L’Empire du milieu vu par la France d’en bas

De
Publié par

Trois mois de vie, plongé dans le quotidien de la classe moyenne chinoise à la découverte d’une culture différente, loin des stéréotypes et de la vitrine commerciale de la Chine, l’auteur se heurte à des mœurs inconnues dans un gigantisme galopant au milieu de chantiers pharaoniques hantés par une faune insolite. Peu enclin à une docilité bien-pensante, il lui faudra jouer des coudes et venir en aide à son guide, une des premières journalistes d’investigation. Elle profite de sa présence pour entreprendre des choses insensées, elle l’emporte dans une course folle incompréhensible pour lui, à la recherche d’un avenir meilleur.


Publié le : mercredi 27 avril 2016
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334091169
Nombre de pages : 368
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-09114-5

 

© Edilivre, 2016

Avant-propos

Le peuple chinois, c’est un milliard trois cents millions d’individus qui aspirent, c’est bien légitime, à ce qu’aspirent six milliards d’autres : le bien-être à l’abri du besoin.

Cet appétit d’apprendre, de profiter des dernières technologies mises à leurs dispositions, d’évoluer dans la réalité d’une mondialisation galopante, de participer au futur de la planète fait des Chinois des personnes suractives avides de connaissances.

Cette priorité n’occulte en rien leur sens de l’hospitalité, leur gentillesse et leur disponibilité.

Cinq années durant, j’ai vécu en complète immersion dans une civilisation émergente aux mœurs différentes des miennes. Le rythme de vie, imposé par l’essor économique, m’a entraîné dans une spirale, qui je l’avoue, n’a pas été maîtrisée.

Introduction

Le jour où son ami Damien lui proposait de se marier avec une riche héritière chinoise, il était loin de se douter qu’une porte sur un monde parallèle venait de s’ouvrir.

Il pensait être blasé, que le monde, partout, était le même, que si la Chine, vis-à-vis des civilisations occidentales, gardait un certain mystère et une culture différente, elle ne devait pas s’éloigner beaucoup du stéréotype général.

Mais quand même ! Si peu qu’il y ait à apprendre d’un voyage, il était convaincu de ne jamais laisser passer une chance de s’instruire.

Voici comment il s’embarquait dans cette aventure.

Chapitre I

Le lendemain de ses 50 ans, après un anniversaire quelque peu arrosé, la tête en vrac, il essayait de se refaire une santé en oxygénant son cerveau des excès de la veille.

Il faisait les cent pas le long d’un chemin bétonné, bordé de ronciers, sacs plastiques et serviettes hygiéniques.

Son portable sonnait, un vieux blues de BB King le sortait de ses rêveries, il décrochait. Pas encore redescendu dans le royaume des hommes, il entendait dans le brouillard :

« Salut Marco, bon anniversaire, je suis rentré de Chine, veux-tu te marier avec une jeune, belle et riche héritière chinoise ? »

Un éclair de lucidité traversait les volutes restantes d’alcool et de fumée qui hantaient la partie gauche de sa boîte crânienne.

La voix de son vieux pote parti dans les plaines de l’orient, depuis maintenant six mois, se synchronisait sur des souvenirs lointains riches en moments d’exception.

Il devait être rentré.

– Salut Damien ! C’est quoi le délire ? Tu es encore sous acides ?

– Pas de délire et plus d’acides depuis longtemps, je promets ! Ce serait seulement un mariage blanc, il y a dix mille, frais payés, à prendre au passage.

– Cela fait six mois que l’on ne s’est vu, ni parlé, tu m’annonces ça, comac* ! Il est ou le piège ?

– Pas de piège, c’est un super-plan, fais-moi confiance, tu me connais !

– Justement ! Actuellement, je suis en Espagne, je rentre dans deux semaines. Tu m’expliques ça mieux à mon retour. Si l’affaire est vraiment viable, tu fais patienter. Ce matin, je suis en indisponibilité réflexionnelle* qui ne m’autorise aucune décision.

– OK, je t’envoie son numéro. Tu lui fais un petit coucou. Tu dis que c’est moi qui te branche. Tu donnes ton adresse E-mail. Tu fais connaissance. Tu entretiens l’amitié.

Bref ! Tu te démerdes ! Tu prends contact et tu le gardes.

– Je ne comprends pas ! Pourquoi ne fais-tu pas ça, toi-même ? Tu es beau, tu es jeune, dans le besoin, ce serait une bonne occasion pour toi !

– Je me suis refait un maximum avec ce déplacement et tu connais mes réticences au mot mariage. Non, je ne peux point ! La première fois que je l’ai vue, avant de lui dire bonjour, j’ai pensé à toi et me suis dit ; c’est pour Marco !

– Donnerais-tu dans le mystique ? Ton cerveau serait-il mité par les substances énigmatiques et opiacées des noirs faubourgs de l’orient ? T’auraient-elles ouvert un passage dans une dimension transcendantale inconnue des grands médiums ?

Tu me prends de court. C’est une première pour moi, on me propose de gagner des thunes et convoler avec une beauté. Tu sais ce que je recherche en matière de couple :

L’Amour parfait, avec un putain de grand L.

– Il y a une ouverture ! Prends contact, ça t’engage en rien. Tu décides après. Son trip, c’est le voyage, elle cherche quelqu’un pour l’accompagner, je te laisse, c’est moi qui paye en ce moment, mon forfait en prend un coup. Tu m’appelles quand tu rentres, je te fais un SMS. Bisou.

– Bisou ! Il raccrochait son phone à sa ceinture.

« Je lui fais un message ! Le Chinois n’est pas mon fort, le Français, ne doit pas être le sien, les trois mots d’anglais assimilés au cours ma scolarité ne me permettent pas d’écrire une sérénade… Ne te prends pas la tête, tu verras plus tard ! »

Trop tard ! Plus tard était déjà là. Le rêve prenait racine et se répandait comme une métastase aérienne à l’intérieur de son moi. Un flux migratoire de spirilles étirait ses flagelles, enduisait son karma d’une couche génétiquement bénéfique.

Il chassait les pensées préoccupantes qu’étaient les siennes.

Il levait l’ancre sur des délires de plages à l’autre bout de la terre, cernées de cocotiers, de sable fin et d’une déferlante régulière gauche, droite de deux mètres qui l’invitait à surfer sur sa houle.

Il entendait les vagues s’échouer sur les récifs multicolores.

Elles battaient le tempo d’un bruissement régulier, mouraient sur les graviers polis par les coquillages, roulaient dans son écume blanchâtre les diamants des pirates.

Il voyait sa belle se dorer sous un soleil rougeoyant.

Une légère brise tiède courait sur sa peau brunie, foisonnait le doux duvet de son corps, jouait avec ses mèches de cheveux. Elle souriait au vent, aux senteurs marines, aux couleurs ambrées de ce crépuscule naissant. Elle saluait de sa grâce, la première étoile dressée en sentinelle éternelle dans ce bout de ciel offert à la beauté de cet Éden.

Il nageait avec les raies Manta au milieu des dauphins, des murènes, des coraux.

Il jouait avec les poulpes royaux, pêchait les huîtres perlières de Kuri Bey, observait la parade nuptiale des poissons pierres, s’amusait des facéties des poissons-clowns…

Il essayait de se raisonner, le bruit du sac et du ressac résonnait dans sa tête, comme une mélopée. Cette mélodie entravait sa concentration, rebattait la mesure aux confins de son être, chantait à la manière d’un vieux mono cylindre désaccordé.

Arrête de rêver, mon vieux ! Avec tes cinquante piges, ton crâne dégarni, ton physique de vieux beau sur le retour, tu ne vas pas intéresser une belle jeunette asiatique richissime.

Sois lucide ! Ces derniers temps, tu serais plus un repoussoir à ménopausée qu’un subterfuge à minette.

Un sentiment de bien-être le transportait, il se sentait léger, il flottait dans une sorte de nuage bienfaisant incompréhensible.

Le délire était plus fort, il ne cessait de le harceler.

Un instant, il était en bord de mer, main dans la main avec sa douce le regard vide sur l’horizon. Ils remplissaient leurs poumons de l’air iodé océanique, il guettait le saut des marsouins, elle attendait le plongeon des cormorans.

Un autre, ils buvaient le thé avec des Touaregs, cernés de dunes de sable, au milieu des tentes, ils palabraient sur le vrai sens existentiel de ce qui nous entoure et le pourquoi de leur création. Les chameaux leur prêtaient une oreille distraite, le sable poussé par le vent crissait sur les toiles, les gerboises du désert apeurées fuyaient dans le faisceau des lampes.

Ils se retrouvaient un coupe-coupe à la main. Ils se frayaient un passage, dans une épaisse fougère vietnamienne, les jambes recouvertes de sangsues, ils débouchaient sur le seuil d’une pyramide inca inviolée, le condor sacré les guidait, les moustiques les harcelaient dans une danse démesurée.

Ils se jouaient des pièges sournois, laissés par les anciens prêtres abrutis par la coca et l’alcool de sauterelle.

Ils esquivaient les attaques du « Black Mamba », fou de rage par les semaines de jeûne à chasser sa pitance, ils capturaient la délicate reine des toiles, la tarentule dorée.

Sa déraison formait un méli-mélo, dans laquelle s’attarder aurait été inconséquent, malgré la complexité de ses délires, son mal de tête s’effaçait, il trouvait le sommeil.

Ceci présageait de bons augures. Il se promit un effort en anglais, il lui écrirait et connaîtrait l’oiseau rare qu’un génie plus que douteux lui avait destiné et promis au cours un delirium éthylique.

À son réveil, un numéro s’affichait sur son mobile.

Il s’accordait un après-midi de récupération avant de télécharger un traducteur multilingue.

Après une recherche intensive de ce qu’il écrirait, il recopiait sur son portable : « my name is Marco, my email is… I am Damien friend, hello »*. Il appuyait sur envoi.

Il venait de commuter l’interrupteur de sa destinée et déclencher une histoire sans précédent dans sa petite vie pépère d’ouvrier anarchiste tendance réac patchouli mouillée.

Alors qu’il pensait que son ami lui avait joué un tour et qu’il ne rêvait plus d’aventures extraordinaires, dans des endroits oubliés de la civilisation, il reçut la réponse à son SMS, dix jours plus tard.

Le message était simple : « hello, I am Lanlan, are you ready for a new live ? This is my adress MSN… take care, to see you, kiss »*

La perle existait réellement et visiblement elle s’intéressait à une entame de dialogue plus intense. La joie lui redonnait l’espoir d’une vie future loin du train-train qu’il connaissait.

Il repartait dans des rêves d’autre monde, où le soleil côtoyait des voies lactées imprégnées de planètes bardées de ceintures astéroïdes.

Bercé par le chant des sirènes, envoûté d’effluves océanes saupoudrées de vanille et de miel, il se consacrait à des activités que seuls les plus grands aventuriers méritaient.

Chapitre II

Dès son retour, il s’enquit de précisions auprès de son pote Damien, il voyait les photos du périple chinois de son ami.

Motivé par ses explications, il se jouait du décalage horaire, une conversation internet s’instaurait entre le vieux beau et la journaliste asiatique.

Étonnamment, une complicité se créait très vite entre ces deux êtres qui ne se voyaient qu’au travers d’une webcam trop souvent défaillante.

Il était de quatorze ans son aîné, la belle n’était pas si riche que ça, pas aussi jeune que son ami lui avait annoncé, pas du tout héritière de qui que ce soit.

Leurs âmes se ressemblaient, leurs solitudes se réconfortaient, ils s’appréciaient mutuellement.

Il voyait dans ses yeux la tristesse de ceux qui n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient et il y décelait une lueur éphémère propre à ceux qui ne renonçaient pas.

Il tombait sous le charme, il oubliait très vite les raisons mercantiles qui firent que cette relation naquit. Il aimait sa voix, ses éclats de rires, ce qu’elle écrivait, il aimait la retrouver tous les soirs derrière son écran, il sentait ce plaisir partagé.

À cinquante ans, n’ayant plus le temps d’attendre, il prit sa décision très vite.

Marco était d’une tendance assez aventureuse, il suivait ses instincts et ne se posait pas trop de questions. C’était sa façon d’agir, quand il pensait trop, il végétait pour se morfondre.

Sa vie était faite de déboires conjugaux, sans cesse à la recherche de l’âme sœur, il avait vécu plusieurs expériences malheureuses, sans trop souffrir de cet état de choses.

Les échecs encourus n’étaient pas de sa faute.

Ses « ex » profitaient de sa gentillesse, ne lui rendaient pas l’amour qu’il espérait, le maintenaient dans une vie de peigne-cul. Elles l’empêchaient de s’épanouir, lui reprenaient la confiance des débuts, l’étouffaient, le faisaient courir derrière des objectifs qui n’étaient pas les siens.

Il avait eu une bonne vie.

S’il lui manquait un truc qu’il n’arrivait pas à discerner, il menait une existence tranquille, à la façon d’un vieux sanglier, allant où bon lui semblait, pour y faire ce qu’il voulait, quand il le désirait.

Il n’avait pas de gros besoins. Sur le plan matériel, il ne manquait de rien. Seules quelques grosses envies, parfois, perturbaient ses prévisions budgétaires.

Il avait envie de rencontrer sa correspondante virtuelle. Cette envie lui occupait trop l’esprit, il ne passerait pas outre.

Lannée quil venait de traverser, engendrait dans ses bronches, le besoin de respirer une autre atmosphère.

Son voyage en Espagne n’avait pas répondu à ses attentes, il avait encore faim, besoin de s’oublier, de vivre autre chose. La routine quotidienne imposée par son travail, les impératifs de cette putain de vie, le fatiguait sérieux.

Se lever tous les matins à cinq heures et demie, se préparer à faire une heure de route, se rendre à son atelier, dire bonjour aux mêmes personnes générait en lui un ras-le-bol incommensurable.

Ras, les chaussettes de supporter l’incompétence de ses chefs à qui il apprenait le boulot dans une ambiance nauséabonde.

Ras, son âme de retrouver son appartement vide le soir quand il rentrait.

Il avait entendu parler de la crise de la cinquantaine ; il s’y préparait depuis des lustres ; elle le frappait de plein fouet, il le savait.

Il voyait son destin lui échapper, n’avait aucune idée de quoi était fait ce destin, mais restait convaincu qu’une destinée faite de travail, cerné par des cons, ne lui conviendrait pas éternellement.

Comme il pleurait le temps à jamais perdu, il décidait un mois plus tard, de partir neuf semaines pour la Chine. Il achetait les billets davion, interdisant ainsi une quelconque volte-face à sa décision. Il rassemblait tous les papiers nécessaires à l’obtention d’un visa, il prévenait sa belle de son arrivée.

Surprise, elle fut ravie de cette prise de décision rapide, elle organisait et lui promettait un truc qu’il n’oublierait pas.

Il annonçait à ses potes de travail qu’il partait un peu plus de deux mois en Chine.

Personne ne prêtait attention à ses commentaires.

Devant le détachement évident aux tâches lui étant imparties, les plus curieux se soucièrent de la cause et se mettaient aussitôt en devoir de le remettre sur le droit chemin.

Il entendit tout ce qu’ils savaient sur les gens, qui comme lui, partaient en solo, dans des pays lointains, se faire piller.

On les retrouvait sur des bancs publics, à moitié hagards, complètement défoncés aux anesthésies illicites, un rein en moins.

D’autres disparaissaient à jamais, perdus dans les camps d’entraînement d’organisations terroristes. Enrôlés, drogués contre leurs volontés, ils préparaient des actions militaires de choc contre le capitalisme occidental.

Combien de touristes clamaient leurs innocences à travers les grilles de geôles gouvernementales de pays du tiers-monde alors qu’ils étaient manipulés par des passeurs de drogue.

Ils prenaient des coups de trique, à longueur de journée, se faisaient humilier par les mafias carcérales, les gardiens leur inoculaient des virus inconnus des grands groupes pharmaceutiques.

Les vieux de la vieille lui disaient :

Les Boxers ! Tu en as entendu parler des Boxers ?

Non ! Mon pauvre gars, ils vont t’attraper, te mettre à poil, t’attacher sur un lit de roseaux.

Ils l’arroseront. Il grandira. Tu seras transpercé de toute part.

Eh oui ! Le roseau pousse à raison de deux centimètres par jour. Imagine garçon ?

Tu vas l’avoir le temps de réfléchir à ta connerie. Fais gaffe aux Boxers !

On lui narrait des histoires pas possibles.

Des filles se faisaient engrosser par des maris trop naïfs et réclamaient après divorce des pensions alimentaires équivalant à des budgets de pays africains. Les exemples connus ne manquaient pas, on lui en citait à la pelle…

Les moins virulents lui demander :

– Que vas-tu faire pendant deux mois dans un pays que personne ne connaît, où tu ne connais personne. Tu te rends compte si ton histoire ne marche pas, comment vas-tu occuper ton temps ?

– Ben ! Au pire des cas, je m’installe dans une chambre d’hôtel et j’attends, qu’il répondait naïvement.

– Mais tu vas t’emmerder, mon pauvre vieux ! Tourner en rond dans une carrée pendant deux mois, tu vas devenir fou !

– Je pense que je m’emmerderai moins que toi.

Je n’aurais pas ton chef au cul, il ne me mettra pas la pression pour que j’aille dépanner son copain tombé en panne de robinet, à cause d’une fuite laissée par l’ancien soudeur.

Je serai certainement mieux allongé dans un lit d’une chambre d’hôtel cinq-étoiles que couché sur le béton, dans l’huile des machines, au milieu des tessons de bouteille, une barre d’acier dans le dos, à essayer de dévisser une putain de BTR* de cinq d’une tête de tireuse.

Je n’aurai pas à éviter les gouttes de vin frelaté qui te tombent dans les yeux, ni à espérer que celles qui te courent sur la joue, laissent intact ton intégrité physique.

J’en ai marre de bosser pour des cons, ils ne reconnaissent pas ton boulot. Ils te laissent en guise de récompense qu’un mal de dos, des articulations qui déconnent, des mains salies, écorchées par les limailles et un grand vide dans la tête à te dire que demain, tu recommences la même.

– Oui ! Mais au moins, tu gagnes des thunes.

– Si peu et à quel prix ! Tu y laisses la santé. Tu dois te ménager, si tu veux tenir jusqu’à soixante-sept ans.

Dans ces conditions de travail, si tu tiens jusque-là ; les seuls voyages s’offrant à toi, seront de promener ta prostate et la sciatique de ta vieille dans des bus surchargés de vieux.

Vous y serez entassés comme des harengs saurs, trimbalés hors saison par les jets tours de la grande distribution.

Ils te feront manger dans des routiers, tu te gaveras de croustilles trop grasses, de fruits de mer avariés, de saumon industriel, le tout arrosé de vin italien limé.

Tu éviteras les viandes trop dures que tes fausses dents ne pourront mâcher, tu te vengeras sur les desserts à la chantilly sortie d’aérosol douteux et seras fier d’avoir chapardé dans un sac plastique, les crevettes de la gamelle du chat.

Tu exhiberas à ton quatre-heures, devant les yeux exorbités de tes compagnons de voyage, les morceaux de pain chipés, glissés dans le sac à main de maman.

Après ta digestion bercée par les roulis du bus et les coups de frein, tu prendras la photo du siècle de ta vieille achetant des souvenirs dans la boutique du premier étage de la tour Eiffel.

– C’est bon Marco, arrête les délires, j’ai mon compte !

Il enchaînait :

– Elle, elle te photographiera en train de serrer la main du vigile du moulin rouge.

Tu auras droit, si ton docteur te le permet, à une demi-flûte de champagne japonais, un jambon beurre demi-sel du Kenya, une cellophane made in Taïwan imprimée d’un arc de triomphe.

Tu hallucineras devant les danseuses ukrainiennes. Les mêmes que tu bades, comme un vieux pervers, tous les premiers de l’an à la télé !

Tu dormiras dans des hôtels, quatre par piaule.

Tu te lamenteras : tu n’auras pas eu les couilles de refuser le lit du haut, il aura fallu que tu te lèves cinq fois dans la nuit pour aller pisser le vin rouge éventé que tu auras ingurgité en trop grande quantité, l’échelle ne représentait pas la référence en matière de praticité et devenait un obstacle dangereux pour ton âge.

Tu demanderas réparation à l’organisateur et t’embrouilleras avec ce putain de voisin du bas. Il n’arrêtait pas de ronfler, sa femme n’arrêtait pas de siffler, ils pétaient et des fois, ça sentait mauvais…

Personne ne pouvait le stopper, il se trouvait toutes les raisons du monde à faire ce qu’il se devait de faire.

Il avait réponse à tout, était euphorique, les mots sortaient avant qu’il ne les pense.

Personne ne pourrait lui faire changer d’avis. Au contraire, ils le motivaient.

Les voir enfermés dans leur a priori, lui confirmait ne pas vouloir devenir comme eux, à trembler devant l’inconnu, enferré à des certitudes acquises de leurs aliénations séculaires.

Ce n’était pas la première fois qu’il voyageait seul, il avait visité des pays autrement plus dangereux, dans des conditions plus précaires, à des époques beaucoup plus sensibles.

Il avait beau retourner dans sa tête tous les désavantages d’un tel voyage, il revenait sans cesse à la même question :

« Qu’avait-il à perdre ? »

Seul le froid pouvait le saisir.

Il affichait cinquante ans au compteur, ceux qui en voudraient à ses organes, en seraient de leurs poches, si la belle était une chasseresse de pension, il faudrait venir la chercher en France, il trouverait toujours un moyen d’éviter ça.

C’était un truc qu’il devait faire, il le sentait au fond de lui comme une évidence, cette évidence lui donner une confiance à toute épreuve, il affichait un sourire béat et un je-m’en-foutisme total.

Il avait ses deux bras, ses deux jambes, sa vie était faite de pas mal de sport, il gardait une condition physique acceptable, il accumulait pas mal d’expérience à travers son travail, avait vécu quelques aventures adrénalictiques* lors de voyages improvisés.

Il lui resterait toujours la ressource, si l’improbable s’invitait dans ses projets et que rien ne marchait pour lui, d’endosser un sac à dos et de partir sur les routes faire une randonnée que peu de gens ont la folie de faire.

Il lui restait un mois et demi pour préparer sa virée et perfectionner son anglais balbutiant.

Il ne faisait aucun sentiment aux personnes qui l’employaient et qui le confinaient dans une misère aussi bien financière qu’intellectuelle.

Travailleur intérimaire depuis déjà vingt-cinq ans, il annonçait le plus simplement du monde qu’il arrêtait son chantier le soir même, pour cause de préparation voyage.

Devant le sourire qu’il affichait, ses chefs pensaient à un gag. Ils lui rendaient son sourire.

Ils s’affolaient et questionnaient ses compagnons de travail, restant muets par solidarité ouvrière, quand une heure avant la débauche, il rangeait et chargeait ses outils dans son automobile.

La panique s’emparait d’eux quand ils durent signer la feuille d’heures d’une semaine à peine entamée.

– Tu nous quittes ?

– Je t’en ai parlé ce matin !

– Qui va finir ton chantier ?

– Tu as eu la journée pour chercher mon gars ! Je t’ai assez mâché le boulot, à toi de trouver réponse à tes questions.

– QUOI ?

– Stop ! J’étais le bon petit ouvrier, gentil tout plein, comme vous les aimez, tu veux que cela dure, ne gueule pas, reste quiet et réfléchit avant de débiter des sottises !

– Excuses, je suis dans la merde. J’ai un chantier à livrer !

– Je t’ai laissé la journée pour chercher. Tous les jours, je t’ai informé pourquoi et comment je faisais mon travail. Tu as les plans, la méthode, tu devrais y arriver !

Tu m’as suffisamment répété que des mecs comme moi, tu en trouves dix tous les jours en shootant une poubelle. C’est l’heure de latter ta poubelle à miracle.

– Mais je déconnais, tu ne vas pas partir pour ça !

– Tu n’écoutes rien !

Je répète, c’est la dernière, ouvre bien les chancres syphilitiques de ton cerveau !

Je vais en Chine pour deux mois, j’ai acheté mon billet, j’ai mon visa, j’ai encore plein de choses à faire que je ne peux faire si je bosse.

– Que vas-tu faire en Chine ?

– Oublier ta boîte de fromage et décompresser du stress quotidien que tu m’infliges à longueur d’année. Ce que je vais y chercher ne te regarde pas, si je te l’expliquais photos à l’appui, tu ne comprendrais pas. Signe ma feuille, tu vas payer les heures SUP.

– Je vois ! Il n’y a pas moyen de discuter.

– Ce que tu as à me dire, je le sais déjà, j’ai un choix à faire, je le fais, donc acte !

Salut !

Sur le chemin du retour, il se sentait libérer d’un poids.

La barre lui enserrant les poumons se portait plus légère. Il respirait presque à fond, il avait perdu cette sensation depuis longtemps, il était heureux de se souvenir.

Son sourire s’élargissait un peu plus.

Si un doute surnageait encore dans son cuir chevelu dépouillé, l’impression de renaître, le plonger dans un bien-être étrange.

De tous ses potes, seul Damien l’encourageait.

Cela ne faisait aucun doute, Marco se préparait une sacrée aventure.

Il le connaissait, il connaissait Lanlan, il se passerait forcément des choses.

La surprise de la rapidité des décisions s’effaçait devant l’enthousiasme rayonnant et la jeunesse retrouvée de son ami.

Un mois et demi le séparait de son départ. Marco le passait devant son ordi.

Il pêchait des informations sur la Chine, ses habitants, sa culture, les sites à visiter, les moyens de transport, le climat…

Quand il ne cherchait pas, il étudiait l’anglais à l’aide de logiciels et sites gratuits sur le net, il passait plus de temps avec les personnes de son entourage.

C’était la première fois qu’il agissait ainsi, avec autant de méthode.

Toutes les questions soulevées par les détracteurs rencontrés plus tôt, avaient obscurci son horizon. Il voulait prouver aux malfaisants, qu’il survivrait à ses rêves, avec un minimum de préparation et une prise de décision immuable.

Le moment du départ s’approchait, plus l’échéance était courte, plus la fébrilité était grande.

Chaque jour passant, augmentait son capital d’adrénaline, au point d’atteindre la dernière semaine, un sentiment d’excitation anxieuse déprimante, mélangé à de la peur panique, arrosé de l’envie de ne pas être celui qu’il était et de ne pas avoir à faire ce qu’il s’était promis.

Ne rien oublier, ne pas succomber à l’affolement, se charger de sérénité, devenait les mots d’ordre qu’il se ressassait à longueur de journée.

Déconnecter une partie de lui-même lui était nécessaire pour finir ses préparatifs.

Il se retrouvait un matin, dans un avion, en partance pour la Chine, sans trop savoir comment.

La poussée des réacteurs le collait dans le siège. Il prit une grosse inspiration. Il était trop tard pour reculer, il n’avait plus le choix, il fallait assumer. Il était temps de reconnecter son esprit, il avait besoin de lui pour la suite du voyage, il se cherchait quelques instants.

Il flottait encore un moment ; il était petit garçon.

Le monsieur toussant gras, lui faisait peur, la grosse dame, son drôle de chapeau à plumes sur la tête, sortait d’un conte de Grimm, elle l’inquiétait, l’hôtesse en uniforme proposait ses boissons fruitées, elle était jolie, avenante, elle le rassurait.

Il se remémorait les dernières heures d’avant son départ : ses adieux à sa famille, à ses amis, à ces au revoir émouvants, à ces accolades pudiques, sincères, silencieuses, sans effusions disproportionnées.

Il se tranquillisait, refaisait une nouvelle fois la chek-list* de tous ses papiers et billets, prenait son bouquin d’Anglais sans trop de conviction, se laissait aller dans le creux de son fauteuil à rêvasser sur la façon d’appréhender les prochaines heures.

Chapitre III

Son premier contact avec une ville asiatique l’immobilisait.

L’impression de débarquer sur une autre planète lui vidait l’esprit.

Le gigantisme de l’aéroport de Guangzhou lui confirmait qu’ici, tout était différent, il avait besoin d’une période de familiarisation.

Il n’imaginait pas, autant d’agitation, autant d’immensité, autant de gens courant dans tous sens, à la recherche d’un comptoir, une boutique, une porte d’embarquement, un sas d’enregistrement.

Les files d’attente au guichet n’étaient qu’un amoncellement anarchique de gens.

Ça gueulait, se bousculait, se passait devant, s’invectivait.

Les enfants jouaient, livrés à eux-mêmes au milieu des valises, des sacs, des cartons, ils ajoutaient au brouhaha général une irrationalité envoûtante.

Il connaissait cette ambiance d’aéroport chargée d’excitation liée à l’effervescence des retrouvailles ou à la détresse des séparations. Il se souvenait de ces moments de solitude, il était égaré au milieu d’une population bigarrée qu’il croisait et entrecroisait en l’ignorant.

Les uns poussaient leurs bagages pleins de souvenirs sur des chariots surchargés, les autres cherchaient des visages connus à la recherche d’un frère, d’un cousin, d’un ami.

Certains rabrouaient les chauffeurs de taxi racolant dans le hall, d’autres refusaient l’aide des guides touristiques venus proposer leurs services.

Il regardait au loin, le déchirement d’un couple sur le point de se séparer, il imaginait la gravité de cet instant, les mots l’accompagnant, les larmes retenues par pudeur, les non-dits restés silence au fond de la gorge, bloqués par des nœuds de sanglots.

Il pensait être rodé à ce genre de situation, il la vivait au centuple.

Il se sentait une cible. Tout le monde le dévisageait, sa tension artérielle montait. Il voulait passer inaperçu, se noyait dans la masse, c’était raté, son malaise grandissait.

Il cherchait du regard des personnes qui comme lui venaient de l’Occident. Les seules aperçues dans l’avion s’étaient fondues dans cette fourmilière agitée de spasmes incontrôlés, une force invisible les avait englouties dans ses nasses pour les enterrer aux plus profonds des tréfonds connus à ce jour.

Il regardait ce spectacle, il s’imprégnait de cette énergie, en quête de courage.

Il devait effectuer un pas en avant, il lui permettrait de continuer son périple.

Il était heureux de n’avoir plus le choix.

Les questions se bousculaient dans son cerveau surmené.

Les réponses arrivaient dans le désordre.

Il s’interrogeait une dernière fois.

« Si je recule ou vais-je aller ? »

Il repensait aux dénigreurs laissés dans leurs usines de merde. Il les voyait se fendre la gueule devant son hésitation. Il les entendait :

« Alors, mon gars, tu as l’air malin. Tu vas les regretter nos croustilles trop grasses, nos jambons beurre en cellophane, estampillés monuments de Paris, made in Asie. N’oublie pas les Boxers, surtout ; n’oublie pas les… »

Qu’auraient-ils fait à sa place ?

Ils sont trop frileux, ils n’auront jamais à s’interroger sur une situation pareille, ils sont trop bien au chaud à se faire exploiter. Un patron leur échange la sécurité et les aliène à des tâches répétitives.

Si tu te retournes, tu retrouveras ce que tu as fui.

La femme de ton employeur, ni belle, ni laide, portant sur sa gueule ce petit air de je-ne-sais-quoi, qui donnait l’envie de la haïr après l’avoir consolé pour son incompétence qui n’avait d’égale que sa connerie.

Il entendait ses chefs ricaner hypocritement devant son manque de vaillance.

L’heure de route du matin, les endroits susceptibles de recevoir un radar, les trous dans la chaussée à éviter, les enfilades de virages à bien négocier, défilaient devant ses yeux.

Il revivait cette routine assassine qui l’étranglait, le confinait dans des habitudes nuisibles.

Il prenait une grosse respiration, cette défaillance impromptue l’amusait.

Plus la peine, de haïr les gens qui le maintenaient dans la peur de vivre, son esprit se remplit de sérénité, il venait de franchir un point de non-retour, il se jetait dans la cohue.

Impératif : trouver le guichet compétent, enregistrer le prochain vol, arriver devant sa belle.

Il cherchait à se repérer ; délicat, tout était écrit en lettres bâton, il ne connaissait pas.

Les rares pancartes, qu’il déchiffrait, étaient en anglais, il ne maîtrisait pas assez.

Il parcourait la moitié du corridor principal. Il entamait la partie stands compagnie aérienne hall « A ».

Un individu aux airs officiels, trop à son goût pour ne pas être véreux, l’abordait, lui baragouinait dans un Anglais chinoisant des trucs paraissant malhonnêtes.

Sur la défensive, il ne s’affolait pas. Son air de gentil touriste attirait ce genre d’individu, chaque fois qu’il débarquait quelque part, un pernicieux lui chantait une chansonnette délétère.

La vision de celui qu’il avait laissé dans un coin de l’aéroport de Niamey, plié en quatre d’un coup de latte dans les rotules lui traversait de nouveau l’esprit.

Il n’avait rien compris, l’individu répétait. Il le priait de le suivre, manifestement dans le dessein de changer de la monnaie, chose obligatoire dans ce pays, vraiment surpris qu’il soit arrivé là sans être passé par le change.

Ayant du temps à perdre, visiblement peu de choix, cette expérience avec des indélicats du cru pourrait lui être profitable, il eut envie de jouer, il gardait en ligne de mire le danger de la situation, il s’exécutait, filait le train du nocif.

Il se remémorait le listing concernant les formalités d’entrée, il ne trouvait point d’alinéa sur l’obligation de change.

Le semi-officiel l’amenait dans un ascenseur, il les déposait au sous-sol. Ils empruntaient un large couloir désert.

La résonance de leurs pas vibrait dans un grand vide aseptisé de décorations.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Le Retour de Phénix

de editions-sharon-kena

À quatre mains

de milady-litterature

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant