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L'appel de l'Est

De
198 pages
Dans ce troisième volume autobiographique, Alexander Eva, après être passé de l'URSS à l'Allemagne, poursuit son itinéraire en France. Exilé, mais heureux d'y construire un nid pour sa famille, il devra abandonner la musique pour se consacrer aux joies du bricolage et aux arcanes de l'immobilier et du tourisme. La côte ouest de la France sera-t-elle son dernier havre ? Il semblerait que l'appel de l'Est soit plus fort que les douceurs du littoral. Et qu'en est-il des racines familiales, qui se manifestent de nouveau à lui ? Un troisième volume drolatique.
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Alexander EvaL’appel
de l’Est
Des bords de l’Atlantique
aux rives du Rhin
Alexander Eva est un homme en marche. Son itinéraire, tributaire des L’appel de l’Est
aléas politiques de l’après-guerre, l’a conduit d’URSS en Allemagne, où il a
réussi à émigrer et à s’installer. Rien de facile alors pour ceux qu’on nomme
les Russes-Allemands : Allemands en URSS, Russes en Allemagne. Être Des bords de l’Atlantique
accueilli quelque part ne va pas de soi.
aux rives du RhinDans ce troisième volume, c’est en France que l’exilé va construire un nid
pour sa famille. Égaré sur le bassin d’Arcachon, le trompettiste abandonne
temporairement la musique pour découvrir avec stupéfaction les arcanes
Traduit de l’allemand par Catherine Bersetde l’immobilier, le bricolage et le monde du tourisme. Là encore, il va
trouver au plus profond de ses capacités de quoi rebondir. Le récit de ces
tribulations est drolatique, tant ses étonnements et son bon sens mettent
en évidence quelques fonctionnements bien propres aux Français.
La côte ouest de la France sera-t-elle son dernier havre ? Il semblerait
que l’appel de l’Est soit plus fort que les douceurs du littoral. Celui des
racines familiales aussi, qui, en se découvrant à lui, vont permettre au
voyageur de repartir trouver ailleurs sa place en ce monde, et peut-être la
paix de l’âme.
Même si le monde va à vau-l’eau, la route de l’espoir repart vers l’est.
Pascale Lavaur, documentaliste .
Trompettiste professionnel, Alexander Eva est né en Ukraine
en 1942. Il vit en URSS jusqu’en 1976, puis en Allemagne,
puis en France, avant de revenir s’installer en Allemagne. Ces
pérégrinations lui inspirent trois livres de souvenirs, publiés
en Allemagne et en traduction française chez L’Harmattan.
Il est par ailleurs l’auteur d’arrangements pour trompette
et piano publiés en URSS et de trois cahiers d’études pour trompette
publiés en Allemagne.
ISBN : 978-2-343-09949-1
20 €
Graveurs de MémoireG
Graveurs de Mémoire
Cette collection, organisée thématiquement, est consacrée
à la publication de témoignages et récits autobiographiques divers.
GRAVEURS_MEM_GF_HS_EVA_11_APPEL-EST.indd 1 31/07/16 18:58:48
Alexander Eva
L’appel de l’Est L'appel de l'Est
Des bords de l'Atlantique
aux rives du Rhin Graveurs de mémoire

Cette collection est consacrée à l’édition de témoignages et récits
personnels contemporains. Depuis 2012, elle est organisée par
séries en fonction essentiellement de critères géographiques mais
présente aussi des collections thématiques (univers professionnels,
itinéraires individuels divers...).

Déjà parus

Julia (Didier), Pages de vie en politique, Le gaullisme à l’épreuve du
temps, 2016.
Pierné (André), Deux valises par famille, Itinéraire d’une famille de
la Lorraine à l’Algérie, 2016.
Francheteau (Jean), Turbulences d’une vie professionnelle, De
Kodak au service public, 2016.
Armantier (Louis), Paroles de rescapés, Indochine-Viêtnam, Le
temps des souvenirs, 2016.
Deudon (Albert), L’autodidacte sur le toit, Itinéraire d’un
journaliste originaire du Nord, 1916-1976, 2016.
Krengel (Michel), Golda, Une enfant au goulag, 2016.
Eyrignoux (Pierre), Adolescents en Algérie, Djidjelli, une terre dans
la peau, Petite Kabylie, 1954-1962, 2016.
Bousquet (Bertrand), Prêtre de Paris, Une vie en Église, 2016.
Wamba (Philippe), Parenté. L’Odyssée d’une famille en Afrique et
en Amérique, 2016.
Guibourg (Catherine), Vayssettes-Vergès (Marie-Antoinette),
Hier ne finira jamais, Résister hier et aujourd’hui, 2016.

Ces dix derniers titres de ce secteur sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Alexander Eva
L'appel de l'Est
Des bords de l'Atlantique
aux rives du Rhin
Traduit de l'allemand par Catherine Berset Titre original:
Der Wandel – Adieu Atlantikküste!
Projekte-Verlag Hahn
ISBN 978-3-946169-12-3



Du même auteur dans la même collection:

Le chemin commence en Sibérie, ISBN 2-7475-7390-7
Titre original: Mein Weg begann in Sibirien
Projekte-Verlag Hahn
ISBN 978-3-946169-05-5

Le rêve s'arrête en Allemagne, ISBN 978-2-343-03127-9
Titre original: Die Sprache der Musik überwindet Grenzen
Projekte-Verlag Hahn
ISBN 978-3-946169-04-8

























© L'HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09949-1
EAN : 9782343099491






À ma femme et première lectrice,
à ma compagne de route,
à la petite Française des bords de Loire,
avec mes remerciements pour son soutien sans faille.





Ainsi se termine le tome précédent :


« C'est dans cette maison, dans ce jardin que nous avions fêté notre mariage,
nos trois enfants y avaient fait leurs premiers pas. Ici, j'avais pris en main la
régie du « Procès d'Odessa » ; tous les matins, j'avais travaillé ma trompette et
préparé des dizaines des concerts. J'ai souri à nouveau en me remémorant ma
plantation d'ail, qui avait fait de moi le célèbre « missionnaire de l'ail ». Puis
il m'a semblé entendre les voix de nos enfants, lesquels m'avaient contraint à
réduire toujours davantage la taille de mon potager pour en faire un terrain de
jeux de plus en plus conséquent. Fini de rire ! Submergé par l'émotion, je me
suis vite dirigé vers la sortie, j'ai fermé la porte et j'ai jeté comme convenu la clé
dans la boite aux lettres.
Comme à l'enterrement de quelqu'un qui aurait été malade depuis
longtemps, dans un état d'esprit entre le deuil et le soulagement, j'ai laissé
Pleidelsheim derrière moi. Des larmes amères roulaient sur mes joues, je voyais
à peine où j'allais.
Je n'étais pas loin de pleurer encore une fois quand j'ai franchi la frontière et
vu l'Allemagne disparaître dans le rétroviseur, mais les larmes étaient taries.
Plus je m'éloignais de l'Allemagne, plus ma petite voix intérieure criait fort : ce
n'est pas pour toujours ! »

9


Sur la côte Atlantique



En route vers l'inconnu


Cela avait beau faire plus de dix ans que j'avais quitté l'Union
soviétique, le passage d'une frontière m'emplissait encore
d'appréhension. Il m'était arrivé plusieurs fois ces dernières années
de passer la frontière entre la France et l'Allemagne. À chaque fois
je ressentais la même tension, comme si un incident allait se
produire. Pourtant, cela ne m'arrivait que rarement de devoir
montrer mon passeport. Personne ne s'intéressa davantage ce
jourlà, ni à mes papiers, ni même à la voiture pleine à craquer du reste
de notre déménagement. Mais les regards des douaniers me
troublaient. Je ne savais pas si je devais sourire aimablement ou
bien détourner les yeux.
L'espace d'un instant, je me félicitai de voir le poste de douane
s'éloigner dans le rétroviseur. Mais soudain, je pris peur ; j'étais en
train de quitter l'Allemagne pour longtemps, je partais pour la
France, vers un avenir très incertain. Je ne voyais devant moi que
des montagnes de problèmes. Pour la première fois, je pris
vraiment conscience de ma situation. Jusque là, je n'avais eu que
l'objectif devant les yeux, m'efforçant de tout faire pour l'atteindre :
amener nos enfants au soleil, à l'air de la mer, et leur donner ainsi
toutes les chances de guérison, même si cela me faisait perdre mon
emploi. Pour rien au monde je ne voulais être séparé d'un enfant
encore une fois.
Incroyable mais vrai : jusqu'à maintenant, je n'avais parlé avec
personne de mon avenir en France, même pas avec Catherine.
Quelle inconscience ! Ma solitude si pesante ces derniers temps
atteignit soudain son apogée. Pour ne pas éclater en sanglots, pour
me sortir de mon profond désarroi, je fis ce qui m'avait maintes
11 fois aidé : je me remémorai les pires moments de mon existence,
comme lorsque je me battais pour ma survie dans les pays baltes.
En général, cela marchait. Mais cette fois, cela ne m'apporta pas le
soulagement espéré. Je me mis alors à hurler des phrases
encourageantes, si fort que je reconnaissais à peine ma propre
voix :
– Je regarde de l'avant !
– Je vais réussir mon avenir !
– Encore 1000 kilomètres et je serai avec ma famille à La
Rochelle !
– Je reviendrai en Allemagne dès que les enfants seront guéris,
hourra, hourra !
Mais jusqu'à la perspective encore très floue d'un retour en
Allemagne, il faudrait que je me construise une nouvelle existence,
une nouvelle vie, et ce sans parler ni comprendre le français, sans la
perspective de trouver un emploi. Dans un pays inconnu, avec des
gens qui m'étaient étrangers, je serais plus que jamais moi-même un
étranger, condamné à hurler depuis les profondeurs de ma solitude
comme je venais de le faire.
Crier m'avait cependant fait du bien, je ne pensais plus qu'aux
retrouvailles familiales imminentes. Allons, je n'étais pas encore un
étranger, je conduisais une belle voiture allemande et j'appréciais le
calme du trajet sur l'autoroute, bien moins fréquentée qu'en
Allemagne. Seuls les péages successifs étaient agaçants, qui
exigeaient leur tribut pour pouvoir poursuivre la route. En
Allemagne les autoroutes étaient gratuites. Je perdais du temps à
fouiller dans mon porte-monnaie à la recherche de la somme
nécessaire, que je jetais dans une corbeille avide, à la suite de quoi la
barrière s'ouvrait et je pouvais continuer mon chemin. Quand les
distances étaient plus grandes et les sommes donc plus
importantes, il fallait s'arrêter à un guichet. Les automobilistes
français trouvaient sans doute la plaisanterie un peu chère ;
beaucoup n'empruntaient pas les autoroutes.

Une question dérangeante me vint inopinément à l'esprit :
Avaisje été plus heureux en Union soviétique qu'en Allemagne ? Le fait
même de m'interroger à ce sujet me choqua, d'autant plus que je
remarquai que dans la situation actuelle, je n'avais pas de réponse
12 claire et immédiate. Il fallait que je réfléchisse et que je fasse des
comparaisons.
Je n'aurais pas souhaité à mon pire ennemi mon enfance en
Sibérie, ni les premières années de ma jeunesse, et pas davantage les
années pendant lesquelles je m'étais battu pour quitter l'Union
soviétique. Mais à partir de ma deuxième année au Conservatoire,
durant laquelle j'avais obtenu un poste dans l'orchestre national
symphonique du Kazakhstan, compte tenu bien sûr des conditions
existantes à l'époque, j'avais fort bien vécu, et encore mieux par la
suite, en tant que professeur au conservatoire supérieur du
Kirghizstan.
S'extraire en toute conscience et avec de lourdes pertes d'un pays
et d'une vie pour s'introduire quasiment de force dans une autre vie
et dans un autre pays, pays que ma mère avait toujours considéré
comme notre patrie, avait été bien plus qu'un simple
déménagement. C'était pour nous deux une perte dramatique,
suivie d'un nouveau départ tout aussi dramatique.
Là-bas, c'était ma tête qui commandait, ma survie dépendait de
ma capacité à réfléchir. Ma carrière et mes succès parlaient
d'euxmêmes. Arrivé en Allemagne, mes décisions avaient en grande
partie été motivées par les rêves et les désirs qui étaient nés en moi
bien avant mon émigration. Je cherchais avant toute chose à
satisfaire un besoin viscéral au regard duquel tout le reste devenait
insignifiant : je voulais vivre dans une société libre, avec une presse
libre et pouvoir avoir une opinion qui ne soit pas dictée par un
parti ou par l'État. Ce souhait avait guidé pendant des années mes
réflexions, mes aspirations et mon combat pour quitter l'URSS.
Mais ces idées, ajoutées au désir d'être en Allemagne chez moi en
tant qu'Allemand, avaient jeté un voile sur d'autres choses
importantes. Elles m'avaient notamment empêché de penser de
façon rationnelle, de comprendre que les gens avec lesquels je
vivais désormais portaient eux aussi l'empreinte de leur propre
passé, de leur environnement et de leur système politique, et que je
devais les comprendre et les accepter tels qu'ils étaient.
Et eux, m'avaient-ils compris et accepté tel que j'étais ? Je ne
trouvai pas de réponse à cette question.

13 Je n'avais pas pour habitude de faire des pauses, encore moins
pendant les longs trajets, et encore moins quand je roulais seul.
Mon objectif était d'arriver le plus vite possible. Certes, je prenais
peur lorsque je voyais un accident au bord de la route, je freinais un
temps en pensant que cela pouvait m'arriver à moi aussi, mais après
quelques kilomètres je reprenais ma vitesse habituelle comme les
autres automobilistes. Ce que j'avais vu passait aux oubliettes et je
ne pensais plus qu'à avaler les kilomètres.
Je m'arrêtai pour faire le plein et j'allumai la radio. La réception
était mauvaise, trop loin de l'Allemagne, sans doute, mais ce que
j'entendis me sembla incroyable. La nouvelle me troubla tant que je
cherchai fébrilement sur les ondes pour la réécouter. Enfin, je pus
l'entendre à nouveau et comprendre ce qui était arrivé.
Il s'agissait d'un accident dans la centrale atomique ukrainienne
de Tchernobyl, qui s'était produit quelques jours auparavant, le 26
avril. Le fait que cette nouvelle arrive jusqu'en Europe de l'Ouest
révélait déjà en lui-même la dimension catastrophique de cet
accident. D'ordinaire on cherchait à tenir secrets ce genre
d'événements.
Je me sentais concerné ; j'étais né dans une colonie allemande en
Ukraine. On disait de cette région que le sol y était si fertile que
même un bâton fait racine si on le plante dans la terre. Mais après
ce terrible accident, toute la région serait probablement si polluée
que ses habitants devraient la quitter. Il y avait déjà des victimes ;
combien seraient encore touchées par les radiations mortelles ? Ces
chiffres seraient-ils rendus publics ? La nature s'en remettrait-elle
un jour ? On aurait pu penser que moi-même je fuyais devant cette
catastrophe, nous étions le 1er mai 1986.
La circulation intensive avant et dans Paris interrompit mes
réflexions. Bouchons, circulation ralentie, ou au contraire vitesse
extrême, il fallait rester concentré. La tension se relâcha quand je
vis la sortie vers Chartres et que je pris la direction d'Orléans. La
circulation se calma et je pus à nouveau laisser libre cours à mes
pensées.
Depuis que j'avais quitté l'URSS en 1976, beaucoup de choses
avaient changé dans les pays socialistes, dans le reste du monde
aussi, évidemment, mais cela me touchait moins. L'événement à
mon sens le plus incroyable était venu de Pologne. Si l'on avait
14 demandé le nom du pape à des citoyens soviétiques, on aurait eu
pour réponse des mines perplexes, des haussements d'épaules ou
des « Aucune idée ! ». On ne pouvait avoir ce genre d'information
qu'en écoutant les radios interdites, comme Deutsche Welle, Radio
Vatican, La Voix de l'Amérique ou la BBC. Le chef spirituel de
l'Église catholique romaine et par là-même l'autorité religieuse la
plus importante pour des millions de fidèles était un parfait
inconnu en URSS. Et voilà que le nom de Karol Wojtyla, Pape
Jean-Paul II, traversait toutes les frontières, tel un pont de paix
entre l'Est et l'Ouest.
Quand je vivais en URSS, les membres du bureau politique du
comité central du Parti communiste comptaient parmi les habitants
les plus âgés du pays. Comme des arbres trop vieux, ils ne portaient
plus de fruits depuis longtemps et ne laissaient pas de place aux
jeunes arbres. Mais voilà que l'impossible était devenu réalité, avec
l'apparition au bureau politique en 1985 d'un dynamique secrétaire
général du Parti, Mikhaïl Gorbatchev, âgé de 54 ans. Un homme
avec des idées neuves, révolutionnaires pour son pays.

J'arrivais maintenant à Angers, la dernière grande ville sur mon
parcours avant La Rochelle. « Je vais bientôt revoir mes chéris! »
hurlai-je à nouveau en me trémoussant de joie sur mon siège.
J'avais fait pendant l'année écoulée des milliers de kilomètres
entre travail et famille, souvent exténué, triste ou désespéré. Cette
sombre période se termina enfin par mon arrivée sain et sauf, et
par d'émouvantes retrouvailles. Mes petits sautaient, riaient,
criaient, s'accrochaient à moi et me couvraient de baisers comme si
j'étais un bonbon.
Friedrich, qui avait dû passer de l'allemand au français pendant
son année de cours préparatoire, avait bien surmonté cette
difficulté. Il avait écrit à mon intention sur une grande feuille de
papier : « Papa, tu partiras plus. » Johannes et Sophie ne parlaient
bien sûr que français à l'école maternelle et s'efforçaient de me
raconter leurs histoires dans un savoureux mélange des deux
langues, c'était à mourir de rire.
Catherine pour sa part avait dû réapprendre à vivre en France.
Elle s'y sentait à l'aise maintenant. Son année de stage se terminait,
elle devait encore passer les épreuves pratiques du CAPES et se
15 réjouissait de mon arrivée. Ma présence lui laissait plus de temps
pour bien se préparer à son examen et la délestait de l'entière
responsabilité de trois jeunes enfants.
Enfin réunis ! Les difficultés des années passées étaient
oubliées ; ce que nous avions obtenu ensemble avec beaucoup de
sacrifices était le plus important : sur la côte atlantique, nos enfants
étaient en pleine santé, et ce sans médicaments.




16


La Rochelle


Nous habitions dans le quartier de Villeneuve des Salines un
appartement de quatre pièces au troisième étage, équipé du
minimum vital ramené de Pleidelsheim au fur et à mesure de mes
nombreux allers-retours. Le quartier relativement récent, composé
en majeure partie d'immeubles en béton de quatre étages, n'était
qu'à quelques kilomètres du centre-ville. Bien sûr, nous n'étions pas
aussi confortablement installés que dans la mignonne maison de
Pleidelsheim, mais nous savourions le plaisir d'être à nouveau tous
ensemble.
Nous avions tout de même un peu de mal à nous habituer aux
énormes cafards qui infestaient notre nouveau foyer. Des
videordures étaient installés sur chaque palier de notre immeuble,
permettant d'y jeter les détritus sans avoir besoin de descendre à la
cave. Ils offraient sans doute des possibilités de reproduction
illimitées à ces insectes repoussants que nous n'arrivâmes jamais à
éliminer complètement de notre appartement. Ce n'est pas pour
rien que l'on dit « résistant comme un cafard ». Nous fûmes
contraints de partager notre nourriture avec ces occupants à faire
dresser les cheveux sur la tête. En cas de famine, nous aurions
toujours pu nous en nourrir.

J'étais curieux de savoir ce qui s'était exactement passé à
Tchernobyl, et je tentai d'en apprendre davantage. Catherine me dit
que l'on avait très peu parlé de cet accident dans les informations
françaises, ce qui ne manqua pas de m'étonner. Au bout de
quelques jours, on nous dit que le nuage toxique qui avait apporté
la maladie, voire la mort à de nombreuses personnes en Ukraine et
dans les pays voisins avait fort intelligemment contourné la France.
En téléphonant en Allemagne, j'appris qu'on y instruisait les
citoyens sur les précautions à prendre, que l'on déconseillait
fortement de consommer du lait et des légumes frais, alors même
qu'en France on continuait à nier tout danger. Il semblait que les
17 gens d'ici ne s'intéressaient que de très loin à cette catastrophe,
qu'ils ne s'inquiétaient pas à l'idée que leurs produits frais puissent
être irradiés. Il s'agissait pourtant, comme on le sait aujourd'hui,
d'une catastrophe d'ampleur mondiale : au matin du 26 avril 1986,
le quatrième réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl avait
explosé. Une flamme colorée, étouffante, avait monté jusqu'à mille
mètres de haut dans le ciel ukrainien. Pendant les huit mois qui
suivirent, huit cent mille personnes, soldats, mineurs, pompiers,
civils venus de toute l'Union soviétique s'investirent au péril de leur
vie dans les opérations de sécurisation du site.

Heureusement pour nous, nous étions loin de tout cela. Dans
notre quartier, je fus d'abord frappé par la diversité de la
population, constituée au jugé pour 30 à 40 % de personnes venues
du continent africain ou des Dom-Tom. Nos voisins étaient
presque tous des familles nombreuses. Avec nos trois enfants, nous
étions banals ici, pas comme en Allemagne ! Le quartier offrait tout
ce dont une famille nombreuse pouvait avoir besoin : les écoles
maternelle et primaire, les aires de jeux, les terrains de sports, le
supermarché, les médecins, tout était sur place. Et nous pouvions
savourer jour et nuit le plus important, l'indispensable : l'air de la
mer.
Cela nous tracassait énormément de ne pas savoir dans quelle
région Catherine obtiendrait son premier poste à l'issue de son
année de stage. Notre souhait le plus cher était bien sûr que ce soit
en Alsace, dans les Vosges, le plus près possible de la frontière
allemande. Mais la liste de vœux que Catherine devait remplir ne
semblait avoir que peu d'importance ; ses collègues nous
prédisaient plutôt un atterrissage raté, puisque les jeunes
professeurs étaient en général affectés dans le nord de la France ou
en banlieue parisienne.
Peu après mon arrivée, nous entreprîmes un tour de
reconnaissance vers l'océan, à bord de la Mercedes, qui malgré ses
cinq ans d'âge faisait figure de voiture d'exception dans notre
quartier populaire. Friedrich, qui déjà tout petit s'intéressait aux
voitures, débordait de fierté lorsqu'il s'y installa. Pour moi, c'était
une joie sans pareille de faire une excursion en famille au lieu de me
lancer seul comme tant de fois auparavant sur une route
18