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L'Homme de nulle part

De
253 pages
Né d'une mère tzigane et d'un père européen, je suis un métis. Enfant , j'ai vécu cette double appartenance comme un handicap. Parvenu à l'âge adulte, j'ai cherché au contraire, à réaffirmer cette identité. Mais la tâche était rude; ma mère m'ayant imposé le silence dès que je fus en âge de comprendre. Un silence bien lourd à porter pour un petit homme, mais avait-elle vraiment le choix, moi qui étais âgé de huit ans en 1939 ? Tout le monde connaît aujourd'hui le génocide des tziganes durant la Seconde Guerre mondiale.
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L'HoMME DE NULLE PART

Pierre Amiot

L'HoMME

DE NULLE PART Récit

Préface de Lucie Aubrac

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2005 ISBN: 2-7475-8097-0 EAN: 9782747580977

A mes parents

Il Ya deux parties bien distinctes dans ce livre. Dans la première partie, j'ai reçu une véritable leçon de sociologie. Combien de personnes, en France, connaissent I'histoire des Tziganes? Dans la deuxième partie, le récit d'un de ces hommes courageux, méprisés souvent, affamés quelquefois mais plein d'espoir, de ressources personnelles trouvées à mesure que la nécessité les exige, m'a véritablement passionnée. Dans notre actualité, c'est un autre aspect de cette difficulté pour soi-même, à s'intégrer (on vient de si loin !) et pour les autres qui rebutent à voir leur société traditionnelle et confortable s'agrandir de ces éléments venus d'ailleurs. Cet ouvrage ne tombera pas dans l'oubli. Après l'acquisition de connaissances sur un peuple mal connu et souvent méconnu, le lecteur restera comme moi respectueux d'un homme engagé, vaillant et artiste qui aime la vie et la traverse avec dignité. Lucie Aubrac

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L'objectif essentiel de cet ouvrage est d'apporter un peu plus de clarté dans l'histoire d'un peuple qui sert de bouc émissaire au monde entier depuis plus de mille ans. Ces membres, épris de liberté, ne veulent en aucun cas être dirigés ni manipulés; ils en paient le prix fort. Ceux qu'on appelle les "Tsiganes" ont un passé qui reste assez trouble pour la majorité des gens; eux-mêmes ne connaissent pas exactement leurs origines. Certains érudits disent qu'ils viennent de l'Inde, ce qui est en partie vrai. D'autres disent que se sont des Afghans chassés par des envahisseurs chinois. Réfugiés en Inde, ils se seraient mélangés à des Dravidiens et à des populations blanches venues de Méditerranée Orientale depuis très longtemps. Ils auraient élu domicile dans la province du Rajasthan; c'est aussi mon avis. Aucune recherche sur leur véritable origine n'a vraiment abouti. Par contre il nous est impossible de faire abstraction de l'invasion de cette province par une tribu chinoise, les "Kouchans." Les mêmes qui les avaient déjà chassés d'Afghanistan. Ces derniers se seraient eux aussi mêlés aux habitants de cette région. On peut lire dans le dictionnaire que « c'est un peuple aux origines mal connues, qui n'a jamais été ni guerrier ni pasteur et que sa langue est assez proche du sanskrit avec des termes enrichis de mots pris lors de la traversée de différents pays ». Il faut avouer que tout cela est assez compliqué. Le commun des mortels n'a aucune raison de dissimuler ses origines. Sur le vieux continent, personne ou presque n'a jamais eu à subir de réelles vexations parce que ses ancêtres étaient nés dans un endroit ou dans un autre de la vieille Europe. Chacun peut raconter son
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histoire et celle de ses ascendants, tout en cachant peutêtre certains détails gênants, mais sans plus. Malheureusement nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne, surtout lorsque l'on se heurte au racisme de certaines personnes «bien intentionnées », comme dit Brassens dans sa chanson. Les Tsiganes, tout comme les Juifs, sont des victimes du racisme, depuis la nuit des temps. Le Tsigane cherche alors à devenir invisible mais ne réussit pas toujours, loin s'en faut. Il est curieux de constater que cet état d'esprit de la part des populations du monde entier ne s'adresse essentiellement qu'à ces deux peuples. En ce qui me concerne, j'ai dû cacher mes origines pendant plus de quarante- cinq années. Dans quelques familles tsiganes, il arrive que ce passé reste secret parce que leurs membres ont subi trop de brimades et savent ce qui va leur arriver si ce passé est étalé au grand jour. Alors nous tentons de le cacher et nous pensons qu'il va rester définitivement enterré. C'est en tout cas ce que nous croyons, mais il arrive quelquefois qu'il resurgisse brutalement dans certaines circonstances et remonte à la surface avec des effets souvent dévastateurs, terrifiants. La dernière guerre mondiale en a été l'exemple le plus frappant quand on pense au sort qu'Hitler réserva aux Tsiganes et aux Juifs. Ce livre autobiographique est composé de faits authentiques; des milliers d'individus se sont trouvés confrontés aux mêmes difficultés que les miennes et au bout du compte y ont laissé leur vie. La majorité des "voyageurs" ne cachaient pas leur origine mais elle avait toujours été pour eux un lourd fardeau. Certains ont essayé de cacher ce passé mais n'y sont pas toujours parvenus. Je fais partie de ceux-là. Comme le lecteur l'aura compris, il s'agit de ma propre histoire mais aussi de celle du peuple de ma mère dont je parle en première partie.
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Né d'une mère tsigane et d'un père européen, je suis donc un métis. Le régime nazi avait décrété que le peuple tsigane devait disparaître, y compris les métis. J'étais donc un condamné à mort en sursis ainsi que mes frères, ma sœur et ma mère, mais cela je ne l'ai appris qu'après la guerre. Je dois dire que j'étais le seul de la famille à savoir que ma mère était une "Manouche" : elle ne s'était confiée qu'à moi et sûrement pas de gaieté de cœur. Lorsque je lui ai dit avoir découvert l'existence d'un de ses frères, vivant à la campagne, elle m'a raconté une petite partie de son histoire et de sa vie. D'autres gens mal intentionnés s'en sont chargés à sa place quarante-cinq ans plus tard. Les grands- parents de ma mère avaient émigré en Auvergne après que l'Alsace eut été rattachée à l'Allemagne après la guerre de 1870. Elle est née dans le Puy de Dôme. Je pense qu'il serait bon d'expliquer ce qui est arrivé à ces gens depuis près de mille ans et des terribles souffrances qu'ils ont dû endurer de la part des sédentaires, uniquement parce qu'ils étaient des nomades, et que pour eux les frontières et la notion de propriété n'avaient pas de sens. Ils ont aussi trop longtemps été confondus avec les bandes de pillards qui écumaient les provinces à différentes époques. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, des soldats allemands, des officiers dont la bravoure au combat n'était plus à démontrer, furent arrêtés et envoyés dans les camps de concentration parce qu'ils avaient le malheur de ne pas être de purs aryens. Avoir des ascendants tsiganes dans l'Europe hitlérienne était synonyme de mort à court terme: la sinistre "solution finale" préconisée par le régime nazi, englobait à la fois les Juifs et les Tsiganes. De 1941 à 1945, les persécutions les plus atroces ont été commises à l'encontre de ce peuple dont beaucoup étaient plus ou moins sédentarisés depuis longtemps. Ce scénario

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était prévu de longue date. Depuis longtemps recherches avaient commencé en

les

Allemagne et dans l'Italie de Mussolini. Ils furent les premiers à être enfermés dans les camps de concentration en 1933 avec les opposants au régime nazi. Déportés, torturés, gazés puis brûlés dans les fours crématoires, ils ont servi de cobayes aux médecins S.S. Le docteur Mengele et ses sbires stérilisaient les femmes d'une manière horrible; quant à leurs enfants ils subirent des expériences médicales dignes d'un film d'épouvante. La communauté tsigane en Europe se chiffrait autour de deux millions en 1939; selon une étude allemande, la moitié de ses membres finirent dans les fours crématoires. En France ceux qui étaient dans les camps de concentration y restèrent jusqu'au début de l'année 1946. Le gouvernement français semblait tenir à ce qu'ils y restent le plus longtemps possible! Au cours des siècles même les Juifs n'ont pas eu à subir autant de mauvais traitements que les Tsiganes. Depuis près de mille ans le monde entier s'est acharné à les détruire, sans que ceux-ci sachent pourquoi on leur voulait tant de mal. Ils ne le savent toujours pas d'ailleurs. Malgré tout les fils du vent, envers et contre tous, sont toujours là, insoumis, rebelles à toute forme d'autorité; ils sont toujours présents et redressent fièrement la tête. Leur désir d'être libres à tout prix frise quelquefois l'inconscience. Je ne sais pas pour combien de temps encore, mais je doute que cette situation dure très longtemps. L'étau de la civilisation se resserre de plus en plus et je ne vois aucune issue possible pour eux. Il n'est heureusement plus question pour l'instant de les tuer, mais on ne veut plus les voir. Plus facile à dire qu'à faire: on ne

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fait pas disparaître des millions de gens d'un coup de baguette magique. Au nombre de 10 millions à ce jour dans le monde, ils sont 250.000 en France. Personne n'est jamais arrivé à résoudre le problème de l'assimilation, sauf les Allemands nazis, qui eux avaient tout simplement trouvé qu'il n'y avait que cette solution: la mort! Quant aux habitants des autres pays, ils aimeraient bien faire comme les Américains avec les Amérindiens en les mettant dans des réserves. Ce peuple sans histoire écrite, ignorant presque tout de son passé, ne vit que l'instant présent, ce qui le rapproche en un certain sens de la philosophie bouddhiste. Fatalistes par intelligence, ces hommes et ces femmes savent que nous ne sommes que de passage sur cette terre et qu'il vaut mieux privilégier «l'être» plutôt que « l'avoir ». «Ici» et « maintenant» sont deux mots qui résument leur façon de vivre. Pacifiques si personne ne vient les ennuyer, ils peuvent se montrer extrêmement violents si nous essayons de toucher à leur indépendance. N'ayant aucun sens de la mesure, ils sont capables de prendre des risques insensés pour des choses qui peuvent sembler dérisoires. Ils souffrent lorsque l'un des leurs vient de mourir, mais leur propre mort les laisse parfaitement indifférents. Il faut bien comprendre que si les Tsiganes n'ont pas eu, comme les Juifs, le droit à des dommages pour les persécutions qu'ils ont subies, c'est parce que dans leur culture on ne parle pas du passé. Celui-ci fait forcément référence aux morts, or dans leur culture la mort est taboue. Il faut laisser les ancêtres en paix sinon ils reviennent importuner les vivants. Pour se faire entendre des "gadjé", les Tsiganes doivent déroger à leurs ancestrales traditions; ma mère ne parlait jamais de la grande faucheuse (<< Samudaripen, le génocide des Tsiganes », Claire Auzias, l'Esprit frappeur, 1999).
Il

Trapéziste, dompteur, matador de taureaux, cavalier acrobate, aucun métier à haut risque dont personne ou presque ne veut ne leur fait peur. Inconscience? Peut-être, mais ça n'est pas certain. Pour beaucoup d'entre eux, la vie ne vaut d'être vécue que s'ils sont perpétuellement sur le fil du rasoir. Ils jouent à la roulette russe à longueur de vie. On dit qu'ils sont un peu voleurs, sans doute, mais comment auraient-ils pu subsister depuis près de dix siècles s'ils n'avaient pas chapardé quelque peu puisque personne ne veut rien leur accorder? L'école, le travail, le logement leur sont pratiquement inaccessibles. Il est une chose que les Européens ignorent, c'est que le maraudage, si on a trop faim, est autorisé dans la tradition asiatique; ce n'est pas du vol pour eux, simplement un emprunt. Très bons forgerons, dompteurs et aussi vanniers ce sont de merveilleux musiciens ne jouant souvent que pour leur plaisir. Il existe des milliers de Gipsy Kings, de Manitas de Plata et de Tsiganes Ivanovitch chez les "gens du voyage" mais peu de gens le savent. On ne donne pas de travail à un "Gitan" ; d'ailleurs ce dernier ne tient pas du tout à entrer dans notre système; il veut rester son maître et ceci fait partie du domaine culturel et non pas social. L'éternelle méfiance du sédentaire à l'encontre du nomade est universelle. Celui qui possède quelque chose a toujours peur de celui qui n'a que le ciel pour toit et qu'un feu de bois en plein air pour se réchauffer et cuire ses aliments avec la liberté pour emblème. Leur liberté, leur différence de vie, ils les ont payées très cher dans le passé et au cours de la dernière guerre mondiale. Des centaines de milliers des leurs, 800.000 au moins, sans compter ceux qui sont décédés après leur départ des camps, mais on ne le sait pas vraiment, sont

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morts dans les camps de concentration en Allemagne et en Pologne. Les Juifs furent esclaves en Egypte, les Africains en Amérique et dans d'autres pays et les Tsiganes dans les Balkans pendant près de cinq cents ans. L'Eglise en possédait des milliers; les autres étaient répartis chez les seigneurs moldo-valaques appelés communément les boyards. Il fallut attendre le 19ème siècle pour que cesse l'esclavage des Tsiganes dans cette région du monde; ils partirent alors pour la Russie, la France, l'Allemagne, l'Italie ou d'autres pays. Aucun ne leur fut vraiment hospitalier, sauf peut-être la Russie à cause de son immensité. Eternels voyageurs depuis leur départ de l'Inde d'où les musulmans venus d'Asie centrale les auraient chassés en l'an 1200 de notre ère lors de la bataille de Taraïn. Ces habitants du Rajasthan et de la province du Sind dont les membres d'une tribu portent le nom de "Sinté" ou "Manouches" ont le nomadisme ancré dans leurs gènes. Certes ils sont rejetés de partout et ne peuvent stationner nulle part sauf sur les décharges publiques, et encore pas toujours, mais l'éternelle errance fait aussi partie maintenant de leur mode de vie. Ils vont et viennent à travers le monde depuis près de deux mille ans; des tribus tsiganes ont été vues en Egypte vers l'an 500 de notre ère sans doute chassées de l'Inde par la famine, s'appropriant l'espace et le temps en toute liberté. Le nomadisme est la condition sine qua non de leur identité culturelle, le démarquage par rapport aux "gadjé", ( expression qui signifie celui qui n'est pas tsigane), fait partie de leurs préoccupations principales. Ne sachant souvent ni lire ni écrire d'abord parce qu'ils ne peuvent aller à l'école, et aussi un peu par choix, ils se sont construit avec des lambeaux de leur mémoire collective un 13

mode de vie pour survivre. Il existe encore un tribunal des anciens chez les Roms, la kriss qui se réunit pour statuer sur le sort d'un membre de la tribu qui a failli aux coutumes et s'est rendu coupable de malversations envers la communauté. Le langage écrit n'existe pas chez eux. Sans traces écrites, ils manipulent le passé et le présent comme cela les arrange. L'écriture est rigide, la parole ne l'est pas; c'est leur seule façon de s'adapter à n'importe quelle situation et ça marche! Le Tsigane ne veut ressembler à personne d'autre qu'à lui-même, il est ce qu'il est. Il est intéressant de rappeler que pour lui le présent contient à la fois le passé et l'avenir, que l'éternité est tout entière contenue dans cet instant. Aussi contradictoire que cela puisse paraître, bien que la cohésion sociale soit très importante, il est d'une indépendance totale par rapport à ceux qui ne sont pas tsiganes. Il n'y a pas de vrai chef ni de roi chez eux; chacun est libre de ses actes; à lui de faire le bon choix sinon attention aux sanctions! Il ne faut jamais oublier qu'un Tsigane seul n'est rien et que l'exclusion du groupe est pour lui la pire des choses. C'est probablement ce qui est arrivé à ma mère qui, rompant avec cette tradition en se mariant avec un "gadjo", en l'occurrence mon père, a été rejetée du groupe. Le nomadisme a ceci de particulier, qu'en cas de tension trop forte, dans l'heure qui suit, la caravane et ses occupants partent et la colère tombe automatiquement faute d'interlocuteurs. On se marie rarement devant le maire chez les Tsiganes; le mariage de sang par coupures au poignet gauche et application de ces entailles l'une sur l'autre est encore pratiqué. Certains peuples nomades primitifs dans le monde usent encore eux aussi du même procédé; mes parents avant de passer devant le maire l'avaient pratiqué
eux aUSSI.

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L'interdiction de stationner plus de 48 heures sur les communes était consignée sur un carnet anthropométrique, une honte, qu'ils étaient obligés de faire tamponner à la gendarmerie dès qu'ils arrivaient dans une commune. Celui-ci a été remplacé par le carnet de circulation qui doit être tamponné lui aussi par la maréchaussée tous les trois mois, ce qui n'est pas vraiment mieux car l'interdiction de stationner reste la même. Les gendarmes débarquent dès qu'ils arrivent. En résumé tous leurs déplacements sont surveillés et enregistrés. Pourtant ils sont français ou allemands ou italiens etc.. Que diraient ceux qui ne sont pas Tsiganes s'ils étaient perpétuellement contrôlés lors de chacun de leurs déplacements? Pourquoi cette méfiance à leur égard? Le "Romano" n'est pas en odeur de sainteté dans quelque endroit que ce soit, et ce n'est pas un honneur pour aucun pays. J'ai vu récemment un reportage télévisé où une femme parlait avec une telle haine des "Gitans" qui venaient de s'installer dans un terrain vague que j'en ai eu froid dans le dos. «Inacceptable, intolérable» revenait continuellement dans ses propos hystériques et fascistes. "Un bon Indien est un Indien mort" disaient les Américains lors de la conquête de l'Ouest, pour les nazis, «un bon Tsigane était lui aussi un Tsigane parti en fumée» . Je comprends la résistance surréaliste de Geronimo, le dernier chef apache de la tribu des Chiricahuas. Il s'opposa à l'armée américaine pendant vingt-six ans, et des milliers de tuniques bleues le traquèrent pendant tout ce temps. Lorsqu'il finit par se rendre à cause des représailles exercées contre sa tribu ou ce qu'il en restait, on s'aperçut que cinq mille cavaliers de l'armée des EtatsUnis étaient tenus en échec par... trente-cinq Apaches! Déporté en Floride et en dépit des promesses faites par le 15

gouvernement, il ne revit jamais les siens, il mourut en prison en 1908. Combien de gens savent que pendant un certain temps les nazis ont considéré les Tsiganes comme des monuments historiques? Le problème, et c'est là où le bât blesse, c'est que les monuments ne peuvent pas se reproduire. Alors toutes les femmes furent stérilisées dans des conditions atroces. Il y a encore peu de temps, en 1972 en Suisse, 730 enfants tsiganes ont été enfermés dans des instituts spécialisés et à 18 ans les jeunes filles ont été stérilisées. Aux 16ème,17èmeet 18èmesiècle, des chasses aux Tsiganes étaient organisées; on offrait même des primes à qui les ramènerait morts ou vifs. Au Danemark en 1835, le Il novembre, au cours d'une chasse aux nomades, 260 d'entre eux furent abattus. En 1845 en Roumanie, 200 familles de "Rom" furent vendues séparément sur la place publique et envoyées en esclavage dans les propriétés des seigneurs terriens. En France au cours des siècles, le seul fait d'être un "Bohémien" rendait celui-ci passible des galères; pour la moindre peccadille, on lui coupait le nez ou les oreilles quand il ne finissait pas pendu. En Espagne les "Gitans" avaient 50 jours pour se faire connaître et se sédentariser, sinon ils étaient marqués au fer rouge et décapités (Paris Match, 1991). Pourtant malgré des conditions matérielles souvent épouvantables, ils tentent de survivre envers et contre tous. De nos jours, assimilés aux S D F, les nomades ne peuvent pas trouver d'emploi car les petits métiers qu'ils exerçaient disparaissent un par un inexorablement. En effet pour avoir le droit de travailler, il faut justifier d'un domicile fixe, de même que pour avoir ledit domicile il faut aussi avoir un emploi fixe! Cette situation ubuesque totalement dénuée de sens que connaissent maintenant

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même ceux qui ne sont pas Tsiganes; mais ces derniers, eux, vivent de cette façon depuis près de sept cents ans. Les petits boulots que proposent les gouvernements sont connus depuis longtemps des gens du voyage qui bien souvent sillonnent les routes par choix sans doute, mais aussi parce qu'ils n'ont pas la possibilité de faire autrement. La seule façon de se sédentariser est d'acheter un terrain, mais les tracasseries administratives découragent ceux qui voudraient le faire et il faut bien le dire, ils n'en ont guerre envie. Ce n'est que contraints et poussés par la nécessité qu'ils s'engagent dans cette voie; pour eux, dans le contexte actuel, c'est une question de survie. Actuellement les Tsiganes sont devenus des cas sociaux. Ils sont bien obligés, s'ils ne veulent pas mourir de faim, d'accepter les aides des gouvernements qui en profitent pour les obliger à se fixer et à perdre leur identité culturelle. Le problème c'est qu'avec la meilleure volonté du monde et même s'ils ont la mort dans l'âme, il leur est pratiquement impossible de se sédentariser car le racisme et la xénophobie sont de véritables barrages infranchissables. On embauche rarement un "Gitan". Traînant depuis toujours son étrangeté, on l'envie parce qu'il représente tout ce que nous voudrions avoir, en particulier la liberté que nous avons perdue, mais on ne l'aime pas. Et puis l'animosité des populations locales qui n'ont, selon leurs dires, rien contre ces projets de sédentarisation, mais pas chez eux, dans une autre bourgade de préférence où le même scénario se reproduit bien entendu! Comme je l'ai déjà mentionné plus haut, peu de gens connaissent l'histoire des Tsiganes qui ne la connaissent pas très bien eux non plus, et je voudrais remettre un peu les pendules à l'heure afin de dissiper les malentendus qui finissent systématiquement par des violences.

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Il est curieux par exemple de constater qu'il existe des tribus tsiganes en Inde. Je me demande pourquoi les ethnologues ne se sont pas penchés plus avant sur ce problème. Si elles sont d'origine indienne, comme beaucoup de savants le pensent, que font donc ces tribus qui vivent à part dans ce continent et pas plus tolérées làbas que partout dans le monde? Leurs membres ont la nationalité de ce pays mais sont considérés comme des étrangers à qui l'on a délivré une carte d'identité indienne; mais alors qui sont-ils? Je crois qu'en réalité personne ne s'est vraiment penché sur le problème des Tsiganes en Inde. Je pense que le fait de s'être mélangés avec des Dravidiens noirs a contribué à en faire des exclus. Les yeux en amande et les pommettes hautes ne sont pas non plus des traits typiques qui caractérisent les vrais habitants de l'Inde. On repère tout de suite une femme tsigane, les traits caractéristiques des peuplades mongoles sont souvent présents sur le visage des Tsiganes. Hitler et Mussolini le savaient; c'est pour cela que des recherches furent entreprises sur eux pour mesurer la longueur du crâne, sa largeur, la couleur de la langue, l'écartement des yeux etc.. Les Indiens actuels sont des individus venus de Méditerranée orientale, mais les Tsiganes sont, jusqu'à preuve du contraire, des Afghans métissés avec des Dravidiens noirs et des Indiens blancs venus de Méditerranée. Dans sa folie meurtrière, Hitler ne voulait qu'une race pure. Or les premiers habitants de l'Inde étaient des Dravidiens de couleur noire; les Tamouls sont leurs descendants et les Tsiganes ont aussi du sang de ces derniers dans leurs veines comme je l'ai dit plus haut. Ne jugeons pas avant de savoir. Il en va d'ailleurs de même pour les Maghrébins qui eux aussi sont en butte aux 18

pires excès de la part de la populace qui a oublié que si la France a été libérée du joug des nazis et des fascistes de tous poils, c'est un peu parce que leurs pères ou grandspères se sont faits massacrer. La chair à canons se recrutait chez les Algériens, les Tunisiens, les Marocains, les Sénégalais etc. Bref, tous ceux à qui on refuse maintenant un simple permis de séjour. Nous avons décidément la mémoire courte quand ça nous arrange. En 1914 et en 1940 leurs ascendants sont morts par dizaines de milliers pour la France à laquelle ils ne devaient strictement rien, car non seulement nous leur avions pris leur pays, mais nous les avons exploités ignominieusement. Ce qui n'est pas en notre honneur, et les professeurs d'histoire ne doivent en aucun cas occulter cette page de l'histoire du colonialisme; elle fait partie de notre passé que, bien souvent, nous avons tendance à oublier. De la même façon d'ailleurs, on oublie de dire que nombre de Tsiganes ont été des résistants et traités pendant la dernière guerre comme les six millions de Juifs qui ont été exterminés dans les camps de la mort. Je sais bien que les gens n'aiment pas beaucoup « les bicots, les négros et les romanos» ; j'entends trop souvent des propos racistes ou xénophobes pour avoir une bonne opinion sur beaucoup de mes compatriotes. On pense aussi trop souvent que les Arabes sont des imbéciles, ce qui est loin d'être le cas; ce sont eux qui ont inventé l'algèbre entre autres et bien d'autres choses. De nombreux Arabes ont leur baccalauréat et font des études universitaires. J'ai une amie arabe qui est secrétaire de direction après avoir été professeur d'anglais. Son mari, un Palestinien, était professeur à l'université à Lyon, il est mort maintenant. Sa fille et les sœurs et frères de sa femme sont tous bacheliers; ce sont pourtant des Arabes et leurs parents ne savaient ni lire ni écrire. Quant à mon 19

amie, elle corrige les fautes de français de ses collègues de bureau et les miennes aussi souvent. Méfions- nous des idées toutes faites et des a priori. Les Algériens ont payé cher leur indépendance en laissant sur leur sol des centaines de milliers des leurs tués par l'armée française. Pour en revenir aux "voyageurs", essayons d'être plus tolérants avec eux; ne les jugeons pas avant de les connaître; mettons- nous un instant à leur place et nous comprendrons très vite ce qu'être un "paria" signifie. Ce n'est pas leur faute si une horde venue de Chine composée de guerriers appelés "Kouchans" entra en Afghanistan et s'empara de Kaboul en 50 après Jésus-Christ; ils devaient plus tard faire une deuxième incursion au Rajasthan comme je l'ai dit plus haut. Fuyant devant ces envahisseurs, des Afghans partirent certainement vers l'Inde où ils se mélangèrent aux autochtones dont certains avaient déjà été chassés du centre de l'Inde par des guerres probablement d'origine religieuse. Sûrement aussi parce qu'ils avaient refusé de plier devant les diktats imposés par les religieux. C'est sûrement à ce moment- là qu'ils côtoyèrent les Dravidiens. Voici quelques indications sur les pays qui entourent l'Inde, en particulier l'Afghanistan. Ils sont formés d'une mosaïque de populations d'origine mongole qui, dans les temps anciens, parcouraient l'immense steppe qui s'étend sur près de 4000 kilomètres de longueur depuis la mer Caspienne jusqu'au lac Baïkal et au-delà. Voici quelques lignes aussi sur ces cavaliers mongols de sinistre mémoire, qui vivaient et vivent encore dans un des milieux les plus inhospitaliers du monde, où le mercure oscille entre plus 40 degrés en été et moins 40 degrés en hiver. Bien entendu les gens qui y habitent ont acquis une résistance physique à toute épreuve, et leur réputation de férocité était connue des habitants des rares
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bourgades qui jalonnaient la steppe. Ces cavaliers sauvages et cruels, lorsqu'ils étaient poussés par la nécessité, dévastaient tout sur leur passage. Souvenonsnous de Gengis Khan ou de Timour Lang appelé aussi Tamerlan, mais ils ont malgré tout bâti un immense empire très bien organisé. Ce sont leurs descendants qui forment en partie l'Afghanistan ainsi que toutes les républiques islamiques de l'ancienne URRS. Il faut aussi remarquer que toutes les tribus tsiganes sont monothéistes, ainsi que les peuplades ouralo-altaïques et que toutes pensent que ce n'est pas Dieu (Devlo) qui créa la terre car celle-ci était là depuis toujours. Je pense qu'il est bon de rappeler aussi qu'en Suède et en Finlande les habitants de ces pays appellent les Tsiganes les "Tatars". Voilà en gros ce que l'on peut dire sur la possible origine des Tsiganes. Ont-ils été battus par les 300.000 cavaliers turcomans convertis à l'islam de Mohamed de Ghor et obligés de quitter leur pays, ou bien sont-ils partis volontairement du Rajasthan et de la province du Sind vers l'an 1200 de notre ère? Une certitude cependant, c'est pourtant bien à ce moment-là que la grande diaspora de cette population a commencé. Ils vont, comme je l'ai déjà mentionné, à travers le monde, résistant au rouleau compresseur de la civilisation, indésirables partout; ils chantent leur amour de la liberté malgré les risques que cela comporte. Il faut cependant aussi noter que les tribus tsiganes en Inde sont assimilées aux hors-castes, c'est-à-dire aux "parias". Ils ont gardé de leur passé la passion des armes qu'ils forgeaient et dont ils se servaient, surtout les armes blanches, l'amour pour la musique aussi car presque tous sont de bons musiciens. Leur musique est particulière; elle nous touche tous car elle est un véritable patchwork d'airs entendus dans tous les pays traversés par ces éternels voyageurs. Les
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"gadjé" n'aiment pas les nomades mais tous aiment leur musique inimitable. Notons aussi que des membres de la tribu des "Manouches" sont installés depuis plus de six cents ans en Europe, ce qui fait que ces gens font eux aussi partie des plus vieux habitants de notre vieux continent, n'en déplaise aux racistes de tous bords. Les légendes sur leurs origines pullulent, descendants de Caïn, forgerons du Diable qui fabriqua les clous pour crucifier le Christ, espions; voleurs d'enfants, ce qui est un comble pour eux qui adorent les gosses. Ils ont même été accusés d'anthropophagie! Voilà les épithètes toutes plus flatteuses les unes que les autres dont sont affublés les nomades. Bien entendu rien n'est vrai dans toutes ces histoires, mais le monde a toujours besoin d'un bouc émissaire et le Tsigane en fait les frais. Je viens d'entendre au journal télévisé un Roumain dire qu'il était parti en Serbie pour trouver du travail; il n'en a pas trouvé car sur son passeport on avait écrit qu'il était "Rom". En Serbie on ne donne pas de travail à un Tsigane; alors que doit-il faire? En Bosnie pendant le dernier conflit, les Serbes massacrèrent les Tsiganes par milliers parce qu'ils étaient musulmans. En Roumanie ils subissent les pires sévices de la part d'une population presque exclusivement rurale, et qui n'ignore pas que les Tsiganes ont été leurs esclaves, d'où l'afflux de ces derniers qui fuient ce pays. Je connais pour l'avoir subie la haine des paysans à l'égard des "voyageurs". Les "Manouches" en France sont confrontés aux mêmes problèmes; le '1gadjo" ou la "gadji" qui vit avec un ou une "Manouche" à intérêt à ne pas trop le clamer sur les toits; c'est ce que mon père et ma mère ont fait. Bien leur en a pris, sinon je ne serais plus là pour écrire cette histoire. Très famille, ceux qui vivent comme mes parents en paient le prix fort. Impossibilité de rester dans les parages
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et d'avoir des contacts avec des membres de la communauté et de leur famille: c'est cher payer l'amour sans frontière! Je parle de la France, de la Serbie et de la Roumanie mais en réalité c'est comme cela dans le monde entier. Bien sûr que les "voyageurs" prennent de mauvaises habitudes; nous les prendrions à moins. Comment ne pas devenir un peu hors la loi dans ces conditions; c'est une question de survie pour eux; comment vivre quand on vous empêche de travailler, d'aller à l'école, que personne ne veut de vous? Ils sont bien obligés de se replier sur eux-mêmes et d'essayer de profiter au maximum du système pour se nourrir. Les "Manouches" sont en Europe depuis six cents ans et c'est toujours le même ostracisme à leur égard; ils sont fiers mais désespérés et on peut les comprendre. Il n'y a que quelques décennies que les choses ne vont plus très bien en Europe. Incivilités en tout genre, vols, meurtres, drogue ont rapidement saturé les villes et les campagnes. Que font les parents? Ils ont déjà démissionné, arguant que c'est la faute de la société, des autres. Qu'auraient fait les enfants tsiganes si leurs parents avaient eux aussi démissionné? Pourtant ils continuent à assumer leurs fonctions malgré tout envers leur progéniture. Les "voyageurs" soignent les vieux jusqu'à la mort, bien qu'ils ne sont pas riches, loin s'en faut, ils s'entraident, se rendent des services, donnent de l'argent aux plus démunis. Habitués depuis l'enfance à l'adversité, ils font face. La parole est toujours respectée; lorsque l'on promet quelque chose, on tient sa promesse dût-il vous en coûter. Dépensant sans compter lorsqu'ils ont de l'argent, il faut toujours qu'ils soient opérationnels chaque jour. Tous ceux qui les ont embauchés pour le ramassage des fruits vous diront qu'ils sont courageux et ne rechignent pas à la tâche, aussi pénible soit-elle. Par contre ils veulent être 23