L'adolescence d'un juif d'Algérie

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Le 8 avril 1943 à 16 ans, lycéen à Marseille, Gabriel Bénichou est arrêté par la police, enfermé à la prison Saint Pierre, transféré à Drancy, puis déporté à Auschwitz Birkenau. Il est un des rares survivants de la marche de la Mort et du groupe des nettoyeurs du Ghetto de Varsovie. De retour des camps de la Mort, devenu Médecin et père de famille, il sera confronté à la situation d'exception des survivants. L'auteur nous fait accéder à une compréhension de la machine de mort Nazi où tout paraît organisé, bureaucratisé vers ce que Hannah Arendt a appelé "un massacre administratif ordinaire".
Publié le : dimanche 1 février 2004
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EAN13 : 9782296350854
Nombre de pages : 181
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130509 2150 89143 L'ADOLESCENCE

D'UN JUIF D'ALGÉRIE

cgL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-5938-6 EAN: 9782747559386

Gabriel BENICHOU

130509 2150 89143

L'ADOLESCENCE D'UN JUIF D'ALGÉRIE
Récit autobiographique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

À ma sœur: Raymonde Israël Bénichou Assassinée à Auschwitz

A ma femme Qui m 'a aidé à sortir de l'enfer

A mes petits enfants Qui m'ont incité à solliciter ma mémoire

130509 2150 89143 L'adolescence d'un juif d'Algérie Trois numéros, trois simples numéros anodins. Trois numéros administratifs qui m'ont été affectés dans trois des usines de destruction mises en place par les Nazis pour organiser méthodiquement la disparition du peuple Juif qui était condamné à mort dès 1930 dans le livre programme d'Adolf Hitler" Mein Kampf". Auschwitz, Varsovie, Dachau, 130509 2150 89143, trois numéros qui me reviennent en mémoire au moment où je commence à écrire. Efficacité de la machine de mort nazie, propreté de la destruction systématique d'un peuple, notre peuple, le peuple Juif. Périple inverse du mien, il commence par Dachau: camp de concentration, Varsovie: ghettoïsation, et Birkenau: extermination. Quelles que soient les épreuves de la vie, il faut se montrer digne mais rester conforme à soi-même dans des circonstances exceptionnelles, circonstances qu'on ne peut imaginer avant de les avoir vécues car I'horreur vécue est toujours pire que les romans ou les fictions. J'ai été tatoué par les nazis en arrivant à Auschwitz, et cela je l'assume pleinement depuis. Mais je porte toujours des chemises à manches longues, car ce tatouage fait partie de ma vie privée du plus profond de mon être, je ne le cache pas mais ne l'exhibe pas non plus. C'est sur ma peau qu'a été écrite I'histoire de la " Shoah".

Mes parents nés juifs, français, en Algérie m'ont donné une enfance heureuse, religieuse, et intellectuelle. Toutes ces particularités constituent ma personne et cela n'a jamais provoqué en moi ni honte ni gloire. Quels que soient les antécédents, le passé ou les épreuves de la vie il faut s'en montrer digne, il faut être conforme à soi-même dans les différentes circonstances. Il n'y a pas de honte dans la misère, et pas de gloire dans la souffrance. C'est pourquoi je ne nie jamais ma particularité de juif, de français, de déporté, mais ne la publie pas non plus. Ce que j'ai vécu adolescent était tellement indicible, indescriptible, que j'ai dû attendre soixante ans avant de pourvoir l'écrire difficilement. Adolescence si particulière, que j'ai vécue dans la souffrance du corps et de l'esprit, parce que des Français inspirés par des thèses racistes les plus folles ont décidé de me priver de la vie du simple fait que j'étais juif.

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PROLOGUE
Tlemcen, sous-préfecture d'Oran, département français

Il neigeait à Tlemcen ce mercredi 15 décembre 1926. Ma mère avait été aidée par les femmes de la famille pour l'accouchement, et maintenant tout le monde était autour du lit par cette froide journée. Bien plus tard, il y eut une sage-femme à Tlemcen qui venait à domicile, et qui par la suite créa une clinique d'accouchement. La maison Isaac de David BENICHOU, fondée par mon père et mon grand-père, était le grand magasin de la ville, connu aussi bien à Tlemcen qu'aux environs. Tissus, lingerie, bonneterie, mercerie, trousseaux, articles pour hommes et pour femmes. Bien après l'indépendance de l'Algérie ma mère, à Paris, disait que notre magasin était les galeries Lafayette de Tlemcen. Du côté paternel, mes origines remontent en Algérie jusqu'à la nuit des temps. Les juifs sont venus en Algérie dès la destruction du premier temple vers 580 avant notre ère, jusqu'à l'indépendance en 1962. Des différentes vagues d'immigration nous pouvons citer:
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la chute du deuxième temple;
les juifs qui ont suivi l'invasion arabe au septième siècle; la fuite après les massacres d'Espagne en 1391 ; le Rab de Tlemcen pendant sa fuite eut l'occasion de guérir la fille du sultan et obtint en remerciement, asile pour les juifs. Il y fit école, son tombeau suscitait des pèlerinages de toute l'Algérie.

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L'expulsion des juifs d'Espagne en 1492 ; l'arrivée des juifs de différents pays au cours des siècles, de Livourne, d'Égypte, de Turquie; en finissant par les Alsaciens en 1870 qui ont opté pour la france.

Le nom de Bénichou peut se traduire par fils de dieu, qui est d'ailleurs le même nom araméen Benichaï. Ce qui laisse supposer que ce nom peut remonter très loin et que nos ancêtres peuvent provenir de l'une de ces immigrations. Le grand-père de ma mère était alsacien, Manheimer de Colmar. Etait-il originaire de la ville dont il porte le nom? Cela était très courant pour les juifs réfugiés. Il est venu comme militaire en 1830 à la conquête de l'Algérie. Après sa démobilisation, il y est retourné et a connu à Oran la famille Chouraqui qui venait de Tétouan. Il épousa la sœur Myriam et s'installèrent à Tlemcen. Mon éducation tant laïque que religieuse et familiale fut celle des bons bourgeois, évolués et libéraux. Après l'école maternelle, j'allais au collège où j'ai été externe surveillé, jusqu'au certificat d'études. Le jeudi et le dimanche matin étaient réservés au Talmud Tora. Nous faisions parti des familles religieuses de la ville. Mon père était président de l'Alliance Israélite française (qui s'occupait du talmud Thora) et de la hébra kadicha (qui était l'association du dernier devoir rendu aux morts). Mon père était l'aîné des garçons d'une famille de neuf enfants. Son père cardiaque, est mort à 52 ans, et c'est alors lui qui à l'age de 14 ans a pris en charge toute la famille. A cette époque ils avaient acquis un immeuble individuel. Ils ont installé au rez-de-chaussée le magasin et à l'étage l'habitation. Il a pris en main la destinée de la famille, il a marié ses sœurs qui étaient ses aînées et ses 10

cousines du côté maternel et il a rendu le magasin le plus grand de Tlemcen, tout en s'occupant de la situation de ses frères et en préservant l'indépendance de chacun. C'était un homme pieux et érudit surtout en matière religieuse. Il faisait parti du groupe des rabbins qui étudiaient le Talmud après la prière du matin. Son livre de chevet était un recueil des poésies d'Alfred de Musset. Pendant les vacances, j'allais tous les matins à la prière avec mon père, je mettais les Téphilines. Durant la période des Sélikhoth, nous allions à 3 heures du matin, à la levée du jour à la synagogue. J'ai lu ma première haphtara à 9 ans. Le samedi et les jours de fêtes, nous ne travaillions pas. D'ailleurs Tlemcen était une ville où régnait le calme absolu les jours fériés. Sur le plan scolaire, l'ambition de mon père était d'avoir des enfants instruits, mais elle n'était pas outrancière, aussi le certificat d'études lui paraissait convenable. C'est notre sœur aînée qui a insisté et est parvenue à nous faire poursuivre notre instruction. Elle était l'aînée mais en temps que fille, selon les conceptions bourgeoises de l'époque, un minimum d'instruction était suffisant. Aussi à son grand regret, elle fut retirée de l'école assez rapidement. Cela explique qu'elle se soit mobilisée pour que la même erreur soit évitée à ses frères. Par contre l'éducation des filles exigeait l'apprentissage du piano, bien qu'elle ait été réticente elle ne put l'éviter. Mon père nous accordait tout ce que nous voulions, dans des limites raisonnables naturellement, c'est ainsi que voulant faire du latin, j'ai préféré redoubler la 6èmeplutôt que de passer en SèmeB.C'est aussi ainsi que voulant rattraper le temps perdu, j'ai sauté la Sème me présentant en 4èmeet enfin j'ai voulu aller à Marseille au lycée d'Oujda en pour continuer mes études. Ma sœur secondait mon père Il

au magasin, et le soir, elle relevait les crédits qui étaient accordés aux clients dans la journée. Très jolie fille, elle était fort courtisée et les demandes en mariage étaient nombreuses, mais elle craignait toujours que ce ne soit pour sa dot qu'elle était recherchée. Ce fut le bel étranger, tout paré de l'uniforme militaire et du titre de pharmacien qui emporta son cœur. Moïse Israël, né en corse, dont les parents étaient réfugiés turcs, faisait son service à Tlemcen. Ils se marièrent et allèrent vivre à Marseille. Baruch Israël était venu en France vers 1900, avec sa famille. Réfugiés, ils sont allés peupler la Corse, à Ajaccio. Un peu plus tard, sa sœur est venue à Bastia. Inutile de préciser que les juifs étaient peu nombreux dans cette île. Pour le mariage, ils sont venus à Tlemcen et à cette occasion mon père a offert un sefer-Tora au beaupère de sa fille. Les prières se faisaient dans sa maison et ils étaient sur le point d'atteindre le "Miniann" (quota nécessaire pour faire la prière en commun). A la déclaration de guerre ma sœur était en vacances à Tlemcen, les cloches sonnaient pour annoncer l'évènement et elle pleurait dans la crainte de ne pouvoir rejoindre son marl. Au moment de l'exclusion des juifs des collèges par les lois de Vichy, j'ai manifesté mon désir de continuer l'école. Mon frère David était plus grand et c'était naturel pour lui. Quant à mes frères, Aimé et Georges, ils étaient plus petits et peut-être un peu moins accrochés que moi aux études. De plus, tous mes frères connaissaient la France et moi pas. Ils y étaient allés en vacances avec ma mère, Georges car le plus jeune, Aimé parce que le plus diable, et moi étant raisonnable, j'étais resté à Tlemcen. Mon tour était donc venu de connaître la France. 12

MARSEILLE Triomphe de l'instruction, défaite de la clairvoyance Tlemcen 1941, les lois antisémites de Vichy ont la même vigueur en Algérie qu'en France. Tous les élèves juifs sont exclus des écoles. Département d'Oran, département français, toutes les lois de la France y sont appliquées. Les lois de Pétain de 1940 ont donc exclu les juifs de la fonction publique et de l'enseignement. Bien que le Numerus Clausus concernant les élèves des établissements scolaires soit de 2% en France, il était de 7% en Algérie. Cependant cela ne représente que peu d'élèves acceptés par classe. Priorité allant aux pupilles de la nation et aux enfants dont les parents sont invalides de guerre ou décorés, il s'ensuit que les élèves juifs sont exclus en grande majorité. Ma sœur vivait en France à Marseille. Sur les sollicitations de mon père, elle s'est occupée de nous trouver des places dans un lycée pour mon frère et pour moi, ce fut le lycée Saint Charles. Probablement la proportion des élèves juifs était plus importante en Algérie qu'en France, de plus en France, nombreux étaient les juifs qui avaient fui, étaient cachés ou arrêtés. Aussi avons-nous été acceptés dans ce faible numerus clausus. Baruck Israël avec sa femme étaient partis de Turquie à la fin du siècle dernier. La situation des juifs s'étant détériorée, ils sont venus en France, et se sont installés à Marseille. Les affaires prospérant, il ouvrit un commerce en Corse à Ajaccio. C'est ainsi que Gaston est né à

Marseille, et quelques années plus tard Moïse est né à Ajaccio. Il avait la fierté et l'humour de se prétendre le premier juif corse. Au bout de quelque temps sur ses conseils son beau-frère Castoriano s'installa à Bastia. Ayant fini sa pharmacie, Moïse dut faire son service militaire en Algérie et arriva à Tlemcen. Par l'intermédiaire du cousin Désiré Manheimer, de la même promotion, il fit la connaissance de ma sœur. Ils se marièrent et allèrent vivre à Marseille, où ils créèrent une pharmacie au 92 Boulevard de la Corderie. Etant acceptés au lycée mon frère et moi sommes partis en décembre 1941, la traversée Oran Marseille a duré trois jours. Les bateaux récents, tels que le Ville d'Oran ou le ville d'Alger qui faisaient la traversée en 24 ou 36 heures avaient été réquisitionnés. Nous avons donc embarqué sur le Tirmen, vieux bateau, qui en plus, a dû longer les côtes d'Espagne, pour nous permettre de rejoindre la côte plus facilement en cas de désastre. J'ai encore dans le nez cette odeur de mazout qui me donnait la nausée encore plus que le roulis quasi permanent. Allongé dans la cabine la plupart du temps, j'ai lu tout Balzac. Arrivés à Marseille, pendant plusieurs jours je sentais le sol se dérober sous mes pieds comme sur le bateau. En ce temps là, sont arrivés de Paris, mon oncle Charles (un frère de mon père) avec sa femme et sa fille. Vu les événements ils avaient décidé de se réfugier en Algérie, chez sa mère. Nous nous sommes donc croisés à Marseille, où ils sont restés quelques jours chez leur nièce en attendant le bateau. J'ai fait la connaissance de ma cousine Violette, un peu plus jeune que moi, très jolie jeune fille, dont je suis tout de suite tombé amoureux. Durant ces quelques jours au cours des promenades, nous nous 14

tenions par la main et nous nous promettions de nous aimer toujours. Mon oncle Charles, dit "Charlot", s'était lié d'amitié avec un parisien, pendant la guerre 14-18. Ils s'étaient promis après la démobilisation de se rejoindre à Paris. A la mort du grand-père, l'oncle Charlot exigea sa part d'héritage familial, et s'en alla à Paris rejoindre son ami. Il était opérateur de cinéma, il fit la connaissance de Madeleine, qui était ouvreuse, l'épousa et ils eurent une fille Violette. Ils vivaient à Paris, mais les épreuves de la guerre les en ont chassés. Pendant ce court séjour à Marseille, ils ont bien essayé de nous démontrer les dangers encourus par les juifs en France, mais nous ne comprenions pas, tant il est vrai que l'expérience des autres ne sert pas souvent. Notre inconscience était bien au-delà de ces simples avertissements. Au lycée, nous avons été reçus très gentiment, tant par les professeurs que par les élèves. Mon frère David avait eu son premier bac et est entré en philo. Moi j'avais un examen de passage en histoire et un en français. Bien que n'étant pas très en avance j'avais 15 ans, mon travail avait été assez irrégulier dans les classes précédentes, j'étais premier en math, deuxième en latin, mais j'avais des examens de passage dans d'autres matières. Au lycée lorsque j'arrivais dans les classes, c'était la période des compositions. Le professeur de Français m'a demandé d'écrire une rédaction" mes impressions en arrivant en France ". Pour lui, il était curieux de voir ce petit africain, de savoir en quoi il différait des petits métropolitains, et ce qu'il pensait. Ce que j'ai exprimé était mon étonnement en voyant la grisaille des bâtiments en France alors qu'en Algérie tout était blanc, vif et coloré. 15

Le professeur d'histoire, pendant la composition m'a fait asseoir près de lui et m'a interrogé sur les guerres de Louis XIV, et je n'ai cité que celles de Louis XV, aussi me dit-il: vous ne connaissez pas très bien les guerres de Louis XIV citez-moi donc celles de Louis XV. C'est comme cela que je suis passé en Troisième. L'année s'est bien déroulée, nous sortions le jeudi après midi jusqu'à cinq heures et le samedi après midi jusqu'au dimanche soir. Nous allions chez ma sœur, parfois nous passions l'après-midi du jeudi ou du samedi, au cinéma. Souvent nous restions passer la nuit du jeudi au vendredi ou celle du dimanche au lundi chez ma sœur, et rentrions au lycée tôt le matin munis d'un mot d'excuse. Le couple vivait à l'arrière de la pharmacie, l'appartement était petit et se composait de leur chambre à coucher, du salon salle à manger, où il y avait un divan dans lequel dormait Régine la sœur de Moïse, une cuisine et une salle de bain. Il y avait aussi le bureau. Lorsque nous restions pour la nuit nous mettions un matelas par terre, dans le salon près du divan de Régine. Cette année le temps n'avait pas été très rigoureux. Nous n'avions pas beaucoup d'amis mon frère et moi à Marseille, alors nous étions le plus souvent ensemble. Nous nous sommes même baignés au mois d'avril à la plage des Catalans. L'année se passa bien, mon frère David fut reçu à son deuxième bac et moi j'avais un examen de passage en Anglais. Au mois d'août mes parents sont venus, avec mes deux jeunes frères, voir leur fille à Marseille, ils ont passé près d'un mois, et sont rentrés à Tlemcen. Aujourd'hui penser venir passer ses vacances en France en août 1942 paraît surréaliste, alors que les Allemands ont occupé la zone libre quelques mois plus tard. Mon frère David qui ne devait entrer en faculté que mi-octobre est parti avec eux 16

pour passer ses vacances à la maison. Quant à moi, il fut décidé que je resterai à Marseille le mois de septembre pour préparer mon examen d'Anglais. D'ailleurs le cousin Moïse, qu'on appelait Moïse le petit, parce qu'il avait le même prénom que mon beau-frère, allait me donner des cours d'anglais pour mon examen. Ce fut fructueux, car je réussis l'examen de passage et à la première composition d'Anglais j'arrivai deuxième de la classe. Mon frère devait rentrer à la faculté vers le 15 octobre, mais il ne put prendre le bateau, les voyages entre la France et l'Algérie devenaient très difficiles. Il devait attendre un autre départ. Les Américains ont débarqué avant. Le débarquement des Américains en Algérie, entraîna comme représailles l'occupation de la zone libre. Progressivement les temps deviennent plus durs, les restrictions augmentent. Le concierge, monsieur Cabanne, un homme âgé d'une cinquantaine d'années, m'avait pris en sympathie. Parfois le dimanche, nous partions sac au dos dans la campagne, voir des paysans qu'il connaissait, et nous revenions avec des victuailles, parfois même un poulet. Gaston Israël, le frère de mon beau-frère, habitait au 102 boulevard de la Corderie, soit quelques maisons plus loin. Sa femme Thérèse, qui n'était pas juive, était une bonne amie de ma sœur. Ils ont même eu l'opportunité d'obtenir un appartement dans le même immeuble, ce qui représentait le double avantage d'être à deux pas de la pharmacie et à deux étages de son amie. Les temps devenaient trop dangereux pour Gaston. Il se savait recherché et était donc obligé de se cacher. Il est allé à Cannes, hébergé et protégé dans la famille de Charlotte. Thérèse venait lui apporter de la nourriture et continuait à s'occuper de lui, mais sur le plan affectif ils se sont 17

éloignés. Ainsi il passa toute la guerre à Cannes, caché, aidé, sans être pris. Après la guerre Gaston a épousé Charlotte, ils eurent trois enfants, deux garçons et une fille. L'aîné des garçons fut appelé Raymond en souvenir de ma sœur qui n'est pas revenue de déportation. Plusieurs années après la mort de Gaston, Charlotte a tenu à faire la Bar-mitsva (majorité religieuse) des enfants en souvenir de leur père. Le Rabbin de Canne n'a fait aucune difficulté pour cette cérémonie. Ceci a suscité une grande admiration de ma part pour la preuve d'amour de Charlotte pour son défunt mari, et pour la preuve d'humanité et de compréhension religieuse du Rabbin. En dehors des conditions de la guerre et des difficultés que nous avions du fait d'être juifs, la vie à Marseille n'était pas désagréable. Pour les fêtes de Roch Hachana et Kippour, je suis allé à la synagogue de la rue de Breteuil, et il y avait beaucoup de fidèles. Cependant, les juifs devaient faire renouveler leurs cartes d'identité, pour y faire apposer la mention "juif'. Personnellement étant d'Algérie, et étant déchu de la nationalité française par l'abolition du décret Crémeux, à la rubrique Nationalité, l'intitulé était le suivant" Sujet français, Indigène, Israélite, Algérien". Régine s'occupait de la pharmacie, Moïse faisait ses études de médecine. La faculté de médecine n'étant pas loin (au pharo), cela lui permettait d'y aller à pieds et sans trop s'absenter. Moi je passais mon temps libre surtout à la pharmacie. Il y avait une petite apprentie, qui devait être plus jeune que moi, et que je courtisais. J'étais très timide et ne savais comment m'exprimer, je passais derrière le comptoir quand elle y était, la frôlais, et la tripotais un peu. Je ne devais pas lui être indifférent car un jour elle m'a écrit un petit mot qu'elle m'a glissé en douce dans la main 18

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