//img.uscri.be/pth/3df142dd11f3b3087b3f5d9654c762c7835a431f
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

L'épopée du diamant du sang en Afrique

De
296 pages
La province diamantifère de Lunda Norte, en Angola, touche la province de Bandundu, en RDC. En 1992, l'UNITA (alliée de Mobutu) contrôle Lunda Norte et recrute des bras pour la prospection fluviale du diamant que Savimbi échange contre des armes. Le narrateur fait partie de cette vague venue trouver fortune à Lunda Norte. Durant 3 années (1994-1997), il s'échine sous la férule d'une UNITA avide d'accaparer les "diamants du sang" et note discrètement les événements quotidiens.
Voir plus Voir moins

« Mémoires lieux de savoir

-

Archive congolaise»

collection dirigée par Bogumil JEWSIEWICKI

Photos des couvertures: 1. Mine de Tuaza (province de Lunda Norte en Angola) : le tamisage du mutshanga sur les berges du Cuango/Kwango ; accroupis au bord du trou, face au tamiseur et ses aides, il y a Luc Mantuani (serviette au cou), Mbodi et SchrammeIManitou (avril 1996). 4. De retour à Kinshasa, le narrateur Damien Danis MElKI avec son fTèreEmmanuel Guidon MBIKI qui a transcrit le récit.

2

Damien Danis MBIKI Emmanuel Guidon MBIKI

L'épopée du diamant du sang en Afrique
Un creuseur Zaïro-Congolais à Lunda Norte

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75 005 - Paris
3

Les auteurs
Damien Danis Mbiki Fils d'Edmond Mbiki et d'Anne Mwila, Damien Danis Mbiki est né le 5 mai 1952 à la mission catholique Yasa (province de Bandundu, Congo/Zaïre. Etudes primaires chez les Frères Joséphites à Kinzambi, proche de la ville de Kikwit (au Bandundu) ; études secondaires chez les Joséphites à l'INFRA de Kikwit; études supérieures à l'Institut Supérieur de Développement Rural (ISDR) de Bukavu (capitale provinciale du Sud-Kivu actuel). Résidant à Kinshasa, Damien Danis Mbiki est marié et père de quatre enfants. Après un séjour de trois ans dans la province angolaise de Lunda Norte (décembre 1994-décembre 1998), il a renoué avec le secteur privé où il est devenu un cadre d'entreprise. Emmanuel Guidon Mbiki Frère de Damien Danis Mbiki, Emmanuel Guidon Mbiki est né le 26 décembre 1953 à Mokamo/Cke (province de Bandundu). Etudes primaires à Kinzambi chez les Frères Joséphites ; études secondaires à l'lndobo, Kikwit Sacré-Cœur, chez. les Joséphites ; études supérieures à l'Université de Lubumbashi (province du Katanga). Résidant à Kinshasa, Emmanuel Guidon Mbiki est marié et père de trois enfants. Après un passage dans l'administration publique, il a choisi d'écrire.

Copyright L'Harmattan 2008 http://www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 2-296-04160-4 978-2-296-04160-8 EAN: 978 2296 04160 8

4

Remerciements

Les remerciements s'adressent d'abord à notre Dieu sans lequel rien ne se fait. Ensuite à toutes ces personnes qui dans un monde chargé de problèmes ont su manifester, de diverses manières, leur intérêt pour notre travail. Qu'elles sachent que le résultat auquel nous avons abouti est aussi le leur. Nous pensons ainsi à : Louis «Atou» Adoula; Aloïs Amosi; l'honorable Bonaventure BaIa-BaIa; Michel Bodisa du Grand Hôtel de Kinshasa; Dr Gratien Bolie (clinique 'La Candeur'); Freddy Falanga; couple Fudi de Fudess/Rotterdam; Marie-Claire Kafuti; Kallé Kalvanda; Florentin Juvien Kage, président du conseil d'administration de 'Parc Afrique', cofondateur et ancien président de l'association des anciens élèves de Kinzambi (ASEIK) ; Guy Kompani ; Didier Lobota ; Françoise Lukoki Menga; Clémentine Madede Koby; Roger Mafolo; Eric Makengi; Joachim Mahonda; Elvis Venant Malwanga; Charles Mayakoko du Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa; Pélagie Fudi Mbiki; Dr Ambroise Midi ('Clinique des Marais'); Aubin Mikandu; Philippe Minga; Théo Mondo; Gilbert Munka; Jean-Pierre Muyaka; Amédée Mutshimu; couple Anto Mwandu ; Jules Mwenge; Dhes Ngwari ; Gislain Nzonzimbu; Mélanie Sombay ; Bazouf Suku-Suku et Bavon Wafutshi (OGEFREM). La compagnie de tous, même brève, n'a pas manqué d'apporter quelque chose à Damien Danis Mbiki, que ce fût lors de son voyage-aller vers l'Angola, pendant le séjour angolais ou à son retour au Zaïre devenu entre-temps 'République Démocratique du Congo' . Que toutes ces âmes de bonne volonté trouvent ici notre reconnaissance: Jean Jergas Bodisa ; Joao Sebastiao da Costa, à l'hospitalité sans pareil; l'homonyme Danis de la Compagnie Air-Kasaï; Benoît Careca Kabwanga, l'aide précieux; Kadiata alias Bejos; Michel Kitoko (à titre posthume); Doudou Kamvanda; le vieux Sawa Lumbundji ; Théo Lungula ; Michel 5

Mafuta; Henri Makalamba; Bobo (à titre posthume) et Luc Mantuani ; Richard Tshatsho Mbala, au courage peu commun; Fortunat Mbuyamba; Phil Jaloux Mimpungu; Flory Ngyumvulu; Jeannette 'Nsinga Mfinda'; Roger Symbad Ngwanza (à titre posthume); Jean-Marie Nsumu; Didier Mbodi et Doudou Nzasa; José Puma (à titre posthume) ; SekeSeke et Colette Lema Suku-Suku. Que la Congrégation des Frères Joséphites de Kinzambi, dont les écoles nous ont accueillis du primaire au secondaire, trouve également ici notre gratitude pour sa participation, lointaine il est vrai mais combien évidente, à la réalisation du présent ouvrage.

Kinshasa, novembre 2007

Damien Danis Mbiki Emmanuel Guidon Mbiki

6

INTRODUCTION

Le Il novembre 1975, l'Angola accédait à l'indépendance après plusieurs siècles de colonisation portugaise. Alors qu'ailleurs pareil événement est l'occasion de grandes liesses populaires, il fut ici le coup d'envoi d'une longue et atroce guerre civile. En effet, les trois factions politico-militaires (le Mouvement Populaire pour la Libération de l'Angola, MPLA, le Front National pour la Libération de l'Angola, FNLA, et l'Union Nationale pour l'Indépendance Totale de l'Angola, UNIT A ) qui, au départ, combattaient le colonisateur portugais, s'engageaient à cette date dans une guerre fratricide, chacune voulant accaparer le pouvoir exclusif et, accessoirement, à cause de ses divergences idéologiques avec les deux autres. Au début de cette confrontation, le FNLA et l'UNIT A font front commun contre le MPLA qui a pu prendre Luanda la capitale grâce à l'aide militaire décisive des Soviétiques et des Cubains. Mais bientôt le FNLA, affaibli militairement, devra quitter l'arène, laissant face-à-face MPLA et UNITA. Ce duel prendra fin en 2002 après la mort du chef historique de l'UNITA, Jonas Malheiro Savimbi, qui ouvrira la voie aux négociations ayant abouti deux mois plus tard à un accord de paix définitif entre les deux belligérants. Pour de nombreux Zaïrois de l'époque, l'indépendance de l'Angola en octobre 1974 fut l'occasion de pouvoir entrer dans ce pays qui partage toute sa frontière nord avec le Zaïre de l'époque (redevenu 'République Démocratique du Congo' en mai 1997, avec la chute de Mobutu et l'avènement de LaurentDésiré Kabila). Ces compatriotes étaient poussés par diverses motivations dont l'esprit d'aventure, l'envie de voir ce que ce nouveau terrain pouvait offrir comme opportunités. Quelquesuns parmi ces aventureux se sont ainsi retrouvés dans la province angolaise de Lunda Norte (Lunda Nord), voisine des provinces congolaises de Bandundu et du Kasaï Occidental et qui concentre l'essentiel des sites diamantifères angolais. Au contact de la population autochtone, nombre de ces compatriotes en vinrent à découvrir ici l'activité du diamant, ce 7

qui ouvrira la voie à la série d'expéditions pédestres des Zaïrois vers l'Angola, lesquelles auront alors pour unique but la recherche du diamant. On peut situer le démarrage de ce mouvement pionnier vers Lunda Norte à la fin de la décennie 1970, alors que tout l'Angola est livré à la guerre civile; période surtout caractérisée par le troc des diamants contre des produits manufacturés venus du Zaïre. Les téméraires, y compris des femmes, qui participent à cette grande aventure sont pour la plupart jeunes, peu ou non instruits. D'où le mépris que lui portent bon nombre de personnes instruites. Dans les années 1980, le flot des Zaïrois vers Lunda Norte prend une ampleur considérable en dépit de l'hostilité des troupes du MPLA, le maître unique à Luanda, qui n 'hésitent pas parfois à leur tirer dessus, eux dont le président Mobutu Sese Seko est le vieil allié fidèle de Jonas Malheiro Savimbi. Mais le mouvement vers Lunda Norte n'atteint pas encore son paroxysme. Ce n'est que durant la première moitié des années 1990 que l'afflux des Zaïrois en direction de Lunda Norte va atteindre un niveau sans précédent, et cette tendance forte s'observera jusque vers 1997. Explication: l'UNIT A, qui venait d'occuper militairement la quasi-totalité de la province de Lunda Norte, en priorité ses zones diamantifères, cherchait des bras pour les mines de diamant qu'elle comptait exploiter à son compte. Elle ouvrit ainsi grande la frontière septentrionale aux Zaïrois. Poussés par une situation politique, sociale et économique en dégradation constante, les Zaïrois déferlèrent alors par dizaines de milliers sur Lunda Norte. On parla du «phénomène Lunda» et la rue affubla du sobriquet de Bana Lunda (Les enfants de Lunda) tous ceux et celles que cela concernait. L'argent du diamant, bien des Bana Lunda le dépensaient de manière clinquante: acquisition de puissants véhicules 4x4, habillement recherché, vie nocturne débridée, etc. De quoi donner l'impression d'une fortune facilement gagnée et pousser par là même d'autres « creuseurs » congolais à partir « faire fortune» en Angola...

8

Ne voulant pas demeurer en reste par rapport aux illettrés revenus d'Angola et qui « palpaient» de gros billets après avoir vendu leurs précieuses trouvailles, les Zaïrois instruits, de plus en plus clochardisés, subissant une perte d'image et d'estime de la part d'une société devenue ultramatérialiste, finirent eux aussi par rejoindre massivement le puissant courant des « creuseurs »... En 1994, à Kinshasa, après la tenue de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) qui s'est durablement enlisée, le cadre zaïrois Damien Danis Mbiki est au chômage comme la plupart de ses semblables. L'engouement des Zaïrois pour la province angolaise de Lunda Norte est loin d'avoir faibli, au contraire. A cette date, lui aussi décide d'aller tenter sa chance sur ce terrain. Entré en Angola en décembre 1994, par le nord de la province de Lunda Norte, il n'en ressortira qu'en février 1998 par l' enclave (angolaise) de Cabinda - soit après trois ans et presque sept semaines d'un séjour angolais plus que mouvementé. Cette expérience risquée mais unique a été décrite de concert avec son frère Emmanuel Guidon Mbiki qui était resté au pays.

9

Carte hydrographique

d'Angola

ANGOLA:

HYDROGRAf'I!I r.;

--------------------

cr

["
"" G'
c~ <.
--' ,.,

<,c' u c

-

fi

<U ;$ <9 0

<:r

10

Carte administrative d'Angola

AN3CLA: DECOUfA3E ADMJNISTRATIF ------------------------------Les Drovinces pt leurs chefs-lieux

REPU3LJ ((Ue:
D.':I';.

DU

CUN;;C

\
..

)

f:banza / Conl<:9/~ \) ). G "" " ~'" ? ~ . U~ge "''./ "")-, ",""

,,-'

"'

-1

I

Caxi to r..l-'"
.

I/',.- I V )
d

(
l {
'7 J

Luc~pa
'0-

o ,,(

z.~ \ CU ,1.N

.

/

"

\ No:,'-;,r; r .J

'0 <',
\,'0~'" \..

--"
I"" ;"/

Z W {

Id l 3 ' " o." "r/ " ) "

;

::f'"

-' J M"lanjë..? (" \ o e

,\C
--I
///

,

-J- , ''-\'

(5""rimo . )
\,'.

~

",..,

-->

C U A N Z A
SUL..J/

~
/

)

'"

y 'v~' - -LU6n.

<y

Ge' ;=0

f
I
I~.

-,
~

'0
''':
/

r-

0'

-J\
E-' " .,

.J--1_ '? ) ~\<0 \ l

Î'-_,,~..1;_/
L"
{ / <C.

I -~ ''-.

'--/'
, r CO v ,
10

'

{/ ,

'--

'I. (f'U~n..bJ., o Bent';uela

1: '0 \>. \
\

Kui

to

~

(

/
('
\'.

>--' "
."

BEN 3 U E L~ '''Î.,

<, --i

)
)
{/

~
. '.

--,-"

-\./ ./

I

l.

lI,~, -,
I
\ \ I

,
\

f' r:enone;ue\-~ It C {; 4 N !J o

" ., Ii! U G
.,.

\. ,
"' " '"\ , C {; !J 4 Iv GO

OJ

~1
": .,

N

.S \' Ondjiva G '0 .

~.

,.

I

Ii I

2

, I ,
1-------

"

Il

1. Séjour à Kahemba et Shamukwale
Henri Makalamba, alias Caramba, est un parent. Il appartient à cette race des héros d'Angola. Lui-même se targue d'être parmi les tout premiers précurseurs de cette ruée des Congolais vers les diamants d'Angola, laquelle, nous venons de le voir, a marqué durant les années 1980-1990 la République Démocratique du Congo. C'est fin décennie 1970 qu'Henri a foulé pour la première fois la terre angolaise, précisément la province de Lunda Norte. Et toute la décennie 1980, il a participé à maintes expéditions vers l'Angola. Au lieu de diamants, il n'a connu que rigueurs des voyages pédestres, déboires et déceptions, comptant même à son actif plusieurs semaines de prison angolaise, cela en des lieux et temps différents. Mais à force de persévérance, il a fini, en 1992, par obtenir sa récompense: des dizaines de milliers de dollarsl dus à la vente de belles pierres. Il put s'acheter notamment une jeep Mercedes et un appartement à Kinshasa, commune de Lemba2. Deux ans de repos amplement mérité à Kinshasa, et Henri envisageait de retourner en Angola dans l'année 1994. Je lui fis savoir que je voulais moi aussi aller en Angola. Il m'approuva. L'on partirait de Kinshasa vers l'agglomération de Kahemba (proche de la frontière angolaise) via Kikwit. De Kahemba l'on ferait ensuite mouvement vers la frontière afin de passer de l'autre côté. Quant à la date, l'on convint de quitter Kinshasa le jeudi 23 juin 1994. En fait, nous serons en retard par rapport aux autres puisque la prospection des diamants commence pleinement à la cessation des pluies. Le 23 juin, un mois de saison sèche se sera déjà écoulé3. Le 23 juin 1994, vers 16 heures, Henri arrive au volant de sa jeep chez ma belle-famille, commune de Lemba, où je suis logé. Emue de ce que je vais bientôt les quitter, mon épouse est triste. Constatant la chose, mon fils Benito, à l'époque quatre ans, se met à pleurer. Il m'étreint fort, comme résolu à ne pas me lâcher. Sa petite sœur par contre demeure 13

sereine: à trois ans elle ne réalise pas exactement la situation. J'embrasse mon épouse et les enfants, me saisis de mon sac, d'un petit colis de provisions alimentaires et d'une petite gourde que vient de me remettre Benito. Ce dernier a insisté pour que je la garde jalousement. Je peux enfin prendre place dans la voiture. Au moment où Henri démarre, je sens comme une boule à la gorge. Je comprends alors que je me lance dans l'inconnu, dans une aventure dont seul Dieu connaît l'issue. A l'instant où le véhicule en course va sortir du champ visuel de ma petite famille, je ne peux m'empêcher de jeter un dernier regard en arrière: les miens sont tous tétanisés. Pour la dernière fois, j'agite la main en signe d'adieu, puis je détache mon regard... Assis sur la banquette arrière de la jeep, je suis demeuré silencieux jusqu'au moment où nous sommes arrivés chez Henri rue Wengoy, Quartier I, commune de Masina. Il allait falloir ranger tous nos effets, puis les arrimer correctement pour qu'ils tiennent toute la route... La jeep s'est ébranlée de chez Henri aux environs de 18 heures, soit 17 heures « Temps Universel », pendant qu'approchait la nuit. Nous quittions Kinshasa à une heure où les agents de la circulation routière achèvent habituellement leur service. Cela était bien calculé: Henri n'ayant pas de documents de voiture, il lui fallait les éviter. Nous sommes sept à bord: José, dont j'ai oublié le nom de famille et qui tient le volant; Henri Makalamba; Norbert Makalamba, le petit frère d'Henri; Didier Mayembe alias Aiglos; Michel Kitoko; Venant, dont j'ai oublié également le patronyme, et moi. Hormis José et Venant, les autres sont pour moi de vieilles connaissances datant de la ville de Kikwit. Michel Kitoko et moi sommes même passés par la même école primaire à Kinzambi4. *** Sur l'axe Kinshasa-Kikwit (520 kilomètres), la cité de Kenge est une escale importante. Chef-lieu de district, Kenge se tient exactement à mi-distance entre Kinshasa et Kikwit. Nous y sommes arrivés en pleine nuit. Didier Mayembe voulait qu'on y passât la nuit. Pour Henri il fallait plutôt continuer, quitte à se 14

reposer un peu plus loin. L'on s'arrêtera effectivement pour la nuit à une quarantaine de kilomètres de Kenge, à un village riverain. Le lendemain, l'on a repris la route dès 7 heures pour atteindre Kikwit à I 7 heures. Des années auparavant, du temps où la chaussée était bonne, notre voiture aurait parcouru en moins de huit heures les 520 kilomètres séparant Kikwit de Kinshasa. Je ne relèverai pas ici le côté touristique de ce voyage auquel sont peu sensibles les habitués. M'ont plutôt marqué le mauvais état de la route mais surtout la multitude de barrages routiers tenus tantôt par tel service tantôt par tel autre. Heureusement qu'Henri est un petit malin qui à chaque barrage commençait par brandir sa parenté avec un colonel bien connu de la garnison de Kinshasa. Ce mensonge, puisqu'il en était bien un, en imposait à certains militaires qui nous laissaient alors passer sans problème. Mais il est arrivé que ça ne marche pas, comme à ce barrage de la gendarmerie dressé à l'entrée de la ville de Kikwit. L'on arriva à ce barrage après remontée du versant Est de la vallée du ruisseau Nzinda. Nous tombons ici sur des gendarmes difficiles. La prétendue parenté d'Henri avec le colonel de Kinshasa? Ils s'en foutent, eux qui relèvent d'une autre région militaire. Ils croient par contre détenir deux motifs valables de nous retenir. D'un: Norbert et Venant manquent de pièces d'identité. De deux: la photo apposée sur les papiers de José est paraît-il floue, sans compter son aspect crasseux. A leurs yeux les deux premiers et le troisième sont suspects! Pourtant jusque là, les cartes n'avaient posé aucun problème. Nous avons immédiatement compris que tout ça allait nous mener à l'argent. Effectivement, avant de nous laisser partir le commandant de ce barrage exigea de l'argent. La première collecte que l'on fit ne lui plut guère. La seconde non plus. Comme lui et son équipe allaient bientôt clôturer le service, Henri, inspiré, offrit de le ramener à son domicile. Cet officier habitait l'ancienne ville construite par le colonisateur belge, ce qui n'est pas le cas de Kikwit III par où nous sommes entrés, une cité ayant connu son développement au cours des années 70. Il importait, avançait Henri, que l'on vît 15

son domicile à lui le commandant, car à 20 heures l'on passerait le prendre pour un pot quelque part. Etait sous-entendu qu'il y aurait davantage que le pot. La perspective de pouvoir toucher une somme supplémentaire d'argent à l'abri des regards des autres amadoua le commandant qui consentit à remettre nos papiers jusque là retenus par lui. Et il ne fut plus question pour nous d'ajouter une autre somme d'argent sur ce qui lui avait déjà été remis. Nous déposerons le commandant à son domicile au quartier Poto-Poto. Quant à la soirée promise, il doit encore l'attendre jusqu'à ce jour. De toute la compagnie, Didier Mayembe fut premier à descendre au quartier résidentiel du Plateau chez l'une de ses tantes. Le second à descendre fut Michel Kitoko, à la maison familiale riveraine de la principale artère de Kikwit, la GrandRoute. Il était question de déposer José en troisième position du côté de l'ancienne Coopérative, non loin du stade de Kikwit, à moins d'un kilomètre de chez les Michel. A l'instant où nous arrivons à Kikwit, cette ancienne Coopérative est changée depuis belle lurette en un bar célèbre, Chez Yaya, anciennement dénommé Chez Ponyamo, l'un des pôles d'attraction de Kikwit by night. Henry, Norbert, Venant et moi avions un problème de logement. Certes, j'avais ici à Kikwit de la famille. Mais je savais bien qu'il n'y aurait là-bas de place pour moi. Henri et Norbert Makalamba sont natifs de Kikwit. Malheureusement, leur famille n'avait plus de maison à cette ville, leur père l'ayant vendue depuis longtemps. Venant débarquait pour la première fois à Kikwit. L'hôtel? Qui parmi nous avait de l'argent à dépenser pour ça ? Cette nuit, nous la passerons tous les quatre dans lajeep parquée à proximité du bar Chez Yaya. Une banderole haut placée à l'entrée de ce bar annonçait qu'il s'y tenait ce soir une action publicitaire en faveur de la bière Primus produite par la Bralima/Kinshasa. Je me rappelai alors que le représentant local de la Bralima était un ami nommé Anto Mwandu. Peut-être que j'allais le rencontrer ce soir à l'occasion de cette action publicitaire. Ayant accédé dans le bar, je vais à la rencontre de l'agent de la Bralima dépêché sur les lieux, et cherche à savoir auprès de lui si monsieur Mwandu sera là ce soir. « Il sera là », 16

m'assure cet agent du nom d'Eddy. En attendant, il m'offre aimablement une bouteille de bière Primus. Le temps s'écoulait, Anto ne s'amenait toujours pas. Et cette fatigue qui me gagnait. Ne pouvant plus tenir, je finis par m'approcher d'Eddy à qui je laissai un message verbal pour Anto. Sorti du bar, j'allai rejoindre les autres dans la jeep. Le lendemain, samedi 25 juin 1994, Henri s'éveillait avec pour premier souci le jaugeage de l'huile moteur dont le niveau s'avéra bien bas. Il fallut en ajouter. C'est à juste titre qu'Henri s'inquiétait: en cours de route le bas du carter de notre voiture laissait, par une petite fêlure, échapper la précieuse huile. Quant à moi, j'avais Anto Mwandu à l'esprit. Après vérification de la jeep, je demandai à Henri que l'on allât chercher Anto. La veille, j'avais appris auprès d'Eddy qu'il résidait au quartier résidentiel du Plateau. Vers 8 heures, nous voici chez lui. Lui et son épouse nous accueillent cordialement. Madame nous donne une chambre. Le petit déjeuner consommé, nous irons déposer notre hôte à son service en ville basse. Tout le temps que nous serons à Kikwit, Anto et son épouse témoigneront une rare prévenance à notre endroit. Jamais je n'oublierai cette hospitalité qui paraissait d'un autre âge. Providentielle, voilà ce que je veux dire de leur présence à Kikwit. Cette ville, que je retrouvais après plusieurs années, avait connu diverses fortunes à travers le temps. Longtemps, elle fut le chef-lieu de la province de Bandundu. En 1971, ce privilège lui était ravi par la ville de Bandundu baignée par la rivière Kwilu et bien en aval de Kikwit qui borde également la même rivière. Grâce à une forte démographie, qui sur I'heure doit atteindre les quatre cent mille âmes, et au dynamisme de ses habitants dont bon nombre ont pu gagner les mines de diamants d' Ango la, Kikwit peut en 1994 se targuer de garder son leadership sur les autres villes de la province de Bandundu. Pour Henri l'escale de Kikwit sera surtout l'occasion de faire réparer le bas du carter. C'est au garage de l'Institut Technique et Professionnel de Kikwit, ITPK, qu'il alla déposer la voiture le lundi 27 juin 1994. Plutôt que de souder le bas du 17

carter, le prêtre jésuite chargé du garage préféra colmater la fêlure avec du ciment mécanique, une pâte spéciale qui prend efficacement au bout de vingt-quatre heures. Ainsi, la jeep ne fut retirée du garage que le mardi 28 juin 1994, à 7 heures. Le lendemain 29 juin 1994, à 19 heures précises, nous prenions la direction de Kahemba. Au lieu de notre effectif initial, soit sept personnes, nous étions à présent huit. Didier Mayembe venait de prendre le chemin de Kinshasa, mais son petit frère Doudou Nzasa, un habitué d'Angola comme son aîné, l'avait remplacé. Doudou Nzasa ayant tenu à amener un membre de son équipe de prospection de diamants, Henri avait finalement accédé à sa demande. D'où plus grande étroitesse dans la jeep. Un véhicule qui quitte Kikwit pour Kahemba (à quelque 250 kilomètres) a le choix entre deux routes. Il peut, par le pont construit à hauteur de Kikwit, passer sur la rive droite pour revenir plus loin sur la rive gauche après traversée en sens inverse du Kwilu à bord du bac. Il ne lui restera plus qu'à gagner Kahemba. Cet itinéraire, capacité limitée du bac oblige, est emprunté par des véhicules de faible tonnage. L'autre voie, c'est de garder la rive gauche jusqu'à Kahemba sans avoir à passer par le bac: parcours toujours choisi par des véhicules lourds. Moins de dix minutes après que la jeep se fut ébranlée, nous arrivions au pont sur le Kwilu, un ouvrage relativement récent érigé en 1997, que je ne connaissais pas. A l'entrée du pont se tenait un barrage. De tous les barrages routiers que nous aurons à rencontrer jusqu'à destination, celui du pont sur le Kwilu battait le record des tracasseries à cause de la multitude de services qu'il fallait passer l'un à la suite de l'autre. Tous ces services visaient le même objectif: dépouiller autant que possible les passants. Il y avait le SARM5, la gendarmerie, le service d'hygiène, etc. Si les autres prenaient carrément en gages vos pièces d'identité jusqu'à ce que vous ayez lâché de l'argent, le service d'hygiène vous imposait à prix fort et sans vous avoir vacciné un certificat de vaccination dûment visé. La dernière étape de ce barrage fut le face-à-face avec des éléments d'une prétendue «unité spéciale» qui se 18

targuaient de relever directement de la présidence de la République. Après qu'il se fut enquis de notre provenance et de notre destination, le commandant de cette équipe spéciale, qui arborait dent, chaînette et bague en or, nous exigea cinquante dollars à titre de droit de passage. L'argent vint de Doudou qui le donna de mauvaise grâce. L'on put ainsi obtenir le feu vert. Quand on abandonne Kikwit, la chaussée court sur 90 kilomètres puis c'est la route de terre qui prend le relais. Le point de rupture a été baptisé « kilomètre 622 » par allusion à la distance le séparant de Kinshasa la capitale. C'est au « kilomètre 622 » que nous avons passé la nuit à l'une de ses auberges de fortune érigées à l'intention des voyageurs. Le lendemain, nous avons pu reprendre le voyage à 8 heures et vers 12 heures, nous étions à Gungu après traversée de la rivière Kwilu sur le bac. Nous aurions pu passer à côté de Gungu, et poursuivre tout droit notre route. N'ayant de ma vie jamais vu cette cité, j'avais, par curiosité, demandé à Henri qu'on la traversât de part en part. A quelque 160 kilomètres de Kikwit, Gungu, au cœur du pays pende, est chef-lieu de territoire. A son entrée s'élevait, comme partout ailleurs à cette époque, la stèle à la gloire du Mouvement Populaire de la Révolution6. Je pus voir son « stade» de football qu'entourait une palissade faite de branches de palmier à raphia, voir aussi son hôpital dont l'architecture m'impressionna favorablement. Et un tour du côté de son marché nous révéla des étals pauvrement tenus: ici des légumes, là des anguilles séchées, là encore du poisson salé coupé menu,. .. Le colonisateur belge avait doté Gungu de bonnes infrastructures de base: outre l'hôpital déjà cité, des bâtiments administratifs, des écoles, une poste,... infrastructures qui n'avaient plus fière allure. Franchement, cette cité se mourait à l'instar de l'Etat zaïrois. Au bout de la visite, je constaterai en revanche que le vin de palme y abondait, abondance qui trouve son explication en la multitude de palmiers à raphia qui dominent ce territoire et dont on tire un délicieux vin moins fort que celui produit par le palmier à huile. 19

La visite de Gungu terminée, nous pûmes reprendre la route de Kahemba. Ce jour, j'avais, dès le « kilomètre 622 », constaté un changement de végétation par rapport à ce que nous avions laissé du côté de Kikwit. A une flore où alternent forêts et savanes aux arbustes rapprochés, venait de succéder un décor où domine la savane émaillée d'arbustes assez espacés. Les forêts, petites, que l'on voyait à présent étaient des galeries bordant des cours d'eau. Le relief de la contrée est généralement plan, vous permettant ainsi d'apercevoir au loin. Et le sol est plutôt sablonneux. Relief plan et végétation assez aérée ont permis un tracé plus au moins rectiligne de la voie. Sur certains tronçons de celle-ci, les villageois avaient mis de la paille afin de faciliter la tâche aux véhicules. En dépit de cette commodité, notre jeep avait parfois à lutter rudement contre le sable. Quand elle semblait s'enliser, Henri enclenchait la traction avant. Ce manège finit par l'inquiéter puisque la double traction exigeait du moteur davantage d'effort, donc une plus grande consommation de carburant. Les villages que nous traversions étaient pour la plupart vastes et bien propres, ayant toujours, ou presque, un petit édifice religieux. Immanquablement, on y voyait des palmiers, essentiellement à raphia; aussi des manguiers et, en proportion moindre, des avocatiers. Bien entendu, les constructions en matériaux durables étaient rarissimes, plutôt sommaires avec des murs en terre et un toit en paille. Dans ces milieux une maison en blocs ciment avec toit en tôles ondulées est un indice incontestable de « richesse ». Mentionnons aussi l'élevage, principalement avicole. Quant au petit bétail, viennent premièrement les porcins suivis de caprins. Tous ces élevages ne sont jamais importants. Vers 22 heures, nous arrivions aux portes de Kahemba, c'est-à-dire à son barrage militaire tenu par la gendarmerie. Henri manquant de document de voiture, le chef de l'équipe commise à ce barrage se saisit de clés de la jeep pendant que notre ami se débattait dans des fausses justifications. Vint, sur ces entrefaites, un officier qui enfourchait une moto. Après qu'il 20

se fut enquis de l'affaire, l'officier ordonna au chef d'équipe de saisir carrément le véhicule jusqu'à nouvel ordre. Quant à nous, nous pouvions disposer. Ayant ainsi parlé, il reprit sa route. Fort de l'appui de son supérieur, le chef d'équipe conclut: « Vous venez vous-mêmes d'entendre,... Barrez-vous et revenez ici demain! » Plus tard, nous saurons que l'officier à la moto était un lieutenant surnommé Bijou. Couramment, les gens l'appelaient« commandant Bijou ». Venant et Norbert passeront la nuit dans la jeep: on ne savait jamais. Quant au reste de la compagnie, il gagnera la proche bourgade de Kahemba. La belle-famille de José résidait ici à Kahemba. Doudou y possédait aussi un logement, en fait un pied-à-terre. Cette nuit

du 30 juin au l er juillet 19947,Henri et moi allâmes à la suite de
José, les autres suivirent Doudou. *** En 1994, à l'évocation du nom de Kahemba, le commun des Zaïrois8 voit d'abord l'activité du diamant. Une fois sur place, cette activité est vite perceptible: présence de plusieurs comptoirs d'achat de diamants principalement tenus par des sujets libanais, britanniques et ouest-africains (Sénégalais, Maliens, Guinéens, etc.); comptoirs dont les voitures 4 x 4 sillonnent la bourgade à longueur de journées. L'activité du diamant en a appelé d'autres: bureaux des compagnies aériennes; foisonnement d'agences de transport de fret routier ou aérien; forte présence de petit commerce adressé aux personnes qui plutôt que de se rendre à Kinshasa, préfèrent acheter sur place pour pouvoir retourner rapidement en Angola. A vrai dire le sous-sol de Kahemba ne recèle aucune pierre précieuse. En 1994, cette bourgade joue surtout le rôle de point de transit pour ces flots de personnes qui vont en Angola ou en reviennent, la frontière se tenant à une centaine de kilomètres de là, au Sud. Ces mouvements transitoires de personnes font constamment fluctuer la population de Kahemba. Ces flots humains en transit, il faut bien les loger, voire les occuper joyeusement. Aussi a-t-il surgi à Kahemba beaucoup d'« hôtels» et de lieux de loisir, notamment des 21

terrasses et des «cinés vidéos »9 Je mets hôtels entre guillemets, parce que ces établissements sont bien en deçà des normes requises en la matière. Les «hôtels », les débits de boissons font de Kahemba une agglomération assez chaude, surtout quand sa population atteint des pics. Kahemba n'a pas attendu le boom du diamant, début décennie 80, pour pouvoir jouer un rôle significatif au pays, car il est chef-lieu du territoire qui porte son nom. Comme pour les autres chefs-lieux de territoire, le colonisateur belge l'avait doté de quelques infrastructures de base: bâtiments administratifs, poste, écoles, hôpital, prison, camp militaire, eau courante. Tous ces équipements affichent une mine solide et furent, ça saute aux yeux, fort beaux à leur début. Faute d'entretien, ils se sont beaucoup dégradés à travers le temps et l'eau courante, qui à l'époque coloniale ne profitait qu'aux cadres administratifs, ne coule plus. A présent, le château d'eau haut perché sert autrement, il supporte des grands panneaux publicitaires du comptoir SEDIZAIO, bien visibles dans un large rayon. Kahemba est la principale agglomération en pays tshokwe, du moins de ce côte-ci de la frontière puisque ce peuple s'étend également en Angola. Ici, les autochtones habitent un quartier à eux; à l'opposé des non Tshokwe, les Kandaka, établis dans un autre secteur appelé Kamabanga. Que le lecteur se garde cependant de voir là une séparation tranchée. A combien peut-on évaluer en 1994 la population de cette agglomération qui s'étend au bas mot sur quatre kilomètres carrés? Difficile d'y répondre exactement. En tout cas à pas moins de dix mille âmes occupées, pour les Kandaka, dans le petit commerce et autres activités liées de près ou de loin au diamant et, pour les autochtones, dans des activités de chasse, d'artisanat ou de champs. Ces détails sur Kahemba, je les saurai plus tard. Mais revenons à notre récit. A notre réveil le lendemain matin, nous avions pour souci majeur la jeep. Partis de la belle-famille de José, nous prenions la direction du barrage militaire où avait été laissée la voiture.

22

Le vieux Sawa Lumbundji11 fut la première connaissance rencontrée en route. Jadis, le vieux Sawa avait été un musicien de renom à Kikwit, ville qu'il avait abandonnée, il y avait plusieurs années, pour Kahemba. S'étant converti en homme de Dieu, il était à présent coordinateur de 'The Way International' ayant en charge la contrée de Kahemba. « Vous voilà devenu évêque» plaisanta Henri; ce qui fit rire tout le monde. Nous avons dit au vieux Sawa notre raison d'être à Kahemba, également nos ennuis autour de la jeep. Nous séparant d'avec lui, nous avons continué notre trajet. Chemin faisant, nous rencontrions d'autres vieilles connaissances de Kikwit. Au barrage militaire, nous retrouvions Venant et Norbert qui purent aller à la belle-famille de José. Du barrage, nous avons progressé en direction du camp militaire installé à la périphérie de Kahemba. C'est autour de Il heures que nous nous sommes présentés devant le lieutenant Bijou au bureau d'état-major de la gendarmerie. D'entrée de jeu, le lieutenant Bijou use d'intimidation: l'on doit savoir que notre cas est grave. Manquer de papiers de voiture! A ses dires, on vient de leur signaler que ces temps derniers, beaucoup de véhicules volés courent dans la nature. Aussi retient-il notre jeep, juste le temps d'enquêter à son sujet. « Comment un véhicule ayant franchi une multitude de barrages militaires de Kinshasa à Kikwit pouvait-il être à problèmes? » avons-nous répliqué. Comme nous nous défendions de la sorte, vint à passer un capitaine aussitôt intéressé par notre présence. Plus tard, nous saurons qu'il s'appelait Ramazani. Le lieutenant Bijou exposa notre cas au capitaine. Nous considérant d'abord avec mépris, ce dernier finit par lâcher: «Mettez la voiture en fourrière! » Là-dessus, il s'en fut. Et le lieutenant Bijou de nous dire: «Vous avez suivi... Le chef vient de parler!» Le lieutenant adjoignit alors à Henri un élément qui avait mission de le ramener au camp avec la voiture demeurée au barrage militaire. Moi, je devais attendre leur retour. Entre autres connaissances rencontrées en route il y avait eu Mafuta, un parent d'Henri. Pendant que j'attendais le 23

retour d'Henri et de son geôlier, je vis justement venir Mafuta qu'accompagnait Doudou. Je leur fis part de la situation de la voiture. Ils en arrivèrent à cette conclusion que derrière cette histoire d'enquête se cachait probablement autre chose. En fait, il ne fallait pas être sorcier pour comprendre que le but final poursuivi par ces officiers, c'était de nous extorquer de l'argent. Je réfléchissais sur la manière de pouvoir nous tirer de cette mauvaise situation quand soudain je réalisai que je devais avoir ici à Kahemba un ami gendarme, un adjudant, qui dans le passé avait longtemps travaillé au Beach Ngobild2 de Kinshasa au service des migrations. Je posai alors au gendarme le plus proche la question de savoir s'il connaissait l'adjudant Franck Kitoko, car cet ami s'appelait ainsi. Cet homme connaissait bien mon ami. Même qu'il m'indiqua comment l'atteindre. Henri ramènera finalement la jeep du barrage militaire, qui fut aussitôt mise en fourrière. Assis sur un banc disposé sous la véranda du bureau du commandant Bijou, nous attendions depuis plusieurs minutes d'être fixés sur notre sort. Malheureusement, nous constations que cet officier avait choisi de nous ignorer. Ne pouvant plus tenir, nous allâmes à lui, cherchant à savoir comment il entendait résoudre notre cas. « Comment ne comprenez-vous pas? Ne vous ai-je pas dit que votre véhicule était saisi et que j'entendais me renseigner à son propos?» Là-dessus, nous avons dû quitter le bureau du commandant Bijou, estimant vaine toute instance. Mafuta nous accompagnait. Il tenait à ce que nous voyions où il habitait. Il est près de 17 heures quand nous arrivons chez Mafuta qui louait une pièce exiguë chez une famille tshokwe dans le quartier Kamabanga. L'habitation était des plus typiques de l'architecture du terroir: murs en terre, toit en paille, portes faites avec des branches de palmier à raphia. Mafuta nous servit de la bière et du lotoko13, l'eau-devie de fabrication artisanale, si répandue en République Démocratique du Congo. Comme tant d'autres, c'est à pied que Mafuta était venu chercher fortune à Kahemba avec un bœuf attaché à une corde, qu'il avait revendu sur place quand d'autres choisissaient d'aller écouler leurs bêtes en Angola où l'opération rapportait davantage. 24

Mafuta nous offrit son hospitalité. J'acceptai de venir habiter avec lui. Henri répondit qu'il resterait chez la bellefamille de José. Il n'y avait pas grand-chose chez Mafuta dont le grabat, par ailleurs le seul meuble de la pièce, était absolument nu. Chez José par contre l'on trouvait une couchette garnie d'un matelas. Avant de répondre à la proposition de Mafuta, Henri, je présume, avait probablement eu à peser le pour et le contre. Le samedi 2 juillet 1994, Henri et moi sommes rendus au camp militaire dans l'espoir d'y régler l'affaire de la jeep Parvenus à l'état-major, pendant qu'approche midi, nous constatons que le personnel est sur le point de fermer les bureaux. Le lieutenant Bijou ne voulait pas du tout de notre présence. Il se montra carrément désagréable, usant même de mots peu gentils à notre égard. Aussi dûmes-nous rebrousser chemin bredouilles. Un moment, nous pensâmes à visiter Mafuta que nous trouverons à domicile. Celui-ci aura l'amabilité de nous offrir à manger. Célibataire, ce parent à Henri faisait toujours, je m'en apercevrai plus tard, une cuisine expéditive, se gardant de trop de fioritures: après qu'il avait préparé du fufuJ4, il lui suffisait de griller au feu de braise des anguilles séchées ou du poisson salé sec, et le tour était joué! Partis de chez Mafuta vers 16 heures, nous nous dirigions vers la belle-famille de José (à quelque sept cents mètres plus loin) lorsqu'à hauteur d'une terrasse riveraine, nous fûmes interpellés par une voix attablée au bistrot. C'était le vieux Sawa qui nous offrit à boire. Il fut aussitôt rejoint par deux hommes dont le propriétaire des lieux, un certain Kadiata alias Bejos. Au cours de la conversation qui s'engagera entre nous, ce dernier et moi finirons par réaliser que nous avions été à la même école primaire à la mission catholique Kinzambi. Le vieux Sawa voulait savoir où en étions-nous dans l'affaire du véhicule. On l'instruisit à ce sujet. «Bien compliqué », convint-il. D'après lui la personne à même de nous tirer de ce mauvais pas c'était José Puma. Natif de Kikwit, José Puma était connu d'Henri et de moi. Acheteur de diamants, il résidait principalement à Shamukwale mais possédait également un logement à 25

Kahemba. Bien que ne pesant pas autant que les tenanciers des grands comptoirs d'achat de diamants, José Puma, nous informait le vieux Sawa, n'en demeurait pas moins un homme influent sur les places de Kahemba et Shamukwale grâce à des bonnes relations entretenues avec les autorités locales. « D'ailleurs, poursuivait le vieux Sawa, José regagne Kahemba ce soir. » L'on prit bonne note de cette information. Vers 18 heures, je m'en fus au bureau de Franck Kitoko dont l'adresse m'avait été donnée au poste de gendarmerie. Mon ami fut évidemment surpris de me voir à Kahemba et au cours de notre conversation, je ne manquai pas de le mettre au courant de l'affaire de la voiture. De son bureau nous gagnerons son domicile où son épouse nous servira un bon repas. Revenant sur la question de la jeep, je confiai à Franck que nous comptions maintenant y impliquer José Puma, comme nous l'avait suggéré le vieux Sawa. Il admit qu'effectivement, José Puma, qu'il connaissait également, pouvait bien arranger les choses. «Quel que sera l'aboutissement de ce problème, avançait-il, je vous conseille de quitter au plus tôt Kahemba et d'aller à Shamukwale d'où vous gagnerez l'Angola. Ici, vous risquez d'avoir continuellement des ennuis avec les autorités militaires de la place. A Shamukwale par contre, vous serez plus tranquilles.» S'étant, le soir vers 20 heures, rendus à l'habitation de José Puma, qui avait effectivement regagné Kahemba, Henri et moi fûmes chaleureusement accueillis par ce dernier. Mais dans un premier temps, il n'avait reconnu aucun de nous à cause de la quasi-obscurité du dehors. Quant à la jeep, il s'engageait à y trouver solution dès le jour suivant. Nous nous séparerons d'avec lui vers 22 heures sur un rendez-vous matinal à son domicile. Le lendemain, dimanche 3 juillet 1994, nous sommes chez José Puma dès 9 heures. Il est la première personne à nous apprendre que les hostilités viennent de reprendre en Angola entre UNIT A et forces gouvernementales et que déjà, certains de nos compatriotes refluaient de l'Angola vers le Zaïre. C'est avec réserve qu'il nous donnait cette nouvelle, en fait une rumeur qui attendait d'être confirmée ou infirmée les jours à vemr. 26

Après le petit déjeuner, nous avons pris la direction du camp militaire à bord de lajeep de José. Le capitaine Ramazani, chez lequel nous nous rendons, accueille José Puma avec effusion. Comme s'il venait d'être prévenu de cette visite, s'amène le lieutenant Bijou à qui José Puma nous présente comme des parents. Il s'est trouvé que la veille au soir, pendant qu'Henri et moi venions de quitter José Puma, nous avions surpris le lieutenant Bijou au volant de notre jeep, ayant à ses côtés une charmante dame. C'était sur l'artère principale de Kahemba, non loin de la gare routière. Comme la voiture venait en sens inverse, Henri lui avait barré le passage en se plantant au beau milieu de la route. Et aussitôt que l'officier avait immobilisé le véhicule, mon compagnon s'était mis à l'engueuler copieusement, lui signifiant notamment que cette sortie nocturne de sa jeep était un grave abus. Ce dimanche, le lieutenant Bijou revient sur l'incident de la veille, faisant savoir au capitaine Ramazani que nous sommes des méchants hommes qui avaient manqué le tuer la nuit précédente. Ce que nous nions évidemment. Finalement, le capitaine Ramazani remettra les clés de la voiture d'Henri à José Puma, soulignant qu'avec une autre personne les choses se seraient passées autrement. Le soir, nous avons voyagé pour Shamukwale en tandem avec José Puma. Entre Kahemba et Shamukwale, il y a une centaine de kilomètres. Etalé sur une surface assez réduite, Shamukwale était au départ un village quelconque brusquement sorti de l'anonymat grâce aux flots de personnes transitant par son sol, en route vers l'Angola ou en provenance de ce pays. Nous eûmes ici confirmation de la reprise effective des hostilités entre forces gouvernementales et celles de l'UNIT A. La frontière était de ce fait fermée. Peu de jours après, Henri gagnera Kikwit puis de ce point il voyagera sur Kinshasa. Quant à Doudou Nzasa et Michel Kitoko, ils choisiront de se rendre en Angola dans la zone de Luo épargnée de violence. Moi, je regagnerai Kahemba, laissant Venant et Norbert Makalamba à Shamukwale à la garde de nos colis. 27

Je mettrai à profit le vide ainsi créé pour passer deux mois (du 10 septembre au 17 novembre) à Kinshasa. Avant ce séjour à la capitale, je continuais de loger dans la petite pièce que m'avait laissée Mafuta parti en voyage. A mon retour à Kahemba, je fus surpris de constater que ma petite pièce avait été cédée à un autre locataire. Heureusement que je venais de retrouver ici à Kahemba Calvis. Résidant à Kinshasa, Calvis était parent à mon épouse. Lui aussi entendait voyager vers l'Angola. A Kahemba, il louait momentanément une pièce chez l'habitant et m'offrit spontanément son hospitalité dès connaissance de mon problème de logement. J'acceptai d'aller habiter avec lui. Quant à ma restauration, je continuerai de manger chez le représentant local de la compagnie Air-Kasaï. C'est ici à Kahemba que j'avais fait la connaissance de cet homme providentiel qui s'appelait également Danis. Il arrivera aussi que je mange chez José Puma lorsque ce dernier était de passage à Kahemba. Les mois s'écoulèrent inexorablement jusqu'à décembre 1994. Avant de poursuivre ce récit, je dois revenir sur le mois de novembre 1994, à bien des égards historique pour le peuple angolais... *** C'est le 20 novembre 1994 que le gouvernement angolais et l'UNIT A ont signé à Lusaka, capitale de la Zambie voisine, des accords de paix suivis deux jours plus tard d'un cessez-le-feu. S'en est suivie également la réouverture de la frontière là où elle avait été fermée. Le 12 novembre 1994, Doudou Nzasa débarquait à Kahemba avec un lot impressionnant de marchandises. Dans le jargon des gens d'Angola on appelle «roquette» tout lot de marchandises destiné à l'Angola. La roquette de Doudou était insuffisante, une partie ayant été égarée à Kikwit. Il espérait néanmoins qu'on la retrouverait incessamment, ce qui lui permettrait de prendre la route de Shamukwale d'où il gagnerait l'Angola: tel était son programme. De son expédition dans la contrée angolaise de Luo, Doudou n'avait rien tiré de bon. Il retrouvait Kahemba sans

28

Michel Kitoko qui l'avait accompagné. L'autre grand absent, c'était Henri Makalamba qui traînaillait toujours à Kinshasa. Puisque je ne connaissais pas l'Angola, il fut convenu entre Doudou et moi que je serai à ses côtés une fois que nous aurons franchi la frontière, jusqu'à ce que le sort seul décide de notre séparation. Mais pour ce soir du 12 décembre 1994, il me fixait rendez-vous à une terrasse où il viendra avec des amis, également des habitués d'Angola. Je tenais en main un agenda aux apparences d'une bible. L'un des compagnons de Doudou, certainement abusé par cet aspect, voulut savoir si c'était effectivement une bible. Je lui répondis que c'était plutôt un agenda où je notais tout fait intéressant. D'ailleurs, ajoutais-je, je me proposais d'aller avec en Angola. Voilà qui fit éclater de rire tout le monde. Moi, je ne voyais vraiment pas en quoi mes propos pouvaient-ils prêter à rire. C'est alors que Doudou, prenant la parole, me signifia qu'en Angola, cela pourrait s'avérer dangereux avec les gens de l'UNITA qui n'aimaient pas les personnes prenant des notes à tout bout de champ, auxquelles ils finissaient par prêter des mauvaises intentions. Avec mon agenda, poursuivait-il, il y avait gros risque que je fusse taxé d'anÜ-muÜ15par ces derniers. Cette information me refroidit quelque peu car à présent je réalisais que devant moi se dressait l'inconnu plein de dangers. Dès cette mise en garde, je gardais le silence pendant que les autres causaient et buvaient gaiement. Quant à l'agenda, je résolus de m'en séparer avant l'entrée en Angola. Je l'expédierai effectivement à mon épouse à Kinshasa par le canal du représentant de la compagnie Air KasaÏ. Au cours de cette soirée, j'appris de Doudou que la partie de sa « roquette» égarée à Kikwit avait été retrouvée: au cours de la journée, il était entré en contact phonique avec Kikwit et il tenait l'heureuse nouvelle de son correspondant. C'est bien tard la nuit que nous nous sommes séparés. Le lendemain matin, Calvis mon hôte m'apprenait que lui et ses compagnons partaient déjà ce jour pour Shamukwale. Ses marchandises étaient constituées essentiellement de produits pharmaceutiques, un terrain qu'i! connaissait bien pour avoir

29