L'aviateur

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"Ce livre décrit la naissance et l'aboutissement d'une passion qui a conduit l'auteur à devenir pilote de chasse, puis pilote de ligne, commandant de bord. De l'exigente école de chasse aux Etats-Unis à la guerre aérienne en Algérie, rien n'est laissé dans l'ombre des écueils, des épreuves, des drames. L'aviation de ligne vient ensuite rétablir la paix dans l'âme du pilote, accompagné du souvenir des grands anciens, au long de ses pérégrinations autour du monde." Tito Maulandi (pilote d'essai)
Publié le : vendredi 1 décembre 2006
Lecture(s) : 270
EAN13 : 9782336256139
Nombre de pages : 123
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L' AVIATEUR

Graveurs de mémoire
Dernières parutions Maurice et Stéphane WOLF, Es Brennt, un combattant dans la tourmente, 2006. Jacques NOUGIER, Carnet d'afriques, 2006. Mathilde POIRSON (coord.), Sur le chemin du cœur, pour un pas de plus, 2006. Nicolle ROUX, Midinette militante chez Nina Ricci, 2006. André COHEN AKNIN, La lèvre du vent, 2006. Pauline BERGER, Les Vieilles, Album, 2006. Raymond Louis MORGE, Trois générations de salariés chez Michelin, 2006. Monique LE CAL VEZ, La petite fille sur le palier, 2006. Salih MARA, L'impasse de la République, récits d'enfrance (1956-1962), 2006. My Youssef ALAOUI, L 'homme qui plantait des chênes, 2006. Albert et Monique BOUCHE, Albert Bouche (1909-1999), un frontalier en liberté, 2006. Paul DURAND, Je suis né deuxfois, 2006. Fortunée DWEK, Nonno, Un Juif d 'Egypte, 2006. Catherine VIGOR, Tarvildo Targani, mouleur à la main dans le Doubs,2006. Carole MONTIER, Une femme du peuple au xx!me siècle, 2006. Valère DECEUNINCK, Du poisson en Centrafrique, 2006. Claude CHAMINAS, Place de I 'hôtel de ville. Nîmes 1965 1984, Tome 1 et 2, 2006. Bernard JA V AULT (Sous la direction de), L 'œil et la plume. Carnets du docteur Léon Lecerf, 2006. Françoise MESQUIDA, Chroniques d'une jeune fille dérangée, 2006. Sophie Thérèse MICHAELI, Enfant cachée. Souvenirs de la France occupée. (1940 - 1945), 2006. Jean-Martin TCHAPTCHET, Quand les jeunes Africains créaient I 'histoire, 2006. Véra BOCCADORO, Pointes à la ligne... Une chorégraphe française au Bolchoï, 2006.

FRANCIS DUCREST

L' AVIATEUR

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@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01873-4 EAN : 9782296018730

A mon père

I
Enfance indochinoise. Retour en France

On allait visiter des ruines Cham dans la région de Quang Ngai. Mon père conduisait la Ford de la Résidence, ma mère à ses côtés, j'étais assis à l'arrière avec mon frère, mon aîné d'un an. C'était en 1938, j'avais huit ans. Les paysages d'Indochine défilaient: des rizières, des buffles, des paysans à chapeaux coniques, il faisait beau. Mes parents se parlaient, des phrases brèves. Mon frère et moi nous taisions: nous parlerions si nous étions interrogés. C'était la même règle qu'à table, quand nous déjeunions avec nos parents, dans la vaste salle à manger de la Résidence, une fois par semaine. J'observais mon père: un dos solide, une épaisse chevelure brune, il était le roi, le résident de la province de Faifoo, le seigneur des notables annamites qui s'inclinaient respectueusement devant lui quand ils venaient rendre des comptes. Depuis quelques jours, à la suite d'une quelconque démangeaison, j'étais accablé d'un tic ridicule: je clignais de l'œil. Mon père l'avait remarqué ce matin-là, il ne m'avait pas vu depuis une semaine. Avant le départ en voiture, il m'avait ordonné d'arrêter cette manie. Il ne pouvait admettre qu'on ne se maîtrisât pas. Il répétait souvent: «Un homme ne pleure pas », et c'était valable pour les petits garçons. Al' arrière de la voiture, j'étais en sécurité. On a tourné à gauche dans un chemin sablonneux, on s'est arrêté un peu plus loin. Ma mère est descendue la première: la silhouette de la star se détachait sur le bleu humide du ciel. Sa beauté me fascinait.

Je n'avais pas le droit d'y toucher. Mes élans étaient arrêtés par ses mains tendues en avant: « Tu vas me décoiffer. » Mon père commença à marcher. Au bout de quelques minutes, il se retourna et me vit cligner de l' œil. Il me dit: «Encore une fois et tu retournes à la voiture.» Mon cœur battait très fort, je ne voyais plus rien du paysage. J'essayais en vain d'immobiliser ma paupière. Nous marchions sous le soleil brûlant et mouillé d'Indochine. Ma mère transpirait un peu sous sa capeline blanche. Elle se persuadait sans doute que sa beauté n'en souffrait pas. Mon père marchait vite. Il s'est retourné pour vérifier que la troupe suivait, il m'a vu cligner de l' œil. « Retourne à la voiture m'a-t-il ordonné brutalement. Tu nous attendras là bas ». J'ai fait demi-tour, j'ai arrêté les larmes dans ma gorge pour ne pas aggraver mon cas. Je me suis assis dans la Ford et j'ai pleuré. Je me fichais pas mal des ruines Cham. Ma mère m'avait mollement défendu, mon frère n'avait rien dit, mais dans son regard j'avais vu comme un reproche d'avoir osé déroger aux consignes du chef. C'est du moins l'idée que je m'étais faite de ce regard. La rancune et la honte me taraudaient. Quand la famille est revenue de sa visite, personne ne m'a adressé la parole .Je clignotais à qui mieux mieux, mais mon père s'en lavait les mains. La grille de la Résidence s'est escamotée devant la Ford. Au bout de la longue allée le planton de service nous attendait, il a ouvert la portière de mon père en s'inclinant profondément. Le lendemain, mon tic avait disparu. Je vivais en Indochine depuis ma naissance. Ce souvenir des ruines Cham jamais visitées n'est pas le plus ancien. C'est trois ou quatre ans plutôt qu'a commencé la mise en conserve de détails éparpillés dans ma vie semi-consciente. Des images de Hué où nous vivions à cette époque. Des images d'école, de piscine, de bébés tigres en liberté dans le parc de la Résidence supérieure d'Annam, de plantation d'hévéas où un grand-oncle régnait en maître sur une armée de coolies (je respire encore l'odeur du latex dans la saignée des arbres), de Dalat fraîche en altitude où nous passions des vacances mon frère et moi, chez nos grands-parents.

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Je me revois sur la plage de Quadaï, près de Faifoo, je sens l'eau tiède de la mer de Chine sur mon corps, je me rappelle mon étonnement devant les vaguelettes phosphorescentes, la nuit, dans le silence, sous le ciel aux cent mille étoiles. Dans la baie de Tourane, le croiseur La Motte Picquet s'était ancré pour quelques jours. Nous étions montés à bord avec nos parents. Mon père nous avait confiés à un jeune officier pour la visite du bateau. Je n'avais rien compris aux machines compliquées de ce navire de guerre. De retour sur le pont, mon père avait lancé à l'officier: «Ils ne vous ont pas posé trop de questions idiotes ?.. » Dénégations empressées du futur amiral. Le matelot de service sifflait notre départ comme il avait sifflé notre arrivée en haut de la passerelle. Je n'avais posé aucune question, je sentais, comme toujours, que je devais me taire. Noël, à Faifoo, sous la pluie tiède. Ma mère au piano nous faisait chanter. Ma tiba annamite que j'aimais bien, qui s'occupait de moi, que je pouvais décoiffer à ma guise, me grondait en souriant de ses dents noires. Noël c'était pour nous, les maîtres. Au jour de l'an, des invités arrivaient dans de grosses voitures américaines. Ma mère, la star, papillonnait au milieu d'eux. Nous étions relégués ailleurs, loin des grandes personnes. Des bribes de rire et de musique nous parvenaient. Nous étions de la tribu annamite, à l'écart. Un matin, nous avons rejoint Hué en voiture, par Tourane et le col des nuages. Une escadrille de bimoteurs de la marine était amarrée sur la rivière des parfums. Devant les officiels, installés dans une tribune, ils avaient décollé, tournoyé, amerri. Je voyais des avions pour la première fois. J'étais très étonné par ces machines qui se déplaçaient dans l'air, avec beaucoup de bruit, se libéraient de l'eau, y revenaient au milieu des gerbes. Le lendemain, les pilotes sont venus à la Résidence de Faifoo. Ils étaient beaux dans leurs uniformes blancs. Ils s'intéressaient beaucoup à ma mère. J'étais abasourdi au milieu d'eux. Après quelques minutes, j'ai rejoint ma famille annamite, loin de la fête. Nous sommes rentrés en France en juillet 1939, pour les congés de mon père. Le paquebot d'Artagnant a mis un mois pour relier Saigon à Marseille. On descendait aux escales, à 9

Singapour, à Colombo, à Djibouti. Après la chaleur accablante de la mer Rouge et le lent franchissement du canal de Suez, le d'Artagnant a débouché dans la Méditerranée, et par variations infimes le ciel et la mer ont changé d'aspect. L'air devenait plus léger à mesure que les jours passaient. Un matin, la côte au loin est apparue, c'était la France. Le bateau avançait lentement, le relief de la ville se précisait. Elle apparaissait dans son immensité, sans forêts, sans plages, avec des maisons à pic sur la mer. Je me disais que des gens étaient nés là bas, vivaient là bas, et c'était très étonnant pour moi qui étais né à Nhatrang, petit village au bord de la mer, et avais vécu dans la nature sauvage. A Marseille, j'ai découvert que les Français faisaient les métiers des Annamites: ils étaient porteurs, chauffeurs, cuisiniers, serveurs, balayeurs. Un monde basculait. Je n'osais interroger mon père. La famille s'est installée dans un hôtel en Savoie. La nature était étrange. Des pâturages, de grands arbres très verts, des vaches, des moutons, bêtes que je connaissais par des images dans des livres. Pas de mille-pattes, de margouillats, de cancrelats, pas de gibbons, de buffles, de lianes. Des femmes françaises faisaient le ménage et servaient à table. La fin du mois d'août approchait. Il m'arrivait de surprendre mes parents en train d'écouter la radio, l'air soucieux. Il y avait des conciliabules entre grandes personnes. Je saisissais des bribes de phrases. Mon père disait: «J'expliquerai que je
reJOIns. .. »

Il faut partir. La voiture traverse des villages mornes, des affiches tricolores sont placardées sur les murs. A un poste à essence, j'entends quelqu'un dire: «C'est la guerre.» La guerre c'est quoi? En Indochine, j'avais vu des soldats. Une nuit, je m'étais réveillé, j'avais entendu du bruit, j'avais doucement entrouvert la porte de la chambre et, accroupi dans l'ombre, j'avais assisté à un conseil de guerre dans le salon de la Résidence. Une carte était posée sur une table basse, mon père parlait à des hommes en uniformes. Il parlait de tribus Moïs de la montagne qu'il fallait pacifier. Il disait qu'il fallait se méfier de leurs flèches qui étaient empoisonnées. C'était le camp de mon père qui gagnait. 10

La guerre maintenant, c'était contre des Allemands. J'ai vite compris qu'ils avaient des fusils, des mitrailleuses, des avions, comme nous. Mon père est parti au front, nous sommes restés, avec ma mère, chez nos grands-parents qui étaient rentrés d'Indochine depuis deux ans, et s'étaient installés à Bergerac. Au printemps, les divisions blindées allemandes ont enfoncé les lignes françaises. Les Stukas bombardaient et mitraillaient, c'était la déroute, l'exode. On attendait des nouvelles de mon père, dans l'angoisse. Des colonnes de voitures belges défilaient dans Bergerac, matelas ficelés sur le toit. Les Belges quémandaient de l'eau, de la nourriture, de l'essence, pour fuir plus loin encore, plus au sud. Ils étaient hagards, sales, prostrés. Je n'avais jamais vu de blancs dans cet état, je ne comprenais plus rIen. Mon père est arrivé un jour à bicyclette. Il s'était évadé d'une colonne de prisonniers. Il était sombre, il disait qu'il avait honte. En Indochine, il était la France, sa force, son prestige. Ici, il avait vu les soldats français pourchassés comme des Moïs dans la montagne. La grande propriété de mes grands-parents, à trois kilomètres de Bergerac, s'appelait « La Faurie ». Tous les jours, mon grand-père marchait pendant des heures dans le parc. Il faisait le tour de l'étang, inspectait les arbres, les mains dans les poches, un béret sur la tête. Il fumait beaucoup de cigarettes. Je l'accompagnais quelquefois, il ne disait rien, il paraissait accablé. Je le trouvais très vieux. Il écoutait souvent la radio, il prenait les nouvelles. Rina Ketty chantait J'attendrai. J'étais bouleversé par cette voix voluptueuse, qui prononçait des phrases sans intérêt et même assez ridicules, mais dont les trémolos me faisaient frissonner d'une sorte d'attente de je ne savais trop quoi. Mon grand-père me regardait en souriant, puis retombait dans sa prostration, enveloppé de la fumée de sa cigarette. Mon père s'absentait pour quelques jours, revenait, tenait de longs conciliabules avec ma mère. Je jouais dans le parc avec mon frère. J'avais l'impression que le temps s'était arrêté, qu'il ne se passerait plus rien.

Il

Un soir, la famille était réunie dans le salon, comme d'habitude avant le dîner, et mon père a commencé à nous parler, à mon frère et à moi, d'une voix un peu solennelle, inhabituelle, qui me mettait mal à l'aise. Il nous a expliqué qu'il devait partir en Chine, à Shanghai, où l'attendait un poste important. Il partirait avec ma mère, et nous les enfants, nous resterions ici, à la garde de nos grands-parents. Il nous a dit aussi que nous devions faire de bonnes études, et que nous serions mis en pension chez les jésuites à Sarlat, à 80 kilomètres de Bergerac. Ma mère ne disait rien, elle souriait. J'écoutais sans bien comprendre. La chine... je savais que c'était loin. La pension... je ne connaissais même pas l'école, nous avions un précepteur en Indochine. Je n'ai pas posé de question, mais je sentais que quelque chose de terrible allait arriver. Ma grandmère m'a serré contre elle, et j'ai bien failli pleurer. Heureusement, je me suis repris à temps. Sur le quai de la petite gare de Bergerac, un froid matin d'octobre, nous nous tenons, mon frère et moi, entre nos grands-parents. J'ai onze ans. Mes parents sont dans le couloir de leur wagon, accoudés à une fenêtre. Ils font de grands gestes quand le train démarre. Le train disparaît dans une courbe. Une chose impossible est arrivée. Je suis seul et j'ai peur. Mon frère est là, mes grands-parents aussi, mais j'ai peur. L'avenir tout proche c'est la pension, et c'est terrifiant d'inconnu. Nous sommes revenus à La Faurie dans la voiture de mon grand-père. Le silence du parc me tordait le cœur. Je n'avais plus envie de jouer. J'attendais que vienne le soir, pour m'enfouir au fond de mon lit et pleurer.

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