Konrad Adenauer (1876-1967)

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Konrad Adenauer fut un homme politique au vrai sens du mot, sachant faire des choix et décider, d'abord à Cologne, sa ville natale, dont il fut maire de 1917 à 1933, ensuite à Bonn, pendant les quatorze années passées à la Chancellerie. Quarante ans après sa disparition, se souvenant de l'oeuvre réalisée entre 1949 et1963, les nouvelles générations le placent en tête des Allemands qui comptent.
Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782296170216
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KONRAD ADENAUER

Du même auteur

Konrad Adenauer et l'idée d 'un~fication européenne Janvier 1948-mai 1950 Beme, Peter Lang, 1989

Charles de Gaulle et Konrad Adenauer La cordiale entente Paris, L'Harmattan, 2004

Paul LEGOLL

KONRAD ADENAUER
(1876-1967)
Chancelier allemand et promoteur de l'Europe

Postface d'Anneliese POPPINGA

L'Harmattan

Allemagne d'hier et d'aujourd'hui Collection dirigée par Thierry Feral
L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes généralement réduits et facilement abordables pour un large public, elle est le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Dernières parutions

H. A. AMAR, T. FERAL, M. GILLET, J. MAUCOURANT, Penser le nazisme. Éléments de discussion, 2007. Denis BaUSCH (dir.), Utopie et science-fiction dans le roman de langue allemande, 2007. Cécile PRAT-ERKERT, Les demandeurs d'asile politique en Allemagne, 2006. Jan SCHNEIDER, Johann Friedrich Reichardt et la France, 2006.

Bénédicte GUILLON, « Les Amantes» d'Elfriede Jelinek,
2006. Jean-Claude GRULIER, Petite histoire de la psychiatrie allemande,2006. Urbain N' SONDE, Les réactions à la réunification allemande, en France, en Grande-Bretagne et aux ÉtatsUnis,2006. Henri BRUNSWIC, Souvenirs germano-français des années brunes, 2206. Cornelia STUBBE, L'industrie en Forêt Noire, 2006. Gilles FREISSINIER, La chute du mur de Berlin à la télévision française, de l'événement à l'histoire (19612002),2005.

Pour Yaël

@ L'HARMATTAN,2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.]ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1laJ,wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03002-2 EAN : 9782296030022

AVANT-PROPOS

Vingt ans après la disparition de Konrad Adenauer, Joseph Rovan lui a consacré, en 1987, un ouvrage de synthèse relativement succinct, car limité à l'étude de son œuvre du point de vue chrétien. Quoi de plus normal qu'un des nombreux élèves de ce maître à penser l'Allemagne tente de dépasser le

mentor. A enjuger par la simple épaisseur - le plus contestable des critères il est clair que le présent opuscule distance l'ouvrage du promoteur de l'entente franco-allemande! Mais qui juge un travail historique au nombre de pages? Ce livre relatant la vie de l'homme d'Etat allemand ne constitue pas la biographie universitaire en langue française, qui serait le fruit d'une consultation systématique d'archives effectuée principalement des deux côtés du Rhin et d'une confrontation des témoignages d'hommes et de femmes, déjà présents, à l'époque, sur le devant de la scène franco-allemande. D'emblée, cette démarche n'a pas été retenue par l'auteur. En revanche, l'essentiel de ce qu'Adenauer a dit en public et écrit pour être diffusé, ce qu'il a confié à des interlocuteurs en privé et qui a été rapporté ainsi qu'une part « respectable» de ce qui a été publié sur lui se trouve exploité et condensé sous une forme ou une autre dans cette étude. Diverses approches biographiques parues en Allemagne et en GrandeBretagne n'ont pas été traduites en français. Il s'agit simplement ici d'en énumérer les principales, à commencer par celle de Hans-Peter Schwarz en deux gros volumes, incontournable et historiquement sûre; puis l'Adenauer de Henning Kahler, moins élogieux pour la politique du Chancelier et critique en divers endroits vis-à-vis de Schwarz; enfin une biographie politique due à la plume alerte de Peter Koch, qui en tant que correspondant à Bonn de plusieurs journaux allemands, s'est trouvé souvent dans le sillage du « héros» ; Anneliese Poppinga, la secrétaire inspirée d'Adenauer, a bien rendu l'atmosphère entourant son patron pendant les neuf dernières années de sa vie et, en trois volumes, a tiré de fort intéressantes et utiles conclusions de l'observation quotidienne de ses faits et gestes; Paul Weymar lui a consacré, en 1955, une «biographie autorisée» (traduite, celle-là) qui a le mérite de reproduire divers comptes rendus d'interviews avec des proches d'Adenauer, des premières années de sa vie jusqu'au milieu des années

cinquante. Plus journaliste qu'historien, l'auteur a déçu de nombreux lecteurs pour n'avoir pas su donner une forme plus élaborée à son travail. Un biographe anglais, Charles Williams (Adenauer: The Father of the New Germany), prétend même que le Chancelier aurait dicté de longs passages à Weymar... Sur le plan strictement français, outre Joseph Rovan déjà cité, un journaliste du Monde, Roland Delcour en 1966 et antérieurement (en 1955) l'académicien Robert d'Harcourt ont proposé, le premier, un petit livre exemplaire d'homme de presse et le second, un portrait plus fouillé sur le plan psychologique. A cette liste non exhaustive s'ajoute la présente étude, due à la plume, non pas d'un historien de profession, mais, au sens noble du terme, s'il est permis de le dire ainsi, d'un amateur qui se croit, à tort ou à raison, éclairé et qui aimerait en tout cas être éclairant pour ses lecteurs, surtout ceux de la nouvelle génération. Il est peu probable que l'image du Chancelier, laissée par les historiens d'Allemagne et d'ailleurs, change fondamentalement dans l'avenir. Le portrait qu'ils ont tracé a pris des contours qu'on imagine définitifs, quarante ans après sa mort. Voilà un homme moins monolithique, plus complexe qu'on ne le présente parfois, ce qui n'exclut pas qu'il ait pu mener une existence « cadrée », sans action héroïque, sans fait d'annes, sans vision exaltante à long terme; un homme ne perdant jamais de vue ni le sens des réalités quotidiennes pour lui et son pays ni l'impérieuse nécessité de préparer l'avenir, car c'est avant tout un homme politique. Choisir et gouverner. Jusqu'à sa trentième année, il ne songe guère à une carrière publique de premier plan, tout au plus à un poste dans la magistrature ou dans la haute administration d'une métropole rhénane, se surprend même à tester ses chances de devenir notaire à la campagne (la famille, les loisirs, la nature) ; puis, en 1906, après avoir été élu adjoint au maire de Cologne, grâce à d'habiles démarches de sa part - c'est à noter -, sa vie prend une autre tournure. C'est une année charnière. Emma, sa jeune femme, donne naissance à leur premier enfant, et son père, peu de temps avant de s'éteindre, lui glisse à l'oreille: «Et maintenant tu dois te fixer comme but dc devenir maire de Cologne. » Est-ce le déclic? Comme Robert Schuman, cet autre promoteur de l'Europe unie, Adenauer vit et agit assez naturellement dans le respect de normes, encore que la situation de maire, destitué par les hommes du FÜhrer et échappant de peu, à plusieurs reprises, à une fin tragique, ne constitue pas la composante habituelle d'une vie ordinaire, tout comme l'aptitude d'un octogénaire à gouverner un pays en mutation et en pleine expansion; mais, si on compare

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son parcours à ceux, moins linéaires, plus flamboyants, de Bismarck, Churchill ou de Gaulle, etc., il est clair que la voie qu'il emprunte est celle du juste milieu et de la raison. Pour réussir et surtout pour durer en politique, n'est-ce pas, après tout, la voie royale? De certains personnages historiques, on dit à juste titre qu'ils sont haïs par un camp et adulés par l'autre. Ce n'est pas vraiment le cas de ce vieillard respecté, probablement parce que respectable. Personne ne l'a, à proprement parler, porté aux nues. Personne ne l'a voué aux gémonies sauf les nazis. Mais cela est une autre histoire. Bien qu'il se soit exprimé, généralement sans manier la langue de bois, sur quasi tous les sujets politiques, il ne semble pas qu'il ait réussi à gommer toutes les zones d'ombre nées à la suite de propos tenus, de décisions prises ou d'actions conduites: - Ainsi, au nom de ses convictions européennes affichées depuis 1925 et partagées alors par la plupart des responsables de l'Europe des Six, n'aurait-il pas dû tenir tête au général de Gaulle quand celui-ci a voulu imposer sa propre vision de l'unification du Vieux Continent? - Par ailleurs, n'est-on pas, à juste titre, en droit de se demander si, en matière de réunification, il a exploré toutes les pistes prometteuses d'avancée possible? - Ayant défini lui-même la politique comme le bras agissant de la morale, ne lui est-il pas arrivé de confondre « agissant» et « armé» ? - Enfin, n'est-il pas curieux de relever que ce conservateur ait proposé et imposé à la droite libérale de son parti - plusieurs ouvertures sociales (à finalité économique il est vrai) ? Une interrogation (Adenauer aurait préconisé la séparation de la Rhénanie du Reich) a fait long feu après des travaux d'historiens attestant sa bonne foi nationale. Une autre, qui a également fait couler beaucoup d'encre, semble quitter le domaine de la problématique pour celui de la spéculation: que se serait-il passé si Adenauer avait pris sérieusement en considération une note de Staline de 1952 sur la réorganisation des deux parties de l'Allemagne ? Avec des si. .. L'ambition, du moins l'intention, de l'auteur de ces pages est simple: faire connaître à un public francophone la vie et l'œuvre d'un Allemand illustre, d'abord maire-bâtisseur pendant 16 ans à Cologne, ensuite patriote au service de son pays après qu'Hitler eut laissé un champ de ruines, enfin partisan actif, ô combien! de l'unification européenne et proche de la France en promouvant la réconciliation et l'entente entre les «ennemis héréditaires ».

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Grâce à ses orientations politiques et à sa détermination, grâce également à un contexte économique favorable et à une génération d'Allemands tout disposés à retrousser les manches, la partie occidentale de son pays a retrouvé rapidement sa puissance et sa liberté, sa place et son rang.

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CHAPITRE

PRELIMINAIRE

UNE RENCONTRE EN CHAMPAGNE

Charles Williams, auteur anglais d'une biographie d'Adenauerl - on vient de l'évoquer, - introduit celle qu'il consacre à Charles de Gaulle2 par la relation de la rencontre entre ce dernier et le Chancelier les 14 et 15 septembre 1958 à Colombey-les-Deux-Eglises. Il en va de même pour celleci qui s'adresse à un public francophone, bien que d'autres événements marquants dans la vie de l'homme politique allemand auraient pu être retenus. On pense à son élection au fauteuil de maire en 1917, à son entrée en fonction comme premier Chancelier de la République fédérale en 1949, au recouvrement de la souveraineté nationale en mai 1955 ou bien encore à la signature du traité d'Amitié et de Coopération franco-allemand de janvier 1963. Au cours de l'été 1958 donc, après des tergiversations dont il sera question ultérieurement (chap. VIII, 2), l'Allemand accepte l'offre inattendue du Français de lui rendre visite dans sa demeure privée. On aurait pu imaginer un bref contact entre les deux hommes sur le territoire allemand au

vu de l'âge du Chancelier - il a 82 ans depuis le 5 janvier 1958 - et de son
ancienneté dans la fonction (1949-1958), mais on ne refuse pas l'honneur d'une invitation à caractère privé d'autant qu'elle émane d'un personnage qui veille jalousement à préserver son intimité familiale. L'escorte allemande emprunte le jour dit - un dimanche - le chemin des écoliers par Colombey-les-Belles près de Toul et ne rallie donc pas le véritable Colombey à l'heure convenue. S'impatiente-t-on en Haute-Marne où Mme de Gaulle veille aux préparatifs de dernière minute, tandis que Philippe de Gaulle s'apprête à entrer en fonction comme officier d'ordon-

I Adenauer Der Staatsmann, der das demokratisclze Deutschland formte. Traduit de l'anglais par Heike Rosbach, B.-Gladbach, Gustav LÜbbe Verlag, 2001. 2 The last great Frenchman A life of General de Gaulle, Londres, Little, Brown and Company, 1993.

nance au service de son père 7 Pour ne pas gêner le bon déroulement d'une

journée peu ordinaire, sa famille a pris ses quartiersdans le village1.
La puissante voiture du Chancelier débouche enfin dans l'allée qui mène à la demeure du Général. Le maître des lieux s'avance la main (les deux mains 7) tendue et serre chaleureusement celle de son hôte. La glace est apparemment rompue, le contact s'établit dans l'attente des messages à délivrer qui pourraient modifier cette première perception mutuelle. Tout peut encore basculer si l'un, patriote dans l'âme, devait persister dans son intransigeance nationale, ou si l'autre se présentait comme une sorte de porte-parole des fédéralistes européens et des intérêts anglo-américains. L'attente de l'Allemand semble angoissée, celle du Français empreinte de plus de sérénité, bien qu'il sache, lui aussi, qu'une entrée en matière ponctuée de désaccords, augurerait mal de la suite des relations francoallemandes que le premier, depuis des décennies, et le second, depuis quelques années, veulent fécondes et exemplaires. Après un préambule réduit au minimum, chacun évoque dans la première intervention la façon de percevoir son propre pays: l'un met l'accent sur la

satisfaction qu'il tire

-

sans se l'attribuer pour autant - du revirement du

peuple allemand, en partie aveuglé pendant douze ans par les démons nazis; l'autre affirme que « la France doit trouver un nouvel équilibre moral, fondé sur des réalités nouvelles, pour redevenir une nation cohérente2 », faisant preuve dans le même mouvement d'un optimisme raisonnable, car « il existe maintenant en France une bonne volonté, une sincérité à l'égard de soimême et des autres. » Entamant le tour d'horizon de géopolitique, Adenauer se pose la question de l'attitude à adopter vis-à-vis des USA qui mènent leur propre politique mondiale et qui, de surcroît, pilotent à leur gré l'Alliance atlantique (l'OTAN). Comme l'immense majorité de ses compatriotes, il considère ce pays comme le seul à pouvoir faire face à une attaque soviétique; s'il a confiance dans les deux principaux dirigeants à Washington (Eisenhower et Dulles), il les a soupçonnés néanmoins à divers moments de vouloir s'entendre avec ceux de Moscou et sceller la détente Est-Ouest en faisant fi des intérêts stratégiques de l'Allemagne fédérale. Pour ce qui concerne la Russie dont il pense pis que pendre depuis qu'elle s'appelle l'URSS, la question est tranchée; il incite en permanence les démocraties occidentales à se tenir prêtes au cas oÙ les menaces
I

Ph. de Gaulle: De Gaulle mon père Entretiens avec lVlicheZTauriac, 1.II, Paris, Plon, 2004,
nationale, 1983, n° 155, p.

p.134. 2 Documents dipZomatiquesfrançais, 1958,1. II, Paris, Imprimerie 343. Citations ultérieures: DDF, 1958, II.

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soviétiques prendraient un tour agressif. La paix année sans concession. De Gaulle, en revanche, au nom d'une vieille tradition mssophile bien ancrée en France, d'une part, dans l'intention de contrarier des visées hégémoniques américaines, d'autre part, prêche, comme en diverses occasions par la suite, pour la modération. Adenauer ne mâche pas ses mots et termine son intervention introductive face à ce De Gaulle qui lui inspire déjà confiance, en tout cas qui n'impressionne pas le Vieux Renard (surnom généralement admiratif donné dans son pays au Chancelier). Français et Allemands doivent opposer au matérialisme de la «dictature asiatique» (il s'agit bien de l'Union soviétique et non de la Chine.. .) les forces nées du christianisme occidental. Dans ce contexte, et dans d'autres, la France se doit de jouer un rôle de premier plan: «La France doit devenir forte. La faiblesse de la France a constitué un grave danger. Je vous souhaite tout le succès possible et je vous souhaite surtout longue vie pour que vous puissiez veiller à la mise en œuvre et à l'exécution

de la nouvelle Constitution1. »
Le Général ne peut qu'acquiescer. Mais, en automne 1958, il songe

principalementà refaire de son pays« qui a été un très grand peuple (...) une
nation cohérente.» Dans quel but? Pour mieux tenir tête aux deux superpuissances et engager dans la sérénité la coopération avec l'Allemagne d'Adenauer. L'entente entre les deux hommes semble faire ses premiers pas, puisque l'Allemand propose déjà d'instaurer un dialogue suivi. Fonnulées ou sousentendues, quatre conditions sont cependant à remplir, du point de vue français, par la République fédérale, à savoir« l'acceptation des faits accomplis pour ce qui est des frontières, une attitude de bonne volonté pour les rapports avec l'Est, un renoncement complet aux annements atomiques, une patience à toute épreuve pour la réunification2. » Pendant que les deux responsables confrontent leurs points de vue, leurs principaux collaborateurs, notamment les ministres des Affaires étrangères Heinrich von Brentano et Maurice Couve de Murville, confèrent à la préfecture de Chaumont. Au menu, l'approche technique des problèmes effleurés ou évoqués plus en profondeur à Colombey. Tous se retrouvent le dimanche 14 septembre dans la demeure du Général pour un dîner simple et correct ou « particulièrement soigné », selon l'expression de Philippe de Gaulle. Ce que les quatorze convives notent, c'est l'ambiance détendue, chaleureuse, voire
1

C. de Gaulle: A1émoires d'espoir, 1. I, Le renouveau 1958-1962, Paris, Plon, 1970, p. 187. A noter que les quatre conditions citées resteront d'actualité jusqu'en 1988. Cf. Hubert Védrine : Les mondes de François Mitterrand, Paris, Fayard, 1996, p. 424.

2

Ibid., p. 343.

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amicale qui règne autour de l'amphitryon. L'hôte allemand y participe avec entrain, il donne aussi le ton. Il me comprend, pense sans doute de Gaulle. Je l'ai pris pour un autre, pour un nationaliste attardé, à force de le lire dans notre presse et de prêter l'oreille aux propos des militants de la cause européenne, se dit probablement Adenauer. Les deux protagonistes n'ont pas à se prononcer sur une question urgente ou épineuse ni à prendre une quelconque décision. Ils s'entendent néanmoins sur une sorte de procédure à mettre en place en affichant, non sans pompe, le désir de se consulter régulièrement: «La France et l'Allemagne doivent entrer dans l'ère du dialogue permanene. » Adenauer, et non son vis-à-vis, propose donc d'instaurer ce cycle de concertation entre Français et Allemands sans avoir traité la question avec son gouvernement ni consulté ses partenaires de l'Europe des Six. C'est dire qu'un esprit nouveau, qui ne sera pas du goût de tout le monde, souffle dès à présent à Colombey-lesDeux -Eglises. En septembre 1958, le Chancelier s'achemine d'un pas confiant vers un avenir politique assuré, balisé. Au faîte du pouvoir à Bonn après les élections triomphales de 1957 qui lui donnèrent la majorité absolue au Bundestag, il enclenche en Champagne le mécanisme de la réconciliation francoallemande. Sa longue vie a été marquée par les diverses formes et manifestations de l'antagonisme débouchant sur deux conflits majeurs dont l'une des rares conséquences salutaires aura été de dessiller enfin les yeux à une nouvelle génération d'Allemands et de Français.

1

DDF, 1958, II, p. 343.

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I TRENTE ANS POUR SE FORMER (1876-1906)

1) Une jeunesse heureuse à Cologne En famille Konrad Adenauer naît le 5 janvier 1876, à Cologne sur les bords du Rhin, un an après Winston Churchill et trois ans avant Staline, précisément au n° 6 de la rue Balduin où ses parents, locataires, occupent une bien modeste maison de ville. C'est le jour de l'Epiphanie, le lendemain, que le père, portant lui aussi le prénom de Konrad, se rend à I'Hôtel de Ville pour y faire enregistrer civilement le troisième fils que vient de mettre au monde son épouse Helene Scharfenberg, après August en 1872 et Johannes en 1873. Deux filles compléteront le cercle familial. Emilie (Lili) en 1879 et Elisabeth en 1882. Cette dernière, à peine âgée de trois mois, succombera des suites d'une méningite. Dans certaines familles, tel ou tel prénom court de génération en génération. Il en est ainsi dans la famille du futur Chancelier, mais il convient de noter qu'un sous-locataire d'une partie de l'étroite maison des Adenauer se prénomme lui aussi Konrad. Ce Konrad Tanger, très proche des parents et choisi comme parrain lors du baptême, léguera à sa mort une petite fortune à cette famille prévenante et amie, afin qu'elle puisse couvrir les frais d'études universitaires des trois fils. On verra qu'il n'en sera rien, en particulier pour celui qui vient de naître. Située dans un quartier animé de Cologne, la demeure familiale entourée d'un jardinet permettra au futur amateur de roses de faire ses premiers pas dans tous les sens du mot - parmi les plantes et les fleurs. De ce souvenir d'enfance, il en restera imprégné toute sa vie. Helene Scharfenberg, dont le père de souche thuringeoise fut employé de banque, est née également à Cologne. Vive et enjouée, impatiente et emportée à l'occasion, elle imprime à la maisonnée la marque de sa nature

profondément croyante, courageuse face à l'adversité et qui ne rechigne pas devant la tâche si elle peut améliorer le quotidien des siens. Le père, militaire de carrière dans l'armée pmssielme, s'est distingué en 1866 sur le champ de bataille de Sadowa face à l'ennemi autrichien, ce qui valut à cet adjudant une promotion exceptionnelle au grade de souslieutenant. Comme sa promise ne pouvait pas apporter la dot exigée d'une future femme d'officier, le vaillant soldat dut se résigner à quitter l'amlée et trouva dans la fonction publique un emploi comme simple greffier de justice. Des recherches plus récentes mettent plutôt l'accent sur une mise en disponibilité décidée par l'autorité militaire au VIIdes séquelles de diverses blessures bien avant qu 'Helene Scharfenberg et Konrad Adenauer ne songent à publier les bans en 1871l. Quoiqu'il en soit, cela ne remet pas en cause la bravoure patemelle démontrée dans la mêlée et reCOl1l1ue, 'une d manière ou d'une autre, par les supérieurs. Au tribunal de Clèves d'abord, puis à Cologne, il se hissera au temle d'une carrière exemplaire au sommet de la hiérarchie accessible aux meilleurs fonctionnaires de son niveau d'études. Sous le coup de l'émotion, et désireux probablement aussi de remercier d'abord le Créateur en assistant à un office, le géniteur oublie donc de déclarer civilement la naissance le jour même. Le baptême est célébré trois semaines plus tard le 25 janvier à l'église Saint-Maurice. On ne sait si le sous-locataire Konrad Tonger a accepté d'emblée de devenir le parrain d'un futur Chancelier, toujours est-il qu'il a fait cadeau à son filleul d'une montre en or que les familiers de Rhondorf ont pu encore admirer jusque dans les al1l1éessoixante. S'il fallait retenir une caractéristique du foyer dans lequel Konrad, ses deux frères et sa seeur grandissent, ce serait certainement l'empreinte religieuse qui se manifeste par la pratique quotidienne et familiale des rites de prière, par la fréquentation assidue des offices dominicaux (messe et vêpres), par l'habitude patemelle de se rendre presque tous les jours au retour du travail dans une église pour s'y recueillir un instant. A côté de ce père à la nature autoritaire et renfermée, mais non envahissante, se place la figure matemelle de 16 ans plus jeune que son mari. Cette catholique, issue ellemême d'un mariage mixte (un père protestant, une mère catholique), fait preuve de la même ferveur qu'elle inculque à ses enfants.

1 C'est la thèse de Henning Kahler dans Adenauer Eine politische Biographie, Franctort-surle-Main, Propylaen, 1994, pp. 25-28. Citations ultérieures: Kahler.

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A divers confidents, dont Paul Weymarl, le premier biographe de notoriété, Konrad Adenauer rappellera l'importance qu'il accorde aux règles morales, aux principes de vie entendus dès le plus jeune âge de la bouche de ses parents: il se remémorera ces simples formules et leur contenu intemporel pendant les phases critiques de sa carrière politique ou durant les périodes d'inactivité forcée l'incitant à revenir aux sources. Il est permis de penser que les vérités premières, distillées et non pas assenées par le père, le sont à bon escient. Elles tournent autour des thèmes de la piété et de I'honnêteté, du sens du devoir et du zèle au travail et sont généralement bien reçues par les jeunes destinataires. Formant leur caractère en leur procurant des schémas de vie, elles les incitent, sans que cela apparaisse clairement comme une intention des parents, à donner le meilleur d'eux-mêmes. August et Lili, celle-ci grâce à son futur mari Willi Suth, connaîtront une réussite professionnelle exceptionnelle, alors que Hans, qui s'est destiné à la prêtrise, trouvera dans le service de l'Eglise l'épanouissement personnel. Cette fratrie, très unie autour de Konrad, aura à plusieurs reprises l'occasion de se serrer les coudes pour permettre à l'un ou à l'autre de ses membres de surmonter tel ou tel drame de la vie. Ainsi, Hans sera à l'écoute de ce dernier, un moment proche de la dépression pendant son premier veuvage en 1916-1917 ; ainsi, August, brillant avocat que le sort n'aura pas épargné, conseillera-t-ilentre 1933 et 1937 - des années noires pour tout le « clan »son cadet destitué de la mairie de Cologne et chargé de tous les maux par les naZIS.
Les études secondaires

Après une prime enfance heureuse et déjà laborieuse, Konrad fréquente comme ses frères aînés le lycée des Apôtres à Cologne où il s'initie, parallèlement aux matières traditionnelles dans un établissement «humaniste» (allemand, religion, mathématique et physique, histoire-géographie, chant et gymnastique, latin-grec...), à la langue de Molière. Les couloirs de l'établissement bruissent d'informations sur la trop grande importance accordée aux langues anciennes au détriment de l'allemand et de la gymnastique, mais les collégiens et les lycéens n'en ont cure. Les 36 heures de cours hebdomadaires, les leçons à réviser, les passages d'auteurs anciens (Homère, Horace, Virgile...) à apprendre par cœur, voilà ce qui meuble le quotidien d'un potache rhénan de la fin du xrxe siècle2.
1 P. W.: Konrad Adenauer. Die autorisierte Biographie, Munich, Kindler Verlag, 1955, pp. 14-15. Citations ultérieures: Weymar. 2 Hans-Peter Schwarz: Adenauer Der Aufstieg : 1876-1952, Stuttgart, DVA, 1986, pp. 79-80. Citations ultérieures: Schwarz, 1. 17

Pour ce qui est de l'apprentissage des langues par le futur partenaire des Grands du monde, on note que dans son emploi du temps la part du lion (14 heures) est réservée aux anciennes et qu'il semble montrer de l'intérêt pour le français; ignoré ou marginalisé, l'anglais effectue alors ses premiers pas dans l'enseignement secondaire en Rhénanie. Le Chancelier, notamment lors de ses apartés avec de Gaulle, prétendra saisir le sens des interventions de ce dernier, mais rien ne le prouve dans l'absolu, car l'interprète de service traduira, à de rares exceptions près, les propos du Français. Il réussit l'Abitur (baccalauréat) à 18 ans en 1894 sans avoir eu à forcer son talent et, par ailleurs, c'est à noter, sans éclat particulier. Ce qui prime pour lui, et plus encore pour ses parents, c'est d'abord d'avoir mené ses études secondaires à bonne fin en un laps de temps réduit pour ne pas grever le budget familial, c'est ensuite de posséder un diplôme, gage de réussite professionnelle dans un avenir prévisible pour un jeune issu de classes sociales peu favorisées. Tout compte fait, c'est le cas des AdenauerScharfenberg de Cologne. Et maintenant? Poursuivre les études bien entendu. Il ne semble pas qu'il ait déjà un projet professionnel en tête, mais il souhaite intégrer cette université de Fribourg dans le pays de Bade qui attire, pour une raison ou une autre, la foule des bacheliers frais émoulus des lycées colonais. Le père, pourtant désireux de favoriser l'ascension sociale de ses fils par les études supérieures, doit renoncer, la mort dans l'âme, pour le plus jeune. Comme les 30 000 marks de l'héritage Tanger, le généreux sous-locataire, ont servi à financer les études d'August et Hans, Konrad doit se résigner à accepter une place de stagiaire dans une banque de la ville. Cela ne dure que quelques semaines, le temps pour le père d'obtenir une bourse de la fondation Kramer, un organisme de bienfaisance de Cologne. 2) Le droit: des études à la profession
La vie d'étudiant

La première fois de son existence, il quitte sa famille et sa ville pour une longue période. A Fribourg, libéré des attaches et des contraintes qui ne lui pèsent pas à proprement parler, il ne se jette pas pour autant à corps perdu dans les délices, voire les excès, d'une vie estudiantine débridée, à l'image d'un Bismarck, par exemple, à qui on le comparera parfois, sur d'autres plans il est vrai. Il sait apprécier à leur juste valeur les richesses architecturales de la ville, d'abord la cathédrale gothique, également la douceur de l'atmosphère dans cette cité oÙ se côtoient retraités et étudiants, et les

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pittoresques Bach/e, ces caniveaux non couverts collectant les eaux des premiers contreforts de la Forêt-Noire; au fil des semaines, l'étudiant de Cologne se familiarisera avec les environs vallonnés et boisés parcourus par de multiples circuits de randonnées.

Si l'on fait abstraction d'une assiduité «à la prussienne» - des témoignages concordants le confirment -, on observe que ses activités extrauniversitaires retiennent l'attention plus que la nature des cours suivis dans les amphis : adhésion à l'association d'étudiants Brisgovia qui ne place pas la fréquentation des tavernes et des brasseries au cœur des préoccupations; amitié forte et durable avec Raimund Schlüter, un jeune juriste originaire de Westphalie, de santé fragile, issu d'un milieu peu favorisé et désargenté comme lui. Après ce séjour estival et plein d'agréments en pays de Bade, Konrad Adenauer, suivi par son nouvel ami comme son ombre, prend la route de Munich pour y passer deux semestres universitaires. Les choses sérieuses ne commencent pas encore pour lui. Il quitte l'adolescence sans hâte, car, au fond de lui-même, il ne s'estime pas suffisamment armé pour affronter les réalités du monde. Habituellement timoré et maladroit, il ne se sent pousser des ailes que pour organiser avec Schlüter et, à l'occasion avec d'autres étudiants, des voyages à prix réduits et à forte contribution physique du fait de trajets effectués fréquemment à pied. Ils se rendent ainsi, notamment, en Suisse, en Italie du nord, en Bohême ou dans les Alpes toutes proches. Les nombreuses visites faites à l'Ancienne Pinacothèque répondent à un besoin de l'étudiant, inexprimé jusque-là, et représentent pour lui, soit un dérivatif après des journées fatigantes intellectuellement, soit le lieu privilégié où l'on peut acquérir à bon compte, quand on est à court d'argent, les bases de culture générale. Ce bagage complète les apports de l' enseignement universitaire et doit permettre à un jeune Colonais de condition modeste, qui aspire sans en avoir pleine conscience et donc sans en faire étalage, à grimper des échelons dans la hiérarchie sociale. Le père, fils de boulanger et ancien adjudant, le souhaite en tout cas vivement. N'a-t-il pas tenté, avec succès semble-t-il, d'inculquer sa façon de voir à sa descendance? Probablement en dehors de sa formation juridique au sens strict, il suit les cours de Lujo von Brentano, l'un des plus éminents représentants allemands de la troisième voie socio-économique, entre le libéralisme et le socialisme matérialiste. Parce que l'offre en matière de loisirs l'y pousse, l'étudiant raisonnable et économe jusqu'alors desserre les cordons de la bourse et ne tarde pas à grever son budget. Le père, mis au courant, s'en émeut et rappelle sans

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ménagement au fils prodigue qu'il convient de changer de conduite. Le message ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd. Sans que cela lui en coûte apparemment, il s'apprête à quitter la capitale secrète de l'Allemagne pour retrouver, après l'intermède bavarois, une autre université de renom (Bonn) à la porte de Cologne d'où l'autorité patemelle pourra à nouveau s'exercer directement.

A noter, d'une part, qu'au vu des trois premières étapes - la quatrième sera Berlin -, ce parcours universitaire reste dans les normes allemandes de
l'époque et, d'autre part, qu'il préfigure grosso modo le cursus qu'un juriste lorrain, Robert Schuman en l'occurrence, effectuera une dizaine d'années plus tard: Bonn, Munich, Berlin, Strasbourg. A Bonn donc, le futur Chancelier de la République fédérale se donne trois semestres pour préparer l'examen de Referendar (licence en droit). Foin des dérivatifs! D'ailleurs, comme il retombe sous la coupe parentale, son père aurait tôt fait de le ramener à la raison. Pour ne pas détonner, l'étudiant s'inscrit néanmoins à l'association Arminia, mais adopte maintenant des principes de vie stricts et une rude discipline de travail qui ne l'abandonneront plus jamais. Unefoi et des doutes Quel est le degré de gravité de la crise religieuse qu'il traverse en 1897, à 21 ans? Comme il vit de nouveau chez ses parents où règnent toujours les sacro-saintes règles d'une foi dogmatique, il est probable que ce retour aux sources ait précipité la remise en cause par lui des croyances sincères, mais dans leur pratique trop contraignantes pour un jeune adulte au regard critique. Dans cette période de doute, il trouve la réponse à certaines de ses interrogations dans la lecture d'ouvrages de psychologie du quotidien dus à la plume d'un théologien suisse Carl Hilty qui enseigne depuis 1874 le droit public à l'université de Beme et deviendra le représentant de son pays à la Cour internationale de justice de La Haye. Deux œuvres semblent avoir particulièrement intéressé l'étudiant de Bonn, puisqu'il les conservera, annotées de sa main, jusqu'à la fin de ses jours: Glück (Bonheur) et Was ist Glaube ? (Qu'est-ce la foi ?). Le jeune lecteur en quête de règles de vie et de certitudes souligne notamment ce passage: «Un certain penchant pour la solitude est absolument nécessaire à un bon développement spiritue11... » et retient certainement les pages louant «l'art du travail» ou développant l'idée d'une philosophie de l'histoire optimiste que le Suisse pense pouvoir

1 Citation dans Schwarz, I, p. 110.

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déduire d'une avancée de l'humanité vers le Bien. De ce constat, l'auteur conclut à l'existence de Dieu. Adenauer ne s'est jamais clairement exprimé sur l'acuité de la crise traversée et surmontée, alors qu' il n' a cessé de rappeler à maintes reprises le bénéfice moral tiré de la lecture ou relecture d'ouvrages du théologien helvétique. Au cours d'une des années noires de sa vie, après la prise de pouvoir d'Hitler, il y puisera un précieux réconfort dans la solitude et le bal1l1issement auxquels les nouveaux maîtres de l'Allemagne l'avaient condamné. Le jeune stagiaire En 1897 commence pour le jeune juriste, reçu avec la mention « bien» à la licence, une période de transition entre les études et la vie professionnelle. Il aura à effectuer quatre ans et demi de stage avant de pouvoir se présenter en octobre 1901 à l'examen d'assesseur (Assessor). Il débute au tribunal d'instance de Bensberg et se trouve affecté ensuite à celui de Cologne après avoir passé quelques mois au parquet à seule fin de se familiariser avec les affaires courantes. A tous ses supérieurs qui ont à noter son savoir et son savoir-faire, il apparaît comme un élément de valeur dont la réussite à l'examen final ne fait pas l'ombre d'un doute. Mais voilà, Konrad Adenauer a été dispensé de service militaire et versé, probablement au grand dam de son père, dans le service civil. Il souffre d'une maladie des bronches qui dans ses phases aiguës nécessite la prescription de semaines de repos à la campagne. Craint-il une attaque sournoise de tuberculose? Il semble que non, en tout cas cela ne s'avérera pas. Mais il sait que la simple mention «n'a pas servi sous les armes », perçue presque comme un déclassement si l'on se réfère à la tradition prussienne, pourrait faire pencher la balance ici ou là en sa défaveur. L'examen final approche. Le jeune stagiaire, si appliqué et consciencieux aux dires de ses maîtres, doit se contenter lors des épreuves passées à Berlin, d'une mention « passable» qui le déçoit et lui ferme l'accès aux postes en vue de l'administration. L'assesseur qu'il est maintenant trouve une affectation au parquet de Cologne et touche pour la première fois, à 26 ans, une modeste rétribution. Par la suite, il sera amené à remplacer le conseiller juridique Hermann Kausen tombé malade et à exercer ainsi pendant deux ans la profession d'avocat. Il s'y sent également à l'aise et donne entière satisfaction à ses mandants qui louent - cela commence à devenir une habitude - son sérieux et sa cOl1l1aissancedes dossiers; néanmoins, le jeune homme peu pressé semble vouloir s'orienter vers le notariat, de préférence dans une petite ville 21

où il pourrait concilier les charges de l'office, les responsabilités familiales à venir et le désir de profiter de la nature à portée de main. De toute évidence, ce n'est pas là le projet professionnel d'un Rastignac... Il convient également de noter que ces tentatives de se faire une place au soleil dans le milieu notarial n' ont jamais été menées avec grande détermination. Nourritil des illusions quant aux possibilités de gagner convenablement sa vie dans une étude à la campagne, par exemple à Kempen près de Krefeld? La scène de demande en mariage où, devant sa future belle-mère, il a estimé ses rentrées d'argent prévisibles à 6.000 marks par an est sans doute sortie de sa mémoire. Tel ou tel intermédiaire, en tout cas, chargé par lui d'une mission d'information, ne manquera pas de lui dessiller les yeux. 3) Dans la sphère privée Ce jeune homme sérieux, en l'occurrence plus pmssien que colonais, ne s'épanche pas et n'a d'ailleurs pas à chercher à s'épancher pour n'avoir pas encore vécu ni drame affectif en famille ni mpture amoureuse ressentie douloureusement. Si disposé, au fil des années, à faire des confidences sur les sujets les plus divers le concernant, il n'a jamais évoqué ce dernier point (relations sentimentales) et ne semble d'ailleurs pas avoir cherché à séduiredans le meilleur sens du mot - une gracieuse Fribourgeoise ou une avenante Bavaroise. On peut tenter d'expliquer ce comportement par les manifestations d'une timidité bien réelle à l'époque ou par le désir de ne pas se disperser dans l'optique des examens à venir. Si son cœur « balance », c'est entre la piété filiale et la sincère et profonde amitié que lui inspire Raimund Schlüter rencontré à Fribourg dés le début de sa vie universitaire. Après ses études, en 1897, il retrouve sa ville natale où il effectue divers stages qui n'exigent pas de lui une dépense d'énergie excessive. Il s'inscrit à un club de tennis portant le curieux nom de Pudelnass (<< trempé jusqu'aux os ») et fréquenté essentiellement par des représentants de la bourgeoisie catholique: d'un côté, de jeunes universitaires promis, selon l'expression consacrée, à un bel avenir; de l'autre, des demoiselles, ayant reçu une éducation conforme à leur statut social, désireuses de trouver entre les parties de tennis l'âme sœur capable de leur assurer dans un cadre bourgeois une vie exempte de soucis matériels. Emma Weyer Emma Weyer et Konrad Adenauer lient connaissance dans ce club de tennis où l'on descend sur le court même s'il pleut à verse et ne tardent pas à

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se fiancer en 1902 au cours d'une partie de campagne. Comme la promise est issue de la grande bourgeoisie de Cologne, la mère marque des réticences avant de consentir au mariage. Sur un plan, celui d'une pratique religieuse stricte et régulière, les deux familles marchent à l'unisson. Grâce à ce terrain d'entente et à d'autres, le mariage est célébré sans fausse note en janvier 1904. Le choix de cette période de l'année et sans doute aussi une certaine précipitation ont pu faire jaser, mais la suite montrera que les fiancés n'ont pas transgressé les règles morales en vigueur à l'époque. Le voyage de noces étalé sur trois semaines conduit le jeune couple dans plusieurs hauts lieux du tourisme international, en Suisse, en France et en Italie. Emma rayonne de bonheur, du simple fait de vivre sans partage avec l'homme qu'elle aime, mais aussi parce que l'occasion lui est enfin fournie de s'évader de la pesante atmosphère que sa mère, veuve très jeune, faisait régner dans son foyer. Aux abords du lac Léman, à Genève et plus encore à Montreux, c'est une certaine douceur qui étonne les voyageurs de Cologne habitués au froid même après la période carnavalesque (un repère pour tout Colonais). Ils le retrouvent, le froid vif, en programmant une montée aux Avants où ils s'adonnent «joyeux comme des enfants» (Emma) aux plaisirs les plus simples des sports de neige. La jeune femme note au jour le jour ses impressions de voyage avec un joli brin de plume, mêlant dans une insouciance qui n'étonne pas outre mesure, poésie et fantaisie. Sur ce plan, le juriste à ses côtés ne cherche pas à rivaliser avec ellel. Du train qui les emporte maintenant vers la Provence et la Méditerranée, ils découvrent les paysages ensoleillés de la vallée du Rhône. Et voilà Marseille. Il fait doux, c'est ce qui les incite, bien que la nuit commence à tomber, à se dégourdir les jambes rue de la Canebière pour prendre le pouls de la cité grouillante et tomber sous le charn1e de l'accent des lieux. Sur les étals, ici une profusion de fruits exotiques, là des bouquets de violettes que des vendeuses en costume régional proposent aux chalands et toujours les groupes de bambins à la peau brune débouchant de toute part. Emma saisit à la volée et note des expressions comme «une douzaine pour dix », tandis que son mari, connaissant pourtant par cœur des textes des plus grands auteurs français, abandonne probablement la partie en s'interrogeant sur le fossé qui sépare la théorie de la pratique. Konrad Adenauer foule ici pour la première fois le sol français, cette terre

qui dans une dizaine d'années

-

nous sommes en 1904 - verra défiler les

troupes allemandes, victorieuses ici, vaincues ailleurs. Comme les Françaises.
1 Schwarz, I, pp. 122-126.

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Songe-t-il dans la cité phocéenne, lui qui n'a pas encore la fibre politique et qui, de toute façon, ne prête attention qu'à la femme à ses côtés, qu'un jour hélas! lointain, il proposera à la France la concorde et l'amitié? Non, de toute évidence. De Marseille, le périple romantique mène le couple à Monte-Carlo oÙ Emma se risque à quelques jeux qu'elle renonce à prolonger, car le regard désapprobateur de Konrad la Raison se fait insistant. Ils découvrent ensuite les sites enchanteurs de l'Italie du Nord dont l'un des plus pittoresques, Cadenabbia sur le lac de Côme, channera le vieux Chancelier jusqu'à sa

mort. Sur le chemin du retour par Lugano et Lucerne, ils s'octroient - sur l'insistance du mari sans doute - une dernière halte à Fribourg, oÙ un
bachelier de Cologne loin du foyer familial a goûté sans excès à la liberté d'étudiant. Après ces semaines insouciantes, on reprend le cours de la vie dans la grisaille rhénane. Pour ce qui est des revenus escomptés grâce à une charge notariale florissante, le couple est loin du compte, puisque le jeune mari semble hésiter à faire son choix. Ils s'installent à la périphérie de Cologne, au 71, Klosterstrasse, dans un quartier en voie d'urbanisation sans se préoccuper outre mesure de l'état de leurs finances, car la famille d'Emma, aisée et reconnue, n'hésiterait pas à subvenir à leurs besoins. A l'approche de la trentaine, le siècle a cinq ans, Konrad Adenauer rêve d'une existence feutrée loin des tourbillons du monde, pour pouvoir cultiver son sens de la famille (ses parents et sa belle-mère sont encore en vie), pour s'épanouir professionnellement comme avocat, juge ou notaire, pour pouvoir s'adonner aux loisirs simples qu'offre la nature. On ne saurait y déceler une volonté nietzschéenne prête à tous les sacrifices pour se forger un destin, ni une ambition démesurée qu'il s'agit d'assouvir dans l'action. Ce jeune et frêle Rhénan est un homme du juste milieu, desservi par une santé fragile (depuis peu, un diabète lui cause des soucis), un juriste sans bagage universitaire extraordinaire.

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II ADJOINT AU MAIRE PUIS JEUNE MAIRE DE COLOGNE (1906-1917)

1) 1906, l'année cruciale Dans la vie de Konrad Adenauer, une relation amicale, une seule semblet-il, l'a marqué profondément et a pu jouer un rôle dans la formation de sa personnalité. Selon ses propres dires, il s'agit bien entendu de Raimund Schlüter, compagnon discret et sûr de ses années d'études dès Fribourg en 1894 et témoin à distance ensuite de son entrée dans la vie professionnelle. Si l'on se projette dans l'avenir en vue de rechercher d'autres personnes étroitement liées à lui, on peut citer le général de Gaulle, le secrétaire d'Etat américain John Foster Dulles, en fonction en pleine Guerre froide de 1952 à 1959 ou encore Robert Pferdmenges, banquier de Cologne et homme politique démocrate-chrétien. Les trois, parmi quelques autres, peuvent se targuer d'avoir fait vibrer la fibre sensible du Chancelier, pessimiste sur la nature humaine et professeur de désillusion à la suite de défections et de trahisons après la prise de pouvoir par les nazis. Peut-être même avant. Dans les sentiments plus complexes liant des responsables politiques de haut niveau entre inconsciemment - on ose l'espérer - une part inévitable de simulation ou de calcul, alors que l'amitié pour Schlüter témoigne de spontanéité et de désintéressement. Elle se termine de façon brutale et tragique, puisque ce dernier, peu de temps avant son mariage auquel son ami de Cologne s'était promis d'assister, meurt d'une attaque foudroyante de tuberculose en 1905. Lors des funérailles, on note la présence de Konrad Adenauer dans une attitude presque raide et figée et un visage déjà impassible sur lequel ne transparaît guère l'émotion ressentie. L'ultime lien avec une postadolescence prolongée et, à tout prendre sans grand relief, se rompt et laisse le champ tout à fait libre à l'âge des responsabilités. Trois événements, marquants à des titres divers, donnent en 1906 l'orientation définitive à sa vie professionnelle et lui permettent, par ailleurs, d'affirmer sa personnalité. Le premier, chronologiquement, se situe le 7 mars

lorsque Konrad Adenauer est élu maire adjoint à la fiscalité par le conseil municipal de Cologne presque unanime. Cela ne se serait sans doute pas passé sans anicroches si l'intéressé, faisant subitement preuve d'une rare détermination, n'avait pas accompli au préalable les démarches appropriées. N'a-t-il pas sollicité et obtenu une entrevue avec Henl1ann Kausen, naguère son maître de stage, pour le prier de prendre sa candidature en considération? Il frappe sciemment à la bonne porte, car Kausen préside également aux destinées du Zentrum (centre catholique), dont le vote sera déterminant. Mais n'a-t-il pas un autre candidat en vue? Face à lui, le jeune Adenauer ne s'embarrasse pas d'arguties: «Pourquoi ne me prenez-vous pas, Monsieur le conseiller? Je suis assurément aussi bon que l'autre1 » Et de fait, ce dernier semble apprécier l'aplomb et le style simple et direct, en un mot « adenauerien », et réussit à obtenir pour son poulain une élection dans un fauteuil, quasi à l'unanimité du conseil municipal. Ayant appris le résultat, le père du nouvel adjoint n'abreuve pas son fils de recommandations sur la conduite à tenir pour être à la hauteur de la charge, comme on pourrait s'y attendre, mais l'adjure de voir grand et de voir loin: « Konrad, maintenant tu dois te fixer comme objectif de devenir maire de Cologne. » On ne connaît pas la réaction du 3e fils d'un simple agent de justice; tout porte néanmoins à croire qu'il a pris à cœur le souhait pressant de ce vieillard si respectueux pour son propre compte des règles, des convenances et de la légitimité et qui se sent obligé, au seuil de la mort, de l'aiguiller sur un terrain où la réussite sourit aux audacieux et aux ambitieux sachant jouer des coudes. Il mourra quelques jours plus tard dans la certitude d'avoir servi pieusement son Dieu, fidèlement sa famille et le plus loyalement possible l'Etat prussien comme soldat et fonctionnaire. Jusqu'à sa mort, quelque soixante années plus tard, le fils, devenu non seulement maire mais, de surcroît, Chancelier, lui vouera une profonde piété filiale. Le troisième temps fort de cette année riche et contrastée se situe en septembre lorsqu'Emma met au monde leur premier enfant prénommé Konrad qu'on appellera bientôt Koko en famille, ne serait-ce que pour éviter des confusions avec qui l'on sait. L'accouchement ne s'est pas passé dans les conditions idéales du fait d'un dysfonctionnement rénal, conséquence probable d'une légère déformation de la colonne vertébrale et les suites sont pénibles pour la mère. Le jeune père se montre alors d'un dévouement exemplaire au service de la convalescente.

1 Weymar,

p. 46.

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Comme les revenus le permettent - la rémunération d'un adjoint se monte à 6 000 marks - et pour ne pas être à l'étroit, la famille déménage et s'installe rue Friedrich-Schmitt dans une maison confortable. Helene

Adenauer et Lily, la mère et la sœur, occupent le 1er étage à la demande du
fils et frère et avec le plein accord d'Emma qui aurait pu revendiquer les pièces les plus agréables (Beletage en allemand) pour son propre compte. 2) Premières responsabilités Au travail, ce Rhénan de pure souche fait preuve d'un sens du service public digne d'un fonctionnaire prussien. D'une régularité de métronome, zélé et appliqué, il sait recevoir et donner des ordres et faire en sorte que la machine administrative de Cologne, du moins pour ce qui est de son ressort, tourne rond. Les subordonnés savent à quoi s'en tenir, avec ce responsable qui ne se contente pas de l'à-peu-près et qui applique cette exigence d'abord à son propre travail. Sans que le diagnostic de diabète soit absolument sûr, il tente d'adapter son alimentation aux prescriptions médicales, sans en pâtir exagérément malgré les sollicitations de toutes sortes et surtout les obligations liées à sa charge. A cela il convient d'ajouter sa faiblesse des bronches, bien avérée celle-là, ses insomnies incurables jusqu'à la fin de ses jours et, conséquence probable du tableau qui précède, ses maux de tête. Mais que l'on ne s'imagine pas un adjoint au maire souffreteux en permanence! Il sunnonte les crises aiguës sans laisser paraître autre chose qu'un accès de nervosité. A noter que des informations sur ses problèmes de santé parviennent aux oreilles de son assureur, qui refuse de le faire bénéficier de son contrat d'assurance vie et manquera une affaire des plus lucratives, puisque le recalé vivra jusqu'à 91 ans... Alors que ces symptômes ont permis de cerner sa propre maladie, les signes cliniques observés chez sa femme ne conduisent pas les spécialistes, qui se penchent sur son cas, à se prononcer clairement. Pour le jeune mari, quoi qu'il en soit, rien n'est trop coûteux, s'agissant d'Emma, ni les cures de repos ni la consultation des meilleurs praticiens. Le 10 mai 1906, Adenauer quitte donc l'administration judiciaire pour intégrer celle de sa ville natale. On lui attribue la responsabilité de l'importante section fiscale, on le charge de la gestion des listes électorales et de l'organisation des marchés municipaux. Avant d'entrer en fonction, le néophyte a eu l'occasion de se plonger dans quelques dossiers et ne semble pas dérouté par la diversité, encore moins par la complexité des problèmes qu'on lui soumet. 27

L'étoile du destin veille sur le jeune a4joint: le maire, comme tout fonctionnaire allemand ayant atteint l'âge limite, fait valoir en 1907 ses droits à la retraite et provoque l'élection par le conseil municipal d'un nouveau bourgmestre. Après diverses tractations, c'est Max Wallraf, l'oncle par alliance d'Adenauer qui est appelé à lui succéder. Oncle d'Emma donc, le nouveau maire devrait en toute logique promouvoir la carrière de son neveu, à moins que l'opposition n'y mette rapidement le holà en l'accusant de népotisme. Promotion Deux ans plus tard, en 1909, lorsque le premier adjoint démissionne, le Zentrum, qui détient la majorité au conseil municipal, désigne sans opposition significative Konrad Adenauer comme successeur. A noter toutefois qu'au sein des Libéraux, l'accord ne se réalise qu'après une intervention élogieuse d'un membre du groupe ayant vu Adenauer avocat à l'œuvre: «Il est tolérant et ne fait pas partie des ultramontains fondamentalistes 1.» A propos de cette citation, sortie arbitrairement de son contexte, il est à noter qu'elle s'applique manifestement à la vie religieuse, intense à Cologne la catholique, et non à la pratique politique où Adenauer défend déjà, en tout cas, s'apprête à défendre bec et ongles ses points de vue. La conjoncture politique favorable joue bien entendu en sa faveur, comme les bonnes dispositions d'un maire apparenté, mais on aurait tort de ne pas mentionner que l'ardeur au travail et la compétence dont il fait preuve sont reconnus même par des membres de l'opposition. Adenauer se voit confier maintenant la responsabilité de l'ensemble des services financiers ainsi que la gestion du personnel. De par son rang, il peut être amené à représenter le maire. Pour ce qui est des émoluments, il semble qu'il ait déjà négocié avec l'âpreté et l'habileté qui vont le caractériser dans ce genre d'exercice, obtenant le coquet montant de 15 000 marks qui passera à 18000 en 1912. L'envie d'habiter une demeure plus spacieuse et plus confortable que celle qu'il occupe vient naturellement au jeune couple, d'autant qu'en 1910 Emma met au monde un deuxième fils prénommé Max. Le mari trouve un terrain approprié dans la rue Max-Bruch à proximité du parc municipal et donne ainsi une assise matérielle à sa notoriété naissante. Si ce deuxième accouchement s'est passé sans complications, il n'en va pas de même du troisième et la naissance de Ria en 1912, au terme duquel la
1 Stehkamper, Hugo (édit.): Konrad Adenauer Oberbürgermeister von Ka/n, Cologne, Rheinland-Verlag, 1976, p. 52. 28

santé de la jeune mère se détériore définitivement. Elle est obligée de rester alitée de longs moments sans trouver un réel soulagement. Elle peut compter, en revanche, sur le dévouement et la sollicitude de son mari. Ce bourreau de travail qui ne recherche d'autres délassements que ceux procurés par la famille, le centre névralgique de la société, entretient néanmoins une sorte de jardin secret. Collectionne-t-il avec une passion dévorante des livres anciens? S'initie-t-il avec la foi du charbonnier à une science occulte? Aucunement. Il pense avoir le don d'invention qu'il a effectivement, puisqu'il dépose des brevets. A en croire Konrad Adenauer junior1, qui considère les recherches paternelles d'un œil tantôt amusé tantôt compréhensif, les objets inventés visent théoriquement à faciliter les actes de la vie courante (épingles à cheveux recourbées pour Emma, une « cobaye» docile. ..) ou doivent permettre de faire des économies au quotidien (saucisses traditionnelles avec adjonction de farine de soja). Il se trouve seul à les apprécier, les saucisses comme le pain à base de maïs, de sa conception également. Le champ des investigations ne s'arrête pas là, puisque le futur amateur de voitures performantes par chauffeur interposé, jette aussi sur le papier des formes aérodynamiques d'automobiles de son temps. Dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale, il est à temps plein absorbé par le règlement des affaires qui lui incombent à la mairie. Dévoué à sa tâche, peu désireux d'intervenir dans les débats de société, il ne cherche pas non plus, par tactique ou par manque d'expérience, à se positionner sur le plan politique. Sans détenir des preuves vraiment fiables, on admet qu'il ait adhéré un moment ou un autre au Centre d'obédience catholique, le Zentrum, dont il partage en tout cas les options. S'il n'entreprend rien dans le sens d'une carrière politique dans toute l'acception du terme, s'il a abandonné l'idée d'exercer la profession de notaire, associée au rêve d'un retour à la nature, il n'envisage pas de rester longtemps second dans sa ville natale. Il perçoit sans doute à partir de 1910 le feu qui couve entre son pays et la France et qui va bientôt embraser l'Europe. Et s'il se tourne vers l'est du continent, comme le font traditionnellement nombre de ses compatriotes, il constate, non sans inquiétude, lui, le défenseur de l'ordre établi, que le régime tsariste va à vau-l'eau sous les coups de boutoirs de révolutiOlmaires. Il n'intervient pas ouvertement sur ces questions primordiales, soucieux avant tout d'accomplir sa tâche quotidienne, prenante et passionnante, loin des regards du monde.

1 Weymar,

pp. 55-56.

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3) Ancrage à Cologne. Maire en 1917 Les premières années de guerre Lorsque la guerre éclate, le lef août 1914, Adenauer a 38 ans et se consacre à sa tâche quotidienne qui se compliquera au fil des mois avec l'organisation des convois militaires et la mise à disposition du ravitaillement. Maire adjoint avant tout, souvent surchargé de travail, il épouse sans grande originalité les idées de son temps, sans pouvoir ni vouloir les creuser ou leur imprimer sa propre marque. Il fait preuve d'un patriotisme, teinté sans plus de nationalisme, l'un et l'autre de bon aloi au vu des régiments en ordre de marche vers le front, de ces soldats tous confiants en leur étoile, car s'estimant serviteurs d'une cause juste. Il prend position, par ailleurs, en faveur d'une véritable politique coloniale du Reich et restera toute sa vie fidèle à des certitudes héritées du XIXesiècle, sourd au désir d'indépendance des peuples privés des libertés fondamentales. On ne dispose pas de témoignages incontestables sur sa façon de voir l'entrée en guerre de son pays ni de prises de position de sa part. Ni pacifiste ni belliciste, il suit et partage les mouvements de pensée de ses compatriotes, plus porté à prêcher la modération dans la fermeté qu'à crier au loup. Il ne trouve rien à redire lorsque Emma, son épouse, réussit, malgré sa santé défaillante, à se poster sur le passage des troupes pour les saluer et les encourager. Que les hostilités soient engagées prioritairement contre la France ne chagrine pas outre mesure le futur promoteur de l'entente franco-allemande. De même, il ne se doute pas alors que ces confrontations dévastatrices sur son sol signifient pour l'Europe la fin de sa suprématie dans le monde. Pour parvenir à cette conclusion, il lui faut du recul, à lui comme à bon nombre d'Européens; quand l'idée germera dans son esprit, il en fera un cheval de bataille en assortissant le constat d'une incitation à l'action: l'Europe se trouve sur la voie du déclin et n'a d'autre moyen pour changer de cap que de s'unir. Adenauer n'est plus mobilisable de par son âge, du fait également de ses responsabilités vitales dans l'administration d'une métropole rhénane. Cologne, comme nœud ferroviaire essentiel à proximité du front, sera menacée et exposée. Il aura bientôt en charge l'approvisionnement, non seulement en produits alimentaires de première nécessité, mais aussi en matériaux divers (bois, charbon, pétrole...) indispensables à l'armée. On loue son efficience, même dans les classes populaires qui souffrent le plus des privations jusqu'au j our où on se lassera de ce qui constitue la nourriture de base, du KaIner Brat (pain de Cologne), élaboré à partir de farine de maïs, 30

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