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L'Europe au Miroir Africain

De
105 pages
A travers une correspondance imaginaire à un ami nigérian, l'auteur utilise sa double expérience de citoyen ancré dans la Communauté Européenne et de visiteur régulier du terrain africain, comme un outil biface pour tenter de briser le mythe paradisiaque et déchirer le chant des sirènes. Empêtrée dans ses grandeurs fanées, que peut encore faire miroiter une Europe timorée face à une Amérique du Nord triomphante ? L'auteur s'attache à faire découvrir et partager "sa vérité" à l'ami Olu.
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Collection

«Points de vue »

Iconographie de couverture: 'La bien-aimée' (The Beloved), peinture de D.G. Rossetti, 1865 (Tate Gallery, Londres)

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- Photo couverture 4 : Victor BONA VIA

Alfred BOSCH

L'EUROPE AU MIROIR AFRICAIN
Lettres à Olu

L'HARMATT AN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 - Paris

L'auteur

Alfred BOSCH est né en 1961. Écrivain et professeur d'Histoire de l'Afrique à l'Université Pompeu Fabra de Barcelone (Catalogne, Espagne), il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la réalité afticaine et mondiale, notamment: Nelson Mandela, le dernier des titans, L'Hannattan 1997, édition française de Nelson Mandela, l'ultim home-deu, Curial 1995, ayant obtenu le Prix 'CarIes Rahola'-1994; - La Via Afrieana, Bellatera 1998, ayant obtenu le Prix ,
Joan Fuster' -1996 ; - El Imperio que nunea eXistio, Plaza & Janés, 2001.

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En outre, il a contribué en France à plusieurs anthologies:

-Ethnieité -Nations

-L 'Etnia fra

et nation en Afrique du Sud, Karthala 1995, et nationalismes, La Découverte 1995,

invenzione e realtà, L 'HannattanlItalie

1999.

C'est également un auteur littéraire avec la trilogie 1714, Columna 2002, ainsi que L 'Atles furtiu, Columna 1998, et Les Set Aromes deI Mon, Planeta 2004. Ces deux derniers romans lui ont valu les deux plus grandes récompenses des lettres catalanes, respectivement le Prix 'Sant Jordi' et le Prix 'Ramon Llull' .

Copyright L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7368-0 EAN: 978 2747 573 689

L'Europe, paradis ou musée?

«- L'Europe, ce doit être une sorte de paradis. «- Écoute, pas vraiment, DIu, pas vraiment, t'ai-je répondu. » Je me rappelle que tu me parlais de gens de ta famille et d'autres que tu connaissais qui étaient allés à Londres, à Paris, et des nouveautés qu'ils avaient rapportées dans leurs poches et dans leurs souvenirs. Tu m'as aussi raconté les deux films qui t'avaient le plus impressionné. L'un montrait Venise, véritable décor animé, l'autre parlait de Francfort, une ville d'Allemagne qui ne m'avait jamais particulièrement frappé. Il n'y a guère que la place de la mairie qui avait retenu mon attention, mais pour toi, la ville entière dégageait une odeur de richesse. Oui, ce sont les mots que tu avais employés: une odeur de richesse. Tu 111'as cependant confié qu'il était encore trop tôt pour t'el11barquer dans un voyage vers le Nord. Tu disais que tu ne te sentais pas prêt. Tu voulais d'abord savoir ce que tu voulais y faire, là-haut, car il y a au moins une chose que tu savais, c'est qu'en Europe, un Africain sans travail, c'était comme un scarabée dans le jardin de l'Eden. Un vulgaire insecte qui rampe sur la terre et que le pied de n'importe quel Blanc écraserait sans n1ême y penser. «Eh bien! Tu vois, t'ai-je fait remarquer, tu n1'expliqueras ce que ça vaut, un paradis comme celui-là. » Nous parlions, tout en nous promenant dans les jardins de l'Institut tropical d'Ibadan, dans ton Nigeria natal. Un tapis d'herbe recouvrait tout, comme une couverture soyeuse et ondulante, tandis que des palmiers bien droits et régulièrement espacés se perdaient dans les hauteurs. Çà et là, un acacia ou un jacaranda en fleur tranchait sur la verdure environnante. Nous SOl11111esllés jusqu'à l'étang, véritable oasis de paix a qu'encerclait une bande de sable ininterrompue. La fraîcheur du soir cOl11mençaità se faire sentir, les corps perdaient un peu de l'inévitable transpiration qu'ils accumulaient dans la journée. Nous 110USommes assis sur un tronc. s
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«- Ce bassin ressemble un peu plus à l'idée que je me tàis du bonheur, t'ai-je lancé, enrobant d'un geste le paysage. » Ça t'a fait rire. Je savais bien pourquoi. Toute la joulllée, j'avais pesté contre cet endroit et je n'avais cessé de l11anifesterbruyan1ment mon désintérêt pour un parc thématique créé par les Blancs. Son terrain de golf, sa piscine, ses pistes de tennis et, par-dessus tout, ses rangées soigneusement alignées d'arbres représentant toutes les espèces africaines, avec leur petit écriteau devant chaque plant. Non, ce n'était pas ce que je cherchais. Moi, je voulais connaître la réalité de ce pays et non une colonie d'étrangers installée sous les tropiques. Il fallait pourtant bien adll1ettre - ce que j'ai fait sans rechigner - que cet îlot reposant était vraÏ111ent le bienvenu, après les enlbouteillages, les bousculades, les cris, la puanteur de l'essence et des pneumatiques brûlés, sans parler des ordures qui s'amoncelaient partout. Bref, après la ville africaine classique, tout moment de répit était réconfortant, tout artificiel qu'il puisse être. « - Évidemment, as-tu soupiré avec cet aplomb qui n'appartient qu'à ceux qui ont vingt ans, aucun endroit n'est vraiment comme on s'y attend du dehors. Écoute, je voudrais que tu me dises quelque chose... » Tu t'es baissé pour ramasser un caillou et tu l'as jeté dans l'étang. Tu es resté silencieux un instant, puis tu t'es tourné vers nloi avec un regard intense. Ce que tu m'as dit à ce nl01nent-là n'a pas cessé de me travailler depuis. C'est ce qui m'a obligé à t'écrire cette lettre et, d'une certaine manière, c'est à cet endroit et en cet instant précis qu'a commencé pour moi un long périple. «- Moi, je t'ai fait connaître mon Afrique à moi. Tu en cOl1naissais déjà une grand partie, tu as roulé ta bosse et tu Il'avais peut-être pas besoin de connaître mon avis. Mais depuis que tu es ici, je t'ai servi de guide et je t'ai ouvert le fond de ma pensée. Je veux que tu fasses la même chose. Je veux que tu nl'expliques l'Europe, ton Europe. Je n'y suis jamais allé et je ne sais pas si j'irais un jour. J'en ai tellement entendu parlé, elle est tellement présente pour nous. Il faut que tu me rendes ce service. Tu me le dois. » 6

Sur le n10ment, je t'ai répondu qu'oui, que c'était bien la l110indredes choses. Bien vite, cependant, j'y ai repensé et je 111esuis rendu con1pte que je m'étais engagé à faire quelque chose de très difficile. Moi qui n 'hésiterais pas une seconde à l11eprésenter comme Européen, voilà que je devais faire un véritable effort mental pour expliquer ce qu'était l'Europe. Par oÙ commencer? Bien entendu, je pouvais te faire un cours d'histoire ou évoquer deux ou trois notions d'économie pour t'expliquer le Marché commun et le passage à l'euro. Mais je savais au fond de moi que tu me demandais tout autre chose. Ma vision. Mon Europe. Je suis resté plongé dans mes pensées tout le reste de la soirée et, tandis que nous rentrions à pied tranquillement, je t'ai fait part de mon malaise. Nous nous sommes dit au revoir en nous serrant 11101lementa main, comme à l'accoutumée, et c'est le moment l que j'ai choisi pour t'avouer: «- Écoute, Olu, je ne peux pas. Je n'arrive pas à dél11arrer comme si de rien n'était et à t'expliquer le monde dans lequel je vis. Moi-même, je n'ai pas les idées très claires à ce sujet. Est-ce que ça t'irait si, une fois rentré chez moi, je t'écrivais ce que j'en pense et que je te l'envoyais par la poste? « - C'est d'accord. Mais tu le feras, hein? « - Oui, promis. »

Un passé catastrophique Eh bien, allons-y! Commençons par cette histoire de paradis. Si tu veux, Olu, relativement, en la comparant au reste de I'11u111anité,l est vrai que l'Europe est un archipel de i bonheur. Du point de vue de la qualité de vie, de la tranquillité, de la sécurité et de tant d'autres questions matérielles, pour l'Europe occidentale, c'est vrai. Le problème, c'est que l'hol11me ne vit pas que de paix et qu'il faut bien dire que c'est une sensation très récente - qui date de ma génération, disons. En effet, quand j'étais petit, toutes les personnes âgées parlaient de catastrophes. Il s'agissait en outre de grandes catastrophes, sans doute les plus grandes qu'ait connues l'humanité. Et il s'agissait bien de catastrophes européennes. 7

Oui, je sais ce que tu vas dire. La génération de tes parents a connu la guerre civile - incivile, plutôt - lors de la guelTe du Biafra, un affrontement armé qui a semé la mort et la désolation. Après, vous avez eu droit à je ne sais combien de dizaines d'années de dictature militaire, de privations et de chaos. Si on jette un œil aux autres pays africains, le panorama est désastreux, les troubles et la crise humanitaire sont partout. Pourtant, je t'assure que comparé à l'Europe de mes grandsparents, ce qui vous arrive à vous, là, en bas, c'est comme une bagarre dans la cour de récréation. Au cours des temps, et jusqu'au siècle dernier, les tribus blanches ont été bien plus barbares et assassines que les tribus noires. Si l'on considère le nombre de morts, l'ampleur de la destruction et la durée du conflit, la guerre civile espagnole n'était pas très différente de celle du Biafra. Mais ce qui a constitué, pour vous, l'un des pires épisodes de I'histoire de l'Afrique contel11poraine, ne fut pour nous qu'un chapitre supplélllentaire venant s'ajouter à trente ans d'imbécillité, en l11ettant les choses au mieux. Les Européens étaient devenus fous. Ils s'entr'égorgèrent pour la couleur d'un drapeau, envoyèrent à l'abattoir des millions de leurs compatriotes et n1irent toutes les ressources de leur énonne potentiel industriel au service d'une tentative de suicide collectif. L'histoire de l'Europe du début du xxe siècle est truffée de disputes sanglantes et, jusque vers 1950, elle connut un véritable enfer qui n'a rien à envier au pire de tes cauchemars. Quand la Deuxièl11e Guerre mondiale a pris fin, il était bien difficile de croire en l'Europe. Près de cent millions de tombes déformaient le paysage. La guerre, la pauvreté, le racisme, la haine fratricide, l'impérialisme colonial et les éternelles divisions opposant les nations étaient les seules valeurs dominantes de cette partie du monde, qui ressemble aujourd'hui à un l11uséeplutôt endormi. À l'époque, ceux qui croyaient en 1'hun1anité croyaient en la liberté et à l'idéal individualiste des États-Unis ou aux espoirs collectifs de l'Union soviétique. Il fallut attendre la seconde moitié du xxe siècle pour que les Européens puissent relever la tête. Ils y sont parvenus, mais ils l'ont fait sur les cendres encore fumantes de l'horreur. 8

Après de tels traumatismes, et peut-être aujourd'hui encore, toutes les convergences européennes ont reposé sur la peur. La peur de la puissance militaire des Soviétiques, la peur de l' aITogance économique des Américains et surtout la peur de notre passé. Les Européens éprouvaient une véritable psychose à leur propre égard. Aussi loin qu'ils remontent dans le ten1ps, tout ce qui s'offrait à leurs yeux n'était qu'une orgie de violence et une histoire néfaste. Aussi craignaient-ils constamment que quelque chose n'arrive, quelque chose d'horrible, parce qu'ils en avaient déjà vu de toutes les couleurs. Ils savaient que si l'on avait gommé de I'histoire de ce continent les périodes de troubles, ce qui reste n'occuperait plus que quelques feuillets. On ne peut rien comprendre de ce qui se passe de nos jours sans concevoir cette profonde tristesse que les Européens, d'une façon ou d'une autre, portent encore dans leurs cœurs. Autrefois, l'Europe a connu de gigantesques tueries à cause de la religion, des épidémies et de la famine, à cause de la haine raciale et des disputes frontalières. Quand elle s'est prise pour le nombril du I11onde,elle a trouvé le moyen de commettre de véritables génocides dans ses colonies et dans le monde entier. Et quand elle sel11blait enfin en avoir assez de tant de sang, fatiguée d' élimil1er les autres peuples de la Terre, elle a flirté par deux fois avec le suicide. La deuxième, c'était pendant la guerre de 1939-1945, et elle a bien failli réussir une entreprise aussi 1110nstrueuse. C'est de cette dernière tentative d'in1111olation,d'auto-liquidation, qu'allaient surgir une paix et une stabilité qui ne surprennent plus personne aujourd'hui. À l'instar de Narcisse dans le mythe grec, l'Europe s'est rendu con1pte qu'elle ne pouvait guère supporter de se regarder en face. C'est précisément quand elle se sentait le centre de l'univers, quand elle pensait que rien au monde ne pouvait lui être comparé, après qu'elle avait envahi et soumis toute la planète et quand elle se trouvait la plus belle dans ce l11iroir, qu'elle s'est précipitée dans sa propre destruction. La légende grecque disait que Narcisse vivrait vieux à condition qu'il ne se connaisse pas lui-même. Effectivement, à peine Narcisse eut-il contemplé son reflet dans la rivière qu'il est n10r1. Au XIXe siècle, l'Europe narcissique s'est partagé le nlonde. Au siècle suivant, sa vanité l'a conduite au désastre. 9

Elle fut découpée et punie pour ses crimes. Défaite, vaincue, les superpuissances se la sont partagée. Et elle eut à subir ce qui était pour elle le plus humiliant: elle fut conquise d'une l11anièreressemblant fort à celle avec laquelle elle avait conquis le tiers-I11onde.Déchu, le demi-dieu était devenu un damné. Tu sais bien, Olu, que ce tragique revers a fait sourire de non1breux Afi-icains et Asiatiques et tant d'autres qui avaient dû endurer pendant si longtemps le joug européen. C'est I'hun1iliation de leurs anciens maîtres qui a dans une large n1esure permis à une grande partie des peuples colonisés d'entreprendre le chemin qui les conduirait à la liberté. À Bruxelles, à Londres et à Paris, sans parler de Berlin ou de ROI11e, n a dû donner un peu de mou et courber la tête afin de o ne pas trop perdre la face. Bref, ravaler notre orgueil. Bien sûr, je parle des quelques impérialistes encore en activité, la grande 111ajoritédes Européens ayant bien du mal à l'époque à joindre les deux bouts. Honteux, les Européens ont découvert que leur histoire se résunlait à ce qui est dit dans Macbeth: « Conté par un idiot, pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien ». C'est à partir de là qu'ils ont décidé de quitter enfin l'enfer.

Des origines barbares
Oui, j'entends d'ici ton commentaire: les riches trouvent toujours de quoi se plaindre! Tu remarqueras cependant que les personnes aisées se plaignent facilement du présent Illais qu'elles évoquent avec nostalgie le passé, l'époque de leur jeunesse ou l'époque où elles étaient plus aventureuses, ou plus simplel1lent celle où elles n'avaient pas encore de regrets. La rengaine européenne, c'est le contraire: tout ce qui date d'avant est pire que maintenant! Je n'en suis pas moinlêl1le à me plaindre de l'époque actuelle - pas encore-, 11laisde ce qu'ont fait mes parents, mes grands-parents et mes aITière-grands-parents. Malgré tout, tu as bien un peu raison, 1'histoire européenne compte aussi quelques pages généreuses et pleines de douceur.

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