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L'argent n'est pas capital

De
338 pages
L'auteur est un homme d'affaires nomade, financier et économiste autodidacte. Il maîtrise 8 langues, et a travaillé sur les 5 continents, dans 65 pays. Il nous livre son expérience interculturelle et nous démontre que l'avidité ne procure ni le bonheur ni une vie meilleure. Car l'accumulation d'argent ne constitue pas un véritable capital. Cet ouvrage montre un monde où la vie gagne en intérêt jour après jour, où seul le mouvement est réel et où le mérite du gagnant se mesure par rapport au chemin parcouru.
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L’argentn’estpascapitalOleEdvard Mackeprang
L’argent n’est pas capital
Voyages d’un anarchiste financier© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54202-0
EAN : 9782296542020Dédié àlapersonnequej’ai rencontréesur mon chemin
etqueje n’aijamaisrevue depuis,
mon meilleuramiSommaire
Nomadefinancier.........................................................................................11
Lepremierdemi-million.............................................15
Partide zéro.................................................................33
Leparadis vert..............................49
L’éléphantblanc...........................................................57
Sultanàbrunei..............................67
Romedefellini................................7 5
Nuits éthiopiennes.......................................................87
Kilimandjaro.................................................................95
Joursd’arabie.............................10 1
Avant laglasnost........................10 5
Les jeux sontfaits......................................................................................111
Apprendrel’allemand................................................................................117
L’été audanemark.....................................................127
Plus loin vers lenord..................133
Quandilpleut en espagne.........141
Entreplanteurs enbolivie..........................................................................149
Debuenos aires à saopaolo......................................................................157
Face aupacifique.......................................................................................167
Dans l’orangeraie.17 1
Délice turc...177
Prendre le train enmarche.........................................................................183
Bharatiya janarajya.....................203
Dans leciel.................................................................227
Iles enchantées...........................237
Voyagedans lebush..................................................................................249
America, america........................259
Commentdébuter................................26 9
Aprèsle11 septembre................27 5
Gagnantouperdant....................................................283
Hautefinancepourdébutants....................................................................291
L’urgenceduchangement.........303
Mes ante-mémoires....................................................307
Bibliographie..............................................................................................313REMERCIEMENTS
Jesuisinfinimentreconnaissantànos enfants
FabiendeLatour etSaga Mackeprang
Sansleuraideprécieuse ce livren’auraitpaspu êtrepublié.NOMADEFINANCIER
Ce livre n’est pas une fiction,il décrit la réalité de ma vie telle
qu’elle fut. J’ai travaillé dans plus de soixantepays durant les
derniers 40 ans, ma totalité d’éprouvé inclut un mélange d’images
visuelles, de vues économiques et politiques et ma compréhension
de la communication interculturelle,ainsi que la connaissance de
mon prochain,de ses besoins etdésirs,de ses peurs et de ses envies
avides.
Le motif conducteur est le succès et l’échec, gagner ou perdre
au grand jeu qu’est la vie. Survivre aux contrecourants est
particulièrement un défi dans le domaine où j’ai œuvré, le monde
de la finance. Dans un environnement où la plupart recherche la
sécurité et des conditions de vie stable, cela peut paraître difficile
d’imaginer que quelqu’un peut volontairement opter pour
l’irrégularité et l’insécurité, comme je l’ai fait. C’est un défi de
vivre sans un revenu régulier, comme un trapéziste vole sans filet,
cela fait toute la différence au numéro, les récompenses sont plus
élevées mais les chutes plus dures. Mais si un tel mode de vie
rapporte assez pour continuer, pour conserver la liberté de
mouvement sans épreuves excessives, en vivant une vie intéres-
sante et pleine de joies, on peut considérer qu’elle est une réussite,
même sion n’a jamais trouvéla mined’or.
J’ai eu la chance de rencontrer une femme qui a eu la même
soif d’aventure, aspirant à cette même ‘sagesse de l’insécurité’, elle
a voyagé avec moi vers tous les territoires où je me suis rendu pour
affaires. J’ai commencé à travailler avec Investors Overseas
Services en 1964 en Iran,Afghanistan, au Pakistan et pendant la
décennie suivante en Espagne, Italie et en France.L’industrie des
Fonds de Placement était naissante en Europe et je suis content de
pouvoir dire que j’appartiens aux pionniers de ce qui est devenu le
produit numéro un dans le monde de la finance d’aujourd’hui. Les
années suivantes étaient remplies de voyages en Asie, Afrique de
l’Est,Moyen Orient, les Amériques et Australie, toujours en quête
denouveaux territoiresà conquérir.
Vous demandez peut-être: quelle est la part d’une vie qui
dépend de la chance? Ou de la volonté? Le talent est-il une clé
déterminante du succès? Durant mon enfance, on apprenait quechacun est le forgeron de sa propre destinée, mais dans quelle
mesure est-ce vrai? Vous n’aurez peut-être même jamais la
réponse, lorsque vous atteindrez la fin de la route. Néanmoins cela
ne contribuera pas à votre succès de penser à tout cela, alors
foncez, juste avec une idéeen tête. Vous échouerez peut-être,
même plusieurs fois, avant que l’une de vos initiatives devienne
réalité, et vous conduise enfin au succès.L’argent n’est pas
synonyme de succès ou de joie, la plupart des hommes très riches
que j’ai rencontrés, vivaient une vie misérable, au point que je
peux dire qu’ils s’en seraient bien mieux tirés avec une vie plus
modeste etmoins chanceuse!
Mon ami le plus sage m’écrivit un jour «Tu n’es pas obligé
d’arriver quelque part.Ce qui ne va pas avec toi, mon cher,c’est
que tu as été motivé. Tu dois arrêter de voir le monde avec autant
de compétitivité. La récompense pour jouer le jeu n’est pas de le
gagner, arrête de jouer aux échecs à la pendule et apprends à la
place à jouer de la guitare.»Cela n’est peut-être pas essentiel
d’être orienté vers des buts, mais au moins soyons un chercheur de
vérité. Je viens d’une famille avec trois générations de docteurs,
grand-père, père et fille et aucun n’a trouvé la pierre philosophale.
Je ne l’ai pas non plus trouvée moi-même, mais j’ai eu beaucoup
deplaisirà lachercher.
Si vous m’aviez demandé ce que je voulais faire dans la vie
lorsque j’étais écolier, je vous aurais répondu tout, sauf travailler
dans une banque. Travailler dans un environnement clos m’appa-
raissait commeêtreen prison, aussi j’optais pour uneprofession de
plein air, et commençais comme apprenti maçon dans l’espoir de
devenir architecte. Cela n’a seulement pas marché comme je
l’avais supposé et j’ai fini par travailler dans une banque en dépit
de mon aversion initiale. La route est longue et compliquée comme
vouspourrezle constater dansles chapitres àvenir.
Une vie nomade est le contraire d’une vie routinière,de métro,
boulot, dodo. Il est difficile de rencontrer l’aventure dans un
monde organisé, on ne trouve que difficilement une région qui
n’ait été déjà visitée par un bus rempli de touristes. Très peu de
professions vous permettent de gagner votre vie où que ce soit sur
la planète. Par chance j’ai trouvé le produit universel qui intéressait
les gens partout: l’argent.Quand je commençais, j’ai appris une
méthode de marketing que j’ai sans cesseaméliorée depuis, une
12méthode que j’ai enseignée avec succès durant des séminaires de
formation, transformantles viesde nombreuxdemes ‘adeptes’.
Je considère que l’aspect humain de mon expérience est
beaucoup plus important qu’une méthode commerciale ; je me suis
donc abstenu d’écrire un manuel de vente comme certains de mes
collègues ou une recette sur comment réussir dans la finance, car je
suis arrivé à la conclusion qu’il faudrait plutôt, dans le monde de
l’argent, changer radicalement le système que suivre le modèle
présent.
Je vous encourageà lire ce livre jusqu'au dernier chapitre qui
contient mes conclusions,pragmatiques et empiriques,parfaites sur
le tas dans les différentes parties du monde où j’ai bourlingué.
C’est ainsi que ma vie dans le domaine de la finance m’a rendu
conscient du danger inhérentàl’instrument le plus puissant que
l’homme ait inventé: L’ARGENT, quipourrait détruire la terre si
nous ne sommes pas vigilants a renforcé ma certitude qu’une
réforme monétaire est indispensable!Ma critique et mon ironie
peuvent paraître être celles de quelqu’un de déçu et de négatif,
mais laissez-moi répondre commemon ami André Kostolany,
souvent accusé d’être un pessimiste:«Lefait que je critique avec
ferveur, démontre mon inquiétude pour le monde et constitue la
meilleurepreuve de monoptimisme».
13LEPREMIERDEMI-MILLION
Bruce Chatwin est venu dans ce pays avant qu’il ne soit
‘ruiné’ par les hippies en 1968, comme il l’écrivait dans son récit
de voyage ‘Une lamentation pour l’Afghanistan’.Nous fîmes
également partie de ces privilégiés en passant 6 mois à Kaboul en
1965. A l’origine, notre destination était Téhéran, où tout a
commencé avec un dîner â l’hôtel des 1001 nuits du Shah,à
Chemiran, dans lequel nous étions invités par l’équipage d’Air
Francepour célébrer lenouvel an.
Nous avions pris pension chez Mme Sanjar, boulevard du
Moulin RougeàTéhéran, une pension de classe moyenne pour
hommes d’affaires de passage. C’est là que j’ai appris mes
1premiers mots de parsi , auprès du fils de Mme Sanjar, lequel se
moquait toujours des Japonais qui s’inclinaient au téléphone tandis
qu’ils parlaient à leur patron à Tokyo, les «Hi, hi» étaient suivis
d’une autre kowtow.Mes premiers mots furent «Boro, boro», une
expression utile, qui signifie «partez, allez au diable », que l’on
peut crier aux mendiants lorsqu’ils deviennent trop insistants, et
«Boro Gumsho» (bouffon va au diable), « Kam kam» (un petit
peu) et « Bale» équivalent à « Vale» en espagnol (ça va,
d’accord).
Le manager en chef de la région, Ira, un Américain rusé aux
yeux de velours, avait repris cette région après son prédécesseur
Allen qui était devenu le grand chef de la société à Genève, celui
qui m’avait envoyé ici. Nous avons effectué quelques visites de
prospection ensemble àTéhéran sans affaires concluantes. La
plupart des ‘Représentants Internationaux’ de cette société
voyageaient avec leur famille, bien que les frais de leur
déplacement soient à leur compte. Seule une avance sur
commission pouvait éventuellement être accordée pour payer le
billet d’avion. Comme disait une fois un des managers généraux,
certains relevés de commission ressemblent à la dette nationale.
Cela m’a bien pris quelques années avant de recevoirun chèque à
la fin du mois, un système qui te fait travailler dur dans l’espoir de
devenir unjourpositivement riche.
1Langueindo-européennedugroupeiranien,usitee enPerse.La société avait bien compris que la femme jouait un rôle
important dans la motivation de son mari, les épouses furent
traitées avec beaucoup plus d’égards que dans bien d’autres
sociétés internationales. La femme d’Ira, une blonde spectaculaire,
passait ses journées à conduire sa voiture de sport dehaut en bas de
TakhteDjamchit, la rue commerçante principale, pour faire ses
emplettes. Je me souviens d’une fête chez eux où le caviar était
mangé à la petite cuillère, et mon seul autre souvenir c’est celui de
leur fils de 7 ans, assis dans une chaise à bascule, qui clamait à qui
voulait l’entendre «je fais le vœu que mon pèrearrête de se
soucier d’argent» Je ne crois pas qu’il ait compris que nous étions
tous dans le milieu financier. Bien que les enfants souvent
comprennent davantage qu’ils n’expriment ouvertement, le stress
des parents influence des enfants dont beaucoup n’apprécient guère
les changements de domicile fréquents.Vu mon manque de succès
dans ma nouvelle profession,il ne s’était pas passé quatre semaines
qu’Ira décida que je devais m’expatrier en Afghanistan,
accompagnépar mon manager de secteur, Mike Rhoads.
L’avion d’Ariana quittait Téhéran vers 6 heures du matin. J’ai
horreur des vols matinaux.En attendant au comptoir, j’aperçois un
typeàl’air sonné, aux yeuxbleus etaux cheveux hirsutes,avec une
grosse boîte de harengs islandais posée à ses pieds.«J’ai perdu
mon passeport» profère-t-il avec un accent indubitablement
norvégien. Il doit être encore plus endormi que moi, étant donné
que je n’ai pas de mal à remarquer son passeport sur le guichet,
juste en face de lui, et c’est ainsi que Roald et moi sommes
devenus amis immédiatement.En de nombreuses occasions, les
harengs,mangés dans sa maison à Share-Nowle Neuilly afghan de
Kaboul, furent une délice. Durant le vol,pendant quemon manager
dormait, je me rendis dans le cockpit et vendis un investissement à
l’ingénieur de vol, (1000$, ma première affaire asiatique) ce qui
surpritmonmanager.
Kaboul, capitale de l’Afghanistan, 1800 mètres d’altitude.
Nous sommes arrivés ici dans une vraie ville musulmane qui n’a
pas beaucoup changé depuis le moyen âge, avec principalement
des chameaux ou des mules dans les rues, et quelques rares
voitures russes et taxis. Une palette spectaculaire de populations,
des Aryens aux yeux bleus, des Mongols ou des Sikhs, tous
enturbannés dans des couleurs variées aux costumes hétéroclites,
16variant du simple pyjama aux pantalons plus bouffants, assortis de
longsmanteauxde soie,oudes magnifiquesmanteaux afghans,àla
fourrure intérieure et la peau extérieur richement brodée. Les
femmes portent toutes un tchador.LeBazar est le principal lieu
d’attraction, avec une foule qui fait la queuechaque jour, pour
accéder à la rue principale dégorgeant de marchandises,et à ses
passages étroits et non pavés, où l’on découvre des piles
incroyablesde soieriesetde tissusbrodés.
SaraiShazada
La plupart des rues de la ville sont en terre battue, non pavées,
et on s’englue souvent profondément dans la boue. Une rivière
traverse le centre ville, permettant à tout un chacun en
s’accroupissant, de se laver et de boire. L’eau de la ville n’est pas
potable, et on doit éviter tous les légumes non bouillis - en dix
jours de présence ici nous n’avons pas encore eu la diarrhée. Les
Russes,Polonais,Américains et Allemands se battent pour avoir
une influence sur ce pays qui est assez pauvre, si bien que leur
intérêtdoitêtre stratégique.
Il y avait deux hôtelsàKaboul, le Spinzer et l’Hôtel Kaboul,
j’ai toujours eu une tendance à choisir non pas le meilleur mais le
second bon hôtel, vraisemblablement meilleur marché mais aussi
moins prétentieux, et j’ai dans l’idée que les clients puissent
17apprécier que l’on ne soit pas en train de dépenser ‘leur’ argent en
vivant luxueusement,mais en faisant preuve d’une certaine
modestie,après tout,je travaillaisdansl’épargne.
Devant KabulHôtel1965
Le déjeuner à l’hôtel révélait en soi du rituel. Le serveur stylé,
un grand Pashtu au long nez droit, se tenait prêt chaque matin. Je
dépliais la serviette de table et y découvrant une myriade de taches
jaunes, j’échouais à lui expliquer que j’aurais apprécié une
serviette plus propre. Pour une meilleure compréhension, je jetais
celle-ci sur le sol, le serveur la ramassait alors immédiatement la
repliant joliment, il la reposait sur la table, à mes côtés, en disant
« yespleasesir». Nous répétâmes ce rituel durant les premiers
jours, le serveur dut penser que c’était l’une de ces coutumes
étrangères barbares. J’ai compris plus tard que la poudre à laver
n’avait pas encore atteint l’Afghanistan, que la machine à laver
consistait en trois femmes piétinant le linge durant une demi-heure,
et qu’avec un tel traitement, les taches ne disparaissent pas. Le
problème suivant était que les toasts étaient froids et à peine
teintés. Je les renvoyais en cuisine, et ils revenaient 15 minutes
plus tard, plus ou moins comme ils étaient auparavant. Après trois
jours,j’ai pris l’initiative de me glisser derrièrele rideau de cuisine
pour y découvrir que le toaster ne contenait qu’un seul élément en
18état de bon fonctionnement et pendant la minute où chauffait une
face, l’autre immanquablement refroidissait. On doit apprendre à
manger le Nan local et oublier son idée occidentale des
traditionnels toasts et confiture. Leur confiture, comme disait
Mike,«estla meilleure quej’ai jamaiseue »
Le restaurant Khyber était le meilleur, et l’unique restaurant de
la ville, à part les tchaikhanas,maisons de thé qui ne fournissaient
pas un menu consistant, kebab riz, tcellokebab, nan, tout étant bon,
mais peu varié.Les Afghanes portaient toutes leur shadri, la burka,
le voile étant si dense que l’on ne voit pas leurs visages, mais
levant leur jupe assez pour enjamber les trous et la boue des rues,
on pouvait voir leurs jambes. Suzy, mon épouse, a étéinvitée à une
fête de femmes et m’a assuré que nombre d’entre elles étaient
d’une grande beauté. Seules les Kouchis, les nomades, faisaient
exception à ces coutumes vestimentaires, et elles affichaient des
bijoux spectaculaires à leur cou, bras et chevilles,en métal argent
nomade incrustéde pierresde touteslescouleurs.
Des spécimens antiques pouvaient être encore trouvés au bazar
à cette époque, mais j’ai alors raté l’occasion d’acheter une des
meilleures pièces que j’ai vu, en la marchandant trop durement,
quand je revins plus tard, elle était vendue.J’ai appris depuis parle
conservateur français du musée de Kaboul qu’il l’avait achetée
pour lui-même pour 25$, et je n’en avais offert que 20$. Cela
m’apprendraà marchander trop fermement.Aujourd’hui on les
trouve dans toutes les boutiques ‘tendance’ de la rue de Seine.Au
marché de Téhéran, on s’est quand même débrouillé pour acheter
deux bracelets de poignet avec de l’or et des agates incrustées, des
mains d’un paysan qui essayait de les vendre à un commerçant qui
n’acceptaitpas sonprix.
Quoi qu’il en soit, je n’étais pas venu si loin pour devenir un
trafiquant de bijoux,alors je me mis en quête de mon premier
demi-million de dollars en volume d’affaires pour les six mois à
venir. Les clients étaient des ‘expatriés’ travaillant pour des
multinationales telles que Siemens ou des locaux avec des bureaux
à Sarai Shazada, le bazar central. C’est là que, passés les textiles
colorés, saris et châles, suspendus tels des drapeaux de prière le
long du couloir d’entrée, on accédait à la cour principale où les
changeurs d’argent avaient leurs bureaux.Un taux d’échange libre
signifiait que même les ambassades changeaient leur argent au
19bazar. Je me demande ce qu’ils faisaient à la Banque Centrale,
étant donné que toute l’action avait lieu ici ; certains avaient même
un téléphone.
Un jour, j’appelai Suzy à l’hôtel, et lui dis qu’on était invité à
déjeuner dans ma banque au bazar.Elle s’est vêtue de sa plus belle
robe et est accourue pour prendre part à l’événement. Le frère du
banquier avait appelé le service restaurant Khyber.L’unique
bureau fut débarrassé de ses papiers et de l’argent, on utilisa un
quotidien comme nappe, et le kebab de riz fut placé en tas au
milieu. En brisant le grand nan,plat en petits morceaux, chacun put
piocher dans la pile de nourriture délicieuse, mais bien sûr peu
différente de ce que nous mangions chaque jour dans ce même
restaurant.Les affaires ne s’arrêtent jamais quand on ne ferme pas
à midi, des caravaniers enturbannés passaient la porte et livraient
ou emportaient des piles d’argent, qui étaient pour la plupart
entassées dans les coins de la banque. Tout était noté, mais les
billets n’étaient jamais comptés, et lorsque je demandaipourquoi,
onme dit qu’icipersonne ne trichait.Je suppose qu’ildevaitexister
une sorte de peine de mort si quelqu’un venait à lefaire. Quoi qu’il
en soit, cela fonctionnait vraiment, on pouvait encaisser un chèque
personnel de n’importe quelle banque étrangère et être payé
immédiatement. Je l’ai vu faire jusqu’à 25000 $, le taux de change
étantmeilleur quele tauxofficiel.
Immeuble en constructionà Karachi
20J’ai convaincu de nombreux changeurs d’argent, principale-
ment des Sikhs et des Juifs,d’investir des montants inférieurs,et je
devins ami avec Abraham et Maier, le contrebandier de l’or, qui
nous invita chez lui à nous asseoir sur ses tapis pour boire le tchaï,
appréciant sa conversation ainsi que celle de sa femme dans un
anglais parfait.Elle avait été parmi les premières femmesàKaboul
à se promener dévoilée. Un exploit risqué, mais rien en compa-
raisondu régime taliban, souslequel cela aurait étéimpossible.
Un docteur afghan vint à mon hôtel avec son fils, et je lui
présentais le Dreyfus Fund que nous avions coutume de montrer
comme exemple.Il était géré par Jack Dreyfus le premier investis-
seur de Polaroid. L’inventeur du processus Polaroid Dr Edwin
Land vint rencontrer Jack Dreyfus, prit un instantané de lui, et
celui-ci fut si impressionné qu’il investit immédiatement dans cette
invention spectaculaire. Cela se passait dans les années 50.
Aujourd’hui Polaroid est en faillite après l’infructueux lancement
du SX70 qui s’est révélé trop cher après un investissement de 500
millions de dollars ; même les meilleurs ferment un jour ou l’autre,
c’est seulement une question de temps et de savoir quand entrer et
quand sortir. Quoi qu’il en soit, le prospectus du fonds de
placement avait en couverture de la brochure une photo d’un lion
devant la Banque de New York. Mon client, le docteur afghan, prit
mon avis pour investir dans le Fond des Fonds, pour une
diversification plus large et des rendements plus élevés. Mais son
fils revintàl’hôtelle lendemain etdit« monpère veut celuiavec le
lion dessus» J’ai craint de perdre l’affaire, mais il finit par acheter
les deux fonds pour un total de 50.000$, une somme rondelette à
l’époque.
Je me demande où sont ces gens merveilleux aujourd’hui.
J’espère qu’ils se sont enfuis à temps, et ont utilement dépensé
leurs investissements étrangers.J’ai eu la vision d’un pays qui était
une sorte de Suisse de l’Asie, rempli de banques avec une libre
circulation des devises, la plupart des pays à cette époque avait des
lois très rigides interdisant d’investir à l’étranger. Cela aurait
également pu être un excellent endroit pour les sports d’hiver et le
tourisme, sans parler des compagnies offshore détaxées, comme je
le suggérais à ceux qui étaient au pouvoir alors. Vu la manière dont
tout cela a tourné 30 ans plus tard, cela aurait été un bien moindre
enfer que ça ne l’est devenu, et j’ai finalement lu dans un numéro
21de l’International Herald Tribune de septembre 2003, que
l’Afghanistan autorise maintenant des banques étrangères à ouvrir.
L’article dit que «les Afghans sont des gens riches mais que tout
leur argent est dans d’autres pays». La plupart des Afghans
transfèrent l’argent en utilisant l’hawala, un système dans lequel
les fonds sont transférés en recourant à des individus transporteurs
d’argent d’un pays vers leurs homologues dans d’autre pays.Le
ministre actuel des finances a admis que les Afghans aisés
détiennent à l’étranger 5 billions de $, et il a donné à la banque
Standard Chartered une licence pour devenir la première banque
internationale à ouvrir dans ce pays ravagé par la guerreet dans
lequel la majorité des transactions importantes impliquent des
valisespleinesd’argent liquide.
Affaires immobilièresà Jaisalmer ?
On devrait se souvenir du cinéma de Kaboul, le type de
réalisation rétro qu’on ne voit que dans les films du début du siècle
dernier.Nous y arrivâmes avec un groupe de gens parlant français,
anglais et russe. Le film était en allemand, sous-titré en deux
langues, anglais et farsi, un sous-titrage recouvrant l’autre, ce que
je n’avais jamais vu auparavant, ni depuis.Une grande part du
22public était constituée d’Afghans qui parlaient sans arrêt, sachant
qu’ils ne comprenaient ni le dialogue ni le texte, la plupart d’entre
eux illettrés d’ailleurs, mais nous appréciâmes le spectacle
environnant, plus que le film lui-même. J’imagine que les talibans
ont détruit cette maison de péché il y a longtemps.Une autre
expérience sortant de l’ordinairefut la première séance de danse
moderne en public à Kaboul. Le restaurant Khyber avait reconverti
un de ses salons, y alignant des chaises le long d’un mur,et jouait
un disque de tango sur le gramophone.Mike et sacopine, Suzy et
moi, avons ainsi eu l’occasion de faire preuve de notre talent
comme danseurs de salon. Etant donné qu’il n’y avait pas d’autres
femmes présentes, tous les hommes afghans en costume
traditionnel se tenaient alignés le long du mur et semblaient
apprécier la performance. Nous nous sentions comme des
débutants, et je doute que cet événement scandaleux ait pu se
reproduire après cet énorme succès ! Même sous l’actuel régime
plus démocratique, c’est assez compliqué de danser avec une
femme portant un tchador.
Il semble que nous ayons la ‘chance’ d’arriver le mois du
Ramadan chaque fois que nous allons dans un pays musulman, et
les haut-parleurs émettent dans les rues leurs prières toute la
journée. Je peux imaginer le type de propagande qu’ils émettaient
lors du régime communiste. Maintenant on les autorise de nouveau
à écouter de la musique, que ne fait-on pas pour satisfaire les
gens ?
Le temps peut se refroidir considérablement en février à
Kaboul, les loups viennent à l’intérieur de la ville,et l’histoire
courait que quelques soldats étaient tombés morts gelés lorsqu’ils
avaient tenté d’échapper aux loups affamés en montant à un arbre.
Je continuais à travailler en dépit de cela et eus un rendez-vous à
l’ambassade d’IranàShare-Now le lendemain d’une importante
chute de neige. Je marchais au milieu de la chaussée, mais juste
avant d’atteindre la porte de l’ambassade,je disparus soudainement
sous la neige dans la fosse d’égout, où je me retrouvais crotté
jusqu’à la ceinture. Je rentrais dans une telle colère que je
commençais à jurer en danois, debout dans le trou, et un bon
monsieur qui passait par là, en poussant sa bicyclette, me demanda
en danois s’ilpouvaitm’aider.Les gardes m’aidèrent à me nettoyer
23et à sécher l’essentiel de mes habits, afin que je sois présentable et
puissehonorer mon rendez-vous avec le chargé d’affaires.
Le bureau de poste fut une autre expérience archaïque
intéressante, le tampon d’oblitération des timbres étant fixé à un
long bâton que l’employé balançait à une certaine distance au-
dessus de l’enveloppe, celui-ci heurtait la table avec une détonation
et coupait pratiquement le timbre en deux, peut-être pour s’assurer
que celui-ci ne pourrait être réutilisé une seconde fois. Je dois dire
à leur crédit, que toutes les lettres, formulaires et chèques compris,
que j’ai envoyés, sont parvenus sans encombre à leurs destina-
taires.Le système postal a été organisé par les Français, et à la
grande surprise de ma femme, un des conseillers de la Poste
afghane s’avéra être un de ses grands-oncles de Charente-
Maritime. Il nous dit qu’il prendrait bientôt sa retraite, après de
nombreuses années en tant que dentisteàKaboul, et nous apprîmes
plus tard qu’il était mort peu de temps après son retour en France.
De ce fait, il n’apprit jamais ce qu’il advint de cepays qu’il aimait.
Un des pires crimes des Talibans fut la destruction de la grande
statue du Bouddha à Bamiyan.Cet acte de purefolie religieuse a
attristé tousceux quiconnaissaientl’Afghanistandesbeauxjours.
Nous sommes aujourd’hui tous au courant de l’évolution
apocalyptique de ce magnifique pays. Grâce à l’aveuglement et à
une politique dépourvue d’éthique, de l’Union soviétique dans un
premier temps et plus tard des Etats-Unis, ce paysafini par une
gigantesque guerre civile sans merci. Il est difficile d’imaginer que
les EU aidèrent les talibans à prendre le pouvoir au moyen de
livraisons massives d’armes au Pakistan, lequel état soutenait les
talibans, et indirectement Ben Laden. Cela prit des années avant
que les Américains ne réalisent finalement que le pipeline prévu
entre le Turkménistan et le Pakistan, passant à travers
l’Afghanistan, ne valait pas l’appui qu’ils donnaient aux Talibans,
tout cela dans l’espoir que les compagnies de pétrole saoudi-
américaines Unocal et Delta fassent un bon paquet.La seule chose
qui compte pour un Texan, c’est l’argent du pétrole, ce qui conduit
malheureusement à l’aveuglement et à mener une politique
perverse. Si la si bien nommée CIAavait été ‘intelligente’, elle
aurait soutenu Massoud, et ils auraient peut-être évité la tragédie
des Tours Jumelles ; nous aurions aujourd’hui une situation
géopolitiquebiendifférente.
24Chaque samedi soir, il y avait un tournoi de bridge au Club
International, un endroit pour rencontrer du monde. Je suis un
joueur de bridge médiocre, mais réusss à gagner une série de
bouteilles de vin en arrivant second avec mon partenaire de bridge,
un Américain qui travaillait pour l’usine des eaux publiques. C’est
là que nous rencontrâmes le ministre de Finances et le receveur
principal des impôts, Afridi, qui était un des admirateurs de ma
femme, et venait souvent l’après-midi pour prendre le thé avec elle
à l’hôtel Kaboul. Je ne lui jette pas la pierre, elle était, et est
toujours, une très belle femme, et fort excitante. Il nous avait
invités à de multiples occasions à aller chasser avec lui sur ses
terres, dans quelques contrées éloignées de Kaboul. Je sentis le
piège, un accident de chasse est si vite arrivé, et Suzy serait restée
là pour toujours, alors je déclinai toutes ses invitations.Un groupe
de ses amis m’invitèrent à jouer aux cartes chez eux, etàma
grande surprise, ils enchérissaient tous faussement lorsqu’ils
m’avaient comme partenaire, et je finis par comprendre qu’il était
prévu que je devais perdre. Eh bien, on ne fait cela qu’une fois,
mais je ne m’attendais pas à cela de personnes qui parlaient
d’elles-mêmes commedes ‘gensdenotre classe’.
KabulHôtel1965
Une nuit, un homme assis au bar voulait me parler,de toute
urgence. Il déclara qu’il était sergent major, à la tête des marines
américains à l’ambassade des EU, et il nous pressa de demeurer à
l’ambassade jusqu’à ce que nous puissions quitter le pays en toute
sécurité. Ilcomprenaitlefarsi, etavaitcapté une conversationentre
Afridi et le ministre des Finances, durant laquelle Afridi lui
25demandait combien de temps il pourrait me garder en prison, tandis
qu’il s’occuperait de ma femme. Ce n’était pas une blague, et nous
quittâmes Kaboul le lendemain en faisant du stop à travers le
KhyberPass.
On emprunte normalement une route asphaltée, pourvue de
tunnels, qui en passant par Jalalabad et au travers de spectaculaires
paysages, serpente à travers le Khyber Pass, jalonnées de tombes
de soldats britanniques tombés en combattant les Pashtouns. Quoi
qu’il en soit, la route était fermée pour une raison que j’ignore,
alors nous dûmes passer plus haut, empruntant la piste des
chameaux, par l’ancienne route, celle des caravanes.Nous roulons
dans un nuage de poussières au milieu du sentier, dépassant des
troupeaux de moutons et de chèvres, des caravanes avec des
Kouchis au dehors de leurs tentes noires où ils dissimulent leurs
bébés agneaux astrakans, qui constituent leur fortune.Les femmes
montrent leurs beaux visages, bruns et minces, aux yeux de biches,
elles portent des blouses noires, brodées et des jupes rouges,
entièrement couvertes de bijoux en argent nomade. Partout,on voit
des enfants jouer, sales et splendides, aux yeux sauvages grands
ouverts, les filles habillées en rouge ont leurs cheveux nattés,
formant des centaines de queue de rats, portent des boucles
d’oreilles et une perle dans leur narine.Ces populations voyagent
toute l’année sur plus de 2000 km, en hiver elles sont au Pakistan
ou en Inde et lorsque le printemps arrive, elles traversent
l’Afghanistan, remontent vers le Nord près de la frontière russe, où
elles se rencontrent toutes en un endroit indéfini dans une région
inhabitéeet sauvage.
Notre chauffeur qui prouva depuis qu’il était un excellent
conducteur et qu’il savait prendre des décisions, faisant montre
d’une autorité ferme, suggéra que nous nous arrêtions et nous
reposions. La nuit approchait, et sous la couvertured’un dais de
poutres et d’argile nous trouvâmes un feu de camp entouré
d’hommes aux grands turbans qui mangeaient et se réchauffaient.
Ils nous offrirent rapidement la meilleure place près du feu et une
assiette d’un pilau délicieux de mouton et riz, ainsi qu’une tasse de
thé bouillant. Nous mangions avec les doigts, c’est ça l’Asie, un
Moyen Agedans les montagnes, loin de la vie moderne,on ne peut
pas se parler, mais nous témoignions de notre gratitude, en mettant
la main sur notrecœur.Suzy fut habilléeen garçon, avec un
26turban, afin d’êtremise hors de danger, et avait tout à fait l’air d’un
de ces mignons qui accompagnent les caravanes. Il suffit d’avoir
assez de petit monnaie dans sa poche pour passer les barrages,
tenus par des Pashtouns portant une sorte de mousquet long, et qui
à intervalles réguliers demandent,à leur façon, un droit de passage.
De lamêmemanière qu’on paye l’autorouteen France. Ce système
d’octroiestd’ailleurs toujoursen place en Afghanistan.
Khyber Pass
Lapiste deschameaux
27Rolf Weberet moi en face de Siemens Kabul
Nous arrivâmes en sécurité à Peshawar. C’est une jolie ville
dans le style colonial anglais, avec de magnifiques jardins et
bungalows le long d’avenues bordées d’arbres.L’hôtel était
charmant et propre, les draps de lit blanc éclatant furent un luxe
pour nous qui avions perdu cette habitude. Le lendemain matin,
une course agréable en carriole nous rendit familière cette
charmante ville, un peu à l’abandon. Elle donnait l’impression
d’être restée immobile depuis que les Anglais l’avaient quittée,
seules les herbes avaient continué de pousser,même la pelouse de
cricket restait à l’abandon sousle soleil. Nous apprîmes bientôt que
le british council venait d’êtreassassiné, si bien que la commu-
nauté étrangère ne se sentait pas à l’aise du tout. J’en conclus que
je ne ferais pas beaucoup d’affaires en y restant, alors nous prîmes
unavionpour Karachi après ces quelquesjourspassés là.
Ici comme le deuxième meilleur hôtel de la ville n’était pas à
notre goût, nous changeâmes pour l’Intercontinental et sa grande
piscine, où plus tard nous avons rencontré Pompidou, et où Suzy
vêtue de son seul bikini emprunta l’ascenseur avec un homme qui
regardait timidement ses pieds, si bien quelle voyait uniquement
son crâne dégarni, jusqu’à ce que l’ascenseur s’arrête à son étage
où une nuée de jeunes filles pakistanaises lui sautèrent dessus en
28criant « Marlon, Marlon» (Brando).Le premier soir je descendis
dans le magnifique hall et j’avisai un couple extraordinaire. C’était
mon manager Mike, qui aurait pu faire sérieusement concurrence â
James Bond, accompagné d’une beauté indienne.« Permets-moi de
te présenter la Princesse Amina» Je lui fis un baisemain et lui
exprimai combien j’étais honoré de rencontrer son Altesse. Mike
nous invita à dîner dans le restaurant en face de l’hôtel, à huit
heures.Nous nous sommes habillés le mieux que nous pouvions, et
avons retrouvé Mike à la table face à la piste au millieu de
l’établissement. Il nous a assuré que la Princesse viendrait ; nous
n’avions juste qu’à commencer à manger, et à ne pas nous
inquiéter.Le spectaclene tarda pas à débuter et laPrincesseAmina
danseuse du ventre, vint directement à notre table en faisant cliquer
les timbales de ses doigts et en se déhanchant.Cette fille indienne
avait en fait épousé un Lord anglais ; elle rendait fous tous les
hommes étrangers de Karachi. Elle est devenue plus tard une très
bonne amie de Suzy qui est allée avec elle faire des achats de saris
faits surmesure.
Nous avons rencontré unnombre importantdepersonnages,au
cours des mois que dura notre séjour – Emmanolo, le mécanicien
d’avion grec, coincé ici depuis que, pratiquant son hobby le
pilotage, il avait fait passer au Pakistan deux trafiquants d’or. Il
avait ensuite découvert que leurs affaires n’étaient pas légales et
refusa de continuer à travailler avec eux.L’avion était entré dans le
pays sous son nom, si bien qu’ils ne pouvaient plus partir, et les
trafiquants avaient confisqué son passeport afin qu’il ne puisse pas
non plus s’en aller. Ils continuaient de le menacer,mais il ne cédait
pas. Finalement il partit sans son passeport à bord d’un pétrolier
grec, étant devenu amiavec le capitaine, Tassos, ce dernier avait
retardé son départ,fol amoureux d’une strip-teaseuse, amie
d’Amina.Quotidiennement, nous observions un des trafiquants, un
Corse, qui se distinguait en s’asseyant le dos au restaurant, face au
mur,en croyant peut-être que personne ne le remarquerait, utilisant
laméthodedel’autruche qui veutdevenirinvisible.
Au début de notre séjour, j’eus la chance d’être invité par
l’Ambassadeur danois, Frederic de Jonquière, que nous connais-
sions de Téhéran, à un cocktail qu’il donna à notre hôtel. Je
ramassait un maximum de cartes de visite, car chaque personne
avec laquelle j’avais parlé me donna sa carte et dès que je l’aie eu,
29j’allais rencontrer une autre personne.Les gens demandent
généralement « Quefaites-vous ici?» et lorsque vous répondez
«Je rends les autres riches», ils tendent immédiatement leur
propre carte. Dés le jour suivant, je commençais à utiliser ma pile
2de cartes, appelais un agent d’assurance américain, Mr. Suzy, qui
m’invita à me rendre aussitôt à son bureau, et je lui vendis un
programme d’investissement avec une assurance vie attachée.
Toujours vendre aux gens ce qu’ils veulent et ce qu’ils compren-
nent.
Nous appréciâmes les excursions en Bunderboats, des boutres,
au départ du port de Karachi, ainsi qu’une course de voiliers où le
bateau de Suzy arriva premier, bien qu’elle n’ait jamais participé
auparavant à une course nautique et n’ait pas non plus le ‘pied
marin’.Elle se débrouilla encoremieux en chevauchant le cheval
de polo de mon client norvégien ; le système de club est assez
développé dans cette ancienne partie de l’empire britannique où
l’on entend l’accent pakistanais le plus délicieux qui soit. J’ai le
regret de dire que je n’ai pas développé davantage de contacts
locaux,étant tropoccupéaveclacommunautéétrangère.
Je réalisai vite queje pouvais toutaussibien rester autour de la
piscine à l’Intercontinental oùl’on se faitbeaucoup de relations. Le
professeur de natation Linda,la femme de rêve pour tout le monde,
sortait avec Frank,le mercenaire australien qu’elle épousa plus tard
(et dont elle divorça). En sacompagnie, un soir, nous avons
commis l’erreur de quitter le cinéma alors que le film était terminé
et fûmes arrêtés pour ne pas avoir témoigné de respect à l’hymne
national et au drapeau qui est déployéaprès chaque projection. Si
bien que nous nous sommes retrouvés dans les quartiers sinistres
de la police, avec des taches de sang dans tous les coins. Nous
avons découvert plus tard quec’étaient les crachats des noix de
bétel que tous mâchaient qui entraînaient cette coloration des murs.
Frank connaissait unmaréchal,hautplacédans l’armée del’air, qui
nous tira des ennuis. Il s’avèra que la personne qui nous avait
arrêté n’était qu’un lieutenant des forces aériennes un peu trop
zélé.
En 1965, on ne sentait pas le fanatisme religieux qui a
aujourd’hui succédé au nationalisme. Par manquedechance,il faut
2«Aucun rapport aveclenomdemafemme».
30toujours souffrir ou subir la pression politique ou religieuse des
hommes au pouvoir.Pourquoi ne peut-on pas juste vivre en paix
sans des fous qui essaient de nous imposer leurs idées mortifères?
L’humanité ne semble prospérer qu’à travers des systèmes
diaboliques ; que les grandes poches des puissants se remplissent
doit avoir un rapport avec l’exploitation des opprimés, si bien que,
si personne n’était opprimé, cela peut-être ne marcherait pas.
L’économie était naissante, des immeubles modernes étaient
érigés, les sites de constructions ressemblaient à un puzzle de
baguettes de bambou échappées d’une boîte d’allumettes, que des
centaines d’ouvriers escaladaient étage après étage, en portant de
petites auges de ciment, les donnant au suivant qui les donnait au
suivant. Cela avait l’aspect d’une fourmilière, mais semblait
fonctionner, et en fin de compte le gratte-ciel était complet.Le tout
étant basé sur une main d’œuvreabondante et bon marché, peut-
êtrepayée1 ou 2dollars par jour.
Suzy écrivait «Ici la chaleur est prédominante, du soleil
chaque jour, comme un été très chaud. La lumière intense me
rappelle les longs étés de mon enfance, partis trop vite comme un
rêve, un été rempli de rochers et de mer, duquel on retournait avec
un goût de sel et la tête bourrée de visions de bateaux et de désirs
de voyage. Maintenant que je suis partie et quej’ai visité tous ces
endroits si attirants pour les voyageurs, j’ai presque épuisé ma soif
d’aventure, et à présent je ne vois plus d’autres présages dans le
ciel.Dans ce pays d’été éternel, la chaleur fait obstacle à l’esprit, à
la fantaisie et au talent. Après quelques mois, tous ces gens ne
m’intéressent plus autant, vivant, grouillant, s’accroupissant et
mourant dans la rue ; il existe trop de sujets dégénérés, paresseux,
drogués ou malades.Le communisme pourrait-il résoudre le
problème de la surpopulation, demandai-je à mon ami de
l’ambassade soviétique, et il me répondit que pas un de ces
parasites dans la rue n’aurait l’idée de nettoyer, ne serait-ce que le
coin surlequel il vit.A l’opposé,la classe artisanale est laborieuse,
ambitieuse et sympathique, les tailleurs, les bijoutiers, les
menuisiers, tous ces artisans qui sont devenus rares et chers dans
notre pays,méritent certainement d’être loués.Nos étudiants à
l’Académie des Arts et Métiers qui travaillent laborieusement, sur
des sujetsprétendumentartistiques,devraient venir étudierici.
31Maintenant se présente déjà une autreclasse de personnes aux
soirées de l’Intercontinental avec leurs grosses femmes dans des
saris somptueux, les riches marchands, les aristocrates de ce pays.
Européensou Américains, ceux qui fréquententles Européens, tous
plus vulgaires que les autres; j’ai observé cette classe d’hommes
d’affaires terriblement importants, marchands d’armes, escrocs,
acheteurs et vendeurs de n’importe quoi, le genre prospèreaux
ventres énormes qui n’ont pas honte d’étaler leur graisse et leurs
millions ou qui, caméra en main,prennent des images inoubliables,
moiàKarachi, moiau bazar,moi et une beauté à la piscine,
‘l’imageresque’ n’est pas en rupture de stock.Je pourrais parlerdes
heures durant à propos de la haine que j’éprouve vis-à-vis d’une
certaine classe de gens: ne sachant qui je méprisele plus, des
Pakistanais faux et corrompus ou ceux de ma propre race. J’ai
parfois le mal du pays, recherchant un pays propreoù je puisse
trouver un bon fromage et un verre de vin blanc sec, mais je refuse
de me sentir aussi chauvin. C’est un privilège d’être né français ou
c’est une malédiction, si bien qu’il est impossible de se débarrasser
decette terrible cultureculinaire.
Mais on ressent un bien plus grand danger lorsqu’on voit un
signe quelque part dans ledésert, non loin d’un camp de nomades :
«Terrain réservé pour la rechercheatomique pakistanaise», ce qui
est difficile à croire quand, un peu plus loin, on aperçoit le passage
de chameaux dans un paysage empli de cactus, de rochers et de
sable.
Quelques mois plus tard, le vent nous poussaau retour vers
l’Europe, en passant par le Liban. Beyrouth semblait un paradis de
civilisation, nous voyagions dans la machine à remonter le temps,
retournant des centaines d’années en arrière. La moitié d’un
million de dollars en volume d’affaires fut mon début à une
carrière dans le travail financier, et cela m’encouragea à
entreprendre dans les années à venir plus de voyages passionnants.
Le prochain arrêt fut Marseille où ma fille naquit la nuit de Noël de
la même année, l’aventure des mille et une nuits était terminée,
mais une nouvelle ‘Saga’ avaitcommencé.
32PARTIDEZERO
Le passé est important à condition qu’íl ne se répète pas. Il est
préférable que l’histoire ne se répète pas.Votre vie ne doit pas
reculer pourquoi retourner au départ ? pourquoi revenir dans des
endroits que vous connaissez déjà ? le monde a suffisamment
d’espace pour des aventures nouvelles.Même le nomade tradition-
nel se contente de revenir chaque année aux mêmes, pâturages.La
plupart des immigrants ne quittent pas leur nouvelle patrie, ne
souhaitant pas recommencer ailleurs,dans un autre pays, après tout
le mal qu’íls se sont donnés, ne souhaitant pas non plus revenir
dans le pays où ils étaient nés. Ils se limitent à des visites dans leur
pays d’origine où ils parlent fièrement de leur découvertes et leur
nouvelles richesses. On m’a souvent demandé: «Pourquoi ne te
fixes-tu pas quelque part en appréciant la vie tranquillement? »
«Non merci, continuonsla route jusqu’auprochainchâteau».
Ma fille naquit une nuit de Noël à Marseille, alors nous
l’avons appelée Saga, comme une légende.Aussi, pour toujours
son lieu de naissance est inscrit dans son passeport, pourtant ceci
ne signifie pas nécessairement une appartenance à l’endroit où ses
parents créchaient la nuit quand l’étoile brillait si fort. D’où venez-
vous? De quelle origine êtes-vous? Il semble indispensable à
beaucoup de gens de pouvoir vous classer dans une catégorie,
selon votre nationalité, éducation ou profession. Bien au contraire
ils devraient vous demander où vous allez et ce que vous attendez
du futur.Un ‘quo vadis amice !’ serait plus approprié. Cependant
laissez-moi raconter mon passé.
Si vous réussissez à Paris, vous pouvez en faire autant
n’importe où, comme l’indique la chanson de LizaMinelli à
propos d’une autre ville difficile.Plus une ville est grande, plus
elle devient compétitive. Si vous réussissez à gagner 1 Euro par
habitant, dans un endroit avec plusieurs millions de gens, vous
devenezriche. Souvent les immigrants réussissent mieux que les
gens du coin, car ils travaillent plus dur, ils ont davantage
d’ambition et ils cultivent leur ‘instinct de survie’ qualités sans
lesquellesilsn’auraientpas quittéleurpays d’origine.
J’ai débarqué en auto-stop avec 21 centimes dans ma poche et
14 ans plus tard j’étais devenu Directeur Commercial dans une