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L'âme ultraviolette

De
171 pages
Comment peut-on être née et se sentir orpheline ? Ressentir tout un pan de sa vie, son enfance, comme un trou noir qui aspire toute son énergie ? Ces questions obsèdent l'auteur depuis tant d'années qu'elles ont fini par prendre toute la place dans son existence. En cherchant la réponse à ces questions, l'auteur élabore une conception à la fois scientifique et philosophique du sens de la vie à travers les questions de nos choix et de notre place dans la chaîne humaine, qui véhicule l'espoir pour chacun d'entre nous de se reconstituer.
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A mon Mari, sans qui je n aurais pas commencé à écrire ce livre et qui m a aidée à le nourrir. A mes enfants, parce qu ils existent. Au docteur Bourdineau, qui a su accueillir mon histoire pour qu elle prenne sa place dans ma vie. Au docteur Desruelles, fidèle compagnon de conversations riches et qui a su comprendre ce que j avais. Au docteur Persoz, qui a détecté une carence vitaminique ancienne et su en évaluer les effets. A monsieur Ressaire, pour ses séances de kinésithérapie qui m ont fait redécouvrir les chemins de mon corps. Je remercie madame Casenobe et madame Hamouche pour leur relecture attentive de mon manuscrit.

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Pourquoi ma mère ne m aime-t-elle pas ? Ne veut-elle pas ? Ne peutelle pas ? Questions obsédantes, lancinantes, lovées au creux de mon estomac et qui y séjournent silencieusement mais de façon vivace, tenace, comme un élément radioactif se désintègre en émettant des rayons. Ces rayons irradient dans tout mon corps et engourdissent mon cerveau et chacun de mes membres. J ai quarante-cinq ans, je suis dépressive, ont diagnostiqué les médecins, et pourtant, je ne me sens pas abattue. Je ne baisse pas les bras. Je vis depuis longtemps d espoir, d envie de bonheur et de découvertes infinies, tant humaines qu intellectuelles et j ai seulement un passage à vide. Une brèche s est ouverte dans ma vie et je dois essayer de la colmater. Ces questions, auxquelles je ne trouve pas de réponses acceptables, constituent un obstacle sur ma route pour le moment, m a dit mon psy, un poids que je porte et qui est bien trop lourd pour mes frêles épaules d être humain. J ai bien essayé de vivre avec, puis ensuite de ne plus y penser, puis enfin d y penser chaque jour pour essayer de trouver les indices d une réponse vitalement acceptable. Mais rien n y fait. Le noyau radioactif se réveille régulièrement et je ne parviens pas à le neutraliser définitivement. Je continue à vivre en discontinu. Des périodes de rémission alternent avec des rechutes de plus en plus difficiles à supporter. Le corps enregistre la mémoire des blessures et si la cicatrice s ouvre de nouveau, la douleur morale est encore plus intense. Et depuis plusieurs années, la plaie suppure une fois de plus. Je sais depuis quand, mais pas exactement pourquoi.
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Mes paroles s écoulent dans le cabinet du psy, les pensées circulent dans ma tête et tentent de s y organiser, j essaye de trouver une raison par ma raison. Tout cela est peine perdue. J ai dû faire quelque chose de grave, c est certain. Aucun être humain ne s acharne de la sorte après un autre aussi gratuitement et si elle ne m aime pas, si elle persiste à m inonder de reproches, si je ne lui inspire que des propos durs, ce doit être de ma faute. Une mère qui n aime pas son enfant, ça n existe pas. Elle dit que je dois me faire soigner. Elle a toujours dit que j étais malade. Mais de quoi dois-je guérir précisément ? Depuis des temps que je ne me rappelle plus, j ai pourtant commencé à chercher des mots, des gestes, des signes de son attachement, des indices de ma valeur à ses yeux. Mais dès que je regarde dans le rétroviseur, que j évoque mon enfance, je ne vois qu un trou noir qui a aspiré toute mon énergie et à ce jour, je suis toujours aussi impuissante à me faire aimer d elle. Dans mon âme résonnent les pas des violences que j ai subies. Les violences psychologiques, tout comme les violences physiques, touchent les âmes de plein fouet. La différence, c est qu un bleu sur le corps se voit et finit par se résorber, alors qu un bleu à l âme est invisible, rend le traumatisme incompréhensible, inexplicable aux yeux des autres et peut persister toute une vie. « On ne voit pas que tu vas mal, tu es tellement avenante, tu as le contact si facile, quelle gentillesse avec les autres ! Tu sembles avoir tout pour être heureuse. Qu est-ce qui ne va pas ? Je sens que tu ne perçois pas le monde comme les autres et les richesses que tu as à apporter se heurtent peut-être au mur de la réalité. » Ma très chère amie B., ma petite fée aux élans de Mamouchka, offrant inlassablement alentour un sourire radieux, son regard pétillant et sa douceur enfantine intacte, malgré une hernie discale qui vrille régulièrement son corps de douleurs aiguës, cherche par ces mots à me remonter le moral. Le problème, c est que j ai moi-même du mal à identifier, comprendre et exprimer l origine exacte et la nature profonde du malaise qui me terrasse régulièrement, de l influx paralysant qui envahit tout à coup chacun de mes membres et se déverse dans mon cerveau, comme un Alien qui déploierait ses tentacules à l intérieur de moi, m empêchant de réfléchir, d agir, de ressentir avec suffisamment d acuité le monde qui m entoure pour pouvoir réagir naturellement aux diverses sollicitations du quotidien. Je suis pourtant parvenue à vivre sans ce malaise pendant quinze ans. Mais depuis quelques années, il s installe à nouveau et
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s accompagne d un fort sentiment d agression. Cette agression vient d ailleurs autant de l extérieur que de l intérieur et englue mon être tout entier. Je me réfugie alors dans un coin reculé de moi-même, cloîtrée dans cette carapace que je me suis construite au cours du temps. J y sécrète des anticorps contre ce trouble. Je me mets à suer à grosses gouttes sous les bras, mon haleine devient fétide, mes cheveux s aplatissent, alourdis par une sécrétion excessive de sébum et des pertes blanches s écoulent. Mes règles se dérèglent et ne suivent plus aucune règle. Je lutte à tous les instants contre les coups de boutoir de ce malêtre qui me ronge, me vide, m épuise. Je me délite. Je m essouffle. Je me désintègre. J aime les mots, ces vecteurs d intention, ces passeurs d âme. La langue française est riche, foisonnante, nuancée, colorée et me fascine. Le talent de l écrivain ou du poète, celui qui consiste à cueillir les quelques mots qui, tout à coup, assemblés en un bouquet harmonieux vous font toucher l indicible, me plonge dans des abysses d enchantement et de plénitude. Mais l ombre des mots qui blessent, qui humilient, qui désarticulent, que j entends depuis trop longtemps de la bouche de ma mère à mon sujet et qui ricochent dans ma tête, a obscurci jusqu à aujourd hui le terrain de la communication entre nous. J ai bien tenté à plusieurs reprises d effacer de ma mémoire le vocabulaire qu elle utilise quand elle me parle, j ai espéré lui dire qui je suis et qu elle le respecte. J ai choisi les phrases, j ai ciselé les intentions, j ai crié ma colère parce qu elle est sourde de moi, parce que je ne trouve pas les mots qui passeraient de moi à elle et d elle à moi. J ai tout essayé, mais je ne parviens qu à hurler dans le vide. Et une fois encore le souvenir de ces mots vient me hanter. J ai beau regarder ce fantôme droit dans les yeux, rien n y fait, mais cette fois, je suis plus déterminée que d ordinaire à lui tordre le cou. Je dois le faire pour moi, puisqu il est évident que vivre en essayant d oublier plutôt que d affronter les problèmes ne mène à rien. Je dois le faire également pour mes enfants, qui sont entrés sans l avoir voulu dans une histoire qui a commencé à être écrite bien longtemps avant leur naissance et dont il est important qu ils comprennent le scénario, sous peine de vivre comme moi, en proie à trop de questions sans réponses, trop de bribes d explications décousues. C est sur les traces des mots déposés en couches géologiques à l intérieur de moi qu il faut que je me lance, comme un archéologue perçoit la présence d un site enfoui par le temps, s agenouille et patiemment, obstinément et, avec l intention curieuse de mettre au jour le passé pour enrichir l avenir, gratte le sol avec des instruments de taille
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quelquefois dérisoire par rapport à la tâche à accomplir. Des pelles, des pinceaux, des truelles, des burins, des pincettes de précision. Un travail de fourmi. Mais je suis déterminée cette fois à passer mon existence au crible du souvenir, cette machine à détecter les ultraviolets de l âme, imperceptibles d emblée mais qui jalonnent ma vie de proche en proche et dont je retrouve régulièrement la trace sans jamais pouvoir authentifier, comprendre ni oublier ce qui m est arrivé. Je sens néanmoins le désir impérieux de faire parvenir à la surface du jour toutes ces pensées, sentiments, impressions, sensations, doutes, qui sont enfouis dans les différentes strates de mon cerveau et qui ont constitué le relief de mon mal de vivre, comme on entreprend une archéologie personnelle, la recherche de tous ces éléments de ma vie qui, une fois mis au jour de ma perception, me permettront de parvenir à me reconstruire. J ai enfin entrepris de chercher ce qui m est arrivé étant enfant, comment tout a commencé, pourquoi cette anorexie de l adolescence a jeté sur ma vie un voile opaque dont je ne parviens pas à me débarrasser. J ai la sensation de vivre actuellement une réplique de plus et de trop de ce séisme affectif. Je vois cependant au travers de ce voile la lumière du jour, mais l objectif de mes sens ne me transmet qu une vision floue de l histoire de ce qui me plonge régulièrement dans ce vide, cet espace lointain dans lequel je flotte à certains moments de ma vie, cet endroit duquel je vois mon enveloppe charnelle s agiter dans une ronde apparemment logique et ordonnée aux yeux de ceux qui m entourent, mais qui n est pour moi qu une antichambre de l absence, un lieu de passage où tous mes sens se referment. Alors, prise au piège de cet état, je ne sens plus le souffle de la vie sur ma peau, je ne goûte plus la saveur délicate des plats que me sert l existence, je n entends plus le doux murmure de la réalité, je ne vois plus distinctement la beauté simple du jour nouveau qui se lève sur mes jours. Je suis plongée dans une sorte de marais barométrique de sentiments qui ne crée dans mon esprit qu un tourbillon d images et de sons, tournant rageusement comme un cyclone qui dévaste tout sur son passage. Le temps, soudain, n existe plus. Je ne suis soumise qu à l oppression de mon temps subjectif et j attends la délivrance, comme un enfant a besoin de naître au bout de son temps de gestation. J ai cependant compris une chose : seuls les mots peuvent guérir mes maux. Si je remonte assez loin dans mon enfance, si je parviens à exprimer tout ce qui m est arrivé à ce moment-là, si je peux retrouver la trace des mots qui ont touché en plein c ur l être humain que je voulais devenir et se sont, jour après jour, lovés au fond de chacun de mes os, de mes muscles, de mes articulations, du moindre de mes
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atomes, empêchant la joyeuse farandole des électrons de faire son tapage librement, s ils pouvaient sortir de moi et s ordonner sous mes yeux en cohortes bien arrangées, alors je retrouverais le sens, les sens et l essence de ma vie. Je pourrais lire le livre de mon existence, comprendre ce qui déclenche le malaise, prendre du recul et mettre de la distance entre ma douleur et moi. Je pourrais respirer sans crainte, enfin délivrée du cancer psychologique qui me ronge. L être fractal que je suis et que nous sommes tous cherche dans le gouffre vertigineux des différentes mises au point qui le constituent celle qui lui permettra de se stabiliser dans un état d équilibre vivable, acceptable parmi les millions d états qui lui sont possibles d atteindre. Le poids de tout ce que je n ai jamais pu exprimer pèse lourd, très lourd sur ma vie, sur mes actes et constitue un fardeau bien trop difficile à tirer sur la route du bonheur, que chacun de nous entreprend d emprunter avec la certitude trop souvent mise à l épreuve que le chemin s arrêtera au débouché de la quiétude intérieure. Malgré tout, un phare de mes tempêtes intimes, une lumière bienveillante est résolument allumée en moi et parvient à me réchauffer, même par les jours les plus sombres et les nuits les plus blanches. J ai pris du temps, tout mon temps pour me lancer sur la piste du souvenir, armée des outils d archéologue de mon être, afin de récolter les différents lambeaux imprégnés des traces de mon histoire et tenter de comprendre ce qui s était passé. Depuis trois ans déjà, je note à différents endroits (un grand cahier, un petit cahier, un petit carnet, des petits papiers) des événements marquants, des idées, des pensées, des réflexions de toutes sortes. Je collecte les pièces du puzzle de ma vie. Et ce jour est arrivé où je vois clairement l aboutissement de ce jeu de patience. Je referme le livre de Marie Cardinal pour la deuxième fois, ébranlée par la ressemblance entre nos deux histoires, comme si le livre de ma vie était sous mes yeux, déjà écrit dans les grandes lignes. J ai vu se dessiner la même trame, le même réseau d événements marquants a jalonné nos existences, modelé notre destin, mais il y a également de nombreuses différences. Le même réseau constitue la base de nos vies, mais le motif que j imprime est personnel. La même pièce est jouée par deux actrices différentes à des années d intervalle, mais chacune en donne son interprétation. Je dessine sur la toile de mes jours mon propre dessin sur fond d histoire commune. J ai l intime conviction que nos deux âmes ont reçu les mêmes coups et offrent au monde les mêmes hématomes devenus violacés au cours du temps. Marie Cardinal se demandait si elle parviendrait à communiquer avec suffisamment de précision avec son
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thérapeute pour qu il puisse l aider. Elle voulait que chaque mot soit chargé de sa valeur exacte, de son intention intime. Elle espérait qu il existe Les mots pour le dire. Moi, j ai trouvé ces mots pour ma mère, mais ils ne lui ont rien dit. Mes maux ne lui disent rien. Alors je lui écris. Voici mon histoire, vraie, vécue, bien réelle.

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« On ne guérit pas de son enfance. » Boris Cyrulnik

I Je n avais pourtant pas eu ce qu on a coutume d appeler une enfance malheureuse. Point de misère visible, pas plus que de traces de coups, rien qui aurait pu alerter un observateur extérieur du drame qui s était noué à l intérieur de moi, à longueur de jour, consciencieusement. Enfer auréolé de bonnes intentions, quotidien enrubanné dans une multitude d apparences satinées, ambiance délétère dans laquelle j avais fini par prendre l habitude de vivre, aveuglée par les repères erronés sur lesquels on avait basé ma vie. Mes parents m avaient taillé sur mesure un costume de vie que je n avais plus qu à enfiler chaque jour et qui se chargeait de guider mes moindres gestes, faisant fi de ma volonté, de mes goûts, de mes désirs intimes, de tout ce qui fait en fin de compte qu on est cette personne et pas une autre. Et ce, bien avant le jour de ma naissance, puisque tout avait été planifié pour moi. Il me suffirait d obéir. Tout avait commencé par cette naissance, la mienne, celle du premier enfant, « l enfant de l amour », comme se plaisaient à répéter mes parents devant moi. C est le premier vestige que j engrangeai sur la piste de mes origines. Et quel vestige ! Le seul que je puisse me rappeler et qui contienne le mot magique, que je n entendrais plus jamais de leur bouche : amour. Ce mot était-il déposé là comme une pièce qu on coud au genou du pantalon troué d un enfant qui s est écorché en tombant ? Pauvre amour, qu es-tu devenu dans ces mains fermées. Elles t ont écrasé, étouffé, toi qui n aspires qu à vivre libre en regardant le ciel, en écoutant le chant des étoiles et le souffle de la terre, et qui nous connecte chacun à cette part d univers que nous sommes. Que s est-il passé pour que je n entende plus jamais prononcer ce mot ? « Tu ne voulais pas sortir de mon ventre. Les médecins ont été contraints d utiliser les forceps. J étais paniquée car ta tête est restée allongée pendant un bon moment. J avais peur que tu aies des séquelles. C est peut-être pour ça que tu es comme ça maintenant. La preuve, ta nièce, Camille, elle aussi a eu du mal à sortir. Et bien, sa mère se plaignait souvent de son comportement obtus, mais obtus, je te jure, obtus, jusqu à ce qu elle comprenne qu il fallait la soigner. Elle a trouvé
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