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L'amant du silence

De
226 pages

C'est l'histoire d'une passion houleuse et dramatique écrite par deux amants, cinquante ans après leur rencontre. Celle de Jean-Raoul et d'Isis, de dix ans son aîné, marié mais qui lui restera fidèle jusqu'à sa mort.

Publié par :
Ajouté le : 01 septembre 2012
Lecture(s) : 25
EAN13 : 9782296505018
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L’Amant du silence

Raoul Garnier

L’AmantduSilence

Collection « Vivre etl’écrire »

dirigée par Pierre de Givenchy

(voir en fin d’ouvrage la liste des titresde la collection)

© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-00204-0
EAN : 9782336002040

Raoul Garnier

L’AmantduSilence

L’Harmattan

À Élisabeth Gontier,
pour la générosité desontemps,
poursa « relecture-écoute »
empathique, inquiète etaffectueuse.

À FrançoisTézenasduMontcel
pourson indéfectible disponibilité, malgré
les«turbulences» familialesqu’iltraversait,
pourson inlassable
accompagnementet sesconseils stimulants.

À euxdeux toute ma gratitude.

« (...)unseul palmier rassemblesous son ombretoute
l’eau vive
dudésert, et tu saispar lui,si loin qu’ilsoit,

que celle-ci existe danslesprofondeurs, mêmesi aucun
pasnes’inscritdanslesable

pour évoquer lasouvenance d’une piste perdue,tues
toi-mêmeton ombre,ton désert,

et tupeux sentir l’arôme de lasource,situcreuses
lentement,
chaque jour, assezprofond, pour retrouver
la fontaine

naissantdetoi. »

1
Jean Mambrino,L’Abîme blanc,Arfuyen,2005, p. 50

1. Citation relevée dansLes Notes intimesde mon ami Jean-Raoul.

P R É F A C E

On attendsouventau tournantle deuxième livre d’un
auteur dontle premier ouvrage avait suscité quelque émoi,
tantparsa qualité que parses thèmes.

Il estfortprobable que le nouvel opusde Raoul Garnier
engendrera de nombreusesréactions,sauf, à coupsûr, la
déception.

SiLe Choixdu filsétait un livre audacieux, car porteur
de révélations transgressivesetrécitd’une résilience et
d’une pacification intérieure, il n’en restaitpasmoins une
autobiographie authentique :l’auteur,s’il gardait sa part
de mystère,se livraitnéanmoinsavec beaucoup de
courage,sous son propre nom. Sansartifice narratif autre
qu’une écriture naturellement talentueuse, précieuse
auxiliaire dudésir prégnantdese réconcilier avecsoi, avec
lesautres, avec Dieu.

Il envatoutautrementavecL’Amant du Silence.
Comme prisaujeude l’écrituresursoi, Raoul Garnier est
sorti ducadre de l’autobiographie etdesescodespour
flirter avec ce genre hybride qu’estl’autofiction, oule
roman desoi, auprixd’unetrèshabilestratégie narrative
qui ne déroutera que le lecteur inattentif.

Jugezl’a-en :uteur réel porte le nom dupersonnage
principal. Ce personnage, Jean-Raoul, meurten directau
coursdurécit. Il a l’âge exactde l’auteur, a exercé la
même profession, connulesmêmesaventures sexuelles,
vécudanslesmêmesrégions, entretenulesmêmes
rapportsfusionnelsavecsa mère. Maisil meurt(se donne

9

la mort?)tandisque Raoul Garnier, Dieumerci, est
toujours vivant!

Ce n’estpas tout: le livre estcensé avoir été écritpar
un personnage extérieur, Isis, ce qui donc abolitlavaleur
dupréfixe «autde l’ao »utobiographie. Souscesurnom
d’Isis,se cacheun notable presque octogénaire à la date
oùil est supposé entreprendre la rédaction, maire desa
commune, marié, père etgrand-père.

Durantcinquante ans, Isisa masquésa bisexualité et
vécu– en pointillé –une passionsensuelle et sentimentale
avec Jean-Raoul, de dixans son cadet. Passion qu’il a
gardée chevillée aucœur etaucorps, en dépitdes silences
etdeslonguesabsencesdeson premier et unique amour
qui, lui, collectionnaitlesaventureshomosexuelles.

C’estle pointdevue d’Isisqui,toutaulong de cet
étrange « roman »,nousguide àtraversce parcours
chaotique, parfoisdéchirant,toujoursfascinantd’un Jean-
Raoul, doubletrèsressemblantde Raoul Garnier.

De plus,selonun procédé déjà employé par d’autres
auteurs, maishabilementrenouvelé, Jean-Raoul, le
« persprend la parole, par le biaionnage »,sdesNotes
intimesretrouvéespar Isis, le « narrateur/auteur » dansles
papiersdeson ami, après son décès.

Brouillant volontierslespistes, malgréune
transparencevoulue etrecherchée par Isis, dontla piété
envers son amantdéfuntdonne lieuà despages
remarquables versla fin dulivre, Raoul Garnier a
manifestementfranchiun pasdécisif dans son ascension
littéraire.

10

Leslecteurspeuattentifsregimberontpeut-être devant
ce jeu subtil entre réalité etfiction, les«sobresetnaïfs
hommesde bien» dontparlaun jour Baudelaire,seront
vraisemblablementchoquéspar cette histoire insolite
d’une fidélité horsnormes. Mais, au-delà desprocédés
narratifsde l’auteur, au-delà despréjugésdulecteur,
commentne pasmesurer le degré desouffrancevécue par
cesdeuxhommes, l’un errantetcrucifié de contradictions,
l’autre en proie à l’écartèlemententrevie officielle et vie
clandestine.

Etd’abord, qu’est-ce que la littérature et,surtout, la
vérité d’untémoignage (quelle quesoitlavoie empruntée)
ontà faire de la morale etdesréactionsépidermiques?

On prendun plaisir extrême às’aventurer dansles
méandresde cette relation complexe, qui ouvre la porte à
bien desquestionscollatérales…

EtRaoul Garnier confirme brillammentqu’il a l’étoffe
d’un écrivain authentique.

FrançoisTézenasduMontcel
Agrégé de lettres

11

AVANT D’OUVRIR CE LIVRE...

2
Vousconnaissezpeut-êtreLe Choixdu fils ,l’histoire
d’unevie réconciliée, le premier ouvrage de Raoul
Garnier, pour moi Jean-Raoul. La disparitiontragique de
cetami – mon ami etamant, la passion de mavie – a posé
unterme à la conception d’un probable deuxième livreSe
tuer pourvivredontj’ai retrouvé desnotesparcellaires
d’un réalisme parfoisboueux,sordide etdéfaitiste :
obscurité desavie. Aufond dumêmetiroir, des textes
éparsen étatsd’achèvement variés:Le jardin de Madame
Bretthauër, Le Goût de Dieu, Le Saut du para, Dans la
tourmente, Miettes...écrits vraisemblablementéchappés
d’une chemise intituléeNouvelles de soi,et un cahier
d’écolier à l’écriture appliquée, marque de réflexion, avec
pleinsetdéliésà la plume ouau stylo bille, hâtivesouvent,
indéchiffrable parfois, indicesde fébrilité. Ce cahier de
mon ami,Notes intimes,rempli à plusde la moitié deses
96pages,sansréférencescalendaires, est un ensemble de
considérations sursesrapportsà lavie, lavieillesse, la
mort, la religion, l’homosexualité. Enfin, ficelésen paquet,
descourriersde lecteursémusparLe Choixdu fils, mêlés
à desréactionshomophobesau vitriol de quelques
membresdesa famille. Desproposqui,s’ilsle
déstabilisèrent sur le coup, n’ébranlèrentpointlasérénité
que lui procura l’écritdeson récitautobiographique. En
passantde l’autre côté dumiroir, ilsesavaitexposé. Il
avaitprisle risque d’assumerson identitésexuelle : d’être
authentique. De la revendiquer,si besoin était. Il avaitpris
le risque d’advenir en « Je » etdetémoigner.

2. L’Harmattan, collection « Vivre etl’écrire »,2008.

13

Lorsde nosretrouvailles, aprèsbien desannéesde
séparation, Jean-Raoul m’informa de l’édition deson livre
Le Choixdu fils.Je devaislire, auchevetde mon ami
défunt,son déchirantcri primaltardif etcourageux
témoignantdesavietiraillée entre l’amour fusionnel àsa
mère,son amour deshommeset sesélans versDieu.
Velléitésaffectiveset spirituellesd’une quête identitaire
queson auteur, autorisé par le décèsdesa mère, amarre
unique rompue,transcritavec justesse. Un livre oùmon
amant se dénude,se jette auplusprofond dupuitsdesa
mine de charbon, maisd’or aussi. Ombre etlumière
l’habillaient, joie et tristesse l’habitaient, amour ethaine le
rongeaient. Il avaità pardonner:son pardon, il l’octroya
d’abordpost mortemàsa mère, puisàtousceuxqu’il avait
aimés. Il avaitàse faire pardonner : ce pardon, il le reçut
pleinementde Dieu, nullementdesesamantsqu’il ne put
rencontrer. Qu’étaient-ilsdevenus? Je restaisleseul.
Dans son écrit, mon ami meten avantquelques-unesde
sesrelationsmasculines significatives, alorsqu’il occulte
la nôtre, houleuse etconflictuelle. Un jour, elle frôla le
drame. Etpourtant, je l’aimais. Passionnément! Àsa
décharge, l’expression maladroite des sentimentsduféal
aveuglé que j’étais. Exaspérante, elle favorisasa posture
de «bourreau» et sesgriffuresaffectivesassassines.
Simpleséraflurespour lui,sesproposme déchiraient, me
labouraient toujoursdavantage,toujoursplus
profondément. Sesmots, desmotscouteaux, me
lacéraient: je n’étaisque plaies. Jamaisje ne pusme
blottir danslatendresse deses« Jet’aime ».Desmots
absents, jamaisprononcés, jamaismanifestés. La
complexité de nosrapportsfut-elleun frein à leur
énonciation ?Souhaitait-il qu’ensemble nousles
élucidions? C’estfortprobable comme le montre lasuite
desévénements. Toutefois, à la date de publication deson
ouvrage en2008, réfugié dans unsilence quasi permanent

14

depuisplusdevingtans, j’attendais, patientà mon
habitude,une manifestation desa part.
Le récitde notre histoire manquaità mon amant. Quand
il repritcontactavec moi en2009, il envisageaitque nous
l’écrivionsà deux voix: opportunité pour chacun de
disséquer la relation amoureusesi particulière que nous
vécûmesetpour lui aussi de poursuivreson chemin de
vérité,son obsession, etde recevoir mon pardon.
Culpabilité etpardon,une inséparable dyade :uneseconde
peau. J’aitoujoursconnuJean-Raoultorturé. Il avaitàse
pardonnersesobscuritésblâmableset sesaventures
licencieuses,sa rancœur aussi –une haine peut-être – à
l’encontre de certainsamantspeu scrupuleux. Ouvertau
pardon de Dieuetà celui deshommes, ilse ferma àson
propre pardon, fût-ilseulementde l’indulgence.
Culpabilité etrepentir, la résipiscence d’une âme perdue,
la détresse desesdernièresannées. Desesderniersjours:
j’ensuis témoin. Désordre etdésespoir, dérive etnaufrage
psychologiques:unevolonté dese laisser couler à pic. Tel
était son étatd’espritquand il entrepritla démarche de
nousrevoir, accomplissementdetout untravailsursoi (le
qualifier d’héroïque ne mesemble pasexcessif) engagé
depuisla rédaction duChoixdu fils.
Singulièrement, pour desraisonsque j’évoquerai, je
suisdevenudépositaire desécritsde Jean-Raoul et son
exécuteurtestamentaire. Pressentait-ilsa fin prochaine?
Dans sesdernières volontés, il confirmaitla poursuite de
notre projet sous sonseul nom. Je lui avaisexposé les
argumentsde mon refusd’être cosignataire. J’étaischargé
de famille : il eûtété impensable de rédiger detellespages
sousma dénomination, fût-elleun pseudonyme, qui eût
révélé ma bisexualté. Il précisaiten outre que lesdroits
d’auteur reviendraientàune association de défense des
droitsde l’homme qu’il avaitdûmentmentionnée.

15

Lavoixde Jean-Raouls’est tue. La mienne demeure.
Unevoixhurlante etmuette d’amour etdesolitude. J’ai
reprisà mon compte le projetde narration de notre relation
à éclipses,toujourspassionnelle pour moi aprèscinquante
ans. À défaut, je parle parfoisenson nom, aumien
surtout. Cettevérité qui luitintà cœur n’estici que la
mienne : letempsnousrattrapa ! Mon patronyme je letais.
Que lesien demeure. Sous son nom j’ai entreprisles
fouillesarchéologiquesde notre histoire (je n’en ai
retrouvé aucunetrace :ni courriers, ni photos, ni notes),
j’ai rapporté lesderniersmoisque nousavonspartagés:
un devoir de mémoire. Etil m’appartientd’attribuersensà
ce que jesuis, à ce que j’aivécu, à ce que nousavons
connu. Lestyle estparfoisgauche,souventpeut-être. J’ai
intégré à notre récitdevie certains textesde Jean-Raoul
extraitsdesNouvelles de soietdesesNotes intimessoit
parce qu’ilscontribuaientàune meilleure connaissance de
leur auteur,soitparce qu’ilsétaientcaractéristiquesdulien
qui nous unissait. Je redonne parole et vie à celui qui fut
« lepassager clandestin de mon cœuImage naïr ».ve et
emphatique de mon attachementà l’être aimé.
Je connaismesaptitudesà écrire, leurslimitesaussi
que confirme etaccentue lasape inéluctable desans. Je
suispassé outre mesrelativesinsuffisancespour rendre
exécutoiresles volontés: j’en prendde mon amisle
risque. Que le lecteurveuille bien m’en excuser.
Un deuxième livre est, à ce qu’on dit, le plusdifficile à
concevoir. La notoriété locale d’écrivain de Jean-Raoul
s’entrouveratoutefoispréservée puisque j’ensuisle
rédacteur. Auteur occasionnel poussé par lesévénements,
je comprendraisqu’il déçoive. J’ai dévidé l’histoire de
mon amour – notre amour ?– commeun homme qui, à
l’approche de la mort,voitdéfilerson passé. C’étaitilya
cinquante ans ;c’étaitilya quelquesmois. Notre liaison

16

s’acheminait vers son âge d’or,versla célébration deses
noces.
Je fêterai prochainementmesquatre-vingtsans! Sans
lui, avec lui. Ce livre nousréunitpar-delà la mortetle
froid de laterre, par-delà les ténèbres. Il estnous,
tellementnous,si proches,si lointains.
Jesigne ceslignesdu sobriquetaffectueuxqu’il
m’attribuaitdansl’intimité :
Isis

SÉPARATI ONDE COR PS

Vendredi 25 septembre 2009

Conformémentauxdernières volontésde mon ami,
stipuléesdans sontestamentolographesur papier couleur
sable évoquantle désert, j’avaisglisséun exemplaire
abondammentannoté duChoixdu filsdans son cercueil :
son livre. Par ce geste qu’il avaitnotifié, Jean-Raoul
reprenaitpossession deson histoire. Aprèsl’avoir livrée, il
l’enfouissaitavec lui àtoutjamais, refusantdes’en
dépouiller. Plusexactement,se défendantde rompre le
lien privilégié qui l’unissaitàsa mère etqui futentrave à
l’épanouissementde notre amour, comme à celui de bien
d’autresliaisons. Enterré avec elle en quelquesorte, il la
rejoignait. Chaque jour écoulé l’avaitrapproché de
l’échéancetantappelée. Un compte à reboursdésespérant
au terme inconnu: l’attente. Dans sesNotes intimesil
déclarait:« Mav»ie m’encombre.A-t-il euletempsdu
calcul ? Sixans séparé desavieille maman !Mort enfin !
L’exclamation intérieure d’une joiesereine. La
temporalité abolie. Le «vivre pourvivre »dépeuplé et
insensés’arrêtait. Son acte de présence aumonde étaità
sonterme. Il n’avaitquetroptardé. Fin d’une existence
enlisée dansla répétition de gestesquotidiensdesurvie,
vide de communication, nue de liens sociaux:un absolu
desolitude qui perdurait. Un dé-vivre. Alorsque lavie
l’attendaitencore il la fuyait, empêtré dansles souvenirs
d’un hier affligeantqui entravait toutavenir.
Sesobsèquesfurentà l’image deson passage dansl’au-
delà :discrètes. Leur déroulement: fidèle àsa
problématiquespirituelle etexistentielle asociale,sans
service funèbre auTemple comme exprimé dans son
testament. Jean-Raoul bien qu’assiduauculte

19

(comportementde catholique qui neveutpasmanquerun
office par crainte de pécher), maisnon investi dansles
activitésde la paroisse, méconnude la plupartdes
membresdesa communauté parce que nouveau venuet
réservé,une famille clairsemée, de raresamis, avait
expressément signifiéson opposition àune célébration de
« l’Évangile de la résurrectoffice aion »,vant toutdestiné
à la parentèle endeuillée. Savolonté :une mise enterre
directe qu’il ignoraitêtre de puretradition protestante.
Transfuge ducatholicisme en2006,son désir étaitde
rompre avec ce qui ressemblaitde prèsoude loin àun rite
de cette confession enverslaquelle il étaitresté amer. Son
inhumation revêtit un caractèrestrictementprivé etquasi
civil pour moi. Au terme deson existence, alorsque mon
amisemblait s’être réconcilié avec l’Église, il latintà
distance. Un anticléricalisme lié àson histoire devie qu’il
analyse dansLe Choixdu fils.
LesPompesfunèbresnousavaientprécédés. Je roulais
versla dernièreterre d’accueil que Jean-Raoul avait
adoptée, la Charente. Depuis son décès, j’étaisécrasé de
douleur. Je me refusaisà penser qu’il fûtmort. Un disparu,
un jour oul’autre, est susceptible de réapparaître, n’est-ce
pas? Lui, c’en étaitfini, je ne le reverraisplus.
J’étaisaccompagné de Sœur Myriam, Noam etMarc
que j’avaisaccueillisà leur descente detrain en
provenance de Parisà SaintPierre desCorps, banlieue de
Tours. Nousavionslié connaissance etlargementéchangé
aucoursdu trajetd’environ deuxcentcinquante
kilomètres. J’avaisapprisà chacun lesraisonsdesa
présence. Jean-Raoul lesavaitdéveloppéesdans son
testament.
Lavenue de Myriam, Petite Sœur de Jésus, marquaitle
souvenir de l’attachementde mon amantà laspiritualité
de Charlesde Foucauld, paradigme du témoignage
évangélique parun indéfectible «vivre avec ».Elle

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représentaitl’engagementdesa congrégation auprèsdes
populations(c’estauNiger qu’il avaitrencontré l’une de
cesreligieusesetquivivait souslatente avec les
Touaregs). Cette fidélité àun peuple,son enfouissement
avec lui, cette foi enracinée l’avaitquestionné, ébranlé,
bien qu’il fûtalorséloigné de la religion eten révolte à
l’égard de Dieu,surtoutde l’Église. «J’étais u! »n impie
m’avait-il confessé. Touteunevie d’abnégation, consacrée
auxautrespour la gloire de Dieuoutrepassait son
entendement. Une oblation qui le renvoyaitàson égoïsme,
àun comportement souventcalculateurvis-à-visd'autrui
etàsa posture dumomentenversle Très-Haut. Une
entrevue qui le marqua etcontribua desdécenniesplus
tard àson retourversle catholicisme avantd’embrasser le
protestantisme. J’observais sœur Myriam. Sa présence
quasisilencieuse, la densité deson écoute, la luminosité
deson regard, révélaientlasérénité d’une joietout
intérieure. Elle étaithabitée. Moi le mécréant, allais-je
déraisonner etcroire enune instancesupérieuJe nere !
doutaispasque Jean-Raoul à lasensibilité exacerbée eût
ététroublé par la «spiritualité » de la rencontre.
Marc, prêtre etaumônier de prison,s’étaitchargé de
rechercherune personne aupassé judiciaire quivoulût
bien accepter d’accomplir les volontésd’un inconnu:
assister àsesobsèques. Noam (israélite non pratiquant)
que Marc avaitaccompagné letempsdeson incarcération,
répondità cette invitation. Pourquoi cette exigence ?Elle
me décontenança. Jesavaismon ami fantasque parfois,
maisnon facétieuxetencore moinspour ces
circonstances. Je m’interrogeaisur le bien-fondé d’une
telle présence. Sontestamentmentionnaitlapidairement:
«En hommage auxdétenus ».DansLe Choixdu fils,il
narreson exercice professionnel en Maison d’arrêt. En fin
de carrière Jean-Raoul avaitdemandé à être affecté en
secteur pénitentiaire parsentimenthumanitaire (ce fut son

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