L'Essence d'un mec

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Le mythe d’Ulysse hante nos esprits par l’éclairage précieux qu’il porte sur la propension des hommes à repousser les limites.

L’Essence d’un mec ou La Très Extravagante Histoire d’Ulysse Ubiquistin est un balayage continu entre le quotidien des hommes et les étoiles qu’ils convoitent.

Road-movie rabelaisien, l’Essence d’un mec est aussi un récit mordant et décoiffant où l’auteur ne néglige aucune errance, de la plus burlesque à la plus lyrique, et où il entraîne son lecteur sur la planète et au-delà.

Il s’agit de raconter les hommes à travers un individu et de voir comment, en aspirant au bonheur des grands sages, on trouve la sagesse des petits bonheurs... Et toutes ces petites joies que l’on dégustera sur les hardis chemins censés conduire au Graal.


Publié le : mercredi 11 février 2015
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EAN13 : 9782332862150
Nombre de pages : 378
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-86213-6

 

© Edilivre, 2015

 

 

Toute ressemblance avec des personnages
réels serait aussi improbable que celle
des chats de gouttière avec des poissons à moustache.

À la mémoire de

 

 

À la mémoire de

Homère

Hieronymus Bosch

Jean de La Fontaine

François Rabelais

Wolfgang Amadeus Mozart

Arthur-Charles-Paul Rimbaudelaine

James Joyce

Boris Vian

Céline

Frères Brian, Jimi et Jim,

Sister Janis

Tontons Georges B.

Léo F.

Charles T.

Jacques B.

Félix L.

Serge G.

Jean F.

Tantine Barbara

Ainsi que Papi

Citation

 

 

« Est sage entre les sages, qui se refuse à mourir de son vivant. »

(Proverbe troyen)

Dédicace

 

 

A ma femme, mes enfants, mes amis

Prologue

Rapport du colonel B. commandant le G.T 502 sur le comportement et les activités du soldat Ulysse Ubiquistin :

Appelé de 1967, le deuxième classe Ulysse U. est incorporé après un sursis de six ans, au 126régiment du train des équipages de Toul (54) le 01/10/1973.

Au cours de sa période d’instruction de deux mois, il est jugé dissipé et sujet à des mouvements d’humeur, regrettables.

Détaché pour servir comme chauffeur, il rejoint son nouveau corps – le G.T 502 du Pacifique – où il est employé comme conducteur ambulancier auprès de l’hôpital Jean Prince à Papeete.

On observe rapidement chez lui, une indiscipline permanente et l’indifférence totale aux mesures de rigueurs dont on le menace. Une sanction est finalement prononcée pour « mauvaise volonté dans le service et fautes renouvelées ».

Le sujet s’est notamment rendu coupable de détournement de mission : chargé de porter un pli à son supérieur, il a sciemment pris la route la plus longue pour user de son temps et de son énergie à d’autres fins que celles prévues dans les consignes qu’il avait reçues. Pour sa défense, le soldat Ulysse U. atteste qu’il a utilisé son véhicule de service pour apporter le journal à son capitaine comme il en avait l’ordre, mais que, se trompant de direction en sortant du camp, il a rejoint son objectif par le sud et non par le nord.

Il prétend qu’ayant fait quatre-vingts kilomètres, soit le tour de l’île, en tournant à droite au lieu de trois cents mètres en prenant à gauche, il n’en est pas moins arrivé à bon port.

Auditionné par son supérieur, la recrue Ulysse U. reconnaît une partie des faits qui lui sont reprochés et déclare « s’estimer fort complaisant au regard des considérables services qu’il rend. Il entend, à l’avenir, s’exonérer des règles d’un jeu auquel il n’a jamais demandé à participer ».

Il ajoute que « face à une obstruction si tatillonne de sa hiérarchie, il n’a pas d’autre choix que d’aller à l’incident, notamment en renonçant à toute nourriture ».

Relevé de ses fonctions, Ulysse U. refuse de suivre son chef de peloton venu le conduire dans les locaux disciplinaires. Il y est amené par la force, encadré de plusieurs membres de la Sécurité militaire, saisie de son cas.

Une semaine après, il est présenté à une visite médicale : il n’a effectivement pris aucune alimentation depuis son incarcération.

Ulysse U. est parfaitement conscient de ses actes, mais paraît animé de la volonté de s’opposer à tout ce qui apparaît à ses yeux comme une contrainte.

Ni la persuasion, ni le mode amical, ni la menace ne semblent avoir d’effet sur son attitude.

De caractère difficile et ombrageux, il n’a certes pas l’estime de ses camarades, sur lesquels il exerce toutefois une mauvaise influence.

Rapport d’observation clinique sur la personne d’Ulysse U.

– Diagnostic d’entrée en service neuropsychiatrique :

Refus d’obéissance caractérisé chez une recrue ayant cinq mois d’ancienneté, laissant apparaître un trouble du comportement.

– Antécédents personnels :

Pas de traumatisme apparent, mais extrême indiscipline observée tout au long de l’enfance et de l’adolescence : fugue en colonie de vacances et renvois d’institutions scolaires.

– Antécédents familiaux :

Mère en bonne santé, quoique célibataire1

– Examen :

Grande vivacité d’expression et de gestuelle, le sujet montre une tendance à s’emporter dans ses déclarations.

Attitudes passionnelles, traits sensitifs accentués avec une note hypersthénique soulignant les tendances revendicatrices.

– Conclusion :

Devant la persistance, voire l’aggravation d’une réaction caractérielle, il paraît illusoire et maladroit de poursuivre sur le terrain – autorité/discipline/sanction – une évacuation sanitaire peut être envisagée, suivie d’une décision de réforme.

Diverses tentatives pour tester Ulysse U. ont échoué, confirmant ainsi la réticence du sujet et la manifestation d’éléments oppositionnels explosifs.

Le comportement du soldat Ulysse U, néfaste dans une collectivité, constitue un cas évident d’inadaptation à la vie militaire.

Lieutenant-Colonel A. B……

Médecin Chef

G.T 502 du Pacifique


1.  ( !!!)

L’initiation

 

 

« Le rêve et le délire artistique s’exercent sans contrôle, aux seuls desideratas du peintre ou du poète, du musicien ou de l’auteur qu’aucun frein ne saurait brider. Ce n’est point ici qu’il est besoin de règlements, d’évaluations, de morale, de sanctions. »

(Précepte sympa)

Les premiers jours

On survivait dans l’accablante fournaise d’un été finissant.

Un air incandescent assommait cette rive de Garonne où résistait vaille que vaille l’ancestrale maternité publique de la Cité des Violettes. Une équipe d’inconscients y défiait les éléments dans son entêtement ridicule à s’agiter, en dépit de la contrainte caniculaire.

Installé quant à lui dans le ventre de sa mère, Ulysse songeait simplement à y couler une existence paisible. Hélas, un chef de service demeuré lâchement anonyme l’invita de façon peu amène à libérer l’espace. Pareille injonction aurait intimidé moins chenu et coriace que notre héros qui, révulsé par une homérique indignation devant tant de légèreté coupable, montra dès ses premiers moments de quelle trempe il était fait.

De son point de vue la situation méritait examen : n’émergeait-il pas d’une longue période de tranquille somnolence ?

Ulysse, jusqu’à cette heure, n’était rien et cela lui convenait.

D’aucuns soutenaient l’idée qu’il existait déjà dans le liquide séminal de son père pour la moitié de son individu.

On pouvait entendre l’argument et envisager l’intéressante controverse qui en découlait : pourquoi ne pas le voir dans la précieuse semence d’un de ses deux grands-pères pour le quart de sa personne ? Et une génération auparavant, dans l’appareil ovulaire d’une arrière-grand-mère pour un huitième ?

N’étions-nous pas en présence de vérités génétiques incontournables ?

Sauf qu’à cette époque, la difficulté pour chacun de ses huitièmes d’entrer en contact avec les autres apparaissait insurmontable. Chacune de ses parcelles vivotait à sa guise dans un système parfaitement autonome sans que cela dérangeât quiconque :

Ulysse n’était pas lui, ou si peu. Les rigueurs de ce monde ne lui parvenaient pas. Il ne savait ni l’angoisse du chômage, ni les maux d’estomac, ni l’absurdité des guerres, ni rien de la médiocre condition de l’humanité souffrante dans laquelle il advenait.

Tout cela ne lui inspirait ni haine ni dépit ; les petits atomes qui végétaient de-ci de-là en attendant de s’épanouir ensemble pour édifier son brillant personnage, persistaient pour l’heure dans une sieste prudente.

Il est arrivé bien après que, songeant parfois à cette première époque, Ulysse sentît sourdre en son âme alanguie la douce nostalgie d’un néant si tranquille… si tranquille que jamais il n’en eût voulu la fin.

Il devenait pourtant évident qu’à présent… il était « un » !

Fini les huitièmes et les quarts, il était « un » avec des frontières nettes et précises, des frontières naturelles : on avait réalisé son unité.

Sur le moment il ne prit pas garde à cette mutation. Son état mental actuel ne différait guère de l’antérieur tandis que son physique restait à concevoir.

Il ne subissait aucun manque, aucune souffrance et négligeait de témoigner la moindre hostilité au milieu où il baignait… Était-il de toute façon susceptible de modifier le cours, naturel mais diabolique, des choses ?

Et comment influencer le processus ?

À réfléchir doucement, il n’y avait nulle anomalie : il allait être, un point c’est tout !

Mais voilà qu’aujourd’hui… cet ordre de sortir !

Tournant et retournant le problème entre ses neurones déjà habiles, Ulysse, bien que convaincu que l’avenir fût dehors, s’exerça à un certain esprit de contrariété et opposa toute son inertie à résister à la collusion des forces présentes, côté jardin.

Or, la dite collusion fort bien organisée le somma de se rendre. Ulcéré, Ulysse émit un énergique et vibrant doigt d’honneur susceptible d’être sous-titré avec une grande précision :

« Je suis ici par la volonté de deux inconscients et je n’en sortirai que par la force du bistouri ! »

Il y eut un flottement. Pour autant, notre héros ayant perdu toute illusion quant aux suites à venir, conservait, stoïque, le calme olympien qui s’imposait.

Bientôt, la force sournoise et aveugle qui semblait caractériser cet univers glauque, s’exerça.

Ulysse entendit – malgré la grande discrétion de l’opération – le chuintement sinistre d’une lame qui rampait vers lui à travers les chairs molles.

Tel un hululement désespéré appelant aux abris, cet effroyable déchirement lui vrillait les tympans.

Piètre consolation : au loin, dans une vague lumière, l’homme en blouse blanche se désolait d’être retenu à sa tâche au-delà du temps prévu. Le repas au restaurant qu’il avait retenu à la mi-journée avec la Chef des Urgences et qui pouvait sublimer toute son existence, s’effaçait peu à peu du domaine du possible.

Et s’il parlait à Ulysse ? S’ils en venaient à pactiser ensemble ?

Non, impensable et insupportable indignité ! Que diraient les assistants ? Les infirmières ? Tous les gens ?

La censure de l’opinion, terrible et lourde chape, bridait ainsi l’intelligence !

Ulysse ne s’entêtait que par caprice puisqu’il subodorait l’issue du combat. Il se serait rendu en bougonnant si un signe intelligible l’avait atteint à temps… Hélas, on ne saisissait dans cette salle d’accouchement qu’un mutisme oppressant, prélude à ces désastres issus d’imbéciles malentendus.

Dans l’ignorance des soucis de « l’autre », Ulysse résista farouchement une bonne heure, par bravade, jusqu’à se laisser emporter dans les somptueux flots rouges de l’hémorragie qui se déclarait et qu’on dut circonscrire.

La pendule venait à l’instant de sonner treize coups quand il décida de surgir d’une glissade élégante sur la table des opérations. L’honneur était sauf et sa mère également. Des débuts satisfaisants, se disait-il à part.

Le toubib, de son côté, inconsolable pour les raisons vues plus haut, ne pouvait accueillir l’enfant à bras ouverts et fut prompt à sévir. Non content de s’approprier son cordon ombilical pour faire tenir ses chaussures en cette époque âpre où régnait la disette, il infligea une série de tapes sur la croupe du nouvel arrivant.

Ulysse s’assombrit : « Don’t touch me ! Don’t touch me2 ! » Voulût-il lancer en constatant in extremis qu’il ne savait rien de l’anglais. Choisirait-il alors la discrétion et l’effacement ? La suite lui suggéra le contraire puisque la flagellation persistait.

Il décida d’éructer avec férocité une compilation richement dotée de sonorités intéressantes. Il excellait dans des tonalités baroques où s’exprimait un surréalisme déconcertant et ses onomatopées, hurlées en écriture automatique, eurent enfin raison de l’adversité.

Le médecin, submergé par ce déluge verbal qui déboulait dans un bouillonnement indicible, admit à contrecœur que l’enfant vivrait et le confia aux infirmières.

Il pendit ensuite sa blouse à une patère, puis gagna la pièce voisine pour agir pareillement avec lui. La langue qu’il se tira dans la glace, quand la corde se tendit, lui arracha un rire amer qui fut sa dernière joie… Mourir heureux n’est pas donné à tout le monde.

Quant à Ulysse, dont la vie commençait par un bel épisode sur l’incommunicabilité, il fit connaissance avec les rares membres de sa famille éparse, ceux pour qui la curiosité l’emportait sur le sentiment d’accablement, acculant les autres à la fuite.

« Oublier ! Oublier ! Oublier ! Mon cheval pour le royaume de l’oubli ! » sanglotait notamment le père d’Ulysse en s’évanouissant vers l’horizon dans un superbe contre-jour face au soleil couchant (il y a une idée de ces flamboyances dans une production de 1939 de la Metro-Goldwyn-Mayer au moment de ce lourd baiser entre Vivian Leigh et Clark Gable, dans un de ces films dont le vent a emporté le titre).

Pour tous les observateurs présents, cette première journée révélait déjà quelques notes précieuses sur ce qu’on appellerait : « le phénomène ulyssien ».

Le deuxième jour témoigna intensément de l’emprise féroce de l’environnement : Ulysse connut qu’il pouvait faire chaud et exigea de boire. Las, on ne le rassasiait point et on tentait de le dissuader de hurler par des pratiques condamnables. On usait de diversions sournoises par le moyen du chantage affectif ou par la mise en branle des manèges musicaux qu’on faisait miroiter au ciel de son lit… tristes litanies de bibelots indignes pour des apaisements factices.

Le nourrisson fut bientôt confirmé dans sa première impression que l’univers où il apparaissait ne baignait pas dans une parfaite sérénité.

Mais poser le problème ne le résolvait pas…

Notre héros y réfléchit très fort et adopta la solution qui consistait à se tourner dans son berceau, la tête judicieusement placée sur l’oreiller pour goûter l’engourdissement salvateur. Il opposerait à l’hostilité ambiante le refus de sa participation.

Un éclair narquois illumina ses yeux taquins avant que ses paupières ne les recouvrissent : il venait de découvrir le principe de la grève !

Son action fut diversement commentée autour du berceau où se regroupaient ses proches.

Il y avait là sa jeune mère, ébahie par ce don précoce pour la rébellion qu’elle pressentait chez le petit être malingre, sa grand-mère dure au mal comme au bien, volubile, blindée et fort intriguée de l’attitude du petit avorton ; sa chère tante, de surcroît marraine, qui le mangeait de ses grands yeux profonds et les hommes du clan : l’arrière-grand-père, acariâtre mais rayonnant, avec son gendre le grand-père rieur et bienveillant qu’on sentait déjà prêt à tous les compromis, pour un gazouillis du bambin.

La famille ainsi rassemblée autour du petit dernier se divisa quant à la conduite à adopter, mais l’un d’entre eux prit l’ascendant : son grand-père était un vieux rêveur buriné qui communiait avec tous les poètes. Prolétaire bolchevisé par une vie consacrée à se relever de ses chutes, il donna raison au nouveau-né. Se versant une rasade du beaujolais de l’année, il en déposa trois gouttes sur le front du petit rebelle.

Une heure durant, ils entonnèrent en hurlant L’Internationale que l’aïeul achevait de lui apprendre et Les filles de Camaret qu’Ulysse redécouvrait tout seul.

Le jeune artiste mit au point à ce propos plusieurs versions du chef d’œuvre, dont une avec accompagnement au hochet, très appréciée des mélomanes avertis.

Ayant là réussi son entrée dans la vie, du côté de ceux qui luttent, il convint avec son grand-père que pour le deuxième jour, c’était bon… Restait la deuxième nuit…

Il colla une oreille attentive à son polochon et entendit la douce berceuse que murmuraient les plumes. Il fit un dernier clin d’œil à son papi, puis retrouva Morphée.

Ce dernier, qu’on va démystifier un peu, jouait aux billes avec une belle fée de ses relations et ne prêtait guère attention aux candidats au sommeil qui se pressaient à sa porte.

Ulysse parvint cependant à se glisser dans le coin d’un des rêves proposés par le Maître.

C’était celui de la jeune ondine qui se laissait bader des heures.

Si peu vêtue, si peu farouche… une bien intéressante idée des douceurs de ce monde, idée qu’il explora ingénument jusqu’à l’aube.

Quant au troisième jour, au quatrième et aux suivants, ils donnèrent un aperçu du morne et du terne. Ulysse fut aux prises avec cette langueur monotone, cette torpeur de l’existence qui terrasse les âmes dans toutes les contrées, fussent-elles pimpantes et guillerettes.

Au matin succédait l’après-midi qui précédait le soir, celui-ci s’enfonçant dans la nuit qui disparaissait à son tour dans le petit matin, et tout recommençait sans guère de variations.

Le petit-déjeuner semblait au déjeuner ce que le goûter paraissait au dîner. Cette chronologie immuable, figée jusqu’à constituer une provocation éhontée, conduisait immanquablement l’esprit rebelle à la découverte d’une autre loi de l’existence :

« Si le cadre est statique, tout mouvement interne ne peut être créé que par le sujet encadré. »

Ulysse convint qu’il devait se bouger, qu’il devait se bouger et se bouger encore.

Mais comment utiliser l’espace ?

Par des promenades, d’innombrables chemine­ments qu’on allongerait chaque jour et qui nous amèneraient au-delà des frontières de la veille. Des limites à franchir, puis d’autres… la barrière du lit, celle du parc, la porte de la chambre, celle qui donne dans le jardin… et puis les murs.

Comment surmonter ces obstacles, où et quand ? Et que sont en fin de compte les limites de l’univers ? Existent-elles d’ailleurs ? Et ailleurs… mais qu’est-ce donc qu’« ailleurs » ?

Ensuite, l’autre question fondamentale :

Que faire avec le temps ? Cette dimension où l’on peut vagabonder dès qu’on se sent un passé et un futur…

Mais comment aller en avant ou en arrière ? Sans doute pas au moyen de ces bricolages mécaniques, ces machines à remonter et à descendre le cours des siècles.

Elles ne sont, jusqu’à preuve du contraire, qu’une quincaillerie approximative dont la fiabilité, inverse­ment proportionnelle à la complexité, ne laisse aucun espoir raisonnable de s’en tirer à bon compte.

Non, c’est un outil particulier en un endroit de nos cerveaux qui nous ouvre toutes les époques.

Et certes, se servir de sa tête pour errer dans le temps pouvait être amusant, mais user de l’espace avec son corps n’allait guère de soi. Nul ne sait se mouvoir à quelques jours d’existence.

Par ailleurs, la paresse naturelle qui contredisait chez Ulysse son désir d’activités pouvait prendre le dessus insidieusement. Il regardait avec commisération les bébés de son âge s’essayant à la progression spatiale, qui sur son ventre, qui sur son séant.

Son dédain affiché et ses sarcasmes grinçants concernant l’aisance de ses congénères à être les jouets des adultes, forgeaient peu à peu le caractère de notre héros. Au point que de telles désobligeances proférées à la cantonade horrifiaient davantage l’entourage du garçon que son entêtement à ne pas marcher tôt.

Un jour quand même, le réfractaire vint à se demander si les pieds ne seraient pas un moyen commode pour se rendre d’un point à un autre. Il résolut de tenter l’expérience en éduquant ses jambes et leurs terminaisons à cette finalité prometteuse…

Il connaissait certes du retard dans le processus, mais on voit que cette activité fut chez lui mieux réfléchie que pour nombre de petits zélés de son âge.

Incontestablement, son personnage prenait du relief, surtout lorsqu’il énonçait avec morgue ce principe d’airain :

« Marcher pour vivre, mordiou ! Et non point vivre pour marcher ! »

Marcher pour changer d’horizon, voir d’autres lumières et se présenter à de nouveaux dédales. Quelle meilleure façon d’utiliser le temps sinon en occupant l’espace ?

Il s’y employa ardemment, goulûment, opiniâtre­ment, bien qu’il eût très tôt mis le doigt sur la vanité des voyages comme d’à peu près tout…

Ulysse en cela ne se singularisa guère du reste des humains et consentit comme les autres à ces pulsions sublimées par Pierre de Coubertin, qui sont celles de l’homo sapiens :

« Plus loin, plus vite, plus fort »… et aussi plus longtemps ! Précisait-il, mutin, à l’adresse de la faucheuse en noir, dont il sentit fort tôt autour de lui, le zèle pénible.

Il ajoutait cette réflexion facile dont il usait volontiers en toutes situations :

« Admettons que ça ne serve à rien, mais si rien ne sert rien, s’abstenir pas davantage… Et hop ! »

Car il aimait achever d’un « hop ! » ses propres conclusions, fussent-elles parfois complaisantes.


2.  Ne me touchez pas !

L’enfance

Dès qu’il fut capable de lire, Ulysse s’adonna à l’environnement culturel si coloré des mômes de son âge.

Submergé par des images et des sonorités racoleuses, il s’ébattait langoureusement au sein de ce qu’il subodorait être les trames de la civilisation.

Il considéra d’abord la métaphysique et cette idée de « Dieu » avec laquelle certains commerçaient avec aisance. Une notion singulière avait cours, selon laquelle il était bon qu’on vouât une foi aveugle et sourde en une virtualité confuse. En échange, de somptueuses réponses pourraient ainsi éteindre le feu brûlant de toutes nos questions.

Voilà qui amusait considérablement notre personnage, mais sans l’inviter à censurer le moins du monde les vilenies sympathiques auxquelles il s’adonnait joyeusement.

Ulysse, à qui l’on suggérait de façon tout à fait vaine qu’il était vu et entendu du « Très Haut », s’ingéniait paradoxalement à faire de ce noble témoin le complice privilégié de toutes ses turpitudes :

« Dieu ! S’écriait Ulysse, je vais extraire du porte-monnaie de ma mamie la pièce de dix centimes dont j’ai besoin pour acheter des bilberinettes3. Ô grand Zeus… Tu le saurais, mais point ne le dirais, hein ? Allez… »

Effectivement, il chipait quatre sous à sa grand-mère et s’achetait des friandises dans l’impunité totale et sans que Dieu s’en plaignît jamais. L’enfant l’estimait pour cela et le considérait en frère.

Il partageait scrupuleusement le produit de ses larcins, suçant chaque bâton de réglisse un coup pour lui et un autre pour Dieu, dans une communion émouvante.

Ulysse transgressait de la sorte et avec une grande joie primesautière tous ces principes sacrés, gardiens de valeurs assommantes. Oui, la foi en Dieu s’accompagnait de l’observance d’une dizaine de préceptes, propres à pourrir d’ennui les âmes les mieux disposées. Il fallait négocier.

Notre ami conclut vite qu’il ne pourrait pas rendre durablement des comptes à un être qui lui serait supérieur. Pourquoi Dieu ne demeurerait-il pas un égal avec qui on pourrait être en contact direct. Pourquoi s’encombrer d’institutions intermédiaires ainsi que des cadres la régissant et d’une hiérarchie parasitaire ?

L’enfant préféra instituer un pacte de soutien dont les dispositions seraient rédigées dans le souci du parfait équilibre entre les partenaires et dans la sauvegarde de leur autonomie.

Il fit tenir le tout en quatre articles :

Article premier : Ulysse et Dieu conviennent de s’associer en vue d’une aide et d’une assistance mutuelle, dans le respect absolu des convictions et de la liberté de chacun.

Article deuxième : En cas de manquement à une ou plusieurs des clauses du présent contrat, Ulysse et Dieu peuvent entrer en fâcherie pour une durée variable, laquelle est déterminée selon les cas et susceptible de faire l’objet de réévaluation, après entente entre les parties (article dit « de l’accord pour évaluer le désaccord »).

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