L'amour à crédit

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Nadia est l’aînée d’une famille kabyle qui arrive en France dans les années 70. Nadia passe son enfance à élever ses frères et sœur et à aider ses parents dans leur intégration. C’est dans ce don de soi qu'elle va trouver sa place et se construire en tant que femme. Nadia nous raconte le long chemin qu’elle a dû parcourir pour être ce qu’elle est aujourd’hui : une jeune femme de 43 ans, formatée pour donner aux autres. Nadia s’enferme dans une terrible spirale : elle offre sans compter pour se faire reconnaître et aimer, a recours au crédit sans discernement et fini par se trouver surendettée, aux prises avec des escrocs qui vont profiter d’elle.


Publié le : mercredi 2 octobre 2013
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EAN13 : 9782332594006
Nombre de pages : 258
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ISBN numérique : 978-2-332-59398-6

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

À tous ceux que j’aime

Remerciements

À Nadine Beraha qui a participé à l’élaboration de ce livre.

Première partie

L’enfance

De la Petite Kabylie au BTS

Le paradis perdu

Je m’appelle Nadia. C’est mon grand-père qui m’a donné ce prénom, en hommage à l’une de ses femmes décédée qu’il aimait beaucoup. En 1969, lorsque je suis née, en Algérie, les gens se mariaient si jeunes qu’ils n’avaient pas l’autorisation de choisir le prénom de leurs enfants. Ils étaient considérés eux-mêmes comme des enfants !

Je suis arrivée en France à l’âge de six ans avec mes parents et mon petit frère en bas âge. Je garde le souvenir d’un tapis roulant interminable, un jour de temps maussade, et de mon père qui nous attendait avec une jambe dans le plâtre, car il s’était blessé sur un chantier. J’avais quitté l’Algérie, plus exactement la Petite Kabylie, où j’avais été élevée par mon arrière-grand-mère maternelle.

Quand mes parents se sont mariés, mon père avait dix-neuf et ma mère pas encore dix-sept ans ! Ils m’ont eue aussitôt après. Ils n’étaient encore que des enfants !

Mes parents ont commencé à vivre chez mon grand-père paternel. Puis mon père, en quête d’indépendance, et sur le conseil d’un ami qui lui dit qu’il y avait des postes à pourvoir en France dans le secteur du bâtiment, décida de postuler en tant qu’électricien. Il reçut très rapidement une réponse favorable. Il n’était pas enchanté de nous quitter, mais il fallait bien subvenir aux besoins de la famille ! Alors, comme beaucoup d’hommes, il quitta l’Algérie.

Mon père est parti seul pour la France, tous frais payés, au début des années soixante-dix. Il chercherait un appartement afin de nous y faire venir. Quant à ma mère, supportant difficilement la mauvaise humeur de sa belle-mère, elle rejoignit sa mère à Alger avec mon frère encore nourrisson. Lorsqu’elle partait travailler comme couturière afin de mettre de l’argent de côté pour pouvoir payer le voyage en France, elle me confiait à sa grand-mère. C’est donc avec mon arrière-grand-mère que j’ai passé les premières années de ma vie.

Cette vieille femme, qui faisait office de sage-femme dans notre village, m’avait mise au monde. J’étais sa première arrière-petite-fille, et des liens très forts s’étaient créés entre nous. Je suis d’ailleurs toujours restée sa préférée. Je la considérais et la considère encore aujourd’hui comme ma propre mère.

Ce furent deux ans et demi de bonheur ! C’était une femme imposante, autoritaire et très forte. Une sorte de « Mamma » ! Elle était la chef du village, l’épouse de l’imam et appartenait comme lui à une famille « riche », c’est-à-dire possédant une terre, du bétail et des œufs. Dans le village, celui qui possédait des œufs était riche !

Tout le village était composé de la famille de mon arrière-grand-mère, une famille de « marabettes », c'est-à-dire des descendants de guérisseurs que les habitants consultaient autrefois, et encore aujourd’hui. C’étaient des « nobles », des gens dotés de sagesse et riches en termes d’histoire.

Je conserve des souvenirs magnifiques de paradis perdu avec cette arrière-grand-mère qui m’a prise sous son aile. Je tétais directement au pis de la vache lorsque chaque jour je l’accompagnais à la traite. Je vivais dans l’insouciance. Je n’étais pas scolarisée, car l’école maternelle n’existait pas. Elle m’amenait avec elle ramasser les olives pour en extraire l’huile en les écrasant avec un rond en pierre. Je ne la quittais pas de la journée et la suivais partout. Tout était verdoyant, calme, serein, et sentait bon. Je garde encore en mémoire toutes ces odeurs. En particulier, celle du savon de Marseille qui se dégageait du puits où les femmes lavaient le linge, et dans lequel un jour je suis tombée. Tout était naturel et « fait maison » : le pain, l’huile d’olive, le miel. Je vivais une véritable vie de bergère, et j’étais une petite fille très heureuse !

À l’époque où je dus quitter la Kabylie pour venir en France, la France représentait l’abondance dans mon imaginaire. J’imaginais des poupées à profusion, des toboggans partout, des grands parcs pour enfants pleins de bacs à sable ! Je m’imaginais la France comme un pays de cocagne, celui d’Alice au Pays des Merveilles, un pays magnifique ! Mais la déception a été amère.

J’allais sur mes six ans lorsque nous avons débarqué dans le 19e, dans un petit appartement, quelque part près de la porte de la Villette. J’ai découvert un pays où tout allait trop vite pour moi qui avais vécu dans le calme. C’était un pays bruyant. Le changement fut violent car, contrairement à mon frère, j’ignorais tout de la ville.

La séparation d’avec mon arrière-grand-mère me pesa. J’étais triste et regrettais sans cesse son absence. Je ne comprenais pas pourquoi elle n’était pas venue avec nous. C’était comme si j’avais perdu ma mère, celle qui représentait tout pour moi et qui était au centre de mon univers. Je savais que plus jamais je ne vivrais cette vie de rêve avec elle. Je pensais à elle le soir, seule dans mon lit et en silence pour ne pas faire de peine à mes parents. Je me remémorais les histoires qu’elle me racontait le soir au coucher. Et je lui parlais. Je m’inventais une vie avec elle et cela me faisait du bien de me sentir ainsi connectée avec celle que j’aimais tant.

À Paris, je me retrouvais entre deux parents que je connaissais finalement très peu. Tout était à construire avec eux, à recommencer.

Il me fallait aussi apprendre à les aimer et à me faire aimer d’eux. En tant que premier enfant-fille, ma naissance avait probablement dû être décevante pour eux. Car, dans la tradition, on espère toujours un garçon en premier. Avais-je même été désirée ? Je ne le sais pas. Il me fallait en tout cas me faire aimer de ces parents-là, encore eux-mêmes adolescents. Tel était l’enjeu de ma petite enfance, enjeu qui n’a cessé de me poursuivre durant toute ma vie.

Mon arrière-grand-mère est morte quand j’ai eu dix-sept ans. J’étais tellement attachée à elle que personne n’a osé me l’annoncer. À sa mort, curieusement, je n’ai pas versé une larme. Je ne suis même pas allée me recueillir sur sa tombe. Depuis, je ne suis jamais parvenue à la pleurer vraiment. Je m’étonne moi-même de cette réaction bizarre…

Depuis sa mort, je ne suis jamais retournée dans le village où j’ai grandi, en Kabylie. Y retourner sans elle n’aurait pas eu de sens.

Ai-je vraiment fait mon deuil de cette arrière-grand-mère et de mon village kabyle ? Peut-être pas encore tout à fait. Il faudra qu’un jour j’y parvienne en trouvant le courage de m’y rendre. J’espère alors que je retrouverai toutes les sensations de ma petite enfance, et qu’enfin, je parviendrai à la pleurer.

Déceptions et frustrations

Quelle déception lorsque je suis arrivée en France !

Je n’aimais pas la France. Ce pays allait trop vite et était méchant ! J’étais perdu. Quel changement brutal ! Où étaient les toboggans à perte de vue ? Où étaient les parcs de jeux ? La ville roulait à deux cent à l’heure. Les voitures grouillaient dans les rues. Et puis il y avait des feux rouges partout !

Je ne parlais pas un seul mot de français. Mon seul souvenir est celui de l’école, où l’on portait un tablier et où, le matin, on nous donnait du chocolat avec un biscuit sec. Je subissais la méchanceté des enfants qui se moquaient de moi parce que je ne parlais pas leur langue. J’étais la seule enfant d’émigrés dans la classe, la seule non francophone. La première année a été très dure.

Les gamins abusaient de mon incompréhension et me prenaient pour leur souffre-douleur. Un jour, un petit garçon avait fait pipi sur ma chaise. Tout était bon pour rire de moi, de ma tenue, de mes réactions. Ils me demandaient de répéter des gros mots, ce que je faisais bêtement ne sachant pas ce que je disais. À la cantine, on renversait mon verre dans mon assiette. Dans la cour de récréation, on me salissait, on me décoiffait, on me poussait. J’avais six ans. J’étais complètement isolée. J’en avais parlé à la maîtresse, mais les enfants se gardaient bien d’agir en sa présence si bien qu’elle ne voyait jamais rien.

Mon père a vite décidé de quitter Paris. Il ne voulait pas que sa famille vive dans cette ville qu’il qualifiait de « ville de débauche » ! Il voyait aussi que j’étais malheureuse, privée de la verdure dans laquelle j’avais vécu et cantonnée à une vie confinée. Il a décidé de s’installer à Verneuil-en-Halatte, aux portes de la Picardie, près de Chantilly. Connue pour son hippodrome et son château, à l’époque où n’existait pas le RER, la commune de Verneuil-en-Halatte n’était pas encore considérée comme faisant partie de la banlieue parisienne. On y employait des expressions picardes avec un accent régional prononcé. C’était une ville populaire ouvrière avec des logements sociaux. Une sorte de cité-dortoir où résidaient beaucoup d’émigrés. Enfin ! Je pouvais me reconnaître dans cette population ! Je me sentais moins seule et me considérais même comme moins « émigrée » que certains, car j’avais un peu vécu à Paris. Je commençais même à maîtriser la langue mieux que les nouveaux arrivants. J’avais déjà franchi un pas dans l’intégration au pays, ce que d’autres n’avaient pas encore eu le temps de faire.

J’ai alors commencé à revivre et à retrouver certaines de mes sensations de mon ancienne vie en plein air. Certaines petites filles parlaient le kabyle comme moi si bien que j’ai pu me faire des copines. J’ai suivi une scolarité normale, du primaire au collège, puis au lycée.

Autorité et violence du père

Mais, je n’étais pas vraiment heureuse. Les relations avec mon père étaient très difficiles. Ce père que je connaissais si peu, qui nous avait abandonnés, que je n’ai jamais vu dans ma petite enfance, il fallait le subir à présent.

C’était un homme très autoritaire qui faisait régner une atmosphère de peur dans la maison. En sa présence, tout le monde se taisait et la loi régnait. Il fallait que tout file droit. Son autorité s’exerçait autant sur sa femme que sur ses enfants. En sa présence, nous n’avions plus droit à rien, et nous nous en tenions tous au silence. Ses punitions sévères et violentes étaient redoutées. Ma mère lui était très soumise et ne s’interposait jamais entre lui et nous.

Mon père nous frappait, mon frère et moi, à la moindre occasion. À l’école, des maîtresses remarquèrent que je portais des traces de coups sur le corps. J’avais peur de lui. Il n’épargnait pas non plus ma mère. Il était moins violent avec les plus jeunes de mes frères et sœurs. Sans doute avait-il mûri. Pour ma part, j’ai passé mon enfance en pantalon et manches longues pour cacher les stigmates de la violence de mon père.

Je n’étais d’ailleurs pas seule dans ce cas. Tous les enfants d’immigrés à l’époque subissaient les coups de leurs pères. Je ne me considérais donc non pas comme une enfant maltraitée, mais comme une enfant éduquée à la dure, comme cela était le cas pour tous ceux dont les parents reproduisaient les méthodes éducatives qu’ils avaient eux-mêmes subies en Algérie. Au bout d’un certain nombre d’années en France, mon père, probablement grâce aux discussions qu’il avait eues avec d’autres pères, se montra moins violent avec nous.

Je trouvais toujours des excuses à mes parents et ce qui m’importait le plus était de protéger mes frères et sœurs pour qu’ils ne subissent pas le même sort que moi. Mon premier frère cadet a lui aussi subi les foudres de mon père. Mais, le second enfant qui a suivi ma naissance, et qui était aussi un garçon, a été épargné. Les deux premiers enfants de mon père, mon frère cadet et moi, n’ont pas été traités de la même manière. Notre père ne nous avait vus ni naître ni grandir durant les premières années. Il ne nous avait pas connus en tant que bébés. Il est probable que son attachement aux deux premiers enfants n’était pas aussi fort que celui qui l’a lié aux enfants qui ont suivi. Ces derniers ont eu la chance de connaître un père plus tendre.

Il m’a fallu un an pour parvenir à l’appeler « Papa ».

Je me souviens particulièrement des Noël. Quand je suis arrivée en France et que l’on a fêté le premier Noël, je croyais encore au Père Noël.

« Ce n’est pas la peine de croire au Père Noël, tu n’auras rien du tout ! » m’avait dit mon père.

« Mais il existe le Père Noël ! » lui avais-je répondu.

Lorsque je me suis réveillée, le père Noël n’avait déposé aucun cadeau. Noël ne fait pas partie de nos coutumes et, à cette époque, il n’était pas question de nous offrir quelque chose uniquement pour qu’on ne soit pas frustrés !

Je lui en ai voulu longtemps. Alors que mes copines exhibaient les cadeaux que leur avait faits le Père Noël, je n’avais rien à montrer. Alors qu’à la sortie de l’école les parents embrassaient leurs enfants et les câlinaient tendrement, je n’avais droit à aucune marque d’affection. On a du mal à comprendre cela et à pardonner, lorsqu’on est enfant. Au début, on croit qu’on est responsable de cette indifférence, puis on comprend que non.

Mon père n’avait jamais connu la tendresse. Il avait perdu sa propre mère à sa naissance et avait grandi sans amour. Comment aurait-il pu donner de l’amour alors que lui-même n’en avait jamais reçu ? Il m’a fallu des années pour parvenir à le comprendre. Mais à l’âge de six ou sept ans, je lui en voulais terriblement et j’éprouvais beaucoup de colère. Une colère rentrée qui ne pouvait pas s’exprimer à la maison.

Cet horrible sentiment de frustration a marqué ma petite enfance, mais également ma vie d’adulte au point que j’ai fait en sorte pendant des années de ne plus la connaître, quitte à payer des crédits à 17,9 % !

Complicité et assistance de la mère

Le Père Noël n’existait pas ? J’ai donc joué ce rôle vis-à-vis de mes frères et sœurs, aussitôt que je l’ai pu. J’ai instauré Noël pour eux.

Je ramenais à la maison le sapin, la bûche, la dinde et les cadeaux. On m’appelait « Mère Noël » ! Pour les six autres enfants qui sont arrivés après moi, je jouais lors des fêtes le rôle du père et de la mère. J’ai instauré également les anniversaires que nous fêtions ainsi que toutes les fêtes religieuses ou païennes. Tout ce que je n’ai pas eu à mon arrivée en France, toutes les privations dont j’ai souffert, j’ai fait en sorte que mes frères et sœurs ne les connaissent pas. Ils ne devaient pas souffrir du déracinement que j’avais connu. Cette attitude protectrice à leur égard ne m’a jamais quittée et explique bien les fondements de mon histoire.

Mais, pour comprendre mon histoire, il faut que je précise que je n’avais que dix-sept ans d’écart avec ma mère. C’est la différence d’âge entre deux sœurs. Tous les deux ans, ma mère se retrouvait enceinte et un nouveau-né débarquait dans la famille. J’étais l’aînée, et tout naturellement je devais aider ma mère. Ni l’une ni l’autre n’évoquions le comportement de mon père. C’était un sujet tabou.

J’assurais l’intendance de la maison comme si j’étais son assistante : « Va ranger », « Va donner un coupde chiffon », « Donne-lui ceci ou cela », etc. Nous étions en fait deux à faire tourner la maison. Ma mère m’apprenait les tâches de la bonne ménagère pour me former à son image et me préparer à mon destin de future épouse kabyle, épouse d’un homme de la même origine.

La proximité était telle entre nous qu’à certains moments, les rôles mère-fille étaient inversés, et je considérais alors ma mère comme ma grande sœur. Je la consolais quand elle était triste. Je l’aidais quand elle était fatiguée. Si bien que, peu à peu, je suis devenue la mère de ma mère, lui remontant le moral quand il le fallait et assumant à sa place les responsabilités du foyer.

Lorsque ma mère m’a annoncé sa dernière grossesse, je lui ai demandé de ne pas garder l’enfant. Je lui parlais comme si elle était ma propre sœur. Je ne me voyais pas repartir à nouveau dans les couches et les biberons ! Mais cette fois-là, comme elle n’avait pas beaucoup grossi, elle ne s’était pas rendu compte de sa grossesse, si bien qu’il était trop tard pour avorter. Je m’en veux aujourd’hui d’avoir eu cette réaction, mais l’idée de materner sans fin un autre nouveau-né qui venait remplacer le précédent, m’était insupportable ! Je n’avais que dix-sept ans, et je commençais à peine à sortir des couches de l’enfant précédent !

Personne ne m’a jamais reproché de prendre en charge mes frères et sœurs. Bien au contraire, mes frères et sœurs m’ont encouragée dans cette position-là. On ne m’a jamais mis un stop. Je ne me suis jamais posé de questions, d’ailleurs, et ma mère ne m’a jamais non plus reproché de prendre sa place. C’est moi qui lui ai reproché de ne pas être une véritable mère vis-à-vis de moi et qui lui ai demandé un jour de me considérer enfin comme sa fille. Je n’ai jamais demandé non plus à ma mère de mieux tenir sa place de mère vis-à-vis de mes frères et sœurs. J’estimais qu’elle l’avait sa place. Je ne serai jamais la mère de mes frères et sœurs, même si j’ai occupé cette place-là vis-à-vis d’eux.

Ma mère faisait comme elle le pouvait avec ses propres moyens. Elle avait quitté le cocon familial à seize ans. Sa mère ne lui avait prêté que peu d’attention. Elle était l’aînée d’une fratrie de quatre. Comme moi, elle avait endossé son rôle d’aînée si bien que, pour elle, ma façon de me comporter était évidente. Finalement, sans le savoir, je ne faisais que reproduire ce qu’elle avait vécu.

Dans beaucoup de familles maghrébines, cela se passe comme ça. Toutes mes amies, aînées d’une grande fratrie, ont connu le même cas de figure que moi. Lorsque les parents ont été élevés ainsi et qu’ils n’ont rien connu d’autre, on ne peut pas leur demander autre chose. On ne peut pas exiger d’eux ce qu’ils ne comprennent pas.

« L’intégratrice »

J’assumais énormément de tâches à la maison. La douche des enfants le soir, leurs devoirs, le ménage, le linge, la popote, et même le secrétariat de mon père quand il a créé sa propre société d’électricité avec les factures, les devis, etc. Et tout cela après l’école, avec une simple machine à écrire. Je ne sortais jamais. J’ai assumé mon rôle d’aînée de la famille sans me poser de questions. Cela coulait de source, et ma mère m’encourageait dans ce sens :

« Comme ça quand tu auras ton foyer, tu seras prête ! » me disait-elle.

Je n’en ai jamais voulu à ma mère de son comportement. Elle avait été mariée à un homme qu’elle n’avait jamais vu et dont elle était tombée enceinte si jeune ! Quand elle a accouché de moi, encore adolescente, elle ne savait même pas comment tenir son bébé, m’avait-elle raconté un jour.

Pour ma mère, je représentais bien plus qu’une simple enfant. J’étais une assistante ménagère, mais aussi celle qui prenait en charge toute la partie administrative du foyer. Ma mère ne maîtrisait pas suffisamment la langue pour s’en occuper, ne savait ni lire ni écrire, si bien qu’elle m’a délégué toutes les formalités et décisions relatives à mes frères et sœurs et en particulier leur scolarité. À chaque rentrée des classes, je remplissais les dossiers de tous les enfants. Les relations avec la Sécurité sociale, la CAF, le propriétaire du logement, tout cela m’incombait. À sept ou huit ans, j’allais à la Sécurité sociale. Je n’atteignais même pas la hauteur du comptoir ! J’énonçais par cœur le numéro d’immatriculation de mon père, dont je me souviens toujours !

Pour mes frères et sœurs, j’étais une seconde mère, décisionnaire de leur devenir. Je le suis devenue de plus en plus au fur et à mesure des années. Sans m’en rendre compte, tout naturellement, j’ai été amenée à prendre une place prépondérante vis-à-vis d’eux. Je n’ai jamais cessé de me sentir responsable d’eux. De leur bien-être matériel et psychologique, de la pédagogie, des décisions concernant leur orientation, leurs études et leur intégration. Je les ai maternés, et les ai aidés à s’intégrer dans le monde dans lequel ils vivaient. Je veillais également sur leurs fréquentations. Si l’un d’eux avait un petit ami, il me le présentait. J’étais à la fois la grande sœur, la copine et la deuxième maman des derniers. J’étais beaucoup de choses à la fois !

Mon père n’était pas plus efficace dans le règlement des problèmes familiaux que ma mère. Lorsqu’un problème se posait, sa devise était : « Va prendre le dictionnaire ! » Comme si le dictionnaire comportait les réponses à toutes les questions ! Pour mon père, s’intégrer et maîtriser la langue revenait à apprendre le dictionnaire ! Si on maîtrisait le vocabulaire, on devait pouvoir tout résoudre ! Comme s’il suffisait de connaître le sens d’un mot pour pouvoir résoudre un problème.

D’ailleurs, je jouais également un peu un rôle de femme vis-à-vis de mon père. S’il devait me perdre, il perdrait aussi celle qui dirigeait la maison, élevait les petits, et était sa secrétaire. Je ne pense pas qu’il ne m’ait jamais aimée en tant qu’enfant, mais il m’a probablement appréciée en tant qu’assistante !

Mon père exprimait quelquefois à mon égard des mots gentils, du genre « C’est bien ». Mais pas davantage. Il n’a jamais eu à mon égard le moindre véritable geste d’amour.

Mon besoin de reconnaissance vis-à-vis de ce que je faisais pour lui a toujours été déçu. Mon père m’utilisait, en fait. Ce fut le premier homme à me traiter ainsi, mais pas le dernier, comme si cette première relation avait été fondatrice de ce que seraient plus tard mes relations avec les hommes : donner de moi-même en espérant obtenir de l’amour en retour. Ma vie de femme dans les relations avec les hommes a commencé là, dans cette prise en charge de tout ce qui peut décharger un homme des tâches ennuyeuses, et dans cette attente d’amour déçue. Pour que tu m’aimes, je t’aide, je te soutiens, je fais tout ce qui t’ennuie. J’ai fonctionné dans ce schéma durant toute ma vie de femme.

J’étais en souffrance, mais je pardonnais tout. Je me disais que j’étais élevée par mes parents comme ils avaient eux-mêmes grandi, sans attention véritable. Ils ne faisaient que reproduire leur propre enfance. Je me disais qu’ils avaient fait le choix d’une éducation à la dure, semblable à celle qu’ils avaient connue. Je l’acceptais. Je ne peux pas leur en vouloir. Avec du recul, je me dis que je ne peux pas en souffrir.

Mais j’ai très vite mûri et n’ai pas connu d’adolescence. La crise d’adolescence, je ne sais pas ce que c’est. Je suis directement passée de l’âge de huit ans à celui de vingt ans.

Le garçon manqué

Mes parents, et probablement plus encore mon père, ont sans doute regretté que leur premier enfant ne fût pas un garçon. Si bien que j’ai eu tendance durant toute mon enfance à nier ma féminité et à me comporter comme le garçon qu’on aurait bien aimé avoir à ma place.

Scolairement, j’ai été soutenue par Anne qui avait été ma principale de collège et qui est restée une amie. Elle m’aimait beaucoup et m’a suivie pendant tout mon parcours, m’encourageant sans cesse. Anne m’appréciait en particulier pour mes capacités à parler aux garçons, car j’étais moi-même un peu « garçon manqué ». Les garçons avaient tendance à me considérer comme faisant partie des leurs.

Je ne me maquillais jamais. Ma mère me disait :

« Les filles doivent mettre un peu de khôl autour des yeux, un peu de mascara ! »

Comme je me comportais physiquement comme un garçon, elle me poussait vers cette voie de la féminité. Si quelqu’un embêtait mes copines, on m’appelait à la rescousse et je les défendais comme pouvait le faire un frère. J’étais aussi la « marieuse » parce que j’avais autant d’amis garçons que filles. Je comprenais les attentes des garçons. Mon nom de famille en kabyle veut dire « organisateur de mariage » ! C’est rigolo, quand on y pense.

J’avais donc le don de m’adresser aux garçons pour régler les conflits, et aussi aux filles pour leur demander d’être exemplaires. J’étais un peu une sorte de médiatrice entre les élèves. Comme à la maison, je jouais à l’école aussi un rôle d’adulte. Peu à peu, la relation maître-élève s’est transformée en une véritable relation d’amitié, et j’ai continué à voir Anne bien après ma scolarité. Elle aussi était l’aînée d’une famille de neuf enfants et elle semblait parfaitement comprendre ma situation. Anne était bien plus âgée que moi, comme le sont d’ailleurs beaucoup de mes amis. Ayant une vie d’adulte avant l’âge, j’ai en effet toujours été attirée par les personnes plus âgées.

En tant que fille dans ma famille, je n’avais le droit à rien. Une fille ne peut pas aller en classe de neige parce qu’il est impensable qu’elle découche de la maison. Elle doit s’interdire la piscine car elle ne peut pas mettre un maillot de bain, si bien qu’à ce jour, je ne sais toujours pas nager. Elle ne peut pas sortir toute la journée, même si c’est pour aller visiter un musée. Je ne suis jamais allée aux sports d’hiver. Entre l’école et la maison, il n’existait rien de possible, rien de négociable. Quand il y avait des sorties scolaires par exemple, je remplissais moi-même...

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