L'aube ensanglantée

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Joseph Varenne part au front le 17 mai 1915 et en est évacué le 6 juin 1918 après une grave blessure crânienne qui lui inflige une paralysie du côté droit et une perte temporaire de la parole. Rédigée d'après ses carnets de route tenus pendant les trois ans et demi de guerre subis par l'auteur, "L'aube ensanglantée", parue en 1934, est un des plus authentiques témoignages sur l'horreur d'une guerre "gagnée" et sur les souffrances, la misère, les sacrifices et l'héroïsme des poilus.
Publié le : mardi 1 juin 2004
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EAN13 : 9782296361249
Nombre de pages : 302
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L'AUBE ENSANGLANTÉE
Récit de guerre d'un poilu © L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-6487-8
EAN : 9782747564878 Joseph Varenne
L'AUBE ENSANGLANTÉE
Récit de guerre d'un poilu
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Degli Artisti, 15
75005 Paris 1026 Budapest 10124 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
PRÉFACE À LA RÉÉDITION
Appelé le in décembre 1914, parti au front le 17 mai 1915, Joseph
Varenne en est évacué le 6 juin 1918, à la suite d'une grave blessure
crânienne qui lui inflige une paralysie du côté droit et une perte temporaire
de la parole. Soldat de seconde classe au départ, il finit la guerre avec le grade
de sergent.
Dans ses carnets de guerre, tenus pendant trois ans et demi, de même
que dans L'Aube ensanglantée, on ne trouve pas mention de la date de ses
promotions. Elles sont pour lui sans importance. Être caporal ou sergent, ne
change en rien le sort de « combattant de base » qu'il partage avec ses
camarades.
Profondément choqué par l'épouvantable massacre, scandalisé par cer-
taines méthodes de guerre qu'il juge inadmissibles, il refuse plusieurs fois la
formation d'officier — rien de plus facile à obtenir, il y a tant de vides à com-
bler ! — qui lui est proposée. Faire son devoir de fantassin et obéir, oui ! Mais
commander des actions dont le mépris de l'individu, l'inanité, voire la stupi-
dité, le révoltent si souvent, en aucun cas !
L'Aube ensanglan-Le souffle qui traverse de la première à la dernière page
tée est donc celui de l'écœurement devant une tuerie insensée et de l'indigna-
tion contre la guerre, mais c'est aussi celui d'une détermination farouche à
défendre la terre de son pays et de la fraternité des poilus.
C'est parce qu'il considère ce livre comme « une œuvre parfaitement
réussie », un des plus véridiques et poignants témoignages de guerre et de la
camaraderie des combattants, que le poète et écrivain Joè Bousquet, lui-
même grièvement blessé le 27 mai 1918, tient, en mars 1950, à décorer, au
nom du Président de la République, Joseph Varenne de la rosette d'officier
de la Légion d'honneur. Dans la chambre aux volets clos où il bâtit une
oeuvre littéraire et spirituelle dont on est loin d'avoir épuisé les dimensions,
Joé Bousquet épingle sa propre décoration sur la veste de Joseph Varenne.
Celui-ci a, à ses côtés, Angèle, son épouse et ses deux fils, André et Georges.
Que l'on voie dans la réédition, par ces derniers et soixante-dix ans plus
tard, de ce document simple et pudique d'Histoire vécue qu'est L'Aube ensan-
glantée, autre chose qu'un hommage filial : une lutte contre l'oubli qui risque
de vider peu à peu de leur signification les 36 800 monuments aux morts de
notre pays, de même que le temps estompe les 1 350 000 noms gravés sur
leurs flancs. On ne peut pas raconter la guerre sans
l'avoir faite et tout le talent du monde ne
pourra remplacer l'expérience.
Jean Norton Cru. Témoins, 1929
Pourquoi J.V. attend-il quinze ans avant de publier ce livre ? La première
raison tient au délai que sa grave blessure nécessite avant que ne s'atténuent
les séquelles de son hémiplégie droite traumatique. La seconde est le temps
et le travail requis pour assurer son insertion sociale : alors que son infirmité
lui vaut une proposition pour être accueilli à l'Hôtel des Invalides, il l'écarte
d'emblée comme une mise au tombeau et entreprend avec une volonté sans
faille sa rééducation physique. Celle-ci lui permet d'écrire à nouveau (de la
main gauche). Joseph Varenne la complète par une préparation acharnée aux
concours pour emplois réservés aux anciens combattants (il est admis, en
novembre 1919, à la fonction de percepteur des impôts). La troisième raison
— et la plus importante — c'est que, rescapé par miracle de la tuerie, il n'a pas
d'autres désirs immédiats que de tenter d'oublier les trois années de l'inima-
ginable cauchemar, de vivre pleinement et de fonder une famille.
Mais Joseph Varenne a dans ses tiroirs les six calepins où il a noté —
pendant quarante-deux mois et journellement quand cela était possible — ce
qu'il appelle Souvenirs et impressions de guerre. Il possède aussi quelques dessins
et croquis, faits dans les cagnas ou les cantonnements, insérés entre deux
pages de notes de ses carnets ou illustrant le dos de cartes de correspondance.
Ces documents et surtout les souvenirs qu'il garde en mémoire, il les
confronte petit à petit avec tout ce que l'après-guerre suscite de romans ou
récits de guerre. Et il n'y trouve que rarement la description de ce qu'il a
vécu et éprouvé. Bien sûr, il comprend l'immense succès que des livres tels
que Le Feu d'Henri Barbusse, Les Croix de bois de Roland Dorgelès ou À
l'Ouest, rien de nouveau de l'Allemand Erich Maria Remarque ont, par leur
structure romanesque, auprès d'une population qui a vécu la guerre « à
l'arrière », mais lui n'y reconnaît pas toujours son expérience de poilu.
Par contre, certains Carnets de guerre de soldats livrent une juste vision
et peuvent être considérés comme des témoignages historiques. Ancien
combattant militant pour que la guerre qu'il a subie soit vraiment « la der des
der », Joseph Varenne comprend alors qu'écrire des poèmes satisfait son
plaisir, mais qu'il est de son devoir de raconter, lui aussi, sa vie de poilu qui
l'a fait participer à la plupart des grandes batailles. À partir de 1930, il entre-
prend donc la rédaction de L'Aube ensanglantée dont le copyright est déposé
en 1933 et la mise en librairie effectuée en 1934. Le livre est publié à compte
d'auteur — la vie en tranchées n'intéresse plus grand monde. L'Aube ensan-
glantée a été couronnée par le Prix International de Littérature contre la
Guerre (Genève, 1934). Le texte de cette réédition a été établi en conformité avec celui du livre
original. Ont été évidemment corrigées les nombreuses imperfections (fautes
typographiques en particulier) de la première édition, et réalisé un formatage
plus lisible du texte.
Il est apparu aussi que la structure militaire, les termes techniques de
l'armée et le jargon du soldat de la guerre de 1914-1918, nécessitaient
quelques informations pour le lecteur d'aujourd'hui : c'est l'objet du Glossaire
que l'on trouvera dans les Annexes.
Dans ces dernières, nous apportons quelques précisions sur les lieux et
Repères. On situations cités dans le livre : elles ont été réunis sous le titre
trouvera aussi notre présentation de l'oeuvre de Joseph Varenne — parfois
désigné par ses initiales J.V. — ainsi que des éléments biographiques le
concernant.
Enfin, ont été adjoints quelques croquis réalisés au front par l'auteur,
ainsi que des lettres inédites de son ami et ancien combattant, Joé Bousquet.
André et Georges Varenne SUR LES CAMARADES JE, ON ET NOUS
Croire au soleil quand tombe l'eau.
Louis Aragon. Le Fou d'Elsa
Joseph Varenne raconte «sa guerre ». Mais le vrai héros de sa narration s'appelle
On.
Nous — occulte le Je de l'auteur. On — plus rarement
Avec ce On s'accordent au pluriel tous les qualificatifs des acteurs de cette odyssée in-
humaine.
On est fourbus, brisés, courbaturés, ensevelis, gcrés, blessés, amochés, crottés, gelés,
affamés, assoiffés, bouffés par les poux, découragés, révoltés, résignés, angoissés.
On rêve de l'espoir de la prochaine Perm, de la relève, de la fine blessure, On ne sait
pas comment distinguer dans la boue un cadavre « des nôtres» d'un cadavre « des leurs ».
On se bat aux côtés d'Anglais, de Russes, de Sénégalais, de « coloniaux » et de bien
d'autres, contre des Boches dont il entend les rires et les cris, les hurlements de douleur et
les gémissements d'agonie.
Plus la guerre se prolonge, et moins On croit en ses chefs dont il subit ordres et contre-
ordres, devine l'impéritie, voire la stupidité.
On a la tentation de lever la crosse en l'air, mais Nous et Je .s'y refusent et finissent
par se battre pour leur propre compte, pour leur terre et avec pour indestructible ciment la
camaraderie.
Tant qu'il n'est pas mort, On est un bon vivant qu'une saine bouffe, un bidon de pi-
nard et une pintée de gnole, un jupon un peu léger aperçu ou un sourire de femme suffisent
à rendre heureux.
Je avoue ses peurs et tait son courage.
Je parle de la campagne, de la ville, de la nuit, de la lune, du soleil — qu'il voit se le-
ver un jour, à l'aube, rouge vif — de la pluie, du vent, du brouillard et des brumes, des
arbres vivants et verts et de ceux calcinés et mutilés, Je parle de la nature, de la vie, de la
souffrance et de la mort, en poète qu'il était.
Je a survécu à la guerre. Il avait vingt-quatre ans quand elle l'a frappé dans son
corps.
Je a appris à ses enfants qu'ils devraient faire la guerre à la guerre. Ilsy ont échoué.
De même que On.
A.V. Joseph VARENNE
L'Aube
Ensanglantée
ÉDITIONS DE LA NREVIME MONDIALE"
() 28, Rue d'Assas, Paris À mes fils ANDRÉ et GEORGES
Qu'ils ne connaissent jamais
pareil sacrifice. L'homme est antérieur au citoyen
LA SOMME
Mai — septembre 1915
Nous débarquons pêle-mêle du convoi où nous étions enca-
qués tant bien que mal.
Villers-Bretonneux, gros bourg de la Somme, s'éveille à
notre approche sous un timide soleil.
C'est l'arrière-front et on entend déjà le grondement sourd
de canonnades lointaines, très lointaines, qui suscitent un cer-
tain émoi.
Que de suppositions s'échafaudèrent en quittant Lyon le 17
mai 1915 pour une destination inconnue ! Les unes nous expé-
diaient en Orient ou dans toute autre région que celle où nous
nous trouvons.
Le lendemain nous porte à Cayeux-en-Santerre où des re-
vues multiples nous absorbent.
Le 23, le rapport apprend que l'Italie se considère en état de
guerre avec les empires centraux ; on ne dissimule pas sa joie,
escomptant que cette intervention hâtera la fin de la guerre...
Munis de pelles et de pioches, nous allons en lignes creuser
un boyau. Nous arrivons à la nuit sur un plateau où les gradés
assignent la besogne.
— Maintenant au travail ! Et sans parler !
Les outils frappent le sol à une cadence régulière.
L'échine brisée par l'effort, on se relève péniblement, puis
on se remet au travail.
Certains ont achevé leur tâche pendant que d'autres, pour
qui la pioche est un outil inconnu, l'ont à peine ébauchée. Dans
ce travail en commun, solidaires les uns des autres, une L'AUBE ENSANGLAN l'É'E 4
camaraderie s'établit, le manuel vient à l'aide à l'intellectuel et le
boyau s'achève.
Nous sommes cinq on six, agenouillés sur le bord de la
rivière devant de grosses et larges pierres patinées par le temps,
lavant nos liquettes que l'on frotte avec un caillou poli, puisque
l'unique savon dont nous disposions est terminé depuis
longtemps.
—Ça mousse, hein ?
— C'est dégueulasse de voir ça, un morceau de savon pour
une escouade ! C'est finir de se foutre de nous... Et avec ça on
nous demande d'être propres !
— T'arraches le morceau, mais pas la crasse ! s'exclame Tes-
sore qui rince sa liquette en la plongeant à tour de bras, puis
s'éloigne pour l'étendre sur une palissade.
À pas de loup, le voici qui revient dissimulant un objet der-
rière le dos. C'est une grosse pierre qu'il lance dans l'eau, juste
devant Arnaud, l'arrosant copieusement !
D'un bond Arnaud est debout et s'élance à sa poursuite sans
plus se soucier de sa chemise abandonnée au courant.
—Je te piégerai et t'es sûr de le payer cher !
Mais ce dernier a disparu derrière la ferme. Qu'importe, Ar-
naud veut prendre sa revanche, il s'empare d'un seau d'eau, se
dissimule dans l'encoignure du portail et attend.
De loin nous surveillons la scène.
Nous sommes médusés : voici le capitaine qui se dirige pré-
cisément vers le portail !
Arnaud, à l'écoute, a perçu des bruits de pas et nous ayant
entendus rire, ne doute plus de la présence de Tessore. Il
s'élance et d'un seul coup vide son seau sur l'officier !
—Mon capitaine... mon capitaine, balbutie-t-il, pardon mon
capitaine, c'était pour Tessore.
À sa mine déconfite, le commandant de compagnie voit bien
que le seau ne lui était pas destiné.
LA SOMME 5
Ah ! vous, on vous retrouve partout ! Puisque vous ne —
savez employer votre temps qu'à faire des farces, vous net-
toierez le cantonnement ! Et que je ne vous y reprenne pas,
hein ?
La douche n'a pas calmé les nerfs du capitaine qui, peu
après, passe l'inspection de nos armes qu'il déclare toutes
bonnes pour le nettoyage.
Dans la nuit du 31 mai, nous relevons la 27 division dans le
secteur de Lihons. Par d'interminables boyaux nous atteignons
la tranchée de tir.
Pas de bruit, les Boches sont tout près ! —
Dans l'opacité de la nuit, je devine — plutôt que je ne les
aperçois — quelques réseaux de barbelés à portée de main. Le
va-et-vient de la relève provoque un certain bruit ; aussitôt une
fusée déchire les ténèbres et sa furtive clarté laisse apercevoir de
larges sillons non loin de nous.
C'est là qu'« ils » se terrent.
La nuit a repris son emprise et se déroule lente, très lente,
déconcertante par son pesant silence que seul le pas du gradé de
garde rompt à intervalles réguliers.
L'aube lentement se lève dans une fraîcheur mouillée. Je me
sens tout courbaturé par cette première nuit passée au créneau.
Le sommeil nie manque, je bâille et m'étire longuement.
— C'est pas le filon, hein ! me dit Grivault qui a déjà fait
Herleville.
— C'est fou de nous laisser ainsi toute une nuit sans danger
apparent, ne puis-je m'empêcher de riposter en le suivant,
comme s'il y était pour quelque chose.
Cherche pas à comprendre, tu perds ton temps. « Eux », —
les petits chefs, disent que les jeunes sont à dresser, et puis ils
s'en foutent, roulés dans leurs couvertures.
Eh bien tu sais, pour ma part, je n'aurai pas besoin d'être —
bercé pour m'endormir et, ce disant, je délace mes chaussures.
L'AUBE ENSANGLAN'T'ÉE 6
— Que faites-vous là ? Vous savez qu'il est formellement in-
terdit de se déchausser ! clame le « cabot ».
—Il ne faut pas chercher à comprendre, me souffle Grivault.
Maudissant la consigne, je me roule dans la toile de tente et,
ma tête sur le sac, je m'endors rapidement.
— Alerte !
En coup de vent, l'appel jeté par le sergent s'engouffre dans
les abris. Surpris, on cherche son arme ; trompé par l'obscurité,
on prend celle du voisin.
— T'as mon flingue !
— C'est le mien, je l'avais posé là !
—Regardes-y de plus près !
S'étant assuré de la vérité, Coulon me le balance dans les
jambes.
— Tiens, le voilà ton flingue, et gueule pas tant !
On se précipite dans le boyau qui, dans l'affolement, devient
trop étroit.
Pas un coup de fusil, pas un coup de canon. Les veilleurs
sont au complet et impassibles aux créneaux ; ils se demandent
si nous ne sommes pas devenus subitement fous pour courir de
la sorte. Nous prenons place à notre poste de combat, tout en
cherchant à deviner le motif de cette alerte. Tout est calme. Que
signifie cela ? Mais au tournant de la tranchée, je vois venir le
chef de bataillon qu'accompagne le capitaine Bernard. Alors je
comprends le sens de l'appel : tout simplement s'assurer qu'en
cas d'attaque tout homme saura trouver sa place.
La démonstration m'écoeure : les exercices du camp d'ins-
truction sont encore prescrits à quelques mètres de l'ennemi.
Nous regagnons les abris, mécontents d'avoir été stupide-
ment joués. Les uns y attendront leur tour de garde, tandis que
d'autres iront transporter des gabions au bois Crepet où des
travaux de défense se poursuivent.
LA SOMME 7
Harbonnières nous accueille avec le calme impénétrable que
revêt tout village du Nord.
Chacun s'ingénie à rendre son coin confortable ; l'équipe-
ment est suspendu à un morceau de bois enfoncé dans le mur,
puis la paille qui a déjà servi à tant d'autres est secouée. On y
trouve de tout : des bobines de fil, des boutons, des aiguilles et
même des couteaux !
À peine avons-nous pris contact avec les cantonnements
qu'une corvée de nettoyage des armes est prescrite. Mon fusil
nettoyé et graissé, je m'apprête à sortir ; plusieurs sont déjà « en
ville ».
Un sergent tout affairé fait irruption.
— Que personne ne sorte ! ordonne-t-il au cabot. Nous nous
regardons, ne sachant qu'en penser ; on se risque à la porte.
Dans la rue, des groupes commentent les nouvelles : une
attaque de grande envergure se déclencherait aujourd'hui à
Chauhies.
— On n'y coupera pas ! présument plusieurs.
Effectivement, à quinze heures, nous en prenons la direction.
Le soleil est brûlant, on sue et on respire mal dans la pous-
sière soulevée par la marche.
La canonnade s'amplifie, entrecoupée du crépitement des
mitrailleuses. L'attaque est commencée. Nous restons en ré-
serve dans un pré, derrière le rideau d'arbres du chemin, atten-
dant l'heure d'être lancés dans la bataille. Étendus à terre, sac au
dos, nous restons ainsi des heures.
Arnaud, toujours en quête d'une farce à faire, rampe vers
Tessore endormi, avec une enveloppe confectionne un cornet
qu'il remplit d'eau et le glisse dans sa braguette ; puis s'apla-
tissant parmi nous, surveille du coin de l'oeil le réveil de celui
qu'il vient d'arroser si charitablement.
— Cochon ! s'écrie Tessore à l'adresse d'Arnaud, c'est toi qui
as fait le coup !
— Quoi, quoi ? Je roupillais, demande voir ?
— Pas la peine, y a que toi pour faire des tours de c... comme
ça.
L'AUBE ENSANGLANTÉE 8
— Et toi ? Non, hein ? T'aurais perdu la mémoire ? Je t'aver-
tis, c'est qu'un acompte !
Nos rires bruyants attirent l'attention du commandant de
compagnie et l'amènent vers nous.
— Que se passe-t-il ?
— On m'a mouillé, mon capitaine, dit Tessore en montrant sa
chemise.
— Qui a fait ça ?
Personne n'évente la mèche.
Mais Arnaud a la réputation d'être un farceur, ce qui lui vaut
d'être soupçonné et questionné le premier. Avec beaucoup de
paroles et de gestes, il s'en défend.
— Vous n'en êtes pas à votre coup d'essai, je crois ?... Cela ne
m'étonnerait pas de votre part.
Arnaud nie un instant, puis finit par avouer.
— Que faisiez-vous avant-guerre ?
— Rempailleur de chaises, mon capitaine.
— Dans une roulotte, complète Tessore pour se venger.
L'officier ne peut s'empêcher de sourire.
Nous avons changé de secteur.
D'Éclusier, nous allons relever à Frise le 30e d'infanterie. Par
sa guerre de mines, ce secteur est loin de valoir celui du Bois
Etoilé-Faucaucourt que nous venons de quitter. On s'en rend
vite compte, les tranchées et les boyaux sont éboulés et éven-
trés, témoignages peu rassurants pour des nouveaux venus. La
distance qui sépare les lignes est si faible en certains points que
les bombes à ailettes et les grenades viennent nous surprendre
et causer les premières pertes.
Tout de même, le secteur n'est pas meurtrier et a de bons
moments. Dans les cagnas, les cartes à jouer apparaissent et la
fabrication des bagues en aluminium commence à se répandre.
Qui ne façonne pas avec art la bague qu'il destine à l'épouse ou
à l'amie
LA SOMME 9
C'est ici que nous ressentons les premières piqûres des
« totos ». Il n'est pas rare de rencontrer en tenue d'Adam, la
chemise et le pantalon étendus sur le rebord du boyau, un ca-
marade qui flambe ses poux au briquet. D'autres, plus jaloux de
leur nu, restent dans la cagna pour les chasser à la lumière
pâlotte d'une bougie.
Après huit jours de lignes, nous revenons au repos, tantôt à
Éclusier, tantôt à Provard ou à Cappy. Être à l'arrière devrait
être une trêve, hélas ! il n'en est rien. Corvéables à merci, on ne
peut guère goûter au charme que dégage en particulier Cappy,
avec ses jardins fleuris, son canal aux rives verdoyantes où
s'alignent majestueusement de hauts arbres à l'abondante fron-
daison qu'avivent les derniers rayons du soleil qui décline.
Sa population, ceux qui ne sont pas partis, vaquent aux tra-
vaux des champs, sans se préoccuper de la proximité de l'en-
nemi. En apparence, ils semblent peu se soucier du danger
qu'ils courent. Il suffirait que, un beau matin, une rafale d'obus
vienne les surprendre... Que de vieillards mâchonnent leur im-
puissance ! Partir... Partir... Où ? Abandonner la maison, les
terres, ce serait encore s'arracher ce qu'il leur reste de tangible,
et leurs gestes las disent toute la souffrance qu'ils cachent, ag-
gravée encore par notre présence qui leur rappelle leurs enfants
perdus sur l'immense front.
Les cantonnements revêtent une animation inaccoutumée.
La distribution des vivres a été abondante ce soir, de même que
la boisson ; certains, mis en verve par le pinard, « dégoisent » à
la façon d'un orgue de barbarie.
Nous nous acheminons en réserve dans le secteur de Frise.
Les sacs grossis par les ustensiles de campement sont plus
qu'encombrants, sous eux nous prenons l'aspect de gigan-
tesques escargots.
Nous marchons longtemps pour atteindre enfin un étroit
boyau dans lequel nous nous engageons.
L'AUBE ENSANGLANI ÉE 10
Coupé de profonds entonnoirs qu'ont creusés des « minen »,
la marche y est harassante.
—Ça ne suit pas ! crient ceux qui, fatigués, se traînent. La
nuit complice les retarde encore et ce n'est qu'après avoir erré
dans plusieurs boyaux qu'ils parviennent à nous retrouver.
Si elle est exempte de dangers, la position de réserve est, par
contre, riche de multiples corvées : corvées de rondins, de
périscopes, de gabions, de chevaux de frise. Ah ! ces chevaux de
frise, quel cauchemar ! Vous ne savez comment les saisir : de
quelque façon que vous les preniez, ils vous écorchent, c'est un
monde métallique que vous transportez. Si une rafale d'obus
vous menace, ils vous retiennent à plaisir et ne vous lâchent
qu'après vous avoir ensanglanté les mains et emporté des
lambeaux de capote.
Encombrés de bidons et de bouteillons, nous partons à deux
à la corvée de soupe. Ragaillardis par l'alléchante perspective de
boire, à même la cuisine roulante, le « jus » bien chaud, nous
pressons le pas. L'immensité qui se développe nous éblouit : à
droite, Frise n'est qu'un monceau de ruines d'où émerge l'église
à demi effondrée, les champs forment d'innombrables damiers
où des couleurs variées se mêlent à l'infini et vous laissent une
inoubliable sensation de bien-être et de repos. Le ciel est d'un
bleu très pur, il se reflète dans le canal sur le bord duquel le
boyau nous conduit. Le soleil s'amuse à prendre d'étranges
dimensions. Quel contraste avec nos « ciel et terre des
tranchées » !
Sous un hangar attenant à une maison d'habitation seule
intacte — chose curieuse — au milieu de ce chaos de ruines, la
cuisine roulante se cache dans cet abri renforcé par un repli de
terrain en forme de carrière.
Le calot sur l'oreille aussi graisseux que le buste que laisse
apercevoir une chemise largement ouverte, les bras démesuré-
ment allongés par l'énorme louche qu'ils brandissent, les cuis-
tots nous accueillent d'un large sourire.
—Bonjour, les gars !
9e compagnie ! annonçons-nous et le « cabot patate » d'un —
geste prétentieux sur son calepin émarge.
LA SOMME 11
De pinard les bidons se remplissent, les portions de viande
sont comptées et vont rejoindre dans les bouteillons le riz glu-
ant et épais.
— C'est un cataplasme que vous nous foutez-là ! ne puis-je
m'empêcher de dire.
Mon camarade à côté crache, après avoir ébauché une hor-
rible grimace
— Ils y ont fourré tout le poivre du régiment !
On rouspète, mais les cuistots, les bras levés au ciel, énu-
mèrent ce qui leur manque. Ainsi, au dernier arrivage, assurent-
ils, le sel a manqué, mais le poivre a été doublé. Leur bonne
volonté ne saurait être mise en doute...
— Viens donc voir si on blague, me dit l'un d'eux en m'en-
traînant, on a du poivre pour finir la guerre !
— C'est pas une raison pour gaspiller ta marchandise et, si la
guerre finit demain, de nous faire bouffer tout ton poivre
aujourd'hui.
— Ah ! ça je l'avais prévu, je savais bien qu'il y aurait de la
rouspétance.
— Et puis, c'est à d'autres qu'il faut dire ça ! ajoute le
deuxième cuistot. Quant à nous, on vous sert ce qu'on nous
donne, pas plus, mais pas moins...
Ceci est plus difficile à contrôler !
— Amenez vos quarts, les gosses, si vous voulez une giclée de
jus ! Heureusement qu'il n'y a pas de rancune chez nous ou
alors...
En absorbant ce café dont la chaude vapeur nous caresse le
visage, nous nous entretenons de mille choses, la cuistance est
le G.Q.G. des lignes. Là, tout a son écho : des propos invrai-
semblables coudoient les pires réalités, chacun y exerce sa
verve, dramatise les faits les plus insignifiants et, rapportés en
lignes, ils feront la joie ou la douleur de ceux qui les écouteront
assis ou accroupis dans la paille pouilleuse des cagnas.
Le jus ! Cette boisson que nous savourons ces jours avec
délice n'est le plus souvent qu'un insipide breuvage. Naguère,
que de fois avons nous décrété mauvais un café cependant pré-
paré avec science par l'un des nôtres ! Hélas ! c'est le passé.
L'AUBE ENSANGLANTÉE 12
Entièrement absorbé à évoquer ce passé qui me paraît déjà si
lointain, je ne m'aperçois pas du chemin parcouru ; l'éclatement
subit des obus me remet en face de la réalité, me contraignant à
regarder autour de moi la scène tragique où je me meus.
Le fortin, masse de terre bouleversée par des explosions sans
cesse répétées, se détache en lignes brisées dans le soir qui
descend. En rangs serrés, des réseaux de fils de fer barbelés le
défendent, des lacis blanchâtres serpentent sur son sommet et
laissent deviner les tranchées adverses.
Au bas, nos tranchées se développent, étroites et éventrées,
marquées de distance en distance par des toiles de tente rete-
nues par des bouts de bois poignardant la paroi ; là, se tiennent
terrés des copains attendant l'heure de prendre la garde.
Ce sont les isolés, ceux qui cherchent un coin pour être seuls
et mieux penser...
Il y a bien quelques abris plus profondément creusés, plus
solidement étayés, mais il sont rares, aussi est-ce en surnombre
qu'on s'y engouffre. Entassés les uns sur les autres, les jambes
emmêlées parmi les ustensiles de campement et les outils, à la
clarté fumeuse d'une bougie, nous attendons l'heure qui nous
appellera au dehors.
A la nuit, tous les abris se vident. C'est le moment propice
aux patrouilles, aux coups de mains à tenter ou à repousser ou
encore à celui, moins dangereux mais combien pénible, des tra-
vaux de terrassement.
Le canon est muet, un troublant silence plane...
— Les Boches ! Les Boches ! Ramassé sur lui-même, la main
crispée au fusil, le cou tendu, Tessore s'élance vers le P.C. pour
y jeter l'alarme.
D'un bond l'officier est dehors et demande :
— La liaison !
Un agent de liaison sort d'une guitoune en se dépêtrant
d'une toile de tente.
— Alertez les sections, tout le monde aux créneaux !
LA SOMME 13
D'abri en abri, l'agent va en répétant invariablement :
— Alerte, tous aux créneaux ! Alerte, tous aux créneaux !
Alerte !
C'est la bousculade, les corps se heurtent, les pieds soulèvent
une poussière qui asphyxie.
La bougie que supportait un guillon de baïonnette est piéti-
née, le désordre est à son comble.
— Ousque sont mes godasses, quel est le cochon qui a pris
mes godasses ! hurle Coulon en fouillant la terre dans l'obscurité.
Et mon ceinturon ? —
—Tiens, le voilà, ton ceinturon qui a manqué me foutre par
terre !
—Et mes godasses ? N... de D..., où sont mes godasses ?
— Tiens, en voilà une !
—Qui s'est déchaussé là dedans ? Vous ne savez donc pas
que c'est défendu de se déchausser ! crie, de l'entrée, le sergent
en colère. Et grouillez-vous, nom de nom !
Au dehors la fusillade crépite. Notre première ligne s'illu-
mine d'éclairs. Les grenades explosent serrées, les fusées se
balancent, puis retombent. À leur furtive lueur, on aperçoit des
Boches, regagnant leurs lignes à la façon des reptiles. Aucune
plainte, aucun coup de feu ne répond au tir nourri de notre
mousqueterie et des mitrailleuses. Ils se replient en silence, leur
coup de main est raté.
Le tir de l'artillerie fut demandé. Les fusées vertes se multi-
plièrent mais sans succès, notre appel resta vain et cependant
quel beau travail il aurait fait ! Depuis ce jour les « artiflots »
sont notre bête noire.
Quant à elle, cette nuit peut être marquée d'une pierre
blanche. N'est-elle pas pour nous, jeunes recrues n'ayant connu
que de tranquilles secteurs, le baptême du feu ? C'est la pre-
mière fois que nous sommes aux prises avec l'ennemi qui
attaque, que la pétarade des grenades nous assourdit, que le
canon surchauffé du fusil brûle les doigts. Certes, baptême du
L'AUBE ENSANGLANTÉE 14
feu bien insignifiant puisqu'il ne compta point de pertes et que
le Boche se déroba. Mais nous n'en connûmes pas moins l'af-
folement, l'émotion, la crainte du danger immédiat.
Une nuit étonnamment silencieuse nous ramène à Éclusier
pour quelques jours de détente. Hélas ! le repos que nous es-
comptions s'évanouit. Le départ a lieu le lendemain pour une
position de réserve au bois « la Vache », nom que nous lui
attribuerions volontiers s'il ne l'avait déjà.
La corvée de soupe rapporte d'étranges tuyaux : nous quit-
terions le secteur, les Anglais nous relèveraient. Rien d'étonnant
à cela puisqu'ils sont nos voisins de gauche.
Des régions sont citées, notamment celle de l'Artois et de
l'Alsace, mais faut-il y ajouter foi ?
Les tuyaux de la roulante se réalisent. Nous quittons la posi-
tion pour Éclusier ; de là nous nous dirigeons sur la route
d'Amiens où des camions doivent nous transporter à Moreuil.
En cours de route, à toutes pédales, le cycliste du colonel
nous dépasse, la colonne ralentit. Que se passe-t-il ? Chacun
émet une opinion.
L'arrêt est ordonné, nous piétinons quelques minutes, puis
nous reprenons le chemin parcouru pour réintégrer Éclusier.
Ma section remonte au bois la Vache.
*
Sur la route de Vaud, à proximité d'Éclusier, mon escouade
est de garde aux issues. Non loin de là, des Anglais assurent la
circulation des véhicules.
Jeunes, imberbes, ils donnent l'impression de grands pou-
pons, ils rient éperdument comme si la guerre pour eux devait
se borner en une excursion en France.
Aussi sont-ils avides de souvenirs et nos bagues de tranchées
s'échangent contre leurs pesants couteaux.
LA SOMME 15
Le 29 août, sous une pluie battante, nous remontons en
première ligne, secteur de Frise. Peu à peu, l'eau s'empare de
nous et glace, bien que ce soit une nuit d'août. Les boyaux sont
détrempés, on glisse et tombe dans cette boue gluante. Cette
marche éreintante réchauffe, mais dans un instant, à l'affût aux
créneaux, le froid nous saisira de nouveau.
Que la nuit est longue ! Pelotonnés sur nous mêmes, nous
attendons sa fin. Pour l'écourter, je compte les minutes, je me
remémore les journées précédentes, je les détaille, je les rumine
pareil à la bête que l'attache retient à la crèche.
À notre gauche, sur la Somme, des vapeurs humides sur-
gissent et s'étagent. Le soleil se dépouille des brumes qui le
voilent et, vainqueur, il pare obliquement de ses feux étincelants
ce paysage de front. Peu à peu, il réchauffe nos membres
engourdis.
Semblable à celles de la Somme, une vapeur s'échappe de
nos vêtements mouillés.
Les obus de nos 75, en miaulant, s'abattent sur la tranchée
boche. À chaque coup, instinctivement, nous baissons la tête.
— Qu'est-ce qu'ils prennent ! dit un copain.
— T'en fais pas, ils rendront la monnaie ! répond un autre.
Mais les Boches ne ripostent pas. Ce qui ne les empêche pas
de nous inquiéter sournoisement par leurs mines.
Les coups sinistres de la pioche en action s'entendent avec la
régularité du tic-tac d'une montre. On les distingue encore plus
nettement de la cagna qui abrite une partie de la section.
L'oreille collée au sol, anxieux, nous écoutons.
— C'est sous mon pied que ça cogne, me dit Coulon, dans un
instant la tranchée va sauter...
Je me couche à plat ventre pour écouter, le bruit est sourd et
me semble lointain.
— Je te dis que c'est de la cagna que ça s'entend le mieux.
— Dans ce cas, je passe la nuit dehors !
L'AUBE ENSANGLANTÉE ÉE 16
Nous sommes inquiets, la peur nous tenaille. Certains, « les
braves », ont un sourire ironique à notre adresse, mais ils pro-
fitent de toutes les occasions pour s'éloigner de l'abri.
Un sous-officier du génie, consulté, assure que la mine ne
peut sauter pour la simple raison que nous en avons une en
contrepartie dans leurs lignes. Malgré l'assurance que cet
homme du métier s'efforce de donner, le doute n'en subsiste
pas moins.
— On respire mieux, j'ai eu la trouille, dit l'un.
— Et tu crois ce bobard ? objecte Grivault. Si la leur saute la
première, la contrepartie nous fera une belle jambe !
Il a raison ! surenchérit Tessore. —
Tout bas, je murmure : « Il a raison ! »
Un encadrement en bois encastré dans la paroi de la tran-
chée marque l'entrée de notre mine Un jour, après mes deux
heures de garde, sans mot dire, j'ai tenu à la visiter. C'est une
longue et étroite galerie à peine d'une hauteur d'homme, une
pente légère vous entraîne à pousser de l'avant. Par endroits, des
cadres en bois la consolident. À une cinquantaine de mètres,
un sapeur, plié en deux, attaque résolument de la pioche la terre
et le roc.
Une lumière blafarde s'échappe de la lampe accrochée à la
paroi.
Le torse libre sous une chemise largement ouverte, les
manches retroussées jusqu'aux coudes, le calot bien planté sur
l'oreille, tel est l'homme que j'ai devant moi. Ma venue le dé-
concerte un peu. Une main sur la hanche, l'autre appuyée sur le
manche de l'outil, le corps légèrement penché, il me dévisage.
Je le questionne. Il ne sait rien, sa mission consiste à travailler.
—Et puis, tu sais, ce n'est pas la gâche ! ajoute-il.
Près de lui, je remarque une carabine. Je manifeste mon
étonnement.
— Ça ? C'est pour le coup de grâce.
—Le coup de grâce ?
— Ben oui ! Ils fouillent à côté, alors figure-toi que leur mine
saute la première et que l'explosion entraîne l'effondrement de
celle-ci ! Il faut pas que je pense m'en sortir et personne ne me
LA SOMME 17
tirera de là, alors tu comprends, il vaut mieux en finir au plus
vite... Aussi, je ne chôme pas pour arriver le premier, ma vie et
celle des copains en dépendent.
J'ai subitement l'impression que l'air me manque là-dedans.
Je m'éloigne en lui souhaitant bonne chance. Derrière moi, les
coups reprennent et se prolongent en échos sous l'étroite voûte
de la galerie.
Combien d'emmurés vivants se donnent ainsi librement la
mort ? Nul ne le sait, nul ne connaîtra jamais l'obscur héroïsme,
l'abnégation sans égale que couvrira alors le laconique « Disparu
à l'ennemi ».
Duel d'artillerie.
Duel de mines.
Autour de Frise, explosions sur explosions rompent la quié-
tude du secteur.
Dès le crépuscule, tout le monde est aux créneaux ; les sacs
encombrés de leurs outils et ustensiles gisent à nos pieds. Plu-
sieurs d'entre nous sont accroupis au fond de la tranchée, dis-
simulant dans leurs mains le feu de leur cigarette qu'ils ravivent
par de rapides aspirations.
On attend la relève.
Elle est bientôt révélée par des paroles étouffées, des frot-
tements aux parois, des cliquetis d'armes Ce sont des Anglais.
— Go ! Go ! répète sans se lasser le sergent Chovet qui, con-
naissant l'anglais, a été désigné pour les conduire.
Un par un, il nous remplace au créneau par un Tommy
Malgré la rapidité avec laquelle la relève s'effectue, certains par-
viennent à échanger le vulgaire scaferlati contre leurs opulentes
et odorantes cigarettes.
Au jour, nous arrivons à Bayonvillers où, malgré la fatigue,
nous envahissons épiceries et estaminets, avides de varier l'éter-
nel menu des lignes.
Nous repartons dès le lendemain à une heure matinale.
L'étape de trente kilomètres nous laisse au village haut perché
L'AUBE EN SANGLAN I ÉE 18
du Plessier. Débarrassés des buffleteries, on se lave, on se
déchausse, quel soulagement n'éprouve-t-on pas à baigner ses
pieds meurtris dans l'auge de la ferme !
Un contre-ordre vient nous surprendre à ce lavabo impro-
visé : il faut repartir.
— Nom d'une m... ! Pas moyen de profiter pour une fois d'un
bon cantonnement ! C'est du voulu, ça, du fait exprès !
Les molletières sont enroulées à la hâte, le sac est endossé
d'un geste de colère ; il parait que dix kilomètres seraient à par-
courir, on ne se gêne pas pour manifester son mécontentement.
—Chez moi, on a plus soin que ça de nos chevaux !
—Et chez moi donc ! Même la dernière des carnes n'est pas
traitée pareillement ! Ici il faut marcher ou crever !
—Pauvres de nous ! Pauvres de nous ! gémit Dalmon à mes
côtés.
Il faut croire que nos justes récriminations ont apitoyé le
chef de bataillon : un char à fourrage a été loué pour le trans-
port des sacs à la gare.
Moins encombrés — mais ce court repos nous a plutôt fati-
gués, le corps ayant perdu sa chaleur — nous reprenons le
chemin, les jambes « coupées ».
Il fait nuit lorsque nous arrivons à la gare d'Argicourt où,
peu après, on nous parque dans des wagons à bestiaux. Les sacs
et les fusils entassés dans un angle, on s'allonge serrés les uns
contre les autres, ne se souciant point si la couche est dure.
Le froid me réveille. Je me soulève, il fait encore nuit. Je
pousse la porte, mais elle grince si fort dans ses glissières
rouillées que les copains se réveillent.
—Quel est le c... qui a ouvert ?
Une brise marine m'effleure le visage, longerions-nous la
mer ? Je rejoins ma place au milieu de jambes emmêlées, sur
lesquelles je trébuche malgré moi.
Coulon, que je heurte plus fort, se fâche :
—Ce que tu es emmerdant avec ton carnet de route ! La belle
affaire de savoir ousqu'on est !
Il fait jour quand nous débarquons à Prévend par un matin
que boude le soleil.
LA SOMME 19
Le 24 septembre, le village de Barly nous offre l'hospitalité
de ses champs où nous bivouaquons sous une pluie fine et
froide qui tombe sans discontinuer. À la nuit, rassemblement
dans le village. Le commandant de compagnie lit à la lumière
d'une lanterne l'ordre du jour sur l'offensive qui sera déclenchée
demain.
Les mots de « Devoir » et de « Sacrifice » reviennent souvent
tout au long de cette lecture et — sous le canon qui tonne sans
arrêt — prennent une signification plus poignante, plus cruelle.
Tous, nous avons compris et regagnons les tentes, cherchant à
déceler dans la voix du copain le trouble qu'on ne peut taire en
soi.
Wailly, le 25 septembre 1915
L'offensive est déclenchée. Feux de mousqueterie, de mit-
railleuses, bombardement intense. Déployés en lignes de demi-
sections, nous escaladons la crête qui nous masque à l'ennemi.
Celle-ci dépassée, le champ de bataille se développe alors dans
toute son horreur. Les explosions soulèvent d'énormes gerbes
de terre. Dans de rapides éclairs, nos 75 se démasquent, cra-
chant sans arrêt. Quelle émotion n'éprouve-t-on pas à les voir
ainsi travailler ! Le sol, martelé de grands coups, craque, tout
semble crouler autour de soi et, dans l'épaisse fumée des dé-
parts, le ciel disparaît.
— Les Boches se replient ! La première ligne est prise ! nous
crie un blessé qui s'en va.
Soudain une rafale d'obus plonge sur nous et en blesse plu-
sieurs. Je vois Durand, touché à un bras, étancher avec son
mouchoir le sang qui coule à flots. D'autres, plus amochés, se
traînent en geignant.
Au rythme d'une rafale par minute, les obus déferlent, pareils
à un cyclone. Aveuglés par la flamme des explosions, on court,
on tombe, on se relève pour retomber à quelques mètres. En
désordre, on atteint Wailly par un chemin encaissé où l'on bute
contre des caisses de casques éventrées. Comment se fait-il que
ces casques soient abandonnés là ? Ils étaient sans doute réservés
L'AUBE ENSANGLANTÉE 20
aux troupes d'assaut et, comme toujours, ils sont arrivés trop
tard. On ne les fait pas moins siens, chacun en essaye un et se
sauve, casqué, dans le village que l'ennemi commence à mar-
miter. Des maisons s'effondrent dans un fracas épouvantable,
des arbres happés sont projetés sur les façades qu'ils démo-
lissent comme si l'obus ne suffisait pas à les anéantir. Et au
milieu de toutes ces choses qui croulent, ruines sur ruines, on
s'enfuit éperdument à la recherche d'un abri.
On se retrouve quatre, quatre deuxièmes classes, pas un
gradé pour nous guider. Que faire ? Où aller ? Se planquer ?
Ah ! non. Le geste est trop grave. Un boyau se présente, on s'y
engouffre, c'est un boyau d'évacuation. On piétine des mac-
chabées. La face livide, un blessé se laisse glisser sur la paroi,
bras ballants. Il a été touché à la poitrine ; avec d'horribles gri-
maces, il balbutie :
—Le poste... de... secours ?
—On n'en sait rien, mais grouille-toi, au village, ça chauffe
dur !
Le claquement des balles de mitrailleuses emplit la plaine de
petits coups secs que répercute un bois en de longs échos.
L'attaque est dans sa phase la plus active, meurtrière et infer-
nale, les obus, par volées, passent, sifflant au-dessus de nos
têtes. Et, dans ce déchaînement brutal, on avance par à-coups,
heurtant les parois ou trébuchant sur les éboulis. Tout à coup,
le boyau débouche dans un chemin creux. L'air vif grise, l'es-
pace est devenu subitement trop grand.
Devant nous un colonel aux proportions herculéennes.
— Que vient faire ici le 414 ? nous apostrophe-t-il en nous
voyant.
—On a perdu notre compagnie.
—Foutez-moi le camp d'ici, votre place est dans les caves, en
réserve.
On ne se le fait pas dire deux fois.
— Et dire qu'on pouvait se faire bousiller bêtement !
—Ou que, pour le coup, on aurait pu être des déserteurs !
ajoute Coulon.

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