L'Écrivain

De

Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'August Strindberg. Dans le vaste ensemble des textes autobiographiques de Strindberg, "L'Écrivain" est une oeuvre à part. Il ne s'agit plus, écrit l'auteur du "Plaidoyer d'un fou", de se confesser ou de mémorialiser, mais de dresser un bilan intellectuel et de puiser dans cette mise au net une orientation pour l'avenir. Il y dose minutieusement quelle part de lui-même il a prêtée à chacun de ses héros passés et le lecteur se retrouve au plus près de l'auteur lui-même, Strindberg, avec son caractère polémique, sa critique sociale et politique décapante, ses partis pris, ses révoltes et ses attaques contre Dieu, l'art, le féminisme, les classes bourgeoises ou encore les progrès de la civilisation. C'est l'époque où il ne croit plus aux créations artistiques et se prépare à "rompre avec la poésie, cette vieille pécheresse, pour prendre rang parmi les journalistes", même si sa vie intérieure demeure toujours aussi riche de contenu, aussi tourmentée et aussi violente qu'avant. "Je me sens mieux parce que j'ai lu Strindberg. Je ne le lis pas pour le lire, mais pour me blottir contre sa poitrine. Cette rage, ces pages gagnées à la force du poing..." (-Kafka). "J'ai été surpris par la découverte de cette œuvre qui exprime de façon grandiose ma propre conception de l'amour: dans ses moyens, la guerre, dans son essence, la haine mortelle des sexes." (- Nietzsche).


Publié le : jeudi 24 septembre 2015
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EAN13 : 9782824902739
Nombre de pages : 192
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August Strindberg
L'Écrivain
Traduit du suédois par Alfred Jolivet
La République des Lettres
Préface
Ce livre a été écrit en 1886; depuis cette époque il est demeuré manuscrit et est aujourd'hui imprimé pour la première fois. Il se rapporte par conséquent à un très lointain passé, il représente uniquement une phase de la vie de l'auteur, une phase depuis longtemps close, et c'est comme tel qu'il convient de le considérer et de le juger. Ce n'est pas un livre de mémoires ni de confessions; il a été écrit par un homme qui, à un moment donné, voulait s'expliquer avec lui-même et établir son bilan. Le titre toutefois pourrait tromper; aussi, pour mieux marquer la carrière de l'Écrivainet son développement, j'ai dû faire imprimer la notice suivante, où l'on trouvera le nom de ses œuvres les plus importantes et l'indication des époques où elles ont vu le jour.
1870-1880
et non 1880-1890, époque où l'on a coutume de placer abusivement surtout laChambre Rouge.
A Rome
Le Banni
Hermione
Maître Olof. Les deux versions.
Fjärdingen et Svartbäcken(1).
Études
La Chambre rouge. Coup d'œil d'ensemble sur la période de 1870 à 1880.
1880-1890
Le Secret de la Guilde. N.-B. Introduction à cette période de 1880 à 1890.
La Femme de Sire Bengt
Le Vogage de Pierre Bonheur
Continuation de l'œuvre précédente, l'auteur ayant retrouvé la foi, l'espérance et l'amour à l'égard de la vie et des hommes.
Destinées suédoises. Dans le style romantique, mais avec un contenu et un point de vue modernes.
Le Nouveau Royaume. Critique de l'état de choses présent en voie de disparaître.
Nuits d'un somnambule. Réaction contre l'athéisme et la théorie de l'origine des espèces. On s'efforce de libérer le vers du compte des syllabes, selon la formule académique.
Mariés. Question du mariage posée comme il convient, exactement. Dans la première partie, une défense et une exaltation du mariage avec un foyer, une mère, des enfants. Dans la seconde partie, une critique.
Utopies. Projets positifs faits dans un esprit saint-simonien; où cependant la nouvelleRemords de conscience(la "nouvelle pacifiste") a été considérée comme ayant une véritable valeur
artistique; mais pas les autres.
Les Habitants d'Hemsö
La Vie dans l'archipel de Stockholm (y compris Le Sacristain de Ranö)
Le Père
Mademoiselle Julie
Créanciers
Libération de l'œuvre à thèse; pure description de la nature et de la vie populaire; l'art pour l'art dès 1889, donc avant l'attentat dirigé contre moi par les auteurs dePepitaet le retour de l'école des snobs à la Byron.
Tentative pour réformer le drame en accord avec l'époque. (Le premier essai avait étéLe Banni, "réalisation de la pièce en un acte" en 1872 au Théâtre dramatique.)
Ces trois pièces ont été admises au répertoire du Théâtre libre de l'Œuvre (Paris) et de la Freie Bühne (Berlin).
Au bord de la mer. Influence de la philosophie de Nietzsche; mais l'individu succombe dans son effort vers l'individualisme absolu. Introduction à la période de 1890 à 1900: Surhomme.
1890-1900
Les Clefs du Royaume céleste(1892). Couleurs sombres, de deuil, de désespoir, scepticisme absolu.
Pièces en un acte. Tirées du cynisme de la vie.
Arrêt jusqu'en 1898. Séjours à l'étranger, chimie, Anti-barbarus; immatriculé comme étudiant à la Sorbonne afin de pouvoir utiliser le Laboratoire pour l'analyse du soufre.
Inferno, 1898
Légendes, 1899
L'Avent
Le Chemin de Damas, I, II
Crime et crime
Gustave Vasa
Les Folkung
Eric XIV
Grande crise vers la cinquantième année; révolutions dans le domaine de l'âme, marches dans le désert, anéantissement, le Ciel et l'Enfer de Swedenborg. Aucune influence d'En routede Huysmans, encore moins de Péladan, que l'auteur ne connaissait pas alors, de même qu'En route; œuvres uniquement bâties sur des expériences personnelles.
La lumière après l'obscurité; renouveau de production avec retour de la foi, de l'espérance et de l'amour — et certitude absolue, inébranlable.
Gustave Adolphe: Nathan le Sage.
Le siècle nouveau
Pâques. L'école de la souffrance.
Le Chemin de Damas, III. Marche à travers l'enfer.
La Danse de mort.
Svanevit.
La Mariée.
Le Jeu du Rêve. Drame fait de Bouddhisme et de Christianisme primitif.
Christine.
Gustave III.
Le Rossignol de Wittenberg. Réconciliation avec le protestantisme conçu comme libération de la Rome païenne, avec une Renaissance ayant la couleur locale de la Germanie du Nord.
Seul.
Les Chambres gothiques. Coup d'œil en arrière sur la fin du siècle et introduction au siècle nouveau.
Nouvelles Aventures suédoises. Introduction de personnages souverains.
Fagervik et Skamsund. Tiré de sa propre vie et de celle des autres.
Jeux de mots et miniatures. Hexamètre à la manière de Stjernhjelm, est repris dans les descriptions de la nature suédoise.
Drapeaux noirs. Règlement de comptes avec les darwiniens et les décadents. Adieu définitif.
Livres bleus. Commentaires sur ce qui précède, etc...
Le Dernier Chevalier.
L'Administrateur du Royaume.
Le Jarl de Bjälbo.
Abu Casem. Jouet pour enfants.
Le Gant noir. Noël; fantaisie lyrique.
***
Sur la grand-route(1909). Adieu cà la vie et déclaration sur lui-même.
***
L'auteur était donc loin d'avoir terminé en 1886; peut-être ne faisait-il que commencer. Le livre qu'on va lire n'a donc qu'un intérêt secondaire, il ne représente qu'un fragment; et le lecteur devra se rappeler qu'il a été écrit il y a plus de vingt ans. La personnalité de l'auteur m'est donc aussi étrangère qu'au lecteur — et aussi peu sympathique. Comme il n'existe plus, je ne me
sens plus rien de commun avec lui, et comme j'ai contribué à le tuer (1898), j'estime avoir le droit de considérer le passé comme expié et rayé du Grand Livre.
Octobre 1909. L'auteur.
(deGustave Vasa, duJeu du Rêve, duDernier Chevalieretc...).
I — Après l'orage (1877)
L'orage s'était dissipé, mais durant les deux années 75 et 76 il avait fait rage comme jamais encore auparavant dans le pêle-mêle de sa vie. Il avait joué un rôle actif dans un drame de famille, édité à nouveau un journal qui n'avait pas réussi, et depuis peu il était de retour de son premier voyage à l'étranger. Un ami plus âgé que lui, ayant fait un héritage et désirant le dépenser en bonne compagnie, l'avait invité à l'accompagner à Paris.
Au premier abord, il fut ravi par le pays étranger, pour la raison qu'il était étranger et plus au sud que le sien, mais le séjour dans le centre du monde, à Paris, lui enleva bien des illusions. Lorsqu'il eut vu le Louvre et les théâtres, il se demanda ce qu'il avait à faire dans cette ville, mais il se sentit plus calme après s'être rendu compte que ce qu'il y a de plus élevé dans l'art et la littérature n'était pas aussi élevé qu'il le croyait. Le jour où il revint du Louvre après avoir vu Raphaël, il était très inquiet. Oserait-il dire ce qu'il pensait de ces peintures, lisses comme de la porcelaine, et qui perdaient beaucoup de leur valeur lorsqu'on voyait dans la même salle les modèles naïfs de son maître le Pérugin ? Bien souvent, sans avoir vu Raphaël, il s'était demandé comment il était possible qu'un peintre peignant à l'huile ait pu devenir inégalable cinquante ans à peine après l'introduction des couleurs à l'huile dans la technique. C'était en contradiction avec la nature de toute évolution; lorsque toutes les autres choses progressaient dans tous les autres domaines, il n'arrivait pas à comprendre que la peinture à l'huile demeurât stationnaire. Et un soir à Paris, devenu plus audacieux, il interrogea avec précaution des artistes qui se trouvaient avec lui au café, et finit par connaître l'opinion qu'ils professaient tous ouvertement: la technique avait fait de tels progrès depuis Raphaël que tous les élèves de l'École des Beaux-Arts étaient plus forts que lui pour ce qui est de la couleur. Naturellement, puisque trente principes colorants nouveaux au moins avaient été introduits sur leur palette, enrichissant d'autant la gamme des couleurs. Quelques-uns indiquèrent aussi que le sens de la vue s'était aiguisé par des siècles d'études; un seul opposa une faible défense en disant qu'il fallait voir Raphaël en Italie et non à Paris, ce en quoi il avait d'ailleurs raison, bien que les vrais croyants continuent à aller au Louvre faire leur dévotion àLa Belle Jardinière. L'art des acteurs français ne lui plaisait point, peut-être parce que cet art est le plus national de tous, étant donné que les gestes et les jeux de physionomie n'expriment pas la même chose dans tous les pays.
La ville du reste était grande, trop grande, et, en ce mois d'octobre, sombre, humide et sale. Il y avait tant de choses qui le rebutaient, de nouvelles habitudes, une langue nouvelle, une nourriture nouvelle, et il ressentait vivement sa situation à l'étranger comme celle d'un banni, d'un intrus qui n'a rien à réclamer dans le pays d'autrui, à peine les droits ordinaires de tout homme.
Il revint donc en Suède avec autant de plaisir qu'il en était parti et se trouva très satisfait de son pays. Le meilleur de ce que l'étranger pouvait lui donner, il l'avait déjà pris et mêlé à ce qui lui venait de chez lui, mais ce que l'étranger ne pouvait lui donner, au moins tout de suite, c'était un milieu qui convînt à son existence organique et psychique.
D'autres liens plus forts l'attachaient aussi au pays natal. Il était fiancé, bien qu'il n'entrevît pas de longtemps la possibilité de se marier.
Rentré chez lui, il remarqua combien la foule d'impressions nouvelles reçues pendant le voyage avaient partiellement effacé celles des dernières années, et les souvenirs de stades plus anciens de son développement se mirent à réapparaître. Sa conscience, semblait-il, avait été bouleversée au point que ce qui se trouvait au fond était remonté à la surface. L'absence de travail régulier, qu'apporte le voyage durant les longues heures solitaires en chemin de fer, lui avait laissé le temps du repos, et ses idées commençaient à s'ordonner, à se grouper dans
le même temps que son cerveau reposé aspirait à un travail productif. Tout espoir de voir jouer son grand drame était évanoui maintenant que le Théâtre Royal le lui avait renvoyé pour la dernière fois; il considérait même que son temps était passé maintenant que le Nouveau Théâtre avait ouvert la voie au drame réaliste nordique avecUne FailliteetLe Rédacteurde Björnson (1875). C'est ce qu'il avait rêvé de faire avec son drame: un autre l'avait fait maintenant, et il se trouvait superflu. Mais après la première amertume, il sentit une calme résignation, qui approcha bientôt du fatalisme lorsque le Nouveau Théâtre lui renvoya son drame sans le jouer. De la fenêtre de sa mansarde, à Ladugård, il avait vu bâtir ce théâtre et chaque voûte nouvelle avait fait croître ses espérances. Maintenant la construction était finie, le théâtre inauguré, le fondateur avait exprimé en grandes phrases comment, avec ce nouvel édifice, une nouvelle époque du drame suédois devait surgir. Ils avaient surgi effectivement, tous ces nouveaux drames, et ils étaient norvégiens. Le plus fort avait vaincu, comme il est juste. Le Suédois semblait parvenu au terme de sa grande période éclatante et rapide, aujourd'hui une nation plus vigoureuse, réveillée depuis peu, se présentait et voulait vivre la sienne.
Un essai malheureux l'année précédente pour écrire une comédie suédoise qu'il avait placée en 1848 et à peu près dépouillée de toute polémique, s'ajouta à tous les conseils qu'on lui avait donnés en ce sens, pour le décourager d'écrire pour le théâtre, et lorsque la veine productive se remit à jaillir, il eut l'idée de s'essayer dans la nouvelle. Il avait déjà cultivé ce genre dans des journaux, mais il n'aimait pas tirer de la richesse de son fonds un simple épisode pour le resserrer en une petite esquisse, il considérait que c'était du gaspillage que de se détailler ainsi, car il pouvait avoir besoin de toutes ces scènes au moins une fois dans un avenir inconnu. C'est pourquoi il résolut, dans une série de petits tableaux, de ne traiter qu'un seul thème. Le thème se présenta justement de lui-même, il ne pouvait dire comment, peut-être parce que ce thème l'arrachait aux impressions pénibles des dernières années pour le transporter dans un passé qui n'avait aucun rapport avec le présent. Un auteur ne choisit pas ses thèmes, mais il peut, malgré cela, choisir parmi les thèmes qui se sont eux-mêmes saisis de lui. Il se mît donc à puiser dans ses souvenirs d'étudiant, c'est de cette façon que naquit le recueil intitulé:De Fjärdingen et Svartbäcken(2).
Il n'avait nulle intention de dévoiler des abus ni non plus de critiquer ou de se venger, car à l'heure actuelle il regardait tout ce qui l'entourait comme étant un seul et même abus, et toutes choses, grandes ou petites, élevées ou basses, supérieures ou inférieures, méritaient également la critique. Un pessimisme calme et tranquille planait sur ces esquisses légères. Il n'y soutenait aucun intérêt de parti, il ne cherchait pas à prendre le vent pour suivre les courants favorables, il n'y flattait pas l'opinion de la majorité et, ce qui n'était pas moins remarquable, sa vieille manie démocratique était comme évaporée. Les expériences des dernières années lui avaient permis d'atteindre ce point de vue vraiment humain d'où l'on étend sa sympathie à toutes les classes sociales, même les plus hautes, partout où l'on trouve un malheureux qui mène son dur combat pour une situation médiocre ou élevée. Il avait vu que c'était une destinée plus amère de déchoir d'une situation où la naissance et l'éducation vous ont jeté sans que vous y soyez pour rien que de demeurer dans la bassesse où l'on est né. Il avait vu combien le rêve d'égalité est difficile à réaliser. Si d'en haut quelqu'un descendait ou tombait dans une classe inférieure, il était piétiné par elle et rejeté encore plus bas, au lieu d'être au moins salué comme un égal. Piétiner ou être piétiné, tout semblait se résumer là; au-dessous de moi ou au-dessus, mais pas à côté.
Ces constatations s'ajoutèrent aux expériences personnelles qu'il avait eu l'occasion de faire depuis qu'obéissant à la loi sociale, il avait accepté une tâche réglée, — et le résultat fut une certaine méfiance à l'égard des nobles sentiments qui se cachent soi-disant sous les vêtements râpés. Des accusations d'arrogance, parce qu'il se servait de son titre légal comme
ils se servaient du leur, un mécontentement avoué parce qu'il avait su mener sa barque sans arriver à les sauver du naufrage, une joie maligne étalée quand ses affaires allaient mal, tout cela l'avait décidé à se dérober — et avec raison — à la fréquentation d'amis qui souvent n'avaient d'intérêt et de valeur que dans la mesure où il leur en accordait: la plupart aussi s'écroulèrent comme des ballons crevés dès qu'il se fut lassé de leur insuffler de l'air. Pourquoi aurait-il fréquenté des ennemis qui lui voulaient du mal ? se demandait-il à juste titre. Mais un grand nombre de ceux qu'il délaissait ainsi étaient des ennemis dangereux: la plus grande partie restaient employés à la rédaction du journal et, ce qui est assez plaisant, lorsqu'il fut repris plus tard de sa manie démocratique, qu'il descendit par conséquent au-dessous d'eux, ils se mirent à dauber sur lui à cause de ses sympathies dangereuses pour "la canaille".
Il écrivit son livre sans aucune arrière-pensée, sans songer au succès ni au renom. Il le publia sans nom d'auteur, et ce travail ne fut pour lui qu'un plaisir. En l'écrivant, il s'apparaissait à lui-même comme un poète raté, dépossédé, et une certaine sympathie pour les laissés pour compte de l'existence et même pour les vieux, témoigne chez lui d'une humeur résignée ou peut-être révèle la fatigue d'une vie bouleversée et douloureuse, remplie d'espérances déçues. Aussi lut-il les compte-rendus avec le plus grand calme et la connaissance qu'il avait et de la façon dont ils sont rédigés et de ceux qui les rédigent, le renseignait suffisamment sur leur valeur: peut-être sous-estima-t-il l'impression produite par son livre. L'un des critiques le saluait comme un débutant qui ne manquait pas de dispositions, un deuxième comme un maître dans le genre mineur, un autre (c'était un de ses amis, un laissé pour compte) comme un anecdotier, un autre encore (un ami qu'il voyait régulièrement) comme un génial buveur d'absinthe, etc... Ces jugements bariolés le renforcèrent dans son idée de l'absolue subjectivité des jugements, et il n'y pensa plus. Après quoi, il revint à ses livres et à ses études chinoises pour se créer un avenir dans une carrière plus sûre, peut-être aussi pour se placer au-dessus et en dehors de ce tribunal qui s'intronisait si pompeusement lui-même dans le prétoire de la littérature.
Durant la dernière année, ses fréquentations n'étaient plus celles de la Chambre rouge. De la sphère neutre des artistes, où l'on vivait seulement dans le monde d'apparences de "la perception sensuelle", il était passé par hasard dans un cercle de naturalistes et d'étudiants en médecine, où il trouva aussi des épaves de l'associationRuna, revenus maintenant d'Upsala, presque tous après avoir passé leur examen. On se réunissait dans le laboratoire d'un jeune docteur. On y préparait des emprunts et des traites et on y décidait de traduire la philosophie de Hartmann: on la divisa en feuilles détachées et on la distribua pour être dûment mise en suédois, après s'être procuré à grand peine un éditeur.
Vers la lin de l'année, des perspectives s'ouvrirent devant Jean: l'administration de la Bibliothèque fut réorganisée et il reçut un traitement convenable. En même temps il fut chargé d'écrire des articles sur l'art dans lePosttidninget de rédiger une revue mensuelle pour la Revue Finlandaise. Sa situation se trouva donc réglée au mieux et il put aborder ainsi un nouveau stade de son existence: épouser enfin sa fiancée. Ce devait être une union moderne, conforme à l'idéal du temps, fondée sur l'égalité des droits et des obligations, avec indépendance réciproque, personnelle et économique. Touchant un salaire sur le marché féminin du travail, sa femme devait se nourrir elle-même, lui de son côté devait subvenir à ses besoins avec ce qu'il gagnait comme homme. Comme il avait des dettes, ils établirent un contrat. Puis ils louèrent trois chambres. Il en prit une pour y dormir et y travailler, elle fit de même; la troisième chambre était un terrain neutre, un salon et une salle à manger. Naturellement ils ne devaient pas avoir d'enfants. Ils ne voulaient pas non plus engager de domestique ni faire de cuisine: une femme de ménage venait le matin et partait le soir et on envoyait chercher les repas. C'était presque la réalisation de l'idéal.
Vivre de nouveau dans un foyer, sans avoir besoin d'aller manger dehors, ne plus être jamais seul, sentir toujours la proximité d'une femme aimée, c'était pour Jean la réalisation de ses rêves d'autrefois sur le foyer et la mère qui y préside. Il éprouvait une chaleur, une sécurité à toujours avoir quelqu'un sur qui s'appuyer, à qui se confier, près de qui trouver une approbation certaine lorsqu'il se plaignait. Point de querelles à propos des servantes ou de la tenue de la maison, point de supérieur ni d'inférieur ! C'était presque l'équilibre, pas tout à fait cependant, parce qu'il se trouvait en quelque mesure l'obligé de sa femme. Le salon, par exemple, avait été constitué avec des restes de son mobilier de famille, que sa mère, morte depuis peu, venait de lui laisser en héritage. C'étaient des meubles d'autrefois, et aux murs pendaient des portraits de ses ancêtres avec des cadres surmontés de couronnes, dont se scandalisaient ses anciens amis. Il voulut les enlever, mais elle estima que ce serait encore plus puéril que de les laisser tels quels. Mais tout cela faisait qu'il se sentait en quelque sorte greffé sur sa souche à elle, qu'il entrait dans sa famille, mais non pas elle dans la sienne, avec laquelle toutes les relations étaient irrévocablement rompues. Cependant il ne réfléchissait pas sur sa situation, il vivait dans une ivresse sentimentale et dans une fièvre de travail continuelle. Il vécut ainsi un an sans penser à la littérature, lorsqu'un jour un de ses amis se trouva lire le dernier remaniement de son grand drame; il était maintenant écrit en vers alternant avec la prose, et muni d'un épilogue dans lequel il exposait sa conception pessimiste du monde, en l'insérant dans la vieille légende persane d'Ormuz et Ahriman, du combat de l'obscurité et de la lumière, représentant ici le mal et le bien. Durant l'année tourmentée où il s'était trouvé dans une si grande détresse d'âme, sa double croyance d'enfant en une bonne et en une mauvaise puissance était remontée à la surface et l'avait incité à expliquer le monde à la façon dualiste, à l'aide de deux divinités, Dieu et le Diable, comme on les appelle dans la religion chrétienne, mais lorsque le monde lui apparut si sombre, il ne put pas croire que le Diable fût déjà vaincu. Il était par ailleurs trop avancé pour croire en un Dieu qui interviendrait personnellement dans les petites affaires de la vie humaine et qui aurait encore des combats à livrer. C'est pourquoi, au-dessus des deux puissances en lutte, il conserva l'Éternel. Il ne pouvait se passer de Dieu, bien que son Dieu fût maintenant une puissance insaisissable, dont il était inutile de scruter l'essence; il avait beau accepter les théories, maintenant répandues, de Darwin sur une évolution qui part de l'inorganique pour arriver à la vie organique et finalement à l'homme, il ne parvenait pas à y trouver un appui pour l'athéisme; tout au contraire, dans cette évolution soumise à des lois, il voyait une preuve très forte de l'existence d'un sage législateur.
Entre temps son drame fut imprimé et il rédigea lui-même l'annonce de sa parution, en s'abstenant naturellement de toute appréciation. Mais ensuite ce fut le silence complet. Les laissés pour compte des journaux ne se pressaient pas de le célébrer comme auteur dramatique; enfin un journal rompit le silence pour déclarer que la pièce n'était qu'un bluff. Ce fut toute sa récompense pour tant d'années d'efforts. Et quelle douleur il éprouvait à la pensée que tous ses anciens protecteurs et amis, dont il avait soutenu l'affectueux intérêt en les nourissant d'espoirs justement à propos de ce drame, allaient lire qu'il n'était qu'un bluffeur ! Et combien les directions des deux théâtres allaient se sentir soulagées en recevant ainsi l'attestation écrite qu'elles ne s'étaient pas montrées injustes envers lui !
Maintenant il était bien mort. On avait vu il y avait dix ans ses promesses; depuis on l'avait toujours vu mis de côté, il avait pris sur lui le rôle fâcheux du méconnu. Il apparaissait clairement maintenant qu'il n'avait jamais eu "l'étoffe" d'un auteur, car on croyait encore à la prédestination esthétique. C'est avec un plaisir sans mélange que les journalistes, ses anciens confrères, crièrent: Fini ! Ils l'avaient maintenant ramené jusqu'à eux, rejeté au-dessous d'eux, lui qui un temps s'était hissé au-dessus, et s'ils ne pouvaient l'arracher de sa forteresse d'érudition aussi longtemps qu'il s'y tenait enfermé, il était par contre facile de le forcer dès qu'il se risquait sur le terrain ouvert de la littérature.
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