte à chaussures au large écran sans rideaux. En bas, les petits Arabes hurlaient d'enthousiasme au parterre, les Européens monopolisaient le balcon où les places étaient plus chères. Un jour les sous-titres devinrent brusquement flous, Antoine était devenu myope. Adieu l'espoir d'être pilote comme son père! Le cabinet de l'oculiste était dans le même immeuble où le dentiste luttait chaque jeudi contre ses caries sans cesse renaissantes. La roulette le crucifiait, il se rétractait sur sa boule d'angoisse, sa mère assise derrière lui, silencieuse, patiente. Une crème glacée n'était pas de trop pour justifier la torture, elle ne savait pas que le sucre était mauvais pour les dents. Ce matin, les arcades se remplissaient déjà de badauds, les commerçants inquiets se tenaient devant leur boutique, le volet à demi baissé. Une excitation lourde montait, de brusques bouffées de chaleur traversaient un fond d'air encore frais. * * * Les «Arabes» ! Ce fouillis indistinct qu'on voulait dominer, leurs visages hâlés et burinés sous les burnous et les turbans, les secs paysans kabyles à qui on tendait les sous du marché comme une aumône, les modestes artisans qui réparaient gratis dans l'espoir qu'on leur achèterait un jour quelque chose, les gras épiciers mozabites qui se jouaient des restrictions, et, dans les champs, les lointains fellahs, aussi gris de poussière que leurs ânes. Depuis le désastre de 40 et l'armistice, on les surprenait goguenards, presque arrogants. Le colon n'était plus le maître absolu, les administrateurs maintenaient l'ordre en le raidissant. Les petites gens avaient peur; dans le bled, le fusil était à portée de main. Ils espéraient que les Allemands les materaient, ces « fainéants qui ne connaissaient que la force ». 19

Parvenu en Tunisie, le Feldmarschall Rommel déçut leurs espoirs, repoussé par les Américains qui changèrent la donne. Sitôt débarqués ils chaussèrent nos babouches et, sans vergogne, jouèrent les hérauts de l'anticolonialisme. Ce matin allait fracasser la torpeur dans laquelle on s'enlisait depuis cinq ans. Ils étaient fiers, ces Arabes. Nos médecins leur avaient amené l'Institut Pasteur jusqu'au fond du bled: ils pullulaient sans mieux manger, leur grouillement propageait les épidémies récurrentes de typhus. De peur de compter un jour trop de convives au banquet du progrès, on les avait figés au temps biblique, les «indigènes» et leur société tribale, patriarcale, austère et frugale. On leur apprenait notre langue pour qu'ils se fassent comprendre de nous. Aurait-il fallu les nourrir et les vêtir aussi, eux qui vivaient de rien et se paraient de guenilles? Rentré chez soi, on se déshabillait pour chercher le pou qu'on aurait pu attraper quand ils osaient s'asseoir à côté de vous dans un tram d'Alger. Les grand-mères leur avaient fait la leçon. L'une était toujours à Bab el-Oued avec l'instituteur en retraite, dans l'immeuble bourgeois de la rue Montaigne où il fallait monter sur la terrasse pour apercevoir un petit pan de mer au loin, d'un bleu violent. L'autre, la veuve Rosalie, vivait à Blida avec sa mère centenaire et sa sœur, la tante Emma, douce institutrice célibataire grande et mince, aux joues poilues, veloutées sous les baisers. La table était toujours mise au jardin proche des champs, sous des orangers vers qui les mains se tendaient au dessert. On allait à la ville en calèche. A l'ombre de la montagne de Chréa, enneigée l'hiver, on était en terre conquise à jamais. A quoi bon avoir fui les « Boches », comme on continuait à les nommer depuis 1914? Depuis Chartres, la 11 20

ev légère de Julius doublait les chenilles processionnaires des réfugiés, stoïques sous le soleil, les matelas sur le toit. Par instants, un gendarme isolé en pleine campagne bloquait absurdement leur chevauchée avant de se jeter soudain dans le fossé quand la casquette de capitaine brandie par la portière nous ouvrait le passage. Aucune formation guerrière n'était en vue pour freiner les Allemands. Ils les avaient rattrapés huit jours plus tard dans l'Isère, armée triomphante de jeunes guerriers, grands et blonds, élancés, que les femmes et les enfants, le soir tombé, guettaient du grenier. Des plaisanteries salaces fusaient sous les combles dans la complicité de l'ombre. Car en face, au château réquisitionné pour la Kommandantur, les officiers dînaient aux chandelles dans le jardin, servis par des ordonnances presque nus, en slip de bain et bottes courtes. Dans la touffeur du fameux juin 40, les Françaises, émoustillées à l'idée qu'il leur faudrait régénérer la race avilie par la défaite, ne pensaient plus guère à leurs prisonniers. Quinze jours plus tard, l'armistice renvoya les Allemands en-deça de la ligne de démarcation. On célébra avec une discrète nostalgie le départ des vainqueurs. En septembre, ils s'embarquèrent pour Alger, comme ils l'avaient fait tous les ans, ils y passaient leurs vacances d'été, chez les grand-mères. Dans cette Algérie où ils étaient tous nés, Antoine retrouvait sa place de cinquième dans la génération des colons. Dès le débarquement angloaméricain de novembre 42, puis après celui de Normandie, il suivit les combats sur l'immense carte dont il avait ajusté les fragments sur un mur entier de sa chambre. Dans l'impuissance de son jeune âge, il fit la guerre par procuration. Il avançait chaque jour les punaises rouges, tendait sur elles le fil hérissé du front. Des silhouettes d'avions et de tanks se disputaient la place vacante. Son père combat21

tait au loin, il remboursait sa « drôle de guerre» qu'il avait
passée à se bronzer à Cannes avec son escadrille, dans une inaction incompréhensible. Restée seule, sa mère avait peur pour eux, elle ne laissait sortir ses deux enfants que pour aller au lycée. Aujourd'hui, tout allait changer, Julius reviendrait d'un jour à l'autre, on l'attendait. Après deux ans d'Angleterre, il avait écrit de France. Antoine se forçait à croire qu'il ne souffrirait plus de sa violence. * * * Les deux garçons se glissèrent au premier rang, tout au bord du trottoir. Un cavalier maîtrisait mal un cheval nerveux, des policiers pressés trottaient d'un groupe à l'autre,

faisaient la navette avec des képis dorés groupés plus loin,
vers la fontaine qui marquait le centre de la ville. On scrutait l'autre côté. Les drapeaux flottaient aux balcons, une petite clique jouait quelques airs. L'essaim de sauterelles enflait et grondait là-bas. Y eut-il quelques soldats pour défiler, quelques anciens combattants? Avait-on tiré de leur gourbi les vieux cheiks et caïds moustachus, leur brochette de décorations sur le burnous des spahis? A chaque occasion, on solennisait le « dévouement indéfectible » de la population indigène à la gloire de la France ! On sentait que quelque chose allait se passer enfin. La fièvre fut suspendue au silence qui s'installa soudain. La rue se vida d'un coup. Des arcades où s'étaient massés les curieux jusqu'à la fontaine où s'agitaient policiers et galonnés, tous fixaient l'entrée de la ville. En se penchant, Antoine découvrit une masse bigarrée et bruissante qui avançait. Les hommes se pressaient en un front continu, tendu d'un trottoir à l'autre, épaule contre épaule, 22

les rangs serrés ne laissaient plus aucun espace libre. Chantaient-ils, criaient-ils des slogans incompréhensibles à distance? Les voir avait supplanté l'ouïe, une stupeur silencieuse gelait la scène. Au-dessus du mur compact des hommes en marche flottaient par saccades les calicots indistincts. Antoine saisit le bras de Roger, ils étaient cuits, ils allaient être emportés par la marée. Menaçante et terrible, sa puissance féroce devint irrésistible quand éclatèrent des cris fondus en une densité presque solide, épaisse coulée de lave écrasant tout autre perception. Qui a cru distinguer des « Libérez Messali Hadj» ? Les «you-you» aigus des femmes, scandés par mille gorges, noyèrent soudain les cris des hommes. Elles remontaient leur cortège en courant, envahissaient les arcades des deux côtés de la rue, repoussaient les badauds dans les magasins. Leur acmé hystérique forcerait les hommes à frapper, à tuer, à déchirer, à violer, bandés sur cette houle vers un orgasme sauvage. Le tocsin des cris incessants et perçants rythmait leur furie animale, affolement sauvage et précipité d'une horde chassée de ses bois par le feu, coupée de toute réflexion. Ah ! Qu'on fasse taire leur détresse vengeresse et terrible, qu'on arrête le lourd piétinement pressé et les grondements martelés qui nouent le ventre! Devant les deux enfants, un civil se précipita pistolet en main et tenta d'arracher un drapeau vert et blanc brusquement surgi au premier rang. Antoine entendit un coup de feu. La masse humaine explosa en un énorme vol d'étourneaux. Les gandouras battaient des ailes, armées de bâtons, abattant tout obstacle à leur fuite, se dispersant en un instant. Fugace impression qu'il était un piquet au milieu d'une tornade de grêle. Autour de lui, tout se brisait, tout grondait, tout refluait en l'épargnant par miracle. Ses regards égarés réussirent peu à peu à se fixer, à accommo23

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.