Karomama ou la vie d'une autre

De
Publié par


Ce manuscrit est le résultat de la compilation des lettres écrites, envoyées ou non et parfois renvoyées par leurs destinataires pendant des années. Il relate les événements les plus marquants de la jeunesse de l’auteur qui peuvent expliquer son cheminement affectif et comportemental depuis l’enfance jusqu’à l’âge mûr.

Si l’écriture peut paraître quelque peu emphatique, il n’en est pas moins vrai cependant qu’elle naquit spontanément dans les souffrances éprouvées lors de la faillite d’un couple qui paraissait immortel et aucune recherche d’effet artificiel ne fut entreprise dans l’écriture qui devait durer de 1977 à 2010.
Les feuillets épars regroupés chronologiquement donnent aujourd’hui naissance à un manuscrit autobiographique qui se révélera salutairement thérapeutique pour l’auteur. Sans doute, quelques femmes de la même génération sauront-elles s’y reconnaître et par là même évacuer les angoisses qui les ont étouffées dans des circonstances similaires. L’auteur demande pardon à ceux qu’elle aurait pu blesser involontairement par une confession qui peut leur paraître im pudique mais qui s’est avérée vitalement nécessaire.



Née en 1935, l’auteur a vécu la guerre puis l’occupation avant que sa famille ne se réfugie en zone provisoirement libre. Après un baccalauréat littéraire, elle a poursuivi ses études à Paris puis est revenue en province pour réaliser toute sa carrière d’enseignante dans une même ville. Outre les arts qu’elle a aimé pratiquer « avec plus ou moins de bonheur » selon ses dires, tels que la danse ou la peinture, l’écriture reste la forme d’expression qui lui est la plus spontanée et la plus naturelle pour servir d’exutoire à ses angoisses existentielles.
Retraitée depuis 1995, c’est un retour dans la ville de sa jeunesse qui l’a décidée à prendre le temps de mettre en ordre ses souvenirs.

Publié le : vendredi 1 janvier 2010
Lecture(s) : 16
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9789999990859
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
LETTRE1
Chère maman Élisa, Me voici depuis trois jours dans mon internat de malades au milieu des bois. Le patelin est à quatre kilomètres et on n’a pas le droit de prendre sa voiture. Je suis épuisée et pourtant je suis déjà fatiguée de me reposer. )ci se reposer est régle‐ mentaire. Terrible ambiance de fête pour tous ces jeunes de plus de soixante ans de moyenne. Sept heures quarante cinq… tut tut tut, alarme. Petit dé‐ jeuner obligatoire en salle. Moi qui aime bien dormir tard le matin ! C’est au poil ! Après le petit déjeuner, grand espace de liberté pour aller s’asseoir sur un banc, près des bâ‐ timents… mais… après avoir fait son lit, seulement. Midi moins le quart, tut tut… alarme ! Repas diététique… traduisez… immonde ! en principe pour préserver mon foie, cause de mon séjour ici. Seulement il y a erreur car j’ai droit à des entrées pleines de mayonnaise ȋmoi qui déjà ai hor‐ reur de ça !Ȍ et à un gâteau à la crème et au chocolat. Qui a hérité de mes endives bouillies, je ne le sais pas encore ! Après réclamation, j’apprends que le médecin responsable s’est cassé une jambe au ski et que le cardiologue est en vacances. )ls ne reviendront pas avant un mois… ouf ! je serai déjà repartie.
11
De treize à quinze heures, on peut, parait‐il, recevoir des coups de fil mais pas plus de deux chacun. )l faut bien que tout le monde puisse avoir accès à l’unique téléphone discret situé au bout du couloir, juste à coté de l’ascenseur. Encore faut‐il ne pas parler trop fort puisqu’il y en a qui dorment toute la journée, en particulier les déprimés, bien au chaud dans leur camisole chimique. )l y en a qui ont essayé de me joindre, mais je n’ai jamais eu vent de leur communication. Je soupçonne quelque censure voire même quelque arnaque. À quinze heures, c’est le rush des béquilles… faut voir comme ils se font la malle fissa les vétérans, même han‐ dicapés, qui, pour faire un grand tour de cent mètres dans le petit bois de la propriété, ce qui leur prendra quelques heures, qui, pour profiter des visites collectives dans les environs, en car, et qui, pour se jeter sur la meilleure chaise afin de faire confortablement la partie quotidienne de petits chevaux. Le car peut nous transférer en ville. Trois cents habitants, une seule rue centrale, trois magasins, mais oh, merveille, un petit café où les petits vieux vont en douce faire l’excès d’un verre de vin blanc. Un seul verre, car la consigne sévit là aussi, pas plus d’un verre, sinon plus de clientèle de la mai‐ son de repos. J’y suis allée, en ville. )l faut vaille que vaille y attendre dix‐sept heures trente que le car revienne vous ramasser, c’est trop loin à pieds pour être à temps pour le dîner et le stop est formellement déconseillé, ce qui veut, en clair, dire interdit. En attendant, on s’en paye une tranche devant la seule vitrine de vêtements du patelin. Dix‐huit heures trente… tut tut… dîner. Ensuite c’est l’orgie de la veillée collective, autorisée jusqu’à dix heures.
12
Dans la grande salle on chante en cœur le temps des cerises. Comme nouvelle venue, j’ai dû par bizutage chanter seule avant d’être adoptée dans le chœur. J’ai chanté l’entrecôte, cette belle chanson humoristique que pépé nous fredonnait pour nous faire rigoler. Après, j’ai essayé de leur apprendre à danser la gigouillette, cette allègre danse de chez nous, ce qui était une vengeance sadique, vu le nombre de cannes disponibles. Mais ça a eu l’air de leur faire du bien au moral d’avoir reçu dans leurs murs une jeunette comme moi, d’un peu moins de soixante ans. L’enthousiasme ne devait pas durer longtemps. En effet, il y a là un pépé très smart, ancien directeur d’école et pourtant royaliste, poète à ses heures, qui est tombé amoureux de moi. )l me fait le baisemain et s’acharne à vouloir me prendre en photo malgré ma résistance passive obstinée. Je ne tiens pas à ce qu’il me classe dans son carnet de conquêtes pour l’admiration de ses petits enfants. Je lui échappe autant que je peux mais ce n’est pas facile. )l doit me guetter au coin du couloir puisqu’il est toujours s ur mon trajet dès que je sors de ma chambre. Je croyais que ça faisait la sieste, les vieux, mais pas celui‐là. La demi douzaine de mémés pour lesquelles il déployait ses charmes et déclamait ses poèmes ont eu vite fait de me prendre en grippe et je crains fort qu’elles ne complotent pour me faire la peau. Lui, bien propret et bien parfumé, essaie de me séduire à grand renfort de nœud papillon coloré et de poèmes tendres glissés en catimini sous ma porte. C’est le pied ! Nul doute qu’elles vont en crever de jalousie. Pas certain que je revienne avec le foie retapé mais encore moins entière et à coup sûr je me retrouverai à Colmar où se soignent les déprimes. Ce qui sera bien c’est
13
qu’il y sera aussi car ici ce sont tous des habitués de tout es les maisons de repos de la mutuelle qu’ils squattent tous les printemps pour se faire des vacances à l’œil. Le plus souvent je m’enferme dans ma chambre et je peins. Dix fois par jours ma voisine qui pleure tout le temps frappe à ma porte pour me raconter ses misères mais la plupart du temps, bizarrement je n’entends pas. Elle me colle comme une gentille mygale velue et dange‐ reuse, sourde au dernier degré et quatre ou cinq fois par jour elle tente de forcer ma porte verrouillée en secouant le pêne avec rage. Mais Je ne suis pas là, ou bien, comme elle dit, je suis encore plus sourde qu’elle, ce qui n’est guère possible vu qu’elle est pire qu’un camion de pots. Pourtant elle insiste car c’est l’heure de la sieste et il est interdi t de sortir de sa chambre avant quinze heures. Je n’ai pas de‐ mandé si on avait le droit de ne pas dormir mais ce que je sais c’est que les couloirs sont bouclés et qu’on ne doit pas tirer la chasse d’eau pour ne pas réveiller les sourds. Lis donc ma lettre à Sylvette, ça lui donnera probablement l’envie de me rejoindre. )l n’est malheureusement pas pos‐ sible que tu viennes, c’est trop compliqué et je n’ai pas le droit d’aller te chercher en voiture. D’ailleurs on m’en a confisqué les clefs à mon arrivée. Ne sois pas inquiète, pour moi c’est le Pérou ! Bisous bisous, je te donnerai des nou‐ velles de mes amours.Je t’embrasse en espérant que tu vas bien. Embrasse aussi Sylvette pour moi.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi