L'Étudiante

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S'arracher à une enfance peu ou mal vécue, une adolescence quasi inexistante, et pourtant devoir vivre en adulte – oser percevoir le monde dans toute sa complexité – tel est le nouveau défi auquel est confronté le personnage principal, une jeune fille de 18 ans presque sans liens familiaux, sans soutien.

Une ville, sans doute Lille. Construit autour de l'idée d'une « fable d'existence », ce roman relate les sept premiers jours de sa nouvelle vie d'étudiante qui la feront passer, d'une « épreuve » à l'autre, de l'ombre à la lumière. Écrit à la première personne, il offre une plongée dans les interrogations du personnage, ses émotions. Le ton se veut celui d'une certaine autodérision, l'écriture, d'une authenticité qui émeuve.


Publié le : lundi 20 avril 2015
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EAN13 : 9782332924216
Nombre de pages : 212
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ISBN numérique : 978-2-332-92419-3
© Edilivre, 2015
« Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. (…) Les romanciers dessinentla 1 carte de l’existenceen découvrant telle ou telle possibilité humaine. »
1. L’art du roman (par Milan KUNDERA, Gallimard, 1986, p. 61)
Ma mère me tut son histoire (que j’essayais en partie de transcrire dans Les silences de ma mère). Mon père oublia la sienne (ce qui me poussa à en retrouver quelques bribes dans Histoires du côté de mon père ).
Longtemps, je me pensai donc sans histoire, pas même celle que j’étais en train de vivre. Ce qui en moi, à jamais, enracina ma passion pour les livres d’une façon quasi… existentielle. Il y eut donc pour moi un avant et un après. Avant, mon père était souvent absent et ma mère ne me berçait pas d’histoires. Après, j’appris à lire.
Long processus d’éveil et de re-création commencé dans A 17 ans en pension et que je poursuis dans L’Etudiante.
«Une phase de ma vie s’achevait ce soir-là, une nouvelle phase commençait le lendemain ; impossible de sommeiller dans l’intervalle ; il me fallait veiller fiévreusement 2 tandis que le changement allait s’accomplir. »
Septembre 1971
I Le premier jour
J’avais dix-huit ans et, deux mois plus tôt, je venais de sortir d’un pensionnat dans le centre du département, à un peu plus d’une heure en train de là où habitait ma mère. J’y avais passé trois ans. Mais la vie, cette prochaine rentrée, allait de nouveau m’entraîner dans une toute autre direction : d’élève-maîtresse les années antérieures, j’allais devenir élève-professeur, statut auquel était accroché celui, inévitable, d’« étudiante ». Ce dernier mot, dans l’agitation de cette fin de vacances, m’était apparu de plus en plus effrayant, me renvoyant, quand j’y pensais, brutalement et seulement à moi-même.
Et pourtant, tout s’était bien organisé, enchaîné, même si ma mère, comme à son habitude, n’avait pas voulu m’accompagner dans cette nouvelle ville où j’allais étudier, à un peu plus d’une centaine de kilomètres, dans un autre département. Au début de la semaine, j’avais donc demandé à cette camarade au rare prénom de Chloé (« Non, m’avait-elle dit la première fois que nous nous étions rencontrées, non, je n’ai pas de 3 nénuphar qui me pousse dans le poumon ! ») qui allait faire les mêmes études, si je pouvais profiter de leur voiture, sa mère à elle tenant absolument à aider sa fille dans la recherche d’un logement, surtout, aurait renchéri la mère, dans une ville au moins cinq fois plus grande que celle de notre ancienne pension ! – Mais tu comprends, m’avait précisé Chloé, ma mère s’inquiète pour tout. Alors, m’accompagner, c’est aussi, pour elle, une façon de se rassurer. Oui, bien sûr, pensai-je, mais… Et Chloé de me lancer, en guise d’au revoir : – Alors à samedi, 7 heures. On viendra te chercher au bas de ta rue. – Merci ! Une aubaine, car ma rue débouchait exactement sur la route qu’il fallait prendre pour sortir de la ville dans la bonne direction.
A l’heure dite, le cœur lourd – j’avais du mal à me porter, moi dont la constitution était plutôt légère – je faisais le piquet à côté de mes deux valises, qui contenaient presque tout ce qui m’appartenait, à l’exception peut-être de quelques livres. – Tu reviens quand ? m’avait vaguement questionnée ma mère, sur le pas de la porte, avant mon départ, l’air absent comme toujours. – Je ne sais pas. Je t’enverrai ma nouvelle adresse dès que je serai installée. – Bon. Et la porte de l’appartement s’était refermée sur moi et mes deux valises. Au bas de la rue, dans le froid, je commençai à me laisser pétrifier. Au loin, un groupe de mouettes criaillait dans des rafales de vent. La mer était là, tout près. La mer, dont depuis deux mois je respirais les embruns.
Après de longues minutes, on me fit signe. Une voiture bleu nuit s’arrêta près du trottoir. J’étais incapable d’en reconnaître la marque. « Une anglaise, me dira plus tard Chloé. Mon père les adore ! ». La portière s’ouvrit.
– Monte ! – Bonjour… Du coup, sur la banquette arrière de cette voiture, l’inconnu, en compagnie, ne m’était plus totalement effrayant. – Tu ne crains pas les femmes au volant, j’espère ? me lança la mère de Chloé, en se retournant. – Non. Elle me parut plus jeune que ma mère. – A ce propos, Chloé, si tu essayais de passer ton permis de conduire ? Mais sa fille, emmitouflée dans un cache-nez, lui répondait à peine. Moi, serrant entre les mains mon livreJane Eyre, avec tout ce qu’il contenait de leçons de courage, d’opiniâtreté, je me mis à regarder par la portière, découvrant bientôt de nouveaux bouts de routes. Nous rentrions dans les terres, des terres flamandes, non pas à moulins comme sur certaines cartes postales, mais, vers le terme de notre voyage, à l’urbanisation dense, sans fin, surprenante. Neuf heures. Nous étions enfin arrivées. Madame R. – la mère de Chloé – gara la voiture près d’une grande place, qu’ensuite on traversa à pieds. La ville m’apparut immense, sans limites. Mais ce n’était pas l’heure de s’attarder sur ses premières impressions. Par où commencer ? – Voyons, les filles, si nous vérifions cette liste d’adresses par quartier ? J’ai ici un plan de la ville. Madame R. avait pensé à tout. Chloé, quant à elle, continuait d’afficher cette mine boudeuse, presque agacée, que je ne lui connaissais pas. On se mit donc à parcourir le centre de la ville à pied, dans toutes les directions, montant escalier après escalier, le plus souvent étroits, incommodes. Rien ne semblait bon. Tout était trop cher, ou vraiment trop décrépit. En fin de matinée, à bout de ressources, nous poussâmes la porte du syndicat d’initiatives. – Réceptionnez-vous des annonces pour des chambres ? – Oui, bien sûr. Et il y a quelques heures, on est même venu en déposer une. D’ailleurs, nous dit la jeune fille, c’est plutôt… deux. Un vague espoir nous remit en route. L’adresse et le plan de la ville en mains, nous bifurquâmes, d’un pas désormais un peu plus las, à droite, à gauche, à droite… pour soudain se retrouver en face d’une impressionnante construction type XVIIIème ou XIXème. Mais après rapide vérification du numéro griffonné sur le bout de papier, il s’agissait plutôt, pour l’annonce, d’un des immeubles situé de l’autre côté de la rue, ancien, défraîchi, comme resserré, étouffé entre deux bâtiments aux élégantes ornementations. Bon, à manier le chaud et froid, le hasard m’avait mis le cœur en berne. – Allons-y ! s’exclama au contraire la mère de Chloé, toute revigorée. Le quartier en vaut la peine et vous y seriez à deux pas de l’université !
Nous traversâmes la rue, appuyâmes sur la sonnette. Oui, il y avait bien deux chambres encore libres, nous répondit une femme entre deux âges, mais c’était à des étages différents. Sans salle de bains bien sûr. Les toilettes étaient sur le palier. Au premier, la chambre était sur cour et au troisième, sur rue. – Très bien. Pourrions-nous les visiter ? La femme au style indistinct nous toisa du regard, Chloé et moi. Puis ajouta, à l’adresse de madame R., sur un ton d’autorité : – C’est une maison sérieuse. D’ailleurs, nous ne louons qu’à des filles. Et nous exigeons de très fortes garanties. Vous vous portez caution pour les deux ? – Non, pas vraiment. Mais ma fille et sa camarade disposeront de salaires fixes. Elle ouvrit de grands yeux.
– Si vous cherchez un foyer pour jeunes travailleuses, ce n’est pas la bonne adresse. Cette fin de non-recevoir me fit brutalement réfléchir. A ce niveau, se pratiquait-il déjà une telle discrimination ? – Non, je veux dire… elles seront élèves-professeurs. – Ah, mais bien évidemment, cela change tout ! Nous étions, sans même y avoir songé un seul instant, les reines du marché. Fiables à 100 %.
Nous entrâmes dans un sombre couloir que je regardai à peine. Puis les marches de l’escalier poussèrent sous nos pas de longs gémissements. Au premier, la femme, énorme trousseau en main, ferrailla dans une serrure, côté cour. – D’ailleurs c’est plutôt côté jardin, commenta-t-elle d’un air théâtral qui sonna faux, car vous avez ici en contrebas un potager dont l’accès bien sûr n’est pas autorisé. Nous aperçûmes par la fenêtre quelques plants de salades blottis contre un mur. Mais la pièce, de dimensions moyennes, était propre. Chloé s’assit sur le lit : – Au moins, il ne fait pas la cuvette. Explorant, jaugeant, nous fîmes lentement le tour de la pièce, puis sortîmes, la porte se refermant aussitôt derrière nous à double tour, pour continuer, dans l’expectative, notre ascension vers le troisième. – Qu’en penses-tu ? me chuchota Chloé dans l’oreille. Que lui répondre ? La femme entre deux âges, qui sûrement prenait son rôle – de geôlière ? – très au sérieux, ouvrait la marche. Madame R. suivait d’un pas léger. Le bois de l’escalier, comme par enchantement, s’était tu. – Voici celle côté rue. Un flot de lumière nous accueillit. Mais la chambre était plus bruyante. Et le lit grinça. – Vous remarquerez que le mobilier est le même qu’au premier, sauf la table, nettement plus grande. – Mais c’est parfait ! répliqua madame R. à la gardienne, sur un ton chantonnant.
Je regardai Chloé. Il y avait du pour et du contre. Tout bien pesé, nous pourrions loger dans le même immeuble et, comparés aux chambres déjà visitées, celles-ci étaient… habitables, avec des prix un peu au-dessous du marché. – Eh bien, il me semble que l’affaire est tout à fait envisageable ! reprit tout haut madame R., dans un autre élan d’enthousiasme. La logeuse, prenant cette dernière déclaration pour argent comptant, ne parut pas hésiter un seul instant. Nous redescendîmes au rez-de-chaussée, nous arrêtant devant la porte de ce qui semblait être son appartement. – Voici la liste des documents requis, les avez-vous ? Heureusement, m’étant renseignée au préalable, j’avais, pour ma part, rassemblé les papiers nécessaires et n’avais plus qu’à écrire sur le chèque dont je disposais la somme à payer. – Mais entrez ! fit la logeuse avec impatience. Nous pénétrâmes dans une pièce, sans doute sa salle à manger, à l’odeur âcre, rance. Vérifiant identité et certificats, elle se tourna vers moi : – Mademoiselle est accompagnée de sa mère. Vous êtes seule ? – Oui… – Vous pouvez faire confiance à cette jeune fille, sa mère n’a pas pu se déplacer ! A ces mots, la femme, sans se donner ni même la peine d’acquiescer, se replongea, muette, dans la paperasserie, l’organisant en liasses sur la table.
Depuis longtemps, mon père était parti. A ma mère, je ne pouvais rien demander. Or, n’étant pas encore majeure – il me manquait trois longues années pour le devenir – j’avais
recours, en cas d’extrême nécessité administrative, à des « substituts ». Madame R., ce matin-là, avec bienveillance, avait tenu pour moi ce rôle. Je lui adressai un vif remerciement. – Comment s’appelle votre école ? Ah oui, bien sûr. Bon, sachez quand même, mesdemoiselles, qu’à la première difficulté, je me réserve le droit de suspendre votre location. Pour les règles de cohabitation, pas de bruit après 22 heures. L’affaire était conclue. – J’oubliais, les visites sont interdites. Ce qui rassura la mère de ma camarade, hochant son approbation de la tête. Mais nous étions dans l’ordre de l’évidence. Et puis, après, pour Chloé et moi, trois années passées dans une pension d’Etat on ne peut plus stricte, ces impératifs si catégoriques nous apparurent comme de… menues interdictions. Mais qui prendrait quelle chambre ? – Si tu n’y vois pas d’inconvénient, je prendrais bien la première, me dit Chloé. Je ne supporte pas les lits qui grincent. Bon. Il ne me restait plus qu’à aller chercher mes deux valises dans le coffre de la voiture. Tandis que nous refaisions dans le froid le chemin inverse jusqu’à la grand-place, je me laissai enfin aller, pour la première fois depuis longtemps, à un sentiment de soulagement. – Ecoutez, si nous mangions quelque chose, avant de reprendre le chemin du retour ? – Euh, non, moi je reste. – Oui, bien sûr. Voyons, des moules, ça vous dirait ? – Merci, mais… – Des moules de l’Escaut ! Après, avec Chloé, nous nous remettrons en route, n’est-ce pas Chloé ? Je suppose, poursuivit-elle à mon adresse, sur un ton plus… retenu, que tu en profiteras pour t’installer dans ta chambre. Ta mère viendra te rendre visite cette fin de semaine ? – Non, pas vraiment. Quelle mère était-on pour les autres ? Madame R., dans sa maternelle bienveillance, m’avait sauvée de l’embarras. Pour Chloé, qui depuis le matin affichait un air boudeur tout à fait inhabituel, j’imaginais qu’elle se sentait dans ce lien comme contrainte, limitée dans son envol. Paradoxe : volais-je, moi, de mes propres ailes, qui, vis-à-vis de ma mère, avais toute la liberté du monde ? Nous nous arrêtâmes devant un restaurant dont on lut à la hâte le menu sur le trottoir. Y entra. Près du comptoir, un serveur en tablier noir nous indiqua une table au fond de la salle. – Ce sera trois poêlons de moules, lui commanda la mère de Chloé sans plus attendre, après s’être assise. Et une carafe d’eau. – Trois kilos de moules ! scanda aussitôt le serveur avec malice, tout en griffonnant sur son calepin. C’est parti. – Non, juste trois poêlons. – Mais c’est la même chose, ma petite dame, rétorqua-t-il. La coquille, ça pèse, vous savez. De la chair, vous n’en mangerez pas plus d’un petit deux cent grammes ! Et le serveur, de s’amuser de son effet en repartant.
La mère de Chloé voulut ensuite, par le vif du sujet, engager la conversation : – Alors, chez toi, on a dû être fier de tes résultats au bac ? – Oui, bien sûr. Mais à la vérité, non, pas vraiment. Et quelle réalité avait dans ma vie un « Chez moi » ? – Chez nous, nous avons organisé une belle fête pour l’occasion, n’est-ce pas Chloé ? Pour une fois, Chloé renchérit. – Oui, c’était bien. Pour ma part, je me souvenais juste qu’à mon retour de pension, au mois de juillet précédent, rien, pour moi, ne s’était passé. J’étais simplement arrivée par le train, avais
marché une bonne demi-heure avec ma valise jusque chez ma mère. En ouvrant la porte, elle m’avait seulement déclaré : – Ah, c’est toi. – Et puis, rendez-vous compte, reprenait la mère de Chloé, vous deviendrez ainsi professeurs et plus seulement institutrices ! Oh, pensai-je à cet instant, institutrice m’aurait parfaitement convenu, mais les circonstances, semblables à un nouveau coup de dés, en avaient décidé autrement, pour Chloé, moi et les quelques autres de la pension qui peut-être avions étudié… avec trop d’ardeur – car seules les élèves institutrices ayant obtenu une très bonne mention au Bac étaient autorisées à poursuivre leurs études dans une autre école normale les destinant à devenir professeurs au niveau collège. Mais pourquoi faisait-on la fine bouche ? Etait-ce fausse modestie, mauvaise foi ? Non, peut-être seulement la peur viscérale du changement, de l’avenir. Sortant du rang, nous avions été enjointes, après trois ans, de quitter le confort de la pension, dans le chef-lieu du département d’à côté, alors que les autres camarades s’apprêtaient à y rester une année de plus, avant de vivre, dans une école primaire du département, leur destinée d’institutrices. – Chloé est très contente de devenir professeur, n’est-ce pas Chloé ? Avec peine, sa fille sortit de son silence. – Oui, lui répliqua-t-elle. Seulement voilà, au lieu de faire moins d’efforts comme celles qui resteront à la pension, nous devrons en redoubler. Sa mère fit la moue. – Oh, quel manque d’ambition ! – Ah, maman, poursuivit-elle, je suis fatiguée. Imagine que nous aurons doubles cours obligatoires, avec l’interdiction absolue, comme à la pension, de n’échouer à aucun d’entre eux ! Intellectuellement, on reste tout autant taillable et corvéable à merci, alors que les autres, c’est bien connu, vont connaître après le Bac un répit jusqu’à la fin. – Mais voyons, tout ceci est pour ton bien ! Comment peux-tu ignorer que tu travailles aussi pour toi, que tu construis ton propre avenir ? La mère de Chloé était une femme instruite, ce qui se sentait. A plusieurs reprises, Chloé m’avait, à grands traits, évoqué son parcours. Ayant étudié dans sa jeunesse le droit à un niveau universitaire, ce qui était très rare pour les femmes de sa génération, elle en avait trop fait pour accepter aujourd’hui n’importe quel travail et pas assez pour trouver celui correspondant à ses véritables compétences. Poursuivie par les nécessités économiques – il semble que son mari était en train de faire faillite dans son entreprise de travaux publics – elle avait accepté des démarchages de cas sociaux pour la mairie de sa ville, ce qui, selon sa fille, lui paraissait tout autant intéressant que harassant. – Et puis vous allez enfin toucher un salaire ! Etre payé pour étudier, n’est-ce pas l’idéal ? Ah, si j’avais eu votre âge à une époque comme celle-ci ! – Enfin, conclut Chloé dans un soupir, j’imagine que nous allons vivre une grande année ! – Et toi, qu’en penses-tu ? me demanda sa mère. Eprouves-tu aussi peu d’entrain que ma fille ? Je me renfonçai sur ma chaise. – J’ai aussi quelques réserves, lui répondis-je presque à voix basse, mais peut-être pour des raisons différentes. J’imagine qu’elles sont liées à mon contexte familial. Mais, avec les marmites de moules sur la table, le laurier emplit de ses fumets le coin de la salle où nous nous trouvions. – Eh bien, résuma madame R., que ce repas vous permette au moins de retrouver vos forces ! Oui, pensai-je, nous n’avions d’autre choix que de nous « requinquer » – mot amusant qui s’entendait beaucoup dans la région – et nous montrer « raisonnables », mot sur lequel, avec Chloé, nous avions déjà épilogué pendant des heures. Car curieusement, par un obscur détour
de la pensée, en recevant nos résultats au bac, nous nous étions senties presque… victimes de notre succès. Surprenante posture. – … Très bonnes ces moules, pas trop cuites ! Comment les trouvez-vous ? A la fin du repas, madame R. voulut sceller un pacte : – Je compte sur votre motivation à toutes les deux, n’est-ce pas ? Ensemble, vous vous épaulerez !
On marcha ensuite jusqu’à la voiture d’un profond bleu nuit. Puis madame R. me reconduisit jusqu’à ma nouvelle adresse. – A demain soir ! Me fit Chloé. – Si tu as le moindre problème, n’hésite pas. Ta mère a le téléphone ? – Non. – Eh bien, en cas de besoin, je suppose que tu as notre numéro. De nouveau, avant qu’elles ne s’éloignent, de tout cœur, je les remerciai.
Sur le trottoir, avec mes deux valises, j’étais rendue à moi-même. Sans entrain, j’ouvris la porte de l’immeuble et montai lentement les trois étages. Pour enfin regarder ma chambre… avec des yeux d’étrangère. Par terre, le linoléum était crevassé. Au centre de la pièce, trônait une table ronde avec une vieille toile cirée à fleurs. Dans un coin, un lit en fer, dans un autre, un évier à côté d’une gazinière me signalaient mes nouveaux espaces de vie.
2.Jane Eyre(Charlotte BRONTE, Pocket, p. 150) 3. En référence au livre de Boris VIANL’Ecume des jours.
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