Photos des couvertures: 1. Ex-kadogo (enfants-soldats) congolais montrant leur' ordre de démobilisation' reçu de l'UNICEF au cours d'une cérémonie tenue à Goma (R-D Congo,avril 2002) 4. HelVé Cheuzeville, l'auteur, remet son 'ordre de démobilisation' à un ex-kadogo congolais ( Goma, R-D Congo, avril 2002)

Hervé

CHEUZEVILLE

KADOGO
ENFANTS DES GUERRES D'AFRIQUE CENTRALE Soudan - Ouganda - Rwanda - R-D Congo

L' Hannattan 7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 PARIS

L'AUTEUR Hervé Cheuzeville, né en 1960 à Bernay (Eure), a commencé très jeune à s'intéresser aux problèmes humanitaires, à la suite de l'arrivée massive en France de réfugiés du Laos. Cela l'a orienté pour ses études puisqu'il a été licencié en langues thai et lao à l'INALCO à Paris. Il a effectué ensuite plusieurs missions humanitaires pour le compte de diverses ONG en Asie du Sud-Est puis en Afrique. Là, au Soudan d'abord, puis au Malawi, au Mozambique, en Ouganda, au Rwanda, au Burundi, au Sud-Soudan encore et enfin en R-D Congo, il a vu la grande détresse des enfants en particulier, pris dans les conflits armés qui secouent ces régions depuis des décennies. Le problème des enfants victimes de mines antipersonnel l'a marqué profondément ainsi que celui des enfants soldats. Il partage sa vie entre l'Afrique Centrale où il suit de près ces problèmes et la Corse où demeure sa famille.

Tous droits de représentation et de traduction réservés à l'auteur @ L'Harmattan, 2003
ISBN: 2-7475-4851-1

REMERCIEMENTS

Je me dois de remercier en premier les« kadogo » et les jeunes victimes des conflits qui secouent encore aujourd'hui ces régions presque toutes situées en Afrique des Grands Lacs. Ils m'ont confié leurs épreuves ainsi que leur envie d'étudier pour découvrir un monde meilleur. Ils me donnèrent l'inspiration et la force de commencer, un jour d'août 2002, alors que de terribles nouvelles me parvenaient de leurs pays où règne le chaos, la rédaction de ce livre. Ma gratitude affectueuse s'adresse aussi à mes parents qui ont su m'encourager et qui sont devenus de patients lecteurs, correcteurs, et conseillers pendant cette période d'écriture. Merci enfin à tous mes amis d'Afrique et d'Europe qui m'ont soutenu car ils ont su comprendre et approuver la motivation qui m'animait.

Hervé CHEUZEVILLE

SOMMAIRE

Remerci ements Sommaire Avant-Propos Introduction

5 6 7 Il

Première Partie: Au Soudan 25 Chapitre 1 : L'interminable conflit soudanais ---29 Chapitre 2 : Gavino 41 Chapitre 3 : Dany 62 Chapitre 4 : Machar 74 Deuxième Partie: En Ouganda Chapitre 1 : La guerre des esprits du Nord de l'Ouganda Chapitre 2 : Geoffrey Chapitre 3 : Peter Chapitre 4 : Albert Chapitre 5 : Rony Troisième Partie: Au Rwanda Chapitre 1 : La tragédie rwandaise 85 87 118 127 131 145 153 157

Quatrième Partie: En R-D Congo 169 Chapitre 1 : De la dictature finissante à l'invasion sans fin 173 Chapitre 2 : Paul 217 Chapitre 3 : Gaston 231 Chapitre 4 : Simba 242 Conc 1 usion Tab1e 297 305

- Dessins

du jeune dinka MA CHAR ~Çoudan) : pp 28 et 82-84 - 8 planches-photos: pp. 192-193

6

AVANT-PROPOS

Une guerre de trois semaines vient de se dérouler en Irak. Ce conflit a été retransmis en direct sur nos petits écrans par toutes les grandes chaînes de télévision occidentales. Rien n'a semble-t-il échappé aux caméras: les bombardements, les destructions, les morts et les blessés et même la douleur des familles irakiennes ou américaines, et surtout l'avancée victorieuses des forces alliées. Pendant trois semaines, nous avons vécu au rythme de cette guerre. Pour ma part, j'ai suivi ce conflit depuis l'Ouganda et le Congo. Je l'ai suivi alors que je voyais autour de moi d'autres victimes de guerre, d'autres destructions, d'autres souffrances. Le conflit d'Irak m'est apparu alors presque surréaliste. D'un côté, il y avait une guerre courte et médiatisée à l'excès et de l'autre, des conflits interminables oubliés des médias. Pourquoi cette différence de traitement de l'actualité? La réponse à cette question me semble évidente: l'une de ces guerres nous concernait, l'autre pas. La guerre d'Irak a été voulue par l'unique superpuissance de ce début de XXIe siècle, les États-Unis d'Amérique. Des troupes américaines et britanniques y ont combattu. Les médias occidentaux se sont tout naturellement précipités pour couvrir une guerre où «nous », c'est-à-dire des Nord-Américains et des Européens, étions engagés. En Irak, la guerre semble à présent terminée, même si la reconstruction de ce pays dévasté risque de prendre des années. Dans l'Afrique des Grands Lacs, la guerre s'éternise. Depuis 1983, date du début du second conflit du SudSoudan, près de trois millions d'hommes, de femmes et d'enfants y sont morts. Au Congo ex-Zaïre, il y en a peut-être davantage qui ont péri en près de sept années de guerre. Au 7

Soudan, dans l'Est de la R-D Congo, au Nord de l'Ouganda, au Burundi, les affrontements, souvent atroces, se poursuivent dans l'indifférence générale. Pourtant, dans ces conflits africains, l'Occident est impliqué, sans y avoir engagé des troupes. Les États-Unis, le Canada, les pays d'Europe et même la Chine et le Japon y ont joué un rôle néfaste par l'influence qu'ils ont eue sur les protagonistes et par suite des agissements de leurs services secrets et de leurs grandes multinationales. Le rôle de la CIA dans le déclenchement de la guerre du Congo en octobre 1996 pourrait faire l'objet d'un livre qui reste à écrire. Les États-Unis et la Grande-Bretagne ont apporté et apportent encore un appui certain au régime de Paul Kagame dans ses aventures congolaises. Les opérations des grandes compagnies pétrolières occidentales (et même chinoise) au Sud-Soudan ont certainement alimenté et prolongé l'interminable conflit qui ravage cette région. Et le «boom» qu'a connu la téléphonie mobile depuis une dizaine d'années a multiplié les besoins en coltanI. Or le coltan est extrait dans l'Est de la R-D Congo, et il est acheté par des compagnies japonaises, scandinaves, françaises et autres qui manufacturent ces instruments devenus indispensables à notre vie quotidienne. Ces compagnies ne se préoccupent guère des conditions dans lesquelles ce précieux coltan a été obtenu. On pourrait aussi parler des diamants, qui continuent à être exportés illégalement de territoires congolais ravagés par la guerre et qui finissent par arriver à Anvers ou à Tel Aviv. Toutes ces richesses, et bien d'autres encore, sont exploitées sous le contrôle de forces d'occupation, de milices ethniques et autres groupes armés dits de « libération », dans le cas de la R-D Congo, mais aussi sous celui d'une féroce dictature se livrant au nettoyage ethnique dans le cas du Soudan.

1 Abréviation de columbo-tantalite. Le coltan est un combiné de métaux précieux: le niobium ou colombium et le tantalum. Dans l'industrie électronique, on fait une grande consommation de tantalum, pour la fabrication de capaciteurs dans les appareils électroniques tels que téléphones et ordinateurs portables, PC et appareils photos numériques. 8

Tous les seigneurs de la guerre locaux ou étrangers s'enrichissent, ils peuvent ainsi acheter davantage d'armes et mener un train de vie souvent extravagant. Ils n'hésitent pas à terroriser les populations sous leur contrôle qui, elles, continuent à sombrer dans une misère sans nom. Ces populations sont exploitées, taxées de toutes les manières possibles, et on leur arrache même leurs jeunes enfants pour en faire des « soldats ». Même les grandes organisations internationales se sont compromises avec les criminels de guerre déguisés en dirigeants de mouvements de libération. Car, pour opérer dans leurs territoires, elles doivent d'abord obtenir leur aval et ensuite, collaborer avec leurs « administrations ». En agissant de la sorte, elles octroient à ces seigneurs de la guerre un brevet de respectabilité et une légitimité totalement immérités. Pire, avec ces autorités autoproclamées, elles ont parfois mis sur pied de coûteux programmes, souvent récupérés ou détournés, et qui n'ont jamais pu atteindre les objectifs prévus. La démobilisation des enfants soldats est un exemple parmi d'autres: alors que dix enfants sont démobilisés avec force publicité, cent autres sont recrutés quelques kilomètres plus loin. Et sur les dix qui ont été démobilisés, plus de la moitié sera à nouveau recrutée quelques mois plus tard. Avec le désir de coopérer avec des dirigeants indignes, dans l'espoir de faire renaître la paix, la communauté internationale se berce souvent d'illusions. Elle les invite à de dispendieuses conférences à Sun City, Nairobi ou ailleurs pour discuter de l'avenir de leur pays. Souvent, ces discussions traînent en longueur, des semaines, des mois, voire des années. Les participants reçoivent pendant tout ce temps une copieuse indemnité journalière. Pendant tout ce temps, sur le terrain, l'exploitation illicite des richesses accompagnée d'atrocités envers les populations continuent. Quand donc les responsables internationaux réaliserontils qu'il est illusoire de chercher à discuter avec les pirates des temps modernes que sont ces seigneurs de la guerre? À eux et à leur familles, la guerre a tout apporté: pouvoir, richesses, honneurs, prestige et considération. Pourquoi renonceraient-ils de leur plein gré à un tel train de vie? Pour eux, la guerre est devenue un véritable mode de vie dont ils ne sauraient plus se passer. 9

L'indifférence générale dans laquelle ces conflits se perpétuent, l'impunité et le silence qui semblent toujours devoir entourer les atrocités, I'hypocrisie des gouvernements, des grandes multinationales et des organisations internationales, m'ont poussé à réagir devant tant d'injustices. J'ai tenu, en quatorze petits chapitres, à raconter le quotidien de ces guerres au travers des récits, tous véridiques, recueillis auprès des enfants que j'ai rencontrés.

En Afrique de l'Est et du Centre, on a coutume d'appeler les enfants soldats « kadogo ». « Kadogo » est un mot swahili signifiant «petite chose », «chose sans importance ». Sans doute a-t-il été inventé par les chefs de guerre eux-mêmes. Ce qui est révélateur du peu d'importance qu'ils attachent aux enfants qu'ils utilisent pour parvenir à leurs fins. Ce sont des porteurs, des domestiques, des « tueurs» rendus dociles par les mauvais traitements et le chanvre. Malades, morts d'épuisement ou au front, on les abandonne, on les remplace à volonté. Le réservoir semble inépuisable puisqu'ils sont volés à leurs familles impuissantes. Ce mot «kadogo », tant de fois entendu dans la tourmente de ces conflits armés, m'a semblé refléter toute la misère des enfants de la région des Grands Lacs africains. Même si tous les enfants dont je raconte les souffrances n'ont pas été des enfants soldats, des «kadogo », tous sont des victimes sacrifiées à ces guerres absurdes. Ce sont bien des «petites choses », de très peu d'intérêt, qui seront en plus, probablement vite oubliées quand la paix sera enfin restaurée. L'objet de ce livre est de rompre un silence qui n'a que trop duré, en donnant la parole aux «kadogo » eux-mêmes.

Kampala, mai 2003

10

INTRODUCTION

La région des Grands Lacs Africains... C'est une région de hauts plateaux, située de part et d'autre de la vallée du Grand Rift. Là se retrouvent les plus hauts sommets d'Afrique (Kilimandjaro, Ruwenzori, Mont Kenya, Mont Elgon, chaîne des Virunga), certains dépassant même 5 000 mètres d'altitude. Là se concentrent les plus grands lacs, véritables mers intérieures. Ces lacs donnent naissance aux plus longs fleuves, chacun coulant dans une direction opposée et se jetant dans un océan ou une mer différents. Le Nil s'échappe du lac Victoria, le second lac du monde et le premier d'Afrique par sa superficie, pour couler vers le nord et se jeter en Méditerranée, après une course de 5 600 kilomètres. Né du lac Tanganyika, second lac du monde par la profondeur, le Congo dessine une longue courbe vers le nord, puis vers l'ouest et termine son cours de 4 700 kilomètres dans l'océan Atlantique. Plus au sud, le Zambèze, grossi des eaux de la rivière Shire, elle-même née du lac Malawi se déverse au sudest, dans l'océan Indien. Ainsi, cette partie du continent formet-elle le véritable toit de l'Afrique et elle en est son château d'eau. Une terre où de multiples influences se sont croisées, mélangées et parfois opposées, au gré des migrations venues d'horizons différents. Je voudrais donner ici un bref aperçu des peuples qui en sont originaires, qui l'ont traversée ou qui s'y sont établis. Les Pygmées, les plus anciens habitants, en ont pratiquement disparu depuis bien longtemps. Ils ont été peu à peu repoussés par des vagues de migrations successives et on ne

Il

les retrouve plus qu'au fond de certaines forêts reculées des confins de l'Ouganda et du Congo. Les peuples de langue bantou 1, peuples de cultivateurs venus de l'Ouest il y a des siècles, ont peu à peu occupé tout le « cône» sud du continent africain. Les peuples dits «nilotiques », peuples d'éleveurs et de guerriers farouches, ont migré vers le sud, depuis l'actuel SudSoudan et les confins éthiopiens, à partir des XVIe et XVIIe siècles. À l'époque actuelle, on retrouve ces populations au Soudan, en Éthiopie, en Ouganda, au nord-est du Congo, dans l'ouest du Kenya et jusqu'au nord de la Tanzanie. L'Ouganda et le Kenya actuels sont les pays où ces deux principaux courants migratoires se sont rencontrés et, bien souvent, se sont affrontés. Et les Tutsi et leurs cousins hima et hema, que l'on retrouve au Burundi, au Rwanda, en Ouganda et dans le NordEst du Congo... Ils sont inclassables! Longtemps catalogués sous l' étiquette «hamites» ou même «nilo-hamites» par les missionnaires et autres ethnologues du début du XXe siècle, le mystère de leurs origines n'est toujours pas résolu. Éleveurs comme beaucoup de populations nilotiques, ils n'appartiennent pourtant pas à ce groupe. Beaucoup sont grands et longilignes, mais ils parlent les langues bantou de leurs voisins. Des influences arabo-islamiques ont ensuite atteint cette région des Grands Lacs. Elles venaient de la côte de l'océan Indien, où les Arabes avaient créé des sultanats et des comptoirs depuis le Moyen-Âge et où ils s'étaient peu à peu métissés avec les populations locales, créant ainsi une civilisation unique, dotée de sa langue: le swahili. Langue promue au rang de langue nationale au Kenya et en Tanzanie, langue faite de mots d'origines arabe et bantou, devenue véritable lingua franca pour toute la région, grâce aux commerçants arabes et swahilis qui, au cours des siècles, ont pénétré l'intérieur du continent, faisant
1 Les ethnologues du début du XXe siècle avaient établi que la plupart des peuples vivant dans la moitié sud de l'Afrique parlaient des langues de même origine. Ils regroupèrent alors tous ces peuples au sein d'une famille de groupes ethniques qu'ils nommèrent «bantou », forgeant ainsi un néologisme à partir du mot «ntou », qui signifie «homme» dans la plupart de ces langues et du préfixe «ba », marque du pluriel d'où le mot «bantou ». 12

du troc, chassant les esclaves, et répandant l'Islam au travers de leurs contacts avec les populations indigènes. Les Européens ont fait leur première apparition en Afrique de l'Est lors des voyages du navigateur portugais Vasco de Gama, à partir de 1497 lorsque ce dernier longea toute la côte de l'Océan Indien, s'emparant au passage d'un comptoir arabe qu'il nomma Mombassa et qui est aujourd'hui le plus grand port de la région. Mais ce n'est qu'au XIXe siècle qu'ils devaient réellement pénétrer l'Afrique des Grands Lacs, grâce à leurs explorateurs et à leurs missionnaires. Ils empruntèrent les mêmes routes que les commerçants musulmans et découvrirent ces immenses lacs que sont les lacs Nyasa (aujourd'hui lac Malawi), Tanganyika et Victoria. Quelques explorateurs Parmi les grands explorateurs européens, il convient de citer le nom de David Livingstone, médecin et missionnaire né en 1813 à Blantyre en Écosse, qui, à partir de 1840, explora une grande partie de l'Afrique australe et une partie de l'Afrique des Grands Lacs. Il fut le premier européen à traverser l'Afrique, depuis la côte atlantique de l'Angola jusqu'à l'embouchure du fleuve Zambèze au Mozambique (entre mai 1854 et mai 1856). En 1859, il découvrit le lac Nyasa. À partir de 1866, il explora les régions bordant le lac Tanganyika, avant de mourir épuisé par les longues marches, les privations et les fièvres sur la rive er sud du lac Bangweolo (dans l' actuelle Zambie), le 1 mai 1873. Ses deux fidèles serviteurs africains firent d'abord sécher son corps afin de le transporter plus facilement. Puis ils le ramenèrent jusqu'à Bagamoyo, sur la côte de l'Océan Indien, après l'avoir porté pendant huit mois sur plus de 2 000 kilomètres. Le corps fut ensuite ramené en Angleterre pour y être inhumé à l'abbaye de Westminster le 18 avril 1874. Aujourd'hui, on peut voir la statue du célèbre explorateur, comme une apparition irréelle, dans la brume tiède qui s'élève en permanence au-dessus des chutes Victoria, là où le fleuve Zambèze s'engouffre avec un fracas assourdissant dans un profond canyon. C'est en effet Livingstone qui « découvrit» ces chutes et leur donna le nom de sa souveraine. Sur la rive gauche, juste en amont de la cataracte, une petite ville endormie de Zambie porte d'ailleurs le nom de ce grand voyageur. On ne saurait évoquer son épopée sans parler de 13

Mary Moffat, son infatigable épouse, qui le suivit en Afrique et participa à toutes ses explorations avant de mourir des fièvres à Shipunga, au bord du fleuve Zambèze, le 27 avril 1862. On peut bien sûr évoquer Richard Burton et John Hanning Speke, dont les noms sont demeurés inséparables dans 1'histoire, malgré la rivalité qui les opposa dans la vie. Ces deux Anglais sont nés dans le Devon, à six ans d'intervalle, le premier en 1821 à Torquay et le second à Bideford. Ils se rencontrèrent à bord du navire qui les amenait en Afrique. Ils décidèrent de conduire ensemble une expédition à la recherche des mystérieuses sources du Nil. En effet, on ignorait encore où ce fleuve qui permit l'épanouissement de l'une des plus grandes et des plus anciennes civilisations, prenait sa source. Ils débarquèrent à Zanzibar en 1856 et y préparèrent leur périple. Ce sont eux qui, le 14 février 1858, découvrirent le lac Tanganyika à Ujiji, après avoir traversé les hauts plateaux de l'Afrique orientale. La même année, le 3 août, Speke fut le premier européen à apercevoir le lac Victoria, à Mwanza, sur sa rive méridionale. Le même Speke, lors d'une seconde expédition, fut le premier à atteindre la cour du roi des Baganda, Mutesa 1er, à Rubaga, l'une des collines se trouvant sur l'emplacement de l'actuelle Kampala, la capitale de l'Ouganda. C'était le 20 février 1862. Le 28 juillet, Speke parvint aux rapides d'une large rivière qu'il baptisa Ripon Falls. Elle émanait du lac Victoria. C'est alors qu'il eut une intuition géniale: cette rivière devait être le Nil et ces rapides constituaient sans doute la source qui avait fait fantasmer tant d'hommes et ce, depuis la plus haute antiquité. Il parvint à en reconnaître la plus grande partie du cours jusqu'à Godonkoro, près de l'actuelle Juba (Sud-Soudan). À son retour à Londres, il publia son récit, « Journal de la Découverte de la Source du Nil» en 1863. Il dut faire face au scepticisme de l'élite des géographes de l'époque, ainsi qu'à celui, très virulent, de son ancien compagnon, Richard Burton. Un débat fut organisé entre les deux rivaux, mais Speke mourut la veille de la date fatidique, le 15 septembre 1864, dans ce qui sembla être un accident de manipulation de son fusil de chasse. Ce n'est qu'après sa mort que justice lui fut rendue et que sa découverte historique fut confirmée. Lors de son passage à Gondokoro, Speke avait rencontré une autre sommité de l'exploration, Sir Samuel Baker. Ce 14

dernier naquit le 8 juin 1821 à Londres. Il commença sa carrière outre-mer, à Ceylan en 1848. Le 15 avril 1861, en compagnie de son épouse Florence, il débuta sa vie d'explorateur en entamant une remontée du Nil, à partir de l'Égypte. Le 23 juin suivant, en pleine crue, le couple découvrit la rivière Atbara, l'un des principaux affluents du Nil au Soudan. IlIa remonta et explora les rivières des hauts plateaux éthiopiens. Après une année, les deux voyageurs atteignirent Khartoum, qu'ils quittèrent en décembre 1862 pour poursuivre la remontée du grand fleuve. Ils remontèrent ainsi le Nil Blanc jusqu'à semaines plus tard ils y rencontrèrent Speke qui arrivait du sud. Les Baker reprirent ensuite leur exploration de la vallée du Nil Blanc, traversant le Sud-Soudan, puis le Nord de l'actuel Ouganda, avant d'atteindre les rapides de Karuma le 22 janvier 1864. De là, ils entreprirent d'explorer le royaume de Bunyoro où ils furent reçus par le souverain. Le 14 mars, ils aperçurent pour la première fois un lac immense, surplombé de part et d'autre par de hautes montagnes. Samuel Baker le nomma Albert, en mémoire de l'époux de la reine Victoria qui était décédé en 1861. Quelques jours plus tard, le couple échappa de peu à la mort lors d'un violent orage, alors qu'il effectuait une reconnaissance du lac à bord d'un canot. Dans la partie nord de ce lac, il trouva l'endroit où arrivaient les eaux du Nil Victoria, avant de donner naissance au Nil Blanc un peu plus loin. C'est en remontant le Nil Victoria sur quelques kilomètres que, le 6 avril, les Baker découvrirent des chutes majestueuses, qu'ils baptisèrent chutes de Murchison, en I'honneur du président de la Société Royale de Géographie qui avait financé leur expédition. Au sommet des chutes, toutes les eaux du Nil Victoria se déversent dans un étroit passage, large de sept mètres seulement, et se jettent sur une hauteur de quarante mètres, dans un bruit de tonnerre et dans un grand nuage de vapeur d'eau qui produit un arc-en-ciel permanent. Après quelque temps, les Baker reprirent la direction du nord et ils parvinrent à Khartoum en mai 1865, deux ans et demi après l'avoir quitté. De retour en Angleterre, Samuel Baker fut anobli en 1866 (mais pas sa courageuse épouse) et il publia le récit de ses aventures: «Le N'yanza Albert, Grand Bassin du Nil ».

Gondokoro, qu'ils atteignirent le 1er février 1863 et deux

15

Il faut aussi faire mention du « voyou» de l'exploration, Henry Morton Stanley, né au Pays de Galles en 1841. Il quitta son pays natal pour les États-Unis à l'âge de 16 ans, en s'engageant comme garçon de cabine sur un navire. A 21 ans, il était soldat dans l'armée sudiste, lors de la guerre de Sécession, durant laquelle il fut fait prisonnier par les Nordistes. Afin de gagner sa libération, il se porta volontaire pour rejoindre les rangs de leur armée, qu'il quitta quelques mois plus tard. En 1868, il devint journaliste au New York Herald qui l'envoya l'année suivante en Afrique, à la recherche du docteur Livingstone. En chemin, il fit un reportage sur l'inauguration du canal de Suez par l'impératrice Eugénie, le 17 novembre 1869. Ce n'est que le 31 décembre 1870 qu'il parvint à Zanzibar d'où il repartit trois mois plus tard pour se diriger vers le lac Tanganyika. Le 10 novembre 1871 Stanley rencontrait enfin le célèbre explorateur à Ujiji qu'il salua de son fameux « Docteur Livingstone, I presume... ». Après avoir voyagé quelques mois en compagnie de ce grand précurseur, il le laissa en lui promettant de lui faire parvenir du ravitaillement, ce qu'il ne devait jamais faire. En fait, Stanley se dépêcha de rentrer à Londres pour raconter comment il avait retrouvé le grand homme et pour gagner ainsi sa propre notoriété. Il donna même des conférences sur le sujet, tant dans la capitale britannique qu'à New York, allant jusqu'à publier un livre, «Comment j'ai trouvé Livingstone ». Il regagna l'Afrique en 1874, dans le but affiché de continuer le travail de l'Écossais, mort l'année précédente. En 1875, il fut le premier européen à faire le tour du lac Victoria en bateau. En 1876, Stanley en fit autant sur le lac Tanganyika et il en profita pour descendre la rivière Lualaba, dans laquelle ce lac se déverse vers l'ouest. C'est ce qui devait le rendre universellement célèbre: en effet, il découvrit que cette rivière était en fait l'une des sources du majestueux fleuve Congo, dont il explora le cours jusqu'à l'océan Atlantique, qu'il atteignit enfin le 9 août 1877, soit 998 jours après avoir quitté les rives de l'océan Indien. L'année suivante, il s'immortalisait grâce à son livre, «À travers le Continent Noir ». Il avait effectué cette exploration pour le compte de Léopold II, roi des Belges, et il avait fondé, en passant, deux villes: en toute modestie il avait nommé la 16

première Stanleyville, l'actuelle Kisangani et la seconde, Léopoldville, devenue Kinshasa, en l'honneur de son protecteur. La dureté et le racisme avec lesquels il traita les indigènes, tout au long de ses expéditions, n'altérèrent pas sa célébrité en Europe. Elle lui permit de se faire élire membre du parlement britannique et de recevoir un titre de chevalerie des mains de la reine Victoria. Il mourut à Londres en 1904. Quelques missionnaires Parmi les missionnaires qui traversèrent cette région des Grands Lacs, il convient de parler de Siméon Lourdel, un jeune Père Blanc français, dont le nom a aujourd'hui sombré dans l'oubli. Lourdel, né en 1853 à Dury, un petit village de Picardie, fut ordonné prêtre en 1877, en Algérie, par Monseigneur Charles Lavigerie (1825-1892), évêque d'Alger et fondateur des Missionnaires d'Afrique, communément appelés « Pères Blancs» à cause de leur tenue, inspirée de la gandoura de couleur blanche portée par les Algériens. D'Algérie, il fut envoyé en Afrique de l'Est avec un groupe de missionnaires français. Traversant le territoire du Tanganyika, ils arrivèrent sur les rivages méridionaux du lac Victoria. Lourdel et son compagnon le frère Amans furent envoyés en avant-garde, avec pour mission d'établir le contact avec le kabaka2 du Buganda. Après avoir traversé le lac en canot, ils débarquèrent le 17 février 1879 à Kigungu, petit village de pêcheurs baganda, tout près de l'actuelle ville et aéroport d'Entebbe. De là ils furent conduits au palais de Mutesa 1er, le kabaka, une immense hutte au toit de chaume qui s'élevait au sommet de la colline de Rubaga. Après bien des vicissitudes, le père Lourdel put fonder la première mission catholique et commencer l'évangélisation des Baganda, rivalisant ainsi avec les missionnaires anglicans arrivés deux ans plus tôt. Mwanga, le successeur de Mutesa, prit ombrage de la conversion de certains des pages de sa cour à la religion chrétienne. C'est ainsi que commencèrent les persécutions contre les chrétiens. Elles culminèrent avec la mort sur le bûcher de 22
2 «roi» en Luganda. Le Luganda est la langue des Baganda (singulier: un Muganda), les habitants du Buganda, un royaume précolonial, situé au nord-ouest du lac Victoria. 17

jeunes catholiques baganda (ainsi que des jeunes anglicans dont le nombre est indéterminé), le 3 juin 1888. Tous les martyrs catholiques avaient été évangélisés par Lourde!. Ces 22 martyrs ont été canonisés par le pape Paul VI en 1964, devenant ainsi les premiers saints d'Afrique Noire. Peu après, le 12 mai 1890, Lourdel succomba au paludisme, alors qu'il construisait la première cathédrale catholique de Kampala, tout en haut de la colline de Rubaga. Ce simple prêtre qui avait quitté la France à l'âge de 21 ans et n'y était jamais revenu, mourut donc très loin des siens, à l'âge de 37 ans. Bien que totalement inconnu en France, les Baganda révèrent encore aujourd'hui sa mémoire. Une rue de Kampala porte son nom et les catholiques baganda prononcent son surnom luganda avec respect: «Mapeera 3». Ce surnom lui avait été donné par le roi Mutesa 1er qui, entendant le frère Amans appeler son compagnon «Mon Père », en avait déduit qu'il s'agissait de son nom. «Mon Père» devint «Mapeera» dans la bouche du roi et de ses sujets. Son buste, ainsi que ceux de ses compagnons et successeurs, ornent la façade de la grande cathédrale de Rubaga, à Kampala. Une stèle et une église, érigées sur les bords du lac Victoria, dans le petit village de Kigungu, commémorent son arrivée à l'endroit même où il débarqua, juste derrière la piste principale de l'aéroport international d'Entebbe. Daniele Comboni fut un autre grand missionnaire de cette époque. Né en 1831 à Limone, au bord du lac de Garde - donc à l'époque sujet autrichien - il participa à la première expédition missionnaire au Sud-Soudan, en 1857. Les six missionnaires qui la composaient remontèrent le Nil et fondèrent la mission de la Sainte Croix en pays dinka dont ils étudièrent la langue. Comboni occupait la fonction de tailleur de la mission. Au bout de six mois, plusieurs missionnaires moururent des fièvres. Daniele Comboni en fut l'un des seuls survivants. La mission dut être abandonnée et il rentra en Italie après onze mois passés au Sud-Soudan, malade et épuisé. En 1864, Comboni soumit au pape Pie IX un plan pour l'évangélisation de l'Afrique. En 1872, il fut nommé par le pape pro-vicaire pour le vicariat de l'Afrique Centrale. Il retourna alors à Khartoum l'année suivante. Il fonda plusieurs missions
3

Ce mot signifie « goyave» en swahili. 18

dans le Centre du Soudan, à El-Obeïd et dans les monts Nouba en particulier. En 1877, il fut consacré évêque par Pie IX. Il mourut des fièvres à Khartoum, le 10 octobre 1881. La congrégation qu'il avait fondée à Vérone devait poursuivre son œuvre et elle joua un rôle primordial dans l'évangélisation du Sud-Soudan et, à partir de là, du Nord de l'Ouganda. Daniele Comboni a déjà été béatifié par Jean-Paul II. Sa canonisation est prévue à Rome pour le 5 octobre 2003. Depuis la mort de Lourdel et de Comboni, leurs successeurs, les Pères Blancs et les Pères Comboniens ont poursuivi leur œuvre dans toute cette partie de l'Afrique. Bien souvent, je devais les croiser, au milieu de la guerre et de la tourmente, essayant de faire fonctionner leurs hôpitaux et leurs écoles, envers et contre tout. On les retrouvera souvent au cours des événements dont j'ai tenté de faire la relation dans ce livre. La colonisation Puis vint l'avènement de l'ère coloniale, à la fin de ce même XIXe siècle. Cette époque vit les Anglais, les Allemands et les Belges se ruer dans la région avec d'abord leurs explorateurs puis avec leurs militaires, leurs administrateurs et leurs planteurs... Les Anglais colonisèrent le Kenya puis imposèrent leur protectorat sur le Buganda et sur les autres royaumes et territoires qui forment l'Ouganda d'aujourd'hui. Ils firent venir des milliers de travailleurs de leur Empire des Indes, afin de construire le chemin de fer de Mombassa à Kisumu sur le lac Victoria, puis jusqu'à Kampala, au Buganda. À mi-chemin, ils installèrent un vaste camp pour servir de base à l'immense chantier. Ce camp devait devenir la plus grande métropole d'Afrique de l'Est: Nairobi. L'arrivée des Indiens dont les enfants et petits-enfants devinrent de manière durable l'élément moteur de l'économie de la région, contribua elle aussi, à augmenter la diversité culturelle des pays des Grands Lacs. Les Allemands s'installèrent dans le vaste territoire situé entre la côte de l'océan Indien et le lac Tanganyika dont le nom fut attribué au pays qu'ils colonisèrent. Eux aussi firent construire une voie ferrée reliant le port de Dar-es-Salaam sur l'océan, à celui de Kigoma sur les bords du lac Tanganyika. Ils gagnèrent ensuite le Rwanda et le Burundi où ils imposèrent leur protectorat. Les Allemands devaient cependant perdre 19

toutes leurs colonies à la fin de la première guerre mondiale. La Société des Nations confia alors le Tanganyika à la Grande Bretagne qui réalisa ainsi son vieux rêve: établir une continuité territoriale entre toutes les terres sous domination britannique depuis Alexandrie jusqu'au Cap. Quant au Rwanda et au Burundi, c'est la Belgique qui devait en hériter. Les Belges firent leur apparition dans la région grâce à leur roi, Léopold II (1865-1909) dont l'ambition et l'avidité eurent l'occasion de s'épanouir pleinement après sa rencontre avec Stanley, l'aventurier américain d'origine britannique. Ce dernier, comme on l'a vu, explora tout le cours du fleuve Congo, depuis le lac Tanganyika jusqu'à l'océan Atlantique, pour le compte du roi. C'est ainsi que grâce à Stanley, Léopold put imposer, lors du congrès de Berlin de 1885, l'existence de son «Etat indépendant du Congo », sa propriété personnelle, distincte de l'état belge. Peu avant sa mort, il légua à la Belgique ce territoire, 77 fois plus vaste qu'elle-même. Et le Congo belge fut ainsi créé en 1908. La présence des Belges dans l'immense bassin du fleuve Congo leur permit de s'y lancer dans une féroce exploitation des extraordinaires ressources de ce pays. Même les Français firent une brève apparition dans la région: le fameux commandant Jean-Baptiste Marchand (18631934) tenta de traverser l'Afrique d'ouest en est, en partant du Congo français, en juillet 1896, avec une petite expédition de 175 tirailleurs africains encadrés par 13 officiers et sousofficiers. Son adjoint était le capitaine Mangin, celui qui devait devenir l'un des grands généraux de la Première Guerre mondiale et l'un des vainqueurs de la bataille de Verdun. L'expédition parvint à franchir la ligne de partage des eaux des bassins du Congo et du Nil. Pour ce faire, les explorateurs durent démonter leur petit vapeur et le transporter à dos d'hommes, en pièces détachées, avant de le remonter pour entreprendre la descente du cours du Bahr el-Ghazal, l'un des principaux affluents du Nil Blanc. En chemin, Marchand fonda un poste qui devait devenir la ville de Wau, au Sud-Soudan. Il poursuivit sa route vers l'est jusqu'à Fachoda, au bord du Nil. Il l'atteignit le 10juillet 1898. A cet endroit, il signa un accord de protectorat avec le roi des Shilluk, la tribu nilotique du lieu. C'est pourtant là qu'il dut faire face à l'ambition des Britanniques qui espéraient parvenir à relier toutes leurs 20

possessions d'Afrique, depuis les rivages de la Méditerranée jusqu'au cap de Bonne Espérance. En effet, quelques semaines après l'arrivée de Marchand à Fachoda, le 19 septembre 1898, l'armée anglo-égyptienne y arrivait aussi. Cette dernière, sous le commandement du général Herbert Kitchener (1850-1916), avait remonté le Nil depuis Khartoum, après avoir défait, le 2 septembre 1898 à Omdourman, les armées des successeurs du Mahdi4. Celui-ci, de son vrai nom Mohammed Ahmed était un rebelle mystique musulman qui, à partir de 1881, avait soulevé tout le Nord musulman contre la domination égyptienne. L'Égypte étant devenue un protectorat britannique en 1882, le célèbre général Gordon fut envoyé mater la rébellion mahdiste. La Grande Bretagne fut gravement humiliée lorsque le Mahdi parvint, après un long siège, à s'emparer de Khartoum et à tuer Gordon le 26 janvier 1885. Treize années plus tard, Kitchener avait donc réussi à venger cette humiliation. C'est en vainqueur qu'il remontait le Nil, à la tête d'une armée de 3 200 hommes et de 30 canonnières. Le matin de l'arrivée de la colonne anglo-égyptienne, Marchand se rendit à bord du «DaI », la canonnière de Kitchener, où les deux hommes et leurs officiers se rencontrèrent. Dans l'après-midi, c'est Kitchener qui se rendit au fort de Fachoda où il passa en revue la petite colonne française. Marchand fit déboucher en son honneur l'une des 3 000 bouteilles de champagne qu'il avait amenées avec lui. Mais il refusa de céder aux Anglais. Les deux parties s'en référèrent à Londres et à Paris. À Paris, le gouvernement qui avait envoyé l'expédition Marchand était tombé. Et après des semaines de face à face entre Kitchener et Marchand et un véritable bras de fer diplomatique entre Londres et Paris, le nouveau gouvernement français finit par céder. Il ordonna à Marchand et à sa petite troupe de se replier sur Loango, leur point de départ au Congo français. Mais Marchand, qui quitta Fachoda le 7 novembre 1898, choisit de continuer sa route vers l'est, déclarant: « Je préférai, pour l'histoire de France, revenir par l'Abyssinie et Djibouti ». Le 16 mai 1899, il s'embarquait à Djibouti pour rejoindre son pays où il reçut un accueil triomphal. C'est ainsi que Fachoda
4

Ce mot signifie « envoyé»

en arabe. 21

fut abandonné, laissant le Soudan tomber sous la domination anglo-égyptienne. Les Grands Lacs aujourd'hui Ce sont toutes ces influences conjuguées èt entrecroisées qui ont formé l'Afrique des Grands Lacs telle que nous la connaissons aujourd'hui. Et souvent, ces influences parfois si contradictoires et même antagonistes, sont à l'origine des conflits qui ont secoué cette région et qui, plus que jamais, depuis la dernière décennie jusqu'à nos jours, continuent à ensanglanter ce vaste territoire. Il semblerait même que nombre des grands conflits qui déchirent toujours le continent africain aujourd'hui aient leurs origines dans la région des Grands Lacs. Ainsi l'interminable guerre du Sud-Soudan qui voit les Arabo-musulmans du Nord s'affronter aux Noirs du Sud. Ainsi la guerre du Congo, ex-Zaïre, que l'on a pu qualifier de premier conflit continental puisque, à un moment, pas moins de huit pays africains y participaient. Ainsi les conflits plus localisés mais non moins sanglants du Burundi, du Rwanda, et du Nord de l'Ouganda qui n'en finissent pas de contraindre les populations civiles à l'exode. Aucun de ces conflits ne peut être traité, voire résolu, indépendamment l'un de l'autre. Tous sont étroitement liés. La guerre du Rwanda (1990-1994) a pu éclater parce que la guérilla ougandaise de Museveni a gagné la seconde guerre d'Ouganda (1981-1986). La guerre du Congo (1996-?) a débuté à la suite du génocide qui solda la guerre du Rwanda (1994). Des hordes de rebelles sanguinaires terrorisent toujours le Nord de l'Ouganda depuis 1986 parce que Museveni prit le pouvoir à Kampala cette année-là et que le Sud-Soudan voisin était lui-même déchiré par des guerres sans fin, dont la seconde débuta en 1983. Les enfants pris, eux aussi, dans les conflits sans fin Les pages de ce livre ont toutes pour décor cette région des Grands Lacs et ses terribles conflits. Mais elles n'ont pas pour but d'expliquer les tenants et les aboutissants de ces guerres. Je laisse ce soin aux historiens et aux chercheurs. Tous les événements relatés sont réels, j'en ai vécu certains. D'autres m'ont été rapportés par les enfants rencontrés sur le terrain lors 22

des missions humanitaires qui m'ont été confiées. Ce sont des histoires d'enfants, victimes de conflits meurtriers. La guerre y est traitée, oui, mais pour comprendre comment les enfants l'ont ressentie et de quelle manière elle a changé le cours de leur vie. Les enfants de la région meurtrie des Grands Lacs continuent encore aujourd'hui à subir les conséquences de cette barbarie. J'en ai côtoyé, j'ai partagé avec eux un moment de leur existence. Ils sont loin d'être des cas uniques. Mais ils sont certainement représentatifs de cette génération perdue, victime de la cruauté et des haines des adultes. A travers les tranches de vie que j'ai recueillies, j'ai voulu qu'ils soient les héros véritables de cet ouvrage. Il convient cependant de situer ces histoires d'enfants, des « kadogo » dans la plupart des récits, dans le contexte des conflits dans lesquels elles se déroulent. C'est pourquoi elles alterneront avec des présentations succinctes, aussi claires que possible, de 1'histoire compliquée des guerres du Sud-Soudan, de l'Ouganda, du Rwanda et du Congo de ces vingt et quelques dernières années.

23

DE

CARTE REGIONALE L'AFRIQUE CENTRALE

. SOUDAN

Khartoum

24

AU

SOUDAN

25

SOUDAN

Q . .

3~Okm

EGYPTELacN:
è F~I ~. l {~ '*

er

TCHAD

~~
('~

KhartoUm

f

El Qbeid

.

'- ~ ~ ~ '\!
\V
...

X~
~
i

~X; ~V
~

/

.

z ~

j ~9:-" v... .~ ":. .
"

.

.

\*~ \ )0
f

/'~

/

-~

. el AI '. '~~~"'" Wau

. Kaclugli
r"~~"""~
.;' ~{~~~'

NOUbar

\

(
{ \~
\~'<\i ~{'Bor ) /Juba

. .". .~alakal " ~%.

_

l

(~

g"

.. .

KENYA

26

SUD-SOUDAN

0<s ;,z, .A ~~

~ /Q
(/~

9

.

. 300 km ~

DINKA

27

A.

Une adultes Machar,

nouvelle pour

recrue avoir tenté

enfant-soldat de s'enfuir

est du

battue

par

deux

militaires (dessin de

cantonnement

Sud-Soudan) 28

CHAPITRE 1

L'INTERMINABLE CONFLIT SOUDANAIS

Depuis plus de deux décennies, l'insécurité, les rébellions successives et la contre-guérilla font partie intégrante de la vie quotidienne des populations du Nord de l'Ouganda et du Sud du Soudan. Plusieurs générations d'enfants ont grandi sans connaître la paix. Sans savoir ce que signifie la chance d'avoir accès à l'éducation ou à la santé. Sans pouvoir être vaccinés. Sans jamais être suffisamment nourris. Un étrange pays Le Soudan est le plus vaste pays d'Afrique, il représente plus de cinq fois la France. Mais c'est aussi le plus contrasté. Officiellement, la République du Soudan se déclare arabe. Elle est d'ailleurs membre de la Ligue Arabe ainsi que de la Conférence Islamique. Pourtant, ce pays est loin d'être un pays arabe et son « islamité » n'est pas aussi profonde qu'on le croit généralement. Alors que l'Égypte chrétienne fut conquise et soumise par les envahisseurs arabes et musulmans dès 641, les régions qui forment le Nord de l'actuel Soudan et qui avaient été christianisées depuis l'arrivée de missionnaires envoyés par l'impératrice de Byzance Théodora en 545, demeurèrent dominées par des royaumes coptes jusqu'au XVIe siècle. Une brillante civilisation s'y est épanouie, comme en témoignent les multiples ruines d'églises et de basiliques. 29

Elle connut son âge d'or au VIlle siècle. Huit Dominicains, envoyés par le pape Jean XXII, vécurent à Dongola de 1316 à 1350. Ces royaumes coptes, coupés du reste du monde chrétien et lentement infiltrés par des migrants musulmans venus d'Égypte, minés par des guerres fratricides, tombèrent finalement sous la domination arabo-musulmane : le royaume de Dongola s'effondra au XIVe siècle, tandis que celui de Soba tomba au XVIe. En 1742, on signalait encore quelques chrétiens près de Dongola. Au nord de Khartoum, la capitale, on trouve les sables du Sahara. La région Sud, elle, est verdoyante, c'est déjà presque l'Afrique équatoriale. Tout le Nord du pays est peuplé de tribus arabisées et, dans leur immense majorité, musulmanes. Le Sud quant à lui a une population noire, à majorité chrétienne ou fidèle aux religions traditionnelles. Mais il est divisé en une multitude de tribus d'origines diverses, souvent ennemies. Depuis des siècles, le Sud a servi de réservoir à esclaves pour le Nord et pour l'Égypte. Enfin, entre le Nord et le Sud, il existe des zones qui, si elles font administrativement partie du Nord, sont peuplées majoritairement de tribus noires de religions traditionnelles, chrétiennes ou musulmanes, mais plus proches, culturellement et par affinités, des sudistes que des populations arabisées du Nord. On trouve de telles populations dans le Darfour à l'ouest, dans les monts Nouba au centre, et dans la région du Nil Bleu, à l'est. Rassembler les populations du Nord et du Sud en un seul état était donc un défi énorme et, 47 ans après l'indépendance du pays, il n'a toujours pas été surmonté! Comment effacer des siècles d'histoire, comment abolir la méfiance entre Arabes du Nord et Noirs du Sud? Les nordistes souffrent d'un complexe de supériorité vis-à-vis de leurs concitoyens du Sud. Il sont persuadés d'être les détenteurs de la « civilisation» et n'ont que mépris pour les «sauvages» du Sud qu'ils ont constamment considérés, inconsciemment peut-être, comme des esclaves. Des souvenirs Je me souviens de ma première expérience au Soudan, en 1989. J'ai conduit plusieurs convois de camions pour le PAM1
1 Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies. 30

transportant des vivres depuis le nord jusqu'à la ville de Wau, le chef-lieu du Bahr el- Ghazal, au sud. Tous nos chauffeurs étaient des nordistes musulmans. En chemin, ils avaient recruté force «turn boys », en fait de véritables serviteurs personnels qui passaient le voyage assis sur le toit des camions. Ces garçons étaient pour la plupart des Noirs, chrétiens ou musulmans. Ils n'étaient pour ainsi dire pas payés, ne recevant qu'une maigre pitance journalière. Arrivés à Raga, la première bourgade que nous atteignîmes après être entrés dans la région Sud, nos chauffeurs se mirent en grève, réclamant des primes exorbitantes pour continuer, énumérant les dangers à venir: possibilité de rencontrer des mines ou des embuscades entre Raga et Wau et mauvais état de la piste qui n'était que rarement utilisée depuis le début de la guerre. Nous sommes restés bloqués à Raga plusieurs jours et je dus me décider à négocier avec le bureau du PAM de Khartoum l'octroi d'une prime exceptionnelle de 100 dollars. Pour cela, j'envoyai au PAM la liste complète du personnel du convoi, chauffeurs et « turn boys» compris. Après avoir reçu une réponse favorable de Khartoum, je pus annoncer aux chauffeurs que tous recevraient 100 dollars à leur arrivée à Wau. Arrivés à destination, j'appelai tous les noms figurant sur ma liste. Quelle ne fut pas l'indignation des chauffeurs lorsqu'ils me virent remettre la même somme à leurs domestiques noirs! Comment avais-je osé mettre ceux-ci sur un pied d'égalité avec leurs maîtres! Pourtant, Dieu sait que ces garçons méritaient leur bonus! Combien de fois avons-nous eu des camions embourbés dans des ornières profondes, nécessitant des heures et parfois une journée entière de travail pour les en sortir! Combien de centaines de crevaisons avons-nous eues durant notre croisière infernale? Et chaque fois, qui faisait le travail? Les «turn boys », bien sûr. Je me souviendrai toujours des scènes que j'ai vécues lorsqu'un camion s'embourbait. Le chauffeur, très digne dans sa djellaba blanche, tout droit sur le marchepied du camion, n'osait pas mettre les pieds dans la boue. Il se mettait à crier à l'attention de ses garçons: « Ya awaled, gib chaï ! »2. Et aussitôt, des garçons sautaient du toit du camion, sortaient le « canoun » et se mettaient en demeure de préparer le
2 «Garçons,

donnez-moi

du thé! »en arabe. 31

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.