L'Achèvement

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Charles-Robert Py-Sales, au patronyme d’écrivain : Bobby Sahel, a vu son père tomber sous les balles d’un tueur sanguinaire en 1961 dans une ferme, en Algérie. Depuis ce jour néfaste, il garde en mémoire l’image atroce de l’assassinat et dans son esprit s’incruste l’idée d’une vengeance. Des années s’écoulent... En 2013 à Paris, plus de cinquante années après le crime commis, une opportunité de réaliser son serment et de tuer l’assassin de son père se présente. Concrétisera-t-il son geste de justicier ? Le réussira-t-il ? En pleine rémission de son cancer, gravement blessé par des policiers, et suite à sa tentative de meurtre, survivra-t-il à sa vengeance ?


Publié le : mercredi 23 juillet 2014
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EAN13 : 9782332744487
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Préface

« L’Achèvement » est la transposition du combat de nombreux Pieds-Noirs, cinquante ans et plus après l’indépendance de l’Algérie. Ils restent confrontés à l’indifférence de la Métropole face à leur l’exode non souhaité et à l’incompréhension flagrante de la tragédie vécue, ignorée ou déformée par des élus politiques, des associations bornées ou de trop nombreux médias.

Faut-il le rappeler ? Le 19 mars 1962 n’a pas été la date d’une fin de guerre en Algérie, mais juste celui d’un « cessez le feu » que respecta, seul, le gouvernement français ! Il y a eu des attentats, des enlèvements, des assassinats dans les mois qui suivirent. Il y a eu l’abandon des Harkis ou leur renvoi forcé « là-bas » où ils ont été torturés et tués. C’est ce sentiment d’impuissance à obtenir une reconnaissance de cette épopée ancienne sur une terre en friche, à expliquer cette honte des mensonges d’Etat accélérant l’Exode dans la précipitation et la douleur qui désorientent la fratrie pied-noir. Tous n’étaient pas des colons, respectables pour l’énorme travail fait dans l’évolution de l’agriculture algérienne. Tous n’étaient pas d’immondes racistes ni des fascistes.

Comment prouver les aspects positifs de la colonisation lorsque toutes les portes se ferment à nos arguments et qu’aucune oreille ne veut nous entendre ?

En France, nous avons besoin de vérité, simplement de vérité. C’est ce que mérite la période française de l’Algérie entre 1830 et 1962, et non de la diffusion d’une documentation « arrangée » ou d’informations tronquées, à l’image du voyage en 2012 d’un Président de la République si peu reconnaissant de cette France des conquêtes.

« L’Achèvement ». C’est un drame qui mêle à l’imaginaire des images du passé de l’Algérie française et des pages récentes de l’Histoire pour que perdure la Mémoire pied-noir.

Robert Charles PUIG / 11 / 2013

 

 

« Ce que tu croyais l’achèvement d’un temps n’est que le passage du relais à un autre témoin… », murmura Leïla.

Chapitre I

L’homme dans l’ambulance est gravement blessé. Les tirs de la police ont fait mouche ! Il est sous perfusion, avec un masque à oxygène alimentant ses poumons.

Les deux inspecteurs, à ses côtés dans le véhicule, fouillent ses poches afin de relever son identité. Ils s’emparent d’un carnet d’adresses. Il y a les noms présumés de membres de sa famille et les coordonnées, soulignées, de personnes… à aviser « en cas de malheur », est-il inscrit. Cette dernière précision correspond-t-elle à la préméditation de l’attentat qui vient d’être commis ? Un des policiers s’empresse de faire part de ces informations à la responsable de la cellule de crise mise sur pied et chargée d’élucider l’agression toute récente.

L’attentat qui vient de se dérouler et la tentative d’exécution d’un émissaire étranger, algérien, sont graves. Les plus hautes autorités de l’Etat sont en effervescence et demandent des comptes… Pourquoi cette tentative de meurtre ?

Une équipe du RAID (Recherche, assistance, intervention, dissuasion) tient le « moribond » sous surveillance, tandis qu’un groupe de travail – la fameuse cellule de crise – sous le commandement de Madame Boukah Lachnikow, Préfète hors cadre dépendant du Ministère de l’intérieur, s’active déjà pour suivre l’enquête : une affaire à scandale !

Dans l’ambulance les inspecteurs du groupe d’intervention devinent une histoire sentant le roussi. Un drame où des têtes valseront bientôt, parce que toutes les précautions pour protéger la vie d’un algérien en mission spéciale en France, juste après le retour du président Abdelaziz Bouteflika à Alger, n’ont pas été prises.

Pour l’instant, les policiers observent les instruments de contrôle enregistrant l’état de santé du blessé… du présumé tueur. Tout indique que sa vie paraît ne tenir qu’à un fil.

Le gyrophare et la sirène de la voiture permettent de transpercer les embouteillages parisiens ; de passer entre les files de voitures ; de sauter les feux tricolores. Bientôt l’hôpital est en vue. Le meurtrier est toujours vivant. Pour combien de temps ?

Personne à bord du véhicule, tout au long de son parcours agité et des sons stridents de la sirène, ne s’aperçoit que le blessé malgré ses plaies et des hémorragies à peine stoppées par les pansements, a son cerveau en ébullition.

Des images d’un passé lointain fusent dans son esprit. Il ne se pose pas la question de savoir où il est ? Il sait pourquoi il a accompli un geste insensé, mortel, mais rien de son sort actuel ne l’intéresse… Il espère simplement en la finalité de son action de justicier, puis son esprit s’éloigne loin du présent, dans de vieux souvenirs, ceux de son enfance…

Il est dans son « hier »… « Je suis Bobby », murmure-t-il…

C’était le nom que lui donnaient ses amis et qu’il préférait à celui de Charles-Robert… Avec son père, il traversait des chemins de terre et de pierres dans le bled, aux environs de Blida et n’avait qu’une idée en tête : rejoindre le petit village d’El-Allia baptisé du nom de l’oued – sec dix mois de l’année – par un des premiers occupants de ce coin de terre, vers les années 1848. Un bourg créé juste après que la République eut remplacé la Monarchie.

Pour arriver à la ferme, après avoir traversé des lieux-dits, les champs d’orangers ou de mandariniers et les cultures maraîchères, il fallait maintenant se soumettre au contrôle des militaires français. Ils établissaient des barrages afin de surveiller le secteur et de s’opposer aux bandes incontrôlées de terroristes du FLN semant la terreur dans les fermes. René, son père, les interrogeait pour savoir si la route était libre, sans danger. Souvent la réponse était : « Le secteur est pacifié, vous pouvez y aller. » Son papa souriait alors et mettait en marche le poste radio de la voiture.

À l’entrée du domaine, la joie de Bobby éclatait.

Il retrouvait un endroit béni des dieux, au pied de la grande plaine où poussait le blé et où les fleurs d’orangers, au début du printemps, emplissaient l’atmosphère d’un parfum doux et sucré. Il n’était jamais seul à la ferme, il y avait toujours les jeunes du village, des enfants de militaires et Nadine, une des filles d’un ouvrier musulman de la ferme, Momo. Il faisait fonction de chef d’équipe et avait la confiance de son père. Nadine habitait le douar de trois ou quatre masures de terre, de pierres et de tôle ondulées au bout du chemin de sable et de terre jaune et rouge menant à la ferme. En grande fille qu’elle était, avec l’accord de Clotilde, la mère de Bobby, elle surveillait et gérait le petit groupe d’enfants européens et arabes.

Charles-Robert, dans son inconscience, sourit à ce souvenir…

Ils s’amusaient, couraient comme des lapins au pied de la colline où tout là-haut se trouvait un campement militaire. Tous savaient que c’était dangereux, que les parents leur interdisaient de s’éloigner des bâtiments de la ferme ou des quelques maisons de torchis des familles arabes, mais ils avaient l’inconscience de la jeunesse. Ils se dépensaient en mille jeux, puis buvaient une limonade servie par sa maman à toute la marmaille. Un autre souvenir… ? À l’ombre d’un buisson de bougainvillier, un autre divertissement favori les mettait en joie, sans qu’ils se rendent compte du danger d’une piqûre mal venue : le jeu du fil à la patte… À force de galoper pieds nus, la plante des pieds devenait aussi dure qu’une peau de mouton tannée et ils s’amusaient à enfiler une aiguille et un fil blanc à travers cette couenne épaisse du talon qui annonçait la fin des vacances… Clotilde poussait de grands cris. Elle était abasourdie de constater l’insouciance de son fils. Il riait. Nadine, sa grande amie de l’équipe avait donné l’idée de ce nouveau passe-temps. C’est elle qui lui avait fait cette petite couture. Un fil cousu dans la corne épaisse du talon. Il n’avait rien senti. Il aimait bien Nadine et admirait son teint café au lait et ses yeux d’un vert intense. Âgée de dix ans, elle le dépassait de plus d’une tête, mais elle était toujours à ses côtés, comme un ange gardien.

Charles-Robert n’entend ni le moteur de l’ambulance qui s’emballe ni la sirène ouvrant la voie au convoi… Il est ailleurs…

Les congés scolaires terminés, il retournera à Alger reprendre ses cours à l’école Dordor, mais il avait bien profité des derniers jours de vacances… C’était en quelle année… et il avait quel âge ? Cinq, six ans ?

La ferme… Un Paradis !

Dans une demi inconscience, il se souvient de la grande bâtisse blanche, toute en longueur, avec de larges fenêtres aux volets verts qu’il enjambait pour se retrouver dans la cour, lorsqu’un jeu de poursuite s’organisait. C’était aussi dans la grande pièce servant à la fois de salon, de salle à manger et de cuisine qu’il passait ses meilleurs moments.

Son esprit visionne un autre monde… disparu depuis plus de cinquante ans…

À l’autre bout de la maison, les deux hangars destinés à protéger les récoltes et le matériel… Il y avait longtemps, Charles le grand père, décidait de les faire construire à cet endroit parce que, disait-il : « Je peux les voir et surveiller si des voleurs ne viennent pas faire leur marché sur mon dos. » C’était là que Bobby aimait se réfugier ; monter sur le tracteur pour jouer à le conduire comme s’il était dans un champ. Il remuait sur la selle de l’engin de la même manière qu’au milieu des champs en friche, et poussait des grognements pour imiter le bruit du moteur. Par la haute porte du hangar, il avait la vue sur la colline aux couleurs si changeantes à chaque saison et au ciel bleu… Il retrouvait les effluves des champs que la rosée du matin embaumait ou les parfums des terres nouvellement labourées. Un patchwork de fragrances et de couleurs.

Son esprit bouillonne d’une suite de souvenirs inoubliables…

Toujours à la ferme, au milieu de la petite équipe de gamins du village, il adorait raconter les sorties en mer, avec son père… Bien entendu, il n’avait fait que quelques balades, car les pêcheurs se levaient tôt pour aller surprendre le poisson, au large de la baie d’Alger, mais pour Bobby, lorsque son père l’emmenait avec lui, c’était à chaque fois une aventure. Il se prenait pour un des corsaires des grands films hollywoodiens vus avec sa maman au cinéma « Majestic », temple du septième art, avec sa grande enseigne prenant toute la hauteur de l’immeuble ou au Versailles, plus moderne, rue Michelet.

Bobby était intarissable sur ses exploits dans la grande barque qui tanguait sur les flots comme un cheval au galop. Il en aurait, comme un vrai pêcheur, ajouté quelques affabulations pour expliquer ses journées en mer. Lors de la descente vers la pêcherie, sous la grande Mosquée Djemââ el-Djedid de la place du gouvernement où se dressait la statue du duc d’Orléans, l’odeur du poisson envahissait les narines. Puis au milieu des rires et des prouesses à venir, comme les pêches miraculeuses attendues de la sortie en mer, il y avait le cérémonial des préparatifs du bateau avant de lever l’ancre. Tout un matériel à transporter à bord ! Il consistait en cannes à pêches diverses et moulinets, et chacun ventait l’épaisseur du fil de nylon lui permettant la meilleure prise d’un mérou, d’un pageot ou d’une daurade… Il y avait le filet, si différent de celui à papillon, pour remonter les grosses prises. Parmi les pêcheurs, il fallait compter avec les spécialistes de la traîne, la fameuse pêche à la palangrotte : une ligne lestée d’un fil à plomb plus ou moins lourd se manœuvrant à la main, tout en laissant le fil et l’hameçon filer dans le sillage du bateau. Bien entendu, chaque pêcheur avait sa méthode secrète pour surprendre et remonter la meilleure prise.

L’image d’une sortie en mer n’était pas complète sans qu’à côté des diverses amorces comme les vers de terre ou les sardines puantes chargées d’attirer les plus gros poissons, le « casse-croûte » de l’équipe n’était pas pris en considération. Dans les couffins de paille tressée, il se composait de tomates et de son assaisonnement : huile d’olive, sel et poivre, de la charcuterie, du pain espagnol à la croûte dorée ou aux grains de sésame et du vin dans les thermos, pour le tenir au frais. Souvent du melon ou de la pastèque pour dessert. Pour moi, précisait Bobby, ma bouteille de limonade pétillante au goût citronné !

Finalement, le ronronnement du moteur indiquait que l’on quittait le quai à petite vitesse pour traverser la darse, le plan d’eau du club nautique… Son père lui avait montré le ponton qui longeait la darse… « Là, expliquait-il, y avait un fort turc qui empêchait les bateaux ennemis d’approcher et d’investir la Casbah, sous la colline de la Bouzaréah. »

Sa rêverie, perturbée par le bruit du moteur de l’ambulance et par les lancements douloureux de ses blessures, multiplie ses sensations, ses impressions de revivre les moments disparus…

Lorsque le palangrier atteignant la passe pointait son étrave vers le large, Bobby se voyait en capitaine, prêt à s’élancer avec son équipe dans une charge héroïque, afin de prendre d’assaut le fameux fort… Puis c’était l’horizon où le ciel si bleu, si clair, se confondait avec la mer, à perte de vue. Suivant le temps, la Méditerranée passait du vert au bleu en nuances à la fois changeantes et magiques… Les embruns fouettaient le visage lorsque les flots calmes du port faisaient place à une houle plus agitée. Des moutons blancs écrêtaient les vagues et Bobby se demandait si le bateau n’allait pas chavirer, puis son regard s’imprégnait de la vue de cette magnifique baie d’Alger et de son immense panorama depuis le Cap Matifou jusqu’à la Pointe Pescade… Un paysage grandiose pour une ville magnifique sous le soleil naissant, avec ses boulevards et les grands immeubles à arcades… La sortie durait une longue matinée et c’était le retour… En général, il s’endormait au milieu des rires des pêcheurs toujours satisfaits d’une bonne pêche ou d’une partie de rigolade.

Tout à coup, un long gémissement fuse, s’étend… Une plainte… Oui, il se souvient d’une autre fois, lorsqu’il a vu la côte et la ville, cette ville toute blanche que lui chantait sa grand-mère, s’éloigner dans le brouillard. C’était lors de son départ avec sa maman…

Un départ définitif ! Le voyage à bord du « Ville d’Alger », sans retour.

Son esprit bousculé, perturbé, s’imprègne à nouveau des images de la ferme…

Il n’y avait pas que les jeux, les grands éclats de rire, la traque des serpents, des couleuvres grises et blanches dans la rocaille ou la recherche des nids de cailles dans les champs, après les moissons. Il y avait aussi les visites au douar où habitait Nadine. Il observait avec curiosité sa mère, Fatima, tisser sur un métier de bois une longue écharpe multicolore ou cuisiner un plat odorant sur un kanoun, ce fourneau de terre sèche, si pratique. Tout jeune, Bobby appelait souvent Fatima « Madame ». Elle le reprenait en riant. « Tu sais, ici ce n’est pas la grande ville, le nom de “Madame” n’est pas de mode. Appelle-moi comme ta maman le fait : Fatima ! »

Il savait bien Bobby qu’il ne venait pas pour rien au douar, avec ses amis. Nadine sortait toujours de la maison des friandises dont il raffolait : des gâteaux au miel succulents ou les cornes de gazelles à la farine et aux amandes pilées, puis toute la jeunesse avait le droit de boire de l’eau à la gargoulette, cette cruche en terre cuite conservant si bien la fraîcheur du breuvage, même si tous savaient que l’eau du bled était plus saumâtre que celle, plus claire, des villes.

Avec le père de Nadine, Momo, c’était d’autres souvenirs du douar. Bobby n’en était jamais revenu de voir une tête de mouton cuire sur le fameux kanoun où roussissaient des cendres de ceps de vignes… Il n’avait jamais goûté à la chair tendre des joues de l’animal et en avait gardé du regret jusqu’à un séjour au Maroc, bien des années après. Il faisait un reportage sur les nouveaux hôtels de Marrakech, la perle du sud au pied de l’Atlas. C’était au grand marché sur la place Djeema el-Fna, qu’il avait enfin apprécié les joues d’une tête de mouton et qu’il s’était régalé à « l’Argana », le bar-restaurant le plus européen de la ville, d’une bonne bière bien fraîche.

Momo, se rappelait-il, arrivait parfois avec un panier de figues de barbarie.

C’était encore de la joie et du plaisir de manger ce fruit qu’il décortiquait, avant de le distribuer. Charles-Robert gardait un souvenir cuisant de sa curiosité à vouloir cueillir sans précaution un de ces fruits… Sa maman, Clotilde, passa un certain temps à ôter une à une, les petites épines qui protégeaient la figue de barbarie. Un sacré souvenir car il n’attrapa plus rien de ses doigts, jusqu’à l’extraction de toutes les fines aiguilles fichées dans sa chair. Il était tout jeune et c’était une époque merveilleuse.

Des images défilent…

Ce soir d’été de l’année précédant les assassinats de son père et son oncle, une fête fut donnée à la ferme pour saluer le printemps. Il se souvenait d’un ciel lumineux et plein d’étoiles… Il y avait un grand feu où un mouton rôtissait. Sous la surveillance de Momo, la viande grillée embaumait l’air : c’était le méchoui traditionnel ! Des amis de son père des fermes environnantes et quelques fellahs étaient aussi présents avec leurs épouses… Il y avait encore des rires, des chants et des jeux. Nadine avait improvisé une danse du ventre au milieu des enfants et se balançait de gauche à droite, avec ses mains au-dessus de sa tête qui tournoyaient dans la fumée du brasier… Un des enfants frappait sur une planche remplaçant la darbouka, le fameux tambour en peau de chèvre, et un second sur une vieille casserole avec un bout de tuyau en fer pour imiter des cymbales.

Les souvenirs s’estompent puis reviennent… La ferme… Alger… La ferme… Alger…

Bobby aimait Alger pour les longues promenades avec son père lui racontant si bien la capitale mais la ferme, c’était la liberté. Il y avait le vent des montagnes, le soleil et parfois les nuits de printemps, aux vacances de Pâques, des orages grandioses, tumultueux, avec des éclairs et des tonnerres tonitruants. Il se réveillait et se précipitait dans la chambre de ses parents pour se blottir dans les bras de sa maman… Le matin, lorsque la nature retrouvait toute sa sérénité et sa quiétude, il courait sur le pas de la porte pour humer l’air frais et écouter les oiseaux saluer avec leurs chants d’allégresse, un ciel redevenu bleu.

Dans l’ambulance, le blessé pousse un faible soupir, comme une plainte, parce qu’il se rappelle ce temps pas encore effacé dans sa mémoire.

L’infirmier se penche sur lui… Arrivera-t-il vivant à l’hôpital ?

Il survit dans le brouillard de ses visions.

À travers le brouhaha qui entoure son transport et le véhicule qui tangue, il se souvient de sa dernière visite à la ferme… Une dernière image de joie, de plaisir, de bonheur avant la tragédie, la mort et l’Exode.

Chapitre II

Place Beauvau, les mots martelés par Boukah Lachnikov à travers l’écouteur du téléphone, agressaient les oreilles de Gaston Beureau, le commissaire jugé responsable de la bévue dans la protection policière et l’attentat contre le responsable algérien : un émissaire du président Bouteflika venu conclure un important contrat d’achat d’armes. Une opération, avalisée par l’Exécutif parisien, inquiet de la déstabilisation de la zone saharienne depuis la fin du régime libyen et l’affaire du Mali où l’armée française, envoyée par François Hollande, évitait au pays de devenir une place forte d’Al-Qaïda.

Une autre personne était dans le collimateur de la Préfète : l’intermédiaire de cette transaction commerciale pour le compte de la France, Moktar Allioun. Il était dans un petit bureau du sous-sol de l’immeuble du Ministère de l’intérieur, sans titre officiel, mais avec une longue expérience des contrats de vente de matériel de guerre au Maghreb… D’origine libanaise et chargé de cette affaire, c’était un homme hors du cercle de la police légale mais ayant du poids dans ces sortes de transactions. Il avait survécu au limogeage des protégés de l’UMP par nouveau gouvernement socialiste à cause de ses relations algériennes. Il avait monnayé le survol du Sahara par les avions français dans la guerre malienne, mais il restait comme un oiseau sur une branche à demi sciée. Il devenait un personnage indésirable.

La Préfète éructait des mots définitifs sur son incapacité à surveiller les déplacements de la délégation à Paris. Ses foudres avaient des fragrances de fosse septique, des relents de cabinet d’aisance. Il était rouge et transpirant. Le cheveu dispersé, ébouriffé, il écoutait tête baissée, se doutant que les murs tremblaient dans les étages supérieurs, et que le Ministre lui-même devait être dans ses petits souliers. Le cirage de bottes ministériel ne comptait pas dans ces instants d’échecs foireux et au Palais de l’Elysée c’était l’hallali contre la police.

Les mots de Boukah Lachnikov tonnaient, rugissaient, parsemés de termes gras et grossiers que l’Académie française aurait certainement désapprouvé. En effet, cet « incident diplomatique » était du plus mauvais effet. Moktar Allioun tentait de démontrer que les services de police français n’avaient pas été aussi performants que le laissaient entendre les arguments présentés lors du projet initial franco-algérien. En haut-lieu, plusieurs cadres avaient manifesté leur réprobation sur la façon dont l’affaire était mise sur pied, depuis que des hommes politiques ou de l’ombre et d’autres intermédiaires agréés étaient dans le collimateur de la justice, pour divers bakchichs inconvenants. Dans le présent drame, la maladresse policière et sanglante éclatait en plein jour. Elle ne pouvait que faire du tort et rendre délicates les relations avec un des derniers pays échappant au fameux « printemps arabe », d’autant plus que la longue présence, maintenant achevée, du président Bouteflika dans les hôpitaux parisiens, pouvait être interprétée comme un « lâchage » du vieux dictateur au profit d’une solution plus démocratique, dans ce pays au régime féodal. Si quelques personnes n’en menaient pas large dans la police, comme le commissaire Gaston Beureau, les oreilles de Moktar Allioun s’enflaient sous les assauts de l’ouragan de paroles de la Préfète, imbue de sa responsabilité au sein de la cellule de crise.

En termes désobligeants, la diatribe était prononcée pour faire mal, avec des mots durs, impitoyables, définitifs.

« C’est de la merde… un bordel, cette affaire ! Vous ne servez à rien, mon vieux ! J’en ai assez d’une bande d’abrutis qui vit aux crochets de la République pour encaisser les dividendes de contrats foireux ! »

Moktar Allioun avait joué un jeu dangereux avec les Algériens et fait des promesses considérables pour la livraison d’un matériel anti-émeute. En effet, si Bouteflika espérait se représenter pour la quatrième fois au poste suprême, le monde des services secrets et de la politique internationale savaient qu’aux portes d’Alger et dans l’intérieur du pays comme au Sahara, des islamistes comptaient prendre leur revanche sur la défaite des années 1990 et des suivantes. Entre le président algérien à peine parti du Val de Grâce et l’attentat contre un membre de son l’équipe présidentielle, ce drame arrivait comme un piège sous les pieds de Moktar Allioun après les révolutions en cours sur le pourtour maghrébin qu’il n’avait pas su prévoir. Il n’avait pas eu l’intuition du ras le bol des populations contre les dictatures successives et surtout celles qui leur pendaient au bout du nez, avec la charia à la clé. Des peuples qui souhaitaient garder les avancées démocratiques d’un Habib Bourguiba en Tunisie ou d’un Mustafa Atatürk en Egypte. Ce faux pas mettait son expérience de spécialiste de l’Afrique et des pays arabes en péril. Il avait failli dans ce dossier prioritaire de vente d’armes mis en route pour contrer une possible effervescence populaire en Algérie, risquant de se transformer en une avancée notoire d’un islamisme dangereux, aux portes de l’Europe…

La voix de Boukah Lachnikov reprit. Un débit rapide, presque argotique :

« Je ne peux faire confiance à personne ! »

L’intonation s’enfla, s’éleva dans un diapason sonore inhabituel.

« Tu peux faire tes valises car c’est à la Bastille, aux oubliettes de la République que tu vas te retrouver, et n’attends pas de commissions pour ce fiasco… Au contraire, tu vas rendre les avances que tu as reçues… Finies les fêtes et les réceptions en smoking. Quant à l’équipe de bras cassés – elle désigna le commissaire Gaston Beureau et ceux qui devaient protéger la délégation algérienne – elle se retrouvera à patrouiller dans les fameuses banlieues de la couronne parisienne et comprendra vite ce que c’est de se coltiner aux “caillassages” des véhicules et aux tirs de la racaille. Les flics vont sentir ce que c’est que la trouille aux fesses ! Le Ministre de l’intérieur a raison. Il y a eu trop de laxisme avec le précédent gouvernement. La théorie du chiffre, toujours du chiffre n’a été que de la poudre aux yeux. Tout est à refaire pour remettre la police au pas… Grâce au pouvoir acquis par les urnes, il faut très vite remplacer les cadres fidèles au sarkozysme, et ne pas écouter les lamentations d’une droite aux abois pleurant les changements de postes dans la police. »

Moktar Allioun pensa à ses commissions… Les gouttes de transpiration sur le front du Franco-libanais devenaient des cascades d’eau et le mouchoir avec lequel il s’essuyait, était trempé comme une serpillère. Il n’arrivait à stopper ni le tsunami de menaces ni les grossièretés de Boukah Lachnikov, réputée pour combattre le crime et désignée pour superviser le dossier. On ne la surnommait pas pour rien « Fiche blanche » malgré son teint buriné, car elle connaissait tout des années de combines, de passe-droits, de compromissions et des tribulations successives de quatre présidents de la République : Mitterrand, Chirac, Sarkozy et maintenant Hollande. C’était en partie pour cela qu’elle était intouchable. Elle avait été nommée à ce poste de responsable avec les pleins pouvoirs auprès du Ministre de l’intérieur et du commissaire chargé de l’enquête : Emile Lésimé. Des hommes de la brigade criminelle de la police judiciaire de Paris assistés de la DGSE, la surveillance du territoire pour la répression de l’espionnage à l’intérieur du territoire et la DCRI, la direction centrale du renseignement intérieur, étaient associés à la recherche des causes de ce crime sordide. De plus, la Préfète avait repris le rôle de « traitant » de l’intermédiaire libanais, dont elle n’appréciait ni les méthodes ni les faramineuses commissions encaissées lors de ces transactions, toujours à la limite de la légalité.

Il fallait faire vite pour répondre à la colère d’Alger.

Moktar Allioun essaya de reprendre un court instant la parole, pendant un moment d’essoufflement de la Préfète.

« Les services de sécurité étaient bien en place comme prévu, sous le commandement de Gaston Beureau. Le plan fonctionnait correctement et les approches du lieu de résidence de la délégation algérienne étaient sous contrôle. Tout était parfaitement surveillé. Le cordon de police, en place le long du trajet de la délégation algérienne, depuis Matignon jusqu’à l’hôtel situé sur les Champs Elysées et une section de l’antigang sur les dents, veillaient. Le défaut de la cuirasse ? Le tireur avait une carte de presse et se trouvait au milieu d’une centaine de journalistes. Il faisait parti du groupe qui devait, avec les trois chaînes de télévision, interroger les émissaires d’Abdelaziz Bouteflika et principalement son conseiller sur la lutte antiterroriste envisagée. Le programme était précis : des questions sur cette visite inattendue à Paris, puis sur les événements que traversent les pays arabes. – Le Franco-libanais retenait son souffle… – Comment se douter qu’un homme allait sortir une arme et tirer ? Comment imaginer que dans cette délégation étrangère, la personne agressée était un des membres les plus influents du parti au pouvoir là-bas, et qu’il était particulièrement visé ? Les policiers ont été pris de court et n’ont pu rien faire sur l’instant, mais au coup de feu du provocateur, la réponse a été vive, instantanée. L’agresseur a reçu plusieurs balles. »

Ces quelques propos n’apaisaient pas le courroux du commissaire principal Emile Lésimé, supervisant l’enquête sur le terrain à la place de Gaston Beureau. Il était sur les dents depuis des heures avec son portable collé à l’oreille, à l’écoute des engueulades de l’Elysée et des directives du Ministre de l’intérieur.

La négligence des policiers mettait sa hiérarchie, de l’Elysée à la place Beauvau, hors de ses gonds.

Madame Boukah Lachnikov, préfète hors cadre, trépignait. Iranienne par son ascendance maternelle mais sans avoir la beauté orientale, c’était une femme à poigne, pleine d’énergie. Elle gardait de son père, officier attaché à l’ambassade russe de Beyrouth et mort dans un des nombreux attentats de la capitale libanaise, le goût de la politique et des mystérieuses combinaisons qui vont avec. Ce titre de responsable de la cellule de crise était pour elle la récompense attendue de ses bons et loyaux services à l’Etat. Elle avait collaboré avec les différents Ministres de l’intérieur sans interruption depuis 1981 et était toujours présente dans l’ombre propice aux affaires secrètes, aux coups de Jarnac et aux combinaisons multiples des gouvernements.

Pour le moment, elle prenait à témoin le commissaire Emile Lésimé des inconvénients de cette délicate affaire. Elle avait quitté son fauteuil pour tourner, comme un tigre en cage, dans son bureau.

« Je veux des résultats concrets, pas des lamentations. Pourquoi cet individu a-t-il eu l’autorisation de faire partie des journalistes ? Comment ne s’est-on pas aperçu qu’il était armé ? Nous sortions d’une grande année de bouderie, de réclamations d’un gouvernement algérien qui tient à nous mettre à genoux, à cause du passé français de l’Algérie… Voilà que nous retombons dans des mois de négociations, avec une population qui se retournera contre nous une nouvelle fois, excitée par une propagande de merde qui la tient en haleine. Une première avancée a été accomplie avec le voyage du président français à Alger et sa quasi repentance sur la colonisation. Cela a permis à nos avions de survoler le Sahara algérien pour atteindre le Mali. Aujourd’hui c’est la merde ! Des tonnes de merde qu’il va falloir balayer par la faute de nullards comme vous ! En attendant la population algérienne va applaudir ses dirigeants qui nous mettent au pilori, sans se rendre compte que les armements que nous allions envoyer risquent un jour de se retourner contre elle ! Pauvre peuple aveugle ! Pour nous, c’est du travail gâché ! Pourtant notre ambassadeur continue de bien agir comme ses prédécesseurs de droite : le profil bas et de la lèche au pouvoir algérien à ne plus sentir sa langue. Tout est à recommencer ! Le pétrole et le gaz ont notre priorité en ces temps où le Moyen Orient s’enflamme. Il me faut trouver une solution au plus vite ! Nous ne pouvons pas compter sur la Lybie pour mieux nous approvisionner en pétrole, et l’Iran fait des siennes… sacré printemps arabe ! »

Il y eut juste un instant de silence, puis Boukah Lachnikov reprit :

« L’agresseur est-il mort ? J’espère que vos hommes ne l’ont pas loupé, – ajouta-t-elle en pointant un doigt accusateur sur le commissaire Gaston Beureau – Cela serait le comble ! Et l’algérien blessé ? Il a été transporté au Val de Grâce, dans la même aile où était Bouteflika, mais s’en tirera-t-il ? »

Dans le bureau, on aurait pu entendre une mouche voler. La...

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