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L'Algérie, c'est ton pays

De
147 pages
Suite de Moi, le petit Arabe (2004), L'Algérie, c'est ton pays raconte les tribulations d'une famille pauvre de treize enfants, dont le père a décidé brusquement de repartir en Algérie, avec femme et progéniture. Mohamed, lui, n'aura qu'une hâte, retourner dans le Var où il est né. Comment faire, lorsque l'on a seulement quatorze ans ? Il est toutefois tenace, indifférent... à tous les conflits familiaux qui pourraient l'empêcher de retraverser la Méditerranée...
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L'Algérie, c'est ton pays

Ben Belkahla Paule Lejeune

L'Algérie,
c'est ton pays

L'Harmattan

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05011-2 EAN : 9782296050112

Sommaire
Chapitre I EL DJEZAIR ...
Chapitre II. Annaba: tout le l1l0nde descend Chapitre III Comment retourner à La Garde? Cba pitre IV Inch Allah Cha pitre V "Nique ta mère" Ch a pitre VI Derrière les grilles du pOli Cha pitre VII Direction: Marseille C ha pitre VIII "Tu iras au collège lundi" Ch a pitre IX El Ajar, c'était le nom de ma nouvelle prison Cha pitre X Brusque dépal1 du père
Ch a p itre Xl

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.13 13 19 19 25 25 29 .....29 35 35 39 39 45 45 47 47 51 51

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...

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Le chef de famille est de retour Cba pitre XU ... Elles seront libres, Illes sœurs C ha pitre XIII. Adieu, P'tit Salah Cba pitre XIV "Bientôt mon fils, bientôt" C ha pitre XV "Il est né le treizième enfant"

55 59 59 63 63 69 69 75 75

C ha pitre XVI Le malheur s'abat sur la famille C ha pitre XV II "Non, non, c'est ma fille"

79 79 ...85 85

Cba pitre XVIII... Et la vie continue..
Cba pitre XIX Inch Allah, c'est pas pour moi C ha pitre XX Encore une fugue. Cba pitre XXI Je massacre un voisin.. Chapitre X-XII Courage, Mohan1ed Chapitre XXIII Un patron modèle Chapitre XXIV nOn part pOlir Cheraia" Cbapitre XXV Débrouille-toi, Ourida Cba pitre XXVI "Des galettes, encore des galettes" Chapitre XXVII Pauvre Mariem ! Cba pitre XXVIII Attention, danger ! Cha pitre XXIX ... Mais où pars-tu donc, Mohamed? Chapitre XXX Un jour, New-York

...

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Chapitre I

EL DJEZAIR

Tiens, mais nous allons prendre le même bateau qu'il y a trois ans ! La bousclllade pour monter à bord! Les femmes, les enfants, les sacs plastiques bOllrrés de vêtements, les cris, les appels, les bébés qui, brusquement, se mettent à hurler, les familles qui se resserrent pemeusement autom du père. Et, déchirant les oreilles, la sirène qui avertit du départ. Il Y a trois ans, c'était la même ambiance de panique, d'agitation.

Ivfais nous, les enfants Belkahla - huit filles et quatre garçons - nous étions plutôt contents de changer de vie,
d'aller en vacances, au bled. Notre existence restait bien sage, à La Garde, dans notre coin de campagne du Var; deux mois, pas plus et nous savions que nous allions retrouver nos habitudes, nos copains, nos copines, et même l'école, le collège. Là-bas., au bled., on verrait d'autres têtes., on aurait des espaces pour jouer; la mer n'était pas loin; on pourrait nager, faire les fous.

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Et surtout on échapperait au regard furieux, aux colères du père car il devait aller faire la tournée des oncles, des cousins, montrer sa richesse, sa voiture en particulier. Pas terrible, un vieux modèle, mais au pays un vrai bijou, le signe de la réussite. On allrait pu crier: "Vive les vacances" ! parce qu'on aurait pu ajouter: "Mais vivement le retour en France" où nous imaginions un avenir de réussite, de travail et, enfin, de liberté!

Mais ce 30 septembre 1976 - maudite journée! - ce n'était
pas pour nous des vacances qlle notre père nous avait rassemblés comme des paquets, sans nous demander notre aVIS. C'était "défmitif". Un mot qu'il ne cessait de nous répéter. "Mais, Papa, nous avons notre travail ici", se lamentaient les filles. Têtu, il répétait: "Déménagement définitif'. Ce n'était pas le genre à faire de grandes phrases, ni à donner des explications. Il avait décidé. Inutile d'insister: Défmitif. Mon grand-frère, Ahmed, protestait: "Je VIens d'être embauché dans un garage. Tu m'avais promis, Papa, que je pourrais devenir mécanicien". Le père daigna répondre: ":t\1ais,là-bas, au pays, tu auras ton garage à toi; je te promets. Un grand garage, tout à toi" .

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Naïf, et du genre soumis, Ahmed baissait la tête, n'osant répondre. Et c'est ainsi que nous nous sommes retrouvés, le 30 septembre 1976, sur l'El Djezair. Pour un départ sans retour. J'avais quatorze ans, j'étais de petite taille, plutôt malingre, mais le désespoir, mais la colère bouillonnaient en moi. Non, non, je ne resterai pas en Algérie. Ce n'était pas mon pays; je n'accepterai pas les ordres de mon père, même s'il devait me rouer de coups. Je ne voulais pas ressembler à tous ces cousins que j'avais vus là-bas, assis sur des murs, à ne rien faire. Moi, je voulais me tailler une belle vie. Je travaillerai comme un fou pour y parvenir; j'irai loin, très loin, pour gagner plus de sous. Je serai libre; je choisirai ma femme, une belle femme blonde, maquillée, avec de jolis vêtements dessinant son corps; elle aurait elle aussi un métier; et SurtOllt pas d'enfant. Ah ! non, pas de marmaille nOllSempêchant de vivre à notre façon! Mais d'abord gagner de l'argent; ne pas avoir à fouiller dans ma poche comme mon père, pour y trouver de quoi remplir de pâtes ou de riz les estomacs de ses rejetons. - Ne rêve pas. Surtout ne rêve pas. Ce n'est pas le moment: le bateau s'éloigne du quai, de tes espoirs. Sois fort. Ne pleure pas. Jure de ne plus jamais pleurnicher dans les jupes de ta mère. Il

-

Tu es un homme. Jure-toi de revenir à Marseille le plus tôt possible. De tendre toute ton énergie vers ce but. De réaliser tous tes rêves. Jure. - Je jure. A l'horizon, plus de trace de la France. Effacée. Un vrai cauchemar. Mon père s'approcha de moi: "Regarde là-bas, c'est ton pays, l'Algérie". - Parle toujours. Jamais je ne t'écouterai. Jamais plus, je n'aurai confiance en toi. Tu m'as beaucoup battu; tu m'assènes encore des gifles qui me font tomber par terre; ce n'est rien, j'ai la peau dure. Mais ta trahison, ça je ne l'oublierai jamais. Tu nous as déportés, comme des prisonniers, injustement condamnés. Tu n'es plus un père pour moi. Tu es un ennemi. Et tous les coups seront bons pour échapper à ton autorité, pour m'évader du bagne où tu nous as entraînés. Et je crachai énergiquement par-dessus bord pour donner plus de force à mon serment.

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Chapitre II

Annaba:

tout le monde descend

J'avais hâte d'arriver. A quoi bon mâchouiller comme un vieux chewing-gum mes souvenirs, ma rage? Vite que je récupère mon vélomoteur enfoui sous tout le matériel que mon père avait entassé dans les trois véhicules qu'il avait montés à bord! - Quoi? Trois véhicules? Mais il est riche, ton père? - Pas du tout. Encore U11ede ses combines pour gagner trois sous (ou en perdre quatre). Il Y a notre vieille Peugeot, une autre voiture, sans doute à brader à un oncle ou à un cousin. Et le camion! Celui-là, il n'était pas encore payé, mais il devait être revendu avec un bénéfice dll tonnerre. Moi, dans tOllt ça, ce qlli m'intéressait, c'était mon vélomoteur, un Ciao, revu, fignolé par mon grand-frère. Et, dès que je l'aurai, à moi la liberté. Je les laisserai faire leurs installations et j'irai me balader dans les recoins d'Annaba. Car ce n'est pas au bled que nous allions vivre comme au temps des vacances, mais dans tIDeville. "Plus grande que Marseille", avait déclaré mon père avec fierté. J'avais dû m'assoupir, recroquevillé dans mon fauteuil (pas de cabine pour nous, trop cher), car je sentis une main sèche qui me secouait: "Mohamed, regarde: l'Algérie!".

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Réveillé en sursaut, tout surpris de me trouver en plein air all milieu de gens gesticulant, piaillant. En effet, c'était bien fini la France, La Garde; devant nous, de plus en plus proche, un entassement d'immeubles, la silhouette d'un minaret. Le père avait raison, pour une fois: c'était immense Annaba. Et comme le port était en pleine ville, on avait j'impression qu'on allait entrer dans les rues, jeter l'ancre dans les places. Mais ce qui me frappa le plus, c'était un alignement de policiers, de soldats, l'arme à l'épaule. Et, derrière de hautes barrières, toute une foule d'hommes, rien que des hommes, faisant de grands gestes. A bord, n'en parlons pas, une bousculade! Les familles, les paquets, les enfants agrippés aux jupes de leurs mères, emportées par la peur de rester à bord, par l'envie de descendre sur la terre ferme. Nous n'étions pas les derniers, d'ailleurs, à nous glisser pour atteindre la passerelle. Sur le quai, un spectacle nouveau pour moi: des gens estropiés, tendaient la main vers nous, nous suppliant, montrant leur infirmité sans plldeur, un œil crevé, une jambe coupée; parfois accroupis sur une planche à roulettes. Quand nous venions pour les vacances, nous débarquions dans un petit port, à l'écart de Skikda. Quelques cousins nous attendaient, ayant revêtu leur plus beau costume. Ici, la misère, les mendiants. C'était ça mon pays, cette pauvreté, ces policiers? 14

Enfin, nous étions sur le quai bien serrés autour des paquets; mon père, lui, était allé du côté des douaniers ; des palabres interminables; des tractations où il fallut laisser de l'argent ou des objets qui tentaient ces fonctionnaires de l'Etat. N01IS,les enfants, on piaffait d'impatience, le ventre creux. Mais nous savions qu'un bel appartement nous attendait; le père nous avait montré avec fierté la clé de ce paradis. Plusieurs chambres, un w.c., et même une salle de bains. Plus besoin d'aller dans le jardin comme au Pradet ou de prendre une douche avec le tuyau d'arrosage. Des chambres, de vraies chambres. Finis les cabanons en bois de récupération. Mon père avait même ajouté lm détail qui nous impressionna: "chacun aura son lit". On avait du mal à imaginer un tel lieu; mais, avec l'insouciance de notre âge, on y était déjà, et très à l'aise, dans cette maison de rêve. Tampons, vérification, revérification des papiers; contrôle des véhicules qu'il fallut décharger, puis recharger. La nuit était venue et nous étions encore sur le quai, de plus en plus affamés. Pour nous calmer, notre mère sortait dont on ne sait d'où des morceaux de ses fameuses galettes et quelques tomates de notre jardin. Les sourcils froncés, le père enfin donna le signal du départ. Dès franchies les grilles du port, on ouvrit de grands yeux, nous les petits campagnards du Pradet : des voitures, des klaxons, des lumières. Vraiment, Annaba, c'était une grande ville. Peut-être même plus grande que Paris. 15

On aperçut un spectacle bizarre: des femmes, oui des femmes, en pleine nuit, marchant sans se presser, faisant des sourires aux hommes et même s'approchant d'eux. Ahmed, mon grand frère, me glissa dans l'oreille, bien bas pour que les filles n'entendent pas: "des putes"! Enfm, on se trouva dans un quartier moins éclairé, pour s'aITêter devant un immeuble qui ressemblait aux H.L.M. de La Garde. "Attendez-moi", ordonna le père qlli semblait mal à l'aise, sOllcieux. Et il monta un escalier. Il redescendit quelques minutes plus tard, cette fois furielLx, hors de lui. "Saloperie, saloperie", criait-il. Pas d'explication plus détaillée; mais quelques tuots chuchotés à ma mère. La nouvelle glissa vite d'une bouche de l'un à l'oreille de l'autre.. "Ce merveilleux appartement dont le père avait payé si cher la clé, était occupé, revendu à une autre fanlill e". Mais alors., nous., les Belkahla., nous étions à la rue ? Même pas un cabanon pour y tomber de sommeil? On repartit dans un silence total; même la plus petite n'osait pas pleurer. On entendit "Hôtel des immigrants". Quoi? Nous, les Algériens, nous étions de nouveau des étrangers, des "migris" comme en France? Pas le temps de réfléchir. Tous de hisser les bagages, et de se jeter à deux ou trois sur un même lit. Epuisés de fatigue et d'émotion. 16